« Parti-État » : le contresens organisé, ou l’art de débattre contre un mot qu’on n’a pas compris

À défaut de combattre un projet, certains préfèrent combattre un mot. Le « parti-État » est devenu, ces derniers jours, l’épouvantail commode d’un débat que l’on refuse d’avoir. Encore faudrait-il, au préalable, comprendre ce que recouvre réellement ce terme.

Il y a, dans certaines réactions à la prise de parole du Premier ministre Ousmane Sonko, quelque chose de presque mécanique. Le mot est lancé, il déclenche l’indignation, puis la condamnation suit, rapide, assurée, sans détour par l’analyse. Comme si la politique était devenue un exercice réflexe : entendre, surinterpréter, dénoncer.

Ainsi, lorsque Abdourahmane Diouf de la coalition « Diomaye président » s’élève contre l’idée de « parti-État », il semble moins répondre à une pensée qu’à une projection. Car enfin, de quoi parle-t-il ? D’un parti unique ? D’une confiscation des institutions ? D’une disparition du pluralisme ? Rien, dans la réalité sénégalaise actuelle, ne permet de soutenir sérieusement une telle hypothèse.

Il faut alors se rendre à l’évidence : le débat n’a pas eu lieu. Il a été court-circuité.

Un mot, deux sens : et une confusion bien utile

Le cœur du problème tient en une distinction simple, mais soigneusement évitée.

Dans son acception classique, le « parti-État » désigne une fusion autoritaire entre un appareil partisan et l’État, au détriment des libertés et du pluralisme. C’est cette définition que convoquent les critiques, avec gravité, comme si elle allait de soi.

Mais ce n’est pas dans ce registre que s’inscrit le président de PASTEF, le Premier ministre Ousmane Sonko. Lorsqu’il mobilise ce terme, il ne décrit pas une dérive, il pose une exigence : celle d’un parti capable de porter un projet d’État, de structurer l’action publique, de donner une direction politique claire à l’appareil institutionnel.

Autrement dit, il ne s’agit pas de dissoudre l’État dans un parti, mais d’éviter que l’État ne soit livré à l’inertie, aux routines administratives ou aux injonctions extérieures.

La différence est majeure. Mais elle disparaît dès lors que l’on choisit de ne pas la voir.

Le confort du contresens

Pourquoi, dès lors, persister dans cette confusion ? Parce qu’elle offre l’avantage de disqualifier sans débattre.

Car reconnaître ce que dit réellement cette approche obligerait à affronter une question autrement plus dérangeante : celle du rôle du politique dans l’État. Faut-il un État neutre, gestionnaire, qui se contente d’exécuter les recommandations venues d’ailleurs ? Ou un État orienté, assumant des choix, capable de transformer le pays ?

En caricaturant la position du président de PASTEF, le PM Ousmane Sonko, on évite précisément ce débat. On remplace une interrogation sur la souveraineté par une alarme sur l’autoritarisme. C’est plus simple. Et surtout, c’est plus confortable.

Mais ce confort a un prix : celui de la superficialité.

Le verbe haut comme substitut à l’action

Il est des interventions publiques qui impressionnent par leur assurance, mais inquiètent par leur légèreté. À écouter certaines indignations feintes, on croirait assister à une défense intransigeante de la République. En réalité, il s’agit surtout d’un exercice de rhétorique où le volume de la voix tient lieu de profondeur de la pensée.

Dans cette séquence, Abdourahmane Diouf semble confondre la gravité des mots avec la rigueur de l’analyse. Le concept de « parti-État » est convoqué avec emphase, mais sans le travail intellectuel qu’il exige. Comme si nommer suffisait à démontrer. Comme si l’alerte remplaçait l’argument.

Ce décalage n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’une manière de faire de la politique : privilégier l’effet sur le fond, la posture sur la construction, l’indignation sur la démonstration. Or la République ne se défend pas à coups de formules. Elle se pense, elle se construit, elle s’incarne dans des choix.

Et c’est peut-être là que le malaise devient plus visible. Car pendant que l’on disserte avec aplomb sur des notions mal maîtrisées, une question plus simple, plus concrète, demeure en suspens : que produit-on, précisément, de la position que l’on occupe ? Quelle trace laisse-t-on, au-delà des déclarations ?

La politique est une épreuve de responsabilité.

Ce que l’on refuse de voir : la question de l’État

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un État sénégalais qui, depuis des décennies, fonctionne sous contraintes. Un État souvent sommé d’ajuster, rarement en position de définir.

Dans un tel contexte, appeler à un alignement entre projet politique, majorité démocratique et action de l’État n’a rien d’une dérive. C’est, au contraire, une tentative de restauration de la capacité politique de l’État.

C’est cela, au fond, qui dérange. Non pas un hypothétique « parti -État », mais l’idée qu’un pouvoir politique puisse réellement orienter l’État, lui donner une cohérence, assumer une trajectoire.

La loi ou le dilatoire : PASTEF a choisi

On invoque le consensus, puis on crie au scandale dès que l’Assemblée nationale légifère. La coalition Diomaye Président s’enlise dans le dilatoire, pendant que Abdoulaye Tine dramatise. Le pays n’attend pas des postures, mais un chronogramme clair.

Il y a, dans le débat actuel autour des articles L29 et L30 du Code électoral, une confusion qu’il faut dissiper sans détour. L’Assemblée nationale n’est pas un forum d’observation, encore moins une chambre d’attente des volontés diffuses. Elle est, par essence, le lieu où la souveraineté populaire se traduit en norme. Autrement dit, elle légifère. Et elle légifère précisément pour trancher les contradictions que le débat politique met à nu. Ceux qui feignent de découvrir cette évidence ou qui la contestent, au nom d’un consensus introuvable, ne critiquent pas une majorité parlementaire : ils contestent le fonctionnement même de la démocratie représentative.

La réforme des articles L29 et L30 s’inscrit dans une séquence longue, nourrie par les Assises nationales, par les luttes politiques des années 2021–2024, et par une exigence populaire constante : mettre fin aux exclusions arbitraires du jeu électoral tout en protégeant la probité publique. Elle corrige des dérives passées en maintenant l’inéligibilité pour les crimes et les délits graves liés à la gestion publique, tout en levant des restrictions abusives pour des délits mineurs ou d’opinion. La démocratie ne peut être un instrument d’élimination politique.

L’Assemblée dans son rôle, les faux procès de la démocratie

Dans ce contexte, les critiques formulées par maitre Abdoulaye Tine relèvent moins d’une alerte démocratique que d’une incompréhension du jeu institutionnel. Parler de « forcing » là où s’exerce une compétence constitutionnelle, dénoncer une « urgence injustifiée » alors même que la procédure est prévue par les textes, c’est déplacer le débat du droit vers la posture. L’Assemblée n’a pas à s’excuser d’effectuer son travail. Elle n’a pas à attendre un consensus absolu — qui n’existe dans aucune démocratie — pour agir. Le dialogue a eu lieu. Certains l’ont boycotté. On ne peut pas se retirer du jeu et en contester ensuite les règles.

