La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

Une légitimité démocratique claire, non provisoire

Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

Concertations : de la délibération à la décision

L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

À qui profite l’éternel recommencement du débat?

Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

Gouverner, c’est choisir

La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

La démocratie n’est pas menacée par l’action.

Elle l’est par l’immobilisme organisé.

La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

Partir des besoins réels sans se couper du monde

C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


[1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

[2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

[3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.

La balance hors-sol : la bataille d’Ousmane Sonko pour la révision de son procès

La demande de révision du procès engagé contre Ousmane Sonko à la suite de la plainte pour diffamation déposée en octobre 2022 par Mame Mbaye Niang, alors ministre sous Macky Sall, dépasse le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Elle met en cause l’usage politique du droit et interroge la capacité de la justice à demeurer ancrée dans le jeu démocratique face à la confrontation entre pouvoir et opposition.

Il y a des combats qui dépassent la personne qui les mène. Des combats qui, sous des dehors individuels, posent en réalité une question collective : quel rapport une société entretient-elle avec sa justice ?

Dans le Sénégal d’aujourd’hui, la démarche d’Ousmane Sonko visant la révision de son procès pour diffamation relève d’une exigence politique et morale : rétablir la vérité judiciaire et le principe de proportion. Elle n’a rien d’une manœuvre dilatoire ni d’une revanche personnelle.

Ce procès n’était pas un banal contentieux. Il a été engagé par un ministre du régime de Macky Sall, Mame Mbaye Niang, contre un opposant majeur, pour avoir affirmé qu’il avait été « épinglé » par un rapport administratif. Une parole politique, fondée sur un document d’intérêt public, judiciarisée par une procédure dont l’issue — peine aggravée, dommages-intérêts exorbitants, célérité suspecte — poursuivait un objectif clair : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle de 2024.

Dans ces conditions, demander la révision du procès n’est pas contester la justice ; c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée.

Une parodie judiciaire validée de bout en bout

Il faut d’abord appeler les choses par leur nom. Le procès qui a conduit à la condamnation d’Ousmane Sonko fut, dès la première instance, une parodie. Une procédure expéditive, bancale, où les garanties élémentaires du procès équitable ont été piétinées avec une désinvolture confondante. Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que cette parodie n’a pas été corrigée en appel : elle a été validée, amplifiée, sanctuarisée.

La justice sénégalaise, dans cette affaire, n’a pas simplement failli ; elle a persévéré. Elle a donné l’impression d’un corps refermé sur lui-même, plus soucieux de produire un résultat politique que de rendre une décision juridiquement défendable. Or la justice n’est pas un théâtre où l’on joue un rôle écrit ailleurs. Elle est censée être le dernier rempart contre l’arbitraire, non son instrument le plus sophistiqué.

Les dommages-intérêts : une insulte sociale

Le point le plus choquant reste sans doute le montant des dommages-intérêts. Deux cents millions de francs CFA. Deux cents millions. Il faut répéter ce chiffre, le laisser résonner, le confronter à la réalité sociale du pays.

Dans quel Sénégal vivent les magistrats qui ont validé de tels montants ? Dans quel pays imaginaire une accusation de diffamation — fût-elle caractérisée — justifie-t-elle une sanction financière équivalente à plusieurs vies de travail pour un salarié moyen ? Dans un pays où le salaire minimum ne permet pas de vivre dignement, où des familles entières survivent avec moins de 100 000 francs CFA par mois, cette décision relève d’une indécence institutionnelle.

Ce n’est pas seulement une erreur d’appréciation : c’est une rupture morale entre la magistrature et la société qu’elle est censée servir. La justice ne peut pas être rendue hors-sol, comme si elle s’exerçait dans une bulle déconnectée de la pauvreté ambiante.

La proportionnalité : principe oublié, justice dévoyée

Toute justice digne de ce nom repose sur un principe cardinal : la proportionnalité des peines. La sanction doit être proportionnée à la faute, à ses conséquences réelles, au contexte social et politique. Or ici, ce principe a été méthodiquement piétiné.

Comparer n’est pas relativiser, c’est éclairer. Dans d’autres domaines, des fautes lourdes — détournements de deniers publics, malversations avérées, préjudices économiques massifs — ont parfois été sanctionnées plus légèrement que cette supposée diffamation. Que dire alors ? Que la parole critique coûte plus cher que le pillage ?

