Quand PASTEF choisit d’organiser la souveraineté

Pendant longtemps, les adversaires de PASTEF ont affirmé que ce parti n’était qu’un mouvement de contestation porté par la colère populaire. Ils lui prédisaient une disparition rapide dès son arrivée au pouvoir. D’autres lui reconnaissaient une capacité de mobilisation, mais lui refusaient toute profondeur doctrinale. Selon eux, le PASTEF était un phénomène électoral, non un projet historique.

Le Premier Congrès ordinaire de PASTEF-LES PATRIOTES, tenu les 6 et 7 juin 2026 à Diamniadio, vient apporter un démenti éclatant à ces analyses.

Par son ampleur populaire, par la qualité de ses débats, par la richesse des textes adoptés, par la présence de délégués venus des 553 communes du Sénégal, de la diaspora et de nombreuses délégations étrangères, ce congrès a constitué un moment politique majeur. Bien davantage qu’une rencontre organisationnelle, il a été un moment de clarification idéologique, de structuration doctrinale et d’affirmation stratégique.

Ce succès organisationnel s’est accompagné d’un signal politique fort. Les congressistes ont renouvelé à l’unanimité leur confiance à Ousmane Sonko en le réélisant à la présidence de PASTEF-LES PATRIOTES. Au-delà de la personne, ce vote a consacré la continuité d’une orientation politique. Dans un contexte où certains observateurs annonçaient une fragmentation du mouvement ou un affaiblissement de sa cohésion interne, les délégués ont choisi de réaffirmer leur attachement au Projet, à son histoire et à celui qui en demeure l’inspirateur principal. Cette unanimité n’efface pas les débats qui traversent toute organisation vivante ; elle traduit cependant une volonté collective de préserver l’unité du parti autour des objectifs de souveraineté, de justice sociale et de transformation nationale.

Car ce congrès ne s’est pas tenu dans un moment ordinaire. Il s’est tenu au lendemain d’une séquence politique qui a profondément interrogé l’avenir du Projet lui-même.

La révolution face à ses contradictions

Toutes les révolutions connaissent leurs contradictions. L’histoire en fournit d’innombrables exemples. Les révolutions ne sont jamais menacées uniquement par les forces qu’elles combattent. Elles le sont aussi par les tensions qui apparaissent en leur sein lorsque surgissent les premières difficultés du pouvoir.

La crise politique ouverte en mai 2026 a rappelé cette vérité fondamentale. L’élection unanime d’Ousmane Sonko à la tête du parti a d’ailleurs constitué l’un des moments les plus significatifs du congrès. Elle a rappelé que, malgré les recompositions institutionnelles et les tensions récentes, les militants continuent d’identifier le Projet, le parti et son leadership historique comme les trois dimensions d’une même trajectoire politique.

Elle a révélé qu’une révolution démocratique ne peut survivre durablement si elle cesse de s’appuyer sur les forces populaires qui l’ont portée. Elle a également montré qu’aucune transformation historique ne peut être réduite à la seule action des institutions, quelles qu’elles soient.

La grande force du Congrès a précisément été de répondre à cette interrogation sans céder ni à la panique ni à la confusion.

Là où certains annonçaient une crise existentielle du parti, les militants ont répondu par l’organisation.

Là où d’autres espéraient voir le Projet se dissoudre dans les contradictions du pouvoir, les congressistes ont répondu par la clarification doctrinale.

Là où certains imaginaient que le mouvement pouvait être séparé de ses fondements populaires, le congrès a réaffirmé que le véritable sujet de l’histoire demeure le peuple organisé.

En ce sens, le congrès a constitué un acte de maturité politique.

De la protestation à l’organisation du bloc populaire

Le concept central qui traverse l’ensemble des textes adoptés est celui du bloc populaire.

La victoire de 2024 n’est pas présentée comme le simple succès d’une organisation politique. Elle est analysée comme le résultat de la convergence de multiples forces sociales : jeunesse, travailleurs, paysans, pêcheurs, artisans, femmes, enseignants, acteurs de l’économie populaire, entrepreneurs patriotes, diaspora, forces intellectuelles et spirituelles.

Le congrès affirme une idée simple : le peuple a ouvert la voie, mais cette énergie populaire doit désormais être organisée, formée, structurée et orientée.

C’est précisément la mission assignée à PASTEF-LES PATRIOTES.

Le parti n’est plus seulement conçu comme une machine électorale ou un instrument de conquête du pouvoir. Il se définit désormais comme l’organisation politique chargée de transformer une majorité sociologique en majorité historique.

Cette orientation explique l’importance accordée aux Thèses sur le Parti, au renforcement de l’École du Parti Daaray Seex Anta Joob, à la formation des cadres, à la bataille culturelle et à la consolidation des structures.

Le congrès a clairement affirmé qu’une révolution sans organisation finit toujours par être récupérée ou neutralisée.

Organiser la souveraineté

Le second apport majeur du congrès réside dans sa conception de la souveraineté.

Loin des slogans, la souveraineté y apparaît comme une pratique concrète de gouvernement.

Les résolutions adoptées abordent successivement l’économie productive, les PME, le travail, la jeunesse, les femmes, l’université, l’environnement, les institutions publiques, le sport, la mémoire nationale, le panafricanisme et l’unification africaine.

Derrière cette diversité apparente se trouve une même logique : construire les capacités collectives permettant au Sénégal de maîtriser son destin. Cela passe par la reconquête de notre capacité à décider par nous-mêmes : maîtriser nos ressources, nos institutions, notre production, nos savoirs, notre mémoire et le récit que nous faisons de nous-mêmes.

La souveraineté cesse ainsi d’être un discours abstrait pour devenir une méthode de transformation.

Une révolution qui se pense elle-même

Le troisième enseignement du congrès est sa capacité à produire un récit cohérent du moment historique sénégalais.

Les textes adoptés assument pleinement l’idée qu’un cycle nouveau s’est ouvert entre 2021 et 2024.