L’Assemblée nationale est un lieu de décision, pas une simple chambre d’enregistrement des humeurs politiques. Refuser cela, c’est vider la démocratie de sa substance. La souveraineté populaire ne s’exerce pas dans l’indécision permanente, mais dans la capacité à trancher.

Réformes annoncées, urgence différée : l’exécutif face à ses responsabilités

Mais une autre tension traverse la séquence actuelle. D’un côté, la Présidence affiche une ambition réformatrice structurée, issue des Assises, avec quatre avant-projets majeurs : révision constitutionnelle, création d’une Cour constitutionnelle, réforme du Code électoral avec une CENI indépendante, et encadrement des partis politiques. De l’autre, ces textes sont annoncés fin avril, mis à disposition du public sans chronogramme clair, alors même que leur adoption était attendue avant la fin du premier trimestre.

Sans faire de procès à la Présidence, une impression s’installe : celle d’un décalage entre la volonté affichée et le rythme réel des réformes. Certains pourraient y voir une manière de ralentir la dynamique parlementaire en cours, notamment sur les articles L29 et L30. Le risque n’est pas juridique, il est politique : à force de différer, on fragilise la confiance.

Nous n’avons aucune raison de douter de la volonté réformatrice du Président. Mais nous avons des interrogations légitimes sur la prise en compte de l’urgence démocratique. Cela fait deux ans que ces réformes sont débattues, et bien plus longtemps qu’elles sont attendues par le peuple.

Il faut donc clarifier le calendrier. Quand auront lieu les débats ? Quand les textes seront-ils adoptés en Conseil des ministres ? Quand seront-ils votés à l’Assemblée ? Quand seront-ils promulgués ? Une démocratie ne peut fonctionner dans l’indétermination.

À nos yeux, la réponse est simple : un mois suffit. Un mois pour passer du débat à la décision. Le 15 juin doit être une borne politique : celle de la publication des lois au Journal officiel.

Yakaar-Teranga : la souveraineté en acte


À peine annoncée, la sortie de Kosmos Energy sans contrepartie a suscité prudence et soupçons, comme si toute victoire africaine devait être suspecte. Yakaar-Teranga, projet gazier offshore majeur destiné à soutenir la production d’électricité et l’industrialisation du Sénégal, devient ainsi le théâtre d’un affrontement décisif autour du contrôle des ressources.

Il y a, dans certaines critiques, une mécanique bien rodée face au pari de renégociation porté par le Premier ministre Ousmane Sonko, le même qui traverse son refus de la restructuration de la dette. Lorsqu’il engage le bras de fer, on s’inquiète ; lorsqu’il tient, on alerte ; lorsqu’il obtient un retrait, on soupçonne ; lorsqu’il affirme avoir gagné, on doute. Comme si persistait, au fond, cette idée tenace : un État africain ne pourrait ni renégocier sans céder, ni refuser un cadre imposé, ni reprendre la main sans payer le prix de sa propre audace.

C’est précisément ce réflexe que vient bousculer l’annonce faite par le Premier ministre Ousmane Sonko. Affirmer qu’un acteur privé international peut quitter un projet stratégique sans indemnisation, ce n’est pas seulement une information technique. C’est un geste politique. Un geste qui rompt avec des décennies où les États africains, enfermés dans des contrats léonins, étaient sommés de racheter à prix fort leur propre souveraineté.

Faut-il rappeler que ces contrats ont souvent été signés dans des contextes d’asymétrie radicale ? La rente extractive, loin de structurer des économies nationales, a trop souvent alimenté des chaînes de dépendance. À ceux qui exigent aujourd’hui des preuves de « rationalité économique », il faudrait poser une question simple : où était cette exigence lorsque ces accords déséquilibrés ont été conclus ?

La souveraineté comme rapport de force

Ce qui dérange, au fond, ce n’est pas tant le départ de Kosmos que la manière dont il s’opère. Car il révèle une vérité que beaucoup préfèrent taire : la souveraineté n’est jamais donnée, elle s’arrache.

Dans l’économie politique des ressources naturelles, les contrats ne sont pas des textes neutres. Ce sont des rapports de force cristallisés. Les renégocier, c’est réintroduire du politique là où l’on voudrait imposer de la technique. Les rompre, c’est assumer une conflictualité que les discours sur la « stabilité » cherchent souvent à neutraliser.

On invoque alors l’« attractivité », cette notion devenue talisman. Mais de quelle attractivité parle-t-on ? Celle qui garantit des rendements élevés à des acteurs extérieurs, ou celle qui permet à un pays de transformer ses ressources en base productive ? La question n’est pas rhétorique. Elle est stratégique.

L’histoire récente regorge d’exemples. De l’Algérie des années 1970, qui a imposé la renégociation de ses contrats pétroliers, à la Bolivie d’Evo Morales, qui a repris le contrôle de ses hydrocarbures, une constante apparaît : les marchés protestent, puis s’ajustent. Car ils ne cherchent pas la docilité, ils cherchent la ressource.

Transformer l’acte en puissance

Soutenir la position du gouvernement ne signifie pas suspendre l’exigence critique. Bien au contraire. Une souveraineté proclamée qui ne se traduit pas en capacité productive resterait un symbole sans lendemain.

Le véritable enjeu commence maintenant. Il tient en un mot : transformation.

Transformer, cela signifie doter la société nationale, PETROSEN, des moyens techniques, financiers et humains à même de porter le projet. Cela signifie articuler le gaz à une stratégie industrielle, énergétique et sociale. Cela signifie, surtout, inscrire cette décision dans une doctrine claire où l’État ne subit plus la chaîne de valeur, mais la structure. Tout cela a été à plusieurs reprises expliqué par le Premier ministre.

C’est ici que la critique doit se déplacer. Non pas sur la légitimité de la rupture, mais sur la capacité à en faire un levier. Non pas sur la crainte des marchés, mais sur la construction d’un modèle.

Ce qui se joue avec Yakaar-Teranga dépasse le Sénégal. C’est une scène africaine qui s’esquisse. Depuis trop longtemps, le continent est sommé de choisir entre deux impasses : la soumission contractuelle ou l’aventure improvisée. La décision actuelle ouvre une troisième voie : celle d’une souveraineté méthodique, qui assume le rapport de force sans renoncer à la rigueur.

Il faut du courage pour rompre quand tout invite à la continuité. Le départ de Kosmos est un point d’inflexion.

