La peur du Parlement, maladie infantile de l’hyperprésidentialisme

À entendre certains commentaires suscités par la révision constitutionnelle, on pourrait croire que le Sénégal traverse une crise institutionnelle. Les députés légifèrent ? « Danger ! ». Ils révisent la Constitution dans le cadre des compétences que celle-ci leur reconnaît ? « Passage en force ! » Ils rejettent des amendements du Gouvernement ? « Menace contre la République ! » Ce qui est présenté comme une anomalie est pourtant l’expression la plus ordinaire d’une démocratie constitutionnelle : une Assemblée nationale qui débat, amende et décide.

Cette réaction révèle moins une crise des institutions que la persistance d’un courant profondément réactionnaire, nostalgique d’un ordre politique où toute décision devait émaner d’un seul centre de pouvoir. Pour ses représentants, un Parlement qui contrôle, amende ou décide ne peut être qu’une menace. La peur du Parlement est, au fond, la maladie infantile de l’hyperprésidentialisme.

Une longue histoire de la concentration du pouvoir

Cette culture politique n’est pas née avec les constitutions postcoloniales. Elle plonge ses racines dans l’État colonial lui-même. L’administration coloniale française n’était pas conçue pour représenter les populations, mais pour les administrer. Toute l’architecture institutionnelle reposait sur une chaîne verticale d’autorité dont le gouverneur constituait le sommet. Les assemblées, lorsqu’elles existaient, n’étaient pas destinées à contrôler le pouvoir ni à participer à son l’élaboration des décisions. Leur fonction était d’accompagner des décisions arrêtées ailleurs, dans la chaîne verticale du commandement colonial.

Dans Oui mon Commandant !, Ahmadou Hampâté Bâ raconte avec finesse cette relation profondément asymétrique entre l’administration coloniale et les populations. Le « commandant » n’est pas seulement un administrateur ; il incarne une autorité presque absolue, à laquelle on obéit. La politique devient une affaire d’injonction plutôt que de discussion. Ce récit n’est pas seulement un témoignage historique ; il met au jour une culture du pouvoir dont les indépendances n’ont pas entièrement effacé les traces.

Achille Mbembe prolonge cette analyse lorsqu’il montre que les États africains ont souvent hérité moins des promesses démocratiques de la modernité que de ses techniques de commandement. Dans ses travaux sur la postcolonie, il décrit la manière dont le pouvoir continue de se représenter comme un centre unique autour duquel gravite toute la vie politique. Les institutions existent, mais elles sont fréquemment pensées comme des prolongements de l’Exécutif plutôt que comme des pouvoirs autonomes. Cette colonialité du pouvoir ne réside pas seulement dans les textes ; elle survit dans les imaginaires, les réflexes et les habitudes politiques.

C’est pourquoi chaque fois qu’un Parlement affirme son autonomie, une partie du débat public y voit spontanément une menace. L’idée qu’une Assemblée nationale puisse contester, modifier ou refuser les propositions de l’Exécutif paraît encore anormale. Pourtant, c’est précisément ce qui définit un Parlement dans une démocratie constitutionnelle.

La délibération n’est pas étrangère à l’histoire africaine

Contrairement à une idée souvent répandue, la délibération politique n’est pas étrangère à l’histoire de l’Afrique. Bien avant les constitutions contemporaines, plusieurs sociétés africaines avaient développé des institutions où le pouvoir s’exerçait collectivement. Chez les Oromo, le système Gadaa reposait sur des assemblées délibératives, une rotation régulière des responsabilités et des mécanismes de contrôle des dirigeants. Dans l’Empire du Mali, la Gbara réunissait les représentants des grands clans, les chefs militaires et les détenteurs des savoirs autour du Mansa pour débattre des grandes affaires du royaume. Dans le royaume du Kongo, le souverain gouvernait avec un conseil des principaux dignitaires représentant les provinces du royaume.

Le Sénégal lui-même n’échappait pas à cette tradition. Dans les royaumes wolofs, le pouvoir du Damel, du Bourba ou du Brak n’était pas absolu. Il s’exerçait en interaction permanente avec les grands dignitaires, les assemblées de notables et les électeurs traditionnels, les jambuur, dont le rôle dépassait largement le simple cérémonial. Ces institutions participaient à la désignation des souverains, limitaient leur pouvoir et constituaient de véritables espaces de délibération politique. Le roi gouvernait ; il ne commandait pas seul.

La rupture est venue de l’État colonial. Celui-ci n’avait pas besoin d’assemblées ; il avait besoin d’une chaîne de commandement. Le gouverneur, le commandant de cercle et le chef de canton devaient transmettre les ordres, non organiser la délibération. L’hyperprésidentialisme africain apparaît ainsi moins comme l’héritier de nos traditions politiques que comme celui de l’État colonial. Ce qui paraît aujourd’hui révolutionnaire — un Parlement qui débat, contrôle et décide — est peut-être, en réalité, un retour à une vieille intuition africaine : le pouvoir est d’autant plus légitime qu’il accepte d’être partagé.

Le Parlement est la démocratie en acte

On oublie souvent que le Parlement est la première traduction institutionnelle de la souveraineté populaire. Les citoyens ne peuvent voter chaque loi, contrôler chaque politique publique ou réviser eux-mêmes la Constitution. Ils délèguent cette mission à des représentants élus. Affaiblir le Parlement revient donc, en réalité, à affaiblir la capacité du peuple à peser durablement sur les décisions publiques.

L’histoire politique moderne confirme cette intuition. En Angleterre, c’est l’affirmation progressive du Parlement contre le pouvoir absolu qui a ouvert la voie au gouvernement représentatif. Aux États-Unis, les Pères fondateurs ont organisé un système où le Congrès contrôle l’Exécutif afin d’éviter toute concentration excessive du pouvoir. En Europe continentale, les démocraties les plus solides reposent sur des contre-pouvoirs parlementaires puissants. Nulle part, la démocratie ne s’est consolidée par l’effacement des assemblées.

Le Sénégal ne fait pas exception. La Constitution ne fait pas du Parlement un simple organe d’enregistrement des décisions présidentielles. Elle lui confie des compétences propres : voter la loi, contrôler l’action du Gouvernement, autoriser certaines décisions majeures et, dans les conditions qu’elle fixe, réviser la Constitution. Lorsqu’il exerce ces compétences, le Parlement ne s’émancipe pas de la Constitution ; il lui donne vie.

