Partout, le même diagnostic : la jeunesse africaine serait « inadaptée » au marché du travail. Sont invoqués le manque de formation, l’absence de « soft skills » et l’écart avec les besoins des entreprises. Le chômage serait donc une défaillance individuelle qu’une réforme de l’enseignement pourrait résoudre.
Le revers :
Une génération entière ne peut être simultanément défaillante. Si des millions de jeunes peinent à s’insérer, ce n’est pas un problème de compétences, mais un blocage structurel. Nos économies, tournées vers l’exportation de matières premières et la consommation de produits importés, sont incapables d’absorber leur propre dynamique démographique. À Dakar comme ailleurs, on construit des centres commerciaux et des cités administratives, mais peu d’usines. On forme des diplômés pour un secteur formel qui, dans bien des pays, peine à représenter plus de 5 % de l’emploi réel.
Le verdict :
L’« employabilité » est un cache-misère politique. Tant que la question de la souveraineté industrielle et agricole ne sera pas posée frontalement, nous continuerons de produire des chômeurs qualifiés. La jeunesse n’est pas un problème à corriger : elle est une force politique et productive que les structures actuelles, extraverties et dépendantes, empêchent d’advenir.
Entre explosion démographique et renaissance créative, la jeunesse africaine, souvent réduite aux crises migratoires ou à l’insécurité, est en réalité le moteur de la transformation du continent. Cet article explore ses réalités complexes, ses talents insoupçonnés et son rôle clé dans l’Afrique de demain.
Une déclaration qui fâchera certains : la jeunesse africaine n’est pas un problème. Elle n’est pas une « bombe démographique » prête à exploser aux portes de l’Europe. Elle n’est pas une vague migratoire qu’il faudrait endiguer à coups de politiques sécuritaires. Elle n’est pas, comme on a pu l’entendre dans la bouche de responsables politiques français, le symptôme d’une « crise civilisationnelle » qu’il faudrait résoudre en contrôlant le nombre d’enfants par femme.
L’Afrique compte aujourd’hui 1,585 milliard d’habitants, selon les dernières données des Nations unies pour 2026. L’âge médian est de 19,3 ans. Pendant que l’Europe se demande comment financer ses retraites face au vieillissement de sa population, l’Afrique rajeunit. Terriblement jeune. Cette jeunesse, on nous la présente comme un fardeau. Pourtant, elle est notre plus grande chance.
Mais pour transformer cette chance en réalité, il faut d’abord déconstruire les mythes. Et il y en a beaucoup.
Démographie : Le grand mensonge médiatique
Commençons par le mythe le plus tenace : celui de « l’explosion démographique » incontrôlée. On l’entend décliner sous toutes ses formes, des plateaux télévisés aux sommets internationaux. En janvier 2017, un candidat à l’élection présidentielle française, favori des sondages, déclarait solennellement : « En 30 ans, la population de l’Afrique va plus que doubler. Avec solennité, je dis que l’immigration en France n’est pas l’avenir de l’Afrique ! » Quelques mois plus tard, le nouveau président élu embrayait en parlant de pays « qui ont encore sept à huit enfants par femme », laissant entendre que les Africaines ne savaient pas vraiment ce qu’elles faisaient.
Ce discours a un nom : le néomalthusianisme. Né au XIXe siècle avec un pasteur anglais convaincu que la croissance démographique conduirait à la famine et au chaos, il a été recyclé dans les années 1960 avec la théorie de la « bombe démographique ». Aujourd’hui, il revient en force, ciblé spécifiquement sur l’Afrique.
Ce que ces discours ne disent pas, c’est que la fécondité africaine baisse rapidement. Le taux de fécondité en Afrique subsaharienne est passé de 4,93 enfants par femme en 2015 à 4,12 en 2026. En une décennie, la baisse est significative. Dans plusieurs pays comme Maurice, les Seychelles, le Cap-Vert ou l’Afrique du Sud, la fécondité est déjà descendue sous le seuil de remplacement. Partout, les femmes souhaitent moins d’enfants qu’avant. Partout, l’âge au mariage recule.
Ce que ces discours ne disent pas non plus, c’est que la fécondité élevée n’est pas une cause, mais une conséquence. Elle est le produit de la pauvreté, du manque d’accès à l’éducation — en particulier pour les filles —, de l’absence de protection sociale. Quand on laisse un pays sans services publics, sans système de santé, sans filet de sécurité, on ne peut pas s’étonner que les familles se tournent vers leur seule ressource fiable : leurs enfants.
Ce discours a une fonction idéologique. Il permet de renvoyer la responsabilité du sous-développement africain sur les Africains eux-mêmes. Ce ne serait pas la faute des politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le FMI. Ce ne serait pas la faute des termes de commerce défavorables, du pillage des ressources naturelles, de la dette odieuse contractée sous des régimes autoritaires soutenus par l’Occident. Non. Ce serait la faute des femmes africaines qui feraient trop d’enfants.
Les faits disent le contraire.
Le vrai problème s’appelle inégalités, pas natalité
Regardons les données. La jeunesse africaine fait face à des défis colossaux, mais aucun de ces défis n’est intrinsèquement lié à son nombre.
Le chômage et la pauvreté, d’abord. Selon la Banque mondiale, 43,9 % de la population d’Afrique subsaharienne vivait sous le seuil de pauvreté (2,15 dollars par jour) en 2025. Ce chiffre devrait rester supérieur à 43 % jusqu’en 2027. Plus inquiétant encore : en Afrique subsaharienne, une hausse de 1 % du PIB par habitant ne réduit la pauvreté que de 1 %, alors que la moyenne mondiale est de 2,5 %. La croissance économique prévue entre 3,8 % et 4,4 % sur la période 2025-2027 ne profite pas aux populations les plus pauvres.
L’éducation, ensuite. On nous dit souvent que les jeunes Africains sont de moins en moins instruits. C’est faux. Les taux de scolarisation ont progressé partout. Mais la qualité de l’enseignement s’est dégradée, les infrastructures sont délabrées, les programmes sont obsolètes — héritages directs des systèmes coloniaux et des coupes budgétaires imposées par les plans d’ajustement structurel. Former une jeunesse instruite pour ensuite ne lui offrir aucun débouché : voilà la véritable bombe à retardement.
La santé, enfin. L’espérance de vie en Afrique subsaharienne a progressé, mais reste très inégale. En 2025, 22 des 25 pays ayant la plus faible espérance de vie au monde se trouvent en Afrique subsaharienne. Le Nigeria affiche 54,9 ans, le Tchad 55,2 ans. À l’autre extrémité, l’Algérie atteint 77 ans. Ces écarts reflètent des systèmes de santé sous-investis et des inégalités criantes d’accès aux soins.
