La vaccination et le progrès sanitaire au Sénégal

Il y a quelques jours, une estimée consoeur m’exprimait ses craintes pour le futur du Programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal. Certaines réactions suscitées par les propos abjects du Pr Jean-Paul Mira sur le plateau de la chaîne de télévision française LCI, le 1er avril 2020 prenaient à son avis et du mien également, des tours anti-vaccination et antimédecine voire obscurantistes que l’on ne peut passer par perte et profit vu leurs succès dans l’opinion.  La crainte de ma consoeur est une perte d’efficacité de toutes les stratégies pédagogiques déployées ces dernières décennies pour favoriser le développement des programmes de vaccination.

Les campagnes de vaccination ont sauvé des vies

Le PEV a été lancé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1974 dans le but de rendre les vaccins accessibles à tous les enfants dans le monde. Au début des années 1970, cinq millions d’enfants mourraient chaque année dans le monde à la suite d’une maladie évitable par la vaccination. Le taux de couverture vaccinale des enfants était alors inférieur à 5 %. Dix ans après la création du PEV, en 1984, l’OMS a établi un calendrier standard de vaccination pour les premiers vaccins du PEV : le BCG (bacille de Calmette et Guérin), le DTCoq (diphtérie, tétanos, coqueluche), le vaccin oral contre la poliomyélite, et le vaccin contre la rougeole. Par la suite, de nouveaux vaccins ont été développés et ajoutés à la liste du PEV des vaccins recommandés : le vaccin contre l’hépatite B, le vaccin contre la fièvre jaune dans les zones d’endémie, et le vaccin conjugué contre Haemophilus influenzae de type b (Hib) pour les pays à forte prévalence. Au cours des dernières décennies, la couverture vaccinale a beaucoup progressé dans le monde, atteignant 79% en 2005.  Elle est l’un des plus grands succès de la santé publique : la variole a été éradiquée en 1980, l’incidence mondiale de la poliomyélite a baissé de 99%. On estime que la vaccination a permis d’éviter chaque année 2 à 3 millions de décès. Plusieurs études épidémiologiques montrent que 1,5 million de vies supplémentaires pourraient être sauvées en améliorant la couverture mondiale de la vaccination qui est restée stable, ces dernières années.

Le Sénégal, un cas d’école

Le Sénégal, peut être considéré comme un cas d’école, de l’efficacité des programmes de vaccination. De l’indépendance à nos jours, le Sénégal a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile. Le quotient de mortalité infanto-juvénile est le risque de décès entre la naissance et le cinquième anniversaire. De 1960 à 2018, il est passé 296 à 44 pour 1000 naissances vivantes. Au cours des premières années de l’indépendance, sur 10 enfants qui naissaient, trois mourraient avant d’atteindre leur cinquième anniversaire. En 2018, il faut compter 100 naissances vivantes pour observer la mortalité des années 1960. L’évolution de la mortalité infanto-juvénile qu’illustre la figure ci-dessous, a été grandement déterminée des raisons d’ordre démographique, politique et climatique.     

Entre 1960 et 1970, la baisse de la mortalité a été lente parce que l’immense majorité des Sénégalais vit en milieu rural où il y a peu d’infrastructures sanitaires. L’accélération de la baisse observée au cours des années 1970 et 1980 est la conséquence des politiques de vaccination généralisée des enfants contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées.  Les progrès cessent dans les années 1990 en raison de la stagnation de l’effort vaccinal et de la recrudescence de la mortalité due au paludisme, elle-même conséquence de la fin des années de sécheresse.  Au début des années 2000, le regain de l’effort vaccinal, notamment par l’introduction de la journée de la vaccination et l’organisation de campagnes spécifiques de vaccination contre la rougeole ont permis de faire des progrès dans la réduction de la mortalité infanto-juvénile. 

L’importance du rôle de la vaccination dans la baisse de la mortalité infanto-juvénile a été bien documentée par des équipes de l’Institut de recherche en développement (IRD) qui ont travaillé au Sénégal. Il ressort des diverses observations que les progrès les plus importants ont commencé au début des années 1970 et sont marqués par le contraste entre les niveaux de mortalité dans les grandes villes et les zones rurales. On est passé d’une différence de l’ordre d’un à trois au cours de la période 1960 – 1975 à un contraste d’un à deux à la fin des années 80. Dans les zones rurales, cette baisse ne s’est pas faite en un seul temps même si le schéma de baisse a été le même. Il a été noté dans les Observatoires de populations en zone rurale de l’IRD des différences dans l’amorce du mouvement de baisse de la mortalité. Pour les chercheurs, la plus ou moins grande précocité de la baisse de la mortalité dans les zones rurales est corrélée à la richesse en services de santé. La baisse relativement rapide de la mortalité des enfants en zone rurale à partir de la fin des années 1970 pourrait est liée en grande partie à la décentralisation des infrastructures et à la nouvelle politique de santé qui ont permis de faire bénéficier de soins de santé la majorité des zones rurales. L’étude de la zone rurale du Bandafassi où il existe un Observatoire de populations montre le rôle déterminant qu’a pu jouer le Programme élargi de vaccination (PEV) dans les régions du Sénégal éloigné de la capitale et pauvres en équipements sanitaires. Non seulement la mortalité des enfants a baissé brutalement dans la zone étudiée après l’introduction de la vaccination, mais en plus la poursuite de la baisse a été étroitement liée au niveau de couverture vaccinale.

Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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