On invoque le consensus, puis on crie au scandale dès que l’Assemblée nationale légifère. La coalition Diomaye Président s’enlise dans le dilatoire, pendant que Abdoulaye Tine dramatise. Le pays n’attend pas des postures, mais un chronogramme clair.
Il y a, dans le débat actuel autour des articles L29 et L30 du Code électoral, une confusion qu’il faut dissiper sans détour. L’Assemblée nationale n’est pas un forum d’observation, encore moins une chambre d’attente des volontés diffuses. Elle est, par essence, le lieu où la souveraineté populaire se traduit en norme. Autrement dit, elle légifère. Et elle légifère précisément pour trancher les contradictions que le débat politique met à nu. Ceux qui feignent de découvrir cette évidence ou qui la contestent, au nom d’un consensus introuvable, ne critiquent pas une majorité parlementaire : ils contestent le fonctionnement même de la démocratie représentative.
La réforme des articles L29 et L30 s’inscrit dans une séquence longue, nourrie par les Assises nationales, par les luttes politiques des années 2021–2024, et par une exigence populaire constante : mettre fin aux exclusions arbitraires du jeu électoral tout en protégeant la probité publique. Elle corrige des dérives passées en maintenant l’inéligibilité pour les crimes et les délits graves liés à la gestion publique, tout en levant des restrictions abusives pour des délits mineurs ou d’opinion. La démocratie ne peut être un instrument d’élimination politique.
L’Assemblée dans son rôle, les faux procès de la démocratie
Dans ce contexte, les critiques formulées par maitre Abdoulaye Tine relèvent moins d’une alerte démocratique que d’une incompréhension du jeu institutionnel. Parler de « forcing » là où s’exerce une compétence constitutionnelle, dénoncer une « urgence injustifiée » alors même que la procédure est prévue par les textes, c’est déplacer le débat du droit vers la posture. L’Assemblée n’a pas à s’excuser d’effectuer son travail. Elle n’a pas à attendre un consensus absolu — qui n’existe dans aucune démocratie — pour agir. Le dialogue a eu lieu. Certains l’ont boycotté. On ne peut pas se retirer du jeu et en contester ensuite les règles.
L’Assemblée nationale est un lieu de décision, pas une simple chambre d’enregistrement des humeurs politiques. Refuser cela, c’est vider la démocratie de sa substance. La souveraineté populaire ne s’exerce pas dans l’indécision permanente, mais dans la capacité à trancher.
Réformes annoncées, urgence différée : l’exécutif face à ses responsabilités
Mais une autre tension traverse la séquence actuelle. D’un côté, la Présidence affiche une ambition réformatrice structurée, issue des Assises, avec quatre avant-projets majeurs : révision constitutionnelle, création d’une Cour constitutionnelle, réforme du Code électoral avec une CENI indépendante, et encadrement des partis politiques. De l’autre, ces textes sont annoncés fin avril, mis à disposition du public sans chronogramme clair, alors même que leur adoption était attendue avant la fin du premier trimestre.
Sans faire de procès à la Présidence, une impression s’installe : celle d’un décalage entre la volonté affichée et le rythme réel des réformes. Certains pourraient y voir une manière de ralentir la dynamique parlementaire en cours, notamment sur les articles L29 et L30. Le risque n’est pas juridique, il est politique : à force de différer, on fragilise la confiance.
Nous n’avons aucune raison de douter de la volonté réformatrice du Président. Mais nous avons des interrogations légitimes sur la prise en compte de l’urgence démocratique. Cela fait deux ans que ces réformes sont débattues, et bien plus longtemps qu’elles sont attendues par le peuple.
Il faut donc clarifier le calendrier. Quand auront lieu les débats ? Quand les textes seront-ils adoptés en Conseil des ministres ? Quand seront-ils votés à l’Assemblée ? Quand seront-ils promulgués ? Une démocratie ne peut fonctionner dans l’indétermination.
À nos yeux, la réponse est simple : un mois suffit. Un mois pour passer du débat à la décision. Le 15 juin doit être une borne politique : celle de la publication des lois au Journal officiel.
