
Il existe, dans la vie des mouvements politiques, des périodes plus dangereuses que la répression. La répression désigne l’adversaire, resserre les rangs et rend les choix plus simples. Les périodes de transition sont autrement redoutables. Elles brouillent les frontières, transforment les institutions en habitudes, les responsabilités en carrières et peuvent progressivement faire d’un mouvement de transformation un parti comme les autres. PASTEF-LES PATRIOTES entre probablement dans l’une de ces périodes.
Entre 2021 et 2024, la question était relativement claire. Il fallait résister à la répression, défendre les libertés publiques, empêcher l’élimination politique d’Ousmane Sonko, construire une alternative et conquérir démocratiquement le pouvoir. Des dizaines de morts, des milliers d’arrestations, la dissolution du parti, l’emprisonnement de ses dirigeants et la fermeture de l’espace politique avaient donné à cette lutte une dimension qui dépassait largement le destin d’une organisation.
Aujourd’hui, la situation est différente. PASTEF est sorti du gouvernement. La rupture politique avec le président Bassirou Diomaye Faye est consommée et celui-ci a choisi de construire sa propre organisation politique en agrégeant autour de lui des forces dont certaines appartiennent précisément au système politique que PASTEF s’était donné pour mission de combattre. Dans le même temps, PASTEF conserve une puissance considérable : son implantation populaire, ses militants, son groupe parlementaire et une majorité à l’Assemblée nationale.
Cette situation pose une question qui dépasse les personnes : comment maintenir l’esprit révolutionnaire lorsque les conditions de la lutte ont changé ?
Le Congrès : penser la nouvelle séquence
Le premier Congrès ordinaire de PASTEF, tenu le 6 juin 2026, intervient quinze jours après la sortie du parti du gouvernement. PASTEF doit alors penser une situation inédite : demeurer une force politique centrale, disposer d’une majorité parlementaire considérable, tout en retrouvant son autonomie à l’égard de l’exécutif.
Les textes adoptés à Diamniadio prennent ainsi une portée particulière. Organiser la souveraineté n’est pas présenté comme un programme électoral, mais comme une « orientation stratégique et une ligne politique ». Il met en garde contre les risques de « dilution », de « fragmentation » et de « normalisation » qui peuvent accompagner l’exercice du pouvoir et insiste sur la nécessité d’une ligne claire et de forces populaires organisées.
La Résolution générale prolonge cette réflexion. Elle demande à PASTEF de préserver son « autonomie stratégique », sa cohésion idéologique et sa fidélité aux luttes de 2021 à 2024. Surtout, elle lui assigne une tâche essentielle : « organiser le bloc populaire de la souveraineté ».
Ce bloc populaire ne saurait être la simple addition des adhérents ou des électeurs. Il doit réunir durablement les forces sociales susceptibles de porter la transformation : travailleurs, paysans, artisans, acteurs de l’économie populaire, jeunesse, femmes, intellectuels, cadres, entrepreneurs nationaux et diaspora. PASTEF ne préservera donc son caractère révolutionnaire ni par la seule fidélité à son histoire ni par la répétition du mot « rupture », mais en transformant l’énergie populaire accumulée depuis plusieurs années en conscience, organisation et capacité d’action collective.
C’est à cette aune qu’il faut également comprendre la campagne de vente des cartes : non comme une simple opération d’adhésion, mais comme l’un des premiers instruments de construction de ce bloc populaire.
Le peuple comme assurance vie
L’expérience de 2021-2024 devrait avoir enseigné quelque chose d’essentiel : la principale force de PASTEF n’a jamais résidé dans les institutions. Lorsqu’Ousmane Sonko fut poursuivi, emprisonné et politiquement empêché, lorsque PASTEF fut dissous, lorsque ses militants furent arrêtés, le mouvement aurait pu disparaître. Il a survécu parce qu’une partie importante de la société sénégalaise avait fini par considérer que ce qui se jouait dépassait le sort d’un homme ou d’un parti.
Voilà pourquoi le peuple souverain demeure l’assurance vie politique de PASTEF.
La formule ne doit cependant pas être comprise comme une invocation romantique du peuple. Le peuple ne reste pas indéfiniment mobilisé parce qu’on l’appelle peuple. Une mobilisation historique peut s’épuiser. L’enthousiasme électoral peut devenir attente, puis impatience, puis indifférence. Une force populaire qui n’est ni organisée, ni formée, ni régulièrement associée au combat politique finit par redevenir une addition d’individus.
La campagne actuelle de vente des cartes prend ainsi une signification beaucoup plus importante que son apparence administrative. Une carte n’est révolutionnaire ni par sa couleur ni par le nombre d’exemplaires vendus. Mais une campagne d’adhésion peut devenir un formidable moment politique si elle sert à retourner vers les quartiers, les villages, les lieux de travail, les universités et la diaspora ; si elle permet d’écouter autant que de convaincre ; si chaque adhésion devient le commencement d’une participation plutôt que l’aboutissement d’une opération comptable.
Vendre des cartes doit servir à construire une organisation. Construire une organisation doit servir à constituer le bloc populaire. Et constituer le bloc populaire doit servir à transformer la société. C’est cette chaîne qu’il ne faut jamais rompre.
Éviter le piège du mimétisme historique : à situation nouvelle, méthodes nouvelles
La nouvelle configuration politique impose également de regarder lucidement le rapport des forces.