Sortir de la culture du commandement

Les réactions suscitées par la révision constitutionnelle montrent que le véritable enjeu dépasse le contenu des articles adoptés. Elles révèlent un affrontement entre deux cultures politiques.

La première demeure prisonnière d’une logique héritée de l’État colonial puis consolidée par l’hyperprésidentialisme : le pouvoir doit rester concentré ; les autres institutions doivent accompagner, rarement contredire. Dans cette perspective, un Parlement autonome apparaît presque comme une anomalie.

La seconde considère qu’une démocratie adulte repose sur des institutions capables d’exercer pleinement les compétences que la Constitution leur attribue. Le Président de la République exerce les prérogatives que lui attribue la Constitution ; le Gouvernement met en œuvre les politiques publiques ; le juge tranche les litiges ; le Parlement légifère, contrôle et, lorsque la Constitution le prévoit, participe à sa propre révision. L’équilibre des pouvoirs n’est pas un obstacle à l’efficacité de l’État ; il en est la condition.

Les critiques adressées à l’Assemblée nationale depuis plusieurs semaines illustrent parfaitement ce basculement. Beaucoup ne reprochent pas tant au Parlement ce qu’il a décidé que le fait même d’avoir décidé. Comme si, pour une partie des élites politiques et médiatiques, l’exercice autonome d’une compétence parlementaire demeurait suspect.

Le véritable défi du Sénégal n’est peut-être plus de réformer sa Constitution. Il est de réformer notre imaginaire politique. Tant que nous continuerons à penser qu’une République ne peut fonctionner qu’autour d’un seul centre de décision, chaque Parlement autonome paraîtra une menace, chaque contre-pouvoir une crise et chaque équilibre institutionnel un désordre. La décolonisation des institutions ne sera complète que lorsque nous aurons également décolonisé notre manière de penser le pouvoir.

Place Soweto : la révolution copernicienne des institutions sénégalaises

Quelques heures de l’adoption de la révision constitutionnelle, une grande partie des commentaires s’est concentrée sur les tensions politiques, les rapports entre le Président de la République et son ancien Premier ministre ou encore le contenu de certaines dispositions. Pourtant, l’événement le plus important est peut-être ailleurs. Il réside moins dans les articles adoptés que dans la manière dont ils l’ont été. Pour la première fois depuis longtemps, l’Assemblée nationale sénégalaise a exercé pleinement l’une de ses fonctions constitutionnelles les plus essentielles : celle de pouvoir constituant dérivé.

Le Parlement redevient un acteur constitutionnel

Pendant des décennies, la Constitution sénégalaise a été perçue comme le domaine réservé du chef de l’État. Les grandes révisions étaient initiées par l’Exécutif puis approuvées par une majorité parlementaire, installant progressivement l’idée que la transformation des institutions relevait presque exclusivement du Président de la République. Le Parlement apparaissait davantage comme une chambre de validation que comme un véritable acteur du pouvoir constituant.

La séance de ce jour rompt avec cette tradition. La réforme est issue d’une proposition de loi parlementaire, examinée en commission, enrichie par des amendements, débattue en séance puis adoptée à la majorité qualifiée prévue par la Constitution. Ses auteurs ont rappelé qu’elle s’inscrivait dans le prolongement des Assises nationales de 2009, des travaux de la CNRI de 2013, des Assises de la justice et du Dialogue national de 2024-2025. Loin d’être improvisée, elle est l’aboutissement d’un long processus de maturation institutionnelle.

Le moment le plus révélateur est intervenu lorsque le Gouvernement a proposé deux amendements majeurs : l’un supprimant l’incompatibilité entre les fonctions de Président de la République et de dirigeant de parti, l’autre rétablissant entre les seules mains du Président la détermination de la politique de la Nation. Tous deux ont été rejetés avant l’adoption du texte. Ce vote marque un tournant institutionnel : non parce qu’il traduirait une hostilité au Gouvernement, mais parce qu’il montre qu’une Assemblée nationale examine, amende, accepte ou refuse désormais les propositions de l’Exécutif, au lieu de se borner à les entériner.

La séparation des pouvoirs cesse d’être théorique

C’est précisément cela, la séparation des pouvoirs. Trop souvent, ce principe est réduit à une formule abstraite enseignée dans les facultés de droit. En réalité, il ne prend sens que lorsque chaque institution accepte que les autres exercent effectivement les compétences que la Constitution leur attribue. Personne ne s’étonne que le Président de la République nomme un Premier ministre ou promulgue une loi ; pourquoi faudrait-il considérer comme une crise le fait que l’Assemblée nationale exerce, elle aussi, les pouvoirs que lui reconnaît la Constitution ?

Les réactions suscitées par cette réforme révèlent d’ailleurs combien l’hyperprésidentialisme est devenu, au Sénégal, une habitude mentale. Dès lors que le Parlement agit autrement qu’en validant les choix de l’Exécutif, certains y voient une menace pour les institutions. Comme si l’équilibre des pouvoirs supposait en permanence la prééminence de l’un d’entre eux. Or une démocratie mature ne repose pas sur l’effacement du Parlement au profit du Président ; elle repose sur des institutions capables d’exercer chacune leurs compétences dans le respect de celles des autres.

Le véritable tournant est culturel

Au fond, le véritable enseignement de cette journée dépasse largement les controverses du moment. Il tient à une transformation plus profonde de notre culture institutionnelle. Pendant longtemps, nous avons confondu stabilité et concentration du pouvoir. Nous découvrons progressivement qu’une démocratie peut être stable tout en étant plus équilibrée, plus délibérative et plus exigeante à l’égard de toutes les institutions.

L’histoire retiendra peut-être moins le détail des articles adoptés que ce changement de posture. Le Parlement sénégalais n’a pas simplement révisé la Constitution. Il a rappelé qu’il était lui-même une institution constitutionnelle. Dans une République, ce n’est jamais un détail. C’est souvent le commencement d’une nouvelle étape démocratique.

Monsieur le Garde des Sceaux, à force de dialoguer, on finit par ne plus réformer

Le 25 juin 2026, devant la Commission des Lois de l’Assemblée nationale, le garde des Sceaux, Me Moussa Sarr, a plaidé pour l’ouverture d’un nouveau dialogue national avant toute révision substantielle de la Constitution. L’intention peut paraître louable. Mais son raisonnement conduit à une impasse.