À peine annoncée, la sortie de Kosmos Energy sans contrepartie a suscité prudence et soupçons, comme si toute victoire africaine devait être suspecte. Yakaar-Teranga, projet gazier offshore majeur destiné à soutenir la production d’électricité et l’industrialisation du Sénégal, devient ainsi le théâtre d’un affrontement décisif autour du contrôle des ressources.
Il y a, dans certaines critiques, une mécanique bien rodée face au pari de renégociation porté par le Premier ministre Ousmane Sonko, le même qui traverse son refus de la restructuration de la dette. Lorsqu’il engage le bras de fer, on s’inquiète ; lorsqu’il tient, on alerte ; lorsqu’il obtient un retrait, on soupçonne ; lorsqu’il affirme avoir gagné, on doute. Comme si persistait, au fond, cette idée tenace : un État africain ne pourrait ni renégocier sans céder, ni refuser un cadre imposé, ni reprendre la main sans payer le prix de sa propre audace.
C’est précisément ce réflexe que vient bousculer l’annonce faite par le Premier ministre Ousmane Sonko. Affirmer qu’un acteur privé international peut quitter un projet stratégique sans indemnisation, ce n’est pas seulement une information technique. C’est un geste politique. Un geste qui rompt avec des décennies où les États africains, enfermés dans des contrats léonins, étaient sommés de racheter à prix fort leur propre souveraineté.
Faut-il rappeler que ces contrats ont souvent été signés dans des contextes d’asymétrie radicale ? La rente extractive, loin de structurer des économies nationales, a trop souvent alimenté des chaînes de dépendance. À ceux qui exigent aujourd’hui des preuves de « rationalité économique », il faudrait poser une question simple : où était cette exigence lorsque ces accords déséquilibrés ont été conclus ?
La souveraineté comme rapport de force
Ce qui dérange, au fond, ce n’est pas tant le départ de Kosmos que la manière dont il s’opère. Car il révèle une vérité que beaucoup préfèrent taire : la souveraineté n’est jamais donnée, elle s’arrache.
Dans l’économie politique des ressources naturelles, les contrats ne sont pas des textes neutres. Ce sont des rapports de force cristallisés. Les renégocier, c’est réintroduire du politique là où l’on voudrait imposer de la technique. Les rompre, c’est assumer une conflictualité que les discours sur la « stabilité » cherchent souvent à neutraliser.
On invoque alors l’« attractivité », cette notion devenue talisman. Mais de quelle attractivité parle-t-on ? Celle qui garantit des rendements élevés à des acteurs extérieurs, ou celle qui permet à un pays de transformer ses ressources en base productive ? La question n’est pas rhétorique. Elle est stratégique.
L’histoire récente regorge d’exemples. De l’Algérie des années 1970, qui a imposé la renégociation de ses contrats pétroliers, à la Bolivie d’Evo Morales, qui a repris le contrôle de ses hydrocarbures, une constante apparaît : les marchés protestent, puis s’ajustent. Car ils ne cherchent pas la docilité, ils cherchent la ressource.
Transformer l’acte en puissance
Soutenir la position du gouvernement ne signifie pas suspendre l’exigence critique. Bien au contraire. Une souveraineté proclamée qui ne se traduit pas en capacité productive resterait un symbole sans lendemain.
Le véritable enjeu commence maintenant. Il tient en un mot : transformation.
Transformer, cela signifie doter la société nationale, PETROSEN, des moyens techniques, financiers et humains à même de porter le projet. Cela signifie articuler le gaz à une stratégie industrielle, énergétique et sociale. Cela signifie, surtout, inscrire cette décision dans une doctrine claire où l’État ne subit plus la chaîne de valeur, mais la structure. Tout cela a été à plusieurs reprises expliqué par le Premier ministre.
C’est ici que la critique doit se déplacer. Non pas sur la légitimité de la rupture, mais sur la capacité à en faire un levier. Non pas sur la crainte des marchés, mais sur la construction d’un modèle.
Ce qui se joue avec Yakaar-Teranga dépasse le Sénégal. C’est une scène africaine qui s’esquisse. Depuis trop longtemps, le continent est sommé de choisir entre deux impasses : la soumission contractuelle ou l’aventure improvisée. La décision actuelle ouvre une troisième voie : celle d’une souveraineté méthodique, qui assume le rapport de force sans renoncer à la rigueur.
