
Le 24 février 2026, à la tribune de l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré : « Oui, je suis le gardien de cette révolution. » La formule a suscité des réactions passionnées. Elle ne relève pourtant ni de l’emphase ni de la provocation. Elle nomme une réalité historique.
Oui, le Sénégal vit une révolution.
Du cycle prérévolutionnaire à la refondation
Ceux qui refusent le mot l’associent à l’effondrement brutal d’un ordre constitutionnel. Or en mars 2024, il n’y eut ni putsch ni guerre civile. Il y eut des urnes. Mais une révolution ne se définit pas par le bruit qu’elle fait ; elle se définit par ce qu’elle transforme. Marx rappelait que les hommes font l’histoire dans des conditions héritées ; Fanon insistait sur la nécessité de transformer les structures, non simplement les gestionnaires. Lorsque la logique du pouvoir change, lorsque les priorités de l’État se déplacent, lorsque la souveraineté devient l’axe central du projet politique, nous ne sommes plus dans une alternance : nous sommes dans une rupture.
Des leaders marginalisés, encore emprisonnés quelques jours auparavant, accèdent au pouvoir dès le premier tour. Cet aboutissement est le fruit d’un cycle prérévolutionnaire ouvert en 2021 : arrestations, procès politiques, répression ayant fait plus de quatre-vingts morts, mobilisation persistante d’une jeunesse déterminée à défendre la souveraineté de son vote.
La tentative de report de l’élection a cristallisé l’enjeu : il ne s’agissait plus d’une alternance ordinaire, mais du respect du pacte démocratique lui-même. Lorsque les urnes ont parlé, elles ont scellé l’issue d’une confrontation politique majeure.
Un mandat clair a été donné : sortir de la dépendance, réorganiser l’économie politique de l’État, rompre avec les compromis néocoloniaux. Ce mandat n’est pas gestionnaire. Il est refondateur.
Une rupture née du bas
La sociologie du pays éclaire ce moment. Le Sénégal n’est pas structuré par des classes homogènes capables d’imposer seules une hégémonie. Il est traversé par des strates sociales fragmentées, par une jeunesse précarisée, par une diaspora exigeante, par un monde économique informel majoritaire et par une petite bourgeoisie urbaine vulnérable. Dans un tel contexte, la transformation ne peut être l’œuvre d’un groupe unique ; elle doit être transversale.
Le projet porté par le nouveau pouvoir a su agréger ces aspirations dispersées autour d’un imaginaire de souveraineté et de justice. Ce qui s’est exprimé en mars 2024, c’est le surgissement d’un bloc populaire décidé à rompre avec un système perçu comme rentier et extraverti. La révolution sénégalaise n’est pas armée, mais elle est politique. Elle ne renverse pas l’État ; elle en conteste la logique héritée.
Transformer l’État de l’intérieur
Toute révolution pose une question fondamentale : qui décide réellement ? Depuis l’indépendance formelle, le Sénégal est resté inséré dans un dispositif d’extraversion économique, marqué par la dépendance monétaire, des contrats asymétriques et une élite arrimée aux logiques néocoloniales. La volonté affichée de renégocier les rapports économiques, d’assainir les finances publiques et de réaffirmer la souveraineté constitue un déplacement stratégique majeur.
La singularité sénégalaise tient au choix d’opérer cette transformation dans le cadre de l’État de droit. Il ne s’agit pas de détruire l’ordre juridique, mais de le réorienter. Gouverner avec le droit, tout en cherchant à en modifier l’esprit, crée une tension constitutive : celle d’une révolution contrainte, patiente, exposée aux pressions internes et internationales. Les contradictions sont réelles, les obstacles puissants, mais la direction historique a changé.









