
Il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui inquiètent, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles risquent de rester suspendues au-dessus du réel. J’ai regardé une vidéo récente, que je vous recommande. Son diagnostic est rigoureux, ses principes exigeants. Mais elle m’a laissé sur ma faim.
Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays qui, pour la première fois depuis des décennies, a engagé, par les urnes, une rupture avec un ordre néocolonial, néolibéral, clientéliste, extraverti, et inefficace. D’un État qui, malgré l’étau de la dette et les contraintes du système mondial, tente de redéployer les bases de sa souveraineté.
Faut-il attendre que la révolution soit parfaite pour la reconnaître ? Ou faut-il savoir lire les signes fragiles, mais décisifs d’une transformation en cours ?
Premier argument : le diagnostic est juste, mais la temporalité est fausse
On nous dit : le Sénégal reste pris dans les rets d’un ordre néocolonial. La dette comme instrument de contrainte, la division internationale du travail, la dépendance monétaire, les ajustements structurels. Sur ce point, accord total. Rien à redire.
Mais là où le raisonnement se dérobe, c’est dans le traitement du présent. Reconnaître que le système est en crise ne suffit pas. Encore faut-il analyser comment il est contesté, par qui, et à quelles conditions.
Or, à force d’exiger une rupture totale, changement des rapports de production, transformation intégrale de l’État, refondation constitutionnelle, on finit par disqualifier ce qui existe déjà comme processus de rupture.
On voit bien les gestes : audit de la dette, renégociation des contrats extractifs, réaffirmation d’une autonomie stratégique, tentative de redéfinition des priorités économiques. Mais ces gestes, faute d’atteindre immédiatement le seuil d’une révolution accomplie, sont relégués au rang de simples amorces.
C’est une mauvaise lecture du temps politique. Une révolution n’est jamais donnée d’emblée. Elle se construit dans la contradiction, dans l’hésitation, dans le rapport de force. Elle avance à découvert, souvent sous contrainte, parfois à reculons. Mais elle avance.
Deuxième argument : le procès en incantation peut être retourné
On nous dit : il y a un décalage entre le discours révolutionnaire et certaines réalités du pouvoir. Un ministre qui parle de souveraineté alimentaire le matin et signe une autorisation d’importation de riz l’après-midi, cela existe. La critique est légitime.
Mais que produit une exigence de rupture absolue, détachée des conditions concrètes ? Je me souviens d’une discussion avec un militant qui me disait : « Tant qu’on n’aura pas nationalisé les mines et quitté la Zone franc, tout ça ne sera que du spectacle. » Sur le principe, il avait raison. Mais en attendant, que fait-on demain ? On laisse les hôpitaux vides de médicaments parce que la rupture n’est pas totale ?
L’exigence pure attend le basculement parfait qui n’arrive jamais. Elle invoque une révolution des rapports de production sans tenir compte de l’état réel des forces sociales : syndicats faibles et divisés, administration réticente, patronat aux aguets, institutions financières internationales qui voient d’un mauvais œil notre volonté de tracer notre propre chemin. L’ancienne coloniale à l’affut.
Le problème, c’est la définition de la révolution. La réduire à un changement des rapports de production, c’est classique, rigoureux, marxiste ultra-orthodoxe. Mais cette rigueur, à force de vouloir tout embrasser, finit par ne plus rien toucher. Elle devient une grille qui filtre le réel et ne retient que ce qui manque.
Comme Antonio Gramsci l’a montré dans ses Cahiers de prison, aucune révolution ne se réduit à un basculement des infrastructures économiques. Elle est d’abord une lutte pour l’hégémonie, une transformation des rapports de force dans la société civile, une conquête des appareils culturels et symboliques. La révolution ne commence pas dans l’économie. Elle s’y accomplit, mais elle naît dans le politique.
C’est à ce niveau que se joue aujourd’hui la question du panafricanisme. Non plus comme incantation mémorielle, mais comme méthode opératoire. Et sur ce terrain, le procès en incantation adressé au pouvoir pourrait bien s’appliquer à son critique : à force d’attendre la vraie révolution, on risque de ne pas voir celle qui est en train de se chercher, de tâtonner, de se heurter au réel, mais aussi d’avancer.
Troisième argument : le populisme est un écran
On nous dit : le phénomène actuel relève du populisme potentiel.
Cette catégorie est commode. Appliquée au Sénégal, elle fonctionne comme un écran. Car ce qui est en jeu dépasse le populisme. Il s’agit de la formation d’un bloc populaire hétérogène, né de l’épuisement des médiations traditionnelles, porté par une exigence de souveraineté et de justice sociale.
Dans cette architecture complexe, Ousmane Sonko est la boussole, le capitaine dans la tempête. Il incarne une ligne politique claire, souveraineté, justice sociale, refondation républicaine, et une capacité rare à articuler les contradictions sans les dissoudre.
Réduire ce processus à un « populisme », c’est passer à côté de sa dimension historique. Les critiques qui dénoncent cette configuration restent prisonniers d’une vision binaire où unité rime avec uniformité. Or, la révolution sénégalaise exige de distinguer l’essentiel de l’accessoire, les contradictions principales des contradictions secondaires. L’enjeu central n’est pas un désaccord tactique entre courants de la rupture, mais l’affrontement entre deux projets antagonistes : un Sénégal soumis aux diktats extérieurs, et un Sénégal souverain.
Une révolution ne s’accomplit pas avec des purs et des dogmatiques, mais avec des femmes et des hommes qui acceptent de mettre en commun leurs forces pour répondre aux besoins urgents de justice et de dignité.
Alors oui, ce bloc est hétérogène. Mais c’est cette hétérogénéité qui le rend majoritaire. Si c’est cela, le populisme, le mot ne veut plus rien dire.
Habiter le moment, ne pas le juger d’en haut
Au fond, la divergence est là. D’un côté, une position de surplomb critique. On mesure le présent à l’aune d’un idéal révolutionnaire. On attend des signes nets, des ruptures franches, des transformations visibles.
Je le comprends. J’ai moi-même longtemps attendu la rupture parfaite, celle qui ne trahit rien, celle dont on sortirait la tête haute sans avoir à pactiser avec le réel. Mais cette attente, à force d’être exigeante, finit par devenir une forme d’absence.
Car le moment sénégalais exige autre chose. Non pas un jugement extérieur, mais une implication dans le processus. Cela veut dire accepter de mettre la main à la pâte. Accepter que les avancées soient parfois minuscules, que les reculs soient réels, que les promesses non tenues cohabitent avec les victoires silencieuses.
Ce qui est en jeu n’est pas une révolution achevée. C’est une lutte pour consolider un processus largement entamé. Il ne s’agit pas de suspendre la critique. Il s’agit de la déplacer. Non pas contre le processus, mais dans le processus. Non pas depuis la tribune, mais depuis le terrain.
La critique a le mérite de rappeler une exigence : la révolution ne se décrète pas, elle se prouve. Mais elle pèche par excès de pureté. En Afrique de l’Ouest, dans les conditions historiques actuelles, la transformation ne prendra jamais la forme d’un basculement instantané. Elle sera longue, conflictuelle, incomplète, avançant sous contrainte dans un monde hostile.
La question n’est donc pas de savoir si la révolution est déjà là, mais si nous sommes capables de la faire advenir à partir de ce qui existe. Ce n’est pas l’absence de révolution qui caractérise notre moment. C’est notre difficulté à reconnaître les formes nouvelles qu’elle est en train de prendre.