La révolution silencieuse : talents, technologies et entrepreneuriat
Malgré ces difficultés, malgré ce contexte que certains qualifieraient de désespéré, les jeunes Africains ne se sont pas résignés.
L’innovation technologique bouleverse le continent. Le paiement mobile a permis à des millions de personnes sans accès aux banques d’effectuer des transactions, d’épargner, de créer des entreprises. Des applications développées par des jeunes à Lagos, Nairobi ou Dakar résolvent des problèmes concrets.
L’entrepreneuriat, aussi. Faute d’emplois salariés, les jeunes créent. Agriculture urbaine, commerce de produits locaux, services à la personne, transformation artisanale : des métiers qui n’existaient pas il y a dix ans naissent chaque jour. Et cela se fait souvent sans soutien institutionnel, sans accès au crédit, sans filet de sécurité.
Mais surtout, et c’est peut-être le plus important : l’engagement civique. Cette jeunesse que l’on dépeint parfois comme apathique ou manipulable a montré ces dernières années une maturité politique remarquable. Du Sénégal à l’Algérie, du Burkina Faso au Nigeria, ce sont les jeunes qui ont été aux avant-postes des mobilisations pour la justice sociale, pour la fin des mandats présidentiels prolongés, pour la démocratie réelle.
Un petit détour par les chiffres des migrations
Puisque le spectre de l’immigration est systématiquement agité dès que l’on parle de la jeunesse africaine, prenons le temps de regarder les chiffres. Eux aussi racontent une histoire que l’on ne veut pas entendre.
La grande majorité des migrations africaines se font à l’intérieur du continent. Selon les données disponibles, plus de la moitié des migrants africains restent en Afrique, se déplaçant principalement vers des pôles économiques régionaux comme la Côte d’Ivoire ou l’Afrique du Sud.
Les flux vers l’Europe, eux, sont souvent instrumentalisés. En 2025, les arrivées irrégulières dans l’Union européenne ont chuté de 25 %, totalisant un peu plus de 166 900 entrées. Un chiffre à mettre en perspective avec les 1,5 milliard d’Africains. Les principales nationalités enregistrées sur la route méditerranéenne centrale sont bangladaises, égyptiennes et érythréennes. Une composition qui rappelle que les migrations ne sont pas uniquement « subsahariennes ».
Les Africains migrent d’abord vers l’Afrique. Quand ils migrent vers l’Europe, ils le font souvent parce que des politiques de recrutement actives (campagnes britanniques pour attirer des médecins, besoins du secteur de la santé en France) ont créé des filières migratoires que les politiques restrictives n’ont jamais réussi à tarir.
Ce n’est pas la démographie qui crée la migration. C’est la mondialisation capitaliste, avec ses inégalités, ses déséquilibres, ses besoins de main-d’œuvre flexible. Mais cette réalité est moins commode à raconter que celle de « l’explosion démographique ».
Quel avenir pour la jeunesse africaine?
Les projections des Nations unies sont vertigineuses. La population de l’Afrique, estimée à 1,585 milliard en 2026, devrait atteindre 1,727 milliard en 2030 et 2,095 milliards en 2040. Cette projection, on la voit utilisée pour justifier toutes les politiques de fermeture, tous les discours d’effroi, toutes les prophéties apocalyptiques.
Cette lecture est une erreur.
Ces chiffres ne sont pas une fatalité. Ils sont une opportunité. Un dividende démographique, cela ne tombe pas du ciel : cela se construit. Investir dans l’éducation, la santé, les infrastructures. Créer des emplois décents, soutenir l’entrepreneuriat, mettre en place des systèmes de protection sociale. Repenser, surtout, le modèle de développement imposé à l’Afrique depuis quarante ans.
Un modèle de croissance sans développement, inégalitaire, extractif, qui a enrichi une minorité et appauvri la majorité. Un modèle qui a détruit les services publics, privatisé les biens communs, soumis les économies africaines aux diktats des marchés financiers.
Si l’on change ce modèle, si l’on permet aux pays africains de mettre en œuvre des choix de développement endogènes, créateurs d’emploi, valorisant les richesses du sol et du sous-sol au profit des populations, alors la transition démographique s’accélérera. Parce que c’est un fait établi, confirmé par des décennies de recherche : l’accès à l’éducation, à la santé, au développement — singulièrement pour les femmes — amène une baisse de la fécondité.
La Conférence internationale du Caire sur la population et le développement l’avait dit en 1994. On a préféré l’oublier.
Une question mérite d’être posée : à qui profite le mythe de la « bombe démographique » africaine ?
Il profite à ceux qui veulent justifier des politiques d’immigration toujours plus restrictives. Il profite à ceux qui veulent maintenir l’Afrique dans une position de dépendance, en accusant les Africains de leurs propres difficultés. Il profite à ceux qui ne veulent pas remettre en cause un modèle économique mondial qui organise et perpétue les inégalités entre les nations.
La jeunesse africaine, elle, n’a pas le temps d’attendre que ces discours se dissipent. Elle est déjà en train d’agir. Elle crée, elle innove, elle se mobilise. Elle construit l’Afrique de demain, souvent contre les intérêts établis, souvent dans l’indifférence des institutions internationales.
Derrière chaque courbe, chaque projection, chaque taux de fécondité, il y a des femmes et des hommes, des familles, des communautés, des vies.
La jeunesse africaine ne mérite pas la peur qu’elle inspire à certains. Elle mérite la confiance. Et surtout, elle mérite qu’on lui donne les moyens de réussir en investissant dans son éducation, dans sa santé, dans ses talents.
Un milliard et demi de jeunes, c’est un milliard et demi de solutions. Pas un milliard et demi de problèmes.
Je viens de lire l’enquête du Financial Times, reprise par SenePlus. 650 millions d’euros empruntés via des swaps[1], le FMI qui dit n’avoir pas été informé, des créanciers qui auraient priorité sur les autres. Les mots sont lourds : « secret », « opacité », « montages ». À les lire, on croirait à la mise au jour d’une mécanique clandestine, un État qui joue sa survie dans l’ombre, contre son propre peuple.
Mais cette lecture oublie une chose : la complexité n’est pas la dissimulation. Le Sénégal navigue dans un système financier globalisé aux marges étroites. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une naïveté que personne ne s’offre.
Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent une adaptation stratégique à un environnement contraint — pas un complot.
La complexité n’est pas la dissimulation
Oui, le Sénégal mobilise des instruments financiers sophistiqués. Oui, ces instruments ne sont pas toujours explicités dans le détail dans l’espace public. Mais depuis quand la sophistication est-elle synonyme de dissimulation ?