Il faut du courage pour rompre quand tout invite à la continuité. Le départ de Kosmos est un point d’inflexion.
À ceux qui doutent, l’histoire répond souvent avec un léger décalage. Les victoires souveraines ne se mesurent pas à l’instant où elles sont proclamées, mais à la manière dont elles reconfigurent, durablement, le champ des possibles.
Il faut du courage pour tenir quand tout semble vaciller, et de l’audace lorsque chacun annonce l’effondrement. Depuis deux ans, le Sénégal avance dans une zone de turbulence où se mêlent héritage budgétaire dissimulé, pression des marchés et injonctions des institutions financières internationales. À écouter les Cassandre, la trajectoire était écrite d’avance : défaut imminent, isolement financier, effondrement économique. Or, les faits, têtus comme toujours, racontent une autre histoire.
Le point de départ de cette séquence n’est pas une crise ordinaire, mais un acte politique fondateur : la mise au jour de la dette cachée. Ce geste n’était pas neutre. Il exposait le pays à une dégradation de sa notation, à la défiance des marchés, à la suspension du programme du Fonds monétaire international. Mais il rétablissait une chose essentielle : la souveraineté de la vérité. Et en matière économique comme en politique, il n’y a pas de redressement durable sans diagnostic lucide.
La preuve par les faits : tenir sans plier
Depuis lors, le Sénégal avance sans filet. Pas d’accord avec le FMI, donc pas de financements concessionnels. Un besoin de financement colossal pour 2026 — plus de 6 000 milliards de FCFA, dont une large part dédiée au service de la dette. Un « mur » d’échéances, notamment sur les eurobonds. Et pourtant, le pays tient.
En mars dernier, une échéance majeure sur les marchés internationaux a été honorée. Ce n’est pas un détail technique : c’est un signal politique. Cela signifie que malgré les prophéties d’effondrement, l’État sénégalais respecte ses engagements extérieurs. Cela signifie aussi que la crédibilité ne se décrète pas depuis Washington ou New York, mais qu’elle se construit dans l’acte même de payer, de tenir parole, de faire face.
Mieux encore, contrairement aux scénarios alarmistes, le ciel n’est pas tombé sur le Sénégal. Il n’y a pas eu de rupture brutale, pas de panique systémique. Les tensions existent. Elles sont réelles. Mais elles sont maîtrisées. Et cela, dans un contexte où le dialogue avec le FMI ressemble à un dialogue de sourds, marqué par des désaccords persistants sur les chiffres, les hypothèses, et au fond, sur la manière même de lire l’économie sénégalaise.
Le PRES : une méthode, pas un slogan
Ce qui fait la différence, c’est la stratégie. Le Plan de redressement économique et social (PRES) n’est pas un catalogue de bonnes intentions. Il repose sur une logique claire : mobilisation accrue des ressources internes et sous-régionales, stabilisation macroéconomique sans renoncer à l’action publique. Autrement dit, une tentative, encore fragile mais réelle, de sortir du face-à-face stérile entre austérité imposée et fuite en avant.
Dans cette perspective, la stratégie gouvernementale prend tout son sens. Elle ne nie pas les contraintes ; elle cherche à les reconfigurer. Elle affirme surtout une idée simple : l’expertise ne vient pas seulement des institutions financières internationales. Elle existe aussi ici et en Afrique de l’Ouest, produite par nos administrations, nos économistes, nos praticiens de terrain, nos banques régionales de développement.
Les marchés, souvent présentés comme des entités abstraites et omniscientes, commencent d’ailleurs à l’intégrer. Ils observent. Ils testent. Et surtout, ils constatent. En honorant ses échéances, en maintenant ses engagements, le Sénégal envoie un message : il existe une capacité endogène de gestion, de prévision, d’ajustement.
Au-delà du FMI : une bataille de légitimité
Il faut alors dire les choses : ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule question d’un accord avec le FMI. Il s’agit d’une bataille de légitimité. Qui a le droit de dire ce qu’est une trajectoire économique soutenable ? Qui décide des priorités : remboursement, investissement, protection sociale ? Qui fixe le tempo des réformes ?