Les mobilisations populaires, la répression, les arrestations, les emprisonnements, les plus de quatre-vingts Sénégalais tombés durant cette période, les sacrifices consentis par des milliers de militants, la dissolution du parti puis sa survie clandestine, la victoire électorale de mars 2024 : tout cela est désormais interprété comme les différentes étapes d’un même processus historique.

Le congrès n’a pas seulement rendu hommage aux martyrs de la démocratie. Il les a inscrits dans la mémoire politique du pays. Il a rappelé que les libertés retrouvées et les avancées démocratiques actuelles ont un prix, celui payé par des femmes et des hommes dont le sacrifice ne doit jamais être oublié.

Cette dimension mémorielle n’est pas secondaire. Une révolution qui oublie ses martyrs finit toujours par oublier sa raison d’être.

Au fond, le succès du Premier Congrès ordinaire de PASTEF-LES PATRIOTES ne tient pas seulement au nombre de participants, à la qualité de l’organisation ou à l’adoption de dizaines de textes.

Son véritable succès est ailleurs.

Il réside dans le fait qu’au moment où certains annonçaient l’épuisement du Projet, le parti a démontré sa capacité à penser son propre moment historique, à analyser ses contradictions, à réaffirmer ses objectifs et à organiser ses forces.

Ce congrès restera sans doute comme le moment où le mouvement de rupture né dans l’opposition a commencé à se transformer en force historique durable.

Le peuple avait ouvert la voie.

Le congrès a entrepris d’organiser la révolution.

La révolution face au mur de la patrimonialisation

La dette, la bonne gouvernance ou la nécessité de la réforme de l’État sont des sujets récurrents de la politique sénégalaise. Mais, on parle moins d’un phénomène plus profond : la patrimonialisation de l’économie et de l’État. La patrimonialisation n’est pas seulement une concentration de richesses ; elle est la transformation progressive du pouvoir économique en héritage social. Lorsqu’un même groupe contrôle durablement les ressources, les positions de prestige, les réseaux administratifs et les opportunités économiques, la démocratie risque de se vider de sa substance, car l’égalité politique coexiste alors avec une inégalité croissante des capacités réelles d’agir et d’influencer.

La société sénégalaise demeure marquée par une forte concentration des richesses. Les 10 % les plus aisés captent près de la moitié du revenu national tandis qu’une fraction encore plus restreinte concentre une part substantielle du patrimoine. Cette situation ne traduit pas seulement l’existence d’inégalités économiques ; elle révèle une dynamique de patrimonialisation par laquelle les ressources, les positions de pouvoir et les réseaux d’influence tendent à se reproduire au sein des mêmes groupes sociaux. La question n’est donc pas uniquement celle de la pauvreté, mais aussi celle de la distribution du pouvoir économique dans la société.

L’État postcolonial et la permanence des rentes

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer cette situation comme le produit de quelques comportements individuels ou de quelques gouvernements successifs. Le problème est plus ancien et structurel.

L’indépendance a permis la conquête de la souveraineté politique, mais elle n’a pas totalement transformé les mécanismes de production et de distribution du pouvoir hérités de la colonisation. Les structures administratives, les circuits économiques et les logiques de dépendance ont largement survécu à la disparition du pouvoir colonial direct.

Les ajustements structurels des années 1980 n’ont pas davantage rompu avec cette logique. Ils ont souvent déplacé les centres de rente plutôt que de les supprimer. Les acteurs ont changé. Le système est resté.

C’est précisément ce constat qui traverse depuis l’origine le projet porté par le PASTEF. Derrière les débats sur la souveraineté monétaire, les ressources naturelles ou la dette publique se trouve en réalité une même interrogation : comment construire un État capable de servir la majorité plutôt que les intérêts d’une minorité socialement installée ?

Ce que révèle la crise politique actuelle

La crise politique ouverte le 22 mai 2026 ne peut être réduite à un simple épisode institutionnel. Elle révèle une question plus profonde : que devient une révolution démocratique lorsque celles et ceux qui l’incarnent accèdent au pouvoir ?

Depuis le cycle de mobilisations de 2021 jusqu’aux victoires électorales de 2024, le peuple révolutionnaire sénégalais n’a pas seulement exprimé une volonté d’alternance. Il a porté une aspiration à la transformation de l’État, de l’économie et des rapports sociaux. Le succès du PASTEF s’est construit sur la critique d’un système perçu comme marqué par la concentration des richesses, les rentes et la confiscation progressive de l’intérêt général par des groupes privilégiés.

Les tensions apparues au sommet de l’État trouvent une partie de leur explication dans cette contradiction. Elles opposent moins des individus que deux lectures du moment historique. Pour les uns, l’alternance devait permettre une meilleure gestion du système existant. Pour les autres, elle devait ouvrir un processus plus ambitieux de refondation des rapports entre l’État, l’économie et la société.

Le débat sur le « parti-État » renvoie au fond à cette question : peut-on réformer un État façonné par des décennies de logiques patrimoniales sans orientation politique clairement assumée ?

Organiser la souveraineté pour démocratiser l’économie

La souveraineté ne se réduit pas à la politique étrangère ni aux rapports avec les institutions financières internationales. Elle commence lorsque le peuple reprend le contrôle de ses ressources, de ses choix économiques et de ses institutions.

Tant qu’une minorité continuera à concentrer une part disproportionnée du patrimoine national, les institutions resteront exposées à l’influence des groupes dominants. Tant que les mécanismes de rente demeureront intacts, les alternances risqueront de changer les gouvernants sans transformer la logique du pouvoir.

La démocratisation de l’économie devient alors la condition de la démocratisation politique. Le véritable défi de la période ouverte en 2024 n’est pas seulement de conquérir l’État, mais de transformer les structures qui reproduisent les inégalités, les dépendances et les privilèges hérités.

Il s’agit de faire en sorte que la souveraineté devienne une réalité sociale. Comme l’a dit Ousmane Sonko lors de son installation à la présidence de l’Assemblée nationale, la question centrale n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais au service de qui l’on gouverne.