À ceux qui doutent, l’histoire répond souvent avec un léger décalage. Les victoires souveraines ne se mesurent pas à l’instant où elles sont proclamées, mais à la manière dont elles reconfigurent, durablement, le champ des possibles.

Contre les Cassandre, la preuve par les actes

Il faut du courage pour tenir quand tout semble vaciller, et de l’audace lorsque chacun annonce l’effondrement. Depuis deux ans, le Sénégal avance dans une zone de turbulence où se mêlent héritage budgétaire dissimulé, pression des marchés et injonctions des institutions financières internationales. À écouter les Cassandre, la trajectoire était écrite d’avance : défaut imminent, isolement financier, effondrement économique. Or, les faits, têtus comme toujours, racontent une autre histoire.

Le point de départ de cette séquence n’est pas une crise ordinaire, mais un acte politique fondateur : la mise au jour de la dette cachée. Ce geste n’était pas neutre. Il exposait le pays à une dégradation de sa notation, à la défiance des marchés, à la suspension du programme du Fonds monétaire international. Mais il rétablissait une chose essentielle : la souveraineté de la vérité. Et en matière économique comme en politique, il n’y a pas de redressement durable sans diagnostic lucide.

La preuve par les faits : tenir sans plier

Depuis lors, le Sénégal avance sans filet. Pas d’accord avec le FMI, donc pas de financements concessionnels. Un besoin de financement colossal pour 2026 — plus de 6 000 milliards de FCFA, dont une large part dédiée au service de la dette. Un « mur » d’échéances, notamment sur les eurobonds. Et pourtant, le pays tient.

En mars dernier, une échéance majeure sur les marchés internationaux a été honorée. Ce n’est pas un détail technique : c’est un signal politique. Cela signifie que malgré les prophéties d’effondrement, l’État sénégalais respecte ses engagements extérieurs. Cela signifie aussi que la crédibilité ne se décrète pas depuis Washington ou New York, mais qu’elle se construit dans l’acte même de payer, de tenir parole, de faire face.

Mieux encore, contrairement aux scénarios alarmistes, le ciel n’est pas tombé sur le Sénégal. Il n’y a pas eu de rupture brutale, pas de panique systémique. Les tensions existent. Elles sont réelles. Mais elles sont maîtrisées. Et cela, dans un contexte où le dialogue avec le FMI ressemble à un dialogue de sourds, marqué par des désaccords persistants sur les chiffres, les hypothèses, et au fond, sur la manière même de lire l’économie sénégalaise.

Le PRES : une méthode, pas un slogan

Ce qui fait la différence, c’est la stratégie. Le Plan de redressement économique et social (PRES) n’est pas un catalogue de bonnes intentions. Il repose sur une logique claire : mobilisation accrue des ressources internes et sous-régionales, stabilisation macroéconomique sans renoncer à l’action publique. Autrement dit, une tentative, encore fragile mais réelle, de sortir du face-à-face stérile entre austérité imposée et fuite en avant.

Dans cette perspective, la stratégie gouvernementale prend tout son sens. Elle ne nie pas les contraintes ; elle cherche à les reconfigurer. Elle affirme surtout une idée simple : l’expertise ne vient pas seulement des institutions financières internationales. Elle existe aussi ici et en Afrique de l’Ouest, produite par nos administrations, nos économistes, nos praticiens de terrain, nos banques régionales de développement.

Les marchés, souvent présentés comme des entités abstraites et omniscientes, commencent d’ailleurs à l’intégrer. Ils observent. Ils testent. Et surtout, ils constatent. En honorant ses échéances, en maintenant ses engagements, le Sénégal envoie un message : il existe une capacité endogène de gestion, de prévision, d’ajustement.

Au-delà du FMI : une bataille de légitimité

Il faut alors dire les choses : ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule question d’un accord avec le FMI. Il s’agit d’une bataille de légitimité. Qui a le droit de dire ce qu’est une trajectoire économique soutenable ? Qui décide des priorités : remboursement, investissement, protection sociale ? Qui fixe le tempo des réformes ?

Dans ce face-à-face, le Sénégal ne doit pas céder à la tentation du renoncement. La prudence du FMI, les alertes des banques comme Citibank, les inquiétudes des marchés ne sont pas neutres. Elles traduisent une rationalité, certes, mais aussi un rapport de force. Et face à ce rapport de force, la pire des stratégies serait de douter de soi-même.

Tenir, encore et toujours

C’est pourquoi le gouvernement sénégalais dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko doit rester droit dans ses bottes. Non par orgueil, mais par cohérence. Non par posture, mais par responsabilité. Les décisions prises depuis deux ans commencent à produire leurs effets. Elles n’ont pas résolu tous les problèmes. Mais elles ont déjoué les scénarios catastrophes.

Il faut désormais aller plus loin, sans céder sur l’essentiel. Faire confiance à notre capacité collective. Assumer le choix d’une voie qui n’est ni celle de la soumission, ni celle de l’aventurisme, mais celle d’une souveraineté patiemment construite.

Rester droit, donc. Parce que parfois, tenir est déjà une victoire. Et que dans cette épreuve, le Sénégal est en train de montrer, à lui-même autant qu’au monde, que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une pratique.

Révolution ou spectre de révolution ?

Il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui inquiètent, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles risquent de rester suspendues au-dessus du réel. J’ai regardé une vidéo récente, que je vous recommande. Son diagnostic est rigoureux, ses principes exigeants. Mais elle m’a laissé sur ma faim.

Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays qui, pour la première fois depuis des décennies, a engagé, par les urnes, une rupture avec un ordre néocolonial, néolibéral, clientéliste, extraverti, et inefficace. D’un État qui, malgré l’étau de la dette et les contraintes du système mondial, tente de redéployer les bases de sa souveraineté.

Faut-il attendre que la révolution soit parfaite pour la reconnaître ? Ou faut-il savoir lire les signes fragiles, mais décisifs d’une transformation en cours ?

Premier argument : le diagnostic est juste, mais la temporalité est fausse

On nous dit : le Sénégal reste pris dans les rets d’un ordre néocolonial. La dette comme instrument de contrainte, la division internationale du travail, la dépendance monétaire, les ajustements structurels. Sur ce point, accord total. Rien à redire.

Mais là où le raisonnement se dérobe, c’est dans le traitement du présent. Reconnaître que le système est en crise ne suffit pas. Encore faut-il analyser comment il est contesté, par qui, et à quelles conditions.

Or, à force d’exiger une rupture totale, changement des rapports de production, transformation intégrale de l’État, refondation constitutionnelle, on finit par disqualifier ce qui existe déjà comme processus de rupture.

On voit bien les gestes : audit de la dette, renégociation des contrats extractifs, réaffirmation d’une autonomie stratégique, tentative de redéfinition des priorités économiques. Mais ces gestes, faute d’atteindre immédiatement le seuil d’une révolution accomplie, sont relégués au rang de simples amorces.

