ECO… CFA répondit l’écho !

Le mercredi 20 mai 2020 en Conseil des ministres du gouvernement français, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères et son collègue de l’économie et des finances ont présenté un projet de loi autorisant l’approbation de l’accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et les Gouvernements des États membres de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA)[1]. En principe, le Parlement français devrait adopter avant la fin du troisième trimestre le projet de loi qui entérine l’accord signé le 21 décembre 2019 à l’occasion d’une visite d’Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire.  Selon le compte-rendu du Conseil des ministres, cet accord qui remplace l’accord de coopération monétaire du 4 décembre 1973 est une « réforme ambitieuse des relations entretenues par l’UMOA avec la France ».

L’accord coopération monétaire entre la République française et les Républiques membres de l’UMOA du 4 décembre 1973, comme tous les accords de coopération monétaire entre la France et les pays africains de la Zone franc[2] est régie par « trois principes fondamentaux : garantie de convertibilité illimitée apportée par le Trésor français, fixité des parités, libre transférabilité et centralisation des réserves de change. » La réforme introduite par l’accord du 21 décembre 2019 objet du projet de loi adopté le 20 mai 2020 consiste à faire de la France « un simple garant financier ».  La réforme acte un changement de nom de la monnaie de l’UMOA, aujourd’hui le franc CFA, qui devient l’ECO. De même, l’accord met « fin à la centralisation des réserves de change de l’UMOA à Paris, en actant la suppression du compte d’opérations ». Enfin, la France se retire de l’ensemble des instances de gouvernance de l’Union. Avec cette réforme, elle ne nommera plus de représentant au conseil d’Administration et au comité de politique monétaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), ni à la commission bancaire de l’Union.

Le contexte politique de la signature de l’accord de coopération monétaire du 21 décembre 2019 était marqué au plan intérieur français par le mouvement des gilets jaunes qui 15 mois après son apparition persistait tandis que la « réforme des retraites » était fortement contestée par les syndicats dans la rue et les transports. En Afrique et notamment dans le Sahel, le « sentiment anti-français » donnait des urticaires aux diplomates français qui ne se privaient pas de polémiquer avec des …artistes. Quant au franc CFA, cela faisait plusieurs années qu’il était sur la sellette.  Colloques d’économistes, réunions de militants politiques et parfois forums d’entrepreneurs étaient autant d’occasions de pourfendre cette « relique de la colonisation ».  En janvier 2017, plusieurs capitales africaines et européennes ont été le théâtre de manifestations contre cette monnaie. Des rues d’Abidjan, Bamako, Bruxelles, Dakar, mais aussi Londres, Ouagadougou ou encore Paris, des manifestants ont lancé un « Appel mondial » pour demander la fin du franc CFA. Aux yeux du plus grand nombre le symbole – autant que la présence de bases militaires – de la tutelle que Paris exerce sur ses anciennes colonies africaines.

La « réforme ambitieuse » du franc CFA d’Emmanuel Macron n’a que le mérite de ce qu’elle est : une manœuvre politique. Elle donne l’illusion de prendre en compte l’hostilité croissante des populations africaines envers la politique française et les pouvoirs qui y apparaissent liés. Par ailleurs le jeudi 16 janvier, dans le cadre de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO), le Nigeria et cinq autres pays de la CEDEAO ont condamné la décision de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) de renommer « unilatéralement » le franc CFA en ECO et de court-circuiter le projet de monnaie de la CEDEAO nommé également ECO… Car dans les faits, les fondamentaux de l’ECO proposé par la France sont ceux du franc CFA. L’arrimage à l’euro est réaffirmé et la lutte contre l’inflation érigée en horizon indépassable, même si sa conséquence directe, est d’entravée un véritable développement industriel et agricole ainsi qu’à une politique de progrès social pourvoyeuse d’emplois décents et par là même d’une mobilisation des ressources internes notamment fiscales. La « rénovation » du CFA laisse aussi de côté la question de la transférabilité qui permet aux entreprises notamment multinationales de soustraire leurs bénéfices aux pays africains et fait l’impasse sur le manque criant d’échanges économiques entre pays africains. La France se « retire de l’ensemble des instances de gouvernance de l’Union », mais pour mieux y revenir à travers « le Comité de politique monétaire de la BCEAO comprend une personnalité indépendante et qualifiée, nommée intuitu personae par le Conseil des ministres de l’UMOA en concertation avec le Garant. Cette personnalité est choisie en fonction de son expérience professionnelle dans les domaines monétaire, financier, ou économique. » (Article 4 de l’accord de coopération monétaire).

L’ECO n’est qu’un avatar du franc CFA. Il est utile de rappeler que l’utilisation franc CFA n’a pas permis d’amorcer la transformation sur place de matières premières et encore moins favorisé les échanges entre économies de la zone franc. Le franc CFA permet également aux multinationales et aux bourgeoisies compradores africaines de rapatrier facilement des capitaux en Europe. Cela explique leur attachement à cette monnaie qui est en osmose avec les politiques libérales appliquées au forceps dans la zone. Il est sans doute temps de passer à une autre étape qui confirme notre rejet d’un système monétaire colonial, dont l’ECO est une prolongation, et pour construire des propositions, répondant à la question de savoir au service de quelle politique de progrès social une politique monétaire souveraine africaine devra se faire.


[1] L’UMOA comprend actuellement : le Bénin, le Burkina, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo

[2] La Zone franc regroupe 14 pays d’Afrique subsaharienne (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, Centrafrique et Tchad), les Comores et la France. Bâtie sur les liens historiques, la Zone franc est une survivance de la colonisation de ces pays par la France.