Un État qui se finance navigue dans un système financier globalisé, où les marges de manœuvre sont étroites, les coûts élevés, et les contraintes nombreuses. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une forme de naïveté financière — pendant que d’autres acteurs, eux, utilisent pleinement l’arsenal de l’ingénierie moderne.
Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent, plus simplement, une adaptation stratégique à un environnement contraint.
Des faits connus, une mémoire sélective
Contrairement au récit du « secret », la diversification des instruments de financement est inscrite dans les documents budgétaires, notamment dans les annexes de la loi de finances 2026. Ce qui est en cause n’est donc pas leur existence, mais le degré de détail de leur divulgation. Transformer cette nuance en accusation de dissimulation relève davantage de la mise en scène que de l’analyse.
L’opacité n’est pas née avec ce gouvernement : elle a été héritée et mise au jour par les audits récents. La différence est claire : hier, on cachait ; aujourd’hui, on révèle et on corrige. Refuser de le reconnaître, c’est défendre l’opacité d’hier tout en attaquant sa remise en cause aujourd’hui.
Transparence et souveraineté : la ligne de fracture
La transparence n’est pas neutre : c’est un instrument de pouvoir. On exige des États africains une exposition totale, sans jamais interroger les contraintes qui pèsent sur eux — marchés, notations, créanciers. L’exigence devient alors asymétrique : absolue pour les États, relative pour les marchés. Dès lors, la question n’est plus celle de l’ « opacité », mais celle de la marge d’action qu’un État tente de préserver.
C’est dans ce cadre que gouverne le Premier ministre Ousmane Sonko : sous contrainte, dans un contexte hérité, avec une priorité claire — financer l’État sans reproduire les impasses du passé. Chaque décision est un arbitrage entre coût, souveraineté et efficacité. Et les faits demeurent : le Sénégal honore ses engagements tout en cherchant à éviter les solutions les plus socialement destructrices des ajustements d’hier.
À force de dénoncer une opacité supposée, certains passent à côté de l’essentiel. La souveraineté ne consiste pas à exposer l’État en permanence sous le regard des marchés ou des commentateurs. Elle est la capacité à décider dans la contrainte, à rendre des comptes à son peuple, et à refuser les procès d’intention. Ce débat ne révèle pas un scandale financier, mais une difficulté persistante à accepter qu’un État africain puisse encore agir autrement que sous surveillance.
[1] Un accord pour échanger des flux d’argent (intérêts, devises, performances d’actifs) pendant une période donnée
Il se passe quelque chose de neuf sur le continent africain — et, peut-être plus encore, dans ses marges diasporiques. Une jeunesse décomplexée, connectée, politisée, ne se contente plus de dénoncer ; elle compare, elle exige, elle projette. Elle regarde les frontières héritées comme on regarde une cicatrice : non pour la nier, mais pour comprendre ce qu’elle empêche encore de cicatriser. Dans le même temps, la crise persistante des modèles de gouvernance postcoloniaux — entre dépendance financière, fragilité institutionnelle et vulnérabilité géopolitique — agit comme un révélateur brutal de l’impuissance des États pris en étau entre les blocs de puissance mondiaux.
Dès lors, une question s’impose : comment faire du panafricanisme autre chose qu’un horizon incantatoire ? Comment transformer cet idéal, longtemps confiné aux discours, en une architecture politique et économique concrète ?
La réponse exige un déplacement du regard. Le panafricanisme ne peut plus être seulement un récit — il doit devenir une méthode. Non plus une nostalgie mobilisatrice, mais une stratégie opératoire. L’intégration africaine, si elle veut survivre au XXIᵉ siècle, doit cesser d’être diplomatique pour devenir technique, matérielle, mesurable. Autrement dit : elle doit s’incarner.
Sans prétendre à l’exhaustivité, cet article s’inscrit dans la filiation de celles et ceux qui, de Kwame Nkrumah à Frantz Fanon, de Cheikh Anta Diop à Achille Mbembe, et plus récemment Felwine Sarr ou Carlos Lopes, ont pensé l’unité africaine non comme un vœu pieux, mais comme un chantier méthodique. Il ne fait que prolonger, à sa manière, cette conversation ininterrompue.
Le basculement des imaginaires : pourquoi maintenant?
Le moment actuel n’est pas une simple répétition de l’histoire panafricaniste. Il en constitue une inflexion. Là où les générations de Kwame Nkrumah ou de Cheikh Anta Diop pensaient l’unité comme une promesse à conquérir, la jeunesse contemporaine la perçoit comme une nécessité à organiser.
D’abord, il y a l’éveil citoyen. Des mouvements sociaux aux mobilisations numériques, de Dakar à Nairobi, de Lagos à Paris, une même intuition circule : les frontières héritées de la Conférence de Berlin ne sont pas seulement des lignes géographiques, mais des structures de dépendance. La diaspora, en particulier, joue ici un rôle décisif : elle compare les systèmes, dénonce les asymétries et réinjecte dans le débat africain des outils critiques globalisés.
Ensuite, l’État-nation postcolonial, souvent de taille économique limitée, se révèle prisonnier de ses contradictions. Proclamé politiquement souverain, il est contraint économiquement. Pris en étau entre des blocs continentaux puissants — États-Unis, Chine, Union européenne —, il négocie seul ce que d’autres imposent en commun. L’idée n’est pas de nier la légitimité des identités nationales, mais d’en reconnaître les limites : dans un monde structuré par des rapports de force continentaux, la souveraineté ne peut plus être qu’un exercice solitaire.
Ce basculement des imaginaires, pourtant, n’est plus seulement l’affaire des intellectuels ou des militants. Il est désormais porté par des responsables politiques en exercice — et cela change la donne. Je pense au Premier ministre Ousmane Sonko qui s’est exprimé le 21 mars 2026 à Ziguinchor, à l’issue de la prière de la korité. Ce n’était pas un discours de circonstance. Devant ses concitoyens, il a dit une chose simple, mais rare : un petit pays peut être développé, mais il ne sera jamais puissant seul.
Il a parlé d’une puissance régionale africaine, enracinée en Afrique de l’Ouest. Non pas une puissance de papier, mais une puissance adossée à ce qui nous relie déjà — les langues, les mobilités, les identités partagées. Il a cité la CEDEAO, non comme une institution figée, mais comme un levier politique à condition, a-t-il précisé, que l’intégration soit portée par les peuples, pas seulement décrétée par les chefs d’État. Et puis il a ajouté ceci, qui m’a frappé : son rêve qu’il a formulé comme un objectif, c’est que d’ici vingt ans l’Afrique de l’Ouest devienne économiquement, politiquement et militairement assez forte pour peser sur la scène internationale, et cesser d’être ce « parent pauvre » dont on parle toujours sans jamais rien lui demander.
Ce n’est plus un vœu pieux. C’est une feuille de route assumée par une tête de gouvernement. Et cela, à mes yeux, change la nature du débat.