C’est une mauvaise lecture du temps politique. Une révolution n’est jamais donnée d’emblée. Elle se construit dans la contradiction, dans l’hésitation, dans le rapport de force. Elle avance à découvert, souvent sous contrainte, parfois à reculons. Mais elle avance.

Deuxième argument : le procès en incantation peut être retourné

On nous dit : il y a un décalage entre le discours révolutionnaire et certaines réalités du pouvoir. Un ministre qui parle de souveraineté alimentaire le matin et signe une autorisation d’importation de riz l’après-midi, cela existe. La critique est légitime.

Mais que produit une exigence de rupture absolue, détachée des conditions concrètes ? Je me souviens d’une discussion avec un militant qui me disait : « Tant qu’on n’aura pas nationalisé les mines et quitté la Zone franc, tout ça ne sera que du spectacle. » Sur le principe, il avait raison. Mais en attendant, que fait-on demain ? On laisse les hôpitaux vides de médicaments parce que la rupture n’est pas totale ?

L’exigence pure attend le basculement parfait qui n’arrive jamais. Elle invoque une révolution des rapports de production sans tenir compte de l’état réel des forces sociales : syndicats faibles et divisés, administration réticente, patronat aux aguets, institutions financières internationales qui voient d’un mauvais œil notre volonté de tracer notre propre chemin. L’ancienne coloniale à l’affut.

Le problème, c’est la définition de la révolution. La réduire à un changement des rapports de production, c’est classique, rigoureux, marxiste ultra-orthodoxe. Mais cette rigueur, à force de vouloir tout embrasser, finit par ne plus rien toucher. Elle devient une grille qui filtre le réel et ne retient que ce qui manque.

Comme Antonio Gramsci l’a montré dans ses Cahiers de prison, aucune révolution ne se réduit à un basculement des infrastructures économiques. Elle est d’abord une lutte pour l’hégémonie, une transformation des rapports de force dans la société civile, une conquête des appareils culturels et symboliques. La révolution ne commence pas dans l’économie. Elle s’y accomplit, mais elle naît dans le politique.

C’est à ce niveau que se joue aujourd’hui la question du panafricanisme. Non plus comme incantation mémorielle, mais comme méthode opératoire. Et sur ce terrain, le procès en incantation adressé au pouvoir pourrait bien s’appliquer à son critique : à force d’attendre la vraie révolution, on risque de ne pas voir celle qui est en train de se chercher, de tâtonner, de se heurter au réel, mais aussi d’avancer.

Troisième argument : le populisme est un écran

On nous dit : le phénomène actuel relève du populisme potentiel.

Cette catégorie est commode. Appliquée au Sénégal, elle fonctionne comme un écran. Car ce qui est en jeu dépasse le populisme. Il s’agit de la formation d’un bloc populaire hétérogène, né de l’épuisement des médiations traditionnelles, porté par une exigence de souveraineté et de justice sociale.

Cette hétérogénéité, qu’on lit comme une contradiction, est en réalité une force stratégique. Ce que certains perçoivent comme une cacophonie est la polyphonie d’un front populaire conscient de ses responsabilités historiques.

Dans cette architecture complexe, Ousmane Sonko est la boussole, le capitaine dans la tempête. Il incarne une ligne politique claire, souveraineté, justice sociale, refondation républicaine, et une capacité rare à articuler les contradictions sans les dissoudre.

Réduire ce processus à un « populisme », c’est passer à côté de sa dimension historique. Les critiques qui dénoncent cette configuration restent prisonniers d’une vision binaire où unité rime avec uniformité. Or, la révolution sénégalaise exige de distinguer l’essentiel de l’accessoire, les contradictions principales des contradictions secondaires. L’enjeu central n’est pas un désaccord tactique entre courants de la rupture, mais l’affrontement entre deux projets antagonistes : un Sénégal soumis aux diktats extérieurs, et un Sénégal souverain.

Une révolution ne s’accomplit pas avec des purs et des dogmatiques, mais avec des femmes et des hommes qui acceptent de mettre en commun leurs forces pour répondre aux besoins urgents de justice et de dignité.

Alors oui, ce bloc est hétérogène. Mais c’est cette hétérogénéité qui le rend majoritaire. Si c’est cela, le populisme, le mot ne veut plus rien dire.

Habiter le moment, ne pas le juger d’en haut

Au fond, la divergence est là. D’un côté, une position de surplomb critique. On mesure le présent à l’aune d’un idéal révolutionnaire. On attend des signes nets, des ruptures franches, des transformations visibles.

Je le comprends. J’ai moi-même longtemps attendu la rupture parfaite, celle qui ne trahit rien, celle dont on sortirait la tête haute sans avoir à pactiser avec le réel. Mais cette attente, à force d’être exigeante, finit par devenir une forme d’absence.

Car le moment sénégalais exige autre chose. Non pas un jugement extérieur, mais une implication dans le processus. Cela veut dire accepter de mettre la main à la pâte. Accepter que les avancées soient parfois minuscules, que les reculs soient réels, que les promesses non tenues cohabitent avec les victoires silencieuses.

Ce qui est en jeu n’est pas une révolution achevée. C’est une lutte pour consolider un processus largement entamé. Il ne s’agit pas de suspendre la critique. Il s’agit de la déplacer. Non pas contre le processus, mais dans le processus. Non pas depuis la tribune, mais depuis le terrain.

La critique a le mérite de rappeler une exigence : la révolution ne se décrète pas, elle se prouve. Mais elle pèche par excès de pureté. En Afrique de l’Ouest, dans les conditions historiques actuelles, la transformation ne prendra jamais la forme d’un basculement instantané. Elle sera longue, conflictuelle, incomplète, avançant sous contrainte dans un monde hostile.

La question n’est donc pas de savoir si la révolution est déjà là, mais si nous sommes capables de la faire advenir à partir de ce qui existe. Ce n’est pas l’absence de révolution qui caractérise notre moment. C’est notre difficulté à reconnaître les formes nouvelles qu’elle est en train de prendre.

Dette, « opacité » et procès d’intention : quand la critique fabrique son propre mirage

Je viens de lire l’enquête du Financial Times, reprise par SenePlus. 650 millions d’euros empruntés via des swaps[1], le FMI qui dit n’avoir pas été informé, des créanciers qui auraient priorité sur les autres. Les mots sont lourds : « secret », « opacité », « montages ». À les lire, on croirait à la mise au jour d’une mécanique clandestine, un État qui joue sa survie dans l’ombre, contre son propre peuple.

Mais cette lecture oublie une chose : la complexité n’est pas la dissimulation. Le Sénégal navigue dans un système financier globalisé aux marges étroites. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une naïveté que personne ne s’offre.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent une adaptation stratégique à un environnement contraint — pas un complot.

