Auteur/autrice : Félix Atchadé

  • Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    « Certains projets financés à l’étranger et pratiques d’emprunt passées sont restés hors du contrôle direct de la Direction de la dette publique. » La phrase est tirée d’un rapport que peu de personnes liront, un audit technique du Fonds monétaire international (FMI) sur la qualité des statistiques sénégalaises, publié le 2 septembre 2026. Il faut la relire deux fois pour comprendre ce qu’elle dit vraiment : c’est la description, en langage de comptable, d’un État qui a caché onze milliards de dollars de dette pendant cinq ans. Le mot « caché » n’y figure nulle part. Ni « dissimulé ». Ni même « dette cachée », cette expression que le grand public sénégalais connaît pourtant par cœur depuis 2024. À sa place : « restés hors du contrôle direct ». Une passivité grammaticale qui ne désigne aucun coupable, ne raconte aucune histoire, sinon celle, discrète, d’une dette qui se serait égarée toute seule, comme un dossier tombé derrière une armoire.

    Cette phrase n’est pas un mensonge. Elle est pire : elle est une vérité soigneusement désarmée. Et c’est précisément ce désarmement du langage, plus que le montant des prêts eux-mêmes, qu’il faut apprendre à lire si l’on veut comprendre comment se fabrique, année après année, le consentement africain à l’ordre financier international.

    Une nuit à Dakar, une nuit de langage

    Il y a un précédent à cette manière de raconter les choses, et il remonte au 11 janvier 1994. Ce jour-là, les chefs d’État de la zone franc, réunis à Dakar, sont retenus plusieurs heures à l’hôtel Méridien-Président (actuel King Fahd Palace), en présence du ministre français de la Coopération, Michel Roussin, et du directeur général du FMI, Michel Camdessus, venus leur annoncer, et non leur proposer, que le franc CFA allait être dévalué de moitié. Le message est simple, glacial, et il a été rapporté par des témoins directs : depuis le 31 décembre 1993, soit onze jours déjà, la France a cessé tout décaissement envers les pays qui ne se sont pas mis en règle avec les institutions de Bretton Woods. Ce n’est pas une menace qu’on agite ce soir-là : c’est une sanction déjà appliquée qu’on vient rappeler aux chefs d’État enfermés dans l’hôtel, pour leur signifier que l’horloge ne tourne plus en leur faveur depuis près de deux semaines. Le président sénégalais Abdou Diouf tente une dernière résistance. En vain. Au petit matin du 12 janvier, cent francs CFA ne valent plus qu’un franc français, soit la moitié de leur valeur de la veille.

    Et pourtant, le communiqué final ne parle ni d’ultimatum, ni de contrainte, ni de rapport de force. Il parle d’une « décision des chefs d’État et de gouvernement de modifier la parité ». Une décision. Le procédé rhétorique est déjà là, complet, trente-deux ans avant le rapport de 2026 : transformer un rapport de force en choix. La forme change, de la diplomatie de couloir au jargon statistique, mais la fonction reste identique : elle consiste à faire porter au dominé le langage de sa propre domination.

    Deux voix pour une même institution

    Ce qui rend le cas actuel plus intéressant encore que celui de 1994, c’est que le FMI, aujourd’hui, ne parle pas d’une seule voix : le contraste entre ses deux registres en dit plus long qu’un long discours.

    Il y a d’abord la parole publique, celle des communiqués de presse et des foires aux questions destinées aux citoyens. Là, le Fonds ne mâche pas ses mots. En mars 2025, Edward Gemayel, chef de la mission du FMI à Dakar, déclare sans détour à la presse qu’“il y a eu une décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette” pendant cinq ans sous l’administration précédente. En novembre de la même année, un communiqué officiel évoque la nécessité de “résoudre le dossier de la dette cachée”. Et sur son propre site, en français, à la question “des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ?”, l’institution répond en évoquant sans ambages la nécessité de “s’attaquer aux causes profondes de la dette cachée”. Le mot est là. Deux fois. Assumé, écrit, publié par le FMI lui-même.

    Puis il y a l’expression technique, celle des rapports d’évaluation statistique, comme le Data ROSC d’août 2026, destiné aux pairs, aux marchés, aux agences de notation. Là, plus aucune cause profonde. Plus aucune décision consciente. Seulement des “lacunes de centralisation”, des pratiques “restées hors du contrôle direct”, des “écarts entre jeux de données” à résoudre par de meilleures “procédures de rapprochement”. Un vocabulaire entièrement construit pour ne jamais avoir à dire qui a fait quoi, ni pourquoi.

    On pourrait y voir une simple différence de style, une question de public visé. Ce serait sous-estimer l’enjeu. Car c’est précisément dans ce second registre, le registre technique, que le FMI évalue sa propre vigilance : ce rapport de 2026 n’est pas seulement un audit du Sénégal, c’est la mise à jour d’une évaluation entamée… en 2002. Vingt-quatre années de surveillance statistique continue, et pourtant cinq années de dissimulation sans que rien n’apparaisse. Le langage technique, celui-là même qui devrait rendre des comptes sur cet échec de la surveillance, est aussi celui qui s’autorise le plus de pudeur. On nomme haut et fort les fautes du gouvernement précédent ; on murmure, presque, les failles de son propre système de contrôle. La franchise du Fonds a une direction privilégiée, et ce n’est jamais vers lui-même.

    Le vrai levier n’est pas le chèque

    On aurait tort, cependant, de réduire cette histoire à une querelle de vocabulaire. Le rapport ROSC de 2026 révèle, dans son détail le plus aride, où se loge le pouvoir réel du Fonds : un pouvoir qui n’est pas d’abord monétaire.

    Reprenons les chiffres bruts : depuis 1979, le Sénégal a effectivement reçu 2,18 milliards de Droits de tirage spécial (DTS) du FMI, soit un peu plus de 1 700 milliards de FCFA au cours actuel, répartis sur quarante-sept ans et cinq présidences. Sur les seules années 2021 à 2024, la diaspora sénégalaise a envoyé, elle, près de 7 850 milliards de FCFA à ses familles, soit quatre fois plus, en quatre ans, que ce que le Fonds a prêté en quatre décennies. Si le pouvoir se mesurait en milliards, la diaspora aurait dû, depuis longtemps, devenir le véritable interlocuteur souverain du Trésor sénégalais.

    Il n’en est rien, et la raison est là, noir sur blanc dans le rapport de 2026 : le FMI n’exerce pas son influence par la seule taille de ses prêts, il l’exerce en écrivant les règles du jeu statistique lui-même. Il recommande la manière dont le directeur général de l’Agence nationale de la statistique doit être nommé. Il évalue, article par article, la loi statistique sénégalaise. Il obtient l’interdiction, par la loi de finances 2026, d’un instrument juridique national entier : les fameuses “lettres de confort” qui permettaient de garantir une dette sans l’inscrire au bilan de l’État. Et surtout, la réponse officielle du Fonds à la question de la dette cachée se termine par une phrase d’une clarté presque brutale : le conseil d’administration se prononcera sur une dérogation “afin d’éviter un remboursement anticipé”, c’est-à-dire que, sans réforme jugée satisfaisante par le Fonds, Dakar devrait rembourser par anticipation des sommes qu’il n’a pas. Voilà le vrai levier. Non pas l’argent qu’on prête, mais la capacité de rendre, du jour au lendemain, une dette existante immédiatement exigible.

    C’est une leçon qui dépasse largement le seul cas sénégalais. Le Mozambique l’a appris à ses dépens dès 2016, avec le scandale des “tuna bonds”, une dette dissimulée de trois milliards de dollars, contractée par des entreprises publiques sans l’aval du Parlement, qui a précipité le pays dans une décennie de restructuration sous tutelle. Le montant caché au Sénégal dépasse aujourd’hui largement celui du Mozambique. Le mécanisme, lui, est resté le même d’un pays à l’autre : ce n’est jamais l’ampleur du prêt qui donne au Fonds sa capacité d’ingérence, c’est la dépendance structurelle qu’il a la capacité de suspendre, ou de réactiver, d’un simple vote de son conseil d’administration.

    Une vigilance à deux vitesses

    Il faut se garder, ici, d’un contresens facile. Dire que le FMI dispose d’un pouvoir disproportionné n’équivaut pas à dire que la dette a été cachée par le FMI. Elle a été cachée par des Sénégalais, au sommet de l’État sénégalais notamment Macky Sall et sa clique, entre 2019 et 2024 : c’est un fait qui ne peut être ni ignoré ni minoré sans perdre toute crédibilité. Céder à la tentation du complot extérieur reviendrait à faire à l’histoire ce que le rapport ROSC fait à la dette : l’euphémiser, en la rejetant hors de nos propres responsabilités.

    Mais reconnaître cette responsabilité intérieure ne dispense pas d’interroger celle du Fonds. Car la question qui demeure, sans réponse satisfaisante à ce jour, est celle-ci : comment une institution qui audite les statistiques sénégalaises depuis vingt-quatre ans, qui a approuvé, en juin 2023, en pleine période de dissimulation avérée, un programme de 1,8 milliard de dollars, peut-elle aujourd’hui présenter cette défaillance comme une simple anomalie technique à corriger par de meilleures “procédures de rapprochement” ? Il y a, dans cette pudeur documentaire, quelque chose qui ressemble moins à de la rigueur scientifique qu’à un réflexe corporatiste : on peut nommer la faute du client, on protège la réputation de l’auditeur.

    Ce que nommer, vraiment, voudrait dire

    Revenons à notre phrase de départ, celle des projets “restés hors du contrôle direct”. La bataille de souveraineté ne se joue pas seulement dans les colonnes de décaissements ou les taux d’intérêt des obligations souveraines : elle se joue dans la capacité d’un pays à nommer ses propres chiffres avant qu’un auditeur extérieur ne vienne, des années plus tard, les découvrir à sa place.

    Il faut pourtant se garder d’un raccourci trop commode. Ce n’est pas le FMI qui a débusqué la dette cachée du Sénégal : c’est Ousmane Sonko, devenu Premier ministre, qui l’a rendue publique dès septembre 2024, sur la base d’un audit de l’Inspection générale des Finances, une institution purement sénégalaise. Le Fonds n’est venu que confirmer, plusieurs mois après, un diagnostic déjà posé à Dakar. Mieux encore, cette alerte ne date pas de 2024. Le 29 juin 2018, à l’Assemblée nationale, le même Ousmane Sonko, alors député d’opposition, dénonçait déjà des “manipulations de chiffres” dans la loi de finances rectificative, chiffrant un écart de 161 milliards de FCFA sur les recettes de 2017, et affirmait avoir personnellement saisi le FMI d’un dépassement de 216 milliards sur les ressources extérieures. Six ans avant, le scandale, le Fonds avait donc déjà reçu, d’un parlementaire sénégalais, un signalement précis et chiffré, resté sans suite visible jusqu’à ce qu’il devienne, en juin 2023, l’un des créanciers de ce même État, à hauteur de 1,8 milliard de dollars.

    L’expertise existait donc depuis longtemps à l’intérieur de l’appareil d’État sénégalais, et jusque dans les canaux mêmes du FMI. Ce qui a manqué pendant six ans, ce n’est pas le savoir-faire statistique : c’est la volonté, sénégalaise autant qu’internationale, d’écouter ceux qui tiraient déjà la sonnette d’alarme. C’est peut-être là la vraie leçon, plus rude pour l’orgueil national qu’une simple histoire de dépendance extérieure : la souveraineté se joue d’abord à l’intérieur, dans la capacité d’un système politique à se laisser contredire par ses propres lanceurs d’alerte avant qu’un bailleur, pourtant averti depuis 2018, ne vienne leur donner raison à sa place. Les expérimentations engagées depuis 2025, appels publics à l’épargne, fonds destiné à la diaspora, ambition de transformer les transferts des migrants en outil de financement national, ne sont pas encore une souveraineté financière : elles n’en sont, au mieux, qu’un commencement de vocabulaire propre. Reste à savoir si le Sénégal saura, cette fois, écouter ses propres voix à temps, plutôt que d’attendre qu’une mission venue de Washington leur donne raison, des années plus tard, dans une langue qui, comme celle du 11 janvier 1994, aura toujours intérêt à parler de décision plutôt que de contrainte.

    Sources et bibliographie

    « Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain »

    Ce dossier de sources a été compilé par PNS, que je remercie chaleureusement pour ce travail de recherche documentaire.

    Sources institutionnelles — FMI

    1. Fonds monétaire international, Senegal : Report on the Observance of Standards and Codes — Data Module, Country Report No. 26/245, rapport achevé le 12 août 2026, publié en septembre 2026.
    2. Fonds monétaire international, History of Lending Commitments: Senegal (arrêté au 31 décembre 2023). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extarr2.aspx?date1key=2023-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Transactions with the Fund: Senegal (jusqu’au 31 août 2026). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extrans1.aspx?endDate=2099-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Sénégal — Foire aux questions (« Des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ? »), mise à jour du 18 août 2026. https://www.imf.org/fr/countries/sen/senegal-qandas#q3
    1. Fonds monétaire international, communiqué de presse à l’issue de la mission dirigée par Edward Gemayel, mars 2025 (déclaration sur la « décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette »).
    2. Fonds monétaire international, communiqué de presse, 6 novembre 2025 (mission de suivi sur la résolution du dossier de la dette cachée).
    3. Fonds monétaire international, communiqué de fin de mission dirigée par Vera Martin, juin 2026.
    4. Fonds monétaire international, accord de niveau des services sur un nouveau programme au titre de la Facilité élargie de crédit, annoncé le 1ᵉʳ septembre 2026 (encore soumis à l’approbation du Conseil d’administration).