D’abord, cette réforme n’est pas née d’hier. Elle est l’aboutissement des Assises nationales de 2009, des travaux de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI) de 2013, des Assises de la Justice de 2024 et du Dialogue national sur le système politique de 2025. Demander aujourd’hui un nouveau dialogue revient à considérer que près de vingt années de consultations, de rapports et de recommandations ne suffisent toujours pas. À ce rythme, le dialogue cesse d’être un instrument de construction du consensus pour devenir un mécanisme de report permanent.

Ensuite, soutenir qu’aucune révision constitutionnelle majeure n’a été entreprise depuis 1992 sans dialogue préalable est une présentation incomplète de notre histoire constitutionnelle. Plusieurs révisions ont été adoptées dans des contextes politiques différents, sans qu’un consensus national intégral n’ait constitué une condition juridique de leur validité. Le dialogue est une tradition politique précieuse ; il n’est pas une exigence constitutionnelle. La Constitution prévoit elle-même les modalités de sa révision et confie au Parlement la responsabilité de les mettre en œuvre.

Enfin, une démocratie ne se réduit pas à la concertation. Elle repose aussi sur la décision. Lorsque les consultations ont eu lieu, lorsque les diagnostics sont connus, lorsque les recommandations existent et que les députés sont saisis d’un texte, le respect des institutions commande que la représentation nationale exerce pleinement les compétences que le peuple lui a confiées. À force de renvoyer chaque réforme à un dialogue futur, on transforme le consensus en droit de veto.

Il est des moments où le dialogue prépare la décision, et d’autres où il sert à l’éviter. À écouter le garde des Sceaux, on a le sentiment que le Sénégal n’aurait jamais suffisamment dialogué pour réformer sa Constitution. Après vingt ans de commissions, de rapports, d’assises et de concertations, le risque n’est plus la précipitation ; c’est la paralysie. C’est sans doute le paradoxe de cette séquence : celui dont le parcours dans la société civile pouvait laisser espérer une culture de la réforme apparaît aujourd’hui comme le défenseur le plus inattendu du statu quo. Le Sénégal n’a pourtant pas besoin d’un dialogue de plus ; il a besoin que les réformes mûries de longue date soient enfin assumées par les institutions de la République.

Ce que les critiques oublient de lire dans cette proposition de loi réforme constitutionnelle

Depuis la publication de la proposition de loi n° 17/2026 portant révision de la Constitution, le débat médiatique s’est largement focalisé sur la procédure. Fallait-il un référendum ? Le Parlement est-il suffisamment légitime ? Le calendrier est-il opportun ?

Ces interrogations ont leur place dans une démocratie. Mais elles présentent un inconvénient majeur : elles détournent l’attention de la question essentielle. Car une Constitution ne se juge pas d’abord à la manière dont elle est révisée. Elle se juge à la conception de la société qu’elle porte.

Or, à la lecture attentive de cette proposition portée par le groupe parlementaire PASTEF, une évidence s’impose. Nous ne sommes pas simplement devant une réforme institutionnelle. Nous assistons à une tentative de redéfinition du contrat social sénégalais. Pour la première fois depuis longtemps, la Constitution cesse progressivement d’être uniquement la Constitution des pouvoirs publics pour devenir davantage la Constitution de la société.

Une Constitution qui cesse d’être exclusivement présidentielle

Depuis la crise institutionnelle de 1962, le Sénégal a progressivement construit un régime où la figure présidentielle occupait une place centrale. Les différentes révisions constitutionnelles avaient davantage accompagné cette évolution qu’elles ne l’avaient corrigée.

La présente réforme emprunte le chemin inverse. Elle ne supprime pas la fonction présidentielle. Elle la replace dans un système davantage équilibré. Le Premier ministre retrouve une véritable capacité de direction du Gouvernement. L’Assemblée nationale voit ses pouvoirs de contrôle renforcés. Les commissions parlementaires peuvent entendre toute personne dont l’audition est jugée utile. Une Cour constitutionnelle succède au Conseil constitutionnel avec des compétences élargies. L’opposition devient un acteur explicitement reconnu par la Constitution. Le Président lui-même ne peut plus exercer une fonction dirigeante dans un parti politique ou une coalition de partis.

Pris séparément, chacun de ces changements paraît technique. Pris ensemble, ils traduisent une philosophie nouvelle : le pouvoir ne doit plus être concentré ; il doit être partagé. La démocratie cesse ainsi d’être pensée comme la recherche d’un centre unique de décision. Elle devient un système d’équilibres.

L’innovation la plus profonde est ailleurs

Mais la véritable nouveauté ne réside peut-être même pas dans cette redistribution des pouvoirs. Elle apparaît dès les premières lignes du nouveau préambule. Celui-ci affirme désormais que le peuple sénégalais est « conscient de son appartenance à la civilisation africaine » et profondément attaché à ses valeurs culturelles fondamentales. Cette formule n’est pas anodine.

Jusqu’ici, la Constitution empruntait essentiellement son langage au constitutionnalisme libéral classique, hérité de la tradition française et des grandes déclarations universelles. La proposition de loi n° 17/2026 ne rompt pas avec cet héritage, mais elle lui ajoute une dimension nouvelle : elle assume une identité constitutionnelle africaine.

L’Afrique n’y apparaît plus seulement comme un espace géographique ou diplomatique ; elle devient une référence civilisationnelle. Ce déplacement est considérable. La Constitution cesse progressivement d’être seulement un texte juridique ; elle devient également un récit national.

Une République de la solidarité

Le nouveau préambule introduit une autre rupture. L’État n’est plus défini uniquement comme garant des libertés individuelles. Il devient responsable de la solidarité, de la transparence, de la bonne gouvernance, de la paix, de la fraternité entre les peuples, de la protection de l’environnement et des générations futures.

Autrement dit, la République n’est plus seulement conçue comme une organisation du pouvoir. Elle devient un projet collectif.

Les droits-créances : une démocratie plus exigeante

La seconde grande innovation est l’apparition de nouveaux droits fondamentaux. Beaucoup ont remarqué le droit à l’inclusion numérique, le droit à l’information plurielle, le droit à un environnement sain ou encore le droit de savoir lire et écrire.

Leur portée est pourtant souvent mal comprise. Ces dispositions appartiennent à ce que les juristes appellent les droits-créances.

Contrairement aux libertés classiques, qui imposent principalement à l’État de ne pas intervenir, les droits-créances obligent la puissance publique à agir. Reconnaître un droit de savoir lire et écrire oblige à développer des politiques d’alphabétisation. Reconnaître un droit à l’inclusion numérique oblige à réduire la fracture numérique. Reconnaître un droit à un environnement sain impose des politiques publiques de protection écologique. Reconnaître l’accès universel aux communications électroniques suppose des investissements, une régulation et un service public.

