Pays africains : au-delà des mesures d’urgences, il est vital de changer de paradigme (Texte du Collectif Afrique du PCF)

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Ce que révèlent les promesses de l’Europe, de la Banque Mondiale et du G20 pour l’Afrique

Face aux conséquences redoutées de la pandémie, les promesses affluent en Afrique. La Banque mondiale vient de décaisser en urgence 270 millions de dollars pour 11 pays. Elle annonce également 160 milliards de dollars re-fléchés dans les semaines à venir dans la lutte contre le Covid-19 et dans le soutien aux économies africaines. Le 7 avril, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé 15,6 milliards d’euros pour aider les pays les plus vulnérables, dont 90% se situent sur le continent. Il s’agit de fonds non encore dépensés, dont des réserves du Fonds européen pour le Développement (FED), pour aider les pays à faire face aux difficultés économiques et sociales et soutenir les systèmes de santé. A cela s’ajoutent les aides des pays européens, dont la France qui annonce 150 millions de dons et 1 milliard sous forme de prêts. Ces contributions nationales additionnées aux annonces de la Commission dépassent au global 20 milliards d’euros pour l’Union européenne.

Les promesses ronflantes de M. Macron

Lors d’une allocution télévisée le 13 avril, le président français Emmanuel Macron a appelé à une annulation «massive» de la dette des pays africains. Quelques jours auparavant, le gouvernement français avait pris soin d’annoncer qu’au-delà des membres du Club de Paris, groupe principal de créanciers publics, les autres créanciers bilatéraux devraient en faire de même, la Chine étant visé en premier lieu.

Il aura fallu le désastre de cette pandémie pour que l’endettement qui asphyxie l’Afrique au quotidien revienne au centre des débats. Rappelons que l’endettement public du continent se situe à environ 500 Mds de dollars, il a doublé depuis 10 ans. Cette hausse s’explique par plusieurs facteurs :

La baisse du prix des matières premières, au lendemain de la crise de 2008, dont les tarifs sont décidés en dehors du continent;

Des taux d’intérêts élevés (plus importants que pour les pays du Nord);

La faiblesse des rentrées fiscales liées à des optimisations encouragées par les institutions de Bretton-Woods (FMI et Banque Mondiale) et à l’évasion fiscale;

Les choix d’investissements non démocratiques de gouvernements inféodés aux puissances économiques et politiques extérieures…

Le seul service de la dette publique absorbe en moyenne 13% des revenus des pays africains (avec bien sûr de fortes disparités entre les pays). La situation économique redoutée à l’issue de la pandémie est telle que de toute façon le remboursement des dettes n’est plus tenable.

Voilà qui contextualise les propos ronflants mais peu suivi d’effets de M. Macron.

Annonces du G20 sur la dette : une avancée minimale, qui ne sort pas l’Afrique de l’impasse

Le G20 a proposé le 15 avril une suspension d’un an de la dette de 76 États sous perfusion de la Banque Mondiale, dont 40 d’Afrique subsaharienne. Un geste qui libère 20 milliards de dollars de liquidités. Ce moratoire concerne une partie seulement de la dette publique – 20 milliards sur les 32 que ces pays doivent rembourser tous les ans, aussi bien à des États qu’à des institutions internationales. Un pas dans la bonne direction, mais notoirement insuffisant. Il ne résoudra rien puisque les mêmes causes produiront voire aggraveront les mêmes effets… Sans recettes fiscales suffisantes, sans changement de modèle économique actuellement extraverti, le recours à l’endettement se poursuivra, auprès de créanciers publics ou privés. Ces derniers ont le vent en poupe et représentent un tiers de la dette africaine. Ils profitent de la situation comme le montre la forte augmentation de la part des dettes privées après l’initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés). Une initiative qui n’a pas résolu le problème structurel des déficits. Le recours à des dettes privées donne en outre l’illusion d’échapper à l’ajustement structurel. Dans cette mécanique, les dettes publiques d’aujourd’hui seront remplacées progressivement par des dettes privées demain, au profit de multinationales. Les rééchelonnements, suspensions ou annulations seront alors rendus encore plus aléatoires.

Pour être cohérent avec ses propres annonces, M. Macron aurait dû annuler les 14 milliards d’euros de créances que l’État français détient vis-à-vis de 41 pays africains. Ce n’est pour l’instant pas le cas.

Un pragmatisme sanitaire et économique par nécessité

Les sommes ronflantes et les divers engagements annoncés témoignent-il de prises de consciences qui s’opèrent devant le risque à la fois de l’épidémie et de ses conséquences sur le plan humain? «Il faut faire de l’Afrique une priorité absolue de la communauté internationale avec un investissement massif», prévient le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui estime à 3 000 milliards de dollars la somme nécessaire. Alarmiste, il ajoute que «plus il y aura de malades et plus le risque de mutation du virus est grand. Dès lors, tous les investissements faits sur un vaccin seront perdus et la maladie reviendra du Sud vers le Nord». Sur le plan sanitaire, les mesures annoncées, même si elles sont loin du compte, relèvent d’un pragmatisme par nécessité. Elles trancheraient provisoirement avec les politiques d’ajustement structurel imposées jusqu’alors, qui se sont traduites par des privatisations et coupes franches dans les dépenses de santé, produisant des inégalités abyssales dans l’accès aux soins et des systèmes de santé souvent sinistrés. Nombre de pays africains ont adopté des logiques libérales et d’austérité qui ont fait la démonstration de leur incapacité à répondre aux enjeux de santé publique, y compris, déjà, dans la lutte contre les maladies infectieuses qui font des ravages au quotidien. Des ébauches de Couverture maladie universelles, sans réels financements pérennes, voient le jour mais elles sont placées sous les fourches caudines d’une conception libérale-caritative très éloignés des systèmes solidaires les seuls à même d’être efficaces. L’État français qui, dans les années 2000, a exigé du gouvernement ivoirien de Laurent Gbagbo, de renoncer à son projet d’assurance maladie universelle, va-t-il changer d’avis après la pandémie? Il sera toujours temps…

Par ailleurs et malgré leur affaiblissement, ces pays ont sur place ainsi que dans les diasporas un grand nombre de personnes compétentes, dont des chercheurs, sur lesquelles il faudra s’appuyer pour trouver des solutions africaines et mondiales.