Enfin, il y a la bataille des récits. Car aucune intégration durable ne se construit sans légitimité symbolique. Réécrire l’histoire, non pour la mythifier, mais pour la réapproprier, devient une condition de possibilité de l’union. Il ne s’agit plus seulement de dire que l’Afrique peut s’unir, mais de montrer qu’elle l’a déjà été — culturellement, commercialement, intellectuellement.
Les piliers d’un projet panafricain viable
Mais un imaginaire, aussi puissant soit-il, ne suffit pas. Il doit s’adosser à des structures. Le panafricanisme du XXIᵉ siècle sera jugé non sur ses discours, mais sur ses infrastructures.
Le premier pilier est celui de l’intégration économique réelle. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) constitue, en théorie, un tournant historique : elle a pour ambition de créer le plus grand marché intégré du monde en nombre de pays. Mais entre le traité et la réalité, l’écart reste immense. Aujourd’hui, exporter des ananas du Bénin vers le Niger peut coûter plus cher et prendre plus de temps que d’en importer de Chine. Les barrières douanières informelles, les déficits d’infrastructures de transport, la fragmentation logistique freinent encore le commerce intra-africain, qui demeure inférieur à 20 % des échanges du continent — contre plus de 60 % en Europe. L’intégration ne sera réelle que lorsque circuler entre deux capitales africaines sera plus simple que de commercer avec l’extérieur. La ZLECAF ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur des instruments concrets.
Le deuxième pilier est monétaire. Longtemps, la question a été abordée sous l’angle symbolique : sortir du franc CFA, créer une monnaie unique. Mais le véritable enjeu est ailleurs : construire des zones de stabilité financière capables de soutenir le commerce et l’investissement intra-africains. Une monnaie n’est pas seulement un drapeau ; c’est un instrument de politique économique. Les difficultés rencontrées par le projet de monnaie unique de la CEDEAO, notamment sur les critères de convergence budgétaire, de maîtrise de l’inflation et de soutenabilité de la dette, rappellent une vérité souvent éludée : sans convergence macroéconomique préalable et sans mécanisme de solidarité budgétaire, toute union monétaire est vouée à la fragilité.
Le troisième pilier est humain. La libre circulation des talents est sans doute la réforme la plus stratégique — et la plus sous-estimée.
L’Afrique dispose d’une jeunesse massive, dynamique, créative. Mais on la fragmente à coups de visas, de réglementations absurdes, d’administrations qui semblent parfois construites pour décourager plutôt que pour faciliter. J’ai vu, à une frontière ouest-africaine, un jeune ingénieur passer six heures pour obtenir un laissez-passer alors qu’il traversait simplement pour former une équipe dans un pays voisin. Six heures pour un trajet qui aurait dû durer quarante minutes. Cette absurdité, des millions d’Africains la vivent chaque jour.
Pourtant, des alternatives existent. Le Rwanda a fait le choix radical de supprimer les visas pour tous les citoyens africains. Une décision politique, certes, mais surtout un signal : ici, vous êtes chez vous.
Le Bénin, ces dernières années, a pris un chemin différent, mais tout aussi intéressant. En facilitant l’accueil des créateurs, des intellectuels, des entrepreneurs du continent, il a fait de l’hospitalité active une politique d’attraction. Parce que circuler ne suffit pas : encore faut-il être reçu.
Quant au Sénégal, il joue une autre partition, plus tournée vers sa diaspora. Dispositifs incitatifs pour l’investissement, reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, représentation politique des Sénégalais de l’extérieur — l’idée est simple : celui qui part n’est pas perdu, il devient un pont.
Trois pays, trois approches. Une même intuition : faire circuler les cerveaux, c’est accélérer l’innovation, diffuser les compétences, créer un marché du travail continental. Le capital humain doit devenir la première richesse partagée.
Souveraineté technologique et sécuritaire : les nouveaux défis
Le panafricanisme contemporain ne peut ignorer les mutations du monde. Car la domination ne passe plus seulement par les territoires ; elle passe par les données, les algorithmes, les réseaux.
Sur le plan sécuritaire, la fragmentation actuelle est un luxe que le continent ne peut plus se permettre. Face à des menaces transnationales (terrorisme, trafics, déstabilisations), la réponse ne peut être uniquement nationale. Elle doit être collective. Mutualiser les moyens de défense, coordonner les doctrines, partager le renseignement : autant de conditions pour sortir d’une dépendance structurelle aux interventions extérieures.
Sur le plan numérique, le défi est encore plus silencieux — et peut-être plus redoutable. Les données africaines sont aujourd’hui largement captées, stockées et exploitées hors du continent. Ce qui se joue ici n’est rien moins qu’une nouvelle forme de colonisation, immatérielle, mais structurante. Les infrastructures elles-mêmes deviennent des enjeux géopolitiques : un projet comme le câble sous-marin 2Africa, pourtant vital pour la connectivité du continent, est porté par des acteurs extérieurs qui captent une part stratégique de nos flux numériques. Construire des infrastructures africaines, protéger les données, développer des écosystèmes technologiques locaux, soutenir l’émergence de champions régionaux — voilà les nouvelles frontières de la souveraineté.
Enfin, la transition énergétique impose une autre forme d’unité. Face aux négociations climatiques internationales, les États africains isolés pèsent peu. Ensemble, ils représentent un levier stratégique considérable. Mais l’enjeu dépasse la seule négociation diplomatique. Le continent possède l’essentiel des réserves mondiales de cobalt, de lithium, de manganèse — des minerais stratégiques pour les technologies vertes. La question est de savoir si ces ressources continueront d’être exportées à l’état brut, ou si l’Afrique saura négocier en bloc les conditions d’extraction et, surtout, construire des chaînes de valeur locales qui permettent de transformer sur place. L’écologie peut ainsi devenir un terrain de souveraineté partagée.
Les obstacles à lever : la realpolitik du panafricanisme
Mais toute stratégie rencontre ses résistances. Et le panafricanisme n’échappe pas à la dure loi du réel.
Les premiers obstacles sont internes. Les élites nationales, souvent installées dans des équilibres de pouvoir fragiles, peuvent percevoir l’intégration comme une menace. Car unir, c’est redistribuer — les compétences, les ressources, les influences. Et certains préfèrent régner sur des fragments que partager un ensemble.
Les interférences extérieures constituent un second défi majeur. L’Afrique est insérée dans un système mondial asymétrique, où les partenariats sont rarement neutres. Comment construire une autonomie stratégique sans rompre les liens ? Comment coopérer sans se soumettre ? La question n’est pas de s’isoler, mais de négocier autrement — en bloc, avec des marges de manœuvre accrues.