Dans la médecine, lorsqu’un praticien commet une erreur, on évalue la faute, son intention, ses conséquences, le contexte. Dans l’enseignement, lorsqu’un professeur dépasse les bornes, la sanction est graduée. Dans l’armée même, où la discipline est sévère, l’échelle des sanctions obéit à une logique de proportion. Pourquoi la magistrature s’exonérerait-elle de cette exigence universelle ?

Une magistrature à interpeller, sans détour

Il ne s’agit pas ici de manquer de respect à la magistrature, mais de la mettre face à ses responsabilités historiques. Être sévère n’est pas être injuste. Au contraire. Une institution forte est celle qui accepte la critique, qui se réforme, qui reconnaît ses dérives.

Dans cette affaire, trop de juges ont donné le sentiment d’une justice de position sociale, plus attentive à protéger un ordre établi qu’à garantir l’égalité devant la loi. Une justice qui punit plus durement la contestation que la prédation. Une justice qui confond autorité et autoritarisme.

Or la dignité du juge ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans la capacité à corriger l’erreur. La procédure de révision n’est pas une humiliation pour la justice sénégalaise ; elle est une chance.

Se battre pour la révision, c’est se battre pour la justice

En persistant dans ce combat, Ousmane Sonko ne défend pas seulement son honneur. Il pose une question qui nous concerne tous : voulons-nous d’une justice qui écrase ou d’une justice qui équilibre ? D’une justice qui punit l’audace ou d’une justice qui protège la vérité ?

La révision de ce procès n’est pas un caprice politique. C’est une exigence démocratique. Car lorsqu’une injustice flagrante est validée, c’est toute la société qui est condamnée à l’arbitraire. Et lorsqu’un citoyen — fût-il Premier ministre — refuse de s’y résigner, il rend paradoxalement service à l’institution qu’il interpelle.

L’impérialisme : bruit, violence… et échec stratégique

Donald Trump aime le bruit, la fureur et la mise en scène. Il gouverne comme on tweete : brutalement, sans profondeur, sans intelligence stratégique. Son opération au Venezuela relève de cette logique : beaucoup de violence, beaucoup de communication, et pour finir… rien. Un clown triste, armé jusqu’aux dents, mais politiquement creux.

Car soyons clairs : la situation politique au Venezuela n’a pas changé. Aucune légitimité nouvelle n’a émergé, aucun ordre n’a été construit. L’intervention n’a produit qu’une chose : dévoiler au grand jour la nudité de l’impérialisme, incapable de convaincre, condamné à frapper. Stratégie de la canonnière, échec de la politique.

Pire encore pour Washington : cette opération est un échec stratégique majeur.

Le siècle de la canonnière : du Venezuela à l’Afrique

Nous sommes entrés dans le siècle de la canonnière. Un siècle où la force armée se substitue au droit, où l’ingérence se pare d’arguments moraux pour masquer des objectifs politiques et économiques. Ce qui se déroule aujourd’hui au Venezuela — l’annonce par Donald Trump de la « capture » du président Nicolas Maduro et les frappes américaines — marque une rupture grave : la normalisation du changement de régime par la violence. La souveraineté est piétinée, la Charte des Nations unies reléguée au rang de décor diplomatique.

Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire d’interventions unilatérales justifiées par des accusations mouvantes — narcotrafic, illégitimité politique, « catastrophe humanitaire ». Le fond demeure : discipliner un État récalcitrant et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques. Le Venezuela le dit clairement : il s’agit d’une tentative de guerre coloniale. Et l’histoire récente lui donne raison.

Ramener cette séquence à l’Afrique est indispensable. Les mêmes arguments — jusqu’à l’accusation de « génocide » — ont été mobilisés contre deux grandes puissances d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria). Même rhétorique, même calendrier, même objectif : créer le chaos pour légitimer l’ingérence. C’est une stratégie éprouvée, qui fragilise les sociétés, radicalise les conflits et fait payer le prix aux populations.

Face à cela, notre devoir est clair : faire échec aux tentatives de l’impérialisme de nous asservir. Non par la fuite en avant militaire, mais par la lucidité politique, la solidarité Sud-Sud et la défense ferme du droit international. Pour la paix dans le monde, il faut faire rendre gorge à l’impérialisme — en réhabilitant la souveraineté des peuples et en refusant que le siècle qui s’ouvre soit celui des canonnières.

