Dette, « opacité » et procès d’intention : quand la critique fabrique son propre mirage

Je viens de lire l’enquête du Financial Times, reprise par SenePlus. 650 millions d’euros empruntés via des swaps[1], le FMI qui dit n’avoir pas été informé, des créanciers qui auraient priorité sur les autres. Les mots sont lourds : « secret », « opacité », « montages ». À les lire, on croirait à la mise au jour d’une mécanique clandestine, un État qui joue sa survie dans l’ombre, contre son propre peuple.

Mais cette lecture oublie une chose : la complexité n’est pas la dissimulation. Le Sénégal navigue dans un système financier globalisé aux marges étroites. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une naïveté que personne ne s’offre.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent une adaptation stratégique à un environnement contraint — pas un complot.

La complexité n’est pas la dissimulation

Oui, le Sénégal mobilise des instruments financiers sophistiqués. Oui, ces instruments ne sont pas toujours explicités dans le détail dans l’espace public. Mais depuis quand la sophistication est-elle synonyme de dissimulation ?

Un État qui se finance navigue dans un système financier globalisé, où les marges de manœuvre sont étroites, les coûts élevés, et les contraintes nombreuses. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une forme de naïveté financière — pendant que d’autres acteurs, eux, utilisent pleinement l’arsenal de l’ingénierie moderne.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent, plus simplement, une adaptation stratégique à un environnement contraint.

Des faits connus, une mémoire sélective

Contrairement au récit du « secret », la diversification des instruments de financement est inscrite dans les documents budgétaires, notamment dans les annexes de la loi de finances 2026. Ce qui est en cause n’est donc pas leur existence, mais le degré de détail de leur divulgation. Transformer cette nuance en accusation de dissimulation relève davantage de la mise en scène que de l’analyse.

L’opacité n’est pas née avec ce gouvernement : elle a été héritée et mise au jour par les audits récents. La différence est claire : hier, on cachait ; aujourd’hui, on révèle et on corrige. Refuser de le reconnaître, c’est défendre l’opacité d’hier tout en attaquant sa remise en cause aujourd’hui.

Transparence et souveraineté : la ligne de fracture

La transparence n’est pas neutre : c’est un instrument de pouvoir. On exige des États africains une exposition totale, sans jamais interroger les contraintes qui pèsent sur eux — marchés, notations, créanciers. L’exigence devient alors asymétrique : absolue pour les États, relative pour les marchés. Dès lors, la question n’est plus celle de l’ « opacité », mais celle de la marge d’action qu’un État tente de préserver.

C’est dans ce cadre que gouverne le Premier ministre Ousmane Sonko : sous contrainte, dans un contexte hérité, avec une priorité claire — financer l’État sans reproduire les impasses du passé. Chaque décision est un arbitrage entre coût, souveraineté et efficacité. Et les faits demeurent : le Sénégal honore ses engagements tout en cherchant à éviter les solutions les plus socialement destructrices des ajustements d’hier.

À force de dénoncer une opacité supposée, certains passent à côté de l’essentiel. La souveraineté ne consiste pas à exposer l’État en permanence sous le regard des marchés ou des commentateurs. Elle est la capacité à décider dans la contrainte, à rendre des comptes à son peuple, et à refuser les procès d’intention. Ce débat ne révèle pas un scandale financier, mais une difficulté persistante à accepter qu’un État africain puisse encore agir autrement que sous surveillance.


[1] Un accord pour échanger des flux d’argent (intérêts, devises, performances d’actifs) pendant une période donnée

Le Panafricanisme au XXIᵉ siècle : de l’idéal à la méthode

Il se passe quelque chose de neuf sur le continent africain — et, peut-être plus encore, dans ses marges diasporiques. Une jeunesse décomplexée, connectée, politisée, ne se contente plus de dénoncer ; elle compare, elle exige, elle projette. Elle regarde les frontières héritées comme on regarde une cicatrice : non pour la nier, mais pour comprendre ce qu’elle empêche encore de cicatriser. Dans le même temps, la crise persistante des modèles de gouvernance postcoloniaux — entre dépendance financière, fragilité institutionnelle et vulnérabilité géopolitique — agit comme un révélateur brutal de l’impuissance des États pris en étau entre les blocs de puissance mondiaux.

Dès lors, une question s’impose : comment faire du panafricanisme autre chose qu’un horizon incantatoire ? Comment transformer cet idéal, longtemps confiné aux discours, en une architecture politique et économique concrète ?

La réponse exige un déplacement du regard. Le panafricanisme ne peut plus être seulement un récit — il doit devenir une méthode. Non plus une nostalgie mobilisatrice, mais une stratégie opératoire. L’intégration africaine, si elle veut survivre au XXIᵉ siècle, doit cesser d’être diplomatique pour devenir technique, matérielle, mesurable. Autrement dit : elle doit s’incarner.

Sans prétendre à l’exhaustivité, cet article s’inscrit dans la filiation de celles et ceux qui, de Kwame Nkrumah à Frantz Fanon, de Cheikh Anta Diop à Achille Mbembe, et plus récemment Felwine Sarr ou Carlos Lopes, ont pensé l’unité africaine non comme un vœu pieux, mais comme un chantier méthodique. Il ne fait que prolonger, à sa manière, cette conversation ininterrompue.

Le basculement des imaginaires : pourquoi maintenant?

Le moment actuel n’est pas une simple répétition de l’histoire panafricaniste. Il en constitue une inflexion. Là où les générations de Kwame Nkrumah ou de Cheikh Anta Diop pensaient l’unité comme une promesse à conquérir, la jeunesse contemporaine la perçoit comme une nécessité à organiser.

D’abord, il y a l’éveil citoyen. Des mouvements sociaux aux mobilisations numériques, de Dakar à Nairobi, de Lagos à Paris, une même intuition circule : les frontières héritées de la Conférence de Berlin ne sont pas seulement des lignes géographiques, mais des structures de dépendance. La diaspora, en particulier, joue ici un rôle décisif : elle compare les systèmes, dénonce les asymétries et réinjecte dans le débat africain des outils critiques globalisés.

Ensuite, l’État-nation postcolonial, souvent de taille économique limitée, se révèle prisonnier de ses contradictions. Proclamé politiquement souverain, il est contraint économiquement. Pris en étau entre des blocs continentaux puissants — États-Unis, Chine, Union européenne —, il négocie seul ce que d’autres imposent en commun. L’idée n’est pas de nier la légitimité des identités nationales, mais d’en reconnaître les limites : dans un monde structuré par des rapports de force continentaux, la souveraineté ne peut plus être qu’un exercice solitaire.