Enfin, il y a le déficit démocratique. Une union d’États sans union des peuples est une coquille vide. L’intégration ne peut être décrétée par le haut ; elle doit être portée par les sociétés. Cela suppose transparence, participation, circulation de l’information, construction d’un espace public africain. L’expérience de l’Union européenne est ici un avertissement : son principal talon d’Achille est le sentiment des citoyens d’être gouvernés par des institutions lointaines et illisibles. Pour l’Afrique, le risque est démultiplié par la faiblesse des médias continentaux et des sociétés civiles transnationales. C’est pourquoi il est urgent de créer des programmes d’échanges universitaires, des réseaux de recherche, des médias panafricains indépendants — tout ce qui permet à l’intégration de devenir une affaire de citoyens, non d’experts.
Le panafricanisme n’est plus une option idéologique parmi d’autres. Il est devenu une condition de survie dans un monde structuré par des rapports de force continentaux. Face à des puissances organisées, fragmenter l’Afrique revient à l’exposer.
Mais il ne suffit plus d’invoquer l’unité. Il faut la construire, patiemment, méthodiquement, concrètement. Transformer les slogans en politiques publiques, les discours en infrastructures, les rêves en institutions.
Dans la politique africaine, peu de mots circulent autant que « souveraineté ». Il mobilise, rassemble, électrise. Mais à force d’être répété, il risque de devenir un slogan commode, une bannière rhétorique que chacun brandit sans préciser ce qu’elle recouvre.
La question mérite d’être posée : la souveraineté est-elle un slogan ou une méthode de gouvernement ?
Dans l’histoire des idées, la souveraineté désigne une capacité précise : celle de décider. Jean Bodin la définissait déjà comme le pouvoir ultime de faire loi. Mais l’histoire africaine lui a donné une profondeur particulière. Dans les luttes de libération, elle signifiait la capacité d’un peuple à reprendre la direction de son destin. Amílcar Cabral le formulait ainsi : « La lutte de libération nationale, c’est la reconquête du droit de notre peuple à écrire sa propre histoire. »
Cette conception soulève une question trop souvent éludée : celle de la légitimité. Un État peut proclamer sa souveraineté sur la scène internationale tout en étant déconnecté des aspirations populaires. À quoi sert une souveraineté formelle si le peuple ne pèse pas sur les décisions qui le concernent ? La philosophe Claude Lefort rappelait que le pouvoir démocratique se caractérise par un « lieu vide » : nul ne peut s’en emparer définitivement. La souveraineté n’est pas seulement une affaire d’État contre l’étranger ; elle est aussi une affaire de peuple face à ses propres institutions.
La souveraineté, une conquête historique
Cette question resurgit aujourd’hui dans les débats africains. Après des décennies de néocolonialisme, d’ajustements structurels et de dépendance financière, nombreux redécouvrent que l’indépendance politique n’implique pas la maîtrise économique.
L’exemple de la dette publique est révélateur. Lorsqu’un État accumule des engagements financiers, ses marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Le cas récent du Sénégal illustre ce basculement : après des années de discours sur l’émergence, la révélation d’une dette réelle à 118,8 % du PIB a agi comme un électrochoc. Ici, la souveraineté quitte la rhétorique pour la responsabilité. Exercer sa souveraineté, c’est pratiquer la vérité budgétaire, même au risque d’une dégradation de la note souveraine. Concrètement, cela signifie passer d’une dépendance aux marchés mondiaux vers un financement plus endogène, et réorienter les ressources vers des secteurs vitaux comme la souveraineté alimentaire.
Où se joue réellement la souveraineté
La souveraineté effective se déploie dans plusieurs dimensions complémentaires.
La dimension économique, d’abord. Qui contrôle la monnaie ? Qui maîtrise l’exploitation des ressources ? La souveraineté économique exige transparence des comptes, connaissance précise de la dette, capacité à négocier les contrats.
La dimension administrative, ensuite. Gouverner suppose des institutions capables de concevoir et mettre en œuvre des politiques sans dépendre systématiquement d’expertises extérieures ou de financements conditionnés.
La dimension narrative, enfin. Un pays perd sa souveraineté lorsque son passé et son avenir sont décrits à travers des catégories produites ailleurs.
Mais ces trois dimensions n’épuisent pas le sujet. S’y ajoutent :
La dimension sécuritaire : un État qui ne contrôle pas son territoire, dont la défense dépend de puissances étrangères ou de mercenaires, voit sa souveraineté s’effriter. Le monopole de la force légitime reste le fondement premier de l’autorité étatique.
La dimension énergétique et alimentaire : dépendre des marchés mondiaux pour nourrir sa population ou faire fonctionner son économie, c’est placer sa survie entre des mains étrangères. La souveraineté se joue aussi dans les champs et dans les barrages hydroélectriques.
La dimension alimentaire mérite une attention particulière. Car si la souveraineté commence quelque part, c’est bien dans l’assiette. Un pays qui dépend des marchés mondiaux pour nourrir sa population place sa survie entre des mains étrangères. Les émeutes de la faim qui ont secoué plusieurs pays africains lors des flambées des prix alimentaires mondiaux (2008, 2022) le rappellent brutalement : la dépendance alimentaire est une fragilité stratégique.
La souveraineté alimentaire ne signifie pas l’autosuffisance à tout prix, mais la capacité d’un peuple à décider lui-même de ce qu’il cultive, de comment il le cultive, et pour qui. C’est le droit de protéger sa paysannerie contre des importations subventionnées qui détruisent les filières locales. C’est la liberté de choisir des semences adaptées aux réalités du terroir plutôt que d’être captif de brevets détenus par des multinationales.
Au-delà de l’économique, la question alimentaire touche au culturel et au sanitaire. Qu’une société perde ses variétés traditionnelles, ses techniques culinaires, ses équilibres nutritionnels au profit de produits importés standardisés, et c’est une part de son autonomie qui s’efface. La souveraineté alimentaire est ainsi le premier étage de toute souveraineté véritable : un peuple qui ne mange pas ne délibère pas, un peuple qui dépend pour se nourrir ne décide pas librement.
Ces dimensions sont indissociables. On ne construit pas la souveraineté économique sans capacité administrative ni la souveraineté sécuritaire sans maîtrise énergétique.
Ces dimensions, aussi essentielles soient-elles, butent sur une réalité : l’État-nation hérité de la colonisation se trouve souvent trop étroit pour exercer une réelle puissance.
