Les Mouvements Sociaux en Afrique subsaharienne : Une Ébullition Prérévolutionnaire

Communication à l’Université d’été du PCF.  Aix-en-Provence 27,28, 29 août 2021

Introduction

De la région sahélienne, où le désert avance inexorablement, à la Corne de l’Afrique, où les conflits semblent sans fin, en passant par les grandes villes comme Douala, Maputo, et Kinshasa, l’Afrique subsaharienne est aujourd’hui au centre d’une effervescence sociale sans précédent. Ce vaste territoire, riche en diversité culturelle, ethnique et linguistique, est aussi le théâtre de mouvements sociaux intenses et parfois violents. Ces mouvements, qui dépassent souvent le cadre des revendications économiques pour embrasser des aspirations politiques et sociales plus larges, sont les signes d’une transformation en profondeur de la région.

L’Afrique subsaharienne, bien que souvent perçue comme un continent en difficulté, est en réalité un foyer de résistance et d’innovation sociale. Les jeunes, en particulier, sont à l’avant-garde de ces luttes, refusant de se résigner à un avenir de pauvreté et d’injustice. Ils sont les porteurs d’une vision nouvelle, d’une Afrique qui pourrait se libérer des chaînes du néocolonialisme, des régimes autoritaires, et des politiques économiques destructrices imposées par des institutions internationales telles que le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale. Ce désir de changement est omniprésent et traverse toutes les couches de la société, de la rue aux réseaux sociaux, des campagnes aux villes, et des organisations de la société civile aux mouvements religieux.

I. Qu’est-ce qu’un mouvement social ?

Un mouvement social, tel que défini par les grands sociologues François Chazel et Alain Touraine, est une forme d’action collective organisée qui cherche à promouvoir ou à empêcher un changement social ou politique. Selon Erik Neveu, dans son ouvrage *Sociologie des mouvements sociaux*, ces mouvements se caractérisent par une mobilisation coordonnée d’acteurs sociaux autour d’une cause commune, souvent en opposition à un pouvoir ou à une autorité perçue comme oppressive. En Afrique subsaharienne, cette définition prend tout son sens, car les mouvements sociaux de la région sont souvent une réponse directe à des systèmes de pouvoir autoritaires et à des politiques économiques néolibérales qui ont exacerbé les inégalités et la pauvreté.

Les mouvements sociaux en Afrique subsaharienne sont multiples et variés, allant des manifestations de rue spontanées aux organisations structurées de la société civile. Ils se manifestent par des grèves, des sit-ins, des marches pacifiques, mais aussi par des formes de résistance plus radicales. Les jeunes, les femmes, les travailleurs, et les groupes marginalisés prennent de plus en plus la parole, utilisant les nouveaux outils de communication comme les réseaux sociaux pour organiser, mobiliser et sensibiliser à leur cause. Ces mouvements sont souvent la seule réponse possible face à l’inefficacité ou à l’absence des partis politiques traditionnels, qui sont perçus comme étant complices du statu quo.

II. Typologie des mouvements sociaux

Selon la typologie des mouvements sociaux proposée par Kriesi en 1993, il est possible de classer ces mouvements en différentes catégories en fonction de leurs objectifs et de leurs modes d’action. Cette typologie distingue notamment les organisations de soutien, qui fournissent des services aux membres du mouvement ; les groupes d’entraide, qui favorisent la solidarité entre les participants ; les cercles de sociabilité, qui créent des liens sociaux entre les individus; les représentations politiques, qui visent à influencer les décisions des autorités; et les organisations de mobilisation politique, qui cherchent à mobiliser les masses pour provoquer un changement social ou politique.

En Afrique subsaharienne, ces différentes catégories se retrouvent dans la diversité des mouvements qui animent la région. Par exemple, les organisations de soutien peuvent être vues dans les associations qui aident les populations déplacées par les conflits ou les catastrophes naturelles. Les groupes d’entraide se manifestent souvent sous la forme de coopératives agricoles ou de cercles de microfinance qui soutiennent les communautés locales. Les cercles de sociabilité sont présents dans les organisations communautaires qui se forment autour de pratiques culturelles ou religieuses. Les représentations politiques sont incarnées par les partis d’opposition et les groupes d’intérêt qui cherchent à influer sur les politiques publiques. Enfin, les organisations de mobilisation politique sont visibles dans les mouvements de protestation qui se multiplient à travers le continent, exigeant des réformes et des changements radicaux.

III. Le contexte géographique : L’Afrique subsaharienne

L’Afrique subsaharienne, une vaste région qui s’étend sur plus de 24 millions de kilomètres carrés, est un territoire d’une immense diversité. Composée de 48 pays, cette région abrite une population de plus de 1,1 milliard d’habitants, soit environ 14 % de la population mondiale en 2019. Cette population est en pleine expansion, avec des projections démographiques indiquant qu’elle pourrait quadrupler d’ici 2100 pour atteindre près de 3,7 milliards d’individus. Cette croissance démographique rapide pose des défis majeurs en termes de développement économique, de gestion des ressources naturelles, et de stabilité politique.

L’Afrique subsaharienne est également une région marquée par des disparités économiques considérables. Alors que certains pays, comme le Nigeria et l’Afrique du Sud, disposent de vastes ressources naturelles et d’une économie relativement développée, d’autres, comme le Niger et le Mali, figurent parmi les plus pauvres du monde. Cette hétérogénéité économique se traduit par des niveaux de vie très différents et par des tensions sociales croissantes. En outre, la région est confrontée à des défis environnementaux majeurs, tels que la désertification, les sécheresses récurrentes, et la déforestation, qui aggravent les problèmes de pauvreté et d’inégalité.

IV. Les causes des révoltes en Afrique

Les causes des révoltes en Afrique subsaharienne sont profondes et multiples. Tout d’abord, la pression démographique croissante exerce une pression énorme sur les ressources naturelles, en particulier les terres agricoles, ce qui entraîne des conflits fonciers. Ces conflits sont souvent exacerbés par la corruption endémique et la mauvaise gouvernance, qui empêchent une gestion équitable des ressources. En outre, la crise de l’économie traditionnelle, notamment l’agriculture, pousse de nombreux jeunes à migrer vers les villes en quête d’emploi, mais ils y trouvent souvent des conditions de vie précaires et des taux de chômage élevés.