    Sources gouvernementales et institutionnelles sénégalaises

    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Budget citoyen 2025. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/6785023b-f8a0-43d4-bb58-46220a2a028a.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, communiqué de clôture de l’Appel public à l’épargne de juin 2025 (364 Md FCFA). https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/2025.07.14_-_Flash_VF-FR-.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/RAPPORT-DE-SDMT-2026-2028.pdf
    1. Agenda national de transformation Sénégal 2050. https://apimfb.finances.gouv.sn/files/minfin/4-0-2026/vision-senegal2050-agenda-national-de-transformation_0et8eguot7pvkcafty19y.pdf
    1. Conseil des ministres du Sénégal, communiqué du 25 février 2026 (projet de Fonds commun de placement immobilier — Diaspora Sénégal). https://aps.sn/le-communique-du-conseil-des-ministres-du-25-fevrier-2026/
    1. Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Bulletin trimestriel des statistiques, mars 2026, tableau 10.3.7 (Sénégal — transferts de fonds des migrants). https://www.bceao.int/sites/default/files/2026-06/Bulletin-Trimestriel-des-Statistiques-mars-2026.pdf

    Sources audiovisuelles et journalistiques

    1. Dakaractu, « Sonko à Amadou BA : Votre loi de finance comporte trop de manipulations de chiffres », intervention à l’Assemblée nationale du Sénégal, 29 juin 2018. https://www.youtube.com/watch?v=BhkPlWXelss
    1. Presse internationale (dépêches reprises notamment par afrik.com, France 24, Africanews, Jeune Afrique), couverture de la réévaluation de la dette publique sénégalaise et de l’accord FMI de septembre 2026.

    Note méthodologique : les citations directes tirées des rapports techniques du FMI ont été volontairement conservées courtes et reformulées pour l’essentiel dans le corps de la chronique, conformément aux usages de citation d’un document institutionnel dans un travail journalistique. Le lecteur exigeant est invité à se reporter aux documents originaux ci-dessus pour toute vérification.

  • Le bloc populaire n’est pas un fait, c’est un projet : ce que PASTEF a compris

    Le bloc populaire n’est pas un fait, c’est un projet : ce que PASTEF a compris

    « Le bloc populaire en formation est multiple et traversé de contradictions. Il rassemble la jeunesse, les travailleurs du secteur formel et informel, les classes populaires urbaines et rurales, ainsi que la diaspora. » Cette phrase du texte d’orientation adopté par PASTEF-Les Patriotes lors de son premier congrès mérite qu’on s’y arrête, non pour la mettre en doute, mais pour en mesurer toute la justesse stratégique. Car ce que dit cette phrase, si on la lit avec attention, n’est pas que ce bloc existe déjà, tout formé, prêt à l’emploi électoral. Elle dit qu’il est « en formation », et ce petit groupe de mots change tout. Il signale une lucidité rare dans un texte de congrès : celle de ne pas confondre une coalition électorale victorieuse avec une force sociale organisée, et de savoir que la seconde ne naît jamais spontanément de la première. C’est cette lucidité qu’il faut expliciter, parce qu’elle est la condition même de la réussite du projet souverainiste.

    Une société fragmentée : le terrain réel sur lequel il faut bâtir

    Pour comprendre pourquoi PASTEF a raison de parler d’un bloc « en formation » plutôt que d’un bloc constitué, il faut regarder la société sénégalaise telle qu’elle est, dans sa diversité concrète, et non telle qu’un slogan pourrait la simplifier. Le Sénégal est un pays où 95,4 % des emplois non agricoles échappent au salariat protégé, où la pauvreté monétaire touchait encore 37,5 % de la population en 2021-2022, où trois habitants sur quatre ont moins de trente-cinq ans. Mais cette précarité massive ne produit pas une seule et même expérience sociale : l’ »ambulant » de Sandaga, menacé d’expulsion et de harcèlement administratif, le diplômé au chômage rongé par le sentiment d’un mérite dénié, le petit exploitant du bassin arachidier suspendu aux prix aux producteurs et aux caprices du ciel, le pêcheur Guet Ndar celui de Kafoutine: tous partagent une vulnérabilité de fond, mais chacun la vit depuis une position différente, avec des urgences différentes, des adversaires immédiats différents.

    C’est très exactement ce constat que le texte de congrès intègre lorsqu’il reconnaît des « tensions » à l’intérieur du bloc populaire, entre urbains et ruraux, entre secteur formel et informel, entre générations et diaspora. Loin d’être une faiblesse du texte, cette reconnaissance en est la force : elle évite l’écueil conception homogénéisante, celui qui postule un peuple homogène et spontanément uni contre ses oppresseurs, pour lui substituer une intelligence plus fine, plus exigeante, celle d’un peuple à organiser. Le texte tranche d’ailleurs le débat avec netteté : ces tensions internes, dit-il, « ne constituent pas la contradiction principale du moment historique, qui oppose les forces de transformation aux forces de reproduction de la domination ». C’est une hiérarchisation stratégique classique dans la tradition des luttes de libération : identifier l’adversaire principal, ici les élites de la rente, les réseaux clientélistes, les relais internes de la dépendance extérieure, pour ne pas laisser les différences secondaires entre catégories populaires fracturer prématurément le front qu’il faut construire contre lui.

    Ce que Gramsci permet de comprendre du projet de PASTEF

    Ce mouvement de pensée, un théoricien l’a formalisé avec une précision qui éclaire directement la démarche de PASTEF. Antonio Gramsci, réfléchissant depuis sa cellule fasciste à la question du pouvoir populaire, a forgé le concept de bloc historique : cette alliance de classes et de groupes sociaux capable de porter, ensemble, une transformation durable de la société. Sa leçon essentielle est que ce bloc ne se photographie jamais dans une statistique : il se construit par un patient travail d’hégémonie, c’est-à-dire par la capacité d’un parti, d’une avant-garde organisée, à transformer des expériences dispersées de subordination en une conscience commune, un récit partagé, une volonté collective d’agir ensemble. Entre l’exposition objective à l’injustice et la conscience subjective de cette injustice, il y a un travail politique irréductible, et c’est précisément ce travail que le texte de PASTEF assigne au parti lorsqu’il écrit que « le peuple n’est pas une donnée abstraite ; il se construit dans et par la lutte », et que le rôle du parti révolutionnaire est de « transformer des situations dispersées en une force collective consciente ».

    On mesure alors ce qu’il y a de profondément juste dans l’architecture du texte : il ne prétend jamais que l’unité populaire est acquise par la seule vertu de la victoire électorale de mars 2024. Il en fait un chantier permanent, celui des cellules de base conçues non comme de simples relais de mots d’ordre, mais comme « des lieux d’écoute, des espaces de délibération, d’éducation, de formation et des centres d’initiative ». C’est là que la fragmentation sociale décrite plus haut (le commerçant, le diplômé, l’exploitant agricole, le pêcheur) cesse d’être un obstacle insurmontable pour devenir la matière même du travail politique : chaque cellule, ancrée dans son quartier ou son terroir, a vocation à traduire une situation particulière en langage commun, à faire remonter une expérience locale vers une orientation nationale, puis à redescendre cette orientation sous forme d’action concrète. Le texte appelle cela, avec une formule dense, le mouvement qui « transforme une multiplicité d’expériences en stratégie cohérente ».

    Les leçons de l’histoire africaine : pourquoi l’organisation est la clé

    L’histoire du continent confirme, par contraste, la justesse de cette exigence organisationnelle. Le Rassemblement démocratique africain (RDA), fondé à Bamako en 1946, avait porté le même espoir d’unifier les peuples colonisés d’Afrique occidentale française. Mais faute d’une doctrine suffisamment consolidée et d’une organisation capable d’arbitrer les divergences en interne, le mouvement s’est finalement scindé entre les trajectoires distinctes de ses figures majeures, Sékou Touré choisissant en 1958 la rupture immédiate avec Paris pour la Guinée, Félix Houphouët-Boigny optant pour l’accommodement en Côte d’Ivoire. Cette bifurcation n’invalide pas le projet d’unité africaine ; elle enseigne au contraire, a contrario, ce que le texte de PASTEF a intégré avec sa mise en garde sur le risque de « dilution » et de « fragmentation » qui guette toute dynamique de transformation une fois le pouvoir conquis : sans ligne claire et sans organisation solide, l’unité du grief ne suffit pas à garantir l’unité du projet. C’est précisément pour conjurer ce risque que le texte insiste tant sur la nécessité que le parti demeure, selon ses propres mots, « la mémoire stratégique de la révolution démocratique et souverainiste », c’est-à-dire l’instance qui empêche que les divergences locales ne redeviennent des fractures nationales.

    À l’inverse, l’expérience sud-africaine de l’Alliance tripartite (le Congrès national africain, le Congrès des syndicats sud-africains et le Parti communiste sud-africain) illustre ce que peut produire un bloc réellement construit dans la durée : ancrée depuis des décennies dans les usines, les townships et les structures syndicales bien avant l’accession au pouvoir en 1994, cette alliance a démontré qu’une coalition de forces sociales objectivement différentes (ouvriers industriels, intellectuels, paysans, classes moyennes noires) pouvait se transformer en force historique cohérente, à condition d’avoir été patiemment tissée avant même l’épreuve du pouvoir. C’est très exactement le pari que fait PASTEF en insistant sur l’enracinement des cellules de base et sur la formation politique continue des militants : construire, dès aujourd’hui, l’architecture organisationnelle qui permettra au bloc populaire de résister aux tensions inévitables de l’exercice du pouvoir, plutôt que de découvrir cette nécessité une fois la crise venue.

    Ce que le Sénégal a déjà accompli, et ce que le congrès doit consolider

    Ramenée au cas sénégalais, cette exigence trouve une actualité immédiate. La séquence 2021-2024 a montré, de façon empirique, la capacité réelle du pays à agréger des colères dispersées (chômage, déclassement, coût de la vie, sentiment d’injustice, restrictions des libertés publiques) en un même récit de rupture, capable de fédérer jeunesse urbaine, travailleurs informels, diplômés frustrés, réseaux militants et diaspora jusqu’à la victoire du premier tour en mars 2024. C’est un acquis considérable, et la sociologie électorale elle-même le confirme : la force d’un récit politique se mesure précisément à sa capacité à relier, dans une même explication, le prix du pain, le chômage d’un diplômé, l’émigration d’un jeune et la souveraineté nationale.

    Mais un récit électoral gagnant, aussi puissant soit-il, n’est encore qu’une esquisse du bloc historique que le texte de congrès appelle de ses vœux. Et il faut ici restituer une chronologie précise, car elle change le sens même de la lecture qu’on peut faire du texte. La rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, dont les tensions couvaient depuis plusieurs mois, a éclaté au grand jour le 22 mai 2026, lorsqu’Ousmane Sonko a été démis de ses fonctions à la Primature. Ce n’est que deux semaines plus tard, le 6 juin 2026, que le congrès de PASTEF a adopté ce texte d’orientation. Autrement dit, lorsque le texte met en garde contre les tensions propres à l’exercice institutionnel du pouvoir, il ne pressent rien : il tire la leçon d’une crise déjà consommée. Cette « normalisation progressive », où les équilibres administratifs et les rivalités de sommet finissent par éloigner le pouvoir du souffle qui l’a porté, avait déjà pris une forme concrète. Au moment du congrès, l’onde de choc de la rupture était encore fraîche. Que cette rupture se soit nouée entre les deux figures qui avaient justement fusionné leur destin électoral dans le mot d’ordre « Diomaye moy Sonko » donne à cet avertissement toute sa gravité : le texte n’est pas un exercice de prospective abstraite, il est écrit depuis l’intérieur même de l’épreuve qu’il décrit, avec la lucidité, rare dans un document de congrès, de nommer une fracture réelle plutôt que de la taire.

    C’est là que la distinction entre coalition électorale et bloc historique organisé prend tout son sens : malgré la rupture au sommet, PASTEF conserve sa large majorité à l’Assemblée issue des législatives de novembre 2024, cette même Assemblée que le texte de congrès désignait comme l’espace où les parlementaires, légitimés par la mobilisation populaire de 2021-2024, devaient agir en « sentinelles de la transformation démocratique ». C’est cette majorité parlementaire, plus que la seule fonction de Premier ministre, qui permet au projet souverainiste de traverser la crise sans se dissoudre : preuve que la solidité d’un bloc populaire ne tient jamais à un seul homme, mais à la capacité d’un parti à avoir diffusé sa ligne dans des institutions plurielles, Assemblée, cellules de base, collectivités locales, capables de porter la transformation même quand un maillon de l’exécutif se rompt. Le travail ne consiste donc plus seulement à concilier les intérêts du commerçant informel, du diplômé en quête de fonction publique ou du petit exploitant agricole : il consiste aussi à démontrer que le bloc populaire construit depuis 2021 tient par lui-même, parce qu’il repose sur une organisation et non sur un seul visage. C’est pour affronter ce genre d’épreuve que le congrès réaffirme le parti, et non le seul exécutif, comme gardien permanent de la ligne, cellules, parlementaires, cadres. Voilà comment une victoire électorale devient, parfois dans la douleur des ruptures, un bloc historique.

    Une lucidité qui est déjà une force

    Ce qui frappe, au terme de cette lecture, c’est la maturité stratégique d’un texte qui refuse la facilité consistant à décréter l’unité du peuple plutôt que de la construire. En nommant le bloc populaire comme un processus « en formation », traversé de tensions réelles, mais orienté vers un objectif commun, PASTEF s’inscrit dans la meilleure tradition des mouvements de libération africains, celle qui a compris, souvent au prix d’échecs douloureux ailleurs sur le continent, qu’aucune transformation historique ne se réalise sans organisation patiente, sans médiation permanente entre les expériences dispersées et le projet collectif. La force du texte de congrès est précisément là : il ne demande pas au peuple sénégalais de se reconnaître, tout fait, dans une unité préexistante ; il propose une méthode pour la construire, cellule après cellule, arbitrage après arbitrage, jusqu’à ce que la souveraineté cesse d’être une promesse pour devenir, selon les mots mêmes du texte, une réalité vécue au quotidien.

    Bibliographie

    Buhlungu, S. (2005). Union-party alliances in the era of market regulation: The case of South Africa. Journal of Southern African Studies, 31(4), 703-723.

