Souleymane Bachir Diagne : « la liberté de se taire », ou comment la sagesse devient thuriféraire de l’ordre dominant

Je voudrais commencer par m’adresser aux nombreux amis, collègues et anciens étudiants de Souleymane Bachir Diagne qui, la dernière fois que je l’ai publiquement interpellé, m’ont demandé des comptes, comme si la critique intellectuelle relevait d’un sacrilège.

On m’a reproché l’irrévérence. On m’a opposé le respect dû au parcours. On a invoqué l’autorité académique, la stature internationale, la contribution intellectuelle passée.

Il faut donc lever un malentendu.

Dans le champ intellectuel, sauf à le transformer en sanctuaire hors du monde, il ne saurait exister d’icône intouchable.

Interroger un intellectuel ce n’est pas le déchoir. C’est, au contraire, le prendre au sérieux.

Une interview lisse dans un monde rugueux

L’interview accordée par Souleymane Bachir Diagne au quotidien Le Soleil, dans le cadre de la « Grande interview » publiée le vendredi 30 janvier 2026, aux pages 15 à 17, se présente comme une méditation sur la retenue, le scepticisme et la distance critique. La formule centrale — « La liberté de l’intellectuel inclut aussi la liberté de se taire » — y est érigée en principe, presque en maxime morale. Elle est élégante, apaisante, et donne le sentiment d’une sagesse située au-dessus de la mêlée, comme si la conflictualité du monde pouvait être tenue à distance par la seule force d’un choix éthique individuel.

Mais la philosophie ne se juge pas seulement à la beauté des formules. Elle se juge à l’épreuve du réel.

Or le réel contemporain n’est pas un simple excès de bruit médiatique. C’est une violence politique structurée, ici et ailleurs : répression des oppositions, verrouillage institutionnel, criminalisation de la parole dissidente, inégalités sociales abyssales, guerres coloniales réactualisées, exterminations en direct.

Dans ce contexte, invoquer la liberté de se taire n’est jamais un geste innocent. Le silence n’est pas neutre. Il est situé, sélectif, fonctionnel.

Le Sénégal : quand la retenue devient caution

C’est ici que le discours se fissure.

Car avant de convoquer l’Afrique, l’universel ou la philosophie mondiale, il faut commencer par son propre pays. Or la posture de Souleymane Bachir Diagne dans l’espace public sénégalais pose un problème.

Depuis plusieurs années, la RTS, média public, lui offre une tribune récurrente, comme si sa parole incarnait une forme de sagesse nationale. Cette exposition médiatique contraste pourtant avec son silence lors des moments les plus critiques de la vie politique sénégalaise, notamment entre 2021 et 2024, marqués par la répression des manifestations, l’arrestation d’opposants, la judiciarisation du débat public et une mise sous tension durable des libertés.

Ce décalage n’est pas anodin. Il pose une question simple : à quoi sert une parole intellectuelle qui se déploie dans le confort médiatique, mais s’absente lorsque les libertés sont maltraitées ?

Être philosophe ne confère pas automatiquement une légitimité politique. Encore moins lorsqu’on accepte d’occuper l’espace public sans jamais en troubler l’ordre. La prudence devient alors une forme de conformisme.

Côte d’Ivoire : le silence sélectif

Le même mécanisme est à l’œuvre dans le traitement de la Côte d’Ivoire, où il est difficile d’invoquer la réserve ou l’ignorance. En janvier 2011, au plus fort de la crise postélectorale, Souleymane Bachir Diagne s’était engagé publiquement en cosignant une tribune internationale dénonçant la « violence du régime de Laurent Gbagbo », décrivant un pouvoir accroché à la force, réprimant les civils et confisquant l’État au profit d’un clan. La parole était alors ferme, située, sans prudence excessive, inscrite dans un récit clair de disqualification au nom du droit, de la protection des civils et de l’ordre international.