La lutte pour l’égalité sociale est une autre cause majeure de mobilisation en Afrique subsaharienne. Les femmes, les jeunes, et les groupes marginalisés, tels que les minorités ethniques et les personnes vivant en milieu rural, se battent pour obtenir une place plus juste dans la société. Les politiques néolibérales imposées par les institutions internationales, comme le FMI et la Banque mondiale, ont souvent conduit à la privatisation des services publics, à la réduction des subventions et à l’augmentation des inégalités. En réponse, de nombreux mouvements sociaux se sont formés pour contester ces politiques et exiger un accès équitable aux services de base tels que l’éducation, la santé et l’eau potable.

L’accaparement des terres, souvent par des entreprises étrangères ou des élites locales, est une autre cause importante de révolte. Ce phénomène prive les communautés locales de leurs moyens de subsistance et exacerbe les tensions sociales. La lutte pour le pouvoir d’État, souvent marquée par des élections contestées et des coups d’État militaires, est également une source de mobilisation. Les citoyens se révoltent contre des régimes autoritaires qui utilisent la répression et la manipulation pour se maintenir au pouvoir. Enfin, la résistance contre l’imposition de valeurs perçues comme étrangères, notamment dans les domaines de la culture et de la religion, alimente les mouvements sociaux, en particulier dans les régions où l’influence occidentale est perçue comme une menace pour les traditions locales.

V. Les formes des mobilisations

Les mobilisations en Afrique subsaharienne prennent des formes variées et souvent innovantes. La rue reste un lieu de protestation privilégié, où des millions de personnes se rassemblent pour exprimer leur mécontentement. Les médias jouent également un rôle crucial en diffusant les revendications des manifestants et en attirant l’attention internationale sur leurs causes. Les réseaux sociaux, en particulier, ont révolutionné la manière dont les mouvements sociaux s’organisent et se mobilisent. Grâce à des plateformes comme Facebook, Twitter et WhatsApp, les militants peuvent diffuser leurs messages instantanément, coordonner des actions en temps réel et mobiliser des soutiens à travers le continent et au-delà.

Les mouvements citoyens sont parmi les plus dynamiques en Afrique subsaharienne. Des initiatives telles que Y’en a marre au Sénégal, Balai citoyen au Burkina Faso, et La Lucha en République démocratique du Congo, ont émergé en réponse à l’échec des régimes à répondre aux aspirations des populations. Ces mouvements, souvent dirigés par des jeunes, se sont distingués par leur créativité et leur capacité à mobiliser les masses. Par exemple, Y’en a marre a utilisé la musique rap pour sensibiliser et galvaniser les jeunes Sénégalais, tandis que Balai citoyen a organisé des manifestations pacifiques mais déterminées pour dénoncer la corruption et exiger des réformes.

Les mouvements religieux jouent également un rôle de plus en plus important dans les mobilisations sociales en Afrique subsaharienne. Le salafisme et le pentecôtisme, en particulier, sont devenus des moyens de mobilisation pour ceux que l’on appelle les « en bas d’en bas », c’est-à-dire les couches les plus pauvres et les plus marginalisées de la société. Ces mouvements religieux offrent non seulement un cadre spirituel, mais aussi un réseau de soutien social et une plateforme pour exprimer des revendications politiques et économiques. Cependant, ils peuvent aussi générer de la violence, notamment lorsqu’ils sont utilisés pour légitimer des actions extrémistes ou pour justifier des conflits interreligieux.

VI. Les exemples de mouvements significatifs

L’un des exemples les plus emblématiques de la puissance des mouvements sociaux en Afrique subsaharienne est la chute du dictateur Omar Al-Béchir au Soudan en 2019. Ce renversement a été précédé par des mois de manifestations massives, initiées par l’Association des professionnels soudanais (APS). Ce qui avait commencé comme une protestation contre la hausse des prix du pain et des denrées de première nécessité s’est rapidement transformé en un mouvement politique exigeant la fin de plusieurs décennies de règne autoritaire. Malgré une répression violente, les manifestants ont persisté, et leur détermination a finalement conduit à la chute d’Omar Al-Béchir, marquant ainsi un tournant majeur dans l’histoire du Soudan.

Un autre exemple significatif est la mobilisation populaire au Togo en 2017 et 2018. Ces manifestations, qui ont rassemblé des centaines de milliers de partisans de l’opposition, visaient à réclamer une alternance politique et la mise en œuvre de réformes constitutionnelles promises de longue date. Bien que le régime en place ait réussi à se maintenir, ces manifestations ont révélé la profondeur du mécontentement populaire et ont montré que la population togolaise est prête à lutter pour ses droits, malgré les risques de répression.

Conclusion

L’Afrique subsaharienne se trouve à un moment crucial de son histoire. Les mouvements sociaux qui traversent le continent sont le reflet d’une frustration accumulée face à des décennies de mauvaise gouvernance, d’injustices économiques et sociales, et de répression politique. Ces mouvements, bien que confrontés à des obstacles considérables, témoignent de la résilience et de la détermination des populations africaines à construire un avenir meilleur. Les succès de certains mouvements, comme au Soudan, montrent que le changement est possible, même dans les contextes les plus difficiles. Cependant, il est également clair que ces luttes sont loin d’être terminées, et que les défis à venir seront nombreux.

La montée de l’autoritarisme, le silence complice des grandes puissances internationales, et l’instabilité croissante dans certaines régions du continent, notamment à cause du djihadisme et des conflits ethniques, rendent l’avenir incertain. Mais l’histoire récente de l’Afrique subsaharienne montre que les peuples de cette région ne sont pas passifs face à leur sort. Ils sont prêts à se battre pour leurs droits et leur dignité, à inventer de nouvelles formes de résistance, et à tracer des chemins vers un avenir plus juste et plus équitable. Le bouillonnement actuel est peut-être le prélude à des transformations encore plus profondes, qui pourraient redéfinir non seulement l’Afrique subsaharienne, mais aussi son rôle dans le monde.

Sources et Bibliographie

Les données ouvertes de la Banque mondiale

https://donnees.banquemondiale.org

Neveu, Érik. Sociologie des mouvements sociaux. La Découverte, 2019

Balibar, É. & Wallerstein, I. (2007). 11. Conflits sociaux en Afrique noire indépendante : réexamen des concepts de race et de « status-group » [*]. Dans : É. Balibar & I. Wallerstein (Dir), Race, nation, classe: Les identités ambiguës (pp. 247-271). Paris : La Découverte.

Pype, Katrien. « Le politique (en ligne) par le bas en Afrique subsaharienne », Politique africaine, vol. 161-162, no. 1-2, 2021, pp. 71-97.

Bayart, Jean-François. « Société civile et imbrication des durées en Afrique : un retour sur le « politique par le bas » », Politique africaine, vol. 161-162, no. 1-2, 2021, pp. 139-162.