    Gramsci, A. (2021). Cahiers de prison. Anthologie (J.-Y. Frétigné, éd.). Gallimard.

    PASTEF-Les Patriotes. (2026). Organiser la souveraineté : Orientation et stratégie pour la révolution africaine du Sénégal [Texte d’orientation]. 1er Congrès de PASTEF-Les Patriotes.

    Séverin, M. (2014). D’une alliance à une « dés-Alliance tripartite » : ANC-SACP-COSATU. Recherches internationales, 101, 75-91.

    Suret-Canale, J. (1972). Afrique noire occidentale et centrale : Tome 3, De la colonisation aux indépendances (1945-1960). Éditions sociales.

  • La dette cachée ne doit pas devenir la dette du peuple

    La dette cachée ne doit pas devenir la dette du peuple

    Le Sénégal traverse une crise de la dette d’une gravité exceptionnelle. La nier serait irresponsable. Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas accepter comme inévitable la réponse qui vient d’être négociée avec le Fonds monétaire international (FMI).

    Le 1ᵉʳ septembre 2026, les autorités sénégalaises et le FMI ont annoncé un accord au niveau des services sur un programme de trente-six mois d’environ 2,2 milliards de dollars. Cet accord marque moins une nouveauté qu’un retour : le FMI avait accordé au Sénégal, en 2023, un programme d’environ 1,8 milliard de dollars au titre de la facilité élargie de crédit ; il a été suspendu dès la révélation des irrégularités comptables, laissant le pays vingt-deux mois sans programme actif, et l’accord du 1ᵉʳ septembre 2026 reste d’ailleurs conditionné à l’obtention d’une dérogation du FMI pour les données erronées transmises par le passé. Le gouvernement a simultanément lancé son Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) et annoncé son intention de recourir au Cadre commun pour les traitements de dette au-delà de l’Initiative de suspension du service de la dette (Common Framework for Debt Treatments beyond the DSSI) communément appelé « Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette ». Ces décisions engageront pour plusieurs années notre politique fiscale, nos dépenses publiques, le financement des services sociaux et, plus fondamentalement, notre modèle de développement.

    Nous sommes opposés à l’accord qui se dessine parce qu’une décision d’une telle portée ne peut être prise sans que ses conditions soient intégralement connues et débattues. Nous demandons qu’aucun engagement définitif ne soit pris avant un débat parlementaire et citoyen.

    Monsieur le Président, le mandat du 24 mars 2024 était un mandat de souveraineté

    Le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas été élu sur un programme d’ajustement orthodoxe, mais sur un projet intitulé « Pour un Sénégal souverain, juste et prospère », qui revendiquait la réappropriation des souverainetés économique, fiscale, énergétique et alimentaire. Ce mandat ne disparaît pas lorsque survient une crise budgétaire : il devient au contraire plus exigeant lorsque les contraintes se resserrent. Le Président doit expliquer au peuple en quoi l’accord négocié avec le FMI demeure compatible avec le mandat souverainiste reçu en mars 2024, d’autant que l’exécutif ne peut présumer que ses orientations économiques disposent mécaniquement de l’assentiment de la majorité parlementaire issue du suffrage universel. Lorsqu’un programme engage pour plusieurs années les politiques économiques et sociales du pays, l’Assemblée nationale doit en débattre et se prononcer. Mais le Parlement ne suffit pas : le Sénégal a besoin d’un débat national et citoyen sur sa dette, sur son traitement, et sur les limites qu’il entend opposer aux conditionnalités extérieures.

    Une dette cachée ne peut devenir une facture présentée au peuple

    Les travaux de la Cour des comptes ont établi que, pendant plusieurs années, des emprunts et des dépenses considérables ont échappé au circuit budgétaire normal, et que les déficits et l’endettement réels étaient très supérieurs à ceux officiellement présentés aux Sénégalais, au Parlement et aux partenaires du pays. Nous ne sommes donc pas devant un pays qui aurait collectivement vécu au-dessus de ses moyens et auquel on présenterait aujourd’hui l’addition : une partie de cette dette a été contractée dans des conditions qui ont soustrait des engagements considérables à la connaissance des citoyens et au contrôle parlementaire. La continuité des obligations de l’État ne saurait abolir l’exigence de justice dans la répartition du coût de la crise. Avant de demander des sacrifices à la population, il faut établir qui a emprunté, auprès de qui, à quelles conditions, pour financer quoi. Une dette dissimulée au peuple ne peut simplement devenir une facture présentée au peuple.

    Ce que d’autres expériences africaines et sud-américaines nous enseignent

    L’expérience d’autres pays montre combien la dissimulation d’une partie de la dette publique peut être lourde de conséquences. Au Mozambique, entre 2013 et 2016, le gouvernement a contracté secrètement plus de deux milliards de dollars d’emprunts garantis par l’État au profit de sociétés paraétatiques, sans en informer ni le Parlement ni le FMI. Leur révélation a provoqué l’effondrement du metical, la suspension de l’aide internationale, et une décennie de restructuration payée par une population qui n’avait rien emprunté ; il aura fallu près de dix ans pour qu’un tribunal, à Londres puis à Maputo, établisse les responsabilités. C’est le miroir de ce qui pourrait attendre le Sénégal si l’établissement des responsabilités est sacrifié à l’urgence du traitement financier.

    À l’inverse, l’Équateur offre un précédent de méthode : en 2008, une Commission d’audit intégral du crédit public a examiné la dette publique et permis à l’État de suspendre le paiement de la part jugée illégitime, avant de la racheter à 35 % de sa valeur nominale sur les marchés secondaires. L’audit préalable, loin d’être un obstacle à la négociation, en a été le levier.

    Enfin, le Ghana et la Zambie, passés récemment par le Cadre commun du G20 que Dakar s’apprête à solliciter, montrent qu’entre l’annonce d’un accord et la restructuration effective, il s’écoule souvent plusieurs années pendant lesquelles l’austérité budgétaire s’applique déjà, sans que l’allègement promis soit encore au rendez-vous. C’est un avertissement : sans calendrier clair et sans contribution substantielle des créanciers dès le départ, le Sénégal risque de payer le prix de l’ajustement avant même d’en récolter les hypothétiques bénéfices.

    Des responsabilités nationales, mais aussi un échec de la surveillance

    La responsabilité première de la dissimulation appartient à ceux qui avaient la charge des finances publiques. Mais elle n’épuise pas le problème. Pendant que s’accumulaient ces engagements, le Sénégal était soumis aux mécanismes de surveillance de l’UEMOA, de la BCEAO et du FMI. Le programme du FMI de 2023 comportait déjà des objectifs sur le solde primaire, les recettes fiscales, l’endettement, et des mécanismes détaillés de transmission d’informations. Pourtant, l’ampleur réelle de la dette n’a pas été détectée. Il serait abusif d’en déduire que les institutions internationales connaissaient les engagements dissimulés ; il est en revanche légitime de constater que le système de surveillance a échoué à les révéler, et les créanciers doivent eux aussi expliquer les diligences accomplies lors de l’octroi de certains financements.

    Traiter la dette, mais au bénéfice de qui?

    Le poids du service de la dette menace les capacités d’action de l’État. Nous ne défendons ni le statu quo ni le déni. Mais entre reconnaître la nécessité de traiter la dette et accepter les conditions de ce traitement, il existe tout l’espace du choix politique. Rééchelonner les paiements, négocier les taux et les maturités, déterminer une trajectoire de déficit sont des décisions qui déterminent qui supportera l’effort, et pendant combien de temps. Avant tout engagement, les Sénégalais doivent savoir ce que recouvrent aujourd’hui les expressions « mobilisation des ressources intérieures », « rationalisation des dépenses » et « supervision renforcée des entreprises publiques ». C’est cela, bien davantage que le montant annoncé de 2,2 milliards de dollars, qui constitue le véritable contenu économique de l’accord.

    Ceux qui n’ont rien caché ne doivent pas être les premiers à payer

    Les travailleurs, les paysans, les jeunes, les retraités, les petites entreprises, les classes populaires et moyennes ne doivent pas payer en premier une dette qu’ils n’ont ni contractée ni dissimulée. Des recettes supplémentaires peuvent être nécessaires, mais toutes ne se valent pas : réduire les privilèges fiscaux injustifiés et faire davantage contribuer les hauts revenus et les profits exceptionnels n’a pas la même signification qu’une hausse de la fiscalité indirecte pesant sur la consommation. Combattre les gaspillages est nécessaire, mais l’école, l’hôpital, la protection sociale et l’investissement productif ne peuvent devenir les variables d’ajustement du remboursement de la dette. Nous acceptons la nécessité de traiter la dette ; nous refusons que son traitement devienne celui du peuple sénégalais.

    Redresser pour transformer, non ajuster pour rembourser

    La crise ne doit pas conduire le Sénégal à abandonner l’ambition de mobiliser ses ressources intérieures, son épargne nationale et celle de sa diaspora, de mieux valoriser ses ressources naturelles et de transformer son appareil productif pour réduire sa dépendance extérieure. La crédibilité financière est nécessaire, mais elle ne doit pas devenir synonyme de docilité économique. Il faut redresser les finances publiques pour transformer le Sénégal, et non ajuster le Sénégal pour rembourser ses créanciers.

    Avant tout engagement définitif : débat parlementaire et débat citoyen

    L’accord du 1ᵉʳ septembre 2026 n’est encore qu’un accord au niveau des services. Il existe donc un espace démocratique avant son approbation définitive. Ce débat doit être précédé de la publication du contenu des engagements négociés, de la cartographie des créances concernées, et d’une évaluation des conséquences fiscales, budgétaires et sociales du programme. Nous exigeons une contribution substantielle des créanciers, la garantie des besoins fondamentaux de la population, la protection des entreprises publiques stratégiques, une fiscalité fondée sur la justice sociale et l’établissement des responsabilités dans la constitution et la dissimulation de la dette.

    La souveraineté ne consiste pas à nier les contraintes financières ni à refuser toute négociation. Elle consiste à conserver, jusque dans la crise, le droit de déterminer collectivement qui contribue, ce que l’on protège et dans quelle direction on conduit le pays.

    En mars 2024, les Sénégalais ont choisi un projet qui leur promettait souveraineté, justice et prospérité. La crise de la dette ne peut effacer ce mandat populaire. Nous appelons les députés, les organisations syndicales et professionnelles, les universitaires, chercheurs, travailleurs, paysans, entrepreneurs, artistes, organisations de la société civile, forces politiques et citoyens à exiger qu’aucun engagement définitif ne soit pris avant que les termes réels du programme soient connus et démocratiquement débattus. Le redressement est nécessaire, mais il doit rester sénégalais dans sa décision, social dans la répartition de l’effort et souverain dans sa finalité.

    Ont signé :