La complexité n’est pas la dissimulation

Oui, le Sénégal mobilise des instruments financiers sophistiqués. Oui, ces instruments ne sont pas toujours explicités dans le détail dans l’espace public. Mais depuis quand la sophistication est-elle synonyme de dissimulation ?

Un État qui se finance navigue dans un système financier globalisé, où les marges de manœuvre sont étroites, les coûts élevés, et les contraintes nombreuses. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une forme de naïveté financière — pendant que d’autres acteurs, eux, utilisent pleinement l’arsenal de l’ingénierie moderne.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent, plus simplement, une adaptation stratégique à un environnement contraint.

Des faits connus, une mémoire sélective

Contrairement au récit du « secret », la diversification des instruments de financement est inscrite dans les documents budgétaires, notamment dans les annexes de la loi de finances 2026. Ce qui est en cause n’est donc pas leur existence, mais le degré de détail de leur divulgation. Transformer cette nuance en accusation de dissimulation relève davantage de la mise en scène que de l’analyse.

L’opacité n’est pas née avec ce gouvernement : elle a été héritée et mise au jour par les audits récents. La différence est claire : hier, on cachait ; aujourd’hui, on révèle et on corrige. Refuser de le reconnaître, c’est défendre l’opacité d’hier tout en attaquant sa remise en cause aujourd’hui.

Transparence et souveraineté : la ligne de fracture

La transparence n’est pas neutre : c’est un instrument de pouvoir. On exige des États africains une exposition totale, sans jamais interroger les contraintes qui pèsent sur eux — marchés, notations, créanciers. L’exigence devient alors asymétrique : absolue pour les États, relative pour les marchés. Dès lors, la question n’est plus celle de l’ « opacité », mais celle de la marge d’action qu’un État tente de préserver.

C’est dans ce cadre que gouverne le Premier ministre Ousmane Sonko : sous contrainte, dans un contexte hérité, avec une priorité claire — financer l’État sans reproduire les impasses du passé. Chaque décision est un arbitrage entre coût, souveraineté et efficacité. Et les faits demeurent : le Sénégal honore ses engagements tout en cherchant à éviter les solutions les plus socialement destructrices des ajustements d’hier.

À force de dénoncer une opacité supposée, certains passent à côté de l’essentiel. La souveraineté ne consiste pas à exposer l’État en permanence sous le regard des marchés ou des commentateurs. Elle est la capacité à décider dans la contrainte, à rendre des comptes à son peuple, et à refuser les procès d’intention. Ce débat ne révèle pas un scandale financier, mais une difficulté persistante à accepter qu’un État africain puisse encore agir autrement que sous surveillance.


[1] Un accord pour échanger des flux d’argent (intérêts, devises, performances d’actifs) pendant une période donnée

Le Panafricanisme au XXIᵉ siècle : de l’idéal à la méthode

Il se passe quelque chose de neuf sur le continent africain — et, peut-être plus encore, dans ses marges diasporiques. Une jeunesse décomplexée, connectée, politisée, ne se contente plus de dénoncer ; elle compare, elle exige, elle projette. Elle regarde les frontières héritées comme on regarde une cicatrice : non pour la nier, mais pour comprendre ce qu’elle empêche encore de cicatriser. Dans le même temps, la crise persistante des modèles de gouvernance postcoloniaux — entre dépendance financière, fragilité institutionnelle et vulnérabilité géopolitique — agit comme un révélateur brutal de l’impuissance des États pris en étau entre les blocs de puissance mondiaux.

Dès lors, une question s’impose : comment faire du panafricanisme autre chose qu’un horizon incantatoire ? Comment transformer cet idéal, longtemps confiné aux discours, en une architecture politique et économique concrète ?

La réponse exige un déplacement du regard. Le panafricanisme ne peut plus être seulement un récit — il doit devenir une méthode. Non plus une nostalgie mobilisatrice, mais une stratégie opératoire. L’intégration africaine, si elle veut survivre au XXIᵉ siècle, doit cesser d’être diplomatique pour devenir technique, matérielle, mesurable. Autrement dit : elle doit s’incarner.

Sans prétendre à l’exhaustivité, cet article s’inscrit dans la filiation de celles et ceux qui, de Kwame Nkrumah à Frantz Fanon, de Cheikh Anta Diop à Achille Mbembe, et plus récemment Felwine Sarr ou Carlos Lopes, ont pensé l’unité africaine non comme un vœu pieux, mais comme un chantier méthodique. Il ne fait que prolonger, à sa manière, cette conversation ininterrompue.

Le basculement des imaginaires : pourquoi maintenant?

Le moment actuel n’est pas une simple répétition de l’histoire panafricaniste. Il en constitue une inflexion. Là où les générations de Kwame Nkrumah ou de Cheikh Anta Diop pensaient l’unité comme une promesse à conquérir, la jeunesse contemporaine la perçoit comme une nécessité à organiser.

D’abord, il y a l’éveil citoyen. Des mouvements sociaux aux mobilisations numériques, de Dakar à Nairobi, de Lagos à Paris, une même intuition circule : les frontières héritées de la Conférence de Berlin ne sont pas seulement des lignes géographiques, mais des structures de dépendance. La diaspora, en particulier, joue ici un rôle décisif : elle compare les systèmes, dénonce les asymétries et réinjecte dans le débat africain des outils critiques globalisés.

Ensuite, l’État-nation postcolonial, souvent de taille économique limitée, se révèle prisonnier de ses contradictions. Proclamé politiquement souverain, il est contraint économiquement. Pris en étau entre des blocs continentaux puissants — États-Unis, Chine, Union européenne —, il négocie seul ce que d’autres imposent en commun. L’idée n’est pas de nier la légitimité des identités nationales, mais d’en reconnaître les limites : dans un monde structuré par des rapports de force continentaux, la souveraineté ne peut plus être qu’un exercice solitaire.

Ce basculement des imaginaires, pourtant, n’est plus seulement l’affaire des intellectuels ou des militants. Il est désormais porté par des responsables politiques en exercice — et cela change la donne. Je pense au Premier ministre Ousmane Sonko qui s’est exprimé le 21 mars 2026 à Ziguinchor, à l’issue de la prière de la korité. Ce n’était pas un discours de circonstance. Devant ses concitoyens, il a dit une chose simple, mais rare : un petit pays peut être développé, mais il ne sera jamais puissant seul.

Il a parlé d’une puissance régionale africaine, enracinée en Afrique de l’Ouest. Non pas une puissance de papier, mais une puissance adossée à ce qui nous relie déjà — les langues, les mobilités, les identités partagées. Il a cité la CEDEAO, non comme une institution figée, mais comme un levier politique à condition, a-t-il précisé, que l’intégration soit portée par les peuples, pas seulement décrétée par les chefs d’État. Et puis il a ajouté ceci, qui m’a frappé : son rêve qu’il a formulé comme un objectif, c’est que d’ici vingt ans l’Afrique de l’Ouest devienne économiquement, politiquement et militairement assez forte pour peser sur la scène internationale, et cesser d’être ce « parent pauvre » dont on parle toujours sans jamais rien lui demander.