Boukari-Yabara, Amzat. « L’ombre d’un « printemps africain » », Bertrand Badie éd., Le retour des populismes. L’état du monde 2019. La Découverte, 2018, pp. 208-214.

Alternatives Sud Volume 23-2016/4-Etat des résistances dans le Sud Afrique

Boudet Martine (Coord) Résistances africaines à la domination néocoloniale. Le Croquant,202

Revue internationale des études du développement 2020/3 (N°243) Foncier et conflits violents en Afrique

Zanoletti, Giovanni. « Sahel : pourquoi prendre les armes ? Une revue de littérature », Sahel : pourquoi prendre les armes ? Une revue de littérature. Coordination Riche Élodie. Agence française de développement, 2020, pp. 1-76.

Le panafricanisme de gauche : théorie de la révolution Jub Jubal Jubanti

Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont choisi Bassirou Diomaye Faye, marquant un tournant historique. Cette victoire témoigne de l’adhésion massive aux idéaux novateurs de PASTEF, incarnés par Ousmane Sonko. Lutte contre la corruption, éradication du népotisme, réduction des inégalités : autant de promesses qui ont séduit les citoyens. Le nouveau gouvernement veut reconstruire le pays en rompant avec les influences néocoloniales et en s’inspirant des mouvements panafricanistes historiques pour garantir un avenir de justice et de dignité pour tous.

Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont décidé sans équivoque d’élire dès le premier tour le candidat Bassirou Diomaye Faye. Cette victoire a été la manifestation de l’adhésion des Sénégalais aux propositions de PASTEF et la confiance dans le jugement d’Ousmane Sonko qui leur a recommandé celui qui est devenu le Président de la République. Les propositions qui ont emporté l’adhésion des votants sont novatrices, radicales et énoncées avec une force de conviction pas vue dans notre pays depuis un peu plus de six décennies. Une gouvernance plus juste et inclusive, une lutte implacable contre la corruption, l’éradication du népotisme et de graves inégalités sociales, statuaires, de genres et géographiques qui minent la société et les institutions du pays en sont quelques-unes. Il y a également un fort engagement à une plus grande souveraineté nationale et une émancipation vis-à-vis des puissances extérieures, notamment celle de la France. Le tout en participant à la chaîne de solidarité pour un ordre mondial plus juste et équitable, soucieux de coopération, de paix et de respect de la dignité de tous les peuples et des humains dans leur diversité.

Aux regards tels objectifs, disons-le sans ambages le nouveau pouvoir sénégalais a des velléités révolutionnaires. La mise en œuvre de ces propositions constituera une véritable révolution. Pour réussir une telle tâche, il faudra nécessairement saper les bases de l’État néocolonial et le détruire. Et mettre en place un nouvel ordre national bâti sur nos réalités et l’intérêt national, compris comme celui du peuple souverain. Le « Projet » est une destruction-reconstruction des structures étatiques pour les aligner sur les aspirations populaires. Un changement radical pour l’avenir du pays auquel les défis ne manquent pas. L’autre raison pour laquelle, on peut affirmer que nous sommes dans un processus révolutionnaire est la signification du 24 mars 2024. L’élection a été le point d’orgue d’une période de lutte contre l’oppression, le déni démocratique et l’autoritarisme incarné par Macky Sall. Cette dérive dictatoriale, soutenue par la classe dominante sénégalaise soucieuse de ses intérêts et privilèges, avait fait de PASTEF l’ennemi à abattre. Des dizaines de Sénégalais en ont payé de leurs vies le prix. Plus d’un millier ont été privés de liberté. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont passé de longs mois dans les geôles de Macky Sall et ses sbires. Le dernier nommé a failli se laisser mourir pour mieux porter la résistance à l’oppression.   C’est donc à une révolution citoyenne que nous avons assisté, marquant une rupture décisive avec le passé et ouvrant la voie à une nouvelle ère de justice et d’équité au Sénégal.

Dans cet article, nous explorons dans quelle mesure le panafricanisme de gauche peut servir de théorie efficace pour la révolution citoyenne au Sénégal, face aux défis sociopolitiques et économiques actuels. Comment les idéaux du panafricanisme de gauche cadrent-ils avec le référentiel du JUB JUBAL JUBANTI que nous propose le Président Faye pour promouvoir une plus grande justice sociale et économique ? Quels exemples historiques et contemporains de mouvements panafricanistes de gauche peuvent servir de modèles pour la révolution citoyenne au Sénégal, et quelles leçons peut-on en tirer pour éviter les erreurs passées ? Après avoir exploré les concepts de révolution citoyenne et de panafricanisme, nous montrerons en quoi le panafricanisme de gauche est à même d’assurer le succès de la révolution citoyenne sénégalaise.

Qu’est-ce qu’une révolution?

Le concept de révolution renvoie aux notions de changement, de rupture et de transformation radicale des structures sociales, politiques et économiques. Il en existe de nombreux exemples historiques sur le plan des idées philosophiques, dans les sciences, dans le gouvernement des hommes. À titre d’exemple, dans le champ de la pensée, la philosophie des Lumières en est une. Les idées de philosophes comme John Locke, Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu ont jeté les bases intellectuelles des révolutions modernes. Locke a mis en avant le droit naturel à la liberté et à la propriété, Rousseau a promu l’idée de souveraineté populaire et de contrat social, tandis que Montesquieu a plaidé pour la séparation des pouvoirs. Quelques décennies plus tard, Hegel a conceptualisé la révolution comme un processus dialectique où le conflit entre thèse et antithèse mène à une synthèse, qui incarne un progrès historique. Karl Marx a approfondi cette dialectique en l’appliquant aux luttes des classes. Pour Marx, les luttes des classes sont le moteur de l’histoire. Et que le triomphe de la classe dominée aboutit à la révolution. Ainsi, il a prédit que les contradictions internes du capitalisme mèneront à l’établissement au communisme, grâce à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie. De là nait une société sans classe où chaque homme aura la satisfaction de ses besoins. Dans cette société, l’exploitation de l’homme par l’homme n’existera pas et l’État, superstructure au service de la classe dominante, perdant de son intérêt est annihilé.

