Ce que le Conseil constitutionnel doit aussi à la République

Le Conseil constitutionnel peut-il rappeler avec fermeté les limites de sa compétence sans s’interroger avec la même exigence sur les obligations que la loi met à sa charge ? La question mérite d’être posée.

À la suite des débats suscités par une éventuelle consultation du Conseil constitutionnel sur le couplage des élections législatives et locales, le président de Justice sans frontières, El Amath Thiam, a rappelé que la haute juridiction ne peut agir que dans le cadre des compétences que lui attribuent la Constitution et la loi. L’argument est juridiquement irréprochable. Dans un État de droit, aucune institution ne peut s’arroger des pouvoirs que les textes ne lui confèrent pas.

Mais cette même logique appelle une interrogation symétrique. Si le Conseil constitutionnel est tenu de respecter scrupuleusement les limites de ses compétences, n’est-il pas tout aussi tenu d’exécuter avec la même rigueur les obligations que le législateur lui impose ?

Car le Conseil constitutionnel n’est pas seulement le juge de la régularité des élections. Il est aussi le gardien de leur transparence.

Une obligation inscrite dans le Code électoral

Le Code électoral est explicite. Pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives, l’article LO.194 prévoit que les résultats définitifs soient publiés bureau de vote par bureau de vote, au « Journal officiel ainsi que sur internet ou par tout autre moyen de communication ».

Le choix du législateur est loin d’être anodin. La publication détaillée des résultats n’est pas une simple formalité administrative venant clôturer le processus électoral. Elle constitue l’un des prolongements de la sincérité du scrutin. Elle permet aux partis politiques, aux journalistes, aux chercheurs et à chaque citoyen de vérifier les chiffres, de conduire leurs propres analyses et d’exercer un contrôle indépendant sur les résultats proclamés.

Une démocratie moderne ne demande pas aux citoyens de croire les institutions sur parole. Elle leur donne les moyens de vérifier. Cette exigence n’a rien d’exceptionnel. Elle correspond aujourd’hui à un standard démocratique largement partagé. Du Ghana, du Cap-Vert et de l’Afrique du Sud à de nombreuses démocraties européennes comme la France, le Portugal ou l’Espagne, les résultats électoraux détaillés sont rendus publics et librement consultables. La publicité des données n’y est pas considérée comme une faveur accordée aux citoyens, mais comme une composante essentielle de la confiance dans le processus électoral.

La transparence ne s’arrête pas à la proclamation

Or c’est précisément sur ce point que les interrogations apparaissent. Depuis plusieurs scrutins nationaux, il est particulièrement difficile pour un citoyen, un chercheur ou un journaliste d’accéder aux résultats définitifs détaillés bureau de vote par bureau de vote, alors même que cette publication est prévue par le Code électoral.

Cette difficulté n’est pas une simple impression. Des rapports d’évaluation du processus électoral et des missions d’observation ont recommandé à plusieurs reprises une publication plus complète, plus rapide et plus accessible des résultats détaillés afin de renforcer la transparence du processus électoral.

Il ne s’agit pas ici de mettre en doute la sincérité des résultats proclamés par le Conseil constitutionnel. Il s’agit de constater que les données permettant d’en effectuer une vérification indépendante ne sont pas aisément accessibles dans les conditions qu’appelle une démocratie contemporaine.

La nuance est essentielle. La confiance dans une élection repose certes sur l’intégrité des institutions, mais aussi sur la possibilité donnée à chacun d’en contrôler le travail.

Un recul paradoxal

Le plus surprenant est que cette situation ne paraît pas inéluctable. Les scrutins de 2012 avaient montré qu’une plus grande transparence était possible. Les résultats détaillés circulaient beaucoup plus largement entre l’administration électorale, les partis politiques, les observateurs nationaux et internationaux ainsi que les chercheurs. De nombreuses analyses universitaires et expertises indépendantes avaient ainsi pu être réalisées à partir de données beaucoup plus accessibles.

Aujourd’hui, alors que les technologies numériques permettent de diffuser instantanément des dizaines de milliers de lignes de données, l’accès aux résultats détaillés semble paradoxalement plus difficile.

Une institution qui doit être exemplaire

Le Conseil constitutionnel rappelle régulièrement qu’il est une juridiction d’attribution. Son rôle est défini par la Constitution et par la loi. Il ne peut agir au-delà de ce que les textes lui permettent.

Personne ne saurait contester ce principe. Mais cette même fidélité à la loi devrait conduire la haute juridiction à observer avec une égale rigueur les prescriptions que le législateur lui adresse. Une institution qui veille au respect du droit doit également être exemplaire dans l’exécution des obligations que ce même droit met à sa charge.

L’autorité du Conseil constitutionnel ne découle pas seulement de la force juridique de ses décisions. Elle repose également sur l’exemplarité de son fonctionnement et sur la transparence avec laquelle il exerce sa mission.

Les données électorales appartiennent à la Nation

Au-delà de la seule question juridique, c’est la qualité même de notre démocratie qui est en jeu. Les résultats bureau de vote par bureau de vote ne sont pas utiles aux seuls candidats malheureux ou aux formations politiques. Ils constituent une matière première indispensable à la connaissance de la vie démocratique.

Comment analyser l’évolution du vote des jeunes, des villes ou des campagnes ? Comment mesurer les effets d’une réforme électorale ? Comment étudier l’abstention, la participation, les recompositions territoriales du vote ou les transformations sociologiques de l’électorat sans disposer des données désagrégées ?

Les chercheurs en science politique, les statisticiens, les historiens, les journalistes, les organisations de la société civile et les partis politiques ont tous besoin de ces informations. Elles permettent d’éclairer le débat public, d’améliorer les politiques publiques et de renforcer la confiance dans les institutions.

Ces données ne sont pas la propriété du Conseil constitutionnel. Elles constituent un patrimoine démocratique appartenant à la Nation.

Il appartient désormais au législateur d’agir

Cette affaire révèle une lacune du Code électoral. S’il impose la publication des résultats détaillés, il n’en fixe ni le délai ni le format. Il appartient désormais à l’Assemblée nationale de légiférer afin d’imposer la publication des résultats définitifs, bureau de vote par bureau de vote, dans un délai de quarante-huit ou soixante-douze heures, sous un format numérique ouvert et librement exploitable. La loi pourrait également prévoir la mise à disposition progressive des résultats détaillés des scrutins antérieurs conservés dans les archives, sans remettre en cause des élections définitivement jugées, mais afin de garantir aux chercheurs, aux citoyens et aux partis politiques l’accès à des données publiques essentielles. Une démocratie ne devrait jamais perdre la mémoire de ses élections. C’est aussi cela que le Conseil constitutionnel doit à la République.

Ce n’est pas le Raw Gàddu qui a fait gagner PASTEF

Depuis les législatives anticipées du 17 novembre 2024, un même discours revient : la majorité de 130 députés obtenue par PASTEF ne serait pas le produit d’une adhésion populaire, mais l’effet d’un mode de scrutin trop favorable au vainqueur. Autrement dit, ce ne serait pas le peuple qui aurait donné cette majorité, mais le code électoral.