Ce basculement des imaginaires, pourtant, n’est plus seulement l’affaire des intellectuels ou des militants. Il est désormais porté par des responsables politiques en exercice — et cela change la donne. Je pense au Premier ministre Ousmane Sonko qui s’est exprimé le 21 mars 2026 à Ziguinchor, à l’issue de la prière de la korité. Ce n’était pas un discours de circonstance. Devant ses concitoyens, il a dit une chose simple, mais rare : un petit pays peut être développé, mais il ne sera jamais puissant seul.

Il a parlé d’une puissance régionale africaine, enracinée en Afrique de l’Ouest. Non pas une puissance de papier, mais une puissance adossée à ce qui nous relie déjà — les langues, les mobilités, les identités partagées. Il a cité la CEDEAO, non comme une institution figée, mais comme un levier politique à condition, a-t-il précisé, que l’intégration soit portée par les peuples, pas seulement décrétée par les chefs d’État. Et puis il a ajouté ceci, qui m’a frappé : son rêve qu’il a formulé comme un objectif, c’est que d’ici vingt ans l’Afrique de l’Ouest devienne économiquement, politiquement et militairement assez forte pour peser sur la scène internationale, et cesser d’être ce « parent pauvre » dont on parle toujours sans jamais rien lui demander.

Ce n’est plus un vœu pieux. C’est une feuille de route assumée par une tête de gouvernement. Et cela, à mes yeux, change la nature du débat.

Enfin, il y a la bataille des récits. Car aucune intégration durable ne se construit sans légitimité symbolique. Réécrire l’histoire, non pour la mythifier, mais pour la réapproprier, devient une condition de possibilité de l’union. Il ne s’agit plus seulement de dire que l’Afrique peut s’unir, mais de montrer qu’elle l’a déjà été — culturellement, commercialement, intellectuellement.

Les piliers d’un projet panafricain viable

Mais un imaginaire, aussi puissant soit-il, ne suffit pas. Il doit s’adosser à des structures. Le panafricanisme du XXIᵉ siècle sera jugé non sur ses discours, mais sur ses infrastructures.

Le premier pilier est celui de l’intégration économique réelle. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) constitue, en théorie, un tournant historique : elle a pour ambition de créer le plus grand marché intégré du monde en nombre de pays. Mais entre le traité et la réalité, l’écart reste immense. Aujourd’hui, exporter des ananas du Bénin vers le Niger peut coûter plus cher et prendre plus de temps que d’en importer de Chine. Les barrières douanières informelles, les déficits d’infrastructures de transport, la fragmentation logistique freinent encore le commerce intra-africain, qui demeure inférieur à 20 % des échanges du continent — contre plus de 60 % en Europe. L’intégration ne sera réelle que lorsque circuler entre deux capitales africaines sera plus simple que de commercer avec l’extérieur. La ZLECAF ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur des instruments concrets.

Le deuxième pilier est monétaire. Longtemps, la question a été abordée sous l’angle symbolique : sortir du franc CFA, créer une monnaie unique. Mais le véritable enjeu est ailleurs : construire des zones de stabilité financière capables de soutenir le commerce et l’investissement intra-africains. Une monnaie n’est pas seulement un drapeau ; c’est un instrument de politique économique. Les difficultés rencontrées par le projet de monnaie unique de la CEDEAO, notamment sur les critères de convergence budgétaire, de maîtrise de l’inflation et de soutenabilité de la dette, rappellent une vérité souvent éludée : sans convergence macroéconomique préalable et sans mécanisme de solidarité budgétaire, toute union monétaire est vouée à la fragilité.

Le troisième pilier est humain. La libre circulation des talents est sans doute la réforme la plus stratégique — et la plus sous-estimée.

L’Afrique dispose d’une jeunesse massive, dynamique, créative. Mais on la fragmente à coups de visas, de réglementations absurdes, d’administrations qui semblent parfois construites pour décourager plutôt que pour faciliter. J’ai vu, à une frontière ouest-africaine, un jeune ingénieur passer six heures pour obtenir un laissez-passer alors qu’il traversait simplement pour former une équipe dans un pays voisin. Six heures pour un trajet qui aurait dû durer quarante minutes. Cette absurdité, des millions d’Africains la vivent chaque jour.

Pourtant, des alternatives existent. Le Rwanda a fait le choix radical de supprimer les visas pour tous les citoyens africains. Une décision politique, certes, mais surtout un signal : ici, vous êtes chez vous.

Le Bénin, ces dernières années, a pris un chemin différent, mais tout aussi intéressant. En facilitant l’accueil des créateurs, des intellectuels, des entrepreneurs du continent, il a fait de l’hospitalité active une politique d’attraction. Parce que circuler ne suffit pas : encore faut-il être reçu.

Quant au Sénégal, il joue une autre partition, plus tournée vers sa diaspora. Dispositifs incitatifs pour l’investissement, reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, représentation politique des Sénégalais de l’extérieur — l’idée est simple : celui qui part n’est pas perdu, il devient un pont.

Trois pays, trois approches. Une même intuition : faire circuler les cerveaux, c’est accélérer l’innovation, diffuser les compétences, créer un marché du travail continental. Le capital humain doit devenir la première richesse partagée.

Souveraineté technologique et sécuritaire : les nouveaux défis

Le panafricanisme contemporain ne peut ignorer les mutations du monde. Car la domination ne passe plus seulement par les territoires ; elle passe par les données, les algorithmes, les réseaux.

Sur le plan sécuritaire, la fragmentation actuelle est un luxe que le continent ne peut plus se permettre. Face à des menaces transnationales (terrorisme, trafics, déstabilisations), la réponse ne peut être uniquement nationale. Elle doit être collective. Mutualiser les moyens de défense, coordonner les doctrines, partager le renseignement : autant de conditions pour sortir d’une dépendance structurelle aux interventions extérieures.

Sur le plan numérique, le défi est encore plus silencieux — et peut-être plus redoutable. Les données africaines sont aujourd’hui largement captées, stockées et exploitées hors du continent. Ce qui se joue ici n’est rien moins qu’une nouvelle forme de colonisation, immatérielle, mais structurante. Les infrastructures elles-mêmes deviennent des enjeux géopolitiques : un projet comme le câble sous-marin 2Africa, pourtant vital pour la connectivité du continent, est porté par des acteurs extérieurs qui captent une part stratégique de nos flux numériques. Construire des infrastructures africaines, protéger les données, développer des écosystèmes technologiques locaux, soutenir l’émergence de champions régionaux — voilà les nouvelles frontières de la souveraineté.