Les révolutions ont marqué l’histoire de diverses manières, souvent avec des résultats et des conséquences variés. La Révolution américaine (1775-1783) inspirée par les idées des Lumières a conduit à l’indépendance des Treize Colonies américaines vis-à-vis de la Grande-Bretagne et à la création des États-Unis d’Amérique. La Révolution française (1789-1799) a bouleversé le paysage politique, social et économique de la France et le monde. Elle a aboli la monarchie absolue, proclamé les droits de l’homme et du citoyen. En Russie, la révolution bolchevik d’octobre 1917 a renversé le régime tsariste et conduit à l’établissement de l’Union soviétique sous le contrôle des bolcheviks. Les révolutions se manifestent différemment selon les contextes géographiques, reflétant les spécificités culturelles, sociales et politiques de chaque région. La révolution cubaine de 1959, menée par Fidel Castro et Che Guevara, a transformé Cuba en un État socialiste.

Au cours de la période 1950-1960, les révolutions en Afrique ont pris la forme de luttes de libération nationale, comme en Algérie contre la France ou au Kenya contre la Grande-Bretagne. Amílcar Cabral le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) à sa stratégie de mobilisation des paysans et à son utilisation innovante des tactiques de guérilla a réussi à affaiblir significativement les forces coloniales portugaises, conduisant finalement à l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Plus tard, elles ont consisté en une remise en cause de l’ordre néocolonial. Au Burkina, arrivé au pouvoir par un coup d’État, Thomas Sankara a entrepris une révolution. La période allant du 4 août 1983 à sa mort tragique le 15 octobre 1987 a été marquée par des réformes radicales et des tentatives audacieuses pour transformer le Burkina Faso en un modèle de développement autonome, socialement juste et écologiquement durable. Malgré sa fin tragique, l’esprit de Sankara continue d’inspirer des générations de militants et de leaders à travers l’Afrique et le monde.

Chez nous, au Sénégal dans l’histoire nous avons également des périodes révolutionnaires. Certaines ont été des succès tandis que d’autres ont fâcheusement été étouffées dans l’œuf. Nous en citerons deux pour illustrer le propos. La Révolution Torodo au Fuuta Toro dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle s’est déroulée à la fin du XVIIIe siècle, est un mouvement sociopolitique et religieux qui a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la région. Elle est née du refus de l’arbitraire incarné par les dynasties régnantes, notamment les Denyankés, qui imposaient des taxes lourdes et une domination inacceptable pour les populations. Les inégalités économiques et sociales ont exacerbé le mécontentement, créant un terreau fertile pour la rébellion. La révolution menée Abdul Kader Kane, a permis en 1776 que les Torodo renversent la dynastie régnante, installant un nouveau régime. L’État théocratique qui en est issu a radicalement changé les structures sociales et économiques du Fuuta Toro. Ce nouvel ordre a dû faire face à des résistances internes et des pressions externes, notamment des empires voisins et des puissances coloniales européennes qui cherchaient à étendre leur influence dans la région.

Plus au sud, en basse Casamance, Aline Sitoé Diatta, a été une figure emblématique de la résistance anticoloniale sénégalais. Elle a joué un rôle crucial dans l’histoire de la lutte pour l’indépendance. Son projet politique consistait à saper les bases de la domination coloniale française. Elle a dénoncé l’exploitation des ressources au bénéfice de la métropole française, laissant les populations locales dans la pauvreté et sous une forte oppression. En 1942, à 22 ans, elle commença à prêcher la désobéissance civile contre les autorités coloniales françaises. Elle encourageait les populations locales à ne plus payer les impôts imposés par les colonisateurs et à cesser de cultiver l’arachide, la culture de rente imposée par les colons au détriment des cultures vivrières locales. Son mouvement visait à retrouver l’autonomie économique et culturelle, et à résister pacifiquement à l’oppression coloniale. Aline Sitoe Diatta insistait sur le retour aux traditions africaines et à l’autosuffisance alimentaire en cultivant des produits locaux. Elle prônait également le respect de la nature et des pratiques agricoles durables. Les autorités coloniales françaises ont vu en elle une menace sérieuse à leur contrôle sur les populations. Ils réagirent rapidement et violemment. En 1943, elle fut arrêtée et déportée à Tombouctou, au Mali, où elle mourut en 1944.

En quoi venons-nous d’amorcer une révolution citoyenne?

En adoptant la distinction dans le processus révolutionnaire qu’opère Hannah Arendt, l’élection du 24 mars 2024 et les premiers mois du nouveau pouvoir correspondent à la libération[1]. Nous sommes dans la phase où l’on se débarrasse de la tyrannie de Macky Sall. En même temps et ceci depuis la prise de fonction du Président, le 2 avril, nous sommes dans la phase de conquête de la liberté au sens où l’entend l’autrice. C’est-à-dire la capacité citoyenne de participer activement à la vie politique en vue de la construction d’un nouvel ordre. 

Partant de ce point de bascule nous sommes au début de la révolution citoyenne. Contrairement à une révolution traditionnelle, souvent menée par une élite ou un groupe restreint, la révolution citoyenne cherche à mobiliser une large base populaire pour instaurer un changement fondé sur la démocratie participative, l’inclusion sociale, et la justice économique. La révolution citoyenne sénégalaise a été incarnée par la figure d’Ousmane Sonko et d’une organisation le PASTEF. Celle-ci s’est déployée en de nombreux démembrements (MONCAP, MAGUI PASTEF, JPS, ndongo daara., les Réseaux des enseignants, de catholiques…). En dehors du parti, des groupes informels se réclamant peu ou prou de lui sont nés.  

À toutes les étapes, il y a eu l’implication massive et active des citoyens. Cela s’est traduit par des manifestations, des assemblées populaires, et la transformation symbolique des scrutins de 2022 en des référendums pour ou contre le pouvoir de Macky Sall. Les technologies de l’information et de la communication ont été utilisées pour mobiliser et organiser les citoyens. Les réseaux sociaux, les plateformes de pétitions en ligne, et les forums de discussion ont des outils clés pour coordonner les actions et diffuser les idées. Dans bien des domaines, comme Gramsci l’a théorisé, PASTEF a mis l’accent sur la lutte pour le contrôle des idées et des institutions culturelles. Comme le souligne l’historienne Penda Mbow, PASTEF a fait émerger le discours et légitimé des cadres politiques « ndongo daara ». Ce qui autorise Mamadou Diallo, doctorant à Columbia University, New York a prononcé l’oraison funèbre de la « République des évolués ».   

Au cours des cinq années précédant son arrivée au pouvoir, PASTEF a construit ce que Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe (1943 —) ont appelé une hégémonie démocratique radicale[2]. Leurs activités de vacances citoyennes ont mobilisé des milliers de jeunes autour d’enjeux inclusifs et participatifs. De nombreux collectifs citoyens contre les spoliations foncières sont animés par les militants et cadres de PASTEF. En 2021, Le Président Bassirou Diomaye Faye a été à la pointe de la défense des intérêts des populations de Ndingeler dans le conflit qui les oppose à Babacar Ngom le patron du groupe agro-industriel SEDIMA. En 2022, quelques semaines après son élection à la mairie de Ziguinchor, Ousmane Sonko, a lancé la mobilisation populaire pour l’assainissement à Ziguinchor.  