Depuis, la Côte d’Ivoire a pourtant basculé dans une dérive dictatoriale sous Alassane Ouattara. Sur cette séquence, le silence s’est installé, non comme un retrait ponctuel, mais comme une absence durable de parole critique, là même où l’on avait connu un engagement assumé. La question n’est donc pas seulement celle du silence, mais celle de sa géométrie variable. Savait-il moins hier qu’aujourd’hui, ou bien la liberté de parole dépend-elle du degré de compatibilité d’un régime avec l’ordre international dominant ? Lorsqu’un intellectuel critique sans détour les figures disqualifiées par cet ordre, mais se tait face à celles qui en sont devenues les relais, il ne pratique pas le scepticisme : il intériorise un rapport de force et ajuste sa parole à la hiérarchie implicite des légitimités politiques.

Gaza : quand l’argument devient indéfendable

Il est pourtant un silence que rien ne peut justifier : Gaza. Face à une destruction massive documentée et à l’effondrement assumé du droit international, le mutisme cesse d’être respectable pour devenir politiquement indéfendable. Invoquer ici la liberté de se taire ne relève plus de la philosophie ; cela fonctionne comme un écran moral. Se taire n’est pas suspendre son jugement, c’est laisser l’ordre du monde s’exercer sans résistance symbolique.

L’histoire est constante : cette prudence érigée en sagesse et cette distance présentée comme vertu n’ont jamais été rangées du côté de la lucidité, mais toujours parmi les formes polies de l’accommodement.

C’est là que se révèle le problème. Sans se proclamer serviteur de l’ordre ni justifier explicitement les dominations, la posture de Souleymane Bachir Diagne fonctionne objectivement comme celle d’un intellectuel organique, non par ce qu’il dit, mais par ce que son discours produit. À la violence du monde, il oppose la nuance ; aux conflits asymétriques, la distance ; aux cris des peuples, le silence.

La question demeure : à qui profite cette retenue ? Jamais aux opprimés. Toujours à ceux qui disposent déjà de la parole légitime, de la force et des institutions pour la protéger.

La liberté de se taire, lorsqu’elle devient un principe cardinal, cesse d’être une liberté. Elle devient une technique de neutralisation du politique.

Dans un monde injuste, le silence n’est jamais un simple retrait. Il est occupé. Occupé par les bombes, par les prisons, par les tribunaux, par les médias dominants.

La tâche de l’intellectuel n’est pas d’ajouter de la sagesse au confort des puissants, mais de troubler l’ordre lorsqu’il se présente comme raisonnable.

Derrière la dette, la réaction : pourquoi la restructuration vise le retour à l’ordre ancien

Présentées comme techniques, les pressions en faveur d’une restructuration de la dette relèvent d’une volonté de retour à l’ordre ancien face à l’affirmation de la souveraineté sénégalaise. Derrière ces injonctions financières se dessine la tentative de réinstaller un cadre où les décisions se prennent hors de Dakar.

On nous dit que la restructuration de la dette sénégalaise serait une nécessité technique. Une évidence comptable. Un passage obligé de la « responsabilité ». Ce vocabulaire est familier. Il a servi, hier comme aujourd’hui, à dissimuler des choix politiques derrière des équations présentées comme neutres. Or il n’existe pas de restructuration apolitique, surtout dans un pays comme le Sénégal.

Il est frappant de constater que ceux qui poussent avec le plus d’insistance à une restructuration sous l’égide du Fonds monétaire international(FMI) sont aussi ceux qui défendent, de longue date, l’arrimage structurel du Sénégal à la France, et qui regardent avec suspicion toute affirmation de souveraineté . Cette convergence n’est pas accidentelle. Elle est historique.

Restructurer, c’est déplacer le pouvoir

Une restructuration FMI n’est jamais un simple rééchelonnement de dette. C’est un déplacement du centre de décision. Le calendrier budgétaire, les priorités sociales, la trajectoire de l’investissement public cessent d’être arbitrés à Dakar pour être négociés dans des arènes multilatérales où les rapports de force sont profondément asymétriques. Et dans ces espaces — Conseil d’administration du FMI, Club de Paris, le Common Framework for Debt Treatments duG20, dispositifs de coordination des créanciers —, la France conserve une influence structurelle, forgée par l’histoire, les réseaux et la maîtrise des codes.

Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Depuis les ajustements structurels des années 1980 jusqu’à la dévaluation du franc CFA de 1994, l’Afrique francophone a appris une leçon dure : les décisions présentées comme techniques sont souvent celles qui neutralisent le politique. La France n’a pas toujours imposé ces choix ; elle a souvent su opérer dans les interstices, jouer les médiateurs, accompagner les conditionnalités, et conserver une capacité d’influence là où les souverainetés africaines se dissolvaient.