Gouverner exige plus qu’un décret

Le Sénégal traverse une séquence politique paradoxale. Le président de la République a limogé son Premier ministre, nommé un successeur, puis semble continuer lui-même la formation du gouvernement, comme si la Primature n’était qu’un secrétariat administratif chargé d’exécuter des arbitrages venus Palais de l’avenue LS Senghor. Or, dans une démocratie rationalisée comme la nôtre, on ne gouverne pas durablement contre les équilibres politiques réels. Et la réalité est simple : la majorité parlementaire s’appelle PASTEF.

Depuis plusieurs jours, les signaux de tension se multiplient autour de la formation du nouveau gouvernement. Des responsables de PASTEF ont confirmé avoir été approchés directement par la présidence, tandis que le parti rappelle publiquement que toute discussion doit passer par ses cadres habilités et par des orientations politiques claires. Cette mise au point n’est pas un caprice organisationnel. Elle rappelle une évidence institutionnelle : un gouvernement n’est pas une juxtaposition de personnalités choisies dans les couloirs du palais ; il est l’expression politique d’une majorité.

Le Premier ministre n’est pas un collaborateur administratif

La crise actuelle révèle un problème plus profond : une confusion persistante entre présidentialisme politique et architecture constitutionnelle. Le président nomme le Premier ministre, certes. Mais une fois nommé, celui-ci n’est pas un simple chargé de mission. Il devient le chef du gouvernement. Cela implique des responsabilités, mais aussi des prérogatives.

Dans toute logique institutionnelle cohérente, c’est au Premier ministre de conduire les consultations, de proposer l’équipe gouvernementale et de construire les conditions politiques de son action. Le président arbitre, valide, nomme. Il ne peut pas simultanément nommer un Premier ministre et continuer à agir comme s’il occupait lui-même la Primature.

Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est politique. En laissant s’installer l’idée que tout continue à se décider ailleurs, on affaiblit dès le départ l’autorité du nouveau Premier ministre. Or un chef de gouvernement sans autonomie politique devient rapidement un fusible, jamais un pilote.

Le Premier ministre Ahmadou al Aminou Mohamed Lo doit comprendre que sa nomination lui confère du pouvoir. Gouverner suppose d’assumer cette responsabilité. Cela commence par exercer ses compétences constitutionnelles et politiques au lieu d’attendre passivement un casting présidentiel permanent.

On ne gouverne pas sans la majorité

L’autre illusion consiste à croire qu’il serait possible de contourner PASTEF tout en gouvernant avec une Assemblée dominée par ses députés. Cette hypothèse ne résiste ni au droit parlementaire ni au simple réalisme politique.

La majorité parlementaire issue des élections appartient à PASTEF. Cela signifie que tout gouvernement cherchant à durer devra obtenir, explicitement ou implicitement, l’assentiment de cette force politique. Les régimes connaissent souvent des difficultés moins à cause des oppositions que par refus de reconnaître les rapports de force réels.

Le paradoxe est saisissant : au moment même où certains pensaient marginaliser politiquement Ousmane Sonko, celui-ci retrouve une centralité institutionnelle majeure à la tête de l’Assemblée nationale, tandis que le nouvel exécutif peine encore à trouver sa base politique et sa cohérence.

La politique a ses ironies cruelles. Un limogeage peut écarter un homme d’une fonction, mais il ne suffit pas à dissoudre une majorité populaire, parlementaire et militante enracinée dans la séquence ouverte en 2021 et consacrée dans les urnes en 2024.

Après le limogeage d’Ousmane Sonko : le peuple, la fidélité et l’avenir de PASTEF

En mettant fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement provoqué une crise institutionnelle. Il a touché à quelque chose de beaucoup plus profond : le lien politique, affectif et historique qui unit une grande partie du peuple sénégalais à celui qui, depuis plus d’une décennie, incarne pour beaucoup la rupture, la résistance et la dignité retrouvée.

Il faut regarder la réalité politique en face. Dans les quartiers populaires, dans la jeunesse urbaine, dans une partie importante de la diaspora, dans les structures militantes, dans les cellules de base du parti, la figure centrale du cycle politique ouvert depuis plusieurs années demeure le Premier ministre Ousmane Sonko. Non parce qu’il serait simplement un dirigeant parmi d’autres, mais parce qu’il a cristallisé une espérance collective au moment où beaucoup avaient cessé de croire que le système pouvait encore être ébranlé.

C’est lui qui a porté la confrontation politique lorsque le coût personnel était maximal. C’est autour de lui que se sont organisés les mobilisations, les sacrifices, les emprisonnements, les campagnes de solidarité, les espérances populaires et les imaginaires de rupture. Le pouvoir né en 2024 ne s’est pas construit dans les salons administratifs. Il s’est construit dans la rue, dans les procès, dans les interdictions, dans les moments où une partie de la jeunesse sénégalaise avait le sentiment que son avenir lui était confisqué.

Une majorité populaire existe déjà : elle s’appelle PASTEF

Beaucoup parlent aujourd’hui comme si le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko réglait mécaniquement l’équation politique. C’est une erreur d’analyse. Car le cœur du pouvoir réel ne se limite pas au palais présidentiel. Il existe aussi un rapport de forces politique, militant et parlementaire qu’aucun décret ne peut effacer.

L’Assemblée nationale est aujourd’hui PASTEF. Non seulement numériquement, mais politiquement. La majorité parlementaire issue des législatives a été construite autour de la dynamique du Premier ministre Ousmane Sonko, du projet souverainiste porté par le parti et de la mobilisation militante née durant les années de confrontation avec l’ancien régime. Une grande partie des députés actuellement installés à l’Assemblée doivent leur légitimité électorale à cette vague populaire.

Autrement dit, il ne suffit pas d’occuper constitutionnellement la présidence pour disposer automatiquement de toute la puissance politique du bloc historique arrivé au pouvoir en 2024. Dans les régimes contemporains, surtout lorsqu’ils émergent de fortes mobilisations populaires, la légitimité est diffuse. Elle circule entre les institutions, le parti, les militants et le peuple.