Le panafricanisme comme source d’inspiration et l’outil pour la révolution citoyenne

Le triomphe de la révolution citoyenne sénégalaise nécessite de faire nôtres les mots de Mao Zedong (1893 — 1976), fondateur de la République populaire de Chine et principal dirigeant de ce pays de 1949 à sa mort : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Et pour mieux préciser sa pensée, avant l’épreuve du pouvoir, il a déclaré en 1937 : « le fondement de la théorie, c’est la pratique ».

Le panafricanisme est un héritage des luttes anticoloniales et des mouvements panafricanistes du 20e siècle. Les valeurs de solidarité, d’unité et d’autodétermination africaines portent la vision d’une Afrique unie et prospère, libérée des contraintes néocoloniales. Le panafricanisme de gauche se distingue du panafricanisme libéral, qui se contente de défendre les intérêts des élites africaines au détriment des masses populaires. Le panafricanisme de gauche fait siennes les préoccupations du panafricanisme culturel et identitaire, mais ne s’en contente pas. Le panafricanisme culturel et identitaire se concentre sur la renaissance culturelle, la valorisation des traditions et des langues africaines et la promotion d’une identité africaine. Le panafricanisme de gauche vise à construire une Afrique démocratique, socialiste et écologique, qui met en priorité les besoins et les aspirations des peuples africains. La démocratie participative entendue comme processus par lequel les citoyens sont impliqués dans les prises de décision. Un État respectant les droits de la personne, luttant sans relâche contre la corruption et le clientélisme.

Pour réaliser cette vision, le panafricanisme de gauche propose des pistes concrètes, telles que la rupture avec le franc CFA, monnaie coloniale qui maintient l’Afrique sous la tutelle de la France et qui empêche le développement économique du continent. La renégociation des accords de partenariat avec l’Union européenne, qui imposent aux pays africains une libéralisation commerciale qui les expose à la concurrence déloyale des produits européens et qui entrave leur industrialisation. La création d’une monnaie commune africaine, qui favoriserait l’intégration économique et monétaire du continent et qui renforcerait sa souveraineté financière. La mise en place d’une politique agricole commune africaine, qui soutiendrait les petits agriculteurs, garantirait la sécurité alimentaire et protégerait l’environnement. Une politique internationale de non-alignement. C’est-à-dire une ouverture et une main tendue à tous les peuples et tous les États pour un monde de coopération mutuellement avantageuse.

On peut le constater, le panafricanisme de gauche vise à transformer l’Afrique en un espace de justice, de liberté et de dignité pour tous ses habitants. C’est dans cet esprit que le Sénégal sera gouverné. Nous appelons tous les patriotes sénégalais et africains à nous rejoindre dans cette aventure historique, qui fera du Sénégal un modèle de réussite panafricaine.


[1] Essai sur la révolution, trad. M. Chrestien, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1967 ; éd. poche, trad. Marie Berrane, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2013 (On Revolution, New York, Viking Press, 1963)..

[2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2019.

Sénégal : démocratie et défis parlementaires

Trois mois après la victoire du Président Bassirou Diomaye Faye, la scène politique sénégalaise est secouée par des polémiques, certaines chimériques, d’autres fondamentales. Un échange épistolaire entre Guy Marius Sagna et Ousmane Sonko a révélé des tensions sur la légalité des procédures parlementaires. Face aux manœuvres politiques des députés BBY, le Premier ministre Ousmane Sonko et les députés Yewwi Askan Wi représentent un espoir de renouveau démocratique.

Trois mois après la cuisante défaite d’Amadou Ba à la présidentielle du 24 mars 2024, la scène politico-médiatique sénégalaise est de nouveau secouée par des polémiques. Certaines sont des chimères, d’autres de passionnés débats de fonds. Trois semaines après l’échec de la fronde néo-poujadiste contre l’impôt de la « bande de patrons de presse » à Mandiambal Diagne le sujet revient au-devant de l’actualité. Une poignée de députés sous l’égide d’Amadou Mame Diop, le Président de l’Assemblée nationale, et d’Abdou Mbow le président du groupe parlementaire Benno Bokk Yakaar (BBY), tente la polémique — écran de fumée. En dépit de leur revers électoral, ces figures politiques s’accrochent au pouvoir qui leur reste avec une ardeur réactionnaire pour ne pas rendre des comptes sur leur gestion catastrophique. C’est le sens du remue-ménage parlementaire qu’ils ont amorcé.

Débat sur la gouvernance et la légalité des procédures parlementaires : échange entre Guy Marius Sagna et Ousmane Sonko

Un échange épistolaire entre le député du département de Ziguinchor, Guy Marius Sagna, et le Premier ministre Ousmane Sonko a été le prétexte pour que le président de l’Assemblée nationale et le président du groupe parlementaire BBY annulent le débat d’orientation budgétaire prévu le 29 juin 2024. Cette mesure a révélé des tensions sous-jacentes et a mis en lumière des questions essentielles concernant la gouvernance et la légalité des procédures parlementaires actuelles.

En milieu de la semaine dernière, dans une lettre adressée au Premier ministre, le député Guy Marius Sagna a dénoncé la falsification du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Il a souligné que depuis la suppression du poste de Premier ministre en 2019, suivie de sa restauration en 2021, le Règlement intérieur n’a pas été mis à jour, créant ainsi une situation d’illégalité. Celle qui rend les procédures parlementaires ambiguës et sujettes à caution.

Guy Marius Sagna a donc demandé au Premier ministre Ousmane Sonko de ne pas faire sa Déclaration de politique générale tant que cette situation n’est pas réglée. Il a insisté sur l’importance de respecter les normes légales et de garantir que les institutions fonctionnent dans le cadre des lois établies. Cette demande vise à rétablir la transparence et la légitimité au sein de l’Assemblée nationale.

Dans sa réponse, publiée sur sa page Facebook personnelle, Ousmane Sonko a exprimé son impatience à présenter les politiques publiques du Gouvernement, conformément aux orientations du Président Bassirou Diomaye Faye. Il a reconnu les préoccupations soulevées par Guy Marius Sagna, mais a également insisté sur l’urgence de communiquer les politiques gouvernementales aux citoyens et aux parlementaires.