Enfin, la transition énergétique impose une autre forme d’unité. Face aux négociations climatiques internationales, les États africains isolés pèsent peu. Ensemble, ils représentent un levier stratégique considérable. Mais l’enjeu dépasse la seule négociation diplomatique. Le continent possède l’essentiel des réserves mondiales de cobalt, de lithium, de manganèse — des minerais stratégiques pour les technologies vertes. La question est de savoir si ces ressources continueront d’être exportées à l’état brut, ou si l’Afrique saura négocier en bloc les conditions d’extraction et, surtout, construire des chaînes de valeur locales qui permettent de transformer sur place. L’écologie peut ainsi devenir un terrain de souveraineté partagée.

Les obstacles à lever : la realpolitik du panafricanisme

Mais toute stratégie rencontre ses résistances. Et le panafricanisme n’échappe pas à la dure loi du réel.

Les premiers obstacles sont internes. Les élites nationales, souvent installées dans des équilibres de pouvoir fragiles, peuvent percevoir l’intégration comme une menace. Car unir, c’est redistribuer — les compétences, les ressources, les influences. Et certains préfèrent régner sur des fragments que partager un ensemble.

Les interférences extérieures constituent un second défi majeur. L’Afrique est insérée dans un système mondial asymétrique, où les partenariats sont rarement neutres. Comment construire une autonomie stratégique sans rompre les liens ? Comment coopérer sans se soumettre ? La question n’est pas de s’isoler, mais de négocier autrement — en bloc, avec des marges de manœuvre accrues.

Enfin, il y a le déficit démocratique. Une union d’États sans union des peuples est une coquille vide. L’intégration ne peut être décrétée par le haut ; elle doit être portée par les sociétés. Cela suppose transparence, participation, circulation de l’information, construction d’un espace public africain. L’expérience de l’Union européenne est ici un avertissement : son principal talon d’Achille est le sentiment des citoyens d’être gouvernés par des institutions lointaines et illisibles. Pour l’Afrique, le risque est démultiplié par la faiblesse des médias continentaux et des sociétés civiles transnationales. C’est pourquoi il est urgent de créer des programmes d’échanges universitaires, des réseaux de recherche, des médias panafricains indépendants — tout ce qui permet à l’intégration de devenir une affaire de citoyens, non d’experts.

Le panafricanisme n’est plus une option idéologique parmi d’autres. Il est devenu une condition de survie dans un monde structuré par des rapports de force continentaux. Face à des puissances organisées, fragmenter l’Afrique revient à l’exposer.

Mais il ne suffit plus d’invoquer l’unité. Il faut la construire, patiemment, méthodiquement, concrètement. Transformer les slogans en politiques publiques, les discours en infrastructures, les rêves en institutions.

La souveraineté : slogan ou méthode de gouvernement ?

Dans la politique africaine, peu de mots circulent autant que « souveraineté ». Il mobilise, rassemble, électrise. Mais à force d’être répété, il risque de devenir un slogan commode, une bannière rhétorique que chacun brandit sans préciser ce qu’elle recouvre.

La question mérite d’être posée : la souveraineté est-elle un slogan ou une méthode de gouvernement ?

Dans l’histoire des idées, la souveraineté désigne une capacité précise : celle de décider. Jean Bodin la définissait déjà comme le pouvoir ultime de faire loi. Mais l’histoire africaine lui a donné une profondeur particulière. Dans les luttes de libération, elle signifiait la capacité d’un peuple à reprendre la direction de son destin. Amílcar Cabral le formulait ainsi : « La lutte de libération nationale, c’est la reconquête du droit de notre peuple à écrire sa propre histoire. »

Cette conception soulève une question trop souvent éludée : celle de la légitimité. Un État peut proclamer sa souveraineté sur la scène internationale tout en étant déconnecté des aspirations populaires. À quoi sert une souveraineté formelle si le peuple ne pèse pas sur les décisions qui le concernent ? La philosophe Claude Lefort rappelait que le pouvoir démocratique se caractérise par un « lieu vide » : nul ne peut s’en emparer définitivement. La souveraineté n’est pas seulement une affaire d’État contre l’étranger ; elle est aussi une affaire de peuple face à ses propres institutions.

La souveraineté, une conquête historique

Cette question resurgit aujourd’hui dans les débats africains. Après des décennies de néocolonialisme, d’ajustements structurels et de dépendance financière, nombreux redécouvrent que l’indépendance politique n’implique pas la maîtrise économique.

L’exemple de la dette publique est révélateur. Lorsqu’un État accumule des engagements financiers, ses marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Le cas récent du Sénégal illustre ce basculement : après des années de discours sur l’émergence, la révélation d’une dette réelle à 118,8 % du PIB a agi comme un électrochoc. Ici, la souveraineté quitte la rhétorique pour la responsabilité. Exercer sa souveraineté, c’est pratiquer la vérité budgétaire, même au risque d’une dégradation de la note souveraine. Concrètement, cela signifie passer d’une dépendance aux marchés mondiaux vers un financement plus endogène, et réorienter les ressources vers des secteurs vitaux comme la souveraineté alimentaire.

Où se joue réellement la souveraineté

La souveraineté effective se déploie dans plusieurs dimensions complémentaires.

La dimension économique, d’abord. Qui contrôle la monnaie ? Qui maîtrise l’exploitation des ressources ? La souveraineté économique exige transparence des comptes, connaissance précise de la dette, capacité à négocier les contrats.

La dimension administrative, ensuite. Gouverner suppose des institutions capables de concevoir et mettre en œuvre des politiques sans dépendre systématiquement d’expertises extérieures ou de financements conditionnés.

La dimension narrative, enfin. Un pays perd sa souveraineté lorsque son passé et son avenir sont décrits à travers des catégories produites ailleurs.

Mais ces trois dimensions n’épuisent pas le sujet. S’y ajoutent :

La dimension sécuritaire : un État qui ne contrôle pas son territoire, dont la défense dépend de puissances étrangères ou de mercenaires, voit sa souveraineté s’effriter. Le monopole de la force légitime reste le fondement premier de l’autorité étatique.

La dimension énergétique et alimentaire : dépendre des marchés mondiaux pour nourrir sa population ou faire fonctionner son économie, c’est placer sa survie entre des mains étrangères. La souveraineté se joue aussi dans les champs et dans les barrages hydroélectriques.