C’est pourquoi la situation actuelle ouvre une contradiction majeure. Car si l’exécutif suit désormais une ligne aux antipodes des promesses, la base militante et la totalité de la majorité parlementaire restent profondément attachées à la ligne de rupture incarnée par le Premier ministre Ousmane Sonko.

Le risque, dès lors, serait de gouverner comme si cette majorité parlementaire était une simple machine institutionnelle disciplinée et désincarnée. Or ce groupe parlementaire est le produit direct d’une séquence de lutte politique intense. Beaucoup de ses membres se considèrent d’abord comme les représentants d’un projet de transformation.

Le congrès comme moment de clarification historique

Pour autant, le moment appelle aussi à la lucidité stratégique. Car le pire scénario serait celui d’une implosion émotionnelle, d’une fragmentation du camp souverainiste ou d’une guerre interne qui offrirait à l’ancien système ce qu’il n’a jamais réussi à obtenir par les urnes.

L’heure n’est pas à la dispersion. Elle est à la clarification politique et à l’organisation.

Dans cette perspective, PASTEF doit désormais recentrer son énergie sur son congrès. Non comme un simple rendez-vous partisan, mais comme un moment historique de redéfinition collective. Le congrès doit permettre au parti de revenir à l’essentiel : sa doctrine, son projet de transformation, son rapport au peuple, sa vision de l’État, sa stratégie de souveraineté et sa conception du pouvoir.

Le congrès devra répondre à plusieurs questions fondamentales. Comment organiser la souveraineté dans un État encore traversé par les logiques héritées ? Comment transformer un immense soutien populaire en force durable de gouvernement ? Comment préserver l’esprit de rupture sans basculer dans l’improvisation ? Comment empêcher que l’exercice du pouvoir absorbe progressivement l’énergie transformatrice du mouvement ?

L’histoire des mouvements populaires africains montre que beaucoup ont été vaincus moins par leurs adversaires que par leurs contradictions internes ou leur incapacité à transformer une dynamique de mobilisation en architecture politique stable.

Les militants ont le droit d’être blessés. Ils ont le droit d’être en colère. Ils ont surtout le droit de défendre celui qu’ils considèrent comme l’âme politique du projet. Mais ils doivent aussi comprendre qu’aucune séquence historique ne se gagne uniquement par l’émotion. Les moments de crise sont aussi des moments de maturation politique.

Dans cette période décisive, les députés de PASTEF ont désormais une responsabilité historique particulière. Parce que l’Assemblée nationale est aujourd’hui majoritairement PASTEF, ils ne peuvent se comporter comme de simples spectateurs disciplinés d’une crise venue d’en haut. Ils portent une légitimité issue du peuple, des luttes, des sacrifices et de la promesse de transformation née entre 2021 et 2024.

« Parti-État » : le contresens organisé, ou l’art de débattre contre un mot qu’on n’a pas compris

À défaut de combattre un projet, certains préfèrent combattre un mot. Le « parti-État » est devenu, ces derniers jours, l’épouvantail commode d’un débat que l’on refuse d’avoir. Encore faudrait-il, au préalable, comprendre ce que recouvre réellement ce terme.

Il y a, dans certaines réactions à la prise de parole du Premier ministre Ousmane Sonko, quelque chose de presque mécanique. Le mot est lancé, il déclenche l’indignation, puis la condamnation suit, rapide, assurée, sans détour par l’analyse. Comme si la politique était devenue un exercice réflexe : entendre, surinterpréter, dénoncer.

Ainsi, lorsque Abdourahmane Diouf de la coalition « Diomaye président » s’élève contre l’idée de « parti-État », il semble moins répondre à une pensée qu’à une projection. Car enfin, de quoi parle-t-il ? D’un parti unique ? D’une confiscation des institutions ? D’une disparition du pluralisme ? Rien, dans la réalité sénégalaise actuelle, ne permet de soutenir sérieusement une telle hypothèse.

Il faut alors se rendre à l’évidence : le débat n’a pas eu lieu. Il a été court-circuité.

Un mot, deux sens : et une confusion bien utile

Le cœur du problème tient en une distinction simple, mais soigneusement évitée.

Dans son acception classique, le « parti-État » désigne une fusion autoritaire entre un appareil partisan et l’État, au détriment des libertés et du pluralisme. C’est cette définition que convoquent les critiques, avec gravité, comme si elle allait de soi.

Mais ce n’est pas dans ce registre que s’inscrit le président de PASTEF, le Premier ministre Ousmane Sonko. Lorsqu’il mobilise ce terme, il ne décrit pas une dérive, il pose une exigence : celle d’un parti capable de porter un projet d’État, de structurer l’action publique, de donner une direction politique claire à l’appareil institutionnel.

Autrement dit, il ne s’agit pas de dissoudre l’État dans un parti, mais d’éviter que l’État ne soit livré à l’inertie, aux routines administratives ou aux injonctions extérieures.

La différence est majeure. Mais elle disparaît dès lors que l’on choisit de ne pas la voir.

Le confort du contresens

Pourquoi, dès lors, persister dans cette confusion ? Parce qu’elle offre l’avantage de disqualifier sans débattre.

Car reconnaître ce que dit réellement cette approche obligerait à affronter une question autrement plus dérangeante : celle du rôle du politique dans l’État. Faut-il un État neutre, gestionnaire, qui se contente d’exécuter les recommandations venues d’ailleurs ? Ou un État orienté, assumant des choix, capable de transformer le pays ?

En caricaturant la position du président de PASTEF, le PM Ousmane Sonko, on évite précisément ce débat. On remplace une interrogation sur la souveraineté par une alarme sur l’autoritarisme. C’est plus simple. Et surtout, c’est plus confortable.

Mais ce confort a un prix : celui de la superficialité.

Le verbe haut comme substitut à l’action

Il est des interventions publiques qui impressionnent par leur assurance, mais inquiètent par leur légèreté. À écouter certaines indignations feintes, on croirait assister à une défense intransigeante de la République. En réalité, il s’agit surtout d’un exercice de rhétorique où le volume de la voix tient lieu de profondeur de la pensée.