Il n’y a plus d’îlots de prospérité

On ignore encore à ce jour l’étendue et la morbidité de la pandémie car nous n’en sommes qu’au début et en aveugle dans une Afrique subsaharienne disposant d’une encore plus faible capacité de test et de réponse sanitaire que beaucoup de pays dits développés. Cependant, on redoute des conséquences gravissimes pour les peuples africains. Le Covid-19 va agir comme un ultime électrochoc, une dernière piqure de rappel. A l’heure de l’expansion du capitalisme financier, l’humanité n’a pas tiré les enseignements des multiples alertes des épidémies de Sras et d’Ebola. La démonstration est désormais évidente: il ne peut y avoir d’îlot de prospérité dans un environnement sanitaire, économique et écologique mondial dégradé.

Un branle-bas de combat à minima et provisoire est donc amorcé en urgence. « Les riches ou ceux profitant des rapports de classe et de domination sont parfois forcés d’agir pour le bien public lorsque le monde va si mal qu’il les pénalise eux aussi » disait très justement le sociologue Pierre Bourdieu. Les annonces de mobilisation et la mise en sourdine superficielle des dogmes libéraux vont-elles perdurer? L’expérience montre malheureusement qu’une fois passées les déclarations, rares sont les promesses qui se réalisent vis-à-vis de l’Afrique.

Mais il y aura un avant et un après. L’idée d’assurer les besoins fondamentaux, de sécuriser la vie, fait un retour fracassant, autour du rôle de l’État et du besoin de financements de systèmes solidaires de soin. Mêmes affaiblies, les forces de gauche et de progrès sur le continent africain pourraient s’engouffrer dans cette brèche ouverte. Les coopérations, transferts de compétences, sauts technologiques et capacité à produire localement pour dépasser le drame des économies extraverties, sont plus que jamais à l’ordre du jour.

La Chine en arrière fond

Les promesses européennes se veulent une réponse à l’inquiétude face aux conséquences en Afrique du Covid-19 pour le reste du monde. Elles suivent un autre objectif: contrebalancer l’offensive inattendue de la Chine auprès des gouvernements et des peuples du monde, dont l’Afrique. La Chine qui, pour l’instant, a réussi à endiguer l’épidémie, vient en aide à de nombreux pays, via ses entreprises privées ou des coopérations d’État. Tous les regards se tournent vers elle au moment où les pays de l’UE donnent une image de pays faibles, avec des hôpitaux submergés, en manque de produits les plus basiques comme les masques. Au moment également où les États-Unis s’avèrent incapables d’affronter la crise, tant son système sanitaire et économique sont inopérants. Avec en plus l’image hideuse des atermoiements de Trump, son égoïsme vis-à-vis du reste du monde, ses attaques contre l’OMS et sa croisade contre le Venezuela.

Le soft power de la Chine lui permet de renforcer son ancrage en Afrique. La diplomatie, l’aide et la coopération en sont les principales armes, énième effet du Covid-19.

La lutte contre l’exil fiscal et pour garantir une sécurité humaine

Pour les peuples des pays concernés, la vigilance s’impose, afin que ces aides et coopérations d’où qu’elles viennent soient vertueuses, se concrétisent dans l’amélioration des conditions de vie, et ne se traduisent pas par de nouveaux endettements et des démarches intéressées qui au final profiteraient aux multinationales.

Le contexte d’urgence ne doit pas masquer la nécessaire lutte contre le moins disant fiscal imposé par les traités internationaux actuels. C’est ce que portent plusieurs parlementaires communistes français, sénateurs ou députés. Ce moins disant fiscal, associé à la fraude et à l’exil fiscal, expliquent pour une grande partie l’endettement et le sous-développement des pays africains, en empêchant la mobilisation des ressources internes. S’ajoute à ce tableau la persistance dans la zone ECO/CFA, malgré quelques ajustements à la marge, d’une politique monétaire complètement inadaptée à un développement endogène.

Pourtant, l’Afrique dispose de suffisamment de ressources pour assurer un tel développement et garantir une sécurité humaine à tous les niveaux (paix, éducation, santé, industrie, emploi, alimentation, etc.). Les recettes fiscales peuvent être augmentées fortement, sans peser sur les populations les plus fragiles. Il faut mettre à contribution le capital local et étranger, dans l’objectif de réduire le secteur de l’économie informelle qui reste dominant dans les pays concernés. Cela constituerait un cycle vertueux, le seul à même de briser celui de l’endettement.

Sur tous ces sujets, et alors que le capital s’apprête à présenter l’addition économique de la pandémie aux peuples – pour mieux justifier ensuite de nouvelles mesures d’austérité – l’urgence civilisationnelle est grande et incite à mener des combats communs.

Collectif Afrique du Parti communiste français (PCF)

Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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