La dimension alimentaire mérite une attention particulière. Car si la souveraineté commence quelque part, c’est bien dans l’assiette. Un pays qui dépend des marchés mondiaux pour nourrir sa population place sa survie entre des mains étrangères. Les émeutes de la faim qui ont secoué plusieurs pays africains lors des flambées des prix alimentaires mondiaux (2008, 2022) le rappellent brutalement : la dépendance alimentaire est une fragilité stratégique.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas l’autosuffisance à tout prix, mais la capacité d’un peuple à décider lui-même de ce qu’il cultive, de comment il le cultive, et pour qui. C’est le droit de protéger sa paysannerie contre des importations subventionnées qui détruisent les filières locales. C’est la liberté de choisir des semences adaptées aux réalités du terroir plutôt que d’être captif de brevets détenus par des multinationales.

Au-delà de l’économique, la question alimentaire touche au culturel et au sanitaire. Qu’une société perde ses variétés traditionnelles, ses techniques culinaires, ses équilibres nutritionnels au profit de produits importés standardisés, et c’est une part de son autonomie qui s’efface. La souveraineté alimentaire est ainsi le premier étage de toute souveraineté véritable : un peuple qui ne mange pas ne délibère pas, un peuple qui dépend pour se nourrir ne décide pas librement.

Ces dimensions sont indissociables. On ne construit pas la souveraineté économique sans capacité administrative ni la souveraineté sécuritaire sans maîtrise énergétique.

Ces dimensions, aussi essentielles soient-elles, butent sur une réalité : l’État-nation hérité de la colonisation se trouve souvent trop étroit pour exercer une réelle puissance.

Penser la souveraineté comme une méthode de gouvernement implique donc de penser l’intégration régionale. Qu’il s’agisse de la Zone de libre-échange continentale (ZLECAF) ou de projets de monnaies communes, l’objectif est le même : créer un effet de masse. Un État isolé peut difficilement renégocier les règles du commerce mondial ou s’opposer aux injonctions des géants financiers. En revanche, une souveraineté partagée à l’échelle du continent permet de transformer le rapport de force. Comme le soulignait la vision fédéraliste de Cheikh Anta Diop, l’unité n’est pas une simple aspiration sentimentale, c’est une condition technique de la survie politique. La méthode souveraine doit donc être panafricaine : elle consiste à bâtir des infrastructures communes (transport, énergie, recherche) pour que chaque pays puisse, par la force du groupe, retrouver sa liberté de choix.

Gouverner en souverain

Ainsi comprise, la souveraineté devient une pratique quotidienne. Elle se mesure à la réduction progressive des dépendances structurelles : financière, technologique, conceptuelle. Une gouvernance souveraine ne se définit pas par l’autarcie, mais par la capacité à hiérarchiser des choix nationaux.

Mais cette construction technique ne doit pas faire oublier l’essentiel : la souveraineté appartient au peuple, non à l’État. Les outils les plus sophistiqués restent vides s’ils ne servent pas à élargir la capacité collective de décision. Une méthode véritablement souveraine est celle qui rend des comptes, qui explique, consulte, associe. Un peuple qui ne comprend pas les choix effectués en son nom n’exerce pas sa souveraineté — il la délègue aveuglément.

Enfin, la méthode souveraine doit se confronter à une nouvelle frontière : le numérique. À quoi sert de maîtriser ses frontières terrestres si les données des citoyens transitent par des serveurs étrangers ? La souveraineté numérique exige des datacenters locaux, la protection des données contre l’extractivisme numérique, des logiciels adaptés aux réalités du continent. Sans cette maîtrise technologique, le « droit d’écrire sa propre histoire » se heurtera à des algorithmes qui servent d’autres intérêts.

Ce processus rencontre des obstacles : contraintes de l’économie mondiale, rapports de force financiers, faiblesse des capacités administratives. Construire la souveraineté exige un effort de long terme. Elle n’est pas une promesse instantanée, mais une trajectoire.

Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko affirme que « la souveraineté se construit par la maîtrise de nos ressources, de notre économie et de nos décisions ». La formule est juste, mais il faut l’élargir : la maîtrise des décisions n’a de sens que si le peuple en est l’acteur, pas seulement l’objet.

Au fond, la souveraineté n’est pas un drapeau que l’on brandit. Elle est une pratique quotidienne qui relie la décision à la légitimité. Elle commence lorsque les choix d’avenir sont pris en connaissance de cause, dans des institutions transparentes, et avec ceux qu’ils engagent.

Car les peuples ne demandent pas seulement que l’on parle en leur nom. Ils demandent que l’on décide avec eux et pour eux. À cette double condition, la souveraineté cesse d’être un slogan pour devenir ce qu’elle devrait toujours être : la capacité d’un peuple à gouverner son propre destin.

CHU de Fann : service public ou citadelle privée ?

Entre le Pr Moussa Seydi, figure éminente de la lutte contre la COVID-19, et Mme Paulette Rita Badiane, en quête de vérité après un deuil, la confiance s’est brisée sur l’autel d’un procès aux allures de citadelle assiégée.

L’affaire opposant le service du Pr Moussa Seydi à Mme Paulette Rita Badiane dépasse le simple litige. Ce procès, né d’accusations d’erreur médicale après un deuil, cristallise la rupture de confiance entre le citoyen et le « sanctuaire » médical.

Un procès qui interroge la procédure et les acteurs

On peut légitimement se demander comment ce dossier a pu atterrir devant une cour. Entre l’émotion d’une famille endeuillée et l’absence de preuves matérielles d’une intention malveillante, le parquet aurait pu classer l’affaire sans suite. Si le procès a lieu, c’est par la voie de la citation directe : une manœuvre qui permet de forcer le débat judiciaire en contournant le filtre du procureur. La réponse juridique est pourtant tranchée : si les critiques visent le service, c’est au CHU de Fann, en tant qu’institution, d’agir. Confondre l’honneur d’un praticien avec la gestion d’un service public est un précédent préoccupant. Sans mandat de l’établissement, l’action du chef de service en son nom propre risque l’irrecevabilité. Transformer ainsi une structure d’État en « citadelle privée » ne fait qu’alimenter l’opacité et le sentiment d’injustice des citoyens.

Vérité médicale, émotion publique et réparation

La vérité scientifique ne se décrète ni dans l’émotion des réseaux sociaux ni par le poids d’une plainte. Elle exige une expertise rigoureuse. Mais attention : l’exigence de preuve ne doit pas servir de bouclier à l’impunité corporatiste. Le droit doit protéger la réputation des soignants sans museler le cri légitime des familles. Réclamer 300 millions de FCFA à une citoyenne dans un système de santé en quête de moyens ressemble moins à une réparation qu’à une stratégie de dissuasion massive. La justice ne doit pas devenir un instrument d’intimidation contre la parole citoyenne.