L’argument est séduisant, car il déplace le débat du terrain politique vers celui des mathématiques électorales et évite de s’interroger sur les causes de l’effondrement de l’opposition. Pourtant, les chiffres comme les mécanismes du scrutin le démentent.

Qu’une réforme du système électoral soit discutée est parfaitement légitime. Mais utiliser ce débat pour présenter la victoire de PASTEF comme une simple illusion statistique relève davantage du déni politique que de l’analyse institutionnelle.

Une majorité que les électeurs ont donnée avant que le mode de scrutin ne l’amplifie

La première erreur consiste à confondre une majorité populaire avec son amplification en sièges.

Le 17 novembre 2024, PASTEF a obtenu 1 991 770 voix, soit 54,97 % des 3 623 633 suffrages exprimés, dans une élection où 41 listes et coalitions étaient en compétition. Cette majorité absolue permet de tester l’argument selon lequel la majorité parlementaire serait une simple fabrication du mode de scrutin.

Même avec une proportionnelle nationale intégrale, le système le plus favorable aux minorités, PASTEF aurait obtenu 90 à 91 sièges sur 165, alors que la majorité absolue est fixée à 83. Le parti aurait donc disposé, dans tous les cas, d’une majorité suffisante pour gouverner.

Le Raw Gàddu a amplifié cette victoire ; il ne l’a pas créée. La majorité est née dans les urnes avant d’être traduite en sièges. Confondre les règles de conversion des voix avec la volonté des électeurs, c’est inverser la cause et la conséquence.

La proportionnelle départementale produirait exactement l’effet inverse de celui recherché

Les critiques du système actuel proposent de supprimer la prime majoritaire au profit d’une proportionnelle départementale. L’idée paraît séduisante, mais elle se heurte à une règle bien connue de l’ingénierie électorale : la proportionnelle ne corrige réellement les écarts que lorsqu’un nombre suffisant de sièges est à répartir. Dans les circonscriptions qui n’élisent qu’un, deux ou trois députés, elle favorise mécaniquement la liste arrivée en tête.

C’est précisément le cas du Sénégal. La plupart des 46 départements, comme les 8 circonscriptions de la diaspora qui élisent 15 députés, ne disposent que d’un à trois sièges. Au total, 54 circonscriptions élisent 112 députés, un découpage qui réduit fortement l’effet correcteur de la proportionnelle.

Or, en novembre 2024, PASTEF est arrivé en tête dans 42 des 46 départements et dans la quasi-totalité des circonscriptions de la diaspora. Dans ces conditions, une proportionnelle départementale lui aurait probablement attribué 112 à 120 sièges. La dispersion des voix entre Takku Wallu, Jàmm ak Njariñ, Sàmm Sa Kàddu et les autres listes aurait continué de favoriser PASTEF dans la plupart des petites circonscriptions.

Autrement dit, la réforme proposée aurait très probablement produit l’effet inverse de celui recherché.

Les véritables victimes auraient été les petites formations politiques

Une autre conséquence est rarement évoquée. Les petites listes qui ont obtenu un député en 2024 (Farlu, Les Nationalistes ou Sénégaal Kese…) ne le doivent qu’au quotient national. Dans une proportionnelle limitée aux départements et aux circonscriptions de la diaspora, où il aurait souvent fallu recueillir 20 à 35 % des voix pour obtenir un siège, aucune n’aurait été représentée.

Présentée comme un moyen de renforcer le pluralisme, cette réforme aurait donc probablement produit l’effet inverse en concentrant davantage les sièges entre deux ou trois grandes forces politiques.

Le débat sur une réforme du système électoral est parfaitement légitime. Mais prétendre que la majorité parlementaire de PASTEF serait le simple produit d’une mécanique électorale revient à oublier une évidence démocratique : les modes de scrutin répartissent les sièges ; ce sont les citoyens qui fabriquent les majorités.

Le faux procès fait à la souveraineté économique

Au lendemain de la création de KIIRAAY, le nouveau parti du Président Bassirou Diomaye Faye, le ministre Abdourahmane Diouf était l’invité de l’émission « En Vérité » de la RTS. L’entretien aurait pu n’être qu’un exercice classique de communication gouvernementale. Il mérite pourtant davantage d’attention.

Au fil de ses réponses, le ministre a esquissé une vision du développement : rassurer les investisseurs, dénoncer le « souverainisme populiste » et privilégier des renégociations discrètes des contrats. Ces propos dépassent le simple commentaire politique. Ils révèlent une certaine conception de l’économie et du rôle de l’État.

Ces déclarations renvoient en réalité à une question plus fondamentale : quelle place accorder à la souveraineté économique ? Deux visions s’y opposent. L’une fait de la confiance des marchés le moteur du développement. L’autre considère qu’aucune transformation durable n’est possible sans un État stratège, maître de ses choix et de ses ressources. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre le débat actuel.

Un vieux débat africain

Le débat n’est pas nouveau. Depuis les indépendances, les pays africains oscillent entre deux conceptions du développement.

La première, dominante dans les années 1980 et 1990 sous l’influence des programmes d’ajustement structurel, faisait de l’ouverture des marchés, de la libéralisation et de la confiance des investisseurs les principaux moteurs de la croissance. Le rôle de l’État devait être limité, les entreprises publiques privatisées et les politiques industrielles reléguées au second plan.

La seconde part d’un constat inverse. De la Corée du Sud à la Chine, en passant par la Norvège et le Botswana, les pays qui ont réussi leur transformation économique ne se sont pas développés en laissant les marchés définir leurs priorités. Ils ont construit des États stratèges capables d’orienter l’investissement, de protéger des secteurs jugés essentiels, de maîtriser leurs ressources naturelles et d’utiliser l’ouverture internationale au service d’un projet national.

Le Sénégal n’échappe pas à cette interrogation. Au fond, le débat actuel ne porte pas seulement sur le ton des discours ou la manière de renégocier les contrats. Il oppose deux conceptions du développement : l’une considère que la souveraineté doit s’effacer devant l’attractivité, l’autre que l’attractivité est d’autant plus solide qu’elle s’appuie sur une stratégie nationale clairement assumée.

Quand les mots changent de camp

Pendant longtemps, la souveraineté économique a constitué une revendication largement partagée dans les pays du Sud. Elle ne signifiait ni le repli sur soi ni le refus des investissements étrangers. Elle exprimait une idée simple : une nation doit pouvoir définir elle-même les conditions dans lesquelles ses ressources naturelles, sa politique industrielle, sa fiscalité ou ses partenariats internationaux concourent à son développement.

Or un glissement sémantique semble aujourd’hui s’opérer. Le souverainisme est parfois présenté comme un discours susceptible d’inquiéter les investisseurs ou de fragiliser la crédibilité internationale du pays. Ce déplacement est loin d’être anodin. Il ne traduit pas seulement une évolution du vocabulaire ; il révèle une autre manière de penser les rapports entre l’État, les marchés et le développement.

Le camp présidentiel face à l’économie politique de la souveraineté

L’enjeu ne porte pas sur la nécessité d’attirer les investissements. Aucun pays ne peut financer durablement sa transformation sans mobiliser des capitaux, nationaux comme étrangers. La question est ailleurs : qui fixe les règles du jeu ?