La liberté cesse alors d’être uniquement une absence de contraintes. Elle devient également une capacité réelle.

La Constitution adopte ainsi une conception plus substantielle de la démocratie : il ne suffit plus de proclamer des droits ; il faut créer les conditions permettant à chacun de les exercer effectivement.

Les biens communs entrent dans la Constitution

Une autre évolution mérite d’être soulignée. Le nouveau préambule proclame la souveraineté du peuple sur les ressources naturelles et le patrimoine foncier. La Constitution ne traite plus ces ressources comme de simples actifs économiques ; elle les érige en biens communs appartenant à la Nation.

Cette disposition revêt une portée particulière dans un pays devenu producteur de pétrole et de gaz. Elle signifie que l’exploitation des ressources naturelles ne relève plus seulement de choix gouvernementaux ; elle engage désormais un principe constitutionnel.

Le texte ajoute d’ailleurs que leur gestion doit être transparente et orientée vers l’amélioration des conditions de vie des populations.

Là encore, la Constitution dépasse la seule organisation des pouvoirs pour définir une certaine idée de la justice économique.

Une démocratie qui ne se limite plus aux élections

La proposition consacre également une conception renouvelée du pluralisme politique. Le préambule affirme que le Sénégal est un État moderne reposant sur le jeu loyal entre une majorité qui gouverne et une opposition reconnue comme un pilier indispensable de la démocratie.

Cette formulation mérite d’être méditée. Elle rappelle qu’une démocratie ne se réduit ni à la victoire d’une majorité ni à la tenue périodique d’élections. Elle suppose également l’existence d’institutions capables de contrôler le pouvoir, de protéger les minorités et de garantir le débat public. Le pluralisme cesse ainsi d’être une simple tolérance politique. Il devient un principe constitutionnel.

Une Constitution tournée vers le XXI siècle

Aucune Constitution ne transforme à elle seule une société. Les droits qu’elle proclame devront être financés, les institutions qu’elle crée devront être respectées et les principes qu’elle affirme devront être incarnés par les gouvernants comme par les citoyens.

Mais une Constitution fixe toujours une direction. Et celle-ci est claire. La proposition de révision ne se contente pas de redistribuer les compétences entre le Président, le Gouvernement et le Parlement. Elle modifie la conception même de la République.

Elle fait entrer dans la Constitution des notions jusqu’ici périphériques : la civilisation africaine, les biens communs, la justice environnementale, les droits-créances, la solidarité, la bonne gouvernance, les générations futures, la transparence et la souveraineté populaire sur les ressources naturelles. Autrement dit, elle propose de passer d’une Constitution essentiellement centrée sur l’État à une Constitution davantage centrée sur la société.

C’est probablement là sa véritable portée historique. Le débat public aurait tout à gagner à discuter cette ambition plutôt qu’à se limiter aux seules controverses procédurales.

De la dette cachée au redressement : ce que le FMI reconnaît au gouvernement Sonko

Le communiqué publié le 22 juin 2026 à l’issue de la mission du FMI au Sénégal exige une lecture attentive. Non parce qu’il constituerait un soutien politique, ce qui n’est pas sa fonction, mais parce qu’il apporte une confirmation supplémentaire à une réalité que même les critiques les plus acharnés peinent désormais à ignorer. Le FMI n’est d’ailleurs pas le premier acteur international à reconnaître les résultats obtenus sous le gouvernement d’Ousmane Sonko entre avril 2024 et mai 2026 : amélioration des finances publiques, réduction du déficit budgétaire, maintien de la croissance et poursuite des réformes. Malgré les procès intentés à la démarche souverainiste sénégalaise, les faits continuent de s’imposer.

Cette lecture des faits est d’autant plus nécessaire que le débat public sénégalais semble parfois avoir basculé dans l’ère de la post-vérité. Alors même que la Cour des comptes, le FMI et plusieurs audits ont conduit à une réévaluation massive de la dette et du déficit hérités du précédent régime, certains acteurs politiques et médiatiques en sont encore réduits à contester jusqu’à l’existence même de la dette cachée.

Cette appréciation intervient pourtant dans un contexte particulièrement difficile. Le gouvernement Sonko a hérité d’une dette cachée, d’un déficit réel supérieur à 13 % du PIB, d’une dette publique réévaluée à près de 132 % du PIB et d’un programme FMI suspendu. À cet héritage se sont ajoutés les tensions géopolitiques internationales, la hausse des prix de l’énergie et le durcissement des conditions de financement.

Face à une telle situation, beaucoup de gouvernements auraient choisi l’austérité, la hausse des prix ou la réduction des dépenses sociales. Le gouvernement Sonko avait fait un autre choix : redresser les finances publiques tout en préservant la stabilité sociale et le pouvoir d’achat des ménages. C’est cette performance que le communiqué du FMI, sans le dire explicitement, vient aujourd’hui reconnaître.

Une réalité souvent occultée

En 2024, le gouvernement Sonko a hérité d’une situation catastrophique : un déficit budgétaire réel de 13,4 % du PIB, une dette largement sous-évaluée dont une part non négligeable cachée et une grave crise de confiance avec les partenaires financiers internationaux.

Le scénario classique de l’ajustement était écrit : hausse des taxes, gel des salaires et réduction des subventions. Il n’a pas eu lieu.

Il en a été autrement. Salaires, pensions et programmes sociaux ont été maintenus, tandis que les investissements stratégiques du Plan de redressement économique et social (PRES) étaient lancés. Dans le même temps, le déficit budgétaire a été réduit à 6,4 % du PIB.

Autrement dit, le Sénégal a réduit de moitié son déficit sans imposer à sa population une thérapie de choc comparable à celles des années d’ajustement structurel.

Une performance dans un environnement hostile

Cette évolution serait déjà remarquable dans un contexte international favorable. Mais elle intervient dans une période particulièrement difficile. Les taux d’intérêt mondiaux restent élevés. Les conséquences de la guerre en Ukraine continuent de peser sur les échanges internationaux. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient provoquent une hausse des prix de l’énergie. Les marges budgétaires des États africains demeurent limitées.

Le FMI lui-même reconnaît dans son communiqué que l’économie sénégalaise a fait preuve de « résilience » et que les finances publiques se sont améliorées. Le mot est important. Il signifie que le pays n’a pas seulement survécu à la crise héritée de la dette cachée. Il a commencé à la surmonter.