L’urgence d’une médiation hospitalière indépendante

Plutôt que de judiciariser la douleur, le Sénégal doit créer de véritables instances de médiation hospitalière indépendantes. La transparence et la protection des soignants ne sont pas contradictoires ; elles sont les deux faces d’une démocratie sanitaire apaisée. Le verdict de ce procès dira si nous choisissons le conflit permanent ou la refondation éthique du lien soignant-soigné.

Diomaye Président : la coalition contre la rupture

Le 7 mars 2026, devant l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’État sénégalais a prononcé un discours placé sous le signe de la gratitude et de l’humilité. Aux militants, il a demandé loyauté, travail et efficacité. En apparence, rien à redire. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se cache une question bien plus gênante : pourquoi, deux ans après une élection historique, le président cherche-t-il à ressusciter une structure électorale au moment même où le pays attend une transformation politique profonde ?

Le problème n’est pas dans les mots. Il est dans la logique politique qu’ils révèlent.

Le piège de la coalition

Revenons au 24 mars 2024. Ce jour-là, les Sénégalais n’ont pas porté au pouvoir une coalition. Ils ont porté un projet politique : celui de PASTEF, fruit de longues années de mobilisation populaire, de répression et de résistance. La coalition « Diomaye Président » n’était qu’un véhicule de circonstance, un outil tactique conçu pour contourner l’empêchement d’un candidat et élargir le front électoral. Elle n’avait ni base militante, ni projet autonome, ni existence organique réelle.

C’est pourtant cette structure éphémère que le président tente aujourd’hui de replacer au centre du jeu politique.

La manœuvre n’a rien d’anodin. Déplacer le centre de gravité du pouvoir de PASTEF vers une coalition présidentielle revient à diluer la dynamique de rupture qui a rendu possible la victoire de mars 2024. C’est substituer à un mouvement structuré, porteur d’une idéologie claire, une coalition d’appareils aux contours flous, précisément ce que PASTEF avait promis de dépasser.

L’inertie présidentielle

Depuis deux ans, un malaise politique s’installe. Les réformes structurantes tardent à voir le jour. Les décisions majeures s’enlisent dans les procédures. L’audace promise se transforme en prudence administrative. Là où l’histoire exigeait de la vitesse, on observe une lenteur méthodique.

Dans ce contexte, l’activation d’une coalition présidentielle apparaît moins comme un instrument de mobilisation que comme un mécanisme d’équilibrage. Une structure destinée à neutraliser l’énergie politique du mouvement qui a porté la rupture.

L’histoire politique regorge de ces moments. Une révolution électorale ouvre une brèche, puis le pouvoir cherche à la refermer en reconstruisant les anciens équilibres. On appelle cela la stabilisation. En réalité, c’est souvent la restauration.

Le Parlement doit prendre le relais

Avec 130 députés sur 165, PASTEF détient une majorité parlementaire confortable. Cette force ne peut se limiter à un rôle d’accompagnement : elle doit devenir le moteur législatif de la rupture voulue par le Premier ministre Ousmane Sonko et portée par le peuple.

La Constitution offre à l’Assemblée bien plus qu’un rôle passif : proposer des lois, amender les textes, créer des commissions d’enquête, organiser des auditions, imposer un rythme au débat national. Autant d’outils aujourd’hui sous-utilisés.

La clé réside dans un tandem : Ousmane Sonko bouscule l’appareil d’État ; le Parlement traduit cette impulsion en réformes irréversibles. Si la présidence temporise, cette alliance peut contourner l’inertie. Faire sauter les verrous, forcer le débat et accélérer les chantiers de la transformation.

L’heure des actes

Le Parlement doit donc assumer pleinement son rôle d’impulsion. Cela suppose qu’il prenne lui-même l’initiative législative sur les transformations attendues : renforcer l’indépendance de la justice, réformer une administration publique souvent opaque et inefficace, moraliser la vie publique en consolidant les mécanismes de contrôle démocratique, et adapter les institutions aux exigences d’un État plus souverain.

Ces réformes ne peuvent rester au stade des intentions. Elles doivent entrer dans l’arène législative, être débattues, adoptées et appliquées. Car, en définitive, la politique se mesure aux actes. Les Sénégalais n’ont pas voté pour un simple discours de rupture, mais pour des changements réels. Si le Président hésite, le Parlement doit avancer ; si le pouvoir ralentit, les institutions doivent accélérer. C’est ainsi que les moments historiques cessent d’être des promesses et deviennent des transformations.

ONU : l’aventure personnelle de Macky Sall contre le Sénégal

Une nomination a été enregistrée dans la course au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies : celle de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Mais un fait frappe : la candidature n’a pas été déposée par le Sénégal, mais par le Burundi.

Or, en diplomatie, lorsqu’un ancien chef d’État vise une fonction internationale majeure, c’est son pays qui porte la candidature et construit les alliances. Ici, l’annonce précède la stratégie et l’ambition individuelle devance l’État.

Dès lors, une question s’impose : au nom de qui parle un ancien président lorsqu’il s’engage dans une bataille diplomatique mondiale sans que son propre pays en soit le porteur ?

L’intérêt national n’est pas une affaire individuelle

Dans toute République, la détermination de l’intérêt national relève d’une autorité précise : le chef de l’État en exercice, assisté de son gouvernement. C’est à eux qu’il revient d’arbitrer les orientations diplomatiques, de hiérarchiser les priorités et d’engager la parole de la nation.

Un ancien président, aussi légitime que puisse être son parcours, ne peut s’arroger cette prérogative.

Ce principe n’est pas une question de susceptibilité politique. Il constitue un fondement de la continuité de l’État. Lorsque l’autorité publique change, la responsabilité de représenter la nation change également. La diplomatie n’est pas un espace où chacun peut agir à titre personnel en mobilisant l’image de son pays.

La question devient donc inévitable : que sait l’ancien président des engagements diplomatiques du Sénégal actuel ? Quelles négociations sont en cours, quels équilibres régionaux sont recherchés, quelles alliances sont envisagées ? Ces éléments relèvent par nature de la conduite de l’État. Ils ne peuvent être présumés ni instrumentalisés par ceux qui n’en ont plus la charge.

Une démarche qui fragilise la cohérence diplomatique

La désignation du Secrétaire général de l’ONU est l’une des procédures les plus politiques du système international : candidatures, auditions, puis votes au Conseil de sécurité, où les membres permanents disposent d’un droit de veto. Une candidature sérieuse suppose donc préparation, alliances et stratégie diplomatique cohérente.