À suivre le raisonnement développé par le ministre Diouf, l’État doit avant tout rassurer les investisseurs, garantir la continuité des engagements et éviter toute parole susceptible de créer de l’incertitude. La confiance des investisseurs devient ainsi le point de départ de la stratégie économique.

Une seconde conception procède d’un raisonnement inverse. La confiance des investisseurs n’est pas le point de départ de la stratégie économique ; elle en est la conséquence. L’État définit d’abord un projet national, fixe les règles applicables à l’exploitation de ses ressources, oriente les investissements vers ses priorités et garantit un cadre juridique stable. C’est dans cet esprit que s’inscrivait l’action du gouvernement dirigé par Ousmane Sonko : la souveraineté économique n’y était pas pensée comme un frein à l’investissement, mais comme le cadre dans lequel celui-ci devait contribuer à la transformation productive, à l’industrialisation et à la création de valeur sur le territoire.

C’est cette seconde approche qui a guidé la trajectoire de nombreux pays aujourd’hui cités comme des modèles de réussite. Aucun d’entre eux n’a renoncé à sa souveraineté économique pour attirer les capitaux. Ils ont au contraire utilisé cette souveraineté pour orienter les investissements vers leur stratégie d’industrialisation.

Ce qui attire réellement les investisseurs

On entend souvent dire que les marchés fuient les États qui affirment leur souveraineté. Les faits racontent une histoire plus nuancée.

Les investisseurs recherchent d’abord des institutions prévisibles, une justice fiable, des infrastructures de qualité, une main-d’œuvre compétente, des perspectives de croissance et un environnement juridique stable. Ils investissent dans des pays qui savent où ils vont.

La Norvège n’a pas découvert du pétrole pour en abandonner la maîtrise aux compagnies étrangères. Elle a créé une entreprise publique, imposé une fiscalité exigeante et constitué un fonds souverain aujourd’hui parmi les plus puissants du monde. Le Botswana a renégocié à plusieurs reprises ses accords avec De Beers afin d’accroître la part de la richesse captée par l’État et de développer localement la filière du diamant. L’Indonésie a interdit, en 2014, l’exportation de plusieurs minerais bruts pour obliger leur transformation sur son territoire. Le Chili a fait du cuivre le levier de son développement grâce au rôle stratégique de l’entreprise publique Codelco. Aucun de ces pays n’a été marginalisé pour avoir exercé sa souveraineté. Au contraire, tous ont démontré qu’il est possible de défendre l’intérêt national tout en restant attractif pour les investisseurs.

La véritable menace pour l’investissement n’est pas la souveraineté. C’est l’arbitraire.

La souveraineté n’est pas une émotion

Réduire la souveraineté économique à une posture émotionnelle ou à un slogan « populiste » est une erreur d’analyse. La souveraineté n’est pas un refus du monde. Elle est la capacité d’un peuple à définir les finalités de son insertion dans l’économie mondiale.

Le débat ne porte donc pas sur l’ouverture ou la fermeture de l’économie. Il porte sur la hiérarchie des priorités. Les marchés doivent-ils fixer les objectifs du développement national, ou intervenir comme des instruments au service d’un projet défini démocratiquement ? C’est cette ligne de partage qui structure aujourd’hui le débat. 

C’est précisément le choix qu’a formalisé PASTEF dans sa doctrine économique. Le parti y défend une souveraineté fondée sur le développement des capacités productives, financières et technologiques, ainsi qu’un État stratège chargé d’orienter l’investissement, de soutenir l’industrialisation et de mettre la stabilité macroéconomique au service de la production et de l’emploi.

Le mérite de cette doctrine est de refuser un faux choix : celui qui opposerait souveraineté et crédibilité. Les pays qui réussissent ne renoncent pas à leur souveraineté pour attirer les investisseurs ; ils s’appuient sur elle pour bâtir un projet national clair, capable d’inspirer durablement confiance.

Anatomie d’une Loi de finances rectificative introuvable

Pendant que les ministres multiplient les concertations, installent des commissions, réunissent leurs prédécesseurs et enchaînent les cérémonies officielles, un texte autrement plus décisif reste introuvable : le projet de loi de finances rectificative (LFR) pour 2026. Le 17 juin, le Conseil des ministres annonçait pourtant son adoption. Plus d’un mois plus tard, il n’a toujours pas été déposé devant l’Assemblée nationale et aucun membre du gouvernement n’a jugé utile d’expliquer aux citoyens les raisons de cette absence.

Cette situation dépasse largement un simple retard administratif. Elle révèle une manière de gouverner où l’on préfère différer les décisions plutôt que de les assumer publiquement.

Gouverner sans budget assumé

Une LFR n’est jamais un document technique parmi d’autres. Elle constitue le moment où un gouvernement reconnaît que les hypothèses retenues quelques mois plus tôt ne correspondent plus à la réalité économique. Elle oblige à dire quelles recettes ne seront finalement pas encaissées, quelles dépenses devront être réduites, quels investissements seront reportés et quelles priorités devront être revues.

Or les informations rendues publiques indiquent que cette LFR devait intégrer une moins-value de recettes de plus de 321,6 milliards de francs CFA. Un tel écart ne constitue pas un simple ajustement comptable. Il modifie profondément l’équilibre du budget de l’État et appelle nécessairement un débat devant la représentation nationale.

Pourtant, ce débat n’a toujours pas lieu. Le gouvernement continue donc de gérer le pays sur la base d’une loi de finances dont il a lui-même reconnu qu’elle ne correspondait plus à la réalité. Les arbitrages budgétaires continuent vraisemblablement d’être rendus, les dépenses sont exécutées et les administrations fonctionnent, mais tout se passe comme si les décisions les plus sensibles étaient désormais prises à huis clos.

Une telle pratique présente un avantage politique évident. Elle permet d’éviter d’assumer publiquement les choix les plus impopulaires. Elle permet également de réduire les dépenses sans avoir à expliquer clairement qui supportera l’effort et pourquoi. Mais ce confort politique a un prix démocratique considérable. Le budget de l’État n’appartient pas au gouvernement ; il appartient à la Nation. C’est précisément pour cette raison que la Constitution confie au Parlement le pouvoir de le voter et d’en autoriser les modifications.

Une présidence qui paraît privilégier la temporisation

Lorsqu’un texte aussi stratégique n’est toujours pas transmis à l’Assemblée nationale plusieurs semaines après son adoption en Conseil des ministres, c’est qu’une décision politique a été prise d’en différer l’examen, quelles qu’en soient les raisons.

C’est précisément cette décision qui interroge. Depuis plusieurs mois, le Président et le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô donnent le sentiment de privilégier l’inertie à l’initiative. Les sujets les plus sensibles sont systématiquement renvoyés à plus tard, comme si le coût politique d’une décision apparait plus élevé que celui de l’inaction.

Or le temps politique ne suspend jamais le temps économique. Entreprises, fournisseurs de l’État, collectivités territoriales et investisseurs attendent tous des orientations budgétaires claires. En persistant dans le silence, l’Exécutif ne crée pas de stabilité ; il entretient l’incertitude.

