
On invoque le consensus, puis on crie au scandale dès que l’Assemblée nationale légifère. La coalition Diomaye Président s’enlise dans le dilatoire, pendant que Abdoulaye Tine dramatise. Le pays n’attend pas des postures, mais un chronogramme clair.
Il y a, dans le débat actuel autour des articles L29 et L30 du Code électoral, une confusion qu’il faut dissiper sans détour. L’Assemblée nationale n’est pas un forum d’observation, encore moins une chambre d’attente des volontés diffuses. Elle est, par essence, le lieu où la souveraineté populaire se traduit en norme. Autrement dit, elle légifère. Et elle légifère précisément pour trancher les contradictions que le débat politique met à nu. Ceux qui feignent de découvrir cette évidence ou qui la contestent, au nom d’un consensus introuvable, ne critiquent pas une majorité parlementaire : ils contestent le fonctionnement même de la démocratie représentative.
La réforme des articles L29 et L30 s’inscrit dans une séquence longue, nourrie par les Assises nationales, par les luttes politiques des années 2021–2024, et par une exigence populaire constante : mettre fin aux exclusions arbitraires du jeu électoral tout en protégeant la probité publique. Elle corrige des dérives passées en maintenant l’inéligibilité pour les crimes et les délits graves liés à la gestion publique, tout en levant des restrictions abusives pour des délits mineurs ou d’opinion. La démocratie ne peut être un instrument d’élimination politique.
L’Assemblée dans son rôle, les faux procès de la démocratie
Dans ce contexte, les critiques formulées par maitre Abdoulaye Tine relèvent moins d’une alerte démocratique que d’une incompréhension du jeu institutionnel. Parler de « forcing » là où s’exerce une compétence constitutionnelle, dénoncer une « urgence injustifiée » alors même que la procédure est prévue par les textes, c’est déplacer le débat du droit vers la posture. L’Assemblée n’a pas à s’excuser d’effectuer son travail. Elle n’a pas à attendre un consensus absolu — qui n’existe dans aucune démocratie — pour agir. Le dialogue a eu lieu. Certains l’ont boycotté. On ne peut pas se retirer du jeu et en contester ensuite les règles.
L’Assemblée nationale est un lieu de décision, pas une simple chambre d’enregistrement des humeurs politiques. Refuser cela, c’est vider la démocratie de sa substance. La souveraineté populaire ne s’exerce pas dans l’indécision permanente, mais dans la capacité à trancher.
Réformes annoncées, urgence différée : l’exécutif face à ses responsabilités
Mais une autre tension traverse la séquence actuelle. D’un côté, la Présidence affiche une ambition réformatrice structurée, issue des Assises, avec quatre avant-projets majeurs : révision constitutionnelle, création d’une Cour constitutionnelle, réforme du Code électoral avec une CENI indépendante, et encadrement des partis politiques. De l’autre, ces textes sont annoncés fin avril, mis à disposition du public sans chronogramme clair, alors même que leur adoption était attendue avant la fin du premier trimestre.
Sans faire de procès à la Présidence, une impression s’installe : celle d’un décalage entre la volonté affichée et le rythme réel des réformes. Certains pourraient y voir une manière de ralentir la dynamique parlementaire en cours, notamment sur les articles L29 et L30. Le risque n’est pas juridique, il est politique : à force de différer, on fragilise la confiance.
Nous n’avons aucune raison de douter de la volonté réformatrice du Président. Mais nous avons des interrogations légitimes sur la prise en compte de l’urgence démocratique. Cela fait deux ans que ces réformes sont débattues, et bien plus longtemps qu’elles sont attendues par le peuple.
Il faut donc clarifier le calendrier. Quand auront lieu les débats ? Quand les textes seront-ils adoptés en Conseil des ministres ? Quand seront-ils votés à l’Assemblée ? Quand seront-ils promulgués ? Une démocratie ne peut fonctionner dans l’indétermination.
À nos yeux, la réponse est simple : un mois suffit. Un mois pour passer du débat à la décision. Le 15 juin doit être une borne politique : celle de la publication des lois au Journal officiel.
