Les indignés Africa-Africa* 2.0

À mon ami Malick Sonko confronté au deuil        

Hier vendredi 3 avril 2020, le Professeur Jean-Jacques Muyembe annonçait fièrement que son pays, la République démocratique du Congo, était choisi pour les futurs essais cliniques d’un candidat vaccin contre le Covid-19. Cette déclaration a suscité de vives protestations chez des « internautes » et quelques heures après son annonce, Jean-Jacques Muyembe reculait piteusement pour dire que sa déclaration a été mal comprise et tronquée et annonçait que… la RDC attendrait que le vaccin soit testé ailleurs (Chine et USA) et mis au point avant que les Congolais en bénéficient. Le professeur Muyembe est un virologue qui a une longue expérience de la santé publique. Il est reconnu mondialement et a mené et participé à plusieurs recherches biomédicales. Il pilotait encore la riposte à la dixième épidémie d’Ebola à l’est de la RDC, quand il a été choisi le 10 mars dernier pour diriger la lutte contre le Covid-19. Il est codécouvreur du virus Ebola, avec le docteur Peter Piot et le Docteur Ngoï-Mushola à qui l’on doit la première description clinique de la Maladie de la fièvre hémorragique à virus Ebola.

Il est important que les futurs candidats vaccins contre le Covid-19 soient aussi testés dans les pays africains.

Même s’il est cynique de le dire comme ça, il est souhaitable que le repentir et la reculade de monsieur Muyembe ne soient que transitoires et destinés à calmer l’ardeur des « défenseurs des Congolais » du net en attendant qu’ils passent à un autre sujet d’indignation. Le principe de la vaccination est l’administration d’un agent antigénique (le vaccin) dans le but de stimuler le système immunitaire afin d’y développer une immunité adaptative contre un agent infectieux. Chacun de nous répond différemment à un vaccin et à l’échelle populationnelle, il y a des différences liées à la génétique, l’écologie, l’alimentation, etc. Il n’est jamais certain qu’un vaccin testé et ayant montré son efficacité dans tel pays ou un continent aura la même efficacité dans un autre. Les pays africains ont besoin de participer aux essais cliniques, afin que des réajustements s’opèrent sur le candidat vaccin en tenant compte du retour d’expérience.

L’histoire de la médecine et notamment des essais cliniques en Afrique a donné lieu, dans un passé pas si lointain, à de nombreux manquements aux règles éthiques et déontologiques de la profession. Parfois des actes criminels ont été commis au prétexte de l’efficacité scientifique. L’urgence sanitaire liée au Codiv-19, ne doit pas être un prétexte pour baisser la garde dans l’exigence de respect des piliers d’une éthique médicale minimale : autonomie, bienveillance, non-malveillance et justice vis-à-vis des sujets qui se prêtent aux recherches. S’il faut garder en mémoire ce passé et faire preuve d’exigence et de vigilance dans l’évaluation éthique des programmes de recherches biomédicales, il est inadmissible, pour autant, de donner le pouvoir aux « indignés du net » de mettre un terme à des programmes de recherche biomédicale.

Oui au débat démocratique

Les questions sanitaires et surtout quand elles engagent la vie et la mort comme nous le vivons dans cette pandémie au Covid-19, relèvent du politique et donc, normalement, du débat démocratique. Il va de soi de ne pas laisser le monopole de ce débat aux seuls experts et spécialistes. Mais il est tout aussi impérieux de ne pas laisser le pouvoir à tous ces gens qui se proclament vigies de « l’honneur de l’Afrique » et « défenseurs des Africains » et qui mis à part leurs indignations pourvoyeuses de likes et de clics ne proposent rien. Tous ces gens qui les yeux rivés sur les chaînes de télévisions européennes et le smartphone en main, recherchent à travers les déblatérerions des piliers de plateaux de télévision (qui ne sont pas différents de ceux des bars) européennes, le propos offensant pour « l’Afrique ». Personnellement, certains de nos indignés auraient été crédibles à mes yeux si, au moment des guerres néocoloniales de Nicolas Sarkozy en Côte d’Ivoire et en Libye en 2011, ils avaient seulement protesté.   

Africa-Africa* : néologisme que j’emprunte à ma fille cadette et qui désigne pour elle les tentatives de présenter l’Afrique comme un bloc monolithique, sans contradictions internes