Sahel : Macron garde le cap sur le désastre

La crise née de la pandémie de Covid-19 n’a pas entamé les certitudes et la vision toute militaire et sécuritaire de la politique sahélienne d’Emmanuel Macron. Selon ses conseillers diplomatiques, il « garde » le cap. Que les évènements l’obligent à reporter le sommet Afrique-France prévu initialement à Bordeaux du 4 au 6 juin 2020 à l’année prochaine ou que la saison Africa 2020 soit décalée de plusieurs mois n’y change rien. Dans l’agenda élyséen, le report du sommet G 5 de Nouakchott des 29 et 30 juin 2020 n’est pas envisagé. Dans quelques semaines, Emmanuel Macron devrait retrouver ses homologues de Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad pour dresser le bilan du sommet de Pau du 13 janvier dernier et annoncer le maintien de l’opération militaire Barkhane.

 Sur le terrain, malgré les effectifs des forces françaises qui sont récemment passés de 4 500 à 5 100 militaires, la situation reste préoccupante. Les groupes djihadistes multiplient les attaques. En moins d’une semaine, deux légionnaires français sont morts à la suite de combats dans la zone transfrontalière entre le Mali, le Niger et le Burkina. Au Mali, après l’opposant Soumaïla Cissé otage d’un groupe djihadiste depuis le 25 mars, le préfet de Gourma-Rharous a été enlevé le 2 mai par des hommes armés alors qu’il regagnait son poste en voiture depuis Tombouctou. En 2019, selon l’Organisation des Nations unies, les violences djihadistes et les conflits connexes ont fait 4 000 morts au Mali, au Niger et au Burkina Faso, cinq fois plus qu’en 2016, malgré la présence de forces africaines, onusiennes et françaises. Depuis 2013, date de l’opération Serval, 44 militaires français ont trouvé la mort dans la région. Des centaines de militaires maliens et de la Mission de stabilisation des Nations unies au Mali (Minusma) ainsi que des milliers de civils ont subi le même sort. Au Burkina Faso, la violence armée a poussé près d’un demi-million de personnes à prendre la fuite pour trouver refuge ailleurs dans le pays. Aujourd’hui, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, plus de cinq millions de personnes dépendent entièrement de l’assistance humanitaire. Ce sont des centaines de milliers de familles qui ont tout perdu en fuyant les violences.

Le Sahel reste sous la menace d’une déstabilisation lente et diffuse. Le scénario que l’on pouvait redouter au lendemain de l’intervention militaire française au Mali se déroule dangereusement. La primauté de l’action militaire, avec un mélange des genres entre Barkhane (antiterrorisme), G5 Sahel et Minusma (Maintien de la paix des Nations unies), sur des objectifs non explicités masque l’absence de réponse politique. « Pour se prémunir autant que possible contre le risque de rejet de la présence militaire étrangère, il faut aussi mener des projets de développement », déclarait il y a quelques mois la ministre de la défense, Florence Parly, auditionnée par le Sénat. Elle ajoutait qu’à cet égard, « nous souhaitons articuler de manière plus efficace l’action de Barkhane et les actions de l’Agence française de développement, pour que le rétablissement de la sécurité bénéficie directement aux populations. C’est ainsi que la présence militaire sera mieux tolérée ». L’aide au développement est conçue comme un instrument complémentaire, destiné à faire accepter une présence militaire étrangère.

Comme une évidence, la seule réponse militaire est un échec. D’autant qu’elle est orchestrée de la part d’un État français qui n’a eu de cesse de jouer au pompier pyromane depuis les années 60 aux quatre coins du continent africain. Il ne suffit pas de signer des traités laissant à l’armée française toute latitude pour aller et venir et occuper le terrain, pour sortir la sous-région du guêpier. Les solutions sont ailleurs, dans la réponse aux immenses défis sociaux, économiques, environnementaux, pour donner des perspectives et une place aux Sahéliens, singulièrement aux jeunes.

La Global health aux temps du Covid-19 (1/3)

Au 3 mai 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 43029 cas confirmés de coronavirus. Le Covid-19 a déjà coûté la vie à 1 761 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Suivis par le Maroc, l’Algérie, le Ghana et le Nigeria. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure en matière de morbidité et de mortalité. Le temps permettra d’en élucider les raisons si cette situation s’avère définitive. En attendant que la science résolve la question, de nombreuses explications sont avancées : démographiques (jeunesse de la population), météorologiques et/ou climatiques (chaleur, humidité, etc.), virologique (c’est un virus à enveloppe) et économiques (faiblesse des échanges sino-africains), etc. Ces explications, de bon sens, relèvent pour le moment d’extrapolations. Il manque des données empiriques pour les confirmer ou les infirmer. L’étude des situations particulières des pays les plus touchés montre que les déterminants de l’épidémie sont loin d’être connus. La publication par le gouvernement français le vendredi 1er mai 2020 de la carte sur l’état de l’épidémie en France par département, selon les critères de circulation active du virus et des tensions hospitalières sur les capacités en réanimation, montre une situation hétérogène. Les différentes explications données plus haut sont-elles de nature à rendre compte des différences notées dans ce pays ? Jusqu’à présent, la compréhension que la médecine a des épidémies met en relief un germe (virus, bactérie, etc.) et un écosystème qui permet sa dissémination. La pandémie de Covid-19 va-t-elle faire changer nos cadres d’intelligibilité ? Est-on à la veille de ce que Thomas Kuhn appelle une révolution scientifique ?