    1. Félix Atchadé, Médecin
    2. Dr Amy Cissé, économiste, Dakar
    3. Youssouph Mbargane Guissé, anthropologue, IFAN
    4. Cathy Camara, Ménagère
    5. Guy Marius Sagna, député, Frapp et Pastef
    6. Viye Diba, Artiste, Dakar
    7. Amadou Ba Babo, économiste, Moncap
    8. Codou BEYE, Retraitée, Dakar
    9. Pierre Sané, Ancien SG Amnesty International, ancien Sous-directeur Unesco, Dakar
    10. Dr Papa Makhtar Dramé, Translational Science Leader, USA
    11. Abdourahmane Seck, anthropologue, GAEC
    12. Anne Marie Mbengue Sèye, Experte en financement de la santé, Dakar
    13. Boury Diakhaté, journaliste, Xalaat TV
    14. Maître Pape Kanté, avocat, Canada
    15. Macky Madiba Sylla, Cinéaste, Musicien, Dakar
    16. Arame Gassama, Docteure ès Sciences économiques et de gestion, USA
    17. Doudou Diop, botaniste, IFAN
    18. Mame Penda Ba, Professeure assimilée, UGB
    19. Ousmane Sanè Balama, juriste consultant international, Ziguinchor
    20. Amy Niang, Enseignante-chercheure, UAE
    21. Thierno Ly, Professeur assimilé, UCAD
    22. Marie Diop, Commerçante, Dakar
    23. Gnanbi Sonko, Consultant en Planification et Évaluation de politiques publiques
    24. Gora Seck, Enseignant-Chercheur, UGB
    25. Seynabou Sougoufara, entomologiste médicale, UK
    26. Dr. Lamine Diamé, UCAD/FST
    27. Lamine Bodian, linguiste, UCAD
    28. Moussa Coulibaly, sociolinguiste, UASZ
    29. Moussa Sagna, enseignant-chercheur, UCAD
    30. Abdoulaye Ndoye, statisticien, professeur de mathématiques à Créteil
    31. El Hadji Samba Ndiaye, Professeur assimilé de droit privé Agrégé des Facultés de droit, UCAD
    32. Ibra Pouye, contrôleur des finances publiques, Paris
    33. Moulaye Touré, Inspecteur des finances publiques, Paris
    34. Medoune Mouhamad Seck, Professeur d’économie, Montréal
    35. Mouhamed Abdallah Ly, sociolinguiste, IFAN
    36. Mouhammad Ba, Économiste, Saint-Louis
    37. Dr Momath Ndiaye, Maitre de conférences titulaire en droit privé, ESP/UCAD.
    38. Dr. Lamine BADJI, Enseignant chercheur en droit privé, université Assane seck de Ziguinchor
    39. Mamadou Diallo, Historien, Berlin
    40. Gilles Eric Foadey, Traducteur-Interprète Consultant média, Johannesburg/Addis-Abeba
    41. Lamine Dingass Diédhiou, sociologue, Canada
    42. Dr Mohamed Lamine Ly, médecin, Dakar
    43. Dr Mamadou Makhtar Ndiaye, médecin, Dakar
    44. Pape Alioune Cissé, Interprète, Thiès
    45. Demba Ndiaye, journaliste, Dakar
    46. Mahamadou Lamine Sagna, Enseignant-chercheur, USA
    47. Alymana Bathily, Consultant média, Dakar
    48. Antoine Moïse, Retraité, Canada
    49. Fodé Roland Diagne, Thiès
    50. Chérif Sèye, Ingénieur, Dakar
    51. Demba Moussa Dembélé, Dakar
    52. Aly Ndiaye, Paris
    53. Abdou Karim Ndiaye, Conseiller départemental, Mbour
    54. Mountakha Gueye, professeur d’histoire-géographie au Lycée Ahmadou Ndack Seck de Thiès, Membre du Moncap (Commission Éducation nationale)
    55. Ndèye Marième Ly Niang, Directrice pôle insertion, Association AAPISE, Paris
    56. Dr Mamadou Cissé, Docteur en physique | Manager de laboratoire dans le secteur de l’énergie, commissaire scientifique hydraulique du Moncap
    57. Amdy Saware, Ingénieur informatique, Dakar
    58. Boubacar Diallo, Consultant en stratégie IA et formateur en IA, Paris, France
    59. Pr Boubacar Camara, Maître de Conférences, UASZ
    60. Dr Gorgui Diouf, PES en Techniques agricoles
    61. Djibril Diouf, Maître de conférences titulaire, Université Cheikh Anta Diop, Dakar
    62. Fatoumata Zahra Diankha, Technicienne supérieure
    63. Arfang Ousmane Kémo Goudiaby, Maître de conférences assimilé, USSEIN
    64. Joseph Tavarès Da Souza, Paysagiste DPLG à la retraite
    65. Mamadou Mao Wane, Sociologue
    66. Dr Nouha Sonko, Médecin, Dakar
    67. Dr Elhadj Thierno Mbengue, Gynécologue Obstétricien, spécialiste de Santé publique, Dakar
    68. Dr Seydi Mansour Sy Seck, UCAD/FST
    69. Mamadou Yéro Balde, Maître de Conférences titulaire, UCAD
    70. El Hadji Omar Thiam, Professeur assimilé, FLSH, UCAD
    71. Mor Dieye, Professeur assimilé, EBAD, UCAD
    72. Souleymane Gomis, Professeur titulaire, FLSH, UCAD
    73. Mamadou Kabirou Gano, Maître de conférences titulaire à la retraite, FASTEF, UCAD
    74. Mohamed Lat Sack Diop, MCF Titulaire à l’UCAD
    75. Babacar Faye, Enseignant-chercheur, Université Amadou Mahtar Mbow de Diamniadio
    76. Raul Manga, Fonctionnaire, Canada
    77. Oumar Dia, Maître de conférences titulaire, FLSH, UCAD
    78. Rama Ndiaye, élève-professeur, FASTEF, UCAD
    79. Pape Nfally Sonko, Ingénieur informaticien, France
    80. Aly Sambou, Professeur assimilé, UGB
    81. Thierno Guèye, Maître de conférences assimilé, FASTEF, UCAD
    82. Idrissa Mané, anthropologue, Paris
    83. Boubacar Kanté, Professeur assimilé, FSJP, UCAD
    84. Elhadji Babacar Ly, Professeur titulaire, Université Gaston Berger
    85. Ibrahima Bao, Professeur assimilé, UGB
    86. Ansoumana Bodian, Professeur assimilé, UGB
    87. Omar Diop, Maître de conférences titulaire, UGB
    88. Lamine Sambou, Maître de conférences assimilé
    89. Khalifa Bodian, Maître de conférences titulaire, UGB
    90. Abdoul Aziz Diouf, professeur titulaire, agrégé en droit privé, FSJP/UCAD
    91. Dr Abdoulaye Djidiack Sarr, Responsable pédagogique des CPGE, Thiès
    92. Baba Fall, Enseignant-chercheur, IDHP, UCAD
    93. Blondin Cissé, enseignant-chercheur, UGB
    94. Ndeye Nattou Sadji, Professeur de philosophie, LSMC, Dakar
    95. François Xavier Biagui, Entrepreneur, Ziguinchor
    96. Ousmane Mané, Assistant en droit public, UCAD
    97. Dr Alexandre Mapal Sambou, Maître de conférences assimilé, UNCHK
    98. Dr Pape Fodé Kanté, Maître de conférences assimilé en droit public, UGB
    99. Samba Dabo, Maître de conférences titulaire, FSJP, UCAD
    100. Pape Abdoulaye Diaw, Prof. Assimilé Chimie, UADB
    101. Christian Ousmane Ciss, Maître de conférences titulaire, FSJP, UCAD
    102. Abdoulaye Diène, Activiste
    103. Abdoulaye Issa Ndiaye, entrepreneur
    104. Fatou Maly Ndiaye, Caissière
    105. Omar Malick Ndiaye, étudiant
    106. Alioune Badara Mboup, Professeur assimilé à l’ESP/UCAD
    107. Aissatou Dia, vendeuse en pharmacie, Dakar
    108. Alioune Thiongane, Professeur titulaire, FMPO, UCAD
    109. Adama Diouf, Professeur de philosophie à la retraite, Ziguinchor
    110. Thomas Diatta, Maître de conférences titulaire, UASZ
    111. Christian Abadioko Sambou, Maître de conférences assimilé, UNCHK
    112. Aliou Ndiaye, Professeur assimilé, FST, UCAD
    113. Dr Lamine Diamé, UCAD/FST
    114. Daouda Ngom, Professeur titulaire des Universités, UCAD
    115. Kodé Fall, Ingénieur, Dakar
    116. Abdoulaye Diouf, Ingénieur en statistique et informatique décisionnelle, Dakar
    117. Sékou Walissan Coly, Inspecteur de l’enseignement, Ziguinchor
    118. Amadou Becaye Gaye, Auditeur et Contrôleur de Gestion, Keur Massar
    119. Coumba Ndiaye, Financier, Dakar
    120. Sara Keita, Expert fiscal, Keur Damel, Dakar
    121. Mhamed Fadel Bakhoum, Cadre des assurances / Agent général, Dakar
    122. Ibrahima Diaby Gassama, Ingénieur, MBA, Montréal
    123. Abdoulaye Thiaw, Coordinateur de Projets, Dieuppeul 2
    124. Elhadji Oumar Gueye, Professeur, Louga
    125. Meissa Babou, Enseignant, Dakar
    126. Ousseynou Ndiaye, Instituteur, Mbour
    127. Mame Mor Mbaye, Dirigeant d’entreprise, Dakar
    128. Abdoulaye Diouf, Professeur, Baback Sérère
    129. Ousseynou Ngom, enseignant, Mbour
    130. Ibrahima Maré, Enseignant, Dakar
    131. Mamadou Lamine Coulibaly, Enseignant-chercheur, Maître de Conférences Titulaire, Université Gaston Berger de Saint-Louis, Saint-Louis
    132. Birame Dieng, Professeur, Gambie
    133. Bara Diedhiou, Animateur de radio communautaire, Bignona
    134. Ehadji Ch Youssoufa Badji, Informaticien, Spécialiste en EdTech, Dakar
    135. Aminata Ba, Cadre financier, Mamelles
    136. Macoumba Ndiaye, Analyste, Dakar
    137. Ibrahima Mbengue, Sociologue, Dakar
    138. Ndickou Niang, Régie avances et recettes, CDEF, France
    139. Amadou Dieng, Enseignant, Sacré-Cœur
    140. Benoît Tine, Enseignant-chercheur, Ziguinchor
    141. Mamour Dione, Professeur, Keur Massar
    142. Mamadou Néma Djiba, Cadre de banque, Dakar
    143. Babacar Ndiaye, Professeur, Dakar HLM FASS villa n°125
    144. Serigne Mbacké Sakho, Ingénieur Génie Civil spécialisé en Management des infrastructures publiques, Dakar – Hann Maristes
    145. Nafi Thioune, Cadre dans les Télécoms, Rosny-sous-Bois
    146. Habibou Badji, Enseignant, Dakar
    147. Mor Thiam Badiane, Professeur d’anglais, Diender
    148. Rokhaya Diop, Comptable, Bordeaux, France
    149. Abdoul Karim Mbodj, Enseignant-Chercheur, UGB, Sokone, Foundiougne, Fatick
    150. Cheikh Kassé, Enseignant d’université, Popenguine / Mbour
    151. Bocar Kane, Directeur technique de la plateforme d’exploration fonctionnelle, enseignant à la faculté de médecine de Strasbourg, Strasbourg
    152. Dr Mamadou Seydou Ba, Enseignant-Vacataire, UFR ST – UASZ, Ziguinchor
    153. Absou Faye, Professeur, Ndiaffate
    154. Mapate Seck, Professeur en sciences et techniques industrielles, Keur Mbaye Fall (Dakar)
    155. Alpha Ba, Enseignant-chercheur, Dakar
    156. Dr Papa Niane Faye, Consultant en Assurance Qualité et Contrôle Qualité (QA/QC) – BTP, Agadez, Niger
    157. Amath Faye, Chargé de Mission, Sénégal
    158. Mahawa Ndiaye, Ingénieur Télécom, Zac Mbao
    159. Serigne Modou Ndiaye, Informaticien, Almadies 2, Rufisque
    160. Aliou Sané, Agent de banque, Dakar
    161. Ousmane Wade, Agent Commercial, Dakar
    162. Amadou Ly, MCA Strategie & Media
    163. Dr Mamadou Coulibaly, Enseignant-chercheur, Professeur au CPGE
    164. Mamadou Sy, Professeur-Doctorant en Philosophie,
    165. Aidy Robert Diatta, Professeur, Ziguinchor
    166. Mbaye Diagne MBAYE, Enseignant chercheur UASZ
    167. Diodio MBODJ, Ingénieure en informatique, Mbao
    168.  Mamadou Thior, Enseignant-chercheur, Dakar
    169. Dr. Lamine BADJI, Enseignant-chercheur en droit privé, UASZ
    170. Abdoulaye DIOUF, Professeur assimilé, UCAD
    171. Dr. Ismaila FALL, Chimiste, Espagne
    172. Momath NDIAYE, Maître de conférences titulaire en droit privé, ESP, UCAD
    173. Dr. Lamine DIAME, FST, UCAD
    174. Ibrahima Xalil NIANG, Maître de conférences titulaire, FLSH, UCAD
    175. Ahmadou WAGUE, Professeur titulaire à la retraite, FST, UCAD
    176. Louis GOMIS, Professeur assimilé, FST, UCAD
    177. Cheikh THIAW, Professeur titulaire, Vice-Recteur de l’USSEIN
    178. Mouhamadou Moustapha SARR, Maître de conférences, UCAD
    179. Mamecor FAYE, Professeur assimilé, FST, UCAD
    180. Samba TRAORE, Professeur agrégé de droit, UGB
    181. Insa BADIANE, Enseignant-chercheur, UASZ
    182. Mame Diarra NDIAYE, Enseignante-chercheure, Mamelles
    183. Dr. Lamine BADJI, Enseignant-chercheur, UASZ
    184. Mame Fatou WANE, Ingénieure, Sénégal
    185. Dr. Ibrahima Seydi BA, Enseignant-chercheur, UCAD
    186. Madiop FALL, Ingénieur pédagogique, Paris
    187. Ndèye Kissaye MBODJI, commerçante, Maristes
    188. Moussa DIAGNE, spécialiste en commande publique, Dakar
    189. Oumar BA, comptable, Kaffrine
    190. Moussa CRESPIN, Ingénieur data, Colobane
  • Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Un intellectuel qui ne fait pas mystère de ses choix

    Dans cette contribution, Mamadou Diallo défend les prises de position de Boubacar Boris Diop et leur cohérence avec son engagement anticolonialiste. Il critique surtout ceux qui invoquent la « science » et la neutralité intellectuelle pour disqualifier son soutien à PASTEF et à Ousmane Sonko.

    En politique, là où la responsabilité du citoyen est engagée, il faut partir d’analyses concrètes de la situation concrète, arbitrer et prendre parti. Les forces collectives en présence, données de l’histoire et non de nos désirs, ne sont jamais la pure incarnation de nos idéaux. Ce qui n’enlève rien à la responsabilité de soutenir, en conscience, le meilleur en présence et de s’opposer au pire qui puisse advenir. Boubacar Boris Diop, tout grand écrivain qu’il est, ne s’est jamais soustrait à cette responsabilité d’homme et de citoyen. Il vient de récidiver en disant publiquement des vérités — simples au demeurant — et comme toujours elles ont déplu à ceux qui aiment d’un amour sincère leurs vies dans l’enclos néocolonial.

    La carrière de diseur de vérités anticolonialistes ne date pas, chez Boubacar Boris Diop, d’hier. Les archives de la police politique sous Senghor gardent la trace de l’inquiétude qu’il provoquait, dès les années 70, avec ses camarades du club Frantz Fanon. Il n’a cessé depuis d’agacer ceux qui attendent leurs cartons d’invitations au 14 juillet à l’ambassade de France avec trépidation . S’il s’en tenait aux portraits brillants qu’il fait d’eux dans ses textes, cela passerait encore. Mais Boubacar Boris Diop, boy Medina tout autant que lauréat du prix Neustadt, est comme Sembène, Mongo Béti, Cheikh Anta Diop : il refuse cette morgue d’évolué, cette posture de l’homme de lettres qui méprise la vie politique concrète de ses concitoyens.

     Les consensus dérangés

    Longtemps, un étrange consensus a régné au sommet des milieux intellectuels et culturels d’Afrique francophone : depuis 1960, la présence française au Sénégal serait passée comme par enchantement de la domination à l’amitié bienveillante. Tenir son rang d’intellectuel distingué, sophistiqué, afropolitain, c’était ne surtout pas accorder d’attention au problème du franc CFA, aux bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest, aux mallettes d’argent qui, des présidences africaines, allaient aux formations politiques françaises. L’intérêt pour ces sujets contemporains était réduit au ressentiment, leur prise en charge laissée à Alpha Blondy, qui d’ailleurs s’en acquitta avec grand talent. Ne rien dire de tout cela, mais s’extasier sans fin sur l’art pour l’art et la poésie comme sens de la vie relevait du suprême bon goût. Boubacar Boris Diop a toujours dérangé ce consensus et ce code de conduite. Pleinement artiste, il n’en demeurait pas moins pleinement citoyen.