La « classe moyenne africaine » : un mythe utile

Cet article est issu d’une communication présentée lors du panel « Classes et races dans les géopolitiques mondiales » du colloque international L’espérance africaine de Fanon (Dakar, 17-20 décembre 2025). Il prolonge une interrogation centrale : comment des catégories sociales en apparence neutres deviennent-elles des outils idéologiques structurant les politiques publiques, les flux d’investissement et les représentations du Sud global ?

La notion de « classe moyenne africaine » occupe aujourd’hui une place stratégique dans les récits internationaux sur le continent. Elle est convoquée comme preuve d’un basculement historique : l’Afrique ne serait plus le continent de la pauvreté structurelle, mais celui de l’émergence, de la consommation et du marché intérieur en expansion. Or, ce texte soutient que cette catégorie relève moins d’un constat empirique que d’une construction discursive destinée à requalifier les résultats ambigus des politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre depuis la fin des années 1990.

Une catégorie institutionnelle aux fondations statistiques fragiles

La diffusion du concept de classe moyenne africaine doit beaucoup à la Banque africaine de développement, notamment à partir de l’African Economic Outlook de 2011. La BAD y définit la classe moyenne comme les individus vivant avec entre 2 et 20 dollars par jour. Ce seuil extraordinairement large agrège des situations sociales radicalement différentes : du travailleur informel urbain exposé au moindre choc, jusqu’à des fractions plus stabilisées de la petite bourgeoisie administrative.

La Banque mondiale elle-même reconnaît que plus de 60 % de cette prétendue classe moyenne vit entre 2 et 4 dollars par jour, soit à la frontière immédiate de la pauvreté monétaire. Autrement dit, il s’agit moins d’une classe que d’une zone tampon statistique, instable et réversible.

Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il transforme une vulnérabilité persistante en succès mesuré, et un état transitoire en trajectoire sociale.

L’absence des attributs sociologiques de la classe moyenne

Historiquement, la classe moyenne n’est pas définie par le seul revenu. Elle suppose une stabilité de l’emploi, un accès garanti aux services publics, une protection sociale, une capacité de projection dans l’avenir. Or, ces attributs sont largement absents des réalités africaines contemporaines.

Selon l’Organisation internationale du travail, plus de 85 % de l’emploi en Afrique subsaharienne est informel. Les systèmes de protection sociale couvrent une minorité, et les dépenses de santé restent majoritairement à la charge des ménages. Dans ce contexte, parler de classe moyenne revient à naturaliser l’insécurité, à la présenter comme une étape normale du développement, plutôt que comme le produit de choix politiques et macro-économiques.

La classe moyenne africaine devient alors une fiction stabilisante, utile au discours, mais démentie par les trajectoires de vie réelle.

De la lutte contre la pauvreté à la classe moyenne : un recyclage discursif

Pour comprendre l’émergence de cette catégorie, il faut revenir au tournant de la fin des années 1990. Après les ravages sociaux des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale engage une reconfiguration stratégique avec les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Le vocabulaire change ; les contraintes macro-économiques, elles, demeurent.

Les travaux critiques — notamment ceux de Deborah Craig, Doug Porter ou Thandika Mkandawire — ont montré que cette « nouvelle » lutte contre la pauvreté conservait l’ossature néolibérale : discipline budgétaire, ouverture commerciale, retrait de l’État producteur. La classe moyenne africaine apparaît alors, au début des années 2010, comme une issue narrative : plutôt que d’interroger les limites structurelles de ces politiques, on célèbre l’apparition d’un groupe censé en incarner le succès.

Une fonction géopolitique assumée

Cette catégorie remplit une fonction précise dans la géopolitique du capitalisme global. Elle sert de signal aux investisseurs, justifie l’expansion des marchés de consommation, et légitime l’intégration subalterne de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.

Les grands think tanks internationaux — Brookings Institution, McKinsey Global Institute, World Economic Forum — ont largement relayé ce récit, décrivant une Afrique « consumer-driven », tout en passant sous silence la faiblesse persistante des structures productives, la dépendance alimentaire ou la non-industrialisation.

La classe moyenne africaine devient ainsi un argument de vente, plus qu’un concept analytique.

Fanon et la bourgeoisie élargie

La lecture pannonienne éclaire puissamment cette construction. Dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon décrit une bourgeoisie nationale mimétique, incapable de rompre avec les structures héritées de la colonisation. La classe moyenne africaine contemporaine peut être lue comme l’extension quantitative de cette bourgeoisie : consommatrice, dépendante, intégrée, mais politiquement fragile.