Autour du Président Diomaye Faye peuvent désormais converger des forces politiques qui ont été adversaires de PASTEF et du Président Ousmane Sonko durant les années précédentes. Il serait imprudent d’en conclure mécaniquement qu’une nouvelle répression comparable à celle de 2021-2024 est inévitable. Les circonstances institutionnelles et politiques ont changé.
Mais il serait tout aussi imprudent d’oublier l’histoire récente. Les intérêts sociaux, économiques et politiques contrariés par le projet de rupture n’ont pas disparu avec l’élection de mars 2024. Les réseaux de pouvoir ne s’évaporent pas lorsqu’ils perdent une élection. Ils se recomposent. Des adversaires d’hier peuvent trouver de nouveaux espaces d’alliance et les vieilles méthodes de délégitimation peuvent réapparaître sous de nouvelles formes.
La meilleure protection de PASTEF ne réside donc pas dans l’attente d’un affrontement ni dans une logique obsidionale. Elle réside dans l’organisation démocratique permanente de sa base sociale.
Un parti enraciné dans chaque commune, capable de mobiliser démocratiquement des centaines de milliers de citoyens, disposant de cadres formés et d’une doctrine comprise par ses militants est infiniment plus difficile à isoler qu’une organisation concentrée autour de quelques dirigeants. C’est ici que la notion de bloc populaire cesse d’être théorique. Elle devient une stratégie de résistance démocratique autant qu’une stratégie de transformation.
« Sans théorie révolutionnaire… »
Mais la mobilisation seule ne suffit pas. Lénine écrivait en 1902, dans Que faire ? : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Il mettait alors en garde contre une action politique qui, absorbée par les nécessités immédiates de la lutte, finirait par se détacher du travail théorique. Plus d’un siècle plus tard et dans un contexte évidemment différent, l’avertissement conserve sa force : un mouvement de transformation ne peut durablement vivre de mobilisation seule.
Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement la Russie de 1902 au Sénégal de 2026. Ce serait précisément trahir ce que la méthode marxiste peut avoir de fécond : partir des conditions historiques concrètes. Mais l’intuition demeure puissante. Un parti peut disposer de millions d’électeurs, multiplier les mobilisations et remporter les élections tout en perdant progressivement le sens de son projet. Il peut même finir par penser avec les catégories de ceux qu’il prétendait remplacer.
C’est pourquoi l’un des textes adoptés au Congrès, Décoloniser les imaginaires pour transformer la société, est peut-être l’un des plus importants pour la période qui commence. La bataille politique est aussi une bataille des représentations, des concepts et des imaginaires. Un projet de souveraineté ne peut durablement vivre avec des militants auxquels on demande seulement de voter, de cotiser et de se mobiliser.
Il faut donc former. Former à l’économie politique. Former à l’histoire du Sénégal et des luttes africaines. Former aux institutions. Former aux finances publiques. Former aux enjeux monétaires. Former aux rapports entre État, classes sociales et capital. Former aux nouvelles dépendances numériques et technologiques. Former aussi à la contradiction, au débat et à la critique. Le militantisme doit produire des citoyens politiquement armés.
La majorité parlementaire comme instrument de transformation
Il existe cependant une différence fondamentale entre une organisation révolutionnaire classique et PASTEF aujourd’hui : PASTEF-LES PATRIOTES détient une majorité parlementaire considérable. Il serait paradoxal d’appeler le peuple à maintenir la flamme de la rupture pendant que l’Assemblée nationale se contenterait d’administrer l’ordre juridique existant. La mobilisation populaire et l’action institutionnelle doivent avancer ensemble.
Le groupe parlementaire PASTEF dispose de la capacité politique d’ouvrir de grands chantiers de réforme. Il doit donc devenir l’un des lieux où la rupture se matérialise. Réforme de la justice, renforcement des libertés publiques, transparence de l’État, contrôle démocratique de l’action gouvernementale, accès aux documents publics, gouvernance des ressources naturelles, réforme électorale, lutte contre la patrimonialisation de l’État : les domaines ne manquent pas.
Toutes les transformations ne dépendent évidemment pas du Parlement et toutes les propositions ne peuvent ignorer les contraintes constitutionnelles ou budgétaires. Mais une majorité n’est pas seulement faite pour voter les textes que lui transmet l’exécutif. Elle peut produire de l’initiative politique. C’est même devenu essentiel depuis la sortie de PASTEF du gouvernement.
La situation nouvelle peut permettre de redonner au Parlement une fonction qu’il a trop rarement exercée dans l’histoire sénégalaise : celle d’un véritable centre de délibération, de contrôle et d’impulsion démocratiques.
La rue et l’Assemblée ne sont pas deux stratégies concurrentes. Dans une démocratie, la mobilisation populaire donne une force sociale à la réforme ; la réforme parlementaire donne une traduction institutionnelle à la mobilisation populaire.
PASTEF n’a donc à choisir ni la nostalgie de l’opposition ni la normalisation institutionnelle. Le défi de cette nouvelle séquence est de faire vivre ce que le Congrès du 6 juin a appelé le « bloc populaire de la souveraineté » : un peuple organisé et conscient, un parti enraciné et une majorité parlementaire qui transforme cette force populaire en réformes. C’est à cette condition que la flamme révolutionnaire continuera de brûler.