Différer n’est pas gouverner

Depuis le 17 juin, le Président de la République et le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô donnent le sentiment de préférer la temporisation à la confrontation démocratique. Eux qui invoquent si souvent le républicanisme oublient qu’il ne se proclame pas ; il se pratique. Le Parlement n’est pas une institution que l’on saisit lorsque les circonstances sont favorables, mais le lieu où l’Exécutif rend compte de sa politique budgétaire.

Le contraste est d’autant plus frappant que le Sénégal a récemment connu une autre manière d’exercer le pouvoir. Qu’on partage ou non ses choix, le Président Ousmane Sonko a toujours donné l’image d’un dirigeant prêt à assumer publiquement des décisions difficiles et leur coût politique. À l’inverse, le tandem aujourd’hui au pouvoir donne le sentiment que, face aux arbitrages les plus délicats, l’attente est devenue une méthode de gouvernement.

Quand les chiffres brisent le récit : le coût réel des années Macky Sall

Cet après-midi, Macky Sall retrouvera le sol sénégalais après deux années passées au Maroc. Les commentaires porteront sur son retour, ses ambitions politiques et les équilibres qu’il pourrait modifier. Pourtant, l’événement le plus important de cette séquence est peut-être ailleurs.

Quelques jours avant son arrivée, le ministère des Finances a publié un document qui, à première vue, ne semblait être qu’un simple bulletin statistique sur la dette publique. Mais il arrive que quelques colonnes de chiffres bouleversent davantage la lecture d’une période historique que les discours les plus virulents.

Pendant douze ans, les opposants ont dénoncé le recours massif à l’endettement. Le pouvoir leur répondait que cette dette était maîtrisée, qu’elle finançait des investissements productifs et qu’elle constituait le prix nécessaire de l’émergence. Chacun débattait à partir des statistiques officielles publiées par l’État.

Aujourd’hui, le contexte a changé. À la suite des audits engagés après l’alternance, les finances publiques ont fait l’objet d’un travail de réconciliation associant les services de l’État, la Cour des comptes et le cabinet international Forvis Mazars. Les nouvelles séries statistiques qui en sont issues diffèrent sensiblement de celles qui servaient jusque-là de référence. Dès lors, le débat ne porte plus seulement sur les critiques formulées hier par l’opposition ; il porte sur les conclusions d’un processus d’audit institutionnel qui conduit l’État à réévaluer ses propres comptes

Le retour d’un homme, l’effondrement d’un récit

Le document publié le 13 juillet 2026 ne prétend pas que les infrastructures construites sous Macky Sall n’existent pas. Il oblige en revanche à poser une question autrement plus fondamentale : les Sénégalais connaissaient-ils réellement le coût financier du modèle économique qui leur était présenté comme la voie de l’émergence ?

Car le Plan Sénégal Émergent n’était pas seulement un programme économique. Il était devenu un récit politique. Le TER, le BRT, les autoroutes, les infrastructures portuaires et énergétiques étaient présentés comme les preuves d’un pays qui rattrapait enfin son retard, tandis que la stabilité des finances publiques était censée démontrer que cette transformation s’opérait sans compromettre l’avenir.

Au fil des années, cette alliance entre grands travaux et discipline budgétaire est devenue le principal argument de légitimation du régime. Les critiques sur l’endettement étaient renvoyées à une opposition accusée de ne pas comprendre les exigences du développement.

C’est précisément ce récit que les nouveaux chiffres viennent aujourd’hui ébranler. Ils ne montrent pas seulement une dette plus élevée ; ils révèlent que la photographie des finances publiques sur laquelle reposait une grande partie du débat national n’était pas celle que l’administration considère désormais comme la plus fidèle à la réalité.

L’histoire est souvent plus exigeante que les contemporains. Les gouvernants pensent qu’elle retiendra les ouvrages qu’ils inaugurent. Mais il arrive qu’elle s’intéresse davantage aux comptes qui les ont rendus possibles.

Le pari de la dette : comment le récit de l’émergence s’est construit

Le Plan Sénégal émergent ne peut être compris si l’on réduit la dette à une simple variable budgétaire. L’endettement constituait le moteur financier d’un projet politique fondé sur une conviction simple : le principal frein au développement du Sénégal résidait dans son déficit d’infrastructures. Il fallait donc construire rapidement, quitte à emprunter davantage, en pariant que la croissance future permettrait d’absorber progressivement le coût de ces investissements.

Les premières années du régime semblent conforter cette stratégie. Les chantiers se multiplient, le TER, les autoroutes, le pôle urbain de Diamniadio ou les infrastructures énergétiques deviennent les symboles d’un pays en pleine transformation. Dans le même temps, le Sénégal conserve la confiance de ses partenaires techniques et financiers, réussit plusieurs émissions d’Eurobonds et continue d’accéder aux marchés internationaux dans des conditions jugées favorables.

Peu à peu, l’endettement cesse d’être un sujet de débat pour devenir un argument de légitimation. Les bonnes performances macroéconomiques, les appréciations des agences de notation et les évaluations des institutions internationales renforcent l’idée que le Sénégal a trouvé la bonne trajectoire. Les chiffres de la dette ne servent plus seulement à mesurer une réalité ; ils deviennent la preuve que le modèle fonctionne.

C’est précisément à ce moment que le risque apparaît. Lorsqu’un indicateur statistique devient le fondement d’un récit politique, toute révision ultérieure dépasse la simple correction comptable. Elle remet en cause la représentation du réel que ce récit avait contribué à construire.

C’est ce que révèle aujourd’hui le Bulletin statistique spécial du ministère des Finances. Le fait marquant n’est pas que la dette soit élevée, mais que les nouvelles données modifient profondément la lecture de toute la période.

Tableau : Dette publique du Sénégal : comparaison entre les chiffres publiés avant les audits et la série réconciliée de 2026

AnnéeChiffre officiel utilisé avant les auditsSérie réconciliée publiée en 2026Écart
201963,7 % du PIB81,8 % du PIB+18,1 points
202068,8 % du PIB90,5 % du PIB+21,7 points
202173,2 % du PIB98,9 % du PIB+25,7 points
202276,0 % du PIB106,9 % du PIB+30,9 points
202374,41 % du PIB120,6 % du PIB+46,2 points
2024Pas de chiffre annuel définitif publié sous Macky Sall128,6 % du PIBNon calculable

Selon cette série réconciliée, la dette consolidée du secteur public représentait déjà 81,8 % du PIB en 2019, contre 63,7 % selon les statistiques alors utilisées comme référence. L’écart est considérable : près de 18 points de PIB. Plus encore, cette révision ne concerne pas une seule année. Elle conduit à revoir l’ensemble de la trajectoire de la dette, qui passe de 11 219 milliards de FCFA en 2019 à 25 583 milliards en 2024, soit 128,6 % du PIB avant le futur rebasage des comptes nationaux. Les nouvelles données intègrent notamment des engagements du secteur parapublic qui n’étaient pas pleinement consolidés dans les séries antérieures.

Dès lors, le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement de savoir si le Sénégal devait construire un train, une autoroute ou un port. La véritable question est désormais celle-ci : les citoyens, les parlementaires et les partenaires internationaux disposaient-ils de toutes les informations nécessaires pour apprécier le coût réel de cette stratégie ?