Si la catastrophe épidémique n’a pas touché le continent, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4% en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020, ce qui constituera la première récession dans la région depuis 25 ans. Des millions d’emplois ont été détruits dans le secteur informel qui occupe plus de 80 % des actifs dans la majorité des pays. Nos gouvernants ont-ils eu une réaction disproportionnée par rapport à la menace ? Une réponse affirmative serait à mon sens injuste. Les épidémies sont, au-delà de leur caractère objectif en matière de données épidémiologiques, des constructions sociales. Les images d’hôpitaux italiens débordés où les patients sont intubés dans les couloirs ou encore celle de professionnels de la santé en France, haut lieu de tourisme médical des élites des pays africains francophones, se plaignant de manquer du minimum de moyens pour faire face à l’afflux de patients infectés, ne pouvait qu’inciter les pouvoirs publics à prendre les mesures les plus radicales pour faire face au risque d’épidémie. Il y a eu également une demande de protection face aux menaces qui étaient en mondiovision. Cette demande s’exprimait dès la mi- février dans divers pays du continent. Et quand on sait qu’il y a des toujours de nettes différences entre les dimensions affectées aux problèmes de santé par l’imaginaire collectif et leur réalité, on ne peut que comprendre l’empressement des gouvernants africains à dupliquer sur leurs territoires les mesures des pays les plus touchés. Les pouvoirs de la périphérie du système-monde voyant les États du centre (États unis, France, Royaume-Uni, Italie) démunis face à la pandémie, sauf à être absolument sûrs de leurs capacités coercitives, ne pouvaient que prendre les mesures de prévention les plus hardies.

Les systèmes de santé africains pourront-ils faire face si l’expression épidémiologique de la pandémie de Covid-19 venait à changer négativement ?  Sans entrer dans des généralisations abusives, il est légitime de craindre que les difficultés qu’ont connues les pays touchés par l’épidémie à virus Ebola qui a dévasté de l’Afrique de l’Ouest en 2014-2015 se reproduiront dans divers endroits du continent en cas dissémination du SRAS-Cov2. Et, malheureusement, une telle situation sera une preuve supplémentaire de l’impuissance des systèmes de santé en Afrique subsaharienne et l’échec de la Santé globale ou Global health* fille de la Banque mondiale et de l’idéologie néolibérale.

À suivre

*  La santé globale est la santé d’une population dans un contexte global (ou mondial). Le bureau exécutif des Universities for Global Health explique que « la croissance rapide de la vitesse des voyages et de la communication, ainsi que l’interdépendance économique de toutes les nations ont entraîné un degré nouveau et une rapidité nouvelle d’interconnexion globale ou de globalisation qui se répercutent sur la santé des populations partout sur la planète ».

Pays africains : au-delà des mesures d’urgences, il est vital de changer de paradigme (Texte du Collectif Afrique du PCF)

https://www.pcf.fr/pays_africains_au_dela_des_mesures_d_urgences_il_est_vital_de_changer_de_paradigme

Ce que révèlent les promesses de l’Europe, de la Banque Mondiale et du G20 pour l’Afrique

Face aux conséquences redoutées de la pandémie, les promesses affluent en Afrique. La Banque mondiale vient de décaisser en urgence 270 millions de dollars pour 11 pays. Elle annonce également 160 milliards de dollars re-fléchés dans les semaines à venir dans la lutte contre le Covid-19 et dans le soutien aux économies africaines. Le 7 avril, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé 15,6 milliards d’euros pour aider les pays les plus vulnérables, dont 90% se situent sur le continent. Il s’agit de fonds non encore dépensés, dont des réserves du Fonds européen pour le Développement (FED), pour aider les pays à faire face aux difficultés économiques et sociales et soutenir les systèmes de santé. A cela s’ajoutent les aides des pays européens, dont la France qui annonce 150 millions de dons et 1 milliard sous forme de prêts. Ces contributions nationales additionnées aux annonces de la Commission dépassent au global 20 milliards d’euros pour l’Union européenne.

Les promesses ronflantes de M. Macron

Lors d’une allocution télévisée le 13 avril, le président français Emmanuel Macron a appelé à une annulation «massive» de la dette des pays africains. Quelques jours auparavant, le gouvernement français avait pris soin d’annoncer qu’au-delà des membres du Club de Paris, groupe principal de créanciers publics, les autres créanciers bilatéraux devraient en faire de même, la Chine étant visé en premier lieu.

Il aura fallu le désastre de cette pandémie pour que l’endettement qui asphyxie l’Afrique au quotidien revienne au centre des débats. Rappelons que l’endettement public du continent se situe à environ 500 Mds de dollars, il a doublé depuis 10 ans. Cette hausse s’explique par plusieurs facteurs :

La baisse du prix des matières premières, au lendemain de la crise de 2008, dont les tarifs sont décidés en dehors du continent;

Des taux d’intérêts élevés (plus importants que pour les pays du Nord);

La faiblesse des rentrées fiscales liées à des optimisations encouragées par les institutions de Bretton-Woods (FMI et Banque Mondiale) et à l’évasion fiscale;

Les choix d’investissements non démocratiques de gouvernements inféodés aux puissances économiques et politiques extérieures…

Le seul service de la dette publique absorbe en moyenne 13% des revenus des pays africains (avec bien sûr de fortes disparités entre les pays). La situation économique redoutée à l’issue de la pandémie est telle que de toute façon le remboursement des dettes n’est plus tenable.