Ousmane Sonko a souligné que bien que l’article 55 de la Constitution exige la Déclaration de politique générale (DPG) devant l’Assemblée nationale, le règlement intérieur actuel de celle-ci n’est pas adapté à la réintroduction du poste de Premier ministre, supprimé en 2019 puis rétabli en 2021. Cette inadéquation du règlement intérieur complique la mise en œuvre des obligations constitutionnelles et perturbe le processus législatif.

En l’absence d’amendement du règlement intérieur de l’Assemblée avant le 15 juillet 2024, le Premier ministre réserve le droit de faire sa Déclaration de politique générale devant un public diversifié composé de citoyens et d’experts. Cette éventualité vise à contourner les obstacles institutionnels actuels et à garantir que les informations cruciales sur les politiques publiques soient communiquées de manière transparente et inclusive.

Un Règlement intérieur à revisiter

Guy Marius Sagna et les députés du groupe Yewwi Askan wi (YAW) ont bien raison d’insister sur la mise à jour du Règlement intérieur. Ils ne sont pas les seuls à avoir une telle exigence. Le vice-président Mamadou Lamine Diallo du groupe parlementaire Wallu le réclame depuis bientôt deux ans. Il menace d’ailleurs de porter cette affaire en justice si le règlement intérieur de l’Assemblée n’est pas corrigé d’ici le 14 juillet 2024.

Le règlement intérieur de l’Assemblée nationale est une pierre angulaire du fonctionnement démocratique de cette institution. Il est censé garantir l’ordre, la discipline, et le respect des procédures au sein de l’hémicycle. Cependant, les récents événements mettent en lumière des dysfonctionnements et des abus qui soulèvent des questions cruciales sur son application et son respect. L’exclusion de Aminata Mimi Touré de l’Assemblée nationale en est un exemple. Les conditions dans lesquelles cela a été orchestré sont honteuses et antidémocratiques. Les principes de transparence et de justice ont été bafoués. De même, la manière cavalière dont les députés Massata Samb et Mamadou Niang du Parti de l’unité et du Rassemblement (PUR) ont été livrés à la justice pénale et jugés par le tribunal des flagrants délits à la suite d’une rixe qui les a opposés à des députés de BBY au sein de l’hémicycle pose question. La décision prise de manière unilatérale et sans consultation préalable par le président de l’Assemblée nationale a montré à souhait la nécessité d’un Règlement intérieur qui garantit la transparence des procédures disciplinaires, la protection contre l’arbitraire, le respect des droits des députés y compris leur immunité et les mécanismes de recours.

BBY : chronique d’une ironie politique et de divisions internes

L’attitude des députés de BBY est un modèle d’ironie savoureuse. En février, ils se pavanaient en votant pour repousser la présidentielle à décembre 2024, comme s’ils avaient tout leur temps. Et voilà qu’ils trépignent maintenant d’impatience pour entendre le Premier ministre Ousmane Sonko. Sans doute un urgent besoin de sa sagesse ! Pourtant, si leurs machinations avaient réussi, Ousmane Sonko serait encore tranquillement installé à la prison du Cap Manuel, loin de toute Déclaration de politique générale. Ah, l’amour vache de nos chers députés de BBY !

Les présidents de l’Assemblée nationale et du groupe parlementaire BBY se méprennent grandement sur leur représentativité et leur capacité de nuisance. Le premier nommé, malgré son apparence de gendre idéal, est en réalité un faucon. Dans la vie, on distingue les pyromanes, les pompiers et les pompiers pyromanes. Il est à lui seul une catégorie à part : c’est un pyromane pyromane. Il allume le feu, l’attise et y verse de l’huile. Le second promet une motion de censure sans dire l’objet de celle-ci. Se prenant pour Éole, il promet le pire. Pour être généreux avec lui, il pourrait au mieux réussir à soulever une tempête dans un verre d’eau.

Le groupe parlementaire BBY n’est pas majoritaire au parlement. C’est un fait indéniable qui résulte des élections législatives du 31 juillet 2022. De plus, il est divisé entre les parlementaires qui vont prendre leur destin en main (députés du PS, de la LD, etc.) et ceux de l’APR. Ces derniers sont également divisés entre les partisans de Macky Sall, les adeptes d’Amadou BA, ceux qui ne savent pas où donner de la tête et enfin le groupe des députés qui ira là où le vent les portera.

Face à l’adversité, le Premier ministre Ousmane Sonko et les députés Yewwi Askan Wi incarnent l’espoir d’un renouveau démocratique et transparent. Leur insistance sur la légalité et la mise à jour du règlement intérieur est une bouffée d’air frais dans une Assemblée embourbée par les manœuvres politiques stériles des députés BBY. Ces derniers, autrefois arrogants, se retrouvent aujourd’hui à se débattre dans leurs propres contradictions et machinations. Comme l’a souligné Ousmane Sonko, « Il est urgent de communiquer les politiques gouvernementales aux citoyens et aux parlementaires, malgré les obstacles institutionnels. » La sagesse et la détermination de Sonko et des députés YAW contrastent ironiquement avec les gesticulations désespérées d’un BBY en perte de repères.

Briser les chaînes de l’inaction : une nouvelle ère pour le Sénégal

L’élection du président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs chez les Sénégalais. Malgré des mesures applaudies et un début prometteur, la gestion prudente et le déficit d’audace risquent de freiner l’élan de la révolution citoyenne. Le Président et son Premier ministre Ousmane Sonko, forts de leur courage et de leur corpus idéologique, doivent insuffler un nouvel élan de volonté et d’audace pour transformer le Sénégal.

Élu au premier tour de la présidentielle du 24 mars 2024, le président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs parmi les millions de citoyens sénégalais désireux de voir des changements qualitatifs significatifs dans la gestion de l’État et le devenir socio-économique du pays. Cependant, après bientôt trois mois de mandat, un sentiment d’inquiétude commence à se faire sentir. Celui-ci ne porte pas sur la sincérité et la volonté inébranlable du Président de la République et son Premier ministre Ousmane Sonko de tenir leurs promesses. Mais, il existe une crainte de voir la révolution qui a permis la victoire électorale dévoyer en raison de la lenteur mise à contrôler l’appareil d’État. Mettons les choses au clair : beaucoup de mesures prises méritent d’être saluées, mais il nous apparait que la gestion est marquée par une prudence excessive et un déficit d’audace dans la volonté de changement.