Penser la souveraineté comme une méthode de gouvernement implique donc de penser l’intégration régionale. Qu’il s’agisse de la Zone de libre-échange continentale (ZLECAF) ou de projets de monnaies communes, l’objectif est le même : créer un effet de masse. Un État isolé peut difficilement renégocier les règles du commerce mondial ou s’opposer aux injonctions des géants financiers. En revanche, une souveraineté partagée à l’échelle du continent permet de transformer le rapport de force. Comme le soulignait la vision fédéraliste de Cheikh Anta Diop, l’unité n’est pas une simple aspiration sentimentale, c’est une condition technique de la survie politique. La méthode souveraine doit donc être panafricaine : elle consiste à bâtir des infrastructures communes (transport, énergie, recherche) pour que chaque pays puisse, par la force du groupe, retrouver sa liberté de choix.
Gouverner en souverain
Ainsi comprise, la souveraineté devient une pratique quotidienne. Elle se mesure à la réduction progressive des dépendances structurelles : financière, technologique, conceptuelle. Une gouvernance souveraine ne se définit pas par l’autarcie, mais par la capacité à hiérarchiser des choix nationaux.
Mais cette construction technique ne doit pas faire oublier l’essentiel : la souveraineté appartient au peuple, non à l’État. Les outils les plus sophistiqués restent vides s’ils ne servent pas à élargir la capacité collective de décision. Une méthode véritablement souveraine est celle qui rend des comptes, qui explique, consulte, associe. Un peuple qui ne comprend pas les choix effectués en son nom n’exerce pas sa souveraineté — il la délègue aveuglément.
Enfin, la méthode souveraine doit se confronter à une nouvelle frontière : le numérique. À quoi sert de maîtriser ses frontières terrestres si les données des citoyens transitent par des serveurs étrangers ? La souveraineté numérique exige des datacenters locaux, la protection des données contre l’extractivisme numérique, des logiciels adaptés aux réalités du continent. Sans cette maîtrise technologique, le « droit d’écrire sa propre histoire » se heurtera à des algorithmes qui servent d’autres intérêts.
Ce processus rencontre des obstacles : contraintes de l’économie mondiale, rapports de force financiers, faiblesse des capacités administratives. Construire la souveraineté exige un effort de long terme. Elle n’est pas une promesse instantanée, mais une trajectoire.
Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko affirme que « la souveraineté se construit par la maîtrise de nos ressources, de notre économie et de nos décisions ». La formule est juste, mais il faut l’élargir : la maîtrise des décisions n’a de sens que si le peuple en est l’acteur, pas seulement l’objet.
Au fond, la souveraineté n’est pas un drapeau que l’on brandit. Elle est une pratique quotidienne qui relie la décision à la légitimité. Elle commence lorsque les choix d’avenir sont pris en connaissance de cause, dans des institutions transparentes, et avec ceux qu’ils engagent.
Car les peuples ne demandent pas seulement que l’on parle en leur nom. Ils demandent que l’on décide avec eux et pour eux. À cette double condition, la souveraineté cesse d’être un slogan pour devenir ce qu’elle devrait toujours être : la capacité d’un peuple à gouverner son propre destin.
Entre le Pr Moussa Seydi, figure éminente de la lutte contre la COVID-19, et Mme Paulette Rita Badiane, en quête de vérité après un deuil, la confiance s’est brisée sur l’autel d’un procès aux allures de citadelle assiégée.
Un procès qui interroge la procédure et les acteurs
On peut légitimement se demander comment ce dossier a pu atterrir devant une cour. Entre l’émotion d’une famille endeuillée et l’absence de preuves matérielles d’une intention malveillante, le parquet aurait pu classer l’affaire sans suite. Si le procès a lieu, c’est par la voie de la citation directe : une manœuvre qui permet de forcer le débat judiciaire en contournant le filtre du procureur. La réponse juridique est pourtant tranchée : si les critiques visent le service, c’est au CHU de Fann, en tant qu’institution, d’agir. Confondre l’honneur d’un praticien avec la gestion d’un service public est un précédent préoccupant. Sans mandat de l’établissement, l’action du chef de service en son nom propre risque l’irrecevabilité. Transformer ainsi une structure d’État en « citadelle privée » ne fait qu’alimenter l’opacité et le sentiment d’injustice des citoyens.
Vérité médicale, émotion publique et réparation
La vérité scientifique ne se décrète ni dans l’émotion des réseaux sociaux ni par le poids d’une plainte. Elle exige une expertise rigoureuse. Mais attention : l’exigence de preuve ne doit pas servir de bouclier à l’impunité corporatiste. Le droit doit protéger la réputation des soignants sans museler le cri légitime des familles. Réclamer 300 millions de FCFA à une citoyenne dans un système de santé en quête de moyens ressemble moins à une réparation qu’à une stratégie de dissuasion massive. La justice ne doit pas devenir un instrument d’intimidation contre la parole citoyenne.
L’urgence d’une médiation hospitalière indépendante
Plutôt que de judiciariser la douleur, le Sénégal doit créer de véritables instances de médiation hospitalière indépendantes. La transparence et la protection des soignants ne sont pas contradictoires ; elles sont les deux faces d’une démocratie sanitaire apaisée. Le verdict de ce procès dira si nous choisissons le conflit permanent ou la refondation éthique du lien soignant-soigné.
Le 7 mars 2026, devant l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’État sénégalais a prononcé un discours placé sous le signe de la gratitude et de l’humilité. Aux militants, il a demandé loyauté, travail et efficacité. En apparence, rien à redire. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se cache une question bien plus gênante : pourquoi, deux ans après une élection historique, le président cherche-t-il à ressusciter une structure électorale au moment même où le pays attend une transformation politique profonde ?
Le problème n’est pas dans les mots. Il est dans la logique politique qu’ils révèlent.
Le piège de la coalition
Revenons au 24 mars 2024. Ce jour-là, les Sénégalais n’ont pas porté au pouvoir une coalition. Ils ont porté un projet politique : celui de PASTEF, fruit de longues années de mobilisation populaire, de répression et de résistance. La coalition « Diomaye Président » n’était qu’un véhicule de circonstance, un outil tactique conçu pour contourner l’empêchement d’un candidat et élargir le front électoral. Elle n’avait ni base militante, ni projet autonome, ni existence organique réelle.
C’est pourtant cette structure éphémère que le président tente aujourd’hui de replacer au centre du jeu politique.
La manœuvre n’a rien d’anodin. Déplacer le centre de gravité du pouvoir de PASTEF vers une coalition présidentielle revient à diluer la dynamique de rupture qui a rendu possible la victoire de mars 2024. C’est substituer à un mouvement structuré, porteur d’une idéologie claire, une coalition d’appareils aux contours flous, précisément ce que PASTEF avait promis de dépasser.
L’inertie présidentielle
Depuis deux ans, un malaise politique s’installe. Les réformes structurantes tardent à voir le jour. Les décisions majeures s’enlisent dans les procédures. L’audace promise se transforme en prudence administrative. Là où l’histoire exigeait de la vitesse, on observe une lenteur méthodique.