Voilà qui contextualise les propos ronflants mais peu suivi d’effets de M. Macron.

Annonces du G20 sur la dette : une avancée minimale, qui ne sort pas l’Afrique de l’impasse

Le G20 a proposé le 15 avril une suspension d’un an de la dette de 76 États sous perfusion de la Banque Mondiale, dont 40 d’Afrique subsaharienne. Un geste qui libère 20 milliards de dollars de liquidités. Ce moratoire concerne une partie seulement de la dette publique – 20 milliards sur les 32 que ces pays doivent rembourser tous les ans, aussi bien à des États qu’à des institutions internationales. Un pas dans la bonne direction, mais notoirement insuffisant. Il ne résoudra rien puisque les mêmes causes produiront voire aggraveront les mêmes effets… Sans recettes fiscales suffisantes, sans changement de modèle économique actuellement extraverti, le recours à l’endettement se poursuivra, auprès de créanciers publics ou privés. Ces derniers ont le vent en poupe et représentent un tiers de la dette africaine. Ils profitent de la situation comme le montre la forte augmentation de la part des dettes privées après l’initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés). Une initiative qui n’a pas résolu le problème structurel des déficits. Le recours à des dettes privées donne en outre l’illusion d’échapper à l’ajustement structurel. Dans cette mécanique, les dettes publiques d’aujourd’hui seront remplacées progressivement par des dettes privées demain, au profit de multinationales. Les rééchelonnements, suspensions ou annulations seront alors rendus encore plus aléatoires.

Pour être cohérent avec ses propres annonces, M. Macron aurait dû annuler les 14 milliards d’euros de créances que l’État français détient vis-à-vis de 41 pays africains. Ce n’est pour l’instant pas le cas.

Un pragmatisme sanitaire et économique par nécessité

Les sommes ronflantes et les divers engagements annoncés témoignent-il de prises de consciences qui s’opèrent devant le risque à la fois de l’épidémie et de ses conséquences sur le plan humain? «Il faut faire de l’Afrique une priorité absolue de la communauté internationale avec un investissement massif», prévient le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui estime à 3 000 milliards de dollars la somme nécessaire. Alarmiste, il ajoute que «plus il y aura de malades et plus le risque de mutation du virus est grand. Dès lors, tous les investissements faits sur un vaccin seront perdus et la maladie reviendra du Sud vers le Nord». Sur le plan sanitaire, les mesures annoncées, même si elles sont loin du compte, relèvent d’un pragmatisme par nécessité. Elles trancheraient provisoirement avec les politiques d’ajustement structurel imposées jusqu’alors, qui se sont traduites par des privatisations et coupes franches dans les dépenses de santé, produisant des inégalités abyssales dans l’accès aux soins et des systèmes de santé souvent sinistrés. Nombre de pays africains ont adopté des logiques libérales et d’austérité qui ont fait la démonstration de leur incapacité à répondre aux enjeux de santé publique, y compris, déjà, dans la lutte contre les maladies infectieuses qui font des ravages au quotidien. Des ébauches de Couverture maladie universelles, sans réels financements pérennes, voient le jour mais elles sont placées sous les fourches caudines d’une conception libérale-caritative très éloignés des systèmes solidaires les seuls à même d’être efficaces. L’État français qui, dans les années 2000, a exigé du gouvernement ivoirien de Laurent Gbagbo, de renoncer à son projet d’assurance maladie universelle, va-t-il changer d’avis après la pandémie? Il sera toujours temps…

Par ailleurs et malgré leur affaiblissement, ces pays ont sur place ainsi que dans les diasporas un grand nombre de personnes compétentes, dont des chercheurs, sur lesquelles il faudra s’appuyer pour trouver des solutions africaines et mondiales.

Il n’y a plus d’îlots de prospérité

On ignore encore à ce jour l’étendue et la morbidité de la pandémie car nous n’en sommes qu’au début et en aveugle dans une Afrique subsaharienne disposant d’une encore plus faible capacité de test et de réponse sanitaire que beaucoup de pays dits développés. Cependant, on redoute des conséquences gravissimes pour les peuples africains. Le Covid-19 va agir comme un ultime électrochoc, une dernière piqure de rappel. A l’heure de l’expansion du capitalisme financier, l’humanité n’a pas tiré les enseignements des multiples alertes des épidémies de Sras et d’Ebola. La démonstration est désormais évidente: il ne peut y avoir d’îlot de prospérité dans un environnement sanitaire, économique et écologique mondial dégradé.

Un branle-bas de combat à minima et provisoire est donc amorcé en urgence. « Les riches ou ceux profitant des rapports de classe et de domination sont parfois forcés d’agir pour le bien public lorsque le monde va si mal qu’il les pénalise eux aussi » disait très justement le sociologue Pierre Bourdieu. Les annonces de mobilisation et la mise en sourdine superficielle des dogmes libéraux vont-elles perdurer? L’expérience montre malheureusement qu’une fois passées les déclarations, rares sont les promesses qui se réalisent vis-à-vis de l’Afrique.

Mais il y aura un avant et un après. L’idée d’assurer les besoins fondamentaux, de sécuriser la vie, fait un retour fracassant, autour du rôle de l’État et du besoin de financements de systèmes solidaires de soin. Mêmes affaiblies, les forces de gauche et de progrès sur le continent africain pourraient s’engouffrer dans cette brèche ouverte. Les coopérations, transferts de compétences, sauts technologiques et capacité à produire localement pour dépasser le drame des économies extraverties, sont plus que jamais à l’ordre du jour.