Or, lorsque la démarche se construit en dehors de l’État censé l’incarner, la confusion entre ambition personnelle et politique nationale apparaît immédiatement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la séquence s’est d’abord jouée dans l’espace médiatique : validation annoncée à l’Union africaine, sommet virtuel évoqué, puis dépôt finalement présenté par un autre État. À chaque étape, le récit a changé.

Ambition personnelle et confusion républicaine

Dans la succession d’annonces et de réajustements autour de cette candidature, un doute s’installe : et si l’enjeu était moins diplomatique que politique ? Une candidature internationale entretient la visibilité et fabrique un récit : succès, elle consacre une trajectoire ; échec, elle alimente le récit du sabotage national ou du manque de soutien des autorités. Mais ce jeu comporte un risque : instrumentaliser l’image du pays au service d’une ambition personnelle.

Au fond, l’affaire révèle une conception personnalisée du pouvoir : l’idée qu’une stature acquise au sommet de l’État donnerait un droit permanent à agir au nom de la nation, même sans responsabilité institutionnelle. Or la République repose sur l’inverse : les institutions survivent aux individus et l’intérêt national ne se confond jamais avec la carrière d’un homme.

Le débat dépasse donc la nécessité d’une candidature ; il touche à la loyauté envers l’État. Un ancien président peut conseiller ou représenter son pays lorsqu’il en reçoit mandat. Mais engager le nom du Sénégal dans une bataille diplomatique mondiale sans coordination avec les autorités légitimes revient à substituer la logique de l’égo à celle de la nation.

La Révolution qui s’assume, enfin

Le 24 février 2026, à la tribune de l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré : « Oui, je suis le gardien de cette révolution. » La formule a suscité des réactions passionnées. Elle ne relève pourtant ni de l’emphase ni de la provocation. Elle nomme une réalité historique.

Oui, le Sénégal vit une révolution.

Du cycle prérévolutionnaire à la refondation

Ceux qui refusent le mot l’associent à l’effondrement brutal d’un ordre constitutionnel. Or en mars 2024, il n’y eut ni putsch ni guerre civile. Il y eut des urnes. Mais une révolution ne se définit pas par le bruit qu’elle fait ; elle se définit par ce qu’elle transforme. Marx rappelait que les hommes font l’histoire dans des conditions héritées ; Fanon insistait sur la nécessité de transformer les structures, non simplement les gestionnaires. Lorsque la logique du pouvoir change, lorsque les priorités de l’État se déplacent, lorsque la souveraineté devient l’axe central du projet politique, nous ne sommes plus dans une alternance : nous sommes dans une rupture.

Des leaders marginalisés, encore emprisonnés quelques jours auparavant, accèdent au pouvoir dès le premier tour. Cet aboutissement est le fruit d’un cycle prérévolutionnaire ouvert en 2021 : arrestations, procès politiques, répression ayant fait plus de quatre-vingts morts, mobilisation persistante d’une jeunesse déterminée à défendre la souveraineté de son vote.

La tentative de report de l’élection a cristallisé l’enjeu : il ne s’agissait plus d’une alternance ordinaire, mais du respect du pacte démocratique lui-même. Lorsque les urnes ont parlé, elles ont scellé l’issue d’une confrontation politique majeure.

Un mandat clair a été donné : sortir de la dépendance, réorganiser l’économie politique de l’État, rompre avec les compromis néocoloniaux. Ce mandat n’est pas gestionnaire. Il est refondateur.

Une rupture née du bas

La sociologie du pays éclaire ce moment. Le Sénégal n’est pas structuré par des classes homogènes capables d’imposer seules une hégémonie. Il est traversé par des strates sociales fragmentées, par une jeunesse précarisée, par une diaspora exigeante, par un monde économique informel majoritaire et par une petite bourgeoisie urbaine vulnérable. Dans un tel contexte, la transformation ne peut être l’œuvre d’un groupe unique ; elle doit être transversale.

Le projet porté par le nouveau pouvoir a su agréger ces aspirations dispersées autour d’un imaginaire de souveraineté et de justice. Ce qui s’est exprimé en mars 2024, c’est le surgissement d’un bloc populaire décidé à rompre avec un système perçu comme rentier et extraverti. La révolution sénégalaise n’est pas armée, mais elle est politique. Elle ne renverse pas l’État ; elle en conteste la logique héritée.

Transformer l’État de l’intérieur

Toute révolution pose une question fondamentale : qui décide réellement ? Depuis l’indépendance formelle, le Sénégal est resté inséré dans un dispositif d’extraversion économique, marqué par la dépendance monétaire, des contrats asymétriques et une élite arrimée aux logiques néocoloniales. La volonté affichée de renégocier les rapports économiques, d’assainir les finances publiques et de réaffirmer la souveraineté constitue un déplacement stratégique majeur.

La singularité sénégalaise tient au choix d’opérer cette transformation dans le cadre de l’État de droit. Il ne s’agit pas de détruire l’ordre juridique, mais de le réorienter. Gouverner avec le droit, tout en cherchant à en modifier l’esprit, crée une tension constitutive : celle d’une révolution contrainte, patiente, exposée aux pressions internes et internationales. Les contradictions sont réelles, les obstacles puissants, mais la direction historique a changé.

À Samba Diouldé Thiam : de la révolution, des fauteuils et des fantômes

Monsieur,

Votre texte, largement relayé sur les réseaux sociaux et repris en Une par Le Témoin sous le titre spectaculaire « Notre PM a décidé d’être un Mussolini sénégalais », relève désormais du débat public et appelle une réponse à la même hauteur.

Permettez une remarque de méthode : l’outrance ne vous grandit pas. Convoquer Benito Mussolini pour qualifier le Premier ministre Ousmane Sonko, issu d’une alternance électorale régulière, n’est pas une analyse, mais un effet de manche. À force d’agiter le fascisme à chaque désaccord, on en banalise le sens et l’on affaiblit sa propre parole.

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui mérite discussion.

Vous qui venez du marxisme sénégalais

Vous avez été un dirigeant de premier plan du Parti de l’indépendance et du travail (PIT-Sénégal) et incarné une tradition marxiste sénégalaise exigeante, structurée par la critique du néocolonialisme.

Aujourd’hui, vous alertez sur une prétendue dérive autoritaire. Soit. Mais votre mémoire politique mérite d’être convoquée. Vous avez cheminé avec Abdoulaye Wade, accompagné Macky Sall, partagé des trajectoires avec feu Djibo Ka. Ces périodes furent-elles des modèles d’horizontalité démocratique absolue ?