Dans ce contexte, l’activation d’une coalition présidentielle apparaît moins comme un instrument de mobilisation que comme un mécanisme d’équilibrage. Une structure destinée à neutraliser l’énergie politique du mouvement qui a porté la rupture.
L’histoire politique regorge de ces moments. Une révolution électorale ouvre une brèche, puis le pouvoir cherche à la refermer en reconstruisant les anciens équilibres. On appelle cela la stabilisation. En réalité, c’est souvent la restauration.
Le Parlement doit prendre le relais
Avec 130 députés sur 165, PASTEF détient une majorité parlementaire confortable. Cette force ne peut se limiter à un rôle d’accompagnement : elle doit devenir le moteur législatif de la rupture voulue par le Premier ministre Ousmane Sonko et portée par le peuple.
La Constitution offre à l’Assemblée bien plus qu’un rôle passif : proposer des lois, amender les textes, créer des commissions d’enquête, organiser des auditions, imposer un rythme au débat national. Autant d’outils aujourd’hui sous-utilisés.
La clé réside dans un tandem : Ousmane Sonko bouscule l’appareil d’État ; le Parlement traduit cette impulsion en réformes irréversibles. Si la présidence temporise, cette alliance peut contourner l’inertie. Faire sauter les verrous, forcer le débat et accélérer les chantiers de la transformation.
L’heure des actes
Le Parlement doit donc assumer pleinement son rôle d’impulsion. Cela suppose qu’il prenne lui-même l’initiative législative sur les transformations attendues : renforcer l’indépendance de la justice, réformer une administration publique souvent opaque et inefficace, moraliser la vie publique en consolidant les mécanismes de contrôle démocratique, et adapter les institutions aux exigences d’un État plus souverain.
Ces réformes ne peuvent rester au stade des intentions. Elles doivent entrer dans l’arène législative, être débattues, adoptées et appliquées. Car, en définitive, la politique se mesure aux actes. Les Sénégalais n’ont pas voté pour un simple discours de rupture, mais pour des changements réels. Si le Président hésite, le Parlement doit avancer ; si le pouvoir ralentit, les institutions doivent accélérer. C’est ainsi que les moments historiques cessent d’être des promesses et deviennent des transformations.
Une nomination a été enregistrée dans la course au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies : celle de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Mais un fait frappe : la candidature n’a pas été déposée par le Sénégal, mais par le Burundi.
Dès lors, une question s’impose : au nom de qui parle un ancien président lorsqu’il s’engage dans une bataille diplomatique mondiale sans que son propre pays en soit le porteur ?
L’intérêt national n’est pas une affaire individuelle
Dans toute République, la détermination de l’intérêt national relève d’une autorité précise : le chef de l’État en exercice, assisté de son gouvernement. C’est à eux qu’il revient d’arbitrer les orientations diplomatiques, de hiérarchiser les priorités et d’engager la parole de la nation.
Un ancien président, aussi légitime que puisse être son parcours, ne peut s’arroger cette prérogative.
Ce principe n’est pas une question de susceptibilité politique. Il constitue un fondement de la continuité de l’État. Lorsque l’autorité publique change, la responsabilité de représenter la nation change également. La diplomatie n’est pas un espace où chacun peut agir à titre personnel en mobilisant l’image de son pays.
La question devient donc inévitable : que sait l’ancien président des engagements diplomatiques du Sénégal actuel ? Quelles négociations sont en cours, quels équilibres régionaux sont recherchés, quelles alliances sont envisagées ? Ces éléments relèvent par nature de la conduite de l’État. Ils ne peuvent être présumés ni instrumentalisés par ceux qui n’en ont plus la charge.
Une démarche qui fragilise la cohérence diplomatique
La désignation du Secrétaire général de l’ONU est l’une des procédures les plus politiques du système international : candidatures, auditions, puis votes au Conseil de sécurité, où les membres permanents disposent d’un droit de veto. Une candidature sérieuse suppose donc préparation, alliances et stratégie diplomatique cohérente.
Or, lorsque la démarche se construit en dehors de l’État censé l’incarner, la confusion entre ambition personnelle et politique nationale apparaît immédiatement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la séquence s’est d’abord jouée dans l’espace médiatique : validation annoncée à l’Union africaine, sommet virtuel évoqué, puis dépôt finalement présenté par un autre État. À chaque étape, le récit a changé.
Ambition personnelle et confusion républicaine
Dans la succession d’annonces et de réajustements autour de cette candidature, un doute s’installe : et si l’enjeu était moins diplomatique que politique ? Une candidature internationale entretient la visibilité et fabrique un récit : succès, elle consacre une trajectoire ; échec, elle alimente le récit du sabotage national ou du manque de soutien des autorités. Mais ce jeu comporte un risque : instrumentaliser l’image du pays au service d’une ambition personnelle.
Au fond, l’affaire révèle une conception personnalisée du pouvoir : l’idée qu’une stature acquise au sommet de l’État donnerait un droit permanent à agir au nom de la nation, même sans responsabilité institutionnelle. Or la République repose sur l’inverse : les institutions survivent aux individus et l’intérêt national ne se confond jamais avec la carrière d’un homme.
Le débat dépasse donc la nécessité d’une candidature ; il touche à la loyauté envers l’État. Un ancien président peut conseiller ou représenter son pays lorsqu’il en reçoit mandat. Mais engager le nom du Sénégal dans une bataille diplomatique mondiale sans coordination avec les autorités légitimes revient à substituer la logique de l’égo à celle de la nation.
Le 24 février 2026, à la tribune de l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré : « Oui, je suis le gardien de cette révolution. » La formule a suscité des réactions passionnées. Elle ne relève pourtant ni de l’emphase ni de la provocation. Elle nomme une réalité historique.
Oui, le Sénégal vit une révolution.
Du cycle prérévolutionnaire à la refondation
Ceux qui refusent le mot l’associent à l’effondrement brutal d’un ordre constitutionnel. Or en mars 2024, il n’y eut ni putsch ni guerre civile. Il y eut des urnes. Mais une révolution ne se définit pas par le bruit qu’elle fait ; elle se définit par ce qu’elle transforme. Marx rappelait que les hommes font l’histoire dans des conditions héritées ; Fanon insistait sur la nécessité de transformer les structures, non simplement les gestionnaires. Lorsque la logique du pouvoir change, lorsque les priorités de l’État se déplacent, lorsque la souveraineté devient l’axe central du projet politique, nous ne sommes plus dans une alternance : nous sommes dans une rupture.
Des leaders marginalisés, encore emprisonnés quelques jours auparavant, accèdent au pouvoir dès le premier tour. Cet aboutissement est le fruit d’un cycle prérévolutionnaire ouvert en 2021 : arrestations, procès politiques, répression ayant fait plus de quatre-vingts morts, mobilisation persistante d’une jeunesse déterminée à défendre la souveraineté de son vote.