La souveraineté comme ligne de front

C’est pourquoi la pression actuelle pour une restructuration ne peut être lue comme une simple inquiétude financière. Elle traduit une volonté de réexternaliser la décision économique, de replacer le Sénégal dans un cadre où l’autonomie politique est réduite, où l’expertise internationale supplante la légitimité électorale, où la dette redevient un instrument de gouvernement.

Refuser cette restructuration, comme le fait aujourd’hui le Premier ministre Ousmane Sonko, n’est ni un déni de la contrainte budgétaire ni une posture idéologique. C’est un choix stratégique. Tant que la dette reste soutenable, tant que le redressement peut s’opérer par la mobilisation des ressources endogènes, tant que le tempo demeure national, le pouvoir politique reste entre les mains du peuple sénégalais.

À l’inverse, une restructuration ouvrirait un cycle bien connu : conditionnalités, surveillance renforcée, arbitrages sociaux sous contrainte, et retour en force des réseaux qui prospèrent précisément dans ces moments de mise sous tutelle. Ce n’est pas la modernité. C’est la répétition.

La vraie question n’est donc pas : faut-il être responsable ou non ?

Elle est : qui décide de ce que signifie « être responsable » ?

La dette ne peut pas devenir le cheval de Troie d’un retour à l’ordre ancien. Le Sénégal n’a pas élu un pouvoir pour gérer loyalement sa propre dépossession. Résister à la restructuration aujourd’hui, c’est refuser que la souveraineté soit à nouveau dissoute dans le langage feutré de la finance internationale.

Et c’est peut-être, enfin, tirer les leçons de notre propre histoire.

Monsieur le Professeur, la « neutralité » que vous invoquez est un choix idéologique

Il est devenu presque banal, dans certains cénacles académiques et technocratiques, de convoquer la « discipline économique » comme on invoquerait une loi de la gravitation : indiscutable, universelle, apolitique. Le professeur Amath Ndiaye s’inscrit pleinement dans cette tradition lorsqu’il appelle à « sortir du débat idéologique » pour retrouver la rigueur budgétaire, face à la crise de la dette sénégalaise. Mais cette posture, qui se veut raisonnable, repose en réalité sur une fiction intellectuelle : celle d’une économie débarrassée des rapports de pouvoir, d’une dette sans histoire, d’un FMI sans mémoire.

Car prétendre sortir de l’idéologie, c’est souvent adopter l’idéologie dominante sans la nommer.

La dette n’est pas une équation, c’est une relation

Oui, les chiffres sont alarmants. Oui, la charge des intérêts étouffe le budget. Mais réduire la question de la dette à un problème de « discipline », c’est confondre le thermomètre et la fièvre. La dette sénégalaise est encastrée dans une architecture financière internationale asymétrique, où les États africains empruntent cher, en devises fortes, sur des marchés qu’ils ne contrôlent pas.

Dans cette configuration, la « discipline » exigée ressemble moins à une vertu qu’à une pénitence permanente. On demande aux États africains d’être sobres dans un monde qui leur a appris la dépendance ; d’être vertueux dans un système qui récompense la rente ; d’être responsables sans leur donner les leviers de la souveraineté monétaire, fiscale et industrielle.

Ce n’est pas de l’idéologie que de le dire. C’est de l’histoire.

Le FMI n’est pas un arbitre, c’est un acteur

Le discours qui présente le FMI comme un simple outil technique relève d’un réductionnisme commode. Le FMI n’est pas un logiciel de stabilité macroéconomique ; c’est une institution politique, née à Bretton Woods, façonnée par des rapports de force précis, et porteuse d’une doctrine économique identifiable : priorité à l’équilibre budgétaire, compression des dépenses publiques, primat de la confiance des marchés sur les besoins sociaux.

L’Afrique en a fait l’expérience douloureuse dans les années 1980 et 1990. Les programmes d’ajustement structurel ont désarticulé des États, fragilisé les systèmes de santé et d’éducation, et installé durablement une économie de la dépendance. Feindre d’ignorer cette mémoire collective au nom d’un débat « non idéologique », c’est demander aux peuples d’oublier ce qu’ils ont payé de leur chair.