Dans cette séquence, Abdourahmane Diouf semble confondre la gravité des mots avec la rigueur de l’analyse. Le concept de « parti-État » est convoqué avec emphase, mais sans le travail intellectuel qu’il exige. Comme si nommer suffisait à démontrer. Comme si l’alerte remplaçait l’argument.

Ce décalage n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’une manière de faire de la politique : privilégier l’effet sur le fond, la posture sur la construction, l’indignation sur la démonstration. Or la République ne se défend pas à coups de formules. Elle se pense, elle se construit, elle s’incarne dans des choix.

Et c’est peut-être là que le malaise devient plus visible. Car pendant que l’on disserte avec aplomb sur des notions mal maîtrisées, une question plus simple, plus concrète, demeure en suspens : que produit-on, précisément, de la position que l’on occupe ? Quelle trace laisse-t-on, au-delà des déclarations ?

La politique est une épreuve de responsabilité.

Ce que l’on refuse de voir : la question de l’État

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un État sénégalais qui, depuis des décennies, fonctionne sous contraintes. Un État souvent sommé d’ajuster, rarement en position de définir.

Dans un tel contexte, appeler à un alignement entre projet politique, majorité démocratique et action de l’État n’a rien d’une dérive. C’est, au contraire, une tentative de restauration de la capacité politique de l’État.

C’est cela, au fond, qui dérange. Non pas un hypothétique « parti -État », mais l’idée qu’un pouvoir politique puisse réellement orienter l’État, lui donner une cohérence, assumer une trajectoire.

La loi ou le dilatoire : PASTEF a choisi

On invoque le consensus, puis on crie au scandale dès que l’Assemblée nationale légifère. La coalition Diomaye Président s’enlise dans le dilatoire, pendant que Abdoulaye Tine dramatise. Le pays n’attend pas des postures, mais un chronogramme clair.

Il y a, dans le débat actuel autour des articles L29 et L30 du Code électoral, une confusion qu’il faut dissiper sans détour. L’Assemblée nationale n’est pas un forum d’observation, encore moins une chambre d’attente des volontés diffuses. Elle est, par essence, le lieu où la souveraineté populaire se traduit en norme. Autrement dit, elle légifère. Et elle légifère précisément pour trancher les contradictions que le débat politique met à nu. Ceux qui feignent de découvrir cette évidence ou qui la contestent, au nom d’un consensus introuvable, ne critiquent pas une majorité parlementaire : ils contestent le fonctionnement même de la démocratie représentative.

La réforme des articles L29 et L30 s’inscrit dans une séquence longue, nourrie par les Assises nationales, par les luttes politiques des années 2021–2024, et par une exigence populaire constante : mettre fin aux exclusions arbitraires du jeu électoral tout en protégeant la probité publique. Elle corrige des dérives passées en maintenant l’inéligibilité pour les crimes et les délits graves liés à la gestion publique, tout en levant des restrictions abusives pour des délits mineurs ou d’opinion. La démocratie ne peut être un instrument d’élimination politique.

L’Assemblée dans son rôle, les faux procès de la démocratie

Dans ce contexte, les critiques formulées par maitre Abdoulaye Tine relèvent moins d’une alerte démocratique que d’une incompréhension du jeu institutionnel. Parler de « forcing » là où s’exerce une compétence constitutionnelle, dénoncer une « urgence injustifiée » alors même que la procédure est prévue par les textes, c’est déplacer le débat du droit vers la posture. L’Assemblée n’a pas à s’excuser d’effectuer son travail. Elle n’a pas à attendre un consensus absolu — qui n’existe dans aucune démocratie — pour agir. Le dialogue a eu lieu. Certains l’ont boycotté. On ne peut pas se retirer du jeu et en contester ensuite les règles.

L’Assemblée nationale est un lieu de décision, pas une simple chambre d’enregistrement des humeurs politiques. Refuser cela, c’est vider la démocratie de sa substance. La souveraineté populaire ne s’exerce pas dans l’indécision permanente, mais dans la capacité à trancher.

Réformes annoncées, urgence différée : l’exécutif face à ses responsabilités

Mais une autre tension traverse la séquence actuelle. D’un côté, la Présidence affiche une ambition réformatrice structurée, issue des Assises, avec quatre avant-projets majeurs : révision constitutionnelle, création d’une Cour constitutionnelle, réforme du Code électoral avec une CENI indépendante, et encadrement des partis politiques. De l’autre, ces textes sont annoncés fin avril, mis à disposition du public sans chronogramme clair, alors même que leur adoption était attendue avant la fin du premier trimestre.

Sans faire de procès à la Présidence, une impression s’installe : celle d’un décalage entre la volonté affichée et le rythme réel des réformes. Certains pourraient y voir une manière de ralentir la dynamique parlementaire en cours, notamment sur les articles L29 et L30. Le risque n’est pas juridique, il est politique : à force de différer, on fragilise la confiance.

Nous n’avons aucune raison de douter de la volonté réformatrice du Président. Mais nous avons des interrogations légitimes sur la prise en compte de l’urgence démocratique. Cela fait deux ans que ces réformes sont débattues, et bien plus longtemps qu’elles sont attendues par le peuple.

Il faut donc clarifier le calendrier. Quand auront lieu les débats ? Quand les textes seront-ils adoptés en Conseil des ministres ? Quand seront-ils votés à l’Assemblée ? Quand seront-ils promulgués ? Une démocratie ne peut fonctionner dans l’indétermination.

À nos yeux, la réponse est simple : un mois suffit. Un mois pour passer du débat à la décision. Le 15 juin doit être une borne politique : celle de la publication des lois au Journal officiel.

Yakaar-Teranga : la souveraineté en acte


À peine annoncée, la sortie de Kosmos Energy sans contrepartie a suscité prudence et soupçons, comme si toute victoire africaine devait être suspecte. Yakaar-Teranga, projet gazier offshore majeur destiné à soutenir la production d’électricité et l’industrialisation du Sénégal, devient ainsi le théâtre d’un affrontement décisif autour du contrôle des ressources.