Cette résilience ne relève ni du hasard ni de la magie. Elle résulte de choix politiques assumés : amélioration du recouvrement fiscal, rationalisation de certaines dépenses, renforcement de la transparence budgétaire et volonté de préserver le pouvoir d’achat des populations malgré les chocs exogènes.

La souveraineté n’est pas un slogan

Depuis plusieurs années, certains observateurs présentent la souveraineté comme un simple registre rhétorique destiné à mobiliser les foules. Les faits racontent une autre histoire. La souveraineté se mesure dans la capacité d’un État à arbitrer entre les exigences des marchés et les besoins de son peuple.

Réduire un déficit budgétaire est une chose. Le réduire sans transférer brutalement le coût de l’ajustement sur les plus modestes en est une autre. C’est précisément ce qui distingue la période actuelle.

Le gouvernement n’a pas choisi la facilité politique consistant à nier les difficultés. Il n’a pas davantage choisi la facilité technocratique consistant à faire payer immédiatement les ménages. Il a tenté d’ouvrir une troisième voie : celle du redressement sans casse sociale.

Naturellement, tout n’est pas réglé. La dette demeure élevée. Les besoins de financement restent considérables. Les défis de l’emploi, de l’industrialisation et de la souveraineté alimentaire sont immenses.

Mais il est difficile de nier une évidence : les résultats obtenus durant ces deux ans sont loin des scénarios catastrophistes annoncés après les révélations sur la dette cachée.

Un redressement à préserver

Les résultats obtenus depuis deux ans ne doivent cependant pas masquer les interrogations qui émergent aujourd’hui.

Au moment même où les indicateurs budgétaires s’améliorent, le FMI reconnaît les efforts accomplis, le départ d’Ousmane Sonko de la Primature, celui des ministres issus de PASTEF et certains débats au sein du pouvoir soulèvent une question essentielle : la trajectoire engagée sera-t-elle poursuivie ?

Ainsi, le ministre Serigne Guèye Diop a récemment plaidé pour une normalisation rapide des relations avec le FMI, n’excluant ni une restructuration de la dette ni un retour à un cadre plus classique de financement du développement.

Personne ne conteste la nécessité de dialoguer avec les partenaires financiers. Mais le débat est ailleurs : le Sénégal doit-il renouer avec des recettes qui ont longtemps nourri la dépendance ou poursuivre une voie davantage fondée sur la souveraineté économique et la mobilisation de ses propres ressources ?

C’est précisément parce que les résultats sont réels que cette question mérite d’être posée. Le gouvernement Sonko a prouvé qu’un redressement sans casse sociale est possible. Reste à savoir si cette preuve sera un précédent ou une parenthèse. La réponse ne dépend pas du FMI, mais de la capacité du Sénégal à transformer cette respiration budgétaire en investissements durables pour l’emploi et l’industrie.

Le Conseil constitutionnel face au « coup d’État » annoncé

Pendant plusieurs semaines, certains responsables politiques, juristes médiatiques et commentateurs ont annoncé une catastrophe institutionnelle. Il était question de « coup d’État institutionnel », de « violation flagrante de la Constitution », de « menace contre la République » et de « crise majeure ». À les entendre, l’intégration d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale constituait un événement d’une gravité exceptionnelle.

Puis est venu le 17 juin 2026. Le Conseil constitutionnel a rendu sa décision.

Le contraste est saisissant. Après des semaines d’alarmes sur une prétendue crise constitutionnelle, le Conseil a réglé l’affaire en quelques considérants, estimant simplement qu’elle ne relevait pas de sa compétence. Les requérants avaient davantage de certitudes politiques que d’arguments juridiques.

La montagne rhétorique et la souris juridique

Cette brièveté n’est pas sans signification. Les grandes controverses constitutionnelles produisent généralement de longues argumentations et des décisions nourries. Ici, le Conseil n’a même pas eu besoin d’atteindre le fond du débat.

Cette disproportion entre la gravité des mots employés et la réalité du dossier dit quelque chose de notre époque. La politique sénégalaise semble souffrir d’une inflation permanente du vocabulaire. Le moindre désaccord devient une crise. La moindre procédure devient un scandale. La moindre décision administrative devient un coup d’État. À force d’utiliser les mots les plus lourds pour qualifier les situations les plus ordinaires, on finit par vider ces mots de leur sens.

Mais le plus intéressant est ailleurs.

Contester les conséquences plutôt que le verdict

Dans un contentieux électoral classique, on discute de la sincérité du scrutin, de la régularité des opérations de vote, de l’éligibilité d’un candidat ou de la validité des résultats proclamés. Rien de tel ici. Personne ne contestait qu’Ousmane Sonko avait été candidat aux élections législatives du 17 novembre 2024. Personne ne contestait qu’il avait été élu député. Personne ne contestait les résultats proclamés. Personne ne mettait en cause le verdict des urnes.

Autrement dit, la requête ne visait pas à protéger le suffrage universel. Elle visait à empêcher qu’un suffrage universel dont la validité était reconnue puisse produire tous ses effets.

C’est là que réside le véritable problème démocratique. Lorsqu’on ne peut contester ni l’élection ni le choix des électeurs, la tentation est de contester les conséquences de ce choix et de corriger juridiquement ce qu’on n’a pas réussi à empêcher politiquement.

Le Conseil constitutionnel n’a même pas eu besoin d’entrer dans ce débat. Deux pages auront suffi pour réduire une prétendue « bataille historique » à des proportions beaucoup plus modestes.

On peut toujours contester un adversaire. On peut même contester une majorité. Mais lorsqu’on commence à contester les conséquences d’un vote dont on reconnaît pourtant la validité, ce n’est plus le député que l’on combat. C’est le choix des électeurs lui-même.

Le peuple a déjà tranché ! Réponse à la CDS et aux propriétaires autoproclamés des idées

Le communiqué de Conférence des leaders Confédération pour la démocratie et le socialisme (CDS) du 14 juin 2026 contient une accusation révélatrice. Selon ses auteurs, PASTEF se serait approprié le « discours historique de la gauche sénégalaise ».

À les lire, certains partis se seraient vu confier une mission historique singulière : garder les clés du coffre-fort idéologique national. Eux seuls pourraient décider qui a le droit de parler de justice sociale, de souveraineté populaire ou de défense des travailleurs.

Cette prétention est historiquement fausse. Les grandes idées qui ont nourri les luttes africaines n’appartiennent à personne. Elles ont été forgées par les peuples dans leurs combats contre la domination, l’exploitation et les injustices.