    Depuis quelques mois, il dérange un autre consensus, cher à l’establishment dakarois et, plus largement, négro-parisien : celui qui fait de l’adhésion à PASTEF le symptôme d’une déficience intellectuelle et morale. Pour cet establishment en effet, quiconque a de l’instruction et de la culture — quiconque, disons-le, n’est pas une sorte de gueux — ne peut que mépriser le PASTEF et Ousmane Sonko. C’est cette croyance selon laquelle ouvrir des livres et savoir faire des phrases implique d’être contre la majorité que les récentes sorties de Boubacar Boris Diop falsifient. Or cette croyance est utile à ceux — parfois gens de gauche morale à la manière de la rue Solférino — qui justifient leur opposition à la majorité au prétexte que celle-ci ne serait pas progressiste. Elle leur permet de mettre en avant leur progressisme, leur parfaite évolution en somme, plutôt que de s’avouer le plus puissant ressort de leur crispation : ils tiennent à l’ensemble ou à certains aspects de l’ordre postcolonial que le triomphe de la majorité construite par le PASTEF finirait par renvoyer à l’océan.

    Ils font donc l’impasse, toute honte bue, sur l’évidence, insoluble dans leur croyance, que le niveau du personnel et de la discussion politique s’est élevé au Sénégal depuis l’avènement du PASTEF, parti dans les rangs duquel on ne trouve pas l’ombre d’un Farba Senghor ou Farba Ngom. Il est vrai qu’en se passant de tels profils, le PASTEF prive les observateurs de la vie politique de rigolades d’autant plus intenses qu’elles sont incidentes. En ce qui me concerne, j’en fais volontiers le deuil, car après des décennies de République bananière, il était plus que temps de renouer avec l’esprit de sérieux qui guida les deux premières années de nos indépendances.

    Mais enfin, le camp de la restauration a besoin de s’inventer des supériorités imaginaires. Il lui est agréable de se figurer en partie des vaincus vertueux, face à un adversaire dont la victoire, qui est la fin de son monde, est déjà inscrite dans la dynamique des forces en présence, tant que la partie se jouera entre citoyens sénégalais. Boubacar Boris Diop, dont l’intention n’est certainement pas de prendre aux gens leurs doudous idéologiques, mais de dire ce qu’il pense, prive malgré tout le camp de la restauration de ce baume au cœur, de ce douillet refuge de la croyance dans sa supériorité intellectuelle et morale.

    La « science » comme incantation

    Alors, bien qu’ils pensent « outrage à la bienséance et trahison de classe », les critiques reprochent à Boubacar Boris Diop quelque chose comme une faute professionnelle : il serait subjectif, il manquerait de nuance, de distance — en somme de science. Le dernier en date à s’y essayer, l’oncle et homonyme de l’ancien candidat à la présidentielle du PASTEF, prie Boubacar Boris Diop de faire « un petit effort d’abstraction et de conceptualisation ». On ne voit pas très bien quels efforts d’abstraction et de conceptualisation fondent le soutien de l’oncle au neveu. Neveu dont il ne faut jamais se lasser de rappeler qu’il fut propulsé à des hauteurs qui lui auraient été inaccessibles si Ousmane Sonko ne l’avait pas voulu et si les militants du PASTEF n’y avaient pas consenti. 

    Au-delà des petits intérêts personnels et claniques, il nous faut situer ce type de procès en subjectivisme, qui furent faits à toutes les grandes figures de la tradition radicale noire, dont Fanon, Cheikh Anta Diop et Rodney pour n’en citer que quelques-unes des plus chères aux intelligences africaines et des plus précieuses à l’intelligence de notre condition. Les intellectuels, universitaires et médiatiques en premier lieu, n’ont pas en effet dans l’ordre social pour fonction effective première de dévoiler le réel et de le démystifier. L’une de leurs fonctions, et non des moins confortables, est la rationalisation, c’est-à-dire la justification, des puissances telles qu’elles sont instituées. Fonction d’ailleurs analogue à celle que remplissaient leurs homologues positivistes des sciences de la nature qui rendaient raison des régularités observables dans les objets que leurs disciplines se donnaient, quoiqu’il n’en résultât pas les mêmes effets de résignation politique. Nos économistes, dont beaucoup nous expliquent comme des disques rayés qu’il faut faire ce qu’exige le FMI parce que la science le commande, naturalisent une économie de marché hypostasiée et largement remise en cause par les travaux les plus récents et remarqués au sein même de l’orthodoxie de leur discipline ; les politologues qui prétendent eux aussi au statut de conseillers du prince filent le même mauvais coton, et procèdent à des calculs et des comparaisons de choses dont ils n’interrogent que rarement l’historicité. Bien qu’ils soient souvent outillés pour manier les mathématiques et les statistiques en virtuoses, ni leurs titres ni leurs techniques ne leur donnent autorité pour trancher à la manière d’examinateurs ce que Boubacar Boris Diop a dit dans l’entrevue qu’il a donnée au journaliste Momar Dieng : rappel de faits et d’événements qui seraient consensuels s’ils ne touchaient pas à des intérêts ; évaluations en rapport avec son idéal politique. Les opinions des ventriloques de la science sur de telles questions font probablement plus d’effet, ont de plus puissants relais, mais n’ont pas plus de légitimité politique que celles d’un autre citoyen. Ce n’est pas que leurs sciences soient mal faites, c’est qu’elles ne veulent rien et que la politique est l’affaire de sujets qui veulent. Il s’agit donc de nous assumer comme ce que nous sommes tous — fussions-nous le boroom saret de Sembène, habile à se faufiler dans Sandaga, ou le Samba Diallo philosophe de Cheikh Hamidou Kane — c’est-à-dire des sujets qui veulent : d’aucuns la reprise des efforts de décolonisation, d’autres le retour à la trajectoire impulsée par l’UPS après 1962, d’autres enfin simplement continuer, ou commencer, de se gaver. 

    Les invocations de la science dans les disputes de cet ordre ne viennent pas d’un souci de rigueur, encore moins d’un souci du vrai ; elles participent d’une liturgie : « science » y est une incantation et n’a pas dans ces phrases plus de référent que « jinné Moussa » n’en avait dans nos jeux d’enfants. C’est ainsi que l’on vend comme verdict de la science les états d’âme et le désarroi de l’establishment face à l’émergence d’un puissant mouvement populaire qui a fait jonction avec une partie de l’intelligentsia. Mouvement qui lui est d’autant plus inquiétant qu’il s’est montré, l’exécutif entre ses mains, intraitable sur les questions relatives à la transparence dans la gestion des ressources naturelles et des deniers publics.

    Cette manière de passer en contrebande ses préférences pour le verdict de la science ignore ce que tout le monde sent plus ou moins confusément et que Thomas Hobbes éclairait il y a longtemps déjà : la circulation des vérités relatives au monde social est toujours réfractée par les intérêts. Les questions du bien et du mal – que l’on peut étendre à celles du bien et de la ruine publique, du juste et de l’injuste — donnent toujours lieu à des oppositions dantesques, de plumes ou d’aciers, alors que celles de géométrie ne provoquent rien de tel. Hobbes, qui insistait par-là sur l’ascendant de l’affect possessif sur l’amour de la vérité, finissait par conjecturer que s’il arrivait un jour que la vérité selon laquelle deux angles d’un carré sont égaux aux trois angles d’un triangle soit « contraire au droit de dominer de quelqu’un, ou à l’intérêt de ceux qui dominent », nul doute qu’elle serait « sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie. »[1] Les sciences morales qui s’occupaient de ces questions sont devenues humaines et sociales sans cesser d’être irrémédiablement encastrées dans les rapports sociaux de domination. Elles ne sauraient avoir le dernier mot dans des disputes politiques en général et démocratiques en particulier. L’honnêteté commande — y compris aux titulaires de quinze doctorats — de ne pas se faire le ventriloque de la science quand on défend des positions sur ce qu’on tient pour le juste et le camp qui l’incarne le mieux. Cela vaut autant pour les militants que pour ceux qui prétendent à l’impartialité, à la République, à l’intérêt supérieur de la nation et autres fétiches. Il est vrai qu’il est plus facile, en démocratie, de remporter ce genre de disputes publiques et partisanes quand on appelle à la transparence plutôt qu’à l’opacité, à la souveraineté populaire plutôt qu’à la technocratie, à la libération des tutelles internationales plutôt qu’à la poursuite tranquille des usages de la République des évolués. C’est la fidélité aux premiers termes de ces alternatives que nos adversaires appellent notre populisme. Quand, en revanche, on souhaite trouver des arguties pour légitimer l’opacité et la neutralisation de la souveraineté populaire, l’invocation d’une panoplie de sciences humaines, sociales et juridiques — ainsi que du sens de l’État — est toujours d’un grand secours.

    Pire que les fake news, la roublardise des intellectuels

    À l’heure où les autorités politiques du monde euro-américain réunies à Munich discutent à haute voix de l’importance de renouer avec leur passé de grandeur impérialiste, le public africain doit pouvoir attendre des intellectuels à la formation desquels il contribue et qui parlent souvent en son nom, voire qui font carrière comme « voix de l’Afrique », qu’ils ne se perdent pas en circonvolutions. Malcolm X disait n’être expert en rien, mais sincère. Dans les pays dominés du Sud global, un Malcolm X, expert en rien, mais sincère, courageux et dévoué à l’idée qu’il se fait du juste, est probablement plus susceptible de dire des vérités utiles qu’une armée d’experts simplement carriéristes. Boubacar Boris Diop a le tempérament de Malcolm et le talent littéraire de Richard Wright. Il est non seulement l’un des grands écrivains de notre siècle, mais il est aussi l’une des rares grandes figures de notre monde intellectuel et culturel qui ont su se tenir à distance des efforts de soft Power qui, de Paris et avec le concours plus ou moins naïf de certains, se déploient à destination des jeunes consciences africaines.

    L’auteur de Doomi Golo a les moyens de sa liberté précisément parce qu’il tient toute son autorité de la puissance de son œuvre et qu’à part travailler à l’enrichissement de celle-ci, ne l’intéresse que la défense de l’idée qu’il se fait de la dignité des peuples d’Afrique. N’étant pas fasciné par les mondanités et les médailles littéraires distribuées à Paris, il lui est loisible de ne pas noyer le poisson françafricain dans l’eau, comme le font tant de ses congénères. Il regarde le monde en face et voit ce que des millions de ses concitoyens voient en Ousmane Sonko comme dans le PASTEF. L’ayant vu et l’ayant pensé, il le dit, sans pour autant taire les limites qu’il perçoit et dans ce parti et dans son leader. En définitive, ce ne sont pas la qualité et la notoriété de son œuvre littéraire qui font le principal attrait de ses prises de position : elles lui donnent cependant un capital symbolique et une audience suffisamment importante pour que sa constance dans la critique de la Françafrique agace. Ce qui fait l’intérêt de son jugement est plus simple, plus humain : c’est qu’il dit, avec constance et sans calcul, ce qu’il pense, et le fait avec clarté. Chez Boubacar Boris Diop, l’auteur comme l’homme sont lisibles dans le texte et dans la trajectoire.

    Nos concitoyens, qui ont plus de bon sens que ne leur en supposent les porteurs de cravate qui leur donnent des leçons de politique, voient bien qu’en ex-AOF, il est plus facile à un chameau de passer dans le chas d’une aiguille qu’à un intellectuel d’être sincère. Pour eux, Buubakar Bóris Joop, ci ñi mucc la bokk.

    Mamadou Diallo


    [1] Je paraphrase et traduis ce passage de Hobbes tel que cité par Ferdinand Tönnies et rapporté par György Lukács dans The Destruction of Reason, trad. Peter Palmer (Londres/New York : Verso, 2021 [1952]). Cette formulation insiste, contrairement aux traductions courantes en français comme en anglais, sur la propriété plutôt que sur la seule domination — elle doit cette inflexion à l’étude que fait Tönnies de la différenciation moderne entre Herrschaft (domination, pouvoir de commandement) et Eigentum (propriété).

  • PASTEF : on ne peut pas décréter le vide doctrinal sans avoir lu ses textes

    PASTEF : on ne peut pas décréter le vide doctrinal sans avoir lu ses textes

    Une critique de PASTEF revient avec une régularité suffisante dans le débat sénégalais pour qu’on s’y arrête : Ousmane Sonko serait un tribun populiste ; le souverainisme du parti relèverait du slogan plus que de la doctrine ; le panafricanisme servirait de parure ; la filiation revendiquée avec Mamadou Dia ou Cheikh Anta Diop serait largement usurpée.

    Ces affirmations méritent d’être discutées. Mais une critique intellectuelle ne vaut pas seulement par la vigueur de ses conclusions ; elle vaut par la méthode qui y conduit. Or on disserte abondamment sur l’absence supposée de doctrine tout en laissant hors champ les textes où PASTEF l’expose. On observe les foules, les discours, les excès militants, puis on remonte de ces phénomènes à une conclusion sur la nature intellectuelle du parti. Pour établir qu’une bibliothèque est vide, encore faut-il en avoir ouvert les portes.

    Un corpus qui précède largement la conquête du pouvoir

    PASTEF n’est pas né en mars 2024. Le texte d’orientation adopté au congrès du 6 juin 2026 revendique une généalogie remontant au Manifeste des Patriotes de 2013, à L’Appel aux Patriotes, à la création du parti en 2014, puis au livre d’Ousmane Sonko Solutions pour un Sénégal nouveau en 2018, présentée comme l’approfondissement progressif d’une réflexion sur la souveraineté, les ressources naturelles, la justice sociale et la transformation productive.