La Chine en arrière fond

Les promesses européennes se veulent une réponse à l’inquiétude face aux conséquences en Afrique du Covid-19 pour le reste du monde. Elles suivent un autre objectif: contrebalancer l’offensive inattendue de la Chine auprès des gouvernements et des peuples du monde, dont l’Afrique. La Chine qui, pour l’instant, a réussi à endiguer l’épidémie, vient en aide à de nombreux pays, via ses entreprises privées ou des coopérations d’État. Tous les regards se tournent vers elle au moment où les pays de l’UE donnent une image de pays faibles, avec des hôpitaux submergés, en manque de produits les plus basiques comme les masques. Au moment également où les États-Unis s’avèrent incapables d’affronter la crise, tant son système sanitaire et économique sont inopérants. Avec en plus l’image hideuse des atermoiements de Trump, son égoïsme vis-à-vis du reste du monde, ses attaques contre l’OMS et sa croisade contre le Venezuela.

Le soft power de la Chine lui permet de renforcer son ancrage en Afrique. La diplomatie, l’aide et la coopération en sont les principales armes, énième effet du Covid-19.

La lutte contre l’exil fiscal et pour garantir une sécurité humaine

Pour les peuples des pays concernés, la vigilance s’impose, afin que ces aides et coopérations d’où qu’elles viennent soient vertueuses, se concrétisent dans l’amélioration des conditions de vie, et ne se traduisent pas par de nouveaux endettements et des démarches intéressées qui au final profiteraient aux multinationales.

Le contexte d’urgence ne doit pas masquer la nécessaire lutte contre le moins disant fiscal imposé par les traités internationaux actuels. C’est ce que portent plusieurs parlementaires communistes français, sénateurs ou députés. Ce moins disant fiscal, associé à la fraude et à l’exil fiscal, expliquent pour une grande partie l’endettement et le sous-développement des pays africains, en empêchant la mobilisation des ressources internes. S’ajoute à ce tableau la persistance dans la zone ECO/CFA, malgré quelques ajustements à la marge, d’une politique monétaire complètement inadaptée à un développement endogène.

Pourtant, l’Afrique dispose de suffisamment de ressources pour assurer un tel développement et garantir une sécurité humaine à tous les niveaux (paix, éducation, santé, industrie, emploi, alimentation, etc.). Les recettes fiscales peuvent être augmentées fortement, sans peser sur les populations les plus fragiles. Il faut mettre à contribution le capital local et étranger, dans l’objectif de réduire le secteur de l’économie informelle qui reste dominant dans les pays concernés. Cela constituerait un cycle vertueux, le seul à même de briser celui de l’endettement.

Sur tous ces sujets, et alors que le capital s’apprête à présenter l’addition économique de la pandémie aux peuples – pour mieux justifier ensuite de nouvelles mesures d’austérité – l’urgence civilisationnelle est grande et incite à mener des combats communs.

Collectif Afrique du Parti communiste français (PCF)

La dette africaine et la pandémie de Covid-19 (suite et fin)

« Nous avons levé des centaines de millions de dollars », « eurobonds* », « refinancement de la dette », « l’excellente signature » sont des expressions qui se sont imposées dans le jargon politico-médiatique ces dix dernières années. Cette floraison sémantique témoigne d’une nouvelle réalité, le rôle de tout premier plan des marchés internationaux dans le financement des infrastructures et la restructuration des dettes des pays africains. À l’an 2000, la palette d’instruments à la disposition des pays africains pour financer leur développement se limitait principalement à l’aide officielle au développement des pays riches et les prêts concessionnels** des institutions multilatérales (Banque mondiale, FMI, Banque africaine de développement, BOAD). Depuis, le paysage du financement du développement s’est profondément modifié. L’aide au développement traditionnelle a fait les frais des restrictions budgétaires dans les pays les plus riches, tandis que de nouveaux acteurs sont apparus, notamment les bailleurs émergents (Chine, Inde), les fonds pour le financement climatique, les investisseurs « équitables », les fonds « philanthropiques ». D’institutionnels nationaux – tels que les banques, les sociétés d’assurance ou les caisses de retraite – et les investisseurs privés locaux, enfin, se sont également montrés actifs.  

Un changement de paradigme

Au début des années 2000, l’aide publique au développement comptait pour plus de 60% des flux financiers à destination des pays bénéficiaires. En 2014, la situation était tout autre : 70% de ces flux financiers étaient des apports de nature privée et aux conditions de marché. Outre le recul de l’aide publique, les sources de financement concessionnelles ont également fortement diminué. De 2000 à 2015, le stock de la dette externe d’Afrique subsaharienne a doublé, passant de 200 milliards de dollars en 2000 à 403 milliards et la part des créanciers privés représentait 56% du total, dont les deux tiers non garantis. Ce changement de paradigme peut être illustré par l’exemple ivoirien, en 2015, le stock d’eurobonds de ce pays sur le marché a même atteint 4,25 milliards de dollars US, soit le montant le plus important en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud). Le Sénégal n’a pas été en reste, entre 2009 et 2019 ce sont six « opérations » d’eurobonds (voir détail dans le tableau ci-dessous) qui ont été faites pour un montant total de 5 milliards de dollars. En novembre 2019, le ministre sénégalais de l’économie Amadou Hott envisageait de « lever jusqu’à 800 millions d’euros » d’obligation sur le marché international en 2020. Selon le ministre, cette somme devrait être affecté à des projets d’infrastructures et pour payer la dette de la Sénélec. Quelques jours plus tard, il se faisait rectifier, « le Sénégal ne va pas lever des eurobonds en 2020 » déclarait son collègue, le ministre du Budget Abdoulaye Diallo devant la représentation nationale.