En substituant au conflit social une narration de mobilité individuelle, la catégorie participe à une dépolitisation de la question sociale, et détourne l’attention des enjeux centraux : production, redistribution, souveraineté.

La classe moyenne africaine n’est ni une classe au sens sociologique ni le signe d’une transformation structurelle. Elle est une construction discursive, utile à la légitimation d’un ordre économique mondial inégal, et au recyclage des politiques de lutte contre la pauvreté initiée à la fin des années 1990.

À la suite de Fanon, l’enjeu n’est pas d’atteindre une norme consumériste mondiale, mais de bâtir des sociétés capables de produire, de protéger et de décider. Déconstruire cette catégorie n’est donc pas un exercice académique : c’est un acte politique, préalable à toute pensée sérieuse de l’émancipation africaine.

Références clés

  • Banque africaine de développement. African Economic Outlook (2011).
  • Banque mondiale. World Development Report: Attacking Poverty (2000).
  • Banque mondiale. Africa’s Pulse (2018–2023).
  • Craig, D. & Porter, D. Development Beyond Neoliberalism? Routledge.
  • Mkandawire, T. From Maladjusted States to Democratic Developmental States in Africa.
  • Fanon, F. Les Damnés de la Terre. La Découverte

Soigner le monde : pourquoi Frantz Fanon nous parle encore de santé, de liberté et de pouvoir

Cet article est issu de ma communication présentée au colloque international « L’espérance africaine de Fanon » marquant le centenaire de Frantz Fanon (Dakar, 17–20 décembre 2025). Il en reprend les principaux arguments.

On a trop souvent enfermé Frantz Fanon dans une caricature : celle du penseur de la violence révolutionnaire, convoqué à chaque crise politique comme une figure radicale, presque dangereuse. Cette lecture partielle occulte pourtant l’essentiel. Fanon fut d’abord psychiatre. Et c’est à partir de la clinique, du soin et de l’écoute des corps blessés qu’il a construit sa critique du colonialisme.

Relire Fanon aujourd’hui, ce n’est donc pas un exercice de mémoire. C’est une nécessité politique et sanitaire dans un monde où les inégalités de santé explosent, où les corps africains restent surexposés à la maladie, et où la « santé mondiale » prétend soigner sans jamais vraiment libérer.

Quand le colonialisme rend malade

Dès ses premiers textes, Fanon fait un constat implacable : la maladie mentale du colonisé n’est pas une déficience individuelle. Elle est le produit d’un monde violent, structuré par le racisme, l’humiliation et la négation de la dignité.

Dans Le syndrome nord-africain (1952), il montre comment la médecine coloniale refuse de croire la douleur du patient colonisé. Ses plaintes sont soupçonnées, ses symptômes minimisés, son corps réduit à un objet de contrôle. La clinique devient un lieu de domination.

Les travaux de l’historienne Delphine Peiretti-Courtis confirment et prolongent cette intuition. Elle montre comment la médecine occidentale a fabriqué, sur le long terme, un regard hiérarchisant sur les corps noirs : anatomie comparée, pathologie tropicale, psychiatrie coloniale… autant de savoirs qui ont transformé des rapports sociaux de domination en prétendues différences biologiques.

Autrement dit, la médecine coloniale n’a pas seulement mal soigné. Elle a produit l’inégalité en la naturalisant.

Blida-Joinville : soigner, c’est déjà résister

Lorsque Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, il comprend immédiatement que l’institution reproduit l’ordre colonial : autorité brutale, silence imposé, hiérarchie raciale entre soignants et soignés.

Il décide de rompre avec cette logique. Il ouvre les portes. Il instaure la parole collective. Il introduit la sociothérapie, les activités culturelles, le dialogue.

Ce geste est profondément politique. Fanon refuse une psychiatrie qui viserait à « adapter » le malade à un monde injuste. Pour lui, désaliéner, ce n’est pas normaliser. C’est libérer.

Les Écrits sur l’aliénation et la liberté : Fanon clinicien de la dignité

La publication des Écrits sur l’aliénation et la liberté (2015, 2018) a profondément renouvelé notre compréhension de Fanon. On y découvre un clinicien rigoureux, attentif aux dimensions sociales, culturelles et institutionnelles de la souffrance psychique.

