La dette africaine et la pandémie de Covid-19

Il est parfois suffisant de faire des expériences de pensée pour se rentre compte de l’inanité de certaines annonces. Imaginez que vous gagnez bien votre vie, que vous avez un patrimoine conséquent et que vous prêtez 15 000 francs CFA à un voisin qui vient régulièrement vous solliciter pour boucler ses fins de mois. Il ne tient pas toujours ses engagements aux dates échues, mais, tout compte fait, il reste un débiteur plus ou moins fiable. À la suite de circonstances exceptionnelles pour tous, votre débiteur se trouve dans la situation où la question de son logement et celle de son alimentation deviennent des préoccupations majeures et immédiates. Quelle est votre attitude ? J’exclus l’éventualité où vous êtes une brute que la violente gratuite peut soulager et dans ce cas vous le passez à tabac sans recouvrer votre créance. En être doté de bon sens, vous renoncez à recouvrer votre créance à court terme. Si vous êtes cynique, vous présenterez cela comme la preuve de votre magnanimité et l’expression de votre foi religieuse et de l’amour que vous avez pour l’espèce humaine. En tout état de cause vous faites avec la réalité qui est que votre débiteur est dans l’incapacité absolue de vous payer.

Cette expérience de pensée n’est pas sans analogie avec la situation des pays africains en ces temps de pandémie à Covid-19. La quasi-totalité des pays africains est dans l’incapacité d’assurer le service de la dette. Comment payer les fonctionnaires, assurer la riposte contre le Covid-19 quand les recettes fiscales ont fondu comme beurre au soleil du fait du fort ralentissement de l’activité économique et des échanges avec le centre du système capitaliste mondial ? Où trouver l’argent pour rembourser la dette, dans un contexte marqué par la baisse drastique des prix des matières premières (principales sources de recettes des pays africains) ? Comment assurer le service de la dette ? Les rares pays dont les réserves de changes le permettent ne peuvent aller dans cette direction, car la sanction des « marchés » sera… une forte dépréciation de leurs monnaies. Pour les autres, prenons le Sénégal en exemple : le voudrait-il fortement qu’il serait dans l’incapacité d’assurer ses échéances de remboursement. La Loi des finances 2020 prévoyait des recettes fiscales de 2675 milliards de francs CFA pour un service de la dette évalué à 870 milliards de CFA. Où trouver l’argent quand les recettes d’exportations sont au plus bas ou que les touristes ne peuvent pas venir ? À l’impossible, nul n’est tenu ! Les discours sur la nécessité d’aider l’Afrique ne procèdent pas de la générosité, mais du bon sens le plus élémentaire. Il faut un moratoire sur le remboursement de la dette parce que les pays africains sont dans l’incapacité de payer.  

Depuis le début de la pandémie à Covid-19, les pays riches ont pris des mesures fortes pour soutenir l’activité économique sur leurs territoires. Des plans d’aide sans précédent ont été élaborés pour venir en aide aux citoyens et aux entreprises. L’Union européenne (UE) a décidé qu’elle soutiendrait « sans limites » les économies européennes, au besoin en rachetant la dette souveraine et celle des entreprises, tandis que le fantasque président américain, Donald Trump, mettait en place un plan de relance de 2000 milliards de dollars américains. Pendant le même temps, ce sont 83 milliards de dollars qui quittaient les économies émergentes.  

Ce qui ne manque pas de piquant dans la soi-disant générosité des leaders mondiaux dont le président français Emmanuel Macron veut être le porte-parole, c’est qu’ils prennent des engagements à la place de la Chine qui est devenue ces deux dernières décennies l’un des plus gros créanciers de l’Afrique avec un stock de dettes estimé à 145 milliards de dollars. Il est bien commode de se montrer généreux avec l’argent des autres. Dans le parler abidjanais popularisé par le zouglou des années 1990, on parle de côcô !! On est quand même impressionné par le cynisme d’Emmanuel Macron quand on sait la manière dont la France a traduit en actes, l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE). Au lieu de procéder à l’annulation de ses créances, Paris a mis en place les contrats de désendettement et de développement (C2D) qui ont été un outil de diplomatie économique au service des intérêts des multinationales françaises.

Ces dernières années, de nombreux pays africains se sont lancés dans un endettement inconsidéré en faisant largement appel aux marchés financiers. Sous le prétexte chimérique d’attirer les investisseurs, ils ont sacrifié les recettes fiscales pour entrer dans le cycle vicieux de l’endettement. Le Sénégal par exemple, a eu recours aux euro bonds pour financer des infrastructures sans effets d’entraînement sur les leviers de croissance de l’économie. Depuis 5 ans, les lois de finances rectificatives s’empilent parce que les objectifs de recettes fiscales sont loin d’être atteints. Quelques semaines après le début de la pandémie à Covid-19, le 20 février 2020, Macky Sall a donné le premier coup de pioche du Stade olympique de Diamniadio. Une infrastructure sportive dite de « dernière génération » financée par un prêt de 150 milliards de FCFA d’une banque privée…

À suivre

Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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