    On peut contester cette généalogie, en chercher les contradictions, juger certaines formulations insuffisantes : c’est précisément l’objet de la critique intellectuelle. Mais la question n’est plus de savoir si PASTEF possède un corpus : il existe. Le débat devrait porter sur sa cohérence, son originalité, sa faisabilité, et sur l’écart entre ce que le parti écrit et ce qu’il fait. C’est un débat autrement plus intéressant que celui consistant à proclamer son inexistence.

    Une idéologie que PASTEF prend le risque de nommer

    La Charte idéologique nomme explicitement l’orientation revendiquée : « panafricanisme souverainiste de transformation démocratique », articulant unité africaine, souveraineté, transformation et démocratie. La souveraineté n’y est pas réduite à l’indépendance juridique : elle désigne la capacité effective des peuples à décider de leurs choix politiques, économiques, monétaires et culturels, par la maîtrise des ressources, le travail et l’organisation populaire.

    Cette conception peut être jugée trop large, ou fragile face aux contraintes des marchés financiers et des engagements internationaux. Ce serait alors une critique de la doctrine, mais pas la proclamation de son absence. Une doctrine ne devient pas pertinente parce qu’elle est couchée sur le papier ; mais elle ne disparaît pas non plus parce que ses détracteurs choisissent de ne pas la discuter.

    Mamadou Dia : l’héritage n’est pas une photocopie

    Mamadou Dia reste associé au développement endogène, au rôle stratégique de l’État, au refus de l’économie de rente et à la volonté de donner à l’indépendance politique une substance économique. Or la Charte de PASTEF défend explicitement « un État stratège, une économie productive, la justice sociale » et dénonce les logiques de rente et de dépendance. Le texte d’orientation associe souveraineté politique et souveraineté économique, et prône une économie fondée sur l’agriculture, l’industrie et l’innovation.

    PASTEF ne reproduit certainement pas la pensée économique de Dia : le Sénégal des années 1960 sortait de l’administration coloniale, celui des années 2020 évolue dans une économie mondialisée, sous contrainte financière et monétaire. Mais c’est cela, un héritage vivant : non pas reproduire les réponses d’hier, mais reprendre certaines questions dans les conditions nouvelles de son époque. La question diaïste pourrait se reformuler ainsi : comment transformer une indépendance politique en capacité économique réelle de décider ? Que PASTEF y parvienne mal relève du débat ; nier toute parenté intellectuelle revient à trancher avant d’avoir instruit le dossier.

    Cheikh Anta Diop : qui produit le savoir africain?

    L’œuvre de Cheikh Anta Diop pose les questions de l’histoire africaine, de la conscience historique, des langues, de la science et de la capacité de l’Afrique à devenir sujet de sa propre histoire. Or les textes récents de PASTEF posent eux aussi la souveraineté dans le champ du savoir : Décoloniser les imaginaires pour transformer la société part de l’idée que la domination coloniale a produit des hiérarchies culturelles et des rapports au savoir qui ont survécu aux indépendances. Cette ambition se décline dans l’école, les langues nationales, la recherche, et s’étend même aux nouvelles frontières de la dépendance (données, algorithmes, intelligence artificielle).

    Il ne s’agit d’ailleurs pas de rechercher entre Cheikh Anta Diop et PASTEF une identité de pensée qui n’aurait guère de sens. Un héritage politique est aussi transmission, réappropriation et actualisation. Or la souveraineté, l’unité africaine, la production autonome des savoirs, la place des langues nationales et la maîtrise scientifique et technologique du continent constituent autant de questions qui traversent cette filiation et que PASTEF reformule dans les conditions du XXIe siècle.

    Le panafricanisme : incantation ou stratégie?

    Le Document d’orientation stratégique de PASTEF-LES PATRIOTES affirme que le panafricanisme doit être compris « non comme une incantation, mais comme une méthode de transformation collective ». Il évoque la refondation de la CEDEAO, des politiques industrielles et énergétiques communes, la souveraineté monétaire, la ZLECAf, l’Agenda 2063 et une diplomatie indépendante.

    On peut juger ce programme excessivement ambitieux et demander comment le réaliser dans des économies dépendantes des capitaux et des marchés extérieurs. Voilà des objections substantielles, qui méritent des réponses substantielles. Mais une ambition n’est pas une incantation du seul fait qu’elle rencontre des obstacles.

    Cette «table rase» que les textes ne proposent pas

    Le récit critique devient problématique lorsqu’il présente PASTEF comme convaincu qu’il suffirait de détruire le « système » pour reconstruire sur une page blanche. Or le texte de 2026 reconnaît que la transformation se déploie dans un appareil d’État concret, traversé par des intérêts et des habitudes, et qu’accéder au pouvoir ne signifie pas en maîtriser immédiatement les leviers. Il affirme que « la transformation ne se décrète pas ; elle se construit par étapes », entre « volontarisme autoritaire » et « réformisme sans transformation réelle ». On peut trouver cette conception insuffisamment élaborée ; il est difficile d’y voir une théorie de la table rase.

    Populisme et autoritarisme : ne pas esquiver les vraies questions

    Il serait cependant trop facile de prendre les textes comme des certificats de bonne conduite. Un parti ne devient pas démocratique parce que sa charte contient le mot démocratie. C’est ici que devrait commencer une critique exigeante : le fonctionnement réel du parti est-il à la hauteur de ses principes ? La place d’Ousmane Sonko laisse-t-elle assez d’espace aux mécanismes collectifs de décision ? Certains comportements militants ne transforment-ils pas la critique en procès d’intention ?

    Ces questions doivent être posées, car la fidélité à une doctrine se mesure à la manière dont elle résiste à l’exercice du pouvoir. Mais la méthode doit rester correcte : partir de la doctrine, observer les pratiques, mesurer l’écart et l’expliquer. Si PASTEF proclame la démocratie, mais tolère mal la contradiction, cela démontre que la doctrine n’est pas toujours respectée — non qu’elle n’existe pas.

    Du peuple mobilisé au peuple organisé

    La mobilisation populaire ne constitue pas, à elle seule, une preuve de populisme. La question pertinente est de savoir comment le peuple est conçu et organisé. Le texte d’orientation assigne au parti la fonction de transformer une aspiration populaire en levier d’action, et précise que les cellules doivent être des espaces de délibération et de formation, non de simples relais. Cette conception peut conduire à la bureaucratisation ou au verticalisme — l’histoire du XXe siècle en fournit des exemples. Mais elle peut aussi permettre la politisation durable de groupes sociaux jusque-là absents de la vie politique hors des élections. C’est cette tension qu’il faudrait analyser, plutôt que de réduire toute mobilisation à la fascination pour un chef.

    Ce que signifie hériter en politique

    Si être héritier signifiait reproduire fidèlement la pensée de celui qui précède, presque personne ne serait héritier de personne : Marx n’est pas Ricardo, Nkrumah n’est pas Garvey, Sankara n’est pas Lumumba. Les héritages politiques transmettent des questions, des refus, des horizons, que chaque génération retravaille à partir des contradictions de son époque.

    Être héritier de Mamadou Dia ou de Cheikh Anta Diop ne signifie donc pas reproduire leurs propositions, mais prolonger quelques interrogations : souveraineté juridique ou réelle ? Économie de production ou de rente ? Développement endogène ou extraversion ? Afrique fragmentée ou capacité politique continentale ? À l’aune de ces questions, la filiation entre PASTEF et ces traditions n’est pas démontrée une fois pour toutes, mais elle est suffisamment documentée pour mériter mieux qu’un haussement d’épaules.

    Ouvrir les livres avant de refermer le débat

    La critique de PASTEF est nécessaire, et elle doit s’intensifier à mesure que le parti occupe une place importante dans la vie politique sénégalaise. Mais cette exigence vaut également pour ceux qui le critiquent. Il y a le Manifeste des Patriotes, L’Appel aux Patriotes, Solutions pour un Sénégal nouveau, la Charte idéologique, Organiser la souveraineté, Décoloniser les imaginaires pour transformer la société. Tout cela peut être déconstruit, critiqué et réfuté. Voilà un immense chantier critique auquel PASTEF ne saurait se soustraire.

    Une partie de la critique confond ainsi l’analyse doctrinale avec un jugement porté sur les formes de l’action politique. La personnalité d’un dirigeant, son style, son langage ou sa capacité de mobilisation peuvent naturellement être étudiés. Mais ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la consistance ou l’inconsistance doctrinale d’un parti. Pour cela, il faut aussi confronter la critique aux textes que ce parti produit. Il faut certainement l’écouter, observer ses pratiques, confronter les résultats aux promesses. Mais il faut aussi accomplir ce geste moins spectaculaire qu’un éditorial à charge : lire les textes de PASTEF et les livres d’Ousmane Sonko.

    Car une doctrine écrite peut être mauvaise, contradictoire, irréaliste ou trahie par ceux qui la professent. Tout cela se démontre. Le vide, lui, ne se décrète pas.

  • Nourrir la flamme révolutionnaire

    Nourrir la flamme révolutionnaire

    Il existe, dans la vie des mouvements politiques, des périodes plus dangereuses que la répression. La répression désigne l’adversaire, resserre les rangs et rend les choix plus simples. Les périodes de transition sont autrement redoutables. Elles brouillent les frontières, transforment les institutions en habitudes, les responsabilités en carrières et peuvent progressivement faire d’un mouvement de transformation un parti comme les autres. PASTEF-LES PATRIOTES entre probablement dans l’une de ces périodes.

    Entre 2021 et 2024, la question était relativement claire. Il fallait résister à la répression, défendre les libertés publiques, empêcher l’élimination politique d’Ousmane Sonko, construire une alternative et conquérir démocratiquement le pouvoir. Des dizaines de morts, des milliers d’arrestations, la dissolution du parti, l’emprisonnement de ses dirigeants et la fermeture de l’espace politique avaient donné à cette lutte une dimension qui dépassait largement le destin d’une organisation.

    Aujourd’hui, la situation est différente. PASTEF est sorti du gouvernement. La rupture politique avec le président Bassirou Diomaye Faye est consommée et celui-ci a choisi de construire sa propre organisation politique en agrégeant autour de lui des forces dont certaines appartiennent précisément au système politique que PASTEF s’était donné pour mission de combattre. Dans le même temps, PASTEF conserve une puissance considérable : son implantation populaire, ses militants, son groupe parlementaire et une majorité à l’Assemblée nationale.

    Cette situation pose une question qui dépasse les personnes : comment maintenir l’esprit révolutionnaire lorsque les conditions de la lutte ont changé ?

    Le Congrès : penser la nouvelle séquence

    Le premier Congrès ordinaire de PASTEF, tenu le 6 juin 2026, intervient quinze jours après la sortie du parti du gouvernement. PASTEF doit alors penser une situation inédite : demeurer une force politique centrale, disposer d’une majorité parlementaire considérable, tout en retrouvant son autonomie à l’égard de l’exécutif.

    Les textes adoptés à Diamniadio prennent ainsi une portée particulière. Organiser la souveraineté n’est pas présenté comme un programme électoral, mais comme une « orientation stratégique et une ligne politique ». Il met en garde contre les risques de « dilution », de « fragmentation » et de « normalisation » qui peuvent accompagner l’exercice du pouvoir et insiste sur la nécessité d’une ligne claire et de forces populaires organisées.

    La Résolution générale prolonge cette réflexion. Elle demande à PASTEF de préserver son « autonomie stratégique », sa cohésion idéologique et sa fidélité aux luttes de 2021 à 2024. Surtout, elle lui assigne une tâche essentielle : « organiser le bloc populaire de la souveraineté ».

    Ce bloc populaire ne saurait être la simple addition des adhérents ou des électeurs. Il doit réunir durablement les forces sociales susceptibles de porter la transformation : travailleurs, paysans, artisans, acteurs de l’économie populaire, jeunesse, femmes, intellectuels, cadres, entrepreneurs nationaux et diaspora. PASTEF ne préservera donc son caractère révolutionnaire ni par la seule fidélité à son histoire ni par la répétition du mot « rupture », mais en transformant l’énergie populaire accumulée depuis plusieurs années en conscience, organisation et capacité d’action collective.

    C’est à cette aune qu’il faut également comprendre la campagne de vente des cartes : non comme une simple opération d’adhésion, mais comme l’un des premiers instruments de construction de ce bloc populaire.

    Le peuple comme assurance vie

    L’expérience de 2021-2024 devrait avoir enseigné quelque chose d’essentiel : la principale force de PASTEF n’a jamais résidé dans les institutions. Lorsqu’Ousmane Sonko fut poursuivi, emprisonné et politiquement empêché, lorsque PASTEF fut dissous, lorsque ses militants furent arrêtés, le mouvement aurait pu disparaître. Il a survécu parce qu’une partie importante de la société sénégalaise avait fini par considérer que ce qui se jouait dépassait le sort d’un homme ou d’un parti.

    Voilà pourquoi le peuple souverain demeure l’assurance vie politique de PASTEF.

    La formule ne doit cependant pas être comprise comme une invocation romantique du peuple. Le peuple ne reste pas indéfiniment mobilisé parce qu’on l’appelle peuple. Une mobilisation historique peut s’épuiser. L’enthousiasme électoral peut devenir attente, puis impatience, puis indifférence. Une force populaire qui n’est ni organisée, ni formée, ni régulièrement associée au combat politique finit par redevenir une addition d’individus.

    La campagne actuelle de vente des cartes prend ainsi une signification beaucoup plus importante que son apparence administrative. Une carte n’est révolutionnaire ni par sa couleur ni par le nombre d’exemplaires vendus. Mais une campagne d’adhésion peut devenir un formidable moment politique si elle sert à retourner vers les quartiers, les villages, les lieux de travail, les universités et la diaspora ; si elle permet d’écouter autant que de convaincre ; si chaque adhésion devient le commencement d’une participation plutôt que l’aboutissement d’une opération comptable.

    Vendre des cartes doit servir à construire une organisation. Construire une organisation doit servir à constituer le bloc populaire. Et constituer le bloc populaire doit servir à transformer la société. C’est cette chaîne qu’il ne faut jamais rompre.