Fanon y affirme une idée radicale : la maladie mentale du colonisé est une réponse humaine à une situation inhumaine.

Contre la psychiatrie coloniale de l’école d’Alger, qui pathologisait les comportements indigènes en les attribuant à une supposée immaturité raciale, Fanon renverse la perspective. Le symptôme n’est pas un défaut individuel ; il est le signe d’un conflit entre un sujet et un monde qui le nie.

C’est ici que la liberté devient centrale. Chez Fanon, elle n’est pas un idéal abstrait. Elle est une condition thérapeutique. Sans possibilité d’agir sur le monde, sans reconnaissance de la dignité et de la parole, il n’y a pas de guérison durable. Soigner, c’est rendre possible l’émancipation.

De la médecine coloniale à la «Global Health»

Pourquoi Fanon nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que la médecine coloniale n’a pas disparu : elle s’est reconfigurée.

La « Global Health » se présente comme universelle, neutre et technique. Pourtant, ses mécanismes reproduisent souvent des logiques anciennes : priorités sanitaires définies depuis le Nord, indicateurs standardisés, marginalisation des savoirs locaux, dépendance financière.

Des dispositifs comme Gavi, le Fonds mondial, ou les grandes fondations philanthropiques issues des fortunes de milliardaires — au premier rang desquelles la Fondation Bill Gates — ont certes permis de sauver des vies. Mais ils ont aussi transformé la santé en un champ de gestion technocratique, dominé par des agendas extérieurs et peu soumis au débat démocratique.

Comme l’a montré Didier Fassin, la « raison humanitaire » soigne sans émanciper. Elle administre la souffrance sans interroger les structures économiques, politiques et géopolitiques qui la produisent. La maladie devient un problème à gérer, non une injustice à combattre.

C’est exactement ce que Fanon refusait.

Soigner le monde, vraiment

Fanon nous oblige à poser une question simple et dérangeante : regarde, qui diagnostique, qui décide — et au nom de qui ?

Il nous rappelle qu’il n’y a pas de santé sans justice.

Pas de guérison sans liberté.

Pas de soin véritable sans transformation des rapports de pouvoir.

Soigner le monde, aujourd’hui, ce n’est pas multiplier les programmes ou les indicateurs.

C’est désaliéner le regard médical, redonner aux peuples la maîtrise de leur santé, et faire du soin un acte de dignité et de souveraineté.

Fanon n’est pas un penseur du passé.

Il reste le clinicien d’un monde qui n’a pas encore guéri.

Sonko, Diomaye et l’espérance fanonienne : ne pas laisser la révolution sans boussole

Dans quelques jours s’ouvrira à Dakar le colloque international du centenaire de Frantz Fanon (17 — 20 décembre 2025), au Musée des Civilisations noires. Ce rendez-vous n’est pas un simple hommage savant : les documents préparatoires le rappellent avec force. Fanon nous lègue moins une statue qu’un programme de lutte, un souffle destiné à « clarifier la mission historique que l’Afrique et sa diaspora doivent remplir aujourd’hui ».

Le texte de présentation insiste sur cet avertissement qui traverse toute l’œuvre fanonienne : le recul du colonialisme portait la promesse d’une reprise de l’humanité, mais cette promesse fut trahie par des bourgeoisies bureaucratiques qui, selon Fanon, n’allèrent pas à l’indépendance « en combattants, mais en négociants ».

 Cette lucidité est d’une brûlante actualité, alors même que le Sénégal expérimente un moment inédit : une alternance sans compromission apparente, portée par une mobilisation populaire d’une intensité rare sur le continent.

À l’heure où Dakar s’apprête à accueillir chercheurs, artistes, militants et étudiants, le colloque rappelle un impératif politique : une révolution n’avance que si elle reste fidèle aux forces qui l’ont rendue possible. C’est sous ce prisme qu’il faut comprendre les interrogations croissantes autour de la relation entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.

La «bourgeoisie nationale» selon Fanon : la tentation de s’éloigner du peuple

Dans les textes rassemblés pour le colloque, une phrase revient comme un fil rouge : la « bourgeoisie nationale » est une classe qui n’a pas de projet historique, qui s’insère dans les structures coloniales au lieu de les briser, et qui met son énergie non dans la transformation, mais dans la gestion de la dépendance

Cette bourgeoisie n’est pas seulement une catégorie économique et sociale : c’est une attitude, un imaginaire, une manière d’habiter le pouvoir sans rompre avec les logiques de domination.