Ce n’est plus un vœu pieux. C’est une feuille de route assumée par une tête de gouvernement. Et cela, à mes yeux, change la nature du débat.

Enfin, il y a la bataille des récits. Car aucune intégration durable ne se construit sans légitimité symbolique. Réécrire l’histoire, non pour la mythifier, mais pour la réapproprier, devient une condition de possibilité de l’union. Il ne s’agit plus seulement de dire que l’Afrique peut s’unir, mais de montrer qu’elle l’a déjà été — culturellement, commercialement, intellectuellement.

Les piliers d’un projet panafricain viable

Mais un imaginaire, aussi puissant soit-il, ne suffit pas. Il doit s’adosser à des structures. Le panafricanisme du XXIᵉ siècle sera jugé non sur ses discours, mais sur ses infrastructures.

Le premier pilier est celui de l’intégration économique réelle. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) constitue, en théorie, un tournant historique : elle a pour ambition de créer le plus grand marché intégré du monde en nombre de pays. Mais entre le traité et la réalité, l’écart reste immense. Aujourd’hui, exporter des ananas du Bénin vers le Niger peut coûter plus cher et prendre plus de temps que d’en importer de Chine. Les barrières douanières informelles, les déficits d’infrastructures de transport, la fragmentation logistique freinent encore le commerce intra-africain, qui demeure inférieur à 20 % des échanges du continent — contre plus de 60 % en Europe. L’intégration ne sera réelle que lorsque circuler entre deux capitales africaines sera plus simple que de commercer avec l’extérieur. La ZLECAF ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur des instruments concrets.

Le deuxième pilier est monétaire. Longtemps, la question a été abordée sous l’angle symbolique : sortir du franc CFA, créer une monnaie unique. Mais le véritable enjeu est ailleurs : construire des zones de stabilité financière capables de soutenir le commerce et l’investissement intra-africains. Une monnaie n’est pas seulement un drapeau ; c’est un instrument de politique économique. Les difficultés rencontrées par le projet de monnaie unique de la CEDEAO, notamment sur les critères de convergence budgétaire, de maîtrise de l’inflation et de soutenabilité de la dette, rappellent une vérité souvent éludée : sans convergence macroéconomique préalable et sans mécanisme de solidarité budgétaire, toute union monétaire est vouée à la fragilité.

Le troisième pilier est humain. La libre circulation des talents est sans doute la réforme la plus stratégique — et la plus sous-estimée.

L’Afrique dispose d’une jeunesse massive, dynamique, créative. Mais on la fragmente à coups de visas, de réglementations absurdes, d’administrations qui semblent parfois construites pour décourager plutôt que pour faciliter. J’ai vu, à une frontière ouest-africaine, un jeune ingénieur passer six heures pour obtenir un laissez-passer alors qu’il traversait simplement pour former une équipe dans un pays voisin. Six heures pour un trajet qui aurait dû durer quarante minutes. Cette absurdité, des millions d’Africains la vivent chaque jour.

Pourtant, des alternatives existent. Le Rwanda a fait le choix radical de supprimer les visas pour tous les citoyens africains. Une décision politique, certes, mais surtout un signal : ici, vous êtes chez vous.

Le Bénin, ces dernières années, a pris un chemin différent, mais tout aussi intéressant. En facilitant l’accueil des créateurs, des intellectuels, des entrepreneurs du continent, il a fait de l’hospitalité active une politique d’attraction. Parce que circuler ne suffit pas : encore faut-il être reçu.

Quant au Sénégal, il joue une autre partition, plus tournée vers sa diaspora. Dispositifs incitatifs pour l’investissement, reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, représentation politique des Sénégalais de l’extérieur — l’idée est simple : celui qui part n’est pas perdu, il devient un pont.

Trois pays, trois approches. Une même intuition : faire circuler les cerveaux, c’est accélérer l’innovation, diffuser les compétences, créer un marché du travail continental. Le capital humain doit devenir la première richesse partagée.

Souveraineté technologique et sécuritaire : les nouveaux défis

Le panafricanisme contemporain ne peut ignorer les mutations du monde. Car la domination ne passe plus seulement par les territoires ; elle passe par les données, les algorithmes, les réseaux.

Sur le plan sécuritaire, la fragmentation actuelle est un luxe que le continent ne peut plus se permettre. Face à des menaces transnationales (terrorisme, trafics, déstabilisations), la réponse ne peut être uniquement nationale. Elle doit être collective. Mutualiser les moyens de défense, coordonner les doctrines, partager le renseignement : autant de conditions pour sortir d’une dépendance structurelle aux interventions extérieures.

Sur le plan numérique, le défi est encore plus silencieux — et peut-être plus redoutable. Les données africaines sont aujourd’hui largement captées, stockées et exploitées hors du continent. Ce qui se joue ici n’est rien moins qu’une nouvelle forme de colonisation, immatérielle, mais structurante. Les infrastructures elles-mêmes deviennent des enjeux géopolitiques : un projet comme le câble sous-marin 2Africa, pourtant vital pour la connectivité du continent, est porté par des acteurs extérieurs qui captent une part stratégique de nos flux numériques. Construire des infrastructures africaines, protéger les données, développer des écosystèmes technologiques locaux, soutenir l’émergence de champions régionaux — voilà les nouvelles frontières de la souveraineté.

Enfin, la transition énergétique impose une autre forme d’unité. Face aux négociations climatiques internationales, les États africains isolés pèsent peu. Ensemble, ils représentent un levier stratégique considérable. Mais l’enjeu dépasse la seule négociation diplomatique. Le continent possède l’essentiel des réserves mondiales de cobalt, de lithium, de manganèse — des minerais stratégiques pour les technologies vertes. La question est de savoir si ces ressources continueront d’être exportées à l’état brut, ou si l’Afrique saura négocier en bloc les conditions d’extraction et, surtout, construire des chaînes de valeur locales qui permettent de transformer sur place. L’écologie peut ainsi devenir un terrain de souveraineté partagée.

Les obstacles à lever : la realpolitik du panafricanisme

Mais toute stratégie rencontre ses résistances. Et le panafricanisme n’échappe pas à la dure loi du réel.

Les premiers obstacles sont internes. Les élites nationales, souvent installées dans des équilibres de pouvoir fragiles, peuvent percevoir l’intégration comme une menace. Car unir, c’est redistribuer — les compétences, les ressources, les influences. Et certains préfèrent régner sur des fragments que partager un ensemble.