Au-delà de la dette, une question démocratique

La dette publique est souvent perçue comme une affaire de spécialistes. C’est une erreur. Depuis que les Parlements ont conquis le droit de voter l’impôt et d’autoriser les emprunts, le contrôle des finances publiques est devenu l’une des fonctions essentielles de la démocratie. Aucun gouvernement ne peut engager durablement l’avenir d’un pays sans que les représentants de la Nation disposent d’une information complète et sincère sur la situation des comptes publics.

C’est pourquoi les révisions statistiques publiées par le ministère des Finances dépassent largement le cadre de la comptabilité. Les chiffres de la dette ne servaient pas seulement à alimenter les rapports des économistes ; ils fondaient les lois de finances, les autorisations d’emprunt, le contrôle parlementaire et, plus largement, le débat démocratique. Les mêmes données étaient également utilisées par le FMI, la Banque mondiale, les agences de notation et les investisseurs pour apprécier la soutenabilité de la dette sénégalaise. Le récit de l’émergence ne convainquait donc pas seulement les Sénégalais ; il contribuait aussi à asseoir la crédibilité financière du pays sur les marchés internationaux.

Si ces statistiques doivent aujourd’hui être profondément révisées, la question n’est plus seulement budgétaire. Elle devient politique. Car un Parlement ne peut exercer pleinement son contrôle que s’il dispose d’une photographie fidèle des engagements de l’État. Sans information sincère, la souveraineté budgétaire perd une partie de sa substance.

Dans ce contexte, la responsabilité politique de Macky Sall ne peut être éludée. Pendant douze ans, la politique budgétaire, les stratégies d’endettement et les documents transmis au Parlement comme aux partenaires internationaux relevaient du gouvernement qu’il présidait. Il ne s’agit pas de lui attribuer personnellement l’élaboration des statistiques, mais de rappeler un principe fondamental : dans toute démocratie, un chef de l’État répond politiquement des informations produites par les administrations placées sous son autorité.

La fin d’une illusion

L’affaire de la dette sénégalaise dépasse désormais le cadre des finances publiques. Elle marque surtout la fin d’une manière de gouverner dans laquelle les grands travaux suffisaient à répondre aux interrogations sur la qualité de la gestion publique.

Pendant plus d’une décennie, le débat a opposé les défenseurs des infrastructures à ceux qui dénonçaient leur coût. Les nouvelles données publiées par le ministère des Finances déplacent complètement la discussion. La question n’est plus de savoir si le TER, le BRT ou les autoroutes existent, mais si les Sénégalais disposaient d’une information complète sur les conditions financières dans lesquelles ces réalisations étaient rendues possibles.

Car un État ne vit pas seulement de ses ressources ; il vit aussi de la confiance qu’inspirent ses institutions. Les citoyens, les parlementaires, les investisseurs et les partenaires internationaux prennent leurs décisions à partir des comptes publics. Lorsque ceux-ci sont profondément révisés plusieurs années plus tard, ce n’est pas seulement une statistique qui change : c’est une partie du contrat de confiance entre l’État et la Nation qui se trouve fragilisée.

Le retour de l’ancien président intervient ainsi dans un contexte singulier. Ce ne sont plus seulement ses adversaires qui interrogent son bilan ; ce sont les propres chiffres de l’État qui invitent désormais à le réévaluer.

Le choix du statu quo

Le Président de la République a nommé, le 13 juillet 2026, Monsieur Ousmane Diagne à la présidence du Conseil constitutionnel. Comme toute nomination à la tête d’une haute juridiction, cette décision relève de ses prérogatives constitutionnelles. Mais elle ne peut être analysée comme un simple acte administratif. Elle intervient au terme d’une séquence politique qui interroge la fidélité du pouvoir au projet de rupture sur lequel il a été élu.

Le débat ne porte pas sur les compétences du magistrat nommé. Son parcours est connu et mérite le respect. La véritable question est ailleurs : que signifie politiquement le choix de consolider une institution que le candidat Bassirou Diomaye Faye s’était engagé à transformer ?

Une promesse claire de rupture institutionnelle

La réforme des institutions figurait parmi les engagements les plus explicites du projet présidentiel de 2024. Le candidat Bassirou Diomaye Faye dénonçait l’hyperprésidentialisme comme l’une des principales faiblesses de notre système politique. Il promettait de rééquilibrer les pouvoirs, de renforcer l’État de droit et de remplacer le Conseil constitutionnel par une véritable Cour constitutionnelle indépendante.

Cette orientation ne relevait pas d’une improvisation. Elle s’inscrivait dans le prolongement des Assises nationales et des travaux de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI). Les Assises de la Justice de 2024 sont ensuite venues conforter cette orientation en recommandant, à leur tour, la création d’une Cour constitutionnelle.

La promesse était donc claire. Les Sénégalais savaient pour quel projet institutionnel ils votaient.

Une séquence qui interroge

Deux ans plus tard, le constat est pourtant difficile à ignorer. La Cour constitutionnelle promise n’existe toujours pas.

Lorsque des députés de la majorité PASTEF–LES PATRIOTES ont entrepris de traduire une partie de ces engagements dans une proposition de loi constitutionnelle, le Gouvernement en a contesté le contenu avant que le Président de la République ne saisisse lui-même le Conseil constitutionnel. Ce dernier a invalidé la loi en raison de la procédure retenue, sans remettre en cause le principe même de la réforme.

Aujourd’hui, la nomination d’un nouveau président à la tête de cette institution vient clore cette séquence. Au lieu d’engager la réforme annoncée, le pouvoir choisit d’assurer la continuité d’une institution qu’il s’était pourtant engagé à refonder.

Il ne s’agit pas d’un débat sur les personnes. Il s’agit d’un débat sur la cohérence des choix politiques.

Une question de cohérence

Le problème n’est plus celui des intentions affichées. Il est celui de la fidélité au mandat populaire. Les Sénégalais n’ont pas choisi un pouvoir chargé d’administrer avec davantage de mesure l’hyperprésidentialisme hérité du passé. Ils ont voté pour une rupture, fondée sur le rééquilibrage des pouvoirs, le renforcement des contre-pouvoirs et la construction d’institutions plus indépendantes.

Or la succession des événements donne aujourd’hui une impression inverse. Les concertations se multiplient, les réformes sont annoncées, puis différées. Les engagements demeurent dans les discours alors que les institutions, elles, changent peu.

La nomination du nouveau président du Conseil constitutionnel s’inscrit dans cette continuité.

Cette situation ne doit pas conduire à mettre en cause l’institution elle-même. Dans l’attente de la création de la Cour constitutionnelle promise, le Conseil constitutionnel doit exercer pleinement sa mission de gardien impartial de la Constitution. Il lui appartient de dire le droit, non d’intervenir dans le débat politique, car c’est de cette impartialité que dépend la confiance des citoyens dans l’État de droit.

La rupture se juge aux actes

Au fond, la question est simple. Une rupture politique ne se mesure pas au nombre de concertations organisées ni aux déclarations d’intention. Elle se mesure à la capacité de transformer les engagements électoraux en institutions nouvelles. Préserver les institutions d’hier ne saurait tenir lieu de réforme.