C’est à l’aune de cette critique que l’on doit analyser la situation actuelle. Un sentiment diffus circule : celui que le Président Diomaye Faye semble vouloir s’affranchir du mouvement social qui l’a porté au pouvoir, mouvement dont PASTEF est l’expression politique la plus organisée. Je dis semble, car je peine encore à saisir la rationalité d’une telle stratégie. Pourquoi tenter de se tenir à distance de l’énergie populaire qui a rendu possible l’alternance du 24 mars 2024? Pourquoi laisser croire que l’État pourrait fonctionner désormais comme un appareil neutre, affranchi de la pression révolutionnaire qui l’a remis en mouvement ?

Et pourtant, les signaux existent. Ils inquiètent. Ils interrogent. Ils rappellent ce que Fanon nommait le « glissement » : cette manière insidieuse qu’ont certains dirigeants, même sincères, de se réapproprier le pouvoir au détriment de la dynamique collective.

Mais si tel est le chemin qui se dessine, alors nous en prendrons acte. Sans colère, sans naïveté, mais avec cette vigilance politique que Fanon appelait de ses vœux. Car une révolution ne survit qu’à une condition : que les masses restent le cœur battant du processus.

La nécessité de maintenir l’espérance révolutionnaire

Il serait faux de dire que la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye s’est rompue. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que leurs rôles institutionnels créent une tension politique inédite : l’un incarne la radicalité transformatrice, l’autre la présidence républicaine dans sa dimension la plus classique. Fanon avait prévenu : les institutions ont une puissance de domestication redoutable.

Dans les réunions populaires comme dans les cercles militants, une peur s’exprime : que la présidence se normalise, que la rupture s’émousse, que la dynamique collective se dissolve dans les codes d’un État qui, depuis soixante ans, sait absorber ses propres contestataires. Ce risque est réel. Il n’est pas une trahison ; il est la tentation structurelle de toute situation de pouvoir.

Face à cela, la position du mouvement doit être claire : nous ne transigerons pas.

Non par défi. Non par orgueil. Mais parce que le peuple révolutionnaire a des exigences légitimes : justice, transparence, refonte de l’État, fin des privilèges, décolonisation des institutions.

Ce peuple — celui qui a résisté, qui a souffert, qui a été emprisonné, torturé, humilié — n’a pas mené ce combat pour revenir à une gestion soft de l’ordre ancien.

Et surtout parce que l’espérance ne doit pas s’éteindre. Comme le rappelle le texte du colloque, Fanon n’était pas seulement le théoricien de la violence libératrice ; il était le penseur d’une immense espérance africaine, d’un avenir à inventer où les peuples reprennent initiative et dignité.

Cette espérance-là ne peut être abandonnée à la seule verticalité présidentielle. Elle doit rester entre les mains de celles et ceux qui l’ont portée ces dernières années : ambulants, djakartamen, syndicats, étudiants, quartiers populaires, paysans, intellectuels, travailleurs de la fonction publique, diaspora, travailleurs informels, jeunes précarisés.

La justice fiscale exige la fin des privilèges ; les fonds communs en sont un symbole

À l’heure où l’Assemblée nationale décortique le Budget 2026, le pays entre dans une zone où l’ambiguïté n’est plus tolérable. Les documents officiels eux-mêmes ne laissent aucun doute : le Sénégal doit « restaurer la crédibilité et la viabilité des finances publiques » et engager un « assainissement » profond de ses comptes, après la révélation d’un endettement réévalué à 119 % du PIB et d’un déficit approchant les 12 % du PIB[1].

Cette exigence nouvelle, affirmée dans le Projet de loi de finances, repose sur une idée simple : la souveraineté financière ne naîtra ni des slogans ni des artifices comptables, mais d’un effort fiscal juste, assumé, équitable.

Les fonds communs : les impensés d’une République qui se veut juste

Le Gouvernement reconnaît dans son projet de loi que la maîtrise de la masse salariale doit être rigoureuse et que la transparence sur les rémunérations publiques est devenue indispensable. Le document Voies et Moyens va plus loin en indiquant que la réforme du Code général des impôts doit permettre une meilleure segmentation des contribuables, une centralisation des « bénéficiaires effectifs » et un renforcement de la justice fiscale.