Le peuple a déjà tranché

Les couches populaires ont déjà rendu leur verdict. Depuis plusieurs années, une large partie de la jeunesse, des travailleurs, des petits producteurs, des habitants des quartiers populaires et du monde rural a reconnu dans PASTEF la critique la plus cohérente de la dépendance économique, des privilèges, de la corruption et de la confiscation de l’État par des intérêts particuliers. Les victoires électorales de 2024 n’ont fait que traduire cette réalité politique.

Les Sénégalais n’ont pas choisi PASTEF pour une étiquette. Ils ont reconnu dans son projet souverainiste, populaire et transformateur une réponse à leurs aspirations de justice, de dignité et de maîtrise de leur avenir collectif.

Il suffit d’ailleurs de lire les documents du Congrès des 6 et 7 juin pour comprendre la nature du projet défendu : souveraineté économique, alimentaire et monétaire, industrialisation, transformation locale des matières premières, État stratège, lutte contre les rentes et reconquête des leviers de décision économique.

Ces orientations ne surgissent pas du néant. Elles puisent dans une longue tradition africaine de souveraineté et d’émancipation portée notamment par Mamadou Dia, Patrice Lumumba, Amílcar Cabral, Thomas Sankara ou Frantz Fanon. Mais PASTEF ne se contente pas de les répéter. Il les réactualise à la lumière des défis du Sénégal contemporain, des transformations du capitalisme mondial, de la crise des modèles de dépendance et des nouvelles aspirations populaires. Elles procèdent d’une lecture du moment historique et d’une analyse rigoureuse des blocages qui entravent le développement national.

Qui peut sérieusement revendiquer un monopole sur ces idées ? Elles appartiennent au patrimoine politique africain. Les invoquer n’est pas les confisquer. Prétendre en être propriétaire est une étrange manière de leur rendre hommage.

La question est donc simple : quel autre parti place aujourd’hui ces objectifs au cœur de son projet politique ? Je suis désolé pour la CDS, mais la réponse s’appelle PASTEF–LES PATRIOTES.

Les certificats de gauche ne remplacent pas le bilan

Pour notre part, nous ne cherchons pas à savoir qui mérite ou non le label de « gauche ». Cette catégorie appartient à une histoire politique européenne qui n’épuise ni les réalités africaines ni les défis du Sénégal contemporain.

La véritable question est simple : quelles forces défendent la souveraineté nationale, veulent transformer l’économie plutôt que gérer la dépendance et cherchent à améliorer concrètement les conditions d’existence des populations ?

De 2000 à 2024, les animateurs de la CDS ont davantage accompagné les gouvernements libéraux qu’ils ne les ont combattus. Durant les douze années du régime de Macky Sall, ils furent rarement aux avant-postes pour dénoncer les dérives autoritaires, la gestion patrimoniale du pouvoir ou la captation de la richesse nationale. Beaucoup lui apportèrent même leur soutien lorsque les libertés publiques reculaient et que l’espace démocratique se rétrécissait.

Les voir aujourd’hui distribuer des certificats de justice sociale, de souveraineté populaire ou de défense des travailleurs a quelque chose de singulier. Lorsque PASTEF défend la souveraineté économique, combat la dépendance et place la transformation productive au cœur de son projet, il s’inscrit dans une tradition africaine d’émancipation qui appartient aux peuples et non à une organisation particulière.

Le débat légitime porte sur les résultats, les choix et les méthodes. Mais voir d’anciens compagnons de route du libéralisme despotique distribuer aujourd’hui des brevets de progressisme relève moins de l’analyse politique que d’une tentative de patrimonialisation idéologique.

Les classes populaires ont déjà tranché. Les peuples jugent moins les héritages que les actes. La souveraineté ne se proclame pas. La justice sociale ne s’hérite pas. Elles se démontrent.

Ce qui les inquiète, ce n’est pas le désordre : c’est la démocratie

Depuis plusieurs semaines, une poignée d’acteurs politiques, de juristes et de commentateurs, abondamment relayés par une partie de la presse, tentent d’imposer l’idée d’une crise institutionnelle. Pour les uns, l’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale serait une anomalie ; pour les autres, la majorité parlementaire de PASTEF serait devenue un facteur d’instabilité ou les initiatives législatives de l’Assemblée un signe de désordre institutionnel. Certains réclament même l’intervention du Conseil constitutionnel pour rétablir ce qu’ils considèrent comme l’ordre normal des institutions. Au fond, toutes ces analyses reposent sur la même idée : le pouvoir devrait parler d’une seule voix. C’est précisément là que commence le malentendu.

Le vieux rêve d’un pouvoir sans contradiction

Pendant des décennies, les Sénégalais ont vécu dans un système où l’Assemblée nationale accompagnait le Président et où la majorité suivait l’exécutif. Cette pratique a fini par installer l’idée que le fonctionnement normal des institutions exigeait l’alignement permanent du Parlement sur le chef de l’État. Or la démocratie repose sur un principe différent : le Parlement possède sa propre légitimité, partage l’initiative des lois avec l’Exécutif, contrôle l’action gouvernementale et peut défendre des orientations distinctes de celles du pouvoir. Ce n’est pas une anomalie, mais l’expression même de la séparation des pouvoirs. Le paradoxe est que ce qui est aujourd’hui présenté comme une crise institutionnelle ressemble souvent à la découverte tardive de ce principe fondamental.

La souveraineté populaire ne se révoque pas sur simple demande

L’argument le plus récurrent consiste à présenter la majorité parlementaire comme problématique parce qu’elle ne serait plus parfaitement alignée sur le Président de la République. Pourtant, sa légitimité demeure celle que lui ont conférée les élections législatives du 17 novembre 2024. Les députés sont toujours en place, les électeurs ne se sont pas prononcés à nouveau et aucune autre majorité n’a émergé. Pourquoi deviendrait-elle illégitime parce qu’elle exerce ses prérogatives, dépose des propositions de loi ou participe au débat institutionnel ? Dans cette logique, la majorité n’est acceptable qu’à condition d’être docile et le Parlement qu’à condition d’être silencieux. Une telle conception est difficilement compatible avec l’esprit républicain.