La tentative de report de l’élection a cristallisé l’enjeu : il ne s’agissait plus d’une alternance ordinaire, mais du respect du pacte démocratique lui-même. Lorsque les urnes ont parlé, elles ont scellé l’issue d’une confrontation politique majeure.
Un mandat clair a été donné : sortir de la dépendance, réorganiser l’économie politique de l’État, rompre avec les compromis néocoloniaux. Ce mandat n’est pas gestionnaire. Il est refondateur.
Une rupture née du bas
La sociologie du pays éclaire ce moment. Le Sénégal n’est pas structuré par des classes homogènes capables d’imposer seules une hégémonie. Il est traversé par des strates sociales fragmentées, par une jeunesse précarisée, par une diaspora exigeante, par un monde économique informel majoritaire et par une petite bourgeoisie urbaine vulnérable. Dans un tel contexte, la transformation ne peut être l’œuvre d’un groupe unique ; elle doit être transversale.
Le projet porté par le nouveau pouvoir a su agréger ces aspirations dispersées autour d’un imaginaire de souveraineté et de justice. Ce qui s’est exprimé en mars 2024, c’est le surgissement d’un bloc populaire décidé à rompre avec un système perçu comme rentier et extraverti. La révolution sénégalaise n’est pas armée, mais elle est politique. Elle ne renverse pas l’État ; elle en conteste la logique héritée.
Transformer l’État de l’intérieur
Toute révolution pose une question fondamentale : qui décide réellement ? Depuis l’indépendance formelle, le Sénégal est resté inséré dans un dispositif d’extraversion économique, marqué par la dépendance monétaire, des contrats asymétriques et une élite arrimée aux logiques néocoloniales. La volonté affichée de renégocier les rapports économiques, d’assainir les finances publiques et de réaffirmer la souveraineté constitue un déplacement stratégique majeur.
La singularité sénégalaise tient au choix d’opérer cette transformation dans le cadre de l’État de droit. Il ne s’agit pas de détruire l’ordre juridique, mais de le réorienter. Gouverner avec le droit, tout en cherchant à en modifier l’esprit, crée une tension constitutive : celle d’une révolution contrainte, patiente, exposée aux pressions internes et internationales. Les contradictions sont réelles, les obstacles puissants, mais la direction historique a changé.
Votre texte, largement relayé sur les réseaux sociaux et repris en Une par Le Témoin sous le titre spectaculaire « Notre PM a décidé d’être un Mussolini sénégalais », relève désormais du débat public et appelle une réponse à la même hauteur.
Permettez une remarque de méthode : l’outrance ne vous grandit pas. Convoquer Benito Mussolini pour qualifier le Premier ministre Ousmane Sonko, issu d’une alternance électorale régulière, n’est pas une analyse, mais un effet de manche. À force d’agiter le fascisme à chaque désaccord, on en banalise le sens et l’on affaiblit sa propre parole.
Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui mérite discussion.
Vous qui venez du marxisme sénégalais
Vous avez été un dirigeant de premier plan du Parti de l’indépendance et du travail (PIT-Sénégal) et incarné une tradition marxiste sénégalaise exigeante, structurée par la critique du néocolonialisme.
Aujourd’hui, vous alertez sur une prétendue dérive autoritaire. Soit. Mais votre mémoire politique mérite d’être convoquée. Vous avez cheminé avec Abdoulaye Wade, accompagné Macky Sall, partagé des trajectoires avec feu Djibo Ka. Ces périodes furent-elles des modèles d’horizontalité démocratique absolue ?
La vigilance est une vertu. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle devient subitement hypersensible.
L’histoire politique du Sénégal n’a pas commencé en 2024.
La révolution : mot qui vous dérange ou réalité qui vous échappe?
Vous affirmez qu’il n’y a pas eu révolution parce qu’il n’y a pas eu rupture constitutionnelle. L’argument est juridique. Le moment est politique.
Une révolution n’est pas nécessairement un coup d’État. Elle peut être un déplacement du centre de gravité du pouvoir. Elle peut être la mise à nu d’une dette dissimulée. Elle peut être la fin d’un régime de rentes. Elle peut être une tentative de réécriture du contrat entre l’État et la société.
L’alternance a été régulière. Certes. Mais le mandat populaire portait sur une transformation. Que le terme vous paraisse excessif est défendable. Le réduire à un mirage pathologique est une facilité.
Et vous qui venez du PIT-Sénégal, vous savez que l’histoire n’avance pas seulement par effondrement brutal des constitutions, mais aussi par recomposition interne des rapports de force.
Le fauteuil et la psychologie de bazar
Vous glissez vers la psychologisation : « mégalomanie », « incapacité cognitive », « gourou », « surmenage ».
C’est une pente dangereuse. Elle transforme l’analyse politique en diagnostic de comptoir. On ne réfute pas un projet par une expertise improvisée en psychiatrie.
Dans une République, le Premier ministre est nommé par le Président. Tant que celui-ci lui maintient sa confiance, il n’y a ni usurpation ni coup d’État rampant. Il y a exercice des prérogatives constitutionnelles.
Si rivalité il y a, elle se tranche politiquement. Pas par insinuation.
Universités et sécurité : entre caricature et responsabilité
Vous assimilez toute réflexion sur la sécurisation des campus à l’installation de centurions dans les amphithéâtres. L’image est forte. Elle est aussi excessive.
La question est simple : comment protéger des étudiants lorsque la violence éclate ? Le débat porte sur la doctrine, la proportionnalité, le cadre juridique. Pas sur l’existence de l’État.
Refuser toute présence sécuritaire au nom d’une pureté universitaire absolue revient à poser une alternative irréelle : soit la liberté, soit l’autorité. Or une République mature cherche l’équilibre.
La dramatisation permanente
Votre texte installe un climat d’effondrement : descente aux enfers, honte nationale, menace d’assassinats, dérive fascisante.
Ce registre est puissant émotionnellement. Mais la parole d’un ancien dirigeant engage davantage que celle d’un polémiste ordinaire. Elle devrait élever le débat, non l’enflammer.
Le Sénégal traverse une phase de recomposition. Il n’est ni un État effondré ni une dictature installée.
Vous êtes libre de contester la ligne actuelle et d’en refuser le vocabulaire. Mais le pays ne gagne rien aux procès psychologiques ni aux analogies fascisantes. Opposez des faits, une alternative cohérente, un projet structuré : c’est là que se joue l’histoire.
Le Sénégal n’a pas besoin de fantômes. Il a besoin d’idées claires et d’un débat à la hauteur de son intelligence politique.