Cette ambition, déjà inscrite dans les textes, appelle une conséquence logique : les fonds communs doivent être imposés.

Le Code général des impôts soumet à l’impôt sur le revenu les traitements, salaires, indemnités et primes de toutes natures. Il ne crée aucune catégorie spéciale pour les « fonds communs ». S’ils échappent encore largement à l’impôt, ce n’est pas parce que la loi les protège, c’est parce que l’administration les a installés dans une zone grise, à l’abri du regard du fisc. Et dans un contexte où l’État affirme vouloir relever la pression fiscale pour atteindre les standards UEMOA (20 %), il est incohérent de faire peser l’effort public sur les usagers du mobile money, les agriculteurs, les ménages modestes ou les petites entreprises, tout en épargnant les segments les mieux rémunérés de la haute administration.

Dans un pays où le Président et le Premier ministre ont choisi la vérité contre le maquillage des chiffres, ne pas imposer les fonds communs revient à maintenir une zone d’ombre au cœur même de l’État. C’est incompatible avec l’idéal de souveraineté, incompatible avec l’agenda de refondation et incompatible avec l’idée simple que la République se bâtit d’abord par l’exemplarité de ceux qui la servent.

La fiscalité foncière : le socle oublié de l’autonomie nationale

Le document Voies et Moyens[2] insiste sur le rôle que doit jouer la fiscalité foncière dans l’élargissement de l’assiette et l’augmentation des recettes internes. Le Projet de loi, lui, annonce une « régularisation foncière massive » dont le rendement est projeté à plus de 100 milliards FCFA. Ces formulations ne sont pas anodines : elles expriment la reconnaissance officielle d’une évidence économique longtemps mise de côté.

La taxe foncière sénégalaise n’est plus en phase avec les réalités contemporaines. Elle est faible, sous-évaluée, parfois inopérante. Elle ne reflète ni la valeur réelle du patrimoine, ni les dynamiques urbaines, ni les besoins criants des collectivités. Elle ne peut plus rester dans cet état alors que le pays affirme vouloir financer ses ambitions sans s’en remettre aux bailleurs.

Un État qui néglige son foncier néglige la première pierre de sa souveraineté. La nation reconnaît la valeur de son territoire et choisit d’en faire une part équitable de l’effort collectif. Réformer la fiscalité foncière, mettre à jour les valeurs, intégrer les terrains vacants, responsabiliser les propriétaires, donner aux communes un socle de ressources stable et prévisible : tout cela n’est pas un luxe, mais une obligation politique si l’on veut sortir d’un modèle où l’État vit à crédit pendant que la richesse immobilière échappe à l’impôt.

La souveraineté budgétaire exige la justice fiscale

Le Projet de loi de finances 2026 parle d’une « mobilisation de nouvelles ressources endogènes », d’une volonté de « retrouver définitivement les équilibres budgétaires » et d’une réduction de la dépendance aux financements extérieurs. Le document Voies et Moyens décrit la même trajectoire : élargir l’assiette, sécuriser les recettes, réformer les codes fiscaux et douaniers, corriger les niches et renforcer la transparence.

Ces formulations officielles ne prennent sens que si l’État a le courage d’aller jusqu’au bout. La vérité budgétaire est devenue un choix politique. Et ce choix oblige l’administration à se réformer elle-même, à abandonner ses zones d’exception, à accepter que l’effort fiscal soit partagé.

Le peuple a toujours payé. Il est temps que l’État, lui aussi, paie sa part. Et c’est à ce prix — pas un autre — que la souveraineté budgétaire annoncée dans les textes deviendra une réalité vécue par tous.


[1] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

[2] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Voies et moyens — Annexe au projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

Guinée-Bissau : la chute annoncée de l’aventuriste Embaló

Depuis deux ans, ce blog avertit : Umaro Sissoco Embaló est un danger public, un aventuriste installé au sommet d’un État dont il a méthodiquement affaibli les institutions, méprisé les forces politiques et dévoyé les processus électoraux. Les évènements actuels à Bissau ne sont donc ni une surprise ni une fatalité : ils sont l’aboutissement d’un pouvoir qui a confondu ruse et stratégie, clientélisme et gouvernance, imposture et leadership.