Il y a, dans certaines critiques, une mécanique bien rodée face au pari de renégociation porté par le Premier ministre Ousmane Sonko, le même qui traverse son refus de la restructuration de la dette. Lorsqu’il engage le bras de fer, on s’inquiète ; lorsqu’il tient, on alerte ; lorsqu’il obtient un retrait, on soupçonne ; lorsqu’il affirme avoir gagné, on doute. Comme si persistait, au fond, cette idée tenace : un État africain ne pourrait ni renégocier sans céder, ni refuser un cadre imposé, ni reprendre la main sans payer le prix de sa propre audace.

C’est précisément ce réflexe que vient bousculer l’annonce faite par le Premier ministre Ousmane Sonko. Affirmer qu’un acteur privé international peut quitter un projet stratégique sans indemnisation, ce n’est pas seulement une information technique. C’est un geste politique. Un geste qui rompt avec des décennies où les États africains, enfermés dans des contrats léonins, étaient sommés de racheter à prix fort leur propre souveraineté.

Faut-il rappeler que ces contrats ont souvent été signés dans des contextes d’asymétrie radicale ? La rente extractive, loin de structurer des économies nationales, a trop souvent alimenté des chaînes de dépendance. À ceux qui exigent aujourd’hui des preuves de « rationalité économique », il faudrait poser une question simple : où était cette exigence lorsque ces accords déséquilibrés ont été conclus ?

La souveraineté comme rapport de force

Ce qui dérange, au fond, ce n’est pas tant le départ de Kosmos que la manière dont il s’opère. Car il révèle une vérité que beaucoup préfèrent taire : la souveraineté n’est jamais donnée, elle s’arrache.

Dans l’économie politique des ressources naturelles, les contrats ne sont pas des textes neutres. Ce sont des rapports de force cristallisés. Les renégocier, c’est réintroduire du politique là où l’on voudrait imposer de la technique. Les rompre, c’est assumer une conflictualité que les discours sur la « stabilité » cherchent souvent à neutraliser.

On invoque alors l’« attractivité », cette notion devenue talisman. Mais de quelle attractivité parle-t-on ? Celle qui garantit des rendements élevés à des acteurs extérieurs, ou celle qui permet à un pays de transformer ses ressources en base productive ? La question n’est pas rhétorique. Elle est stratégique.

L’histoire récente regorge d’exemples. De l’Algérie des années 1970, qui a imposé la renégociation de ses contrats pétroliers, à la Bolivie d’Evo Morales, qui a repris le contrôle de ses hydrocarbures, une constante apparaît : les marchés protestent, puis s’ajustent. Car ils ne cherchent pas la docilité, ils cherchent la ressource.

Transformer l’acte en puissance

Soutenir la position du gouvernement ne signifie pas suspendre l’exigence critique. Bien au contraire. Une souveraineté proclamée qui ne se traduit pas en capacité productive resterait un symbole sans lendemain.

Le véritable enjeu commence maintenant. Il tient en un mot : transformation.

Transformer, cela signifie doter la société nationale, PETROSEN, des moyens techniques, financiers et humains à même de porter le projet. Cela signifie articuler le gaz à une stratégie industrielle, énergétique et sociale. Cela signifie, surtout, inscrire cette décision dans une doctrine claire où l’État ne subit plus la chaîne de valeur, mais la structure. Tout cela a été à plusieurs reprises expliqué par le Premier ministre.

C’est ici que la critique doit se déplacer. Non pas sur la légitimité de la rupture, mais sur la capacité à en faire un levier. Non pas sur la crainte des marchés, mais sur la construction d’un modèle.

Ce qui se joue avec Yakaar-Teranga dépasse le Sénégal. C’est une scène africaine qui s’esquisse. Depuis trop longtemps, le continent est sommé de choisir entre deux impasses : la soumission contractuelle ou l’aventure improvisée. La décision actuelle ouvre une troisième voie : celle d’une souveraineté méthodique, qui assume le rapport de force sans renoncer à la rigueur.

Il faut du courage pour rompre quand tout invite à la continuité. Le départ de Kosmos est un point d’inflexion.

À ceux qui doutent, l’histoire répond souvent avec un léger décalage. Les victoires souveraines ne se mesurent pas à l’instant où elles sont proclamées, mais à la manière dont elles reconfigurent, durablement, le champ des possibles.

Contre les Cassandre, la preuve par les actes

Il faut du courage pour tenir quand tout semble vaciller, et de l’audace lorsque chacun annonce l’effondrement. Depuis deux ans, le Sénégal avance dans une zone de turbulence où se mêlent héritage budgétaire dissimulé, pression des marchés et injonctions des institutions financières internationales. À écouter les Cassandre, la trajectoire était écrite d’avance : défaut imminent, isolement financier, effondrement économique. Or, les faits, têtus comme toujours, racontent une autre histoire.

Le point de départ de cette séquence n’est pas une crise ordinaire, mais un acte politique fondateur : la mise au jour de la dette cachée. Ce geste n’était pas neutre. Il exposait le pays à une dégradation de sa notation, à la défiance des marchés, à la suspension du programme du Fonds monétaire international. Mais il rétablissait une chose essentielle : la souveraineté de la vérité. Et en matière économique comme en politique, il n’y a pas de redressement durable sans diagnostic lucide.

La preuve par les faits : tenir sans plier

Depuis lors, le Sénégal avance sans filet. Pas d’accord avec le FMI, donc pas de financements concessionnels. Un besoin de financement colossal pour 2026 — plus de 6 000 milliards de FCFA, dont une large part dédiée au service de la dette. Un « mur » d’échéances, notamment sur les eurobonds. Et pourtant, le pays tient.

En mars dernier, une échéance majeure sur les marchés internationaux a été honorée. Ce n’est pas un détail technique : c’est un signal politique. Cela signifie que malgré les prophéties d’effondrement, l’État sénégalais respecte ses engagements extérieurs. Cela signifie aussi que la crédibilité ne se décrète pas depuis Washington ou New York, mais qu’elle se construit dans l’acte même de payer, de tenir parole, de faire face.