Dans ce face-à-face, le Sénégal ne doit pas céder à la tentation du renoncement. La prudence du FMI, les alertes des banques comme Citibank, les inquiétudes des marchés ne sont pas neutres. Elles traduisent une rationalité, certes, mais aussi un rapport de force. Et face à ce rapport de force, la pire des stratégies serait de douter de soi-même.
Tenir, encore et toujours
C’est pourquoi le gouvernement sénégalais dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko doit rester droit dans ses bottes. Non par orgueil, mais par cohérence. Non par posture, mais par responsabilité. Les décisions prises depuis deux ans commencent à produire leurs effets. Elles n’ont pas résolu tous les problèmes. Mais elles ont déjoué les scénarios catastrophes.
Il faut désormais aller plus loin, sans céder sur l’essentiel. Faire confiance à notre capacité collective. Assumer le choix d’une voie qui n’est ni celle de la soumission, ni celle de l’aventurisme, mais celle d’une souveraineté patiemment construite.
Rester droit, donc. Parce que parfois, tenir est déjà une victoire. Et que dans cette épreuve, le Sénégal est en train de montrer, à lui-même autant qu’au monde, que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une pratique.
Il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui inquiètent, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles risquent de rester suspendues au-dessus du réel. J’ai regardé une vidéo récente, que je vous recommande. Son diagnostic est rigoureux, ses principes exigeants. Mais elle m’a laissé sur ma faim.
Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays qui, pour la première fois depuis des décennies, a engagé, par les urnes, une rupture avec un ordre néocolonial, néolibéral, clientéliste, extraverti, et inefficace. D’un État qui, malgré l’étau de la dette et les contraintes du système mondial, tente de redéployer les bases de sa souveraineté.
Faut-il attendre que la révolution soit parfaite pour la reconnaître ? Ou faut-il savoir lire les signes fragiles, mais décisifs d’une transformation en cours ?
Premier argument : le diagnostic est juste, mais la temporalité est fausse
On nous dit : le Sénégal reste pris dans les rets d’un ordre néocolonial. La dette comme instrument de contrainte, la division internationale du travail, la dépendance monétaire, les ajustements structurels. Sur ce point, accord total. Rien à redire.
Mais là où le raisonnement se dérobe, c’est dans le traitement du présent. Reconnaître que le système est en crise ne suffit pas. Encore faut-il analyser comment il est contesté, par qui, et à quelles conditions.
Or, à force d’exiger une rupture totale, changement des rapports de production, transformation intégrale de l’État, refondation constitutionnelle, on finit par disqualifier ce qui existe déjà comme processus de rupture.
On voit bien les gestes : audit de la dette, renégociation des contrats extractifs, réaffirmation d’une autonomie stratégique, tentative de redéfinition des priorités économiques. Mais ces gestes, faute d’atteindre immédiatement le seuil d’une révolution accomplie, sont relégués au rang de simples amorces.
C’est une mauvaise lecture du temps politique. Une révolution n’est jamais donnée d’emblée. Elle se construit dans la contradiction, dans l’hésitation, dans le rapport de force. Elle avance à découvert, souvent sous contrainte, parfois à reculons. Mais elle avance.
Deuxième argument : le procès en incantation peut être retourné
On nous dit : il y a un décalage entre le discours révolutionnaire et certaines réalités du pouvoir. Un ministre qui parle de souveraineté alimentaire le matin et signe une autorisation d’importation de riz l’après-midi, cela existe. La critique est légitime.
Mais que produit une exigence de rupture absolue, détachée des conditions concrètes ? Je me souviens d’une discussion avec un militant qui me disait : « Tant qu’on n’aura pas nationalisé les mines et quitté la Zone franc, tout ça ne sera que du spectacle. » Sur le principe, il avait raison. Mais en attendant, que fait-on demain ? On laisse les hôpitaux vides de médicaments parce que la rupture n’est pas totale ?
L’exigence pure attend le basculement parfait qui n’arrive jamais. Elle invoque une révolution des rapports de production sans tenir compte de l’état réel des forces sociales : syndicats faibles et divisés, administration réticente, patronat aux aguets, institutions financières internationales qui voient d’un mauvais œil notre volonté de tracer notre propre chemin. L’ancienne coloniale à l’affut.