    Éviter le piège du mimétisme historique : à situation nouvelle, méthodes nouvelles

    La nouvelle configuration politique impose également de regarder lucidement le rapport des forces.

    Autour du Président Diomaye Faye peuvent désormais converger des forces politiques qui ont été adversaires de PASTEF et du Président Ousmane Sonko durant les années précédentes. Il serait imprudent d’en conclure mécaniquement qu’une nouvelle répression comparable à celle de 2021-2024 est inévitable. Les circonstances institutionnelles et politiques ont changé.

    Mais il serait tout aussi imprudent d’oublier l’histoire récente. Les intérêts sociaux, économiques et politiques contrariés par le projet de rupture n’ont pas disparu avec l’élection de mars 2024. Les réseaux de pouvoir ne s’évaporent pas lorsqu’ils perdent une élection. Ils se recomposent. Des adversaires d’hier peuvent trouver de nouveaux espaces d’alliance et les vieilles méthodes de délégitimation peuvent réapparaître sous de nouvelles formes.

    La meilleure protection de PASTEF ne réside donc pas dans l’attente d’un affrontement ni dans une logique obsidionale. Elle réside dans l’organisation démocratique permanente de sa base sociale.

    Un parti enraciné dans chaque commune, capable de mobiliser démocratiquement des centaines de milliers de citoyens, disposant de cadres formés et d’une doctrine comprise par ses militants est infiniment plus difficile à isoler qu’une organisation concentrée autour de quelques dirigeants. C’est ici que la notion de bloc populaire cesse d’être théorique. Elle devient une stratégie de résistance démocratique autant qu’une stratégie de transformation.

    «Sans théorie révolutionnaire…»

    Mais la mobilisation seule ne suffit pas. Lénine écrivait en 1902, dans Que faire ? : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Il mettait alors en garde contre une action politique qui, absorbée par les nécessités immédiates de la lutte, finirait par se détacher du travail théorique. Plus d’un siècle plus tard et dans un contexte évidemment différent, l’avertissement conserve sa force : un mouvement de transformation ne peut durablement vivre de mobilisation seule.

    Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement la Russie de 1902 au Sénégal de 2026. Ce serait précisément trahir ce que la méthode marxiste peut avoir de fécond : partir des conditions historiques concrètes. Mais l’intuition demeure puissante. Un parti peut disposer de millions d’électeurs, multiplier les mobilisations et remporter les élections tout en perdant progressivement le sens de son projet. Il peut même finir par penser avec les catégories de ceux qu’il prétendait remplacer.

    C’est pourquoi l’un des textes adoptés au Congrès, Décoloniser les imaginaires pour transformer la société, est peut-être l’un des plus importants pour la période qui commence. La bataille politique est aussi une bataille des représentations, des concepts et des imaginaires. Un projet de souveraineté ne peut durablement vivre avec des militants auxquels on demande seulement de voter, de cotiser et de se mobiliser.

    Il faut donc former. Former à l’économie politique. Former à l’histoire du Sénégal et des luttes africaines. Former aux institutions. Former aux finances publiques. Former aux enjeux monétaires. Former aux rapports entre État, classes sociales et capital. Former aux nouvelles dépendances numériques et technologiques. Former aussi à la contradiction, au débat et à la critique. Le militantisme doit produire des citoyens politiquement armés.

    La majorité parlementaire comme instrument de transformation

    Il existe cependant une différence fondamentale entre une organisation révolutionnaire classique et PASTEF aujourd’hui : PASTEF-LES PATRIOTES détient une majorité parlementaire considérable. Il serait paradoxal d’appeler le peuple à maintenir la flamme de la rupture pendant que l’Assemblée nationale se contenterait d’administrer l’ordre juridique existant. La mobilisation populaire et l’action institutionnelle doivent avancer ensemble.

    Le groupe parlementaire PASTEF dispose de la capacité politique d’ouvrir de grands chantiers de réforme. Il doit donc devenir l’un des lieux où la rupture se matérialise. Réforme de la justice, renforcement des libertés publiques, transparence de l’État, contrôle démocratique de l’action gouvernementale, accès aux documents publics, gouvernance des ressources naturelles, réforme électorale, lutte contre la patrimonialisation de l’État : les domaines ne manquent pas.

    Toutes les transformations ne dépendent évidemment pas du Parlement et toutes les propositions ne peuvent ignorer les contraintes constitutionnelles ou budgétaires. Mais une majorité n’est pas seulement faite pour voter les textes que lui transmet l’exécutif. Elle peut produire de l’initiative politique. C’est même devenu essentiel depuis la sortie de PASTEF du gouvernement.

    La situation nouvelle peut permettre de redonner au Parlement une fonction qu’il a trop rarement exercée dans l’histoire sénégalaise : celle d’un véritable centre de délibération, de contrôle et d’impulsion démocratiques.

    La rue et l’Assemblée ne sont pas deux stratégies concurrentes. Dans une démocratie, la mobilisation populaire donne une force sociale à la réforme ; la réforme parlementaire donne une traduction institutionnelle à la mobilisation populaire.

    PASTEF n’a donc à choisir ni la nostalgie de l’opposition ni la normalisation institutionnelle. Le défi de cette nouvelle séquence est de faire vivre ce que le Congrès du 6 juin a appelé le « bloc populaire de la souveraineté » : un peuple organisé et conscient, un parti enraciné et une majorité parlementaire qui transforme cette force populaire en réformes. C’est à cette condition que la flamme révolutionnaire continuera de brûler.

  • Ce que le Conseil constitutionnel doit aussi à la République

    Ce que le Conseil constitutionnel doit aussi à la République

    Le Conseil constitutionnel peut-il rappeler avec fermeté les limites de sa compétence sans s’interroger avec la même exigence sur les obligations que la loi met à sa charge ? La question mérite d’être posée.

    À la suite des débats suscités par une éventuelle consultation du Conseil constitutionnel sur le couplage des élections législatives et locales, le président de Justice sans frontières, El Amath Thiam, a rappelé que la haute juridiction ne peut agir que dans le cadre des compétences que lui attribuent la Constitution et la loi. L’argument est juridiquement irréprochable. Dans un État de droit, aucune institution ne peut s’arroger des pouvoirs que les textes ne lui confèrent pas.

    Mais cette même logique appelle une interrogation symétrique. Si le Conseil constitutionnel est tenu de respecter scrupuleusement les limites de ses compétences, n’est-il pas tout aussi tenu d’exécuter avec la même rigueur les obligations que le législateur lui impose ?

    Car le Conseil constitutionnel n’est pas seulement le juge de la régularité des élections. Il est aussi le gardien de leur transparence.

    Une obligation inscrite dans le Code électoral

    Le Code électoral est explicite. Pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives, l’article LO.194 prévoit que les résultats définitifs soient publiés bureau de vote par bureau de vote, au « Journal officiel ainsi que sur internet ou par tout autre moyen de communication ».

    Le choix du législateur est loin d’être anodin. La publication détaillée des résultats n’est pas une simple formalité administrative venant clôturer le processus électoral. Elle constitue l’un des prolongements de la sincérité du scrutin. Elle permet aux partis politiques, aux journalistes, aux chercheurs et à chaque citoyen de vérifier les chiffres, de conduire leurs propres analyses et d’exercer un contrôle indépendant sur les résultats proclamés.

    Une démocratie moderne ne demande pas aux citoyens de croire les institutions sur parole. Elle leur donne les moyens de vérifier. Cette exigence n’a rien d’exceptionnel. Elle correspond aujourd’hui à un standard démocratique largement partagé. Du Ghana, du Cap-Vert et de l’Afrique du Sud à de nombreuses démocraties européennes comme la France, le Portugal ou l’Espagne, les résultats électoraux détaillés sont rendus publics et librement consultables. La publicité des données n’y est pas considérée comme une faveur accordée aux citoyens, mais comme une composante essentielle de la confiance dans le processus électoral.

    La transparence ne s’arrête pas à la proclamation

    Or c’est précisément sur ce point que les interrogations apparaissent. Depuis plusieurs scrutins nationaux, il est particulièrement difficile pour un citoyen, un chercheur ou un journaliste d’accéder aux résultats définitifs détaillés bureau de vote par bureau de vote, alors même que cette publication est prévue par le Code électoral.

    Cette difficulté n’est pas une simple impression. Des rapports d’évaluation du processus électoral et des missions d’observation ont recommandé à plusieurs reprises une publication plus complète, plus rapide et plus accessible des résultats détaillés afin de renforcer la transparence du processus électoral.

    Il ne s’agit pas ici de mettre en doute la sincérité des résultats proclamés par le Conseil constitutionnel. Il s’agit de constater que les données permettant d’en effectuer une vérification indépendante ne sont pas aisément accessibles dans les conditions qu’appelle une démocratie contemporaine.

    La nuance est essentielle. La confiance dans une élection repose certes sur l’intégrité des institutions, mais aussi sur la possibilité donnée à chacun d’en contrôler le travail.

    Un recul paradoxal

    Le plus surprenant est que cette situation ne paraît pas inéluctable. Les scrutins de 2012 avaient montré qu’une plus grande transparence était possible. Les résultats détaillés circulaient beaucoup plus largement entre l’administration électorale, les partis politiques, les observateurs nationaux et internationaux ainsi que les chercheurs. De nombreuses analyses universitaires et expertises indépendantes avaient ainsi pu être réalisées à partir de données beaucoup plus accessibles.

    Aujourd’hui, alors que les technologies numériques permettent de diffuser instantanément des dizaines de milliers de lignes de données, l’accès aux résultats détaillés semble paradoxalement plus difficile.

    Une institution qui doit être exemplaire

    Le Conseil constitutionnel rappelle régulièrement qu’il est une juridiction d’attribution. Son rôle est défini par la Constitution et par la loi. Il ne peut agir au-delà de ce que les textes lui permettent.

    Personne ne saurait contester ce principe. Mais cette même fidélité à la loi devrait conduire la haute juridiction à observer avec une égale rigueur les prescriptions que le législateur lui adresse. Une institution qui veille au respect du droit doit également être exemplaire dans l’exécution des obligations que ce même droit met à sa charge.

    L’autorité du Conseil constitutionnel ne découle pas seulement de la force juridique de ses décisions. Elle repose également sur l’exemplarité de son fonctionnement et sur la transparence avec laquelle il exerce sa mission.

    Les données électorales appartiennent à la Nation

    Au-delà de la seule question juridique, c’est la qualité même de notre démocratie qui est en jeu. Les résultats bureau de vote par bureau de vote ne sont pas utiles aux seuls candidats malheureux ou aux formations politiques. Ils constituent une matière première indispensable à la connaissance de la vie démocratique.

    Comment analyser l’évolution du vote des jeunes, des villes ou des campagnes ? Comment mesurer les effets d’une réforme électorale ? Comment étudier l’abstention, la participation, les recompositions territoriales du vote ou les transformations sociologiques de l’électorat sans disposer des données désagrégées ?

    Les chercheurs en science politique, les statisticiens, les historiens, les journalistes, les organisations de la société civile et les partis politiques ont tous besoin de ces informations. Elles permettent d’éclairer le débat public, d’améliorer les politiques publiques et de renforcer la confiance dans les institutions.

    Ces données ne sont pas la propriété du Conseil constitutionnel. Elles constituent un patrimoine démocratique appartenant à la Nation.

    Il appartient désormais au législateur d’agir

    Cette affaire révèle une lacune du Code électoral. S’il impose la publication des résultats détaillés, il n’en fixe ni le délai ni le format. Il appartient désormais à l’Assemblée nationale de légiférer afin d’imposer la publication des résultats définitifs, bureau de vote par bureau de vote, dans un délai de quarante-huit ou soixante-douze heures, sous un format numérique ouvert et librement exploitable. La loi pourrait également prévoir la mise à disposition progressive des résultats détaillés des scrutins antérieurs conservés dans les archives, sans remettre en cause des élections définitivement jugées, mais afin de garantir aux chercheurs, aux citoyens et aux partis politiques l’accès à des données publiques essentielles. Une démocratie ne devrait jamais perdre la mémoire de ses élections. C’est aussi cela que le Conseil constitutionnel doit à la République.

  • Ce n’est pas le Raw Gàddu qui a fait gagner PASTEF

    Ce n’est pas le Raw Gàddu qui a fait gagner PASTEF

    Depuis les législatives anticipées du 17 novembre 2024, un même discours revient : la majorité de 130 députés obtenue par PASTEF ne serait pas le produit d’une adhésion populaire, mais l’effet d’un mode de scrutin trop favorable au vainqueur. Autrement dit, ce ne serait pas le peuple qui aurait donné cette majorité, mais le code électoral.

    L’argument est séduisant, car il déplace le débat du terrain politique vers celui des mathématiques électorales et évite de s’interroger sur les causes de l’effondrement de l’opposition. Pourtant, les chiffres comme les mécanismes du scrutin le démentent.

    Qu’une réforme du système électoral soit discutée est parfaitement légitime. Mais utiliser ce débat pour présenter la victoire de PASTEF comme une simple illusion statistique relève davantage du déni politique que de l’analyse institutionnelle.

    Une majorité que les électeurs ont donnée avant que le mode de scrutin ne l’amplifie

    La première erreur consiste à confondre une majorité populaire avec son amplification en sièges.

    Le 17 novembre 2024, PASTEF a obtenu 1 991 770 voix, soit 54,97 % des 3 623 633 suffrages exprimés, dans une élection où 41 listes et coalitions étaient en compétition. Cette majorité absolue permet de tester l’argument selon lequel la majorité parlementaire serait une simple fabrication du mode de scrutin.

    Même avec une proportionnelle nationale intégrale, le système le plus favorable aux minorités, PASTEF aurait obtenu 90 à 91 sièges sur 165, alors que la majorité absolue est fixée à 83. Le parti aurait donc disposé, dans tous les cas, d’une majorité suffisante pour gouverner.

