« Parti-État » : le contresens organisé, ou l’art de débattre contre un mot qu’on n’a pas compris

À défaut de combattre un projet, certains préfèrent combattre un mot. Le « parti-État » est devenu, ces derniers jours, l’épouvantail commode d’un débat que l’on refuse d’avoir. Encore faudrait-il, au préalable, comprendre ce que recouvre réellement ce terme.

Il y a, dans certaines réactions à la prise de parole du Premier ministre Ousmane Sonko, quelque chose de presque mécanique. Le mot est lancé, il déclenche l’indignation, puis la condamnation suit, rapide, assurée, sans détour par l’analyse. Comme si la politique était devenue un exercice réflexe : entendre, surinterpréter, dénoncer.

Ainsi, lorsque Abdourahmane Diouf de la coalition « Diomaye président » s’élève contre l’idée de « parti-État », il semble moins répondre à une pensée qu’à une projection. Car enfin, de quoi parle-t-il ? D’un parti unique ? D’une confiscation des institutions ? D’une disparition du pluralisme ? Rien, dans la réalité sénégalaise actuelle, ne permet de soutenir sérieusement une telle hypothèse.

Il faut alors se rendre à l’évidence : le débat n’a pas eu lieu. Il a été court-circuité.

Un mot, deux sens : et une confusion bien utile

Le cœur du problème tient en une distinction simple, mais soigneusement évitée.

Dans son acception classique, le « parti-État » désigne une fusion autoritaire entre un appareil partisan et l’État, au détriment des libertés et du pluralisme. C’est cette définition que convoquent les critiques, avec gravité, comme si elle allait de soi.

Mais ce n’est pas dans ce registre que s’inscrit le président de PASTEF, le Premier ministre Ousmane Sonko. Lorsqu’il mobilise ce terme, il ne décrit pas une dérive, il pose une exigence : celle d’un parti capable de porter un projet d’État, de structurer l’action publique, de donner une direction politique claire à l’appareil institutionnel.

Autrement dit, il ne s’agit pas de dissoudre l’État dans un parti, mais d’éviter que l’État ne soit livré à l’inertie, aux routines administratives ou aux injonctions extérieures.

La différence est majeure. Mais elle disparaît dès lors que l’on choisit de ne pas la voir.

Le confort du contresens

Pourquoi, dès lors, persister dans cette confusion ? Parce qu’elle offre l’avantage de disqualifier sans débattre.

Car reconnaître ce que dit réellement cette approche obligerait à affronter une question autrement plus dérangeante : celle du rôle du politique dans l’État. Faut-il un État neutre, gestionnaire, qui se contente d’exécuter les recommandations venues d’ailleurs ? Ou un État orienté, assumant des choix, capable de transformer le pays ?

En caricaturant la position du président de PASTEF, le PM Ousmane Sonko, on évite précisément ce débat. On remplace une interrogation sur la souveraineté par une alarme sur l’autoritarisme. C’est plus simple. Et surtout, c’est plus confortable.

Mais ce confort a un prix : celui de la superficialité.

Le verbe haut comme substitut à l’action

Il est des interventions publiques qui impressionnent par leur assurance, mais inquiètent par leur légèreté. À écouter certaines indignations feintes, on croirait assister à une défense intransigeante de la République. En réalité, il s’agit surtout d’un exercice de rhétorique où le volume de la voix tient lieu de profondeur de la pensée.

Dans cette séquence, Abdourahmane Diouf semble confondre la gravité des mots avec la rigueur de l’analyse. Le concept de « parti-État » est convoqué avec emphase, mais sans le travail intellectuel qu’il exige. Comme si nommer suffisait à démontrer. Comme si l’alerte remplaçait l’argument.

Ce décalage n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’une manière de faire de la politique : privilégier l’effet sur le fond, la posture sur la construction, l’indignation sur la démonstration. Or la République ne se défend pas à coups de formules. Elle se pense, elle se construit, elle s’incarne dans des choix.

Et c’est peut-être là que le malaise devient plus visible. Car pendant que l’on disserte avec aplomb sur des notions mal maîtrisées, une question plus simple, plus concrète, demeure en suspens : que produit-on, précisément, de la position que l’on occupe ? Quelle trace laisse-t-on, au-delà des déclarations ?

La politique est une épreuve de responsabilité.

Ce que l’on refuse de voir : la question de l’État

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un État sénégalais qui, depuis des décennies, fonctionne sous contraintes. Un État souvent sommé d’ajuster, rarement en position de définir.

Dans un tel contexte, appeler à un alignement entre projet politique, majorité démocratique et action de l’État n’a rien d’une dérive. C’est, au contraire, une tentative de restauration de la capacité politique de l’État.

C’est cela, au fond, qui dérange. Non pas un hypothétique « parti -État », mais l’idée qu’un pouvoir politique puisse réellement orienter l’État, lui donner une cohérence, assumer une trajectoire.

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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