Le problème, c’est la définition de la révolution. La réduire à un changement des rapports de production, c’est classique, rigoureux, marxiste ultra-orthodoxe. Mais cette rigueur, à force de vouloir tout embrasser, finit par ne plus rien toucher. Elle devient une grille qui filtre le réel et ne retient que ce qui manque.
Comme Antonio Gramsci l’a montré dans ses Cahiers de prison, aucune révolution ne se réduit à un basculement des infrastructures économiques. Elle est d’abord une lutte pour l’hégémonie, une transformation des rapports de force dans la société civile, une conquête des appareils culturels et symboliques. La révolution ne commence pas dans l’économie. Elle s’y accomplit, mais elle naît dans le politique.
C’est à ce niveau que se joue aujourd’hui la question du panafricanisme. Non plus comme incantation mémorielle, mais comme méthode opératoire. Et sur ce terrain, le procès en incantation adressé au pouvoir pourrait bien s’appliquer à son critique : à force d’attendre la vraie révolution, on risque de ne pas voir celle qui est en train de se chercher, de tâtonner, de se heurter au réel, mais aussi d’avancer.
Troisième argument : le populisme est un écran
On nous dit : le phénomène actuel relève du populisme potentiel.
Cette catégorie est commode. Appliquée au Sénégal, elle fonctionne comme un écran. Car ce qui est en jeu dépasse le populisme. Il s’agit de la formation d’un bloc populaire hétérogène, né de l’épuisement des médiations traditionnelles, porté par une exigence de souveraineté et de justice sociale.
Dans cette architecture complexe, Ousmane Sonko est la boussole, le capitaine dans la tempête. Il incarne une ligne politique claire, souveraineté, justice sociale, refondation républicaine, et une capacité rare à articuler les contradictions sans les dissoudre.
Réduire ce processus à un « populisme », c’est passer à côté de sa dimension historique. Les critiques qui dénoncent cette configuration restent prisonniers d’une vision binaire où unité rime avec uniformité. Or, la révolution sénégalaise exige de distinguer l’essentiel de l’accessoire, les contradictions principales des contradictions secondaires. L’enjeu central n’est pas un désaccord tactique entre courants de la rupture, mais l’affrontement entre deux projets antagonistes : un Sénégal soumis aux diktats extérieurs, et un Sénégal souverain.
Une révolution ne s’accomplit pas avec des purs et des dogmatiques, mais avec des femmes et des hommes qui acceptent de mettre en commun leurs forces pour répondre aux besoins urgents de justice et de dignité.
Alors oui, ce bloc est hétérogène. Mais c’est cette hétérogénéité qui le rend majoritaire. Si c’est cela, le populisme, le mot ne veut plus rien dire.
Habiter le moment, ne pas le juger d’en haut
Au fond, la divergence est là. D’un côté, une position de surplomb critique. On mesure le présent à l’aune d’un idéal révolutionnaire. On attend des signes nets, des ruptures franches, des transformations visibles.
Je le comprends. J’ai moi-même longtemps attendu la rupture parfaite, celle qui ne trahit rien, celle dont on sortirait la tête haute sans avoir à pactiser avec le réel. Mais cette attente, à force d’être exigeante, finit par devenir une forme d’absence.
Car le moment sénégalais exige autre chose. Non pas un jugement extérieur, mais une implication dans le processus. Cela veut dire accepter de mettre la main à la pâte. Accepter que les avancées soient parfois minuscules, que les reculs soient réels, que les promesses non tenues cohabitent avec les victoires silencieuses.
Ce qui est en jeu n’est pas une révolution achevée. C’est une lutte pour consolider un processus largement entamé. Il ne s’agit pas de suspendre la critique. Il s’agit de la déplacer. Non pas contre le processus, mais dans le processus. Non pas depuis la tribune, mais depuis le terrain.
La critique a le mérite de rappeler une exigence : la révolution ne se décrète pas, elle se prouve. Mais elle pèche par excès de pureté. En Afrique de l’Ouest, dans les conditions historiques actuelles, la transformation ne prendra jamais la forme d’un basculement instantané. Elle sera longue, conflictuelle, incomplète, avançant sous contrainte dans un monde hostile.