    Le Raw Gàddu a amplifié cette victoire ; il ne l’a pas créée. La majorité est née dans les urnes avant d’être traduite en sièges. Confondre les règles de conversion des voix avec la volonté des électeurs, c’est inverser la cause et la conséquence.

    La proportionnelle départementale produirait exactement l’effet inverse de celui recherché

    Les critiques du système actuel proposent de supprimer la prime majoritaire au profit d’une proportionnelle départementale. L’idée paraît séduisante, mais elle se heurte à une règle bien connue de l’ingénierie électorale : la proportionnelle ne corrige réellement les écarts que lorsqu’un nombre suffisant de sièges est à répartir. Dans les circonscriptions qui n’élisent qu’un, deux ou trois députés, elle favorise mécaniquement la liste arrivée en tête.

    C’est précisément le cas du Sénégal. La plupart des 46 départements, comme les 8 circonscriptions de la diaspora qui élisent 15 députés, ne disposent que d’un à trois sièges. Au total, 54 circonscriptions élisent 112 députés, un découpage qui réduit fortement l’effet correcteur de la proportionnelle.

    Or, en novembre 2024, PASTEF est arrivé en tête dans 42 des 46 départements et dans la quasi-totalité des circonscriptions de la diaspora. Dans ces conditions, une proportionnelle départementale lui aurait probablement attribué 112 à 120 sièges. La dispersion des voix entre Takku Wallu, Jàmm ak Njariñ, Sàmm Sa Kàddu et les autres listes aurait continué de favoriser PASTEF dans la plupart des petites circonscriptions.

    Autrement dit, la réforme proposée aurait très probablement produit l’effet inverse de celui recherché.

    Les véritables victimes auraient été les petites formations politiques

    Une autre conséquence est rarement évoquée. Les petites listes qui ont obtenu un député en 2024 (Farlu, Les Nationalistes ou Sénégaal Kese…) ne le doivent qu’au quotient national. Dans une proportionnelle limitée aux départements et aux circonscriptions de la diaspora, où il aurait souvent fallu recueillir 20 à 35 % des voix pour obtenir un siège, aucune n’aurait été représentée.

    Présentée comme un moyen de renforcer le pluralisme, cette réforme aurait donc probablement produit l’effet inverse en concentrant davantage les sièges entre deux ou trois grandes forces politiques.

    Le débat sur une réforme du système électoral est parfaitement légitime. Mais prétendre que la majorité parlementaire de PASTEF serait le simple produit d’une mécanique électorale revient à oublier une évidence démocratique : les modes de scrutin répartissent les sièges ; ce sont les citoyens qui fabriquent les majorités.

  • Le faux procès fait à la souveraineté économique

    Le faux procès fait à la souveraineté économique

    Au lendemain de la création de KIIRAAY, le nouveau parti du Président Bassirou Diomaye Faye, le ministre Abdourahmane Diouf était l’invité de l’émission « En Vérité » de la RTS. L’entretien aurait pu n’être qu’un exercice classique de communication gouvernementale. Il mérite pourtant davantage d’attention.

    Au fil de ses réponses, le ministre a esquissé une vision du développement : rassurer les investisseurs, dénoncer le « souverainisme populiste » et privilégier des renégociations discrètes des contrats. Ces propos dépassent le simple commentaire politique. Ils révèlent une certaine conception de l’économie et du rôle de l’État.

    Ces déclarations renvoient en réalité à une question plus fondamentale : quelle place accorder à la souveraineté économique ? Deux visions s’y opposent. L’une fait de la confiance des marchés le moteur du développement. L’autre considère qu’aucune transformation durable n’est possible sans un État stratège, maître de ses choix et de ses ressources. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre le débat actuel.

    Un vieux débat africain

    Le débat n’est pas nouveau. Depuis les indépendances, les pays africains oscillent entre deux conceptions du développement.

    La première, dominante dans les années 1980 et 1990 sous l’influence des programmes d’ajustement structurel, faisait de l’ouverture des marchés, de la libéralisation et de la confiance des investisseurs les principaux moteurs de la croissance. Le rôle de l’État devait être limité, les entreprises publiques privatisées et les politiques industrielles reléguées au second plan.

    La seconde part d’un constat inverse. De la Corée du Sud à la Chine, en passant par la Norvège et le Botswana, les pays qui ont réussi leur transformation économique ne se sont pas développés en laissant les marchés définir leurs priorités. Ils ont construit des États stratèges capables d’orienter l’investissement, de protéger des secteurs jugés essentiels, de maîtriser leurs ressources naturelles et d’utiliser l’ouverture internationale au service d’un projet national.

    Le Sénégal n’échappe pas à cette interrogation. Au fond, le débat actuel ne porte pas seulement sur le ton des discours ou la manière de renégocier les contrats. Il oppose deux conceptions du développement : l’une considère que la souveraineté doit s’effacer devant l’attractivité, l’autre que l’attractivité est d’autant plus solide qu’elle s’appuie sur une stratégie nationale clairement assumée.

    Quand les mots changent de camp

    Pendant longtemps, la souveraineté économique a constitué une revendication largement partagée dans les pays du Sud. Elle ne signifiait ni le repli sur soi ni le refus des investissements étrangers. Elle exprimait une idée simple : une nation doit pouvoir définir elle-même les conditions dans lesquelles ses ressources naturelles, sa politique industrielle, sa fiscalité ou ses partenariats internationaux concourent à son développement.

    Or un glissement sémantique semble aujourd’hui s’opérer. Le souverainisme est parfois présenté comme un discours susceptible d’inquiéter les investisseurs ou de fragiliser la crédibilité internationale du pays. Ce déplacement est loin d’être anodin. Il ne traduit pas seulement une évolution du vocabulaire ; il révèle une autre manière de penser les rapports entre l’État, les marchés et le développement.

    Le camp présidentiel face à l’économie politique de la souveraineté

    L’enjeu ne porte pas sur la nécessité d’attirer les investissements. Aucun pays ne peut financer durablement sa transformation sans mobiliser des capitaux, nationaux comme étrangers. La question est ailleurs : qui fixe les règles du jeu ?

    À suivre le raisonnement développé par le ministre Diouf, l’État doit avant tout rassurer les investisseurs, garantir la continuité des engagements et éviter toute parole susceptible de créer de l’incertitude. La confiance des investisseurs devient ainsi le point de départ de la stratégie économique.

    Une seconde conception procède d’un raisonnement inverse. La confiance des investisseurs n’est pas le point de départ de la stratégie économique ; elle en est la conséquence. L’État définit d’abord un projet national, fixe les règles applicables à l’exploitation de ses ressources, oriente les investissements vers ses priorités et garantit un cadre juridique stable. C’est dans cet esprit que s’inscrivait l’action du gouvernement dirigé par Ousmane Sonko : la souveraineté économique n’y était pas pensée comme un frein à l’investissement, mais comme le cadre dans lequel celui-ci devait contribuer à la transformation productive, à l’industrialisation et à la création de valeur sur le territoire.

    C’est cette seconde approche qui a guidé la trajectoire de nombreux pays aujourd’hui cités comme des modèles de réussite. Aucun d’entre eux n’a renoncé à sa souveraineté économique pour attirer les capitaux. Ils ont au contraire utilisé cette souveraineté pour orienter les investissements vers leur stratégie d’industrialisation.

    Ce qui attire réellement les investisseurs

    On entend souvent dire que les marchés fuient les États qui affirment leur souveraineté. Les faits racontent une histoire plus nuancée.

    Les investisseurs recherchent d’abord des institutions prévisibles, une justice fiable, des infrastructures de qualité, une main-d’œuvre compétente, des perspectives de croissance et un environnement juridique stable. Ils investissent dans des pays qui savent où ils vont.

    La Norvège n’a pas découvert du pétrole pour en abandonner la maîtrise aux compagnies étrangères. Elle a créé une entreprise publique, imposé une fiscalité exigeante et constitué un fonds souverain aujourd’hui parmi les plus puissants du monde. Le Botswana a renégocié à plusieurs reprises ses accords avec De Beers afin d’accroître la part de la richesse captée par l’État et de développer localement la filière du diamant. L’Indonésie a interdit, en 2014, l’exportation de plusieurs minerais bruts pour obliger leur transformation sur son territoire. Le Chili a fait du cuivre le levier de son développement grâce au rôle stratégique de l’entreprise publique Codelco. Aucun de ces pays n’a été marginalisé pour avoir exercé sa souveraineté. Au contraire, tous ont démontré qu’il est possible de défendre l’intérêt national tout en restant attractif pour les investisseurs.

    La véritable menace pour l’investissement n’est pas la souveraineté. C’est l’arbitraire.

    La souveraineté n’est pas une émotion

    Réduire la souveraineté économique à une posture émotionnelle ou à un slogan « populiste » est une erreur d’analyse. La souveraineté n’est pas un refus du monde. Elle est la capacité d’un peuple à définir les finalités de son insertion dans l’économie mondiale.

    Le débat ne porte donc pas sur l’ouverture ou la fermeture de l’économie. Il porte sur la hiérarchie des priorités. Les marchés doivent-ils fixer les objectifs du développement national, ou intervenir comme des instruments au service d’un projet défini démocratiquement ? C’est cette ligne de partage qui structure aujourd’hui le débat. 

    C’est précisément le choix qu’a formalisé PASTEF dans sa doctrine économique. Le parti y défend une souveraineté fondée sur le développement des capacités productives, financières et technologiques, ainsi qu’un État stratège chargé d’orienter l’investissement, de soutenir l’industrialisation et de mettre la stabilité macroéconomique au service de la production et de l’emploi.

    Le mérite de cette doctrine est de refuser un faux choix : celui qui opposerait souveraineté et crédibilité. Les pays qui réussissent ne renoncent pas à leur souveraineté pour attirer les investisseurs ; ils s’appuient sur elle pour bâtir un projet national clair, capable d’inspirer durablement confiance.

  • Anatomie d’une Loi de finances rectificative introuvable

    Anatomie d’une Loi de finances rectificative introuvable

    Pendant que les ministres multiplient les concertations, installent des commissions, réunissent leurs prédécesseurs et enchaînent les cérémonies officielles, un texte autrement plus décisif reste introuvable : le projet de loi de finances rectificative (LFR) pour 2026. Le 17 juin, le Conseil des ministres annonçait pourtant son adoption. Plus d’un mois plus tard, il n’a toujours pas été déposé devant l’Assemblée nationale et aucun membre du gouvernement n’a jugé utile d’expliquer aux citoyens les raisons de cette absence.

    Cette situation dépasse largement un simple retard administratif. Elle révèle une manière de gouverner où l’on préfère différer les décisions plutôt que de les assumer publiquement.

    Gouverner sans budget assumé

    Une LFR n’est jamais un document technique parmi d’autres. Elle constitue le moment où un gouvernement reconnaît que les hypothèses retenues quelques mois plus tôt ne correspondent plus à la réalité économique. Elle oblige à dire quelles recettes ne seront finalement pas encaissées, quelles dépenses devront être réduites, quels investissements seront reportés et quelles priorités devront être revues.

    Or les informations rendues publiques indiquent que cette LFR devait intégrer une moins-value de recettes de plus de 321,6 milliards de francs CFA. Un tel écart ne constitue pas un simple ajustement comptable. Il modifie profondément l’équilibre du budget de l’État et appelle nécessairement un débat devant la représentation nationale.

    Pourtant, ce débat n’a toujours pas lieu. Le gouvernement continue donc de gérer le pays sur la base d’une loi de finances dont il a lui-même reconnu qu’elle ne correspondait plus à la réalité. Les arbitrages budgétaires continuent vraisemblablement d’être rendus, les dépenses sont exécutées et les administrations fonctionnent, mais tout se passe comme si les décisions les plus sensibles étaient désormais prises à huis clos.

    Une telle pratique présente un avantage politique évident. Elle permet d’éviter d’assumer publiquement les choix les plus impopulaires. Elle permet également de réduire les dépenses sans avoir à expliquer clairement qui supportera l’effort et pourquoi. Mais ce confort politique a un prix démocratique considérable. Le budget de l’État n’appartient pas au gouvernement ; il appartient à la Nation. C’est précisément pour cette raison que la Constitution confie au Parlement le pouvoir de le voter et d’en autoriser les modifications.

    Une présidence qui paraît privilégier la temporisation

    Lorsqu’un texte aussi stratégique n’est toujours pas transmis à l’Assemblée nationale plusieurs semaines après son adoption en Conseil des ministres, c’est qu’une décision politique a été prise d’en différer l’examen, quelles qu’en soient les raisons.

    C’est précisément cette décision qui interroge. Depuis plusieurs mois, le Président et le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô donnent le sentiment de privilégier l’inertie à l’initiative. Les sujets les plus sensibles sont systématiquement renvoyés à plus tard, comme si le coût politique d’une décision apparait plus élevé que celui de l’inaction.

    Or le temps politique ne suspend jamais le temps économique. Entreprises, fournisseurs de l’État, collectivités territoriales et investisseurs attendent tous des orientations budgétaires claires. En persistant dans le silence, l’Exécutif ne crée pas de stabilité ; il entretient l’incertitude.

    Différer n’est pas gouverner

    Depuis le 17 juin, le Président de la République et le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô donnent le sentiment de préférer la temporisation à la confrontation démocratique. Eux qui invoquent si souvent le républicanisme oublient qu’il ne se proclame pas ; il se pratique. Le Parlement n’est pas une institution que l’on saisit lorsque les circonstances sont favorables, mais le lieu où l’Exécutif rend compte de sa politique budgétaire.

    Le contraste est d’autant plus frappant que le Sénégal a récemment connu une autre manière d’exercer le pouvoir. Qu’on partage ou non ses choix, le Président Ousmane Sonko a toujours donné l’image d’un dirigeant prêt à assumer publiquement des décisions difficiles et leur coût politique. À l’inverse, le tandem aujourd’hui au pouvoir donne le sentiment que, face aux arbitrages les plus délicats, l’attente est devenue une méthode de gouvernement.