Mieux encore, contrairement aux scénarios alarmistes, le ciel n’est pas tombé sur le Sénégal. Il n’y a pas eu de rupture brutale, pas de panique systémique. Les tensions existent. Elles sont réelles. Mais elles sont maîtrisées. Et cela, dans un contexte où le dialogue avec le FMI ressemble à un dialogue de sourds, marqué par des désaccords persistants sur les chiffres, les hypothèses, et au fond, sur la manière même de lire l’économie sénégalaise.

Le PRES : une méthode, pas un slogan

Ce qui fait la différence, c’est la stratégie. Le Plan de redressement économique et social (PRES) n’est pas un catalogue de bonnes intentions. Il repose sur une logique claire : mobilisation accrue des ressources internes et sous-régionales, stabilisation macroéconomique sans renoncer à l’action publique. Autrement dit, une tentative, encore fragile mais réelle, de sortir du face-à-face stérile entre austérité imposée et fuite en avant.

Dans cette perspective, la stratégie gouvernementale prend tout son sens. Elle ne nie pas les contraintes ; elle cherche à les reconfigurer. Elle affirme surtout une idée simple : l’expertise ne vient pas seulement des institutions financières internationales. Elle existe aussi ici et en Afrique de l’Ouest, produite par nos administrations, nos économistes, nos praticiens de terrain, nos banques régionales de développement.

Les marchés, souvent présentés comme des entités abstraites et omniscientes, commencent d’ailleurs à l’intégrer. Ils observent. Ils testent. Et surtout, ils constatent. En honorant ses échéances, en maintenant ses engagements, le Sénégal envoie un message : il existe une capacité endogène de gestion, de prévision, d’ajustement.

Au-delà du FMI : une bataille de légitimité

Il faut alors dire les choses : ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule question d’un accord avec le FMI. Il s’agit d’une bataille de légitimité. Qui a le droit de dire ce qu’est une trajectoire économique soutenable ? Qui décide des priorités : remboursement, investissement, protection sociale ? Qui fixe le tempo des réformes ?

Dans ce face-à-face, le Sénégal ne doit pas céder à la tentation du renoncement. La prudence du FMI, les alertes des banques comme Citibank, les inquiétudes des marchés ne sont pas neutres. Elles traduisent une rationalité, certes, mais aussi un rapport de force. Et face à ce rapport de force, la pire des stratégies serait de douter de soi-même.

Tenir, encore et toujours

C’est pourquoi le gouvernement sénégalais dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko doit rester droit dans ses bottes. Non par orgueil, mais par cohérence. Non par posture, mais par responsabilité. Les décisions prises depuis deux ans commencent à produire leurs effets. Elles n’ont pas résolu tous les problèmes. Mais elles ont déjoué les scénarios catastrophes.

Il faut désormais aller plus loin, sans céder sur l’essentiel. Faire confiance à notre capacité collective. Assumer le choix d’une voie qui n’est ni celle de la soumission, ni celle de l’aventurisme, mais celle d’une souveraineté patiemment construite.

Rester droit, donc. Parce que parfois, tenir est déjà une victoire. Et que dans cette épreuve, le Sénégal est en train de montrer, à lui-même autant qu’au monde, que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une pratique.

Révolution ou spectre de révolution ?

Il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui inquiètent, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles risquent de rester suspendues au-dessus du réel. J’ai regardé une vidéo récente, que je vous recommande. Son diagnostic est rigoureux, ses principes exigeants. Mais elle m’a laissé sur ma faim.

Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays qui, pour la première fois depuis des décennies, a engagé, par les urnes, une rupture avec un ordre néocolonial, néolibéral, clientéliste, extraverti, et inefficace. D’un État qui, malgré l’étau de la dette et les contraintes du système mondial, tente de redéployer les bases de sa souveraineté.

Faut-il attendre que la révolution soit parfaite pour la reconnaître ? Ou faut-il savoir lire les signes fragiles, mais décisifs d’une transformation en cours ?

Premier argument : le diagnostic est juste, mais la temporalité est fausse

On nous dit : le Sénégal reste pris dans les rets d’un ordre néocolonial. La dette comme instrument de contrainte, la division internationale du travail, la dépendance monétaire, les ajustements structurels. Sur ce point, accord total. Rien à redire.

Mais là où le raisonnement se dérobe, c’est dans le traitement du présent. Reconnaître que le système est en crise ne suffit pas. Encore faut-il analyser comment il est contesté, par qui, et à quelles conditions.

Or, à force d’exiger une rupture totale, changement des rapports de production, transformation intégrale de l’État, refondation constitutionnelle, on finit par disqualifier ce qui existe déjà comme processus de rupture.

On voit bien les gestes : audit de la dette, renégociation des contrats extractifs, réaffirmation d’une autonomie stratégique, tentative de redéfinition des priorités économiques. Mais ces gestes, faute d’atteindre immédiatement le seuil d’une révolution accomplie, sont relégués au rang de simples amorces.

C’est une mauvaise lecture du temps politique. Une révolution n’est jamais donnée d’emblée. Elle se construit dans la contradiction, dans l’hésitation, dans le rapport de force. Elle avance à découvert, souvent sous contrainte, parfois à reculons. Mais elle avance.

Deuxième argument : le procès en incantation peut être retourné

On nous dit : il y a un décalage entre le discours révolutionnaire et certaines réalités du pouvoir. Un ministre qui parle de souveraineté alimentaire le matin et signe une autorisation d’importation de riz l’après-midi, cela existe. La critique est légitime.

Mais que produit une exigence de rupture absolue, détachée des conditions concrètes ? Je me souviens d’une discussion avec un militant qui me disait : « Tant qu’on n’aura pas nationalisé les mines et quitté la Zone franc, tout ça ne sera que du spectacle. » Sur le principe, il avait raison. Mais en attendant, que fait-on demain ? On laisse les hôpitaux vides de médicaments parce que la rupture n’est pas totale ?

L’exigence pure attend le basculement parfait qui n’arrive jamais. Elle invoque une révolution des rapports de production sans tenir compte de l’état réel des forces sociales : syndicats faibles et divisés, administration réticente, patronat aux aguets, institutions financières internationales qui voient d’un mauvais œil notre volonté de tracer notre propre chemin. L’ancienne coloniale à l’affut.