La question n’est donc pas de savoir si la révolution est déjà là, mais si nous sommes capables de la faire advenir à partir de ce qui existe. Ce n’est pas l’absence de révolution qui caractérise notre moment. C’est notre difficulté à reconnaître les formes nouvelles qu’elle est en train de prendre.
Partout, le même diagnostic : la jeunesse africaine serait « inadaptée » au marché du travail. Sont invoqués le manque de formation, l’absence de « soft skills » et l’écart avec les besoins des entreprises. Le chômage serait donc une défaillance individuelle qu’une réforme de l’enseignement pourrait résoudre.
Le revers :
Une génération entière ne peut être simultanément défaillante. Si des millions de jeunes peinent à s’insérer, ce n’est pas un problème de compétences, mais un blocage structurel. Nos économies, tournées vers l’exportation de matières premières et la consommation de produits importés, sont incapables d’absorber leur propre dynamique démographique. À Dakar comme ailleurs, on construit des centres commerciaux et des cités administratives, mais peu d’usines. On forme des diplômés pour un secteur formel qui, dans bien des pays, peine à représenter plus de 5 % de l’emploi réel.
Le verdict :
L’« employabilité » est un cache-misère politique. Tant que la question de la souveraineté industrielle et agricole ne sera pas posée frontalement, nous continuerons de produire des chômeurs qualifiés. La jeunesse n’est pas un problème à corriger : elle est une force politique et productive que les structures actuelles, extraverties et dépendantes, empêchent d’advenir.
Entre explosion démographique et renaissance créative, la jeunesse africaine, souvent réduite aux crises migratoires ou à l’insécurité, est en réalité le moteur de la transformation du continent. Cet article explore ses réalités complexes, ses talents insoupçonnés et son rôle clé dans l’Afrique de demain.
Une déclaration qui fâchera certains : la jeunesse africaine n’est pas un problème. Elle n’est pas une « bombe démographique » prête à exploser aux portes de l’Europe. Elle n’est pas une vague migratoire qu’il faudrait endiguer à coups de politiques sécuritaires. Elle n’est pas, comme on a pu l’entendre dans la bouche de responsables politiques français, le symptôme d’une « crise civilisationnelle » qu’il faudrait résoudre en contrôlant le nombre d’enfants par femme.
L’Afrique compte aujourd’hui 1,585 milliard d’habitants, selon les dernières données des Nations unies pour 2026. L’âge médian est de 19,3 ans. Pendant que l’Europe se demande comment financer ses retraites face au vieillissement de sa population, l’Afrique rajeunit. Terriblement jeune. Cette jeunesse, on nous la présente comme un fardeau. Pourtant, elle est notre plus grande chance.
Mais pour transformer cette chance en réalité, il faut d’abord déconstruire les mythes. Et il y en a beaucoup.
Démographie : Le grand mensonge médiatique
Commençons par le mythe le plus tenace : celui de « l’explosion démographique » incontrôlée. On l’entend décliner sous toutes ses formes, des plateaux télévisés aux sommets internationaux. En janvier 2017, un candidat à l’élection présidentielle française, favori des sondages, déclarait solennellement : « En 30 ans, la population de l’Afrique va plus que doubler. Avec solennité, je dis que l’immigration en France n’est pas l’avenir de l’Afrique ! » Quelques mois plus tard, le nouveau président élu embrayait en parlant de pays « qui ont encore sept à huit enfants par femme », laissant entendre que les Africaines ne savaient pas vraiment ce qu’elles faisaient.
Ce discours a un nom : le néomalthusianisme. Né au XIXe siècle avec un pasteur anglais convaincu que la croissance démographique conduirait à la famine et au chaos, il a été recyclé dans les années 1960 avec la théorie de la « bombe démographique ». Aujourd’hui, il revient en force, ciblé spécifiquement sur l’Afrique.
Ce que ces discours ne disent pas, c’est que la fécondité africaine baisse rapidement. Le taux de fécondité en Afrique subsaharienne est passé de 4,93 enfants par femme en 2015 à 4,12 en 2026. En une décennie, la baisse est significative. Dans plusieurs pays comme Maurice, les Seychelles, le Cap-Vert ou l’Afrique du Sud, la fécondité est déjà descendue sous le seuil de remplacement. Partout, les femmes souhaitent moins d’enfants qu’avant. Partout, l’âge au mariage recule.