 Tableau Émission d’eurobonds par le Sénégal

AnnéeMontantTaux d’intérêtÉchéance
2009200 millions de dollars8,75%10 ans
2011500 millions de dollars8,75%10
2014500 millions de dollars6,25%10
2015500 millions de dollars6,25%10
20171100 millions de dollars6,75 %15
20181100 millions de dollars6,75%30
1100 millions d’euros4,75%10

Étendre à l’Afrique les territoires de la finance mondialisée

La finance internationale a commencé à s’intéresser à l’Afrique pour de multiples raisons. La croissance économique des pays africains a connu au tournant du siècle une forte hausse qui s’est poursuivie pendant une quinzaine d’années. Cette croissance qui a oscillé entre 5 et 7 % par an a été tiré par l’essor économique chinois qui a entretenu une tendance à la hausse du cours des matières premières et notamment du pétrole. Les pays africains ont profité de la hausse de leurs recettes budgétaires pour financer des projets d’infrastructures de grande envergure (autoroute, aéroports, barrages électriques, installations de câbles de fibres optiques…). Les marchés, confrontés au contexte de liquidité abondante, de faiblesse des taux d’intérêt prévalant dans les pays développés trouvaient des avantages à placer leurs fonds sur de nouveaux marchés tels que ceux des pays africains, une occasion de diversifier leurs risques tout en augmentant leurs rendements. Pour compléter le tableau, les annulations de dette des bailleurs de fonds tels que le FMI (Initiative PPTE, IADM) ont permis à de nombreux pays africains d’afficher de meilleur ratio d’endettement (rapport dette extérieure/ PIB inférieur à 40%) et de pouvoir se réendetter à des conditions « favorables ». À titre d’exemple en 2012, la Côte d’Ivoire a bénéficié d’une remise de dette de 4,4 milliards de dollars de la part de la BM et du FMI au titre de l’initiative PPTE et de IADM ainsi qu’une baisse de 4,7milliards de dollars de dettes bilatérales accordée par le Club de Paris.

Et comme le capitalisme financier rime avec perversion, les Agences de notation y ont mis du leur, des pays africains se sont vus attribuer des notations financières égales, voire parfois supérieures, à celles de la Turquie, le Brésil ou l’Argentine. Cette « reconnaissance » a fait bomber plus d’un torse. Pas seulement celui d’Abdoulaye Wade qui y a vu une preuve supplémentaire de son génie. Beaucoup de dirigeants africains ont vu dans les marchés financiers un moyen de se soustraire à la tutelle FMI sur le plan budgétaire et à celle de la Banque mondiale dans le financement des infrastructures. Les institutions de Brettons Wood donnaient l’impression qu’elles laissaient dorénavant le choix aux pays alors que tout avait été mis en place pour que l’Afrique dernière zone échappant au capitalisme financier triomphant y entre de plain-pied. Par des artifices comptables et de véritables numéros de prestidigitation dont elles sont coutumières, La Banque mondiale et le FMI ont fait de véritables pays pauvres des pays à revenu modéré pour les rendre inéligibles aux guichets de prêts concessionnels de la Banque mondiale ou d’autres banques multilatérales de développement et ceci pour mieux les lancer dans les bras de la finance internationale. Cette ouverture soudaine aux marchés a fait lever des fonds pour projets d’investissements insuffisamment matures. Ainsi, il a été financé à coups de centaines milliards une ligne ferroviaire qui, quinze mois après son inauguration, attend… qu’un train siffle.

La pandémie de Codvid-19 est l’accélérateur, au sens chimique du terme, de la crise de la dette africaine. Elle était attendue et comme toujours dans la finance, elle était anticipée par certains acteurs. En 2018, le Mozambique avait fait défaut dans le paiement de ses échéances. Les coups de menton de Macky Sall sur la nécessité de la rigueur le 1er mai 2019 annonçaient les couleurs des temps difficiles au Sénégal. La pandémie de Codiv-19 a acté un moratoire sur la dette africaine, car elle ne peut pas être payée dans ces circonstances exceptionnelles. Mais, que cela soit le moratoire ou l’annulation de la dette, ce n’est pas de là que viendra la solution. Il faut s’attaquer frontalement aux inégalités mondiales des termes de l’échange, les bases de productions et d’exportations trop étroites, la vulnérabilité aux chocs exogènes (y compris aux fluctuations des flux de capitaux) des pays africains. En d’autres termes, il faut s’attaquer au capitalisme financier mondialisé, un énorme défi ! C’est pourquoi il faut s’étonner et même être suspicieux des chercheurs de « solutions africaines » qui passent sous silence qu’il y a des Africains parmi les plus 1% les plus riches de la planète dont la richesse correspond à plus de deux fois celle de 90 % de la population mondiale (6,9 milliards). Nous sommes à un moment historique, où le capitalisme financier mondialisé a fait suffisamment de victimes pour susciter des synergies d’actions et de luttes transfrontalières et transcontinentales. Pour que ces luttes aient une chance de triompher, elles doivent se prémunir de l’européocentrisme qui a discrédité bien souvent l’internationalisme.  

