La révolution face au mur de la patrimonialisation

La dette, la bonne gouvernance ou la nécessité de la réforme de l’État sont des sujets récurrents de la politique sénégalaise. Mais, on parle moins d’un phénomène plus profond : la patrimonialisation de l’économie et de l’État. La patrimonialisation n’est pas seulement une concentration de richesses ; elle est la transformation progressive du pouvoir économique en héritage social. Lorsqu’un même groupe contrôle durablement les ressources, les positions de prestige, les réseaux administratifs et les opportunités économiques, la démocratie risque de se vider de sa substance, car l’égalité politique coexiste alors avec une inégalité croissante des capacités réelles d’agir et d’influencer.

La société sénégalaise demeure marquée par une forte concentration des richesses. Les 10 % les plus aisés captent près de la moitié du revenu national tandis qu’une fraction encore plus restreinte concentre une part substantielle du patrimoine. Cette situation ne traduit pas seulement l’existence d’inégalités économiques ; elle révèle une dynamique de patrimonialisation par laquelle les ressources, les positions de pouvoir et les réseaux d’influence tendent à se reproduire au sein des mêmes groupes sociaux. La question n’est donc pas uniquement celle de la pauvreté, mais aussi celle de la distribution du pouvoir économique dans la société.

L’État postcolonial et la permanence des rentes

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer cette situation comme le produit de quelques comportements individuels ou de quelques gouvernements successifs. Le problème est plus ancien et structurel.

L’indépendance a permis la conquête de la souveraineté politique, mais elle n’a pas totalement transformé les mécanismes de production et de distribution du pouvoir hérités de la colonisation. Les structures administratives, les circuits économiques et les logiques de dépendance ont largement survécu à la disparition du pouvoir colonial direct.

Les ajustements structurels des années 1980 n’ont pas davantage rompu avec cette logique. Ils ont souvent déplacé les centres de rente plutôt que de les supprimer. Les acteurs ont changé. Le système est resté.

C’est précisément ce constat qui traverse depuis l’origine le projet porté par le PASTEF. Derrière les débats sur la souveraineté monétaire, les ressources naturelles ou la dette publique se trouve en réalité une même interrogation : comment construire un État capable de servir la majorité plutôt que les intérêts d’une minorité socialement installée ?

Ce que révèle la crise politique actuelle

La crise politique ouverte le 22 mai 2026 ne peut être réduite à un simple épisode institutionnel. Elle révèle une question plus profonde : que devient une révolution démocratique lorsque celles et ceux qui l’incarnent accèdent au pouvoir ?

Depuis le cycle de mobilisations de 2021 jusqu’aux victoires électorales de 2024, le peuple révolutionnaire sénégalais n’a pas seulement exprimé une volonté d’alternance. Il a porté une aspiration à la transformation de l’État, de l’économie et des rapports sociaux. Le succès du PASTEF s’est construit sur la critique d’un système perçu comme marqué par la concentration des richesses, les rentes et la confiscation progressive de l’intérêt général par des groupes privilégiés.

Les tensions apparues au sommet de l’État trouvent une partie de leur explication dans cette contradiction. Elles opposent moins des individus que deux lectures du moment historique. Pour les uns, l’alternance devait permettre une meilleure gestion du système existant. Pour les autres, elle devait ouvrir un processus plus ambitieux de refondation des rapports entre l’État, l’économie et la société.

Le débat sur le « parti-État » renvoie au fond à cette question : peut-on réformer un État façonné par des décennies de logiques patrimoniales sans orientation politique clairement assumée ?

Organiser la souveraineté pour démocratiser l’économie

La souveraineté ne se réduit pas à la politique étrangère ni aux rapports avec les institutions financières internationales. Elle commence lorsque le peuple reprend le contrôle de ses ressources, de ses choix économiques et de ses institutions.

Tant qu’une minorité continuera à concentrer une part disproportionnée du patrimoine national, les institutions resteront exposées à l’influence des groupes dominants. Tant que les mécanismes de rente demeureront intacts, les alternances risqueront de changer les gouvernants sans transformer la logique du pouvoir.

La démocratisation de l’économie devient alors la condition de la démocratisation politique. Le véritable défi de la période ouverte en 2024 n’est pas seulement de conquérir l’État, mais de transformer les structures qui reproduisent les inégalités, les dépendances et les privilèges hérités.

Il s’agit de faire en sorte que la souveraineté devienne une réalité sociale. Comme l’a dit Ousmane Sonko lors de son installation à la présidence de l’Assemblée nationale, la question centrale n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais au service de qui l’on gouverne.