Le vrai débat porte sur la nature du moment politique sénégalais

Derrière les controverses juridiques se cache en réalité une divergence plus profonde. Pour certains, l’élection de 2024 n’a été qu’une alternance classique et toute tension au sommet de l’État constitue un dysfonctionnement. Pour d’autres, le cycle ouvert en 2021 et consacré dans les urnes en 2024 exprime une aspiration populaire à la transformation de l’État, à la souveraineté et à la refondation démocratique. Dans un tel moment historique, débats, contradictions et conflits sont inévitables : les institutions cessent d’être de simples décors pour redevenir des lieux de confrontation politique.

Là où certains voient le désordre, la démocratie commence

Ce qui frappe dans certaines analyses récentes, c’est qu’elles présentent comme une menace ce qui devrait être considéré comme un progrès démocratique. À les entendre, un Parlement qui légifère, une majorité qui pense par elle-même ou des députés qui exercent leurs prérogatives constitutionnelles deviennent autant de signes de désordre. Pourtant, le Sénégal ne traverse aucune crise institutionnelle : les institutions fonctionnent, chacun exerce ses responsabilités. Ce qui dérange certains observateurs n’est pas leur blocage, mais le fait qu’elles recommencent à exister. C’est peut-être précisément là que commence la maturité démocratique.

Quand PASTEF choisit d’organiser la souveraineté

Pendant longtemps, les adversaires de PASTEF ont affirmé que ce parti n’était qu’un mouvement de contestation porté par la colère populaire. Ils lui prédisaient une disparition rapide dès son arrivée au pouvoir. D’autres lui reconnaissaient une capacité de mobilisation, mais lui refusaient toute profondeur doctrinale. Selon eux, le PASTEF était un phénomène électoral, non un projet historique.

Le Premier Congrès ordinaire de PASTEF-LES PATRIOTES, tenu les 6 et 7 juin 2026 à Diamniadio, vient apporter un démenti éclatant à ces analyses.

Par son ampleur populaire, par la qualité de ses débats, par la richesse des textes adoptés, par la présence de délégués venus des 553 communes du Sénégal, de la diaspora et de nombreuses délégations étrangères, ce congrès a constitué un moment politique majeur. Bien davantage qu’une rencontre organisationnelle, il a été un moment de clarification idéologique, de structuration doctrinale et d’affirmation stratégique.

Ce succès organisationnel s’est accompagné d’un signal politique fort. Les congressistes ont renouvelé à l’unanimité leur confiance à Ousmane Sonko en le réélisant à la présidence de PASTEF-LES PATRIOTES. Au-delà de la personne, ce vote a consacré la continuité d’une orientation politique. Dans un contexte où certains observateurs annonçaient une fragmentation du mouvement ou un affaiblissement de sa cohésion interne, les délégués ont choisi de réaffirmer leur attachement au Projet, à son histoire et à celui qui en demeure l’inspirateur principal. Cette unanimité n’efface pas les débats qui traversent toute organisation vivante ; elle traduit cependant une volonté collective de préserver l’unité du parti autour des objectifs de souveraineté, de justice sociale et de transformation nationale.

Car ce congrès ne s’est pas tenu dans un moment ordinaire. Il s’est tenu au lendemain d’une séquence politique qui a profondément interrogé l’avenir du Projet lui-même.

La révolution face à ses contradictions

Toutes les révolutions connaissent leurs contradictions. L’histoire en fournit d’innombrables exemples. Les révolutions ne sont jamais menacées uniquement par les forces qu’elles combattent. Elles le sont aussi par les tensions qui apparaissent en leur sein lorsque surgissent les premières difficultés du pouvoir.

La crise politique ouverte en mai 2026 a rappelé cette vérité fondamentale. L’élection unanime d’Ousmane Sonko à la tête du parti a d’ailleurs constitué l’un des moments les plus significatifs du congrès. Elle a rappelé que, malgré les recompositions institutionnelles et les tensions récentes, les militants continuent d’identifier le Projet, le parti et son leadership historique comme les trois dimensions d’une même trajectoire politique.

Elle a révélé qu’une révolution démocratique ne peut survivre durablement si elle cesse de s’appuyer sur les forces populaires qui l’ont portée. Elle a également montré qu’aucune transformation historique ne peut être réduite à la seule action des institutions, quelles qu’elles soient.

La grande force du Congrès a précisément été de répondre à cette interrogation sans céder ni à la panique ni à la confusion.

Là où certains annonçaient une crise existentielle du parti, les militants ont répondu par l’organisation.

Là où d’autres espéraient voir le Projet se dissoudre dans les contradictions du pouvoir, les congressistes ont répondu par la clarification doctrinale.

Là où certains imaginaient que le mouvement pouvait être séparé de ses fondements populaires, le congrès a réaffirmé que le véritable sujet de l’histoire demeure le peuple organisé.

En ce sens, le congrès a constitué un acte de maturité politique.

De la protestation à l’organisation du bloc populaire

Le concept central qui traverse l’ensemble des textes adoptés est celui du bloc populaire.

La victoire de 2024 n’est pas présentée comme le simple succès d’une organisation politique. Elle est analysée comme le résultat de la convergence de multiples forces sociales : jeunesse, travailleurs, paysans, pêcheurs, artisans, femmes, enseignants, acteurs de l’économie populaire, entrepreneurs patriotes, diaspora, forces intellectuelles et spirituelles.

Le congrès affirme une idée simple : le peuple a ouvert la voie, mais cette énergie populaire doit désormais être organisée, formée, structurée et orientée.

C’est précisément la mission assignée à PASTEF-LES PATRIOTES.

Le parti n’est plus seulement conçu comme une machine électorale ou un instrument de conquête du pouvoir. Il se définit désormais comme l’organisation politique chargée de transformer une majorité sociologique en majorité historique.

Cette orientation explique l’importance accordée aux Thèses sur le Parti, au renforcement de l’École du Parti Daaray Seex Anta Joob, à la formation des cadres, à la bataille culturelle et à la consolidation des structures.

Le congrès a clairement affirmé qu’une révolution sans organisation finit toujours par être récupérée ou neutralisée.

Organiser la souveraineté

Le second apport majeur du congrès réside dans sa conception de la souveraineté.

Loin des slogans, la souveraineté y apparaît comme une pratique concrète de gouvernement.

Les résolutions adoptées abordent successivement l’économie productive, les PME, le travail, la jeunesse, les femmes, l’université, l’environnement, les institutions publiques, le sport, la mémoire nationale, le panafricanisme et l’unification africaine.

Derrière cette diversité apparente se trouve une même logique : construire les capacités collectives permettant au Sénégal de maîtriser son destin. Cela passe par la reconquête de notre capacité à décider par nous-mêmes : maîtriser nos ressources, nos institutions, notre production, nos savoirs, notre mémoire et le récit que nous faisons de nous-mêmes.