Un pouvoir affaibli qui croyait manipuler l’élection

Tout commence avec la présidentielle du 23 novembre. Le camp d’Embaló et celui de Fernando Dias revendiquent chacun la victoire. Le scrutin s’est tenu en l’absence du PAIGC et de Domingos Simões Pereira, exclus par la justice dans des conditions contestées. Le président sortant pensait ainsi avoir neutralisé toute concurrence sérieuse.

Mais il n’avait pas anticipé le geste décisif qui allait bouleverser la partie : le soutien du PAIGC à Fernando Dias, geste politique rappelant, toutes proportions gardées, la dynamique sénégalaise où Ousmane Sonko fit la passe à Bassirou Diomaye Faye. La Guinée-Bissau vient d’inventer son propre « Simões Domingo », un leader empêché qui, faute d’être candidat, a fait gagner celui qui pouvait battre Embaló.

La comparaison est douloureuse pour d’autres pays de la région : là où l’intelligence politique a prévalu, le régime s’est fissuré ; là où elle a manqué, l’autoritarisme s’est durci.

La pantalonnade dangereuse : Embaló simule, des militaires exécutent

À peine trois jours après le vote, le pouvoir s’est effondré en direct. Le président a annoncé qu’il était en train d’être arrêté, tout en continuant de donner des interviews, scène digne d’un Boy Djiné institutionnel.

Des militaires menés par le général Denis N’Canha proclament qu’ils prennent « le contrôle total du pays », suspendent le processus électoral, ferment les frontières, imposent un couvre-feu et forcent les médias au silence. Ils justifient leur intervention en évoquant un « plan de déstabilisation » impliquant des acteurs politiques et des barons de la drogue, sans fournir la moindre preuve.

Plus incohérent encore : les opposants Fernando Dias et Domingos Simões Pereira sont arrêtés et détenus, tandis que le président sortant continue de circuler médiatiquement comme si de rien n’était. Quel coup d’État authentique neutralise les vainqueurs potentiels d’une élection, mais laisse le chef de l’État déposé à communiquer avec la presse internationale ?

Il n’est pas interdit de penser qu’il s’agit moins d’un renversement que d’une mise en scène soigneusement préparée pour empêcher la proclamation de résultats défavorables. Une manœuvre grossière, mais révélatrice d’une panique politique.

Le moment de vérité pour le Sénégal : la CEDEAO a échoué

Les faits sont clairs : Embaló a perdu l’élection et tente de se maintenir par des réseaux parallèles, des clients armés, et une communication chaotique. La gravité de la situation dépasse la seule Guinée-Bissau : elle pose désormais une question directe au Sénégal.

Le président Bassirou Diomaye Faye avait été averti. Il doit désormais agir avec fermeté et lucidité. Toute autre attitude serait un renoncement aux idéaux panafricanistes et démocratiques qu’ont porté la révolution sénégalaise du 24 mars 2024. Dans ce contexte trois décisions s’imposent.

Les militaires sénégalais doivent se retirer de Guinée-Bissau. Leur présence au titre de la CEDEAO visait à sécuriser le processus électoral et à préserver la stabilité institutionnelle, mais cet objectif n’a pas été atteint. Rester reviendrait désormais à cautionner un fiasco diplomatique et à prêter main-forte à une dérive autoritaire.

Le Sénégal ne doit accorder aucune légitimité au groupe d’officiers qui s’est autoproclamé « Haut Commandement militaire pour la souveraineté et la restauration de l’Ordre public ». Leur invocation d’un prétendu « état de guerre » n’est que la rhétorique d’un pouvoir aux abois cherchant à couvrir un coup de force improvisé.

Enfin, Dakar doit réaffirmer une évidence fondamentale : la souveraineté appartient au peuple bissau-guinéen, et à lui seul. Elle ne saurait être confisquée ni par des putschistes improvisés ni par les miliciens d’un régime finissant, mais doit revenir aux citoyens à travers un processus électoral transparent et incontestable.

La Guinée-Bissau vit un moment de vérité. Mais ce moment dépasse ses frontières. Il rappelle que les peuples ouest-africains savent reconnaître les impostures et résistent aux manipulations. Il rappelle aussi que le panafricanisme est une exigence politique : soutenir les peuples, jamais les régimes en déroute.

Les dirigeants qui s’accrochent aux rentes et aux intrigues — les autocrates amateurs, les « clowns tristes », les illusionnistes de la force — finissent toujours balayés. Non par les armes, mais par la lucidité populaire.