Ce que ces discours ne disent pas non plus, c’est que la fécondité élevée n’est pas une cause, mais une conséquence. Elle est le produit de la pauvreté, du manque d’accès à l’éducation — en particulier pour les filles —, de l’absence de protection sociale. Quand on laisse un pays sans services publics, sans système de santé, sans filet de sécurité, on ne peut pas s’étonner que les familles se tournent vers leur seule ressource fiable : leurs enfants.
Ce discours a une fonction idéologique. Il permet de renvoyer la responsabilité du sous-développement africain sur les Africains eux-mêmes. Ce ne serait pas la faute des politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le FMI. Ce ne serait pas la faute des termes de commerce défavorables, du pillage des ressources naturelles, de la dette odieuse contractée sous des régimes autoritaires soutenus par l’Occident. Non. Ce serait la faute des femmes africaines qui feraient trop d’enfants.
Les faits disent le contraire.
Le vrai problème s’appelle inégalités, pas natalité
Regardons les données. La jeunesse africaine fait face à des défis colossaux, mais aucun de ces défis n’est intrinsèquement lié à son nombre.
Le chômage et la pauvreté, d’abord. Selon la Banque mondiale, 43,9 % de la population d’Afrique subsaharienne vivait sous le seuil de pauvreté (2,15 dollars par jour) en 2025. Ce chiffre devrait rester supérieur à 43 % jusqu’en 2027. Plus inquiétant encore : en Afrique subsaharienne, une hausse de 1 % du PIB par habitant ne réduit la pauvreté que de 1 %, alors que la moyenne mondiale est de 2,5 %. La croissance économique prévue entre 3,8 % et 4,4 % sur la période 2025-2027 ne profite pas aux populations les plus pauvres.
L’éducation, ensuite. On nous dit souvent que les jeunes Africains sont de moins en moins instruits. C’est faux. Les taux de scolarisation ont progressé partout. Mais la qualité de l’enseignement s’est dégradée, les infrastructures sont délabrées, les programmes sont obsolètes — héritages directs des systèmes coloniaux et des coupes budgétaires imposées par les plans d’ajustement structurel. Former une jeunesse instruite pour ensuite ne lui offrir aucun débouché : voilà la véritable bombe à retardement.
La santé, enfin. L’espérance de vie en Afrique subsaharienne a progressé, mais reste très inégale. En 2025, 22 des 25 pays ayant la plus faible espérance de vie au monde se trouvent en Afrique subsaharienne. Le Nigeria affiche 54,9 ans, le Tchad 55,2 ans. À l’autre extrémité, l’Algérie atteint 77 ans. Ces écarts reflètent des systèmes de santé sous-investis et des inégalités criantes d’accès aux soins.
La révolution silencieuse : talents, technologies et entrepreneuriat
Malgré ces difficultés, malgré ce contexte que certains qualifieraient de désespéré, les jeunes Africains ne se sont pas résignés.
L’innovation technologique bouleverse le continent. Le paiement mobile a permis à des millions de personnes sans accès aux banques d’effectuer des transactions, d’épargner, de créer des entreprises. Des applications développées par des jeunes à Lagos, Nairobi ou Dakar résolvent des problèmes concrets.
L’entrepreneuriat, aussi. Faute d’emplois salariés, les jeunes créent. Agriculture urbaine, commerce de produits locaux, services à la personne, transformation artisanale : des métiers qui n’existaient pas il y a dix ans naissent chaque jour. Et cela se fait souvent sans soutien institutionnel, sans accès au crédit, sans filet de sécurité.
Mais surtout, et c’est peut-être le plus important : l’engagement civique. Cette jeunesse que l’on dépeint parfois comme apathique ou manipulable a montré ces dernières années une maturité politique remarquable. Du Sénégal à l’Algérie, du Burkina Faso au Nigeria, ce sont les jeunes qui ont été aux avant-postes des mobilisations pour la justice sociale, pour la fin des mandats présidentiels prolongés, pour la démocratie réelle.
Un petit détour par les chiffres des migrations
Puisque le spectre de l’immigration est systématiquement agité dès que l’on parle de la jeunesse africaine, prenons le temps de regarder les chiffres. Eux aussi racontent une histoire que l’on ne veut pas entendre.