* L’eurobond ou euro-obligation est une obligation qui permet aux États ou aux entreprises d’emprunter dans une autre devise que celle du pays émetteur. Contrairement à ce peut suggérer le nom, les eurobonds sont principalement libellés en dollars.

** Les prêts concessionnels sont des prêts accordés à des conditions bien plus avantageuses que celles du marché. Leurs taux d’intérêt sont inférieurs à ceux du marché, et ils sont généralement assortis d’un différé d’amortissement de longue durée.

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La dette africaine et la pandémie de Covid-19

Il est parfois suffisant de faire des expériences de pensée pour se rentre compte de l’inanité de certaines annonces. Imaginez que vous gagnez bien votre vie, que vous avez un patrimoine conséquent et que vous prêtez 15 000 francs CFA à un voisin qui vient régulièrement vous solliciter pour boucler ses fins de mois. Il ne tient pas toujours ses engagements aux dates échues, mais, tout compte fait, il reste un débiteur plus ou moins fiable. À la suite de circonstances exceptionnelles pour tous, votre débiteur se trouve dans la situation où la question de son logement et celle de son alimentation deviennent des préoccupations majeures et immédiates. Quelle est votre attitude ? J’exclus l’éventualité où vous êtes une brute que la violente gratuite peut soulager et dans ce cas vous le passez à tabac sans recouvrer votre créance. En être doté de bon sens, vous renoncez à recouvrer votre créance à court terme. Si vous êtes cynique, vous présenterez cela comme la preuve de votre magnanimité et l’expression de votre foi religieuse et de l’amour que vous avez pour l’espèce humaine. En tout état de cause vous faites avec la réalité qui est que votre débiteur est dans l’incapacité absolue de vous payer.

Cette expérience de pensée n’est pas sans analogie avec la situation des pays africains en ces temps de pandémie à Covid-19. La quasi-totalité des pays africains est dans l’incapacité d’assurer le service de la dette. Comment payer les fonctionnaires, assurer la riposte contre le Covid-19 quand les recettes fiscales ont fondu comme beurre au soleil du fait du fort ralentissement de l’activité économique et des échanges avec le centre du système capitaliste mondial ? Où trouver l’argent pour rembourser la dette, dans un contexte marqué par la baisse drastique des prix des matières premières (principales sources de recettes des pays africains) ? Comment assurer le service de la dette ? Les rares pays dont les réserves de changes le permettent ne peuvent aller dans cette direction, car la sanction des « marchés » sera… une forte dépréciation de leurs monnaies. Pour les autres, prenons le Sénégal en exemple : le voudrait-il fortement qu’il serait dans l’incapacité d’assurer ses échéances de remboursement. La Loi des finances 2020 prévoyait des recettes fiscales de 2675 milliards de francs CFA pour un service de la dette évalué à 870 milliards de CFA. Où trouver l’argent quand les recettes d’exportations sont au plus bas ou que les touristes ne peuvent pas venir ? À l’impossible, nul n’est tenu ! Les discours sur la nécessité d’aider l’Afrique ne procèdent pas de la générosité, mais du bon sens le plus élémentaire. Il faut un moratoire sur le remboursement de la dette parce que les pays africains sont dans l’incapacité de payer.  

Depuis le début de la pandémie à Covid-19, les pays riches ont pris des mesures fortes pour soutenir l’activité économique sur leurs territoires. Des plans d’aide sans précédent ont été élaborés pour venir en aide aux citoyens et aux entreprises. L’Union européenne (UE) a décidé qu’elle soutiendrait « sans limites » les économies européennes, au besoin en rachetant la dette souveraine et celle des entreprises, tandis que le fantasque président américain, Donald Trump, mettait en place un plan de relance de 2000 milliards de dollars américains. Pendant le même temps, ce sont 83 milliards de dollars qui quittaient les économies émergentes.  

Ce qui ne manque pas de piquant dans la soi-disant générosité des leaders mondiaux dont le président français Emmanuel Macron veut être le porte-parole, c’est qu’ils prennent des engagements à la place de la Chine qui est devenue ces deux dernières décennies l’un des plus gros créanciers de l’Afrique avec un stock de dettes estimé à 145 milliards de dollars. Il est bien commode de se montrer généreux avec l’argent des autres. Dans le parler abidjanais popularisé par le zouglou des années 1990, on parle de côcô !! On est quand même impressionné par le cynisme d’Emmanuel Macron quand on sait la manière dont la France a traduit en actes, l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE). Au lieu de procéder à l’annulation de ses créances, Paris a mis en place les contrats de désendettement et de développement (C2D) qui ont été un outil de diplomatie économique au service des intérêts des multinationales françaises.

Ces dernières années, de nombreux pays africains se sont lancés dans un endettement inconsidéré en faisant largement appel aux marchés financiers. Sous le prétexte chimérique d’attirer les investisseurs, ils ont sacrifié les recettes fiscales pour entrer dans le cycle vicieux de l’endettement. Le Sénégal par exemple, a eu recours aux euro bonds pour financer des infrastructures sans effets d’entraînement sur les leviers de croissance de l’économie. Depuis 5 ans, les lois de finances rectificatives s’empilent parce que les objectifs de recettes fiscales sont loin d’être atteints. Quelques semaines après le début de la pandémie à Covid-19, le 20 février 2020, Macky Sall a donné le premier coup de pioche du Stade olympique de Diamniadio. Une infrastructure sportive dite de « dernière génération » financée par un prêt de 150 milliards de FCFA d’une banque privée…

À suivre

La vaccination et le progrès sanitaire au Sénégal

Il y a quelques jours, une estimée consoeur m’exprimait ses craintes pour le futur du Programme élargi de vaccination (PEV) au Sénégal. Certaines réactions suscitées par les propos abjects du Pr Jean-Paul Mira sur le plateau de la chaîne de télévision française LCI, le 1er avril 2020 prenaient à son avis et du mien également, des tours anti-vaccination et antimédecine voire obscurantistes que l’on ne peut passer par perte et profit vu leurs succès dans l’opinion.  La crainte de ma consoeur est une perte d’efficacité de toutes les stratégies pédagogiques déployées ces dernières décennies pour favoriser le développement des programmes de vaccination.