Des mesures applaudies, un début prometteur

Il est indéniable que les initiatives du président Faye et de son gouvernement ont été bien accueillies. Le projet de réforme de l’éducation nationale, visant à améliorer les infrastructures scolaires et à moderniser les programmes, ainsi que les efforts pour renforcer la transparence dans la gestion publique, a reçu des éloges. De même, l’apurement de la dette interne due aux acteurs économiques du monde rural est d’excellentes mesures. Elles permettront de créer les conditions optimales d’une bonne campagne agricole. L’agriculture joue un rôle crucial dans l’économie nationale, il est un des moteurs de la croissance et celui qui emploie la plus grande partie de la population active.

Cependant, ces mesures, bien que positives, ne suffisent pas à répondre aux attentes des Sénégalais qui aspirent à des réformes plus profondes et plus rapides. La modernisation de l’administration publique et la lutte contre la corruption, par exemple, avancent à un rythme bien trop lent pour provoquer un véritable changement. Si les Assises de la Justice ont été bien accueillies, il reste qu’il est à craindre qu’à trop insister sur la magistrature et les aspects correctifs et punitifs on en oublie la diversité des sphères qui la caractérise. C’est pourquoi le rapport qui sera remis au président de la République sera scruté avec attention.

Une vraie rupture, mais timide dans ses expressions

La gestion de l’exécutif sénégalais issu de l’élection présidentielle du 24 mars 2024 se caractérise par sa prudence. Qui, compréhensible qu’elle soit, dans le contexte économique difficile que nous a légué la gestion peu scrupuleuse, incompétente et corrompue léguée par l’ancien président Macky Sall, n’en est pas moins problématique. Surtout lorsqu’il s’agit d’engager les réformes nécessaires. Dans le contexte qui est le nôtre, il est étonnant que le programme législatif n’ait pas encore commencé. Cette inaction retarde l’adoption de lois cruciales pour le développement économique et social du pays. De même, on peut s’étonner du retard pris dans la déclaration de politique générale du Premier ministre Ousmane Sonko. Cette déclaration est pourtant essentielle pour définir les priorités du gouvernement et orienter l’action publique. Certes, les députés PASTEF en particulier et le groupe parlementaire Yewwi Askan Wi (YAW) en général sont minoritaires à l’Assemblée nationale, mais l’autorité et le talent politique du Premier ministre Ousmane Sonko peuvent suffire à la création d’une majorité ad hoc en attendant la dissolution de la chambre et la convocation de nouvelles élections.   

L’attentisme ne peut être uniquement reproché à l’exécutif. Les députés, les cadres et militants de PASTEF, ceux de la coalition de la « Diomaye Président » ne sont pas exempts de reproches. Il a fallu plus de deux mois au groupe parlementaire YAW pour désigner son président. Ce retard a paralysé le travail législatif et montré un manque de coordination et de leadership. De même, on ne sent pas monter au sein du parti présidentiel une mobilisation de nature à indiquer que le temps presse. Les nouvelles autorités se déplacent peu en région. Porter la volonté de changement nécessite de susciter l’enthousiasme dans tout le pays. Il est nécessaire d’avoir une présence active sur le terrain.

Il est temps de changer certains hommes qui se sont notoirement impliqués dans la répression des Sénégalais sous l’ancien président Macky Sall. Chaque jour supplémentaire passé par ces individus dans leurs fonctions est un affront aux victimes de la répression des années de plomb de Macky Sall. Les tortionnaires de feu François Mancabou continuent de plastronner, et le sniper en tenue de police qui a tiré mortellement sur le jeune Cheikh Wade à Dakar le 8 mars 2021 n’est pas retrouvé.

Le besoin d’audace et de volonté de changement

Pour que le Sénégal puisse réellement progresser, il est impératif que le président Faye adopte une approche plus audacieuse. Il en a le courage, la capacité et le corpus idéologique. Les réformes économiques doivent être plus ambitieuses, visant à diversifier l’économie et à réduire la dépendance aux exportations de matières premières et oukases des institutions financières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international). Des mesures plus drastiques doivent être prises pour lutter contre la corruption et renforcer l’État de droit. De plus, la réforme de l’administration publique doit être accélérée pour rendre les services plus efficaces et accessibles à tous les citoyens. L’égalité des chances, la justice sociale et la protection des droits de la personne doivent être au cœur du programme politique du président et de son gouvernement.

Sur le plan diplomatique, le Sénégal doit inscrire son souverainisme dans un panafricanisme qui ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest. Il est regrettable que le Sénégal n’ait pas été représenté au plus haut niveau à la prestation de serment du président Cyril Ramaphosa, récemment réélu en Afrique du Sud. Un tel déplacement aurait été l’occasion de se repositionner à la pointe du combat pour les droits du peuple palestinien en s’associant aux initiatives de l’Afrique du Sud en la matière. Une politique étrangère proactive et engagée est essentielle pour renforcer le rôle du Sénégal sur la scène internationale.

L’élection de Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs de changement et de progrès pour le Sénégal. L’expérience sénégalaise est observée dans la sous-région, en Afrique et dans le monde entier. Cependant, l’attentisme et la prudence excessive dans la gestion des réformes de l’État risquent de compromettre ces attentes. Pour répondre aux aspirations des Sénégalais et réaliser les engagements de sa campagne, le président Bassirou Diomaye Faye, son Premier ministre Ousmane Sonko et l’ensemble du gouvernement doivent faire preuve de plus d’audace et de détermination dans la mise en œuvre des réformes nécessaires du « Projet ». Sans cela, le Sénégal risque de stagner et de voir s’éloigner les occasions pour améliorer les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais et de progrès. Les idées, le volontarisme et l’audace sont les étincelles qui allument puis vivifient les révolutions.

                                                                                           Dr Félix Atchadé

La voie sénégalaise du souverainisme

Au cours de sa première sortie publique depuis sa prise de fonction comme Premier ministre, Ousmane Sonko a donné un peu plus d’indications sur le projet souverainiste dont lui et son parti sont porteurs. Il est économique, civique, panafricaniste et anti-impérialiste.

Le jeudi 16 mai 2024, à l’université (UCAD) de Dakar, Ousmane Sonko agissant en qualité de président PASTEF (la précision est de lui) a coanimé avec Jean Luc Mélenchon le président de l’Institut la Boétie et fondateur du mouvement politique français, La France insoumise (LFI), une conférence ayant pour thème « Échanges sur l’avenir des relations Afrique — Europe ». L’amphithéâtre de 1200 places de l’UCAD 2 a refusé du monde et l’exercice a parfois viré à la réunion publique tant l’enthousiasme des participants fut débordant. Ceux qui attendaient des échanges de hautes factures sur les enjeux stratégiques, géopolitiques, économiques et sociétaux n’ont pas été déçus. Les deux hommes sont restés des fidèles à leurs réputations. Ils ont exposé leurs accords et désaccords dans le respect et la courtoisie. Il est à noter que les points d’accord étaient nettement plus nombreux que les divergences.  