La souveraineté cesse ainsi d’être un discours abstrait pour devenir une méthode de transformation.

Une révolution qui se pense elle-même

Le troisième enseignement du congrès est sa capacité à produire un récit cohérent du moment historique sénégalais.

Les textes adoptés assument pleinement l’idée qu’un cycle nouveau s’est ouvert entre 2021 et 2024.

Les mobilisations populaires, la répression, les arrestations, les emprisonnements, les plus de quatre-vingts Sénégalais tombés durant cette période, les sacrifices consentis par des milliers de militants, la dissolution du parti puis sa survie clandestine, la victoire électorale de mars 2024 : tout cela est désormais interprété comme les différentes étapes d’un même processus historique.

Le congrès n’a pas seulement rendu hommage aux martyrs de la démocratie. Il les a inscrits dans la mémoire politique du pays. Il a rappelé que les libertés retrouvées et les avancées démocratiques actuelles ont un prix, celui payé par des femmes et des hommes dont le sacrifice ne doit jamais être oublié.

Cette dimension mémorielle n’est pas secondaire. Une révolution qui oublie ses martyrs finit toujours par oublier sa raison d’être.

Au fond, le succès du Premier Congrès ordinaire de PASTEF-LES PATRIOTES ne tient pas seulement au nombre de participants, à la qualité de l’organisation ou à l’adoption de dizaines de textes.

Son véritable succès est ailleurs.

Il réside dans le fait qu’au moment où certains annonçaient l’épuisement du Projet, le parti a démontré sa capacité à penser son propre moment historique, à analyser ses contradictions, à réaffirmer ses objectifs et à organiser ses forces.

Ce congrès restera sans doute comme le moment où le mouvement de rupture né dans l’opposition a commencé à se transformer en force historique durable.

Le peuple avait ouvert la voie.

Le congrès a entrepris d’organiser la révolution.

La révolution face au mur de la patrimonialisation

La dette, la bonne gouvernance ou la nécessité de la réforme de l’État sont des sujets récurrents de la politique sénégalaise. Mais, on parle moins d’un phénomène plus profond : la patrimonialisation de l’économie et de l’État. La patrimonialisation n’est pas seulement une concentration de richesses ; elle est la transformation progressive du pouvoir économique en héritage social. Lorsqu’un même groupe contrôle durablement les ressources, les positions de prestige, les réseaux administratifs et les opportunités économiques, la démocratie risque de se vider de sa substance, car l’égalité politique coexiste alors avec une inégalité croissante des capacités réelles d’agir et d’influencer.

La société sénégalaise demeure marquée par une forte concentration des richesses. Les 10 % les plus aisés captent près de la moitié du revenu national tandis qu’une fraction encore plus restreinte concentre une part substantielle du patrimoine. Cette situation ne traduit pas seulement l’existence d’inégalités économiques ; elle révèle une dynamique de patrimonialisation par laquelle les ressources, les positions de pouvoir et les réseaux d’influence tendent à se reproduire au sein des mêmes groupes sociaux. La question n’est donc pas uniquement celle de la pauvreté, mais aussi celle de la distribution du pouvoir économique dans la société.

L’État postcolonial et la permanence des rentes

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer cette situation comme le produit de quelques comportements individuels ou de quelques gouvernements successifs. Le problème est plus ancien et structurel.

L’indépendance a permis la conquête de la souveraineté politique, mais elle n’a pas totalement transformé les mécanismes de production et de distribution du pouvoir hérités de la colonisation. Les structures administratives, les circuits économiques et les logiques de dépendance ont largement survécu à la disparition du pouvoir colonial direct.

Les ajustements structurels des années 1980 n’ont pas davantage rompu avec cette logique. Ils ont souvent déplacé les centres de rente plutôt que de les supprimer. Les acteurs ont changé. Le système est resté.

C’est précisément ce constat qui traverse depuis l’origine le projet porté par le PASTEF. Derrière les débats sur la souveraineté monétaire, les ressources naturelles ou la dette publique se trouve en réalité une même interrogation : comment construire un État capable de servir la majorité plutôt que les intérêts d’une minorité socialement installée ?

Ce que révèle la crise politique actuelle

La crise politique ouverte le 22 mai 2026 ne peut être réduite à un simple épisode institutionnel. Elle révèle une question plus profonde : que devient une révolution démocratique lorsque celles et ceux qui l’incarnent accèdent au pouvoir ?

Depuis le cycle de mobilisations de 2021 jusqu’aux victoires électorales de 2024, le peuple révolutionnaire sénégalais n’a pas seulement exprimé une volonté d’alternance. Il a porté une aspiration à la transformation de l’État, de l’économie et des rapports sociaux. Le succès du PASTEF s’est construit sur la critique d’un système perçu comme marqué par la concentration des richesses, les rentes et la confiscation progressive de l’intérêt général par des groupes privilégiés.

Les tensions apparues au sommet de l’État trouvent une partie de leur explication dans cette contradiction. Elles opposent moins des individus que deux lectures du moment historique. Pour les uns, l’alternance devait permettre une meilleure gestion du système existant. Pour les autres, elle devait ouvrir un processus plus ambitieux de refondation des rapports entre l’État, l’économie et la société.

Le débat sur le « parti-État » renvoie au fond à cette question : peut-on réformer un État façonné par des décennies de logiques patrimoniales sans orientation politique clairement assumée ?

Organiser la souveraineté pour démocratiser l’économie

La souveraineté ne se réduit pas à la politique étrangère ni aux rapports avec les institutions financières internationales. Elle commence lorsque le peuple reprend le contrôle de ses ressources, de ses choix économiques et de ses institutions.

Tant qu’une minorité continuera à concentrer une part disproportionnée du patrimoine national, les institutions resteront exposées à l’influence des groupes dominants. Tant que les mécanismes de rente demeureront intacts, les alternances risqueront de changer les gouvernants sans transformer la logique du pouvoir.

La démocratisation de l’économie devient alors la condition de la démocratisation politique. Le véritable défi de la période ouverte en 2024 n’est pas seulement de conquérir l’État, mais de transformer les structures qui reproduisent les inégalités, les dépendances et les privilèges hérités.

Il s’agit de faire en sorte que la souveraineté devienne une réalité sociale. Comme l’a dit Ousmane Sonko lors de son installation à la présidence de l’Assemblée nationale, la question centrale n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais au service de qui l’on gouverne.