La discipline sans souveraineté est une austérité sans horizon

La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut gérer sérieusement les finances publiques — aucun projet émancipateur ne peut s’en exonérer — mais au service de quoi et de qui s’exerce cette discipline. Une discipline imposée de l’extérieur, validée par des institutions dont la boussole est la solvabilité avant la dignité, produit mécaniquement une austérité sociale : moins d’investissements publics, moins de services publics, plus de précarité.

Or, un pays ne se redresse pas en affaiblissant sa population. Il se redresse en investissant dans ses capacités productives, dans sa santé, dans son école, dans son industrie. La vraie discipline n’est pas comptable ; elle est stratégique. Elle consiste à engager une transformation structurelle de l’économie.

La souveraineté n’est pas dans la restructuration, elle est dans la rupture avec le cycle de la dette

Là où le discours technocratique entretient l’ambiguïté, la position du Premier ministre Ousmane Sonko a le mérite de la clarté : la restructuration de la dette n’est pas une solution, elle est une prolongation du problème. Car restructurer, ce n’est pas rompre ; c’est réaménager la dépendance, déplacer les échéances, renégocier les termes, tout en acceptant le cadre qui a produit l’asphyxie.

L’histoire économique mondiale le montre pourtant avec constance : les pays qui ont réellement repris la main sur leur trajectoire ne l’ont pas fait en multipliant les réaménagements techniques, mais en changeant de logique.

C’est ce piège que le Plan de redressement économique et social (PRES) veut éviter : refuser la restructuration non par idéologie, mais par stratégie — sortir la dette du cœur de l’action publique, rompre avec le chantage des marchés et reconstruire, enfin, les capacités fiscales, productives, industrielles et sociales du pays.

Faire de la restructuration l’horizon de la responsabilité budgétaire, c’est soumettre l’agenda politique aux créanciers et appeler neutralité ce qui n’est qu’une idéologie financière opposée à la souveraineté et à la justice sociale.

Pendant que le monde se durcit, Cheikh Niang parle de maîtrise

Présentée comme une « maîtrise », la retenue diplomatique du Sénégal ressemble de plus en plus à un renoncement dans un monde qui ne respecte que les volontés claires.

Une réponse du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, publiée sur LinkedIn à l’issue d’un échange avec le Dr Ousmane Sané, met au jour une conception problématique de la politique étrangère du Sénégal.

L’invocation de « Rome qui brûle » n’est pas anodine : elle cristallise une opposition de fond entre souveraineté politique et diplomatie de retenue. À l’heure où l’ordre international se durcit, où les États africains sont sommés de s’aligner ou de s’effacer, Cheikh Niang semble confondre diplomatie et politique étrangère, retenue et stratégie. Or la maîtrise sans cap n’est qu’une navigation à vue, et la courtoisie ne saurait tenir lieu de souveraineté.

La Guinée-Bissau : l’angle mort de notre responsabilité régionale

Prenons un exemple concret, et non des abstractions : la situation en Guinée-Bissau. Instabilité chronique, fragilité institutionnelle, tentations autoritaires récurrentes, ingérences multiples. Voilà un pays voisin, historiquement lié au Sénégal, inséré dans le même espace ouest-africain, et pourtant traité comme une note de bas de page de notre diplomatie.

Où est la voix sénégalaise lorsqu’il s’agit de défendre la souveraineté populaire bissau-guinéenne ? Où est l’initiative politique, au-delà des communiqués de circonstance et de l’alignement sur des positions régionales françafricaines ? La retenue, ici, ressemble moins à de la sagesse qu’à un renoncement. Or l’histoire nous enseigne que le vide politique n’existe pas : lorsqu’un État n’assume pas sa responsabilité régionale, d’autres s’en chargent — rarement au bénéfice des peuples.

Trump, le monde d’après et l’illusion du «retour à la normale»

Cette prise de position fait l’économie d’une question pourtant centrale : comment le Sénégal entend-il penser ses relations internationales à l’ère des bouleversements qu’incarne Donald Trump, et plus largement de la brutalisation désormais assumée de l’ordre mondial ?