La vigilance est une vertu. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle devient subitement hypersensible.

L’histoire politique du Sénégal n’a pas commencé en 2024.

La révolution : mot qui vous dérange ou réalité qui vous échappe?

Vous affirmez qu’il n’y a pas eu révolution parce qu’il n’y a pas eu rupture constitutionnelle. L’argument est juridique. Le moment est politique.

Une révolution n’est pas nécessairement un coup d’État. Elle peut être un déplacement du centre de gravité du pouvoir. Elle peut être la mise à nu d’une dette dissimulée. Elle peut être la fin d’un régime de rentes. Elle peut être une tentative de réécriture du contrat entre l’État et la société.

L’alternance a été régulière. Certes. Mais le mandat populaire portait sur une transformation. Que le terme vous paraisse excessif est défendable. Le réduire à un mirage pathologique est une facilité.

Et vous qui venez du PIT-Sénégal, vous savez que l’histoire n’avance pas seulement par effondrement brutal des constitutions, mais aussi par recomposition interne des rapports de force.

Le fauteuil et la psychologie de bazar

Vous glissez vers la psychologisation : « mégalomanie », « incapacité cognitive », « gourou », « surmenage ».

C’est une pente dangereuse. Elle transforme l’analyse politique en diagnostic de comptoir. On ne réfute pas un projet par une expertise improvisée en psychiatrie.

Dans une République, le Premier ministre est nommé par le Président. Tant que celui-ci lui maintient sa confiance, il n’y a ni usurpation ni coup d’État rampant. Il y a exercice des prérogatives constitutionnelles.

Si rivalité il y a, elle se tranche politiquement. Pas par insinuation.

Universités et sécurité : entre caricature et responsabilité

Vous assimilez toute réflexion sur la sécurisation des campus à l’installation de centurions dans les amphithéâtres. L’image est forte. Elle est aussi excessive.

La question est simple : comment protéger des étudiants lorsque la violence éclate ? Le débat porte sur la doctrine, la proportionnalité, le cadre juridique. Pas sur l’existence de l’État.

Refuser toute présence sécuritaire au nom d’une pureté universitaire absolue revient à poser une alternative irréelle : soit la liberté, soit l’autorité. Or une République mature cherche l’équilibre.

La dramatisation permanente

Votre texte installe un climat d’effondrement : descente aux enfers, honte nationale, menace d’assassinats, dérive fascisante.

Ce registre est puissant émotionnellement. Mais la parole d’un ancien dirigeant engage davantage que celle d’un polémiste ordinaire. Elle devrait élever le débat, non l’enflammer.

Le Sénégal traverse une phase de recomposition. Il n’est ni un État effondré ni une dictature installée.

Vous êtes libre de contester la ligne actuelle et d’en refuser le vocabulaire. Mais le pays ne gagne rien aux procès psychologiques ni aux analogies fascisantes. Opposez des faits, une alternative cohérente, un projet structuré : c’est là que se joue l’histoire.

Le Sénégal n’a pas besoin de fantômes. Il a besoin d’idées claires et d’un débat à la hauteur de son intelligence politique.

Après la dette cachée : le temps du redressement

Le 26 septembre 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko a révélé les résultats d’un audit mettant en lumière l’ampleur réelle de la dette nationale et l’écart avec les chiffres affichés. La Cour des comptes a ensuite estimé le niveau à près de 99,7 %, avant que le FMI ne confirme un ratio de 118,8 % du PIB.

La séquence a provoqué des tensions financières — dégradation par Moody’s, nervosité des marchés — mais elle a surtout affirmé un principe, porté par le chef du gouvernement : la primauté de la transparence sur le confort du silence.

La dette révélée : du mythe du levier au choc de la transparence

Pendant des années, la dette fut présentée comme l’instrument d’une « émergence » accélérée. L’argument était simple : s’endetter pour investir, investir pour croître. Or, l’audit a révélé un écart systémique entre l’affichage et la réalité. Le basculement médiatique — de l’« émergence » au « carnage financier » — a transformé un débat technique en crise de confiance.

Il fallait pourtant passer par cette épreuve. Car la dette n’est pas un chiffre isolé ; elle est un rapport social. Elle dit qui décide, qui paie, qui bénéficie. En exposant l’ampleur des engagements hérités, le gouvernement a déplacé le centre de gravité du débat : du déni vers la reddition de comptes.

Les critiques ont reproché une communication « brutale », jugée responsable de la dégradation de la note souveraine. Mais pouvait-on restaurer la crédibilité en prolongeant la fiction ? L’histoire économique récente — du Ghana à l’Éthiopie — montre que l’ajournement des vérités budgétaires ne supprime pas la contrainte ; il l’aggrave.

Le PRES : La troisième voie entre le mensonge et l’austérité

Face au choc, la réponse ne fut ni l’improvisation ni l’abandon. Présenté le 1ᵉʳ août 2025, le PRES fixe un cap de souveraineté et de transparence : réduction du train de vie de l’État pour rétablir la discipline budgétaire, financement endogène à 80 % pour limiter la dépendance extérieure, maintien des bourses familiales, et 633,7 milliards de FCFA d’investissements en 2026 (44 projets) au service de la souveraineté alimentaire, de l’énergie et de la modernisation des hôpitaux et lycées techniques.

Le plan a ses fragilités — pression fiscale sur le secteur formel, dépendance aux recettes extractives de 2026 — mais une restructuration immédiate sous tutelle aurait déplacé la décision hors du pays. L’enjeu est de concilier consolidation budgétaire et urgence sociale, car les ménages vivent dans le présent, non dans les projections.

Le Fonds monétaire international a salué la « vérité budgétaire » tout en exigeant un contrôle strict, paradoxe pour une institution qui n’avait pas détecté les écarts passés. Tout se joue désormais dans cette tension : coopérer sans se subordonner, accepter l’expertise sans céder la définition de l’intérêt national.

Guerre des récits et enjeu de crédibilité

Depuis 2024, la dette est devenue un champ de confrontation symbolique. Le déséquilibre est patent : le récit gouvernemental — transparence, assainissement, responsabilité — peine à trouver un espace proportionné, tandis que les voix critiques dominent plateaux et tribunes, multipliant alertes sur « l’asphyxie » et prophéties d’austérité. Cette asymétrie fausse la perception : l’effort de redressement est disséqué, parfois caricaturé, alors que sa logique — restaurer la crédibilité par la vérité des chiffres — reste insuffisamment exposée.