La création d’une véritable Cour constitutionnelle indépendante demeure l’un des engagements les plus structurants du projet approuvé par les Sénégalais en 2024. Le respecter ne constituerait pas seulement l’exécution d’une promesse de campagne ; ce serait un acte de fidélité au mandat populaire et un signal fort en faveur de l’État de droit.

Ce qu’un décret ne saurait acheter

Dans un marché africain, presque tout peut s’acheter : les céréales, les tissus, le poisson, le bétail ou les épices. Pourtant, les anciens savaient qu’il existait des biens qui n’y entreraient jamais. Le groupe béninois Gangbé Brass Band a magnifiquement traduit cette intuition dans une chanson en goun-gbe[1] au titre de Yemonoho[2]. Dans le refrain, il est répété : « … cela ne se s’achète pas au marché. » Cette formule, d’une apparente simplicité, dit en réalité quelque chose de fondamental : certaines richesses échappent à toute logique marchande. La dignité, la parole donnée, la fidélité ou l’honneur ne s’achètent pas, ne se négocient pas et ne se distribuent pas.

Ces dernières semaines, cette chanson m’est revenue en mémoire en observant plusieurs scènes de la vie politique sénégalaise. Le 22 mai 2026, le jour de son départ de la Primature, Ousmane Sonko publiait un message d’une remarquable sobriété : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui. » Quelques semaines plus tard, Toussaint Manga accueillait son limogeage de la direction générale de la LONASE par des chants et des pas de danse avec ses collaborateurs. Quelques semaines plus tôt, le professeur Daouda Ngom, participait avec une sérénité comparable, au congrès de PASTEF après son départ du gouvernement.

Pris isolément, ces épisodes pourraient passer pour de simples réactions personnelles. Mis bout à bout, ils racontent peut-être autre chose. Ils suggèrent qu’une fonction publique, aussi prestigieuse soit-elle, n’épuise pas les raisons d’un engagement politique. Ils donnent surtout à voir une idée que la chanson de Gangbé Brass Band exprimait depuis longtemps : il existe des biens qu’aucun décret ne peut conférer, mais qu’aucun décret ne peut davantage retirer.

Quand le pouvoir devient une récompense

Au lendemain des indépendances, les hautes fonctions de l’État étaient d’abord perçues comme des responsabilités au service de la construction nationale. Puis, avec la faiblesse du secteur privé et les politiques d’ajustement structurel, elles sont progressivement devenues les principaux marqueurs de la réussite sociale. Être ministre, directeur général ou président d’un conseil d’administration ne signifiait plus seulement servir l’État ; c’était aussi accéder à un statut, à des réseaux d’influence et à des ressources rares.

Dans ce contexte, l’État s’est imposé comme le principal distributeur d’opportunités économiques et sociales. La compétition politique s’est progressivement transformée en une course à l’accès à ces positions. Les postes semblaient produire les fidélités, tandis que leur perte était vécue comme un déclassement.

Les scènes évoquées plus haut racontent pourtant une autre histoire. Quelles que soient les raisons des changements intervenus à la tête de certaines institutions, plusieurs responsables ont donné le sentiment que leur engagement ne s’arrêtait pas avec leur décret de nomination. Leur attitude semblait dire une chose simple : on peut perdre une fonction sans perdre les raisons qui ont conduit à s’engager.

Ce qui n’a pas de prix

C’est peut-être ici que se situe l’enjeu de cette réflexion. Toute société repose sur des richesses matérielles, mais aussi sur des biens d’une autre nature : la confiance, la fidélité, la dignité, l’honneur, la parole donnée ou le sens du service public. Ces biens ne sont pas sans valeur ; ils sont au contraire si précieux que leur valeur ne peut être réduite à un salaire, à un privilège ou à une fonction. Ils ne s’achètent pas, ne se distribuent pas par décret et se construisent dans la durée, au fil des engagements et des épreuves.

Le philosophe américain Michael Sandel a développé cette idée dans son livre Ce que l’argent ne saurait acheter[3]. Certaines réalités, explique-t-il, perdent leur nature lorsqu’elles deviennent des marchandises. Cette réflexion vaut aussi pour la politique. Une fidélité qui ne dure que le temps d’un décret ressemble davantage à un contrat qu’à un engagement. À l’inverse, lorsqu’un responsable accepte de quitter ses fonctions sans renoncer à ses convictions, il acquiert une richesse qu’aucun salaire ni aucun privilège ne peuvent procurer : la crédibilité.

Ce qu’un décret ne peut pas acheter

C’est peut-être là le véritable paradoxe. Nous avons longtemps cru que les fonctions produisaient la légitimité. Or il arrive que leur perte la renforce. Un décret peut retirer une responsabilité, mais il peut aussi révéler ce qu’aucun décret ne peut conférer : la crédibilité d’un engagement qui ne dépend pas des avantages attachés à une fonction.

Cette réflexion rejoint celle de Felwine Sarr, qui nous invite à repenser la notion même de richesse[4]. Une société ne se mesure pas seulement à ce qu’elle produit, mais aussi à ce qu’elle juge digne d’être préservé. Cette réflexion peut être prolongée dans le domaine politique. Une démocratie ne s’enrichit pas seulement en créant davantage de richesses matérielles ; elle grandit aussi lorsqu’elle produit de la confiance, de la fidélité, du sens du service public et des responsables capables de placer leurs convictions au-dessus de leurs intérêts immédiats.

Il ne s’agit pas d’idéaliser la vie politique. Les ambitions personnelles et les calculs de carrière continueront d’exister. Mais ils n’épuisent pas les motivations humaines. L’histoire montre que les femmes et les hommes qui marquent durablement les consciences sont rarement ceux qui ont conservé le plus longtemps leurs privilèges. Ce sont ceux qui ont démontré que leurs convictions valaient davantage que leurs fonctions.

C’est peut-être la leçon la plus importante de cette séquence politique. Un président peut nommer, révoquer ou redistribuer les responsabilités de l’État. En revanche, il ne peut ni décréter la confiance, ni acheter la fidélité, ni confisquer la dignité.


[1] Goun-gbe est la langue des Goun, une population vivant principalement dans le Sud du Bénin, dans la région de Porto-Novo, et accessoirement au Nigeria.

[2] Gangbé Brass Band, « Yemonoho », piste 4 de Whendo (« Racines »), album publié par le label belge Contre-Jour en 2004 (10 titres, 46 min)

[3] Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter, trad. Christian Cler (Paris : Points, 2014)

[4] Sarr, F. (2026). La fabrique du présent. Philippe Rey.

Le Conseil constitutionnel a tranché la procédure, pas le débat

La décision rendue le 9 juillet 2026 par le Conseil constitutionnel marque une étape importante de la séquence institutionnelle ouverte par la proposition de loi de révision de la Constitution adoptée par l’Assemblée nationale. En déclarant cette loi contraire à la Constitution, le Conseil met un terme à la procédure engagée. Mais il ne met pas un terme au débat.

Une décision de procédure, pas une décision de fond

Il est essentiel de bien comprendre ce que dit la décision, mais aussi ce qu’elle ne dit pas. Le Conseil constitutionnel ne déclare nulle part qu’il est interdit de rééquilibrer les pouvoirs au profit du Parlement. Il n’affirme pas davantage que les prérogatives du Président de la République doivent demeurer inchangées. Il ne condamne ni l’idée de limiter l’hyperprésidentialisme ni celle de renforcer les mécanismes de contrôle parlementaire. Il censure une procédure, non une orientation politique.