La grande majorité des migrations africaines se font à l’intérieur du continent. Selon les données disponibles, plus de la moitié des migrants africains restent en Afrique, se déplaçant principalement vers des pôles économiques régionaux comme la Côte d’Ivoire ou l’Afrique du Sud.
Les flux vers l’Europe, eux, sont souvent instrumentalisés. En 2025, les arrivées irrégulières dans l’Union européenne ont chuté de 25 %, totalisant un peu plus de 166 900 entrées. Un chiffre à mettre en perspective avec les 1,5 milliard d’Africains. Les principales nationalités enregistrées sur la route méditerranéenne centrale sont bangladaises, égyptiennes et érythréennes. Une composition qui rappelle que les migrations ne sont pas uniquement « subsahariennes ».
Les Africains migrent d’abord vers l’Afrique. Quand ils migrent vers l’Europe, ils le font souvent parce que des politiques de recrutement actives (campagnes britanniques pour attirer des médecins, besoins du secteur de la santé en France) ont créé des filières migratoires que les politiques restrictives n’ont jamais réussi à tarir.
Ce n’est pas la démographie qui crée la migration. C’est la mondialisation capitaliste, avec ses inégalités, ses déséquilibres, ses besoins de main-d’œuvre flexible. Mais cette réalité est moins commode à raconter que celle de « l’explosion démographique ».
Quel avenir pour la jeunesse africaine?
Les projections des Nations unies sont vertigineuses. La population de l’Afrique, estimée à 1,585 milliard en 2026, devrait atteindre 1,727 milliard en 2030 et 2,095 milliards en 2040. Cette projection, on la voit utilisée pour justifier toutes les politiques de fermeture, tous les discours d’effroi, toutes les prophéties apocalyptiques.
Cette lecture est une erreur.
Ces chiffres ne sont pas une fatalité. Ils sont une opportunité. Un dividende démographique, cela ne tombe pas du ciel : cela se construit. Investir dans l’éducation, la santé, les infrastructures. Créer des emplois décents, soutenir l’entrepreneuriat, mettre en place des systèmes de protection sociale. Repenser, surtout, le modèle de développement imposé à l’Afrique depuis quarante ans.
Un modèle de croissance sans développement, inégalitaire, extractif, qui a enrichi une minorité et appauvri la majorité. Un modèle qui a détruit les services publics, privatisé les biens communs, soumis les économies africaines aux diktats des marchés financiers.
Si l’on change ce modèle, si l’on permet aux pays africains de mettre en œuvre des choix de développement endogènes, créateurs d’emploi, valorisant les richesses du sol et du sous-sol au profit des populations, alors la transition démographique s’accélérera. Parce que c’est un fait établi, confirmé par des décennies de recherche : l’accès à l’éducation, à la santé, au développement — singulièrement pour les femmes — amène une baisse de la fécondité.
La Conférence internationale du Caire sur la population et le développement l’avait dit en 1994. On a préféré l’oublier.
Une question mérite d’être posée : à qui profite le mythe de la « bombe démographique » africaine ?
Il profite à ceux qui veulent justifier des politiques d’immigration toujours plus restrictives. Il profite à ceux qui veulent maintenir l’Afrique dans une position de dépendance, en accusant les Africains de leurs propres difficultés. Il profite à ceux qui ne veulent pas remettre en cause un modèle économique mondial qui organise et perpétue les inégalités entre les nations.
La jeunesse africaine, elle, n’a pas le temps d’attendre que ces discours se dissipent. Elle est déjà en train d’agir. Elle crée, elle innove, elle se mobilise. Elle construit l’Afrique de demain, souvent contre les intérêts établis, souvent dans l’indifférence des institutions internationales.
Derrière chaque courbe, chaque projection, chaque taux de fécondité, il y a des femmes et des hommes, des familles, des communautés, des vies.
La jeunesse africaine ne mérite pas la peur qu’elle inspire à certains. Elle mérite la confiance. Et surtout, elle mérite qu’on lui donne les moyens de réussir en investissant dans son éducation, dans sa santé, dans ses talents.
Un milliard et demi de jeunes, c’est un milliard et demi de solutions. Pas un milliard et demi de problèmes.