Au-delà des polémiques, une orientation se précise en 2026 : privilégier le marché régional de l’UEMOA pour mobiliser plus de 4 000 milliards FCFA et réduire l’exposition aux marchés internationaux. Il s’agit d’une souveraineté graduelle — refinancer, étaler, consolider sans défaut — car la dette n’est plus un simple ratio : elle révèle un rapport de force entre dépendance et autonomie, technocratie et décision démocratique.

Le courage du réel

Défendre la position du gouvernement Sonko, ce n’est pas nier les contraintes, mais admettre que la première réforme fut celle du regard porté sur les chiffres : on consolide les fondations avant de repeindre la façade.

Depuis septembre 2024, la vérité a révélé des fragilités tout en fixant un cap. Le PRES est une reconquête radicale de la décision budgétaire.

La crédibilité d’un État naît parfois non de l’optimisme, mais du courage du réel. Le Sénégal est à ce moment.

« Leur civilisation, notre périphérie » : l’Afrique face au double discours de Munich et Washington

Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas. Celui qu’ils proposent de bâtir ne nous inclut pas davantage.

Ils parlaient de nous, sans nous. Le 14 février 2026, à Munich, Marco Rubio théorise la restauration d’une civilisation occidentale menacée. Derrière lui, les drapeaux atlantiques ; devant lui, des visages attentifs. Combien de délégués africains dans la salle ? La réponse importe peu : nous n’étions pas les destinataires du message, mais son objet. Cinq jours plus tard, à Washington, Donald Trump transforme le discours en institution : le « Board of Peace » lance une instance censée « superviser l’ONU » et administrer les conflits comme un portefeuille. Même grammaire : l’Occident se raconte, l’Afrique regarde. Dans cette enceinte où la paix se décide entre amis, qui a invité Kinshasa ou Addis-Abeba ? Nous ne sommes pas au centre de la table, mais sur la table.

Un ordre qui ne nous a jamais vraiment inclus

Trump, Vance et Rubio ne veulent pas aménager l’ordre mondial, mais le briser pour le refonder : souveraineté absolue, primauté de la puissance, restauration d’une civilisation occidentale. Ils remettent en cause la grammaire même du multilatéralisme d’après 1945.

Reste une question : ce monde qu’ils veulent casser nous satisfaisait-il ? Depuis les indépendances, l’Afrique a accumulé les promesses — aide, émergence par les matières premières, partenariats « d’égal à égal » — tandis que ses économies demeuraient extractives : 75 % des exportations de la RDC sont des minerais, 90 % de celles du Nigeria du pétrole[1]. Nos dettes se négociaient à Paris ou Londres, les chaînes de valeur s’arrêtaient à nos ports. L’ordre fondé sur des règles a offert une stabilité relative à certains, mais une dépendance durable à d’autres. Pour l’Afrique, intégration subalterne, spécialisation contrainte, héritées des rapports impériaux. Nous n’avons aucune raison de le défendre par réflexe — sans pour autant adhérer au projet de restauration occidentale.

La civilisation comme frontière

Rubio ne propose pas une redistribution du pouvoir, mais une reconsolidation de l’Occident. En évoquant la sécurisation des minerais et la conquête des marchés du « Sud global », il décrit un monde où l’Afrique reste un espace stratégique à organiser, non un sujet autonome. En plaçant la « civilisation occidentale » au centre, il trace une frontière : l’Occident comme continuité organique, sacrée, adossée à sa foi chrétienne — comme si les centaines de millions de chrétiens africains n’existaient pas. L’Occident devient sujet historique, le reste du monde environnement stratégique. Son récit de cinq siècles d’expansion, présenté comme un mouvement naturel, efface la dette impériale. La migration est érigée en menace sans interroger les déséquilibres que cette histoire a produits. Sous le vocabulaire de la souveraineté persiste une hiérarchie : l’Occident affirme son autonomie en limitant celle des autres.

La dépendance n’est pas une fatalité

L’indignation morale ne suffit pas. Nous portons aussi notre part de responsabilité dans la reproduction des dépendances. Pendant que Rubio parle, que font nos capitales ? Trop souvent, elles fonctionnent en silos, négocient séparément, vendent leurs ressources sans transformation locale : cuivre congolais brut, cacao ivoirien non chocolaté, pétrole gabonais raffiné ailleurs. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) reste largement virtuelle — échanges intra-africains à 15 %, contre plus de 60 % en Europe ou Asie. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Prendre Rubio au sérieux, c’est comprendre qu’une reconfiguration mondiale est en cours. L’Europe elle-même est désignée comme concurrente ou vassale. Dans ce grand réaménagement des tables, l’Afrique doit cesser d’attendre qu’on lui attribue une place.

Décentrer le récit, refuser la place assignée

La réponse panafricaine ne consiste pas à choisir entre deux versions d’un ordre qui nous assigne à la périphérie, mais à déplacer le centre du récit. À Munich, l’Occident se présente comme civilisation menacée appelée à refuser le déclin après cinq siècles d’expansion presque naturels. Pour nous, ces siècles furent domination, extraction et dépendance ; l’anticolonialisme fut l’affirmation d’un droit à exister politiquement. Rappeler cette mémoire n’est pas cultiver le ressentiment, mais refuser que l’oubli devienne condition du dialogue.

Décentrer le récit, c’est aussi sortir des postures de victime ou de figurant. L’Afrique n’est ni réservoir, ni théâtre d’influences, ni problème humanitaire. Elle est un continent de 1,5 milliard d’habitants à l’âge médian de 19 ans, où s’inventent monnaies numériques, réponses au climat et solidarités postcoloniales. Des dynamiques existent : Afreximbank développe des paiements en monnaies locales ; des corridors économiques se structurent entre Lagos et Abidjan, Nairobi et Addis-Abeba ; universités et startups produisent des savoirs affranchis de la validation occidentale. L’Afrique existe déjà comme sujet, dans les interstices et malgré les contraintes.

Entre un ordre libéral qui nous a marginalisés et une restauration occidentale qui nous instrumentalise, une troisième voie s’impose : une affirmation panafricaine lucide. Elle exige que nous devenions acteurs de nos priorités productives et monétaires, que nous négociions ensemble nos ressources, renforcions la ZLECAF, transformions localement nos matières premières et construisions des alliances sud-sud sans dépendance. Le monde qu’ils veulent casser ne nous appartenait pas ; celui qu’ils proposent ne nous inclut pas davantage. Notre souveraineté ne sera ni un don ni une reconnaissance : elle sera une construction — ou elle ne sera pas.


[1] United Nations Conference on Trade and Development. (2025). The state of commodity dependence 2025. https://unctad.org/publication/state-commodity-dependence-2025