Cette décision n’en soulève pas moins une interrogation qui continuera probablement d’alimenter le débat parmi les constitutionnalistes. En jugeant que la procédure du vote bloqué, prévue à l’article 82 de la Constitution, s’applique également à une loi de révision constitutionnelle, le Conseil retient une interprétation extensive des règles de la procédure législative ordinaire. Or on pouvait aussi soutenir que l’article 103, qui organise spécifiquement la révision de la Constitution, institue un régime procédural particulier, distinct de celui des lois ordinaires. Le Conseil a choisi la première lecture. Cette interprétation s’impose désormais, mais elle n’était pas la seule juridiquement concevable.

Cette distinction est fondamentale. Le Conseil rappelle que le Parlement exerce bien un pouvoir de révision de la Constitution. Il reconnaît également qu’il lui appartient de contrôler le respect des règles qui encadrent l’exercice de ce pouvoir. Autrement dit, il ne retire rien aux compétences du législateur constituant ; il exige seulement qu’elles soient exercées conformément aux exigences de la Constitution.

Le débat de fond demeure donc intact. Le Sénégal doit-il conserver un présidentialisme largement dominant ou poursuivre le rééquilibrage des institutions annoncé depuis les Assises nationales, les travaux de la Commission nationale de réforme des institutions, les Assises de la justice et le Dialogue national ? Sur cette question, le Conseil constitutionnel ne se prononce pas. Il laisse aux responsables politiques la responsabilité d’y répondre.

La réforme doit reprendre le chemin du Parlement

Ceux qui verront dans cette décision l’enterrement de la réforme institutionnelle iront beaucoup plus loin que le Conseil constitutionnel lui-même. Celui-ci n’a jamais déclaré que le rééquilibrage des pouvoirs était contraire à la Constitution. Il a seulement jugé que la procédure suivie ne répondait pas aux exigences constitutionnelles qu’il vient de préciser. Dès lors, la voie est claire : il appartient désormais aux députés de reprendre leur initiative en déposant une nouvelle proposition de loi conforme aux exigences procédurales dégagées par le Conseil. Dans un État de droit, une décision de justice ne se contourne pas ; elle se met en œuvre. La meilleure réponse politique n’est donc pas de renoncer à la réforme, mais de la reprendre sur des bases juridiquement irréprochables.

Le débat sur les institutions sénégalaises n’est donc pas clos. Il change simplement de terrain. Le Conseil constitutionnel a fixé les règles du jeu ; il appartient désormais au Parlement de démontrer que la volonté de réforme est suffisamment forte pour les respecter tout en poursuivant le rééquilibrage des pouvoirs annoncé depuis tant d’années. Une réforme ne meurt pas avec une censure de procédure. Dans une démocratie, elle revient, mieux construite juridiquement et plus solide politiquement.

Du candidat Bassirou Diomaye au Président Faye : que reste-t-il de la rupture ?

Le 24 mars 2024, les Sénégalais n’ont pas seulement élu un homme. Ils ont choisi un projet. Celui-ci était consigné dans un document de soixante-cinq pages au titre sans ambiguïté : Le Projet d’un Sénégal souverain, juste et prospère. Ce programme ne promettait pas seulement une alternance politique. Il annonçait un changement de système, un renouvellement profond de la gouvernance publique et une réforme ambitieuse des institutions.

Deux ans plus tard, alors que le Président de la République saisit le Conseil constitutionnel pour contester la loi constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale, une question mérite d’être posée avec calme : que reste-t-il de ces engagements ?

La promesse de mettre fin à l’hyperprésidentialisme

Le programme présidentiel ne laissait place à aucune ambiguïté. Il affirmait que « l’hyperprésidentialisme est la principale tare de notre système politique » et promettait d’y mettre fin par « des réformes profondes de nos institutions ». Il annonçait également le strict respect de la séparation des pouvoirs, le retour à un présidentialisme régulé, la limitation des pouvoirs du Président de la République, l’obligation pour celui-ci de renoncer à la direction de son parti une fois élu et une révision de la Constitution inspirée des Assises nationales et des travaux de la Commission nationale de réforme des institutions.

Or c’est précisément lorsqu’une proposition de loi parlementaire reprend plusieurs de ces orientations que la situation bascule. Le Gouvernement tente d’en modifier le contenu par amendements. Ceux-ci sont rejetés par l’Assemblée nationale. La loi est alors adoptée conformément à la procédure prévue par la Constitution.

Le Président de la République décide alors de saisir le Conseil constitutionnel en invoquant des irrégularités de procédure. Juridiquement, cette saisine relève d’une prérogative que la Constitution lui reconnaît pleinement et dont nul ne saurait contester la légalité. Politiquement, en revanche, elle s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis deux ans, chaque fois que les réformes institutionnelles approchent de leur traduction juridique, une nouvelle étape semble s’interposer entre la promesse et sa réalisation : une concertation supplémentaire, un nouveau dialogue, une procédure additionnelle ou, désormais, un recours juridictionnel.

Le recours n’est donc pas le problème en lui-même. Il apparaît comme le symptôme d’une méthode de gouvernement où le temps de la décision semble constamment repoussé.

Du changement de système à la politique de l’ajournement

Cette séquence n’est malheureusement pas isolée. Depuis son accession à la magistrature suprême, le Président a privilégié une méthode fondée sur le dialogue et la concertation. Assises de la justice, Dialogue national, consultations successives : les espaces de discussion n’ont pas manqué. Ce qui fait aujourd’hui débat est moins la concertation elle-même que sa difficulté à déboucher sur des décisions.

Le même constat peut être dressé sur d’autres engagements majeurs de la rupture. La justice attendue par les familles des victimes de la répression politique de 2021 à 2024 n’a toujours pas commencé. Plusieurs réformes structurelles promises pendant la campagne présidentielle demeurent inachevées.

Le risque est alors moins celui de l’immobilisme que celui d’une véritable politique de l’ajournement, où les promesses ne sont jamais officiellement abandonnées, mais constamment différées.

La rupture se mesure aux actes

L’histoire politique est remplie de dirigeants élus sur la promesse de transformer les institutions avant de découvrir, une fois au pouvoir, les vertus de leur inertie.

Le débat ne porte donc plus sur les principes. Ceux-ci figuraient déjà dans le programme sur lequel les Sénégalais ont porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir. La véritable question est désormais celle de leur mise en œuvre. Pourquoi des réformes présentées hier comme indispensables rencontrent-elles aujourd’hui tant de résistances lorsqu’elles empruntent la voie parlementaire prévue par la Constitution ?

Le programme de 2024 demeure un texte ambitieux. Il porte une vision exigeante de la démocratie, de la séparation des pouvoirs et de la limitation de l’hyperprésidentialisme. Il serait injuste de prétendre que rien n’a été entrepris depuis deux ans. Mais il serait tout aussi difficile de nier l’écart qui se creuse entre plusieurs engagements fondateurs et les choix politiques aujourd’hui assumés par l’Exécutif.