Les campagnes de vaccination ont sauvé des vies

Le PEV a été lancé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1974 dans le but de rendre les vaccins accessibles à tous les enfants dans le monde. Au début des années 1970, cinq millions d’enfants mourraient chaque année dans le monde à la suite d’une maladie évitable par la vaccination. Le taux de couverture vaccinale des enfants était alors inférieur à 5 %. Dix ans après la création du PEV, en 1984, l’OMS a établi un calendrier standard de vaccination pour les premiers vaccins du PEV : le BCG (bacille de Calmette et Guérin), le DTCoq (diphtérie, tétanos, coqueluche), le vaccin oral contre la poliomyélite, et le vaccin contre la rougeole. Par la suite, de nouveaux vaccins ont été développés et ajoutés à la liste du PEV des vaccins recommandés : le vaccin contre l’hépatite B, le vaccin contre la fièvre jaune dans les zones d’endémie, et le vaccin conjugué contre Haemophilus influenzae de type b (Hib) pour les pays à forte prévalence. Au cours des dernières décennies, la couverture vaccinale a beaucoup progressé dans le monde, atteignant 79% en 2005.  Elle est l’un des plus grands succès de la santé publique : la variole a été éradiquée en 1980, l’incidence mondiale de la poliomyélite a baissé de 99%. On estime que la vaccination a permis d’éviter chaque année 2 à 3 millions de décès. Plusieurs études épidémiologiques montrent que 1,5 million de vies supplémentaires pourraient être sauvées en améliorant la couverture mondiale de la vaccination qui est restée stable, ces dernières années.

Le Sénégal, un cas d’école

Le Sénégal, peut être considéré comme un cas d’école, de l’efficacité des programmes de vaccination. De l’indépendance à nos jours, le Sénégal a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile. Le quotient de mortalité infanto-juvénile est le risque de décès entre la naissance et le cinquième anniversaire. De 1960 à 2018, il est passé 296 à 44 pour 1000 naissances vivantes. Au cours des premières années de l’indépendance, sur 10 enfants qui naissaient, trois mourraient avant d’atteindre leur cinquième anniversaire. En 2018, il faut compter 100 naissances vivantes pour observer la mortalité des années 1960. L’évolution de la mortalité infanto-juvénile qu’illustre la figure ci-dessous, a été grandement déterminée des raisons d’ordre démographique, politique et climatique.     

Entre 1960 et 1970, la baisse de la mortalité a été lente parce que l’immense majorité des Sénégalais vit en milieu rural où il y a peu d’infrastructures sanitaires. L’accélération de la baisse observée au cours des années 1970 et 1980 est la conséquence des politiques de vaccination généralisée des enfants contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées.  Les progrès cessent dans les années 1990 en raison de la stagnation de l’effort vaccinal et de la recrudescence de la mortalité due au paludisme, elle-même conséquence de la fin des années de sécheresse.  Au début des années 2000, le regain de l’effort vaccinal, notamment par l’introduction de la journée de la vaccination et l’organisation de campagnes spécifiques de vaccination contre la rougeole ont permis de faire des progrès dans la réduction de la mortalité infanto-juvénile. 

L’importance du rôle de la vaccination dans la baisse de la mortalité infanto-juvénile a été bien documentée par des équipes de l’Institut de recherche en développement (IRD) qui ont travaillé au Sénégal. Il ressort des diverses observations que les progrès les plus importants ont commencé au début des années 1970 et sont marqués par le contraste entre les niveaux de mortalité dans les grandes villes et les zones rurales. On est passé d’une différence de l’ordre d’un à trois au cours de la période 1960 – 1975 à un contraste d’un à deux à la fin des années 80. Dans les zones rurales, cette baisse ne s’est pas faite en un seul temps même si le schéma de baisse a été le même. Il a été noté dans les Observatoires de populations en zone rurale de l’IRD des différences dans l’amorce du mouvement de baisse de la mortalité. Pour les chercheurs, la plus ou moins grande précocité de la baisse de la mortalité dans les zones rurales est corrélée à la richesse en services de santé. La baisse relativement rapide de la mortalité des enfants en zone rurale à partir de la fin des années 1970 pourrait est liée en grande partie à la décentralisation des infrastructures et à la nouvelle politique de santé qui ont permis de faire bénéficier de soins de santé la majorité des zones rurales. L’étude de la zone rurale du Bandafassi où il existe un Observatoire de populations montre le rôle déterminant qu’a pu jouer le Programme élargi de vaccination (PEV) dans les régions du Sénégal éloigné de la capitale et pauvres en équipements sanitaires. Non seulement la mortalité des enfants a baissé brutalement dans la zone étudiée après l’introduction de la vaccination, mais en plus la poursuite de la baisse a été étroitement liée au niveau de couverture vaccinale.