Gouverner exige plus qu’un décret

Le Sénégal traverse une séquence politique paradoxale. Le président de la République a limogé son Premier ministre, nommé un successeur, puis semble continuer lui-même la formation du gouvernement, comme si la Primature n’était qu’un secrétariat administratif chargé d’exécuter des arbitrages venus Palais de l’avenue LS Senghor. Or, dans une démocratie rationalisée comme la nôtre, on ne gouverne pas durablement contre les équilibres politiques réels. Et la réalité est simple : la majorité parlementaire s’appelle PASTEF.

Depuis plusieurs jours, les signaux de tension se multiplient autour de la formation du nouveau gouvernement. Des responsables de PASTEF ont confirmé avoir été approchés directement par la présidence, tandis que le parti rappelle publiquement que toute discussion doit passer par ses cadres habilités et par des orientations politiques claires. Cette mise au point n’est pas un caprice organisationnel. Elle rappelle une évidence institutionnelle : un gouvernement n’est pas une juxtaposition de personnalités choisies dans les couloirs du palais ; il est l’expression politique d’une majorité.

Le Premier ministre n’est pas un collaborateur administratif

La crise actuelle révèle un problème plus profond : une confusion persistante entre présidentialisme politique et architecture constitutionnelle. Le président nomme le Premier ministre, certes. Mais une fois nommé, celui-ci n’est pas un simple chargé de mission. Il devient le chef du gouvernement. Cela implique des responsabilités, mais aussi des prérogatives.

Dans toute logique institutionnelle cohérente, c’est au Premier ministre de conduire les consultations, de proposer l’équipe gouvernementale et de construire les conditions politiques de son action. Le président arbitre, valide, nomme. Il ne peut pas simultanément nommer un Premier ministre et continuer à agir comme s’il occupait lui-même la Primature.

Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est politique. En laissant s’installer l’idée que tout continue à se décider ailleurs, on affaiblit dès le départ l’autorité du nouveau Premier ministre. Or un chef de gouvernement sans autonomie politique devient rapidement un fusible, jamais un pilote.

Le Premier ministre Ahmadou al Aminou Mohamed Lo doit comprendre que sa nomination lui confère du pouvoir. Gouverner suppose d’assumer cette responsabilité. Cela commence par exercer ses compétences constitutionnelles et politiques au lieu d’attendre passivement un casting présidentiel permanent.

On ne gouverne pas sans la majorité

L’autre illusion consiste à croire qu’il serait possible de contourner PASTEF tout en gouvernant avec une Assemblée dominée par ses députés. Cette hypothèse ne résiste ni au droit parlementaire ni au simple réalisme politique.

La majorité parlementaire issue des élections appartient à PASTEF. Cela signifie que tout gouvernement cherchant à durer devra obtenir, explicitement ou implicitement, l’assentiment de cette force politique. Les régimes connaissent souvent des difficultés moins à cause des oppositions que par refus de reconnaître les rapports de force réels.

Le paradoxe est saisissant : au moment même où certains pensaient marginaliser politiquement Ousmane Sonko, celui-ci retrouve une centralité institutionnelle majeure à la tête de l’Assemblée nationale, tandis que le nouvel exécutif peine encore à trouver sa base politique et sa cohérence.

La politique a ses ironies cruelles. Un limogeage peut écarter un homme d’une fonction, mais il ne suffit pas à dissoudre une majorité populaire, parlementaire et militante enracinée dans la séquence ouverte en 2021 et consacrée dans les urnes en 2024.

Après le limogeage d’Ousmane Sonko : le peuple, la fidélité et l’avenir de PASTEF

En mettant fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement provoqué une crise institutionnelle. Il a touché à quelque chose de beaucoup plus profond : le lien politique, affectif et historique qui unit une grande partie du peuple sénégalais à celui qui, depuis plus d’une décennie, incarne pour beaucoup la rupture, la résistance et la dignité retrouvée.

Il faut regarder la réalité politique en face. Dans les quartiers populaires, dans la jeunesse urbaine, dans une partie importante de la diaspora, dans les structures militantes, dans les cellules de base du parti, la figure centrale du cycle politique ouvert depuis plusieurs années demeure le Premier ministre Ousmane Sonko. Non parce qu’il serait simplement un dirigeant parmi d’autres, mais parce qu’il a cristallisé une espérance collective au moment où beaucoup avaient cessé de croire que le système pouvait encore être ébranlé.