Trump n’est pas une parenthèse folklorique de l’histoire récente ; il est un accélérateur toujours actif. Accélérateur du recul du multilatéralisme, de la normalisation de la coercition économique, du mépris décomplexé à l’égard des États jugés faibles. Et surtout, un révélateur : depuis Trump, y compris chez ceux qui prétendent s’en démarquer, la primauté des rapports de force s’impose comme horizon commun.

Dans ce monde-là, l’invocation du sang-froid ne protège personne. La souveraineté ne se défend ni par des postures martiales ni par des indignations de façade. Mais elle ne se préserve pas davantage par une diplomatie de basse intensité qui confond la désescalade avec l’effacement. Entre la gesticulation et la docilité, il existe un autre chemin : celui d’une politique étrangère assumée, fondée sur des principes clairs, des intérêts définis et une lecture lucide des rapports de force contemporains.

Diplomatie et politique étrangère : une confusion lourde de conséquences

La conception de la politique étrangère implicitement défendue dans cette réponse tend à réduire la dignité d’un État à sa seule capacité à « désamorcer les tensions ». Une telle approche est partielle — et devient dangereuse lorsqu’elle se veut exclusive. La diplomatie relève de l’art de la forme ; la politique étrangère, de l’art du fond. On peut multiplier les gestes diplomatiques sans jamais affirmer une souveraineté réelle, tout comme on peut défendre une souveraineté sans céder au tapage ou à la surenchère verbale.

L’Afrique a payé trop cher les illusions de la « bonne conduite » internationale pour continuer à croire que le respect s’obtient par la seule politesse. De Kwame Nkrumah à Thomas Sankara, de Patrice Lumumba aux débats contemporains sur la dette, les sanctions ou les bases militaires, une constante demeure : le respect n’est jamais octroyé. Il est conquis politiquement, puis consolidé diplomatiquement.

Dans un monde fracturé, où les rapports de force s’affichent sans complexe, la question n’est donc pas de choisir entre la gesticulation et la docilité. Elle est de bâtir, urgemment, une politique étrangère dotée d’une colonne vertébrale. Une politique qui ne se contente pas de gérer les crises à vue, mais qui anticipe ; qui ne se borne pas à aligner des gestes de courtoisie, mais qui négocie à partir d’intérêts clairement définis ; qui, face à la Guinée-Bissau ou à d’autres défis régionaux, propose une initiative sénégalaise plutôt qu’un alignement derrière d’autres. L’élégance de la forme, chère à la tradition diplomatique de Dakar, ne retrouvera sa pleine valeur que si elle sert un fond politique audacieux et souverain. Le temps n’est plus à la retenue, mais à la vision.

Dire non pour reconstruire

Face au FMI, le Premier ministre Ousmane Sonko assume un refus clair : dire non à la restructuration de la dette, c’est refuser de répéter les échecs d’hier et affirmer que la souveraineté commence là où s’arrête l’obéissance financière.

Il est des moments où un pays doit cesser de parler à voix basse. Le refus réitéré par le Premier ministre Ousmane Sonko d’une restructuration de la dette publique sénégalaise n’est ni une posture d’orgueil ni une fuite en avant. C’est un acte politique assumé, un choix de souveraineté, et une rupture avec une longue tradition d’obéissance financière qui a trop souvent confondu prudence et résignation.

La dette héritée est réelle, massive, validée par les institutions nationales et internationales. Elle est donc un fait politique total. Mais ce fait n’impose ni le fatalisme ni la capitulation.

Rompre avec le fatalisme de la «solution unique»

Depuis quarante ans, l’Afrique est sommée de croire qu’il n’existe qu’une seule grammaire économique : celle de l’ajustement, de la compression et de la discipline imposée de l’extérieur. Refuser aujourd’hui une restructuration de la dette, ce n’est pas nier la gravité de la situation — dette proche de 119 % du PIB, déficit budgétaire élevé —, c’est refuser l’illusion selon laquelle la même ordonnance produirait soudain des effets différents.

Le cœur de la position gouvernementale est là : le Sénégal a continué à honorer sa dette, à la refinancer sur le marché régional, sans programme FMI, pendant plus d’un an. Cette réalité, souvent passée sous silence, montre que la dette est lourde, mais viable si l’État reprend la main sur ses priorités, ses choix budgétaires et ses temporalités. Le Plan de redressement économique et social (PRES) engagé — rationalisation des dépenses, mobilisation accrue des recettes, arbitrages clairs — n’est pas une promesse abstraite : il génère déjà des ressources additionnelles appelées à croître à partir de 2027.