Au fond, la question n’est pas juridique ; elle est politique. Les Sénégalais n’ont pas élu Bassirou Diomaye Faye pour organiser indéfiniment des concertations. Ils l’ont élu pour transformer un projet en institutions et des promesses en décisions.

Une rupture ne se mesure jamais au nombre de dialogues qu’elle ouvre. Elle se mesure à sa capacité de transformer des engagements électoraux en réalités institutionnelles, et des promesses en actes.

FMI : le faux chantage à l’investissement

Depuis le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko, le 22 mai 2026, une partie croissante des analyses économiques et financières présente la conclusion rapide d’un accord avec le FMI — parfois accompagnée d’une restructuration de la dette — comme la condition du retour de la confiance des marchés et des investisseurs. C’est précisément ce postulat qu’il faut interroger. L’argument est présenté comme une évidence : sans le FMI, les marchés se fermeraient, les investisseurs s’éloigneraient et la confiance disparaîtrait. Comme souvent, une option politique est présentée comme une nécessité technique.

Encore faut-il préciser de quels investisseurs il est question. Une confusion est entretenue entre les créanciers, les bailleurs, les marchés obligataires et les investisseurs directs étrangers. Or ils n’ont ni les mêmes objectifs, ni les mêmes risques, ni les mêmes critères de décision.

Un créancier cherche à être remboursé ; une institution financière internationale veut des garanties macroéconomiques. L’investisseur direct, lui, regarde avant tout la rentabilité, la sécurité juridique, la stabilité des contrats, l’accès au marché, les infrastructures, la fiscalité et les perspectives de profit.

Le FMI rassure les créanciers, pas nécessairement les investisseurs

Le FMI peut influencer le coût du crédit, envoyer un signal positif et rassurer certains créanciers. Mais il ne crée pas l’intérêt économique d’un territoire. Les multinationales n’investissent pas parce qu’un pays signe une lettre d’intention à Washington ; elles investissent lorsqu’elles y trouvent un marché, des ressources, une chaîne de valeur ou une perspective de profit.

C’est là que le débat sénégalais doit être clarifié. L’absence d’accord avec le FMI peut compliquer l’accès aux financements publics internationaux, renchérir les emprunts ou retarder certains appuis budgétaires. En revanche, elle ne bloque pas mécaniquement les investissements directs étrangers, qui se concentrent souvent dans des secteurs où la rentabilité l’emporte sur le label du FMI : pétrole, gaz, mines, télécommunications, banques, infrastructures ou logistique.

L’expérience africaine le confirme. Des pays politiquement instables ou en difficulté budgétaire ont continué à attirer des Investissements directs étrangers (IDE), notamment dans les industries extractives, tandis que d’autres, pourtant signataires de programmes avec le FMI, n’ont pas connu d’afflux d’investissements productifs. Le Fonds peut rassurer les créanciers ; il ne transforme pas une économie dépendante en économie productive.

Le Sénégal en offre une illustration. Les IDE ont fortement progressé ces dernières années sous l’effet des grands projets énergétiques et d’infrastructures, atteignant près de 4,8 milliards de dollars en 2023 avant de retomber autour de 2 milliards en 2024. Cette évolution s’explique bien davantage par les opportunités sectorielles que par les relations avec le FMI.

Autrement dit, ce ne sont pas les communiqués du FMI qui attirent les capitaux vers le gaz, les infrastructures ou les services financiers sénégalais.

De la dette à l’ajustement : quand une option technique devient un choix politique

Cela ne signifie pas que le Sénégal puisse se passer de crédibilité. Au contraire, la transparence budgétaire, la sincérité des comptes publics, la maîtrise de l’endettement et une trajectoire financière claire sont indispensables. Le scandale de la dette cachée a profondément entamé la confiance et conduit le FMI à suspendre son programme après la découverte de dettes et de déficits non déclarés.

Mais il ne faut pas en déduire que la restructuration constitue l’unique issue. Présentée comme une opération technique, elle est toujours un choix politique. Elle redéfinit les rapports entre l’État, les créanciers et les institutions financières internationales, au prix de conditionnalités accrues, d’une surveillance renforcée et d’une réduction de la marge de manœuvre nationale.

C’est pourquoi le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko avait écarté cette option, estimant que le Sénégal pouvait honorer ses engagements sans restructuration. Ce choix était autant politique que financier : empêcher que la crise de la dette ne serve de prétexte à un retour sous tutelle.

Depuis le départ du Premier ministre Ousmane Sonko et des ministres PASTEF, la pression semble changer de nature. Les autorités continuent de nier toute orientation vers une restructuration, mais dans le débat public, certains milieux économiques et les commentaires financiers, cette perspective progresse peu à peu : d’abord comme hypothèse, puis comme option technique, avant d’être présentée comme une nécessité. C’est précisément ce glissement qu’il faut contester.

Le véritable enjeu : restaurer la souveraineté économique, pas la tutelle financière

Le Sénégal doit dialoguer avec le FMI, restaurer la transparence, sécuriser ses comptes publics et rassurer sur sa dette. Mais il ne doit pas accepter que sa crédibilité soit définie exclusivement par les créanciers. La confiance d’un pays ne se mesure pas seulement à sa capacité de satisfaire les marchés financiers ; elle se mesure aussi à sa capacité de produire, de transformer, d’exporter, d’industrialiser et de protéger sa population.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non un accord avec le FMI. Il est de savoir si cet accord s’inscrit dans une stratégie souveraine ou dans un ajustement subi ; s’il accompagne un projet national ou une feuille de route dictée par les créanciers. Car une économie n’est pas attractive parce qu’elle se met à genoux, mais parce qu’elle sait où elle va.

Le Sénégal ne doit pas confondre crédibilité et docilité. Il doit rétablir la vérité des comptes, honorer ses engagements et attirer des IDE, mais des IDE utiles : créateurs d’emplois, porteurs de transferts technologiques, renforçant les chaînes de valeur locales et la souveraineté productive. Il ne faut pas que le remboursement des créanciers devienne l’horizon unique de la politique économique ni que les populations paient le prix de dettes dissimulées par l’ancien régime.

Faire croire que l’accord avec le FMI constitue la condition première de l’investissement relève d’une illusion. Le Fonds peut accompagner une dynamique économique, rassurer certains acteurs et certifier une trajectoire budgétaire ; il ne peut ni définir une stratégie industrielle ni produire à la place du pays.

La vraie question est donc moins de redevenir acceptable aux yeux du FMI que de redevenir maître de son économie tout en restant crédible aux yeux du monde. Deux conceptions du développement s’opposent : l’une fait dépendre la confiance des créanciers et des institutions financières internationales ; l’autre la fonde sur la capacité d’un peuple à produire, gouverner, maîtriser ses ressources et définir librement ses priorités.

Le Sénégal peut conclure un accord avec le FMI. Il ne doit pas le payer au prix de sa souveraineté économique. La dette doit être traitée et les responsabilités établies, mais la restructuration ne doit pas devenir le cheval de Troie d’un retour à une orthodoxie qui a longtemps enfermé nos pays dans la dépendance. Répondre à une dette cachée par une souveraineté diminuée serait un singulier paradoxe.