C’est lui qui a porté la confrontation politique lorsque le coût personnel était maximal. C’est autour de lui que se sont organisés les mobilisations, les sacrifices, les emprisonnements, les campagnes de solidarité, les espérances populaires et les imaginaires de rupture. Le pouvoir né en 2024 ne s’est pas construit dans les salons administratifs. Il s’est construit dans la rue, dans les procès, dans les interdictions, dans les moments où une partie de la jeunesse sénégalaise avait le sentiment que son avenir lui était confisqué.

Une majorité populaire existe déjà : elle s’appelle PASTEF

Beaucoup parlent aujourd’hui comme si le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko réglait mécaniquement l’équation politique. C’est une erreur d’analyse. Car le cœur du pouvoir réel ne se limite pas au palais présidentiel. Il existe aussi un rapport de forces politique, militant et parlementaire qu’aucun décret ne peut effacer.

L’Assemblée nationale est aujourd’hui PASTEF. Non seulement numériquement, mais politiquement. La majorité parlementaire issue des législatives a été construite autour de la dynamique du Premier ministre Ousmane Sonko, du projet souverainiste porté par le parti et de la mobilisation militante née durant les années de confrontation avec l’ancien régime. Une grande partie des députés actuellement installés à l’Assemblée doivent leur légitimité électorale à cette vague populaire.

Autrement dit, il ne suffit pas d’occuper constitutionnellement la présidence pour disposer automatiquement de toute la puissance politique du bloc historique arrivé au pouvoir en 2024. Dans les régimes contemporains, surtout lorsqu’ils émergent de fortes mobilisations populaires, la légitimité est diffuse. Elle circule entre les institutions, le parti, les militants et le peuple.

C’est pourquoi la situation actuelle ouvre une contradiction majeure. Car si l’exécutif suit désormais une ligne aux antipodes des promesses, la base militante et la totalité de la majorité parlementaire restent profondément attachées à la ligne de rupture incarnée par le Premier ministre Ousmane Sonko.

Le risque, dès lors, serait de gouverner comme si cette majorité parlementaire était une simple machine institutionnelle disciplinée et désincarnée. Or ce groupe parlementaire est le produit direct d’une séquence de lutte politique intense. Beaucoup de ses membres se considèrent d’abord comme les représentants d’un projet de transformation.

Le congrès comme moment de clarification historique

Pour autant, le moment appelle aussi à la lucidité stratégique. Car le pire scénario serait celui d’une implosion émotionnelle, d’une fragmentation du camp souverainiste ou d’une guerre interne qui offrirait à l’ancien système ce qu’il n’a jamais réussi à obtenir par les urnes.

L’heure n’est pas à la dispersion. Elle est à la clarification politique et à l’organisation.

Dans cette perspective, PASTEF doit désormais recentrer son énergie sur son congrès. Non comme un simple rendez-vous partisan, mais comme un moment historique de redéfinition collective. Le congrès doit permettre au parti de revenir à l’essentiel : sa doctrine, son projet de transformation, son rapport au peuple, sa vision de l’État, sa stratégie de souveraineté et sa conception du pouvoir.

Le congrès devra répondre à plusieurs questions fondamentales. Comment organiser la souveraineté dans un État encore traversé par les logiques héritées ? Comment transformer un immense soutien populaire en force durable de gouvernement ? Comment préserver l’esprit de rupture sans basculer dans l’improvisation ? Comment empêcher que l’exercice du pouvoir absorbe progressivement l’énergie transformatrice du mouvement ?

L’histoire des mouvements populaires africains montre que beaucoup ont été vaincus moins par leurs adversaires que par leurs contradictions internes ou leur incapacité à transformer une dynamique de mobilisation en architecture politique stable.

Les militants ont le droit d’être blessés. Ils ont le droit d’être en colère. Ils ont surtout le droit de défendre celui qu’ils considèrent comme l’âme politique du projet. Mais ils doivent aussi comprendre qu’aucune séquence historique ne se gagne uniquement par l’émotion. Les moments de crise sont aussi des moments de maturation politique.

Dans cette période décisive, les députés de PASTEF ont désormais une responsabilité historique particulière. Parce que l’Assemblée nationale est aujourd’hui majoritairement PASTEF, ils ne peuvent se comporter comme de simples spectateurs disciplinés d’une crise venue d’en haut. Ils portent une légitimité issue du peuple, des luttes, des sacrifices et de la promesse de transformation née entre 2021 et 2024.

« Parti-État » : le contresens organisé, ou l’art de débattre contre un mot qu’on n’a pas compris

À défaut de combattre un projet, certains préfèrent combattre un mot. Le « parti-État » est devenu, ces derniers jours, l’épouvantail commode d’un débat que l’on refuse d’avoir. Encore faudrait-il, au préalable, comprendre ce que recouvre réellement ce terme.