Les interférences extérieures constituent un second défi majeur. L’Afrique est insérée dans un système mondial asymétrique, où les partenariats sont rarement neutres. Comment construire une autonomie stratégique sans rompre les liens ? Comment coopérer sans se soumettre ? La question n’est pas de s’isoler, mais de négocier autrement — en bloc, avec des marges de manœuvre accrues.

Enfin, il y a le déficit démocratique. Une union d’États sans union des peuples est une coquille vide. L’intégration ne peut être décrétée par le haut ; elle doit être portée par les sociétés. Cela suppose transparence, participation, circulation de l’information, construction d’un espace public africain. L’expérience de l’Union européenne est ici un avertissement : son principal talon d’Achille est le sentiment des citoyens d’être gouvernés par des institutions lointaines et illisibles. Pour l’Afrique, le risque est démultiplié par la faiblesse des médias continentaux et des sociétés civiles transnationales. C’est pourquoi il est urgent de créer des programmes d’échanges universitaires, des réseaux de recherche, des médias panafricains indépendants — tout ce qui permet à l’intégration de devenir une affaire de citoyens, non d’experts.

Le panafricanisme n’est plus une option idéologique parmi d’autres. Il est devenu une condition de survie dans un monde structuré par des rapports de force continentaux. Face à des puissances organisées, fragmenter l’Afrique revient à l’exposer.

Mais il ne suffit plus d’invoquer l’unité. Il faut la construire, patiemment, méthodiquement, concrètement. Transformer les slogans en politiques publiques, les discours en infrastructures, les rêves en institutions.

Diomaye Président : la coalition contre la rupture

Le 7 mars 2026, devant l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’État sénégalais a prononcé un discours placé sous le signe de la gratitude et de l’humilité. Aux militants, il a demandé loyauté, travail et efficacité. En apparence, rien à redire. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se cache une question bien plus gênante : pourquoi, deux ans après une élection historique, le président cherche-t-il à ressusciter une structure électorale au moment même où le pays attend une transformation politique profonde ?

Le problème n’est pas dans les mots. Il est dans la logique politique qu’ils révèlent.

Le piège de la coalition

Revenons au 24 mars 2024. Ce jour-là, les Sénégalais n’ont pas porté au pouvoir une coalition. Ils ont porté un projet politique : celui de PASTEF, fruit de longues années de mobilisation populaire, de répression et de résistance. La coalition « Diomaye Président » n’était qu’un véhicule de circonstance, un outil tactique conçu pour contourner l’empêchement d’un candidat et élargir le front électoral. Elle n’avait ni base militante, ni projet autonome, ni existence organique réelle.

C’est pourtant cette structure éphémère que le président tente aujourd’hui de replacer au centre du jeu politique.

La manœuvre n’a rien d’anodin. Déplacer le centre de gravité du pouvoir de PASTEF vers une coalition présidentielle revient à diluer la dynamique de rupture qui a rendu possible la victoire de mars 2024. C’est substituer à un mouvement structuré, porteur d’une idéologie claire, une coalition d’appareils aux contours flous, précisément ce que PASTEF avait promis de dépasser.

L’inertie présidentielle

Depuis deux ans, un malaise politique s’installe. Les réformes structurantes tardent à voir le jour. Les décisions majeures s’enlisent dans les procédures. L’audace promise se transforme en prudence administrative. Là où l’histoire exigeait de la vitesse, on observe une lenteur méthodique.

Dans ce contexte, l’activation d’une coalition présidentielle apparaît moins comme un instrument de mobilisation que comme un mécanisme d’équilibrage. Une structure destinée à neutraliser l’énergie politique du mouvement qui a porté la rupture.

L’histoire politique regorge de ces moments. Une révolution électorale ouvre une brèche, puis le pouvoir cherche à la refermer en reconstruisant les anciens équilibres. On appelle cela la stabilisation. En réalité, c’est souvent la restauration.

Le Parlement doit prendre le relais

Avec 130 députés sur 165, PASTEF détient une majorité parlementaire confortable. Cette force ne peut se limiter à un rôle d’accompagnement : elle doit devenir le moteur législatif de la rupture voulue par le Premier ministre Ousmane Sonko et portée par le peuple.

La Constitution offre à l’Assemblée bien plus qu’un rôle passif : proposer des lois, amender les textes, créer des commissions d’enquête, organiser des auditions, imposer un rythme au débat national. Autant d’outils aujourd’hui sous-utilisés.

La clé réside dans un tandem : Ousmane Sonko bouscule l’appareil d’État ; le Parlement traduit cette impulsion en réformes irréversibles. Si la présidence temporise, cette alliance peut contourner l’inertie. Faire sauter les verrous, forcer le débat et accélérer les chantiers de la transformation.

L’heure des actes

Le Parlement doit donc assumer pleinement son rôle d’impulsion. Cela suppose qu’il prenne lui-même l’initiative législative sur les transformations attendues : renforcer l’indépendance de la justice, réformer une administration publique souvent opaque et inefficace, moraliser la vie publique en consolidant les mécanismes de contrôle démocratique, et adapter les institutions aux exigences d’un État plus souverain.

Ces réformes ne peuvent rester au stade des intentions. Elles doivent entrer dans l’arène législative, être débattues, adoptées et appliquées. Car, en définitive, la politique se mesure aux actes. Les Sénégalais n’ont pas voté pour un simple discours de rupture, mais pour des changements réels. Si le Président hésite, le Parlement doit avancer ; si le pouvoir ralentit, les institutions doivent accélérer. C’est ainsi que les moments historiques cessent d’être des promesses et deviennent des transformations.

ONU : l’aventure personnelle de Macky Sall contre le Sénégal

Une nomination a été enregistrée dans la course au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies : celle de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Mais un fait frappe : la candidature n’a pas été déposée par le Sénégal, mais par le Burundi.

Or, en diplomatie, lorsqu’un ancien chef d’État vise une fonction internationale majeure, c’est son pays qui porte la candidature et construit les alliances. Ici, l’annonce précède la stratégie et l’ambition individuelle devance l’État.

Dès lors, une question s’impose : au nom de qui parle un ancien président lorsqu’il s’engage dans une bataille diplomatique mondiale sans que son propre pays en soit le porteur ?

L’intérêt national n’est pas une affaire individuelle

Dans toute République, la détermination de l’intérêt national relève d’une autorité précise : le chef de l’État en exercice, assisté de son gouvernement. C’est à eux qu’il revient d’arbitrer les orientations diplomatiques, de hiérarchiser les priorités et d’engager la parole de la nation.

Un ancien président, aussi légitime que puisse être son parcours, ne peut s’arroger cette prérogative.