C’est précisément à ce niveau que se situe la cohérence de la position défendue par le Premier ministre Ousmane Sonko. En refusant un ajustement dicté de l’extérieur, il ne s’écarte pas de la rationalité économique ; il s’inscrit au contraire dans les enseignements que les institutions internationales elles-mêmes ont fini par formuler après des décennies d’échecs. Dans un article programmatique publié par le FMI en 2003, Éviter un nouveau piège de la dette[1], Christina Daseking et Julie Kozack reconnaissaient que les crises de la dette des pays à faible revenu des années 1980-1990 étaient le produit d’endettements fondés sur des projections de croissance irréalistes, des chocs exogènes répétés et des appareils productifs fragiles. Plus encore, elles admettaient que l’endettement était devenu un facteur freinant l’investissement et la croissance. Leur conclusion était sans ambiguïté : même les emprunts concessionnels doivent être contractés avec une extrême prudence, sous peine de replonger les pays dans un cycle d’ajustements destructeurs. Autrement dit, l’histoire économique récente — telle que reconnue par le FMI lui-même — montre que la restructuration répétée de la dette, assortie de conditionnalités orthodoxes, prépare souvent la crise suivante plutôt qu’elle ne la résout.

La responsabilité des institutions et la mémoire des ajustements

Soutenir le Premier ministre, c’est aussi refuser l’amnésie organisée. Les institutions de Bretton Woods ne peuvent prétendre avoir découvert la situation sénégalaise par surprise. Audits, « staff visits » et soutiens budgétaires massifs accordés au régime de Macky Sall attestent d’une connaissance au moins partielle — parfois complaisante — des déséquilibres accumulés.

L’histoire économique contemporaine africaine est éloquente : chaque restructuration accompagnée d’ajustements a produit la même séquence — affaiblissement de l’État, démantèlement de l’appareil productif, montée de l’informel, socialisation des pertes et privatisation des gains. Des entreprises industrielles publiques aux politiques d’investissement, les sociétés africaines ont payé le prix fort de ces cures d’austérité. Revenir à ce modèle serait moins une solution qu’une répétition.

Un combat sénégalais, un enjeu africain

Le choix du Sénégal dépasse ses frontières. Ce qui est en jeu, c’est le droit pour un État africain de certifier ses comptes, d’assumer la vérité, puis de décider souverainement de sa trajectoire de redressement. Ce droit, s’il est reconnu à Dakar, le sera demain à Cotonou, Abidjan ou Yaoundé.

La solidarité africaine ne peut être à géométrie variable : on applaudit ensemble les victoires sportives, mais l’on se tait quand un pays affronte un système qui, depuis des décennies, organise l’endettement sans développement. Soutenir la position de Sonko, c’est affirmer que la discipline budgétaire n’a de sens que si elle sert l’investissement productif, la santé, l’éducation et les infrastructures — bref, la vie quotidienne des peuples.

Dire non, pour dire oui à autre chose

Dire non au réajustement imposé, ce n’est pas dire non au monde. C’est dire oui à un autre rapport au monde : coopération choisie, partenariats diversifiés, financement endogène renforcé, intégration régionale assumée. C’est rappeler que les grandes nations ne se sont pas construites en s’interdisant toute marge de manœuvre budgétaire et monétaire, mais en l’utilisant pour bâtir des capacités productives durables.

En ce sens, la fermeté d’Ousmane Sonko n’est ni un pari solitaire ni un geste improvisé. Elle est un signal adressé au peuple sénégalais — premier partenaire de l’effort — et au continent africain : la souveraineté n’est pas un slogan, c’est une pratique. Et parfois, cette pratique commence par un mot simple, mais lourd de sens : non.


[1] Daseking, C., & Kozack, J. (2003). Éviter un nouveau piège de la dette. Finances & Développement, FMI, décembre 2003.

La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

Une légitimité démocratique claire, non provisoire

Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

Concertations : de la délibération à la décision

L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

À qui profite l’éternel recommencement du débat?

Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

Gouverner, c’est choisir

La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

La démocratie n’est pas menacée par l’action.