Il y a, dans certaines réactions à la prise de parole du Premier ministre Ousmane Sonko, quelque chose de presque mécanique. Le mot est lancé, il déclenche l’indignation, puis la condamnation suit, rapide, assurée, sans détour par l’analyse. Comme si la politique était devenue un exercice réflexe : entendre, surinterpréter, dénoncer.

Ainsi, lorsque Abdourahmane Diouf de la coalition « Diomaye président » s’élève contre l’idée de « parti-État », il semble moins répondre à une pensée qu’à une projection. Car enfin, de quoi parle-t-il ? D’un parti unique ? D’une confiscation des institutions ? D’une disparition du pluralisme ? Rien, dans la réalité sénégalaise actuelle, ne permet de soutenir sérieusement une telle hypothèse.

Il faut alors se rendre à l’évidence : le débat n’a pas eu lieu. Il a été court-circuité.

Un mot, deux sens : et une confusion bien utile

Le cœur du problème tient en une distinction simple, mais soigneusement évitée.

Dans son acception classique, le « parti-État » désigne une fusion autoritaire entre un appareil partisan et l’État, au détriment des libertés et du pluralisme. C’est cette définition que convoquent les critiques, avec gravité, comme si elle allait de soi.

Mais ce n’est pas dans ce registre que s’inscrit le président de PASTEF, le Premier ministre Ousmane Sonko. Lorsqu’il mobilise ce terme, il ne décrit pas une dérive, il pose une exigence : celle d’un parti capable de porter un projet d’État, de structurer l’action publique, de donner une direction politique claire à l’appareil institutionnel.

Autrement dit, il ne s’agit pas de dissoudre l’État dans un parti, mais d’éviter que l’État ne soit livré à l’inertie, aux routines administratives ou aux injonctions extérieures.

La différence est majeure. Mais elle disparaît dès lors que l’on choisit de ne pas la voir.

Le confort du contresens

Pourquoi, dès lors, persister dans cette confusion ? Parce qu’elle offre l’avantage de disqualifier sans débattre.

Car reconnaître ce que dit réellement cette approche obligerait à affronter une question autrement plus dérangeante : celle du rôle du politique dans l’État. Faut-il un État neutre, gestionnaire, qui se contente d’exécuter les recommandations venues d’ailleurs ? Ou un État orienté, assumant des choix, capable de transformer le pays ?

En caricaturant la position du président de PASTEF, le PM Ousmane Sonko, on évite précisément ce débat. On remplace une interrogation sur la souveraineté par une alarme sur l’autoritarisme. C’est plus simple. Et surtout, c’est plus confortable.

Mais ce confort a un prix : celui de la superficialité.

Le verbe haut comme substitut à l’action

Il est des interventions publiques qui impressionnent par leur assurance, mais inquiètent par leur légèreté. À écouter certaines indignations feintes, on croirait assister à une défense intransigeante de la République. En réalité, il s’agit surtout d’un exercice de rhétorique où le volume de la voix tient lieu de profondeur de la pensée.

Dans cette séquence, Abdourahmane Diouf semble confondre la gravité des mots avec la rigueur de l’analyse. Le concept de « parti-État » est convoqué avec emphase, mais sans le travail intellectuel qu’il exige. Comme si nommer suffisait à démontrer. Comme si l’alerte remplaçait l’argument.

Ce décalage n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’une manière de faire de la politique : privilégier l’effet sur le fond, la posture sur la construction, l’indignation sur la démonstration. Or la République ne se défend pas à coups de formules. Elle se pense, elle se construit, elle s’incarne dans des choix.

Et c’est peut-être là que le malaise devient plus visible. Car pendant que l’on disserte avec aplomb sur des notions mal maîtrisées, une question plus simple, plus concrète, demeure en suspens : que produit-on, précisément, de la position que l’on occupe ? Quelle trace laisse-t-on, au-delà des déclarations ?

La politique est une épreuve de responsabilité.

Ce que l’on refuse de voir : la question de l’État

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un État sénégalais qui, depuis des décennies, fonctionne sous contraintes. Un État souvent sommé d’ajuster, rarement en position de définir.

Dans un tel contexte, appeler à un alignement entre projet politique, majorité démocratique et action de l’État n’a rien d’une dérive. C’est, au contraire, une tentative de restauration de la capacité politique de l’État.

C’est cela, au fond, qui dérange. Non pas un hypothétique « parti -État », mais l’idée qu’un pouvoir politique puisse réellement orienter l’État, lui donner une cohérence, assumer une trajectoire.