Ce principe n’est pas une question de susceptibilité politique. Il constitue un fondement de la continuité de l’État. Lorsque l’autorité publique change, la responsabilité de représenter la nation change également. La diplomatie n’est pas un espace où chacun peut agir à titre personnel en mobilisant l’image de son pays.

La question devient donc inévitable : que sait l’ancien président des engagements diplomatiques du Sénégal actuel ? Quelles négociations sont en cours, quels équilibres régionaux sont recherchés, quelles alliances sont envisagées ? Ces éléments relèvent par nature de la conduite de l’État. Ils ne peuvent être présumés ni instrumentalisés par ceux qui n’en ont plus la charge.

Une démarche qui fragilise la cohérence diplomatique

La désignation du Secrétaire général de l’ONU est l’une des procédures les plus politiques du système international : candidatures, auditions, puis votes au Conseil de sécurité, où les membres permanents disposent d’un droit de veto. Une candidature sérieuse suppose donc préparation, alliances et stratégie diplomatique cohérente.

Or, lorsque la démarche se construit en dehors de l’État censé l’incarner, la confusion entre ambition personnelle et politique nationale apparaît immédiatement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la séquence s’est d’abord jouée dans l’espace médiatique : validation annoncée à l’Union africaine, sommet virtuel évoqué, puis dépôt finalement présenté par un autre État. À chaque étape, le récit a changé.

Ambition personnelle et confusion républicaine

Dans la succession d’annonces et de réajustements autour de cette candidature, un doute s’installe : et si l’enjeu était moins diplomatique que politique ? Une candidature internationale entretient la visibilité et fabrique un récit : succès, elle consacre une trajectoire ; échec, elle alimente le récit du sabotage national ou du manque de soutien des autorités. Mais ce jeu comporte un risque : instrumentaliser l’image du pays au service d’une ambition personnelle.

Au fond, l’affaire révèle une conception personnalisée du pouvoir : l’idée qu’une stature acquise au sommet de l’État donnerait un droit permanent à agir au nom de la nation, même sans responsabilité institutionnelle. Or la République repose sur l’inverse : les institutions survivent aux individus et l’intérêt national ne se confond jamais avec la carrière d’un homme.

Le débat dépasse donc la nécessité d’une candidature ; il touche à la loyauté envers l’État. Un ancien président peut conseiller ou représenter son pays lorsqu’il en reçoit mandat. Mais engager le nom du Sénégal dans une bataille diplomatique mondiale sans coordination avec les autorités légitimes revient à substituer la logique de l’égo à celle de la nation.

À Samba Diouldé Thiam : de la révolution, des fauteuils et des fantômes

Monsieur,

Votre texte, largement relayé sur les réseaux sociaux et repris en Une par Le Témoin sous le titre spectaculaire « Notre PM a décidé d’être un Mussolini sénégalais », relève désormais du débat public et appelle une réponse à la même hauteur.

Permettez une remarque de méthode : l’outrance ne vous grandit pas. Convoquer Benito Mussolini pour qualifier le Premier ministre Ousmane Sonko, issu d’une alternance électorale régulière, n’est pas une analyse, mais un effet de manche. À force d’agiter le fascisme à chaque désaccord, on en banalise le sens et l’on affaiblit sa propre parole.

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui mérite discussion.

Vous qui venez du marxisme sénégalais

Vous avez été un dirigeant de premier plan du Parti de l’indépendance et du travail (PIT-Sénégal) et incarné une tradition marxiste sénégalaise exigeante, structurée par la critique du néocolonialisme.

Aujourd’hui, vous alertez sur une prétendue dérive autoritaire. Soit. Mais votre mémoire politique mérite d’être convoquée. Vous avez cheminé avec Abdoulaye Wade, accompagné Macky Sall, partagé des trajectoires avec feu Djibo Ka. Ces périodes furent-elles des modèles d’horizontalité démocratique absolue ?

La vigilance est une vertu. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle devient subitement hypersensible.

L’histoire politique du Sénégal n’a pas commencé en 2024.

La révolution : mot qui vous dérange ou réalité qui vous échappe?

Vous affirmez qu’il n’y a pas eu révolution parce qu’il n’y a pas eu rupture constitutionnelle. L’argument est juridique. Le moment est politique.

Une révolution n’est pas nécessairement un coup d’État. Elle peut être un déplacement du centre de gravité du pouvoir. Elle peut être la mise à nu d’une dette dissimulée. Elle peut être la fin d’un régime de rentes. Elle peut être une tentative de réécriture du contrat entre l’État et la société.

L’alternance a été régulière. Certes. Mais le mandat populaire portait sur une transformation. Que le terme vous paraisse excessif est défendable. Le réduire à un mirage pathologique est une facilité.

Et vous qui venez du PIT-Sénégal, vous savez que l’histoire n’avance pas seulement par effondrement brutal des constitutions, mais aussi par recomposition interne des rapports de force.

Le fauteuil et la psychologie de bazar

Vous glissez vers la psychologisation : « mégalomanie », « incapacité cognitive », « gourou », « surmenage ».

C’est une pente dangereuse. Elle transforme l’analyse politique en diagnostic de comptoir. On ne réfute pas un projet par une expertise improvisée en psychiatrie.

Dans une République, le Premier ministre est nommé par le Président. Tant que celui-ci lui maintient sa confiance, il n’y a ni usurpation ni coup d’État rampant. Il y a exercice des prérogatives constitutionnelles.

Si rivalité il y a, elle se tranche politiquement. Pas par insinuation.

Universités et sécurité : entre caricature et responsabilité

Vous assimilez toute réflexion sur la sécurisation des campus à l’installation de centurions dans les amphithéâtres. L’image est forte. Elle est aussi excessive.

La question est simple : comment protéger des étudiants lorsque la violence éclate ? Le débat porte sur la doctrine, la proportionnalité, le cadre juridique. Pas sur l’existence de l’État.

Refuser toute présence sécuritaire au nom d’une pureté universitaire absolue revient à poser une alternative irréelle : soit la liberté, soit l’autorité. Or une République mature cherche l’équilibre.

La dramatisation permanente

Votre texte installe un climat d’effondrement : descente aux enfers, honte nationale, menace d’assassinats, dérive fascisante.

Ce registre est puissant émotionnellement. Mais la parole d’un ancien dirigeant engage davantage que celle d’un polémiste ordinaire. Elle devrait élever le débat, non l’enflammer.

Le Sénégal traverse une phase de recomposition. Il n’est ni un État effondré ni une dictature installée.

Vous êtes libre de contester la ligne actuelle et d’en refuser le vocabulaire. Mais le pays ne gagne rien aux procès psychologiques ni aux analogies fascisantes. Opposez des faits, une alternative cohérente, un projet structuré : c’est là que se joue l’histoire.

Le Sénégal n’a pas besoin de fantômes. Il a besoin d’idées claires et d’un débat à la hauteur de son intelligence politique.