Le problème, c’est la définition de la révolution. La réduire à un changement des rapports de production, c’est classique, rigoureux, marxiste ultra-orthodoxe. Mais cette rigueur, à force de vouloir tout embrasser, finit par ne plus rien toucher. Elle devient une grille qui filtre le réel et ne retient que ce qui manque.

Comme Antonio Gramsci l’a montré dans ses Cahiers de prison, aucune révolution ne se réduit à un basculement des infrastructures économiques. Elle est d’abord une lutte pour l’hégémonie, une transformation des rapports de force dans la société civile, une conquête des appareils culturels et symboliques. La révolution ne commence pas dans l’économie. Elle s’y accomplit, mais elle naît dans le politique.

C’est à ce niveau que se joue aujourd’hui la question du panafricanisme. Non plus comme incantation mémorielle, mais comme méthode opératoire. Et sur ce terrain, le procès en incantation adressé au pouvoir pourrait bien s’appliquer à son critique : à force d’attendre la vraie révolution, on risque de ne pas voir celle qui est en train de se chercher, de tâtonner, de se heurter au réel, mais aussi d’avancer.

Troisième argument : le populisme est un écran

On nous dit : le phénomène actuel relève du populisme potentiel.

Cette catégorie est commode. Appliquée au Sénégal, elle fonctionne comme un écran. Car ce qui est en jeu dépasse le populisme. Il s’agit de la formation d’un bloc populaire hétérogène, né de l’épuisement des médiations traditionnelles, porté par une exigence de souveraineté et de justice sociale.

Cette hétérogénéité, qu’on lit comme une contradiction, est en réalité une force stratégique. Ce que certains perçoivent comme une cacophonie est la polyphonie d’un front populaire conscient de ses responsabilités historiques.

Dans cette architecture complexe, Ousmane Sonko est la boussole, le capitaine dans la tempête. Il incarne une ligne politique claire, souveraineté, justice sociale, refondation républicaine, et une capacité rare à articuler les contradictions sans les dissoudre.

Réduire ce processus à un « populisme », c’est passer à côté de sa dimension historique. Les critiques qui dénoncent cette configuration restent prisonniers d’une vision binaire où unité rime avec uniformité. Or, la révolution sénégalaise exige de distinguer l’essentiel de l’accessoire, les contradictions principales des contradictions secondaires. L’enjeu central n’est pas un désaccord tactique entre courants de la rupture, mais l’affrontement entre deux projets antagonistes : un Sénégal soumis aux diktats extérieurs, et un Sénégal souverain.

Une révolution ne s’accomplit pas avec des purs et des dogmatiques, mais avec des femmes et des hommes qui acceptent de mettre en commun leurs forces pour répondre aux besoins urgents de justice et de dignité.

Alors oui, ce bloc est hétérogène. Mais c’est cette hétérogénéité qui le rend majoritaire. Si c’est cela, le populisme, le mot ne veut plus rien dire.

Habiter le moment, ne pas le juger d’en haut

Au fond, la divergence est là. D’un côté, une position de surplomb critique. On mesure le présent à l’aune d’un idéal révolutionnaire. On attend des signes nets, des ruptures franches, des transformations visibles.

Je le comprends. J’ai moi-même longtemps attendu la rupture parfaite, celle qui ne trahit rien, celle dont on sortirait la tête haute sans avoir à pactiser avec le réel. Mais cette attente, à force d’être exigeante, finit par devenir une forme d’absence.

Car le moment sénégalais exige autre chose. Non pas un jugement extérieur, mais une implication dans le processus. Cela veut dire accepter de mettre la main à la pâte. Accepter que les avancées soient parfois minuscules, que les reculs soient réels, que les promesses non tenues cohabitent avec les victoires silencieuses.

Ce qui est en jeu n’est pas une révolution achevée. C’est une lutte pour consolider un processus largement entamé. Il ne s’agit pas de suspendre la critique. Il s’agit de la déplacer. Non pas contre le processus, mais dans le processus. Non pas depuis la tribune, mais depuis le terrain.

La critique a le mérite de rappeler une exigence : la révolution ne se décrète pas, elle se prouve. Mais elle pèche par excès de pureté. En Afrique de l’Ouest, dans les conditions historiques actuelles, la transformation ne prendra jamais la forme d’un basculement instantané. Elle sera longue, conflictuelle, incomplète, avançant sous contrainte dans un monde hostile.

La question n’est donc pas de savoir si la révolution est déjà là, mais si nous sommes capables de la faire advenir à partir de ce qui existe. Ce n’est pas l’absence de révolution qui caractérise notre moment. C’est notre difficulté à reconnaître les formes nouvelles qu’elle est en train de prendre.

Le revers de la doxa : le mirage de « l’inemployabilité »

La doxa :

Partout, le même diagnostic : la jeunesse africaine serait « inadaptée » au marché du travail. Sont invoqués le manque de formation, l’absence de « soft skills » et l’écart avec les besoins des entreprises. Le chômage serait donc une défaillance individuelle qu’une réforme de l’enseignement pourrait résoudre.

Le revers :

Une génération entière ne peut être simultanément défaillante. Si des millions de jeunes peinent à s’insérer, ce n’est pas un problème de compétences, mais un blocage structurel. Nos économies, tournées vers l’exportation de matières premières et la consommation de produits importés, sont incapables d’absorber leur propre dynamique démographique. À Dakar comme ailleurs, on construit des centres commerciaux et des cités administratives, mais peu d’usines. On forme des diplômés pour un secteur formel qui, dans bien des pays, peine à représenter plus de 5 % de l’emploi réel.

Le verdict :

L’« employabilité » est un cache-misère politique. Tant que la question de la souveraineté industrielle et agricole ne sera pas posée frontalement, nous continuerons de produire des chômeurs qualifiés. La jeunesse n’est pas un problème à corriger : elle est une force politique et productive que les structures actuelles, extraverties et dépendantes, empêchent d’advenir.