Civique et économique

Le Premier ministre Ousmane Sonko, dont c’était la première prise de parole publique, a saisi l’occasion pour développer un peu plus l’idée que lui, son parti et le Président de la République Bassirou Diomaye Faye se font du souverainisme et du panafricanisme. Il a esquissé avec la liberté de ton et la clarté du propos qu’on lui connait, la philosophie et la quintessence d’un des thèmes de la campagne qui a permis le triomphe de la coalition « Diomaye Président » le 24 mars 2024. La voie sénégalaise du souverainisme exposée le président du PASTEF est un subtil mélange de considérations économique, civique et culturel. On y décèle des velléités de révolution sociale, car le souverainisme que revendique le Premier ministre ne peut s’en passer. Il y a un rejet des influences néocoloniales ou postcoloniales dans les relations avec les pays étrangers notamment la France en ce qui concerne le Sénégal. Il y a la volonté de promouvoir la coopération et de la solidarité avec d’autres nations souverainistes.

Ousmane Sonko a de nouveau affirmé et sans ambiguïté que la souveraineté monétaire est une condition indispensable pour le développement du Sénégal et de l’Afrique. Il a dénoncé le franc CFA, qu’il considère comme un instrument de domination qui maintient le Sénégal et les pays qui ont en partage avec lui cette monnaie dans une situation de subordination et de servitude vis-à-vis de la France. Pour lui, dans la situation du Sénégal, une politique adaptée aux besoins et réalités passe par la création d’une monnaie communautaire ou, en l’absence d’assentiment des autres pays, nationale adossée à au moins deux devises. Les bases militaires étrangères sur le territoire national vont être démantelées. Elles sont l’expression d’une indépendance nominale qu’il est temps de dépasser pour entrer de plain-pied dans le concert des nations qui décident par elles et par elles-mêmes.

Panafricaniste et anti-impérialiste

Le PASTEF n’est pas hostile à la mondialisation. Il la considère comme un phénomène inéluctable dont il est possible de saisir des opportunités pour améliorer les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais. Sa critique porte sur le modèle néolibéral de celle-ci qui favorise les intérêts des multinationales et des pays riches au détriment des pays et des peuples. Il dénonce les accords de libre-échange, le pillage des ressources naturelles, l’endettement, la corruption et la mauvaise gouvernance.

Dans la géopolitique du panafricanisme entendue comme rivalité de pouvoirs au sein de la communauté des tenants de cette idéologie, Ousmane Sonko a marqué sa différence avec les figures médiatiques et des réseaux sociaux de cette mouvance. S’il partage avec elles le soutien aux pays de l’Alliance des États sahéliens (AES)[1], ils divergent fortement dans l’approche pour réaliser l’idéal du panafricanisme à savoir l’unité et l’intégration de l’Afrique et de ses diasporas à travers le monde. Le président du PASTEF a une approche par le bas, celle des citoyens qui prennent la responsabilité de changer les choses chez eux. Pour lui, le panafricanisme n’a pas de fondement racial ou ethnique. Encore moins religieux. Il englobe toutes les communautés. C’est un « nationalisme civique » fondé sur un projet de société, celui de la libération et l’épanouissement de peuples sous domination étrangère et soumis à l’exploitation par un système mondial inique. Dans le système international, il s’agit d’un panafricanisme de non-alignement comme celui des anciens (Kwame Nkrumah) ou plus récemment celui de la « Renaissance africaine » de Thabo Mbeki.  

Ousmane Sonko a suffisamment d’expérience et de vécu politiques pour savoir que le souverainisme et le panafricanisme que projette PASTEF ont des opposants farouches dans le pays. Cela va des élites politiques et économiques qui profitent du système néocolonial et qui sont inféodées aux intérêts étrangers, aux forces obscurantistes qui instrumentalisent la religion et l’ethnie pour diviser le peuple et entraver le progrès. Ils ont d’énormes moyens et des relais médiatiques pour tenir un contre-discours fait de petits et grands arrangements avec les faits et la vérité, d’affabulations et de propagandes mensongères. Pour faire face, PASTEF doit construire une alliance patriotique, démocratique et progressiste. Cela passe par la mobilisation citoyenne et à l’éducation populaire et l’élargissement de sa base sociale. L’alternative crédible et durable au « système » est à ce prix.

                                                                          Dr Félix Atchadé


[1] L’Alliance des États du Sahel (AES) encore appelé Liptako-Gourma est un pacte de défense mutuelle conclu entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso le 16 septembre 2023.

La titrologie, le FMI et le « Projet »

Madiambal Diagne est un titrologue des communiqués de presse du Fonds monétaire international (FMI). Il en est l’incarnation. La titrologie est un concept issu de la recherche ivoirienne en sciences de la communication. Nanourougo Coulibaly la définit comme « une forme de consultation des journaux… » consistant « à lire les titres qui occupent la Une, à se faire une opinion et à prendre position sur l’actualité à partir de bribes d’information, parfois tronquées, ainsi récoltées ».[1] La lecture du titre du communiqué du FMI du 3 MAI 2024 « Les services du FMI achèvent leur visite au Sénégal » a inspiré monsieur Diagne. Au point de faire de son éditorial une fiction. Celle-ci ne manque pas de piquant. Les sophismes et les raccourcis discursifs la rendent parfois drôle. À l’insu du propre gré de Madiambal Diagne…

Madiambal Diagne le titrologue  

Dans son envolée lyrique, l’administrateur du Quotidien dresse un tableau de la situation économique du pays, de la relation avec le FMI et du tandem à la tête de l’exécutif qui nous oblige à frotter nos yeux pour croire à la réalité de ce qu’il nous est donné de lire. Tout y passe, le dilettantisme supposé du tandem Faye-Sonko, le « projet » qualifié « d’arlésienne », « virtuel ». Le Plan Sénégal émergeant (PSE) du président Sall érigé l’alpha et l’oméga du développement du Sénégal. L’impossibilité d’élargir l’assiette fiscale et d’en augmenter les recettes. Cerise sur le gâteau ou miracle de la titraille, monsieur Diagne affirme : « IL NE RESTE PLUS À DIOMAYE ET SONKO QUE DE NOMMER AMADOU BA PREMIER MINISTRE ». Si prendre langue avec le FMI vaut de revenir au passé, autant nommer Abdou Diouf qui a signé en 1979 le premier accord d’assistance financière avec cette Institution