Elle l’est par l’immobilisme organisé.

La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

Partir des besoins réels sans se couper du monde

C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


[1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

[2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

[3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.

La balance hors-sol : la bataille d’Ousmane Sonko pour la révision de son procès

La demande de révision du procès engagé contre Ousmane Sonko à la suite de la plainte pour diffamation déposée en octobre 2022 par Mame Mbaye Niang, alors ministre sous Macky Sall, dépasse le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Elle met en cause l’usage politique du droit et interroge la capacité de la justice à demeurer ancrée dans le jeu démocratique face à la confrontation entre pouvoir et opposition.

Il y a des combats qui dépassent la personne qui les mène. Des combats qui, sous des dehors individuels, posent en réalité une question collective : quel rapport une société entretient-elle avec sa justice ?

Dans le Sénégal d’aujourd’hui, la démarche d’Ousmane Sonko visant la révision de son procès pour diffamation relève d’une exigence politique et morale : rétablir la vérité judiciaire et le principe de proportion. Elle n’a rien d’une manœuvre dilatoire ni d’une revanche personnelle.

Ce procès n’était pas un banal contentieux. Il a été engagé par un ministre du régime de Macky Sall, Mame Mbaye Niang, contre un opposant majeur, pour avoir affirmé qu’il avait été « épinglé » par un rapport administratif. Une parole politique, fondée sur un document d’intérêt public, judiciarisée par une procédure dont l’issue — peine aggravée, dommages-intérêts exorbitants, célérité suspecte — poursuivait un objectif clair : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle de 2024.

Dans ces conditions, demander la révision du procès n’est pas contester la justice ; c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée.

Une parodie judiciaire validée de bout en bout

Il faut d’abord appeler les choses par leur nom. Le procès qui a conduit à la condamnation d’Ousmane Sonko fut, dès la première instance, une parodie. Une procédure expéditive, bancale, où les garanties élémentaires du procès équitable ont été piétinées avec une désinvolture confondante. Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que cette parodie n’a pas été corrigée en appel : elle a été validée, amplifiée, sanctuarisée.

La justice sénégalaise, dans cette affaire, n’a pas simplement failli ; elle a persévéré. Elle a donné l’impression d’un corps refermé sur lui-même, plus soucieux de produire un résultat politique que de rendre une décision juridiquement défendable. Or la justice n’est pas un théâtre où l’on joue un rôle écrit ailleurs. Elle est censée être le dernier rempart contre l’arbitraire, non son instrument le plus sophistiqué.

Les dommages-intérêts : une insulte sociale

Le point le plus choquant reste sans doute le montant des dommages-intérêts. Deux cents millions de francs CFA. Deux cents millions. Il faut répéter ce chiffre, le laisser résonner, le confronter à la réalité sociale du pays.

Dans quel Sénégal vivent les magistrats qui ont validé de tels montants ? Dans quel pays imaginaire une accusation de diffamation — fût-elle caractérisée — justifie-t-elle une sanction financière équivalente à plusieurs vies de travail pour un salarié moyen ? Dans un pays où le salaire minimum ne permet pas de vivre dignement, où des familles entières survivent avec moins de 100 000 francs CFA par mois, cette décision relève d’une indécence institutionnelle.

Ce n’est pas seulement une erreur d’appréciation : c’est une rupture morale entre la magistrature et la société qu’elle est censée servir. La justice ne peut pas être rendue hors-sol, comme si elle s’exerçait dans une bulle déconnectée de la pauvreté ambiante.

La proportionnalité : principe oublié, justice dévoyée

Toute justice digne de ce nom repose sur un principe cardinal : la proportionnalité des peines. La sanction doit être proportionnée à la faute, à ses conséquences réelles, au contexte social et politique. Or ici, ce principe a été méthodiquement piétiné.

Comparer n’est pas relativiser, c’est éclairer. Dans d’autres domaines, des fautes lourdes — détournements de deniers publics, malversations avérées, préjudices économiques massifs — ont parfois été sanctionnées plus légèrement que cette supposée diffamation. Que dire alors ? Que la parole critique coûte plus cher que le pillage ?

Dans la médecine, lorsqu’un praticien commet une erreur, on évalue la faute, son intention, ses conséquences, le contexte. Dans l’enseignement, lorsqu’un professeur dépasse les bornes, la sanction est graduée. Dans l’armée même, où la discipline est sévère, l’échelle des sanctions obéit à une logique de proportion. Pourquoi la magistrature s’exonérerait-elle de cette exigence universelle ?

Une magistrature à interpeller, sans détour

Il ne s’agit pas ici de manquer de respect à la magistrature, mais de la mettre face à ses responsabilités historiques. Être sévère n’est pas être injuste. Au contraire. Une institution forte est celle qui accepte la critique, qui se réforme, qui reconnaît ses dérives.

Dans cette affaire, trop de juges ont donné le sentiment d’une justice de position sociale, plus attentive à protéger un ordre établi qu’à garantir l’égalité devant la loi. Une justice qui punit plus durement la contestation que la prédation. Une justice qui confond autorité et autoritarisme.

Or la dignité du juge ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans la capacité à corriger l’erreur. La procédure de révision n’est pas une humiliation pour la justice sénégalaise ; elle est une chance.

Se battre pour la révision, c’est se battre pour la justice

En persistant dans ce combat, Ousmane Sonko ne défend pas seulement son honneur. Il pose une question qui nous concerne tous : voulons-nous d’une justice qui écrase ou d’une justice qui équilibre ? D’une justice qui punit l’audace ou d’une justice qui protège la vérité ?

La révision de ce procès n’est pas un caprice politique. C’est une exigence démocratique. Car lorsqu’une injustice flagrante est validée, c’est toute la société qui est condamnée à l’arbitraire. Et lorsqu’un citoyen — fût-il Premier ministre — refuse de s’y résigner, il rend paradoxalement service à l’institution qu’il interpelle.

L’impérialisme : bruit, violence… et échec stratégique

Donald Trump aime le bruit, la fureur et la mise en scène. Il gouverne comme on tweete : brutalement, sans profondeur, sans intelligence stratégique. Son opération au Venezuela relève de cette logique : beaucoup de violence, beaucoup de communication, et pour finir… rien. Un clown triste, armé jusqu’aux dents, mais politiquement creux.

Car soyons clairs : la situation politique au Venezuela n’a pas changé. Aucune légitimité nouvelle n’a émergé, aucun ordre n’a été construit. L’intervention n’a produit qu’une chose : dévoiler au grand jour la nudité de l’impérialisme, incapable de convaincre, condamné à frapper. Stratégie de la canonnière, échec de la politique.

Pire encore pour Washington : cette opération est un échec stratégique majeur.

Le siècle de la canonnière : du Venezuela à l’Afrique

Nous sommes entrés dans le siècle de la canonnière. Un siècle où la force armée se substitue au droit, où l’ingérence se pare d’arguments moraux pour masquer des objectifs politiques et économiques. Ce qui se déroule aujourd’hui au Venezuela — l’annonce par Donald Trump de la « capture » du président Nicolas Maduro et les frappes américaines — marque une rupture grave : la normalisation du changement de régime par la violence. La souveraineté est piétinée, la Charte des Nations unies reléguée au rang de décor diplomatique.

Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire d’interventions unilatérales justifiées par des accusations mouvantes — narcotrafic, illégitimité politique, « catastrophe humanitaire ». Le fond demeure : discipliner un État récalcitrant et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques. Le Venezuela le dit clairement : il s’agit d’une tentative de guerre coloniale. Et l’histoire récente lui donne raison.

Ramener cette séquence à l’Afrique est indispensable. Les mêmes arguments — jusqu’à l’accusation de « génocide » — ont été mobilisés contre deux grandes puissances d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria). Même rhétorique, même calendrier, même objectif : créer le chaos pour légitimer l’ingérence. C’est une stratégie éprouvée, qui fragilise les sociétés, radicalise les conflits et fait payer le prix aux populations.

Face à cela, notre devoir est clair : faire échec aux tentatives de l’impérialisme de nous asservir. Non par la fuite en avant militaire, mais par la lucidité politique, la solidarité Sud-Sud et la défense ferme du droit international. Pour la paix dans le monde, il faut faire rendre gorge à l’impérialisme — en réhabilitant la souveraineté des peuples et en refusant que le siècle qui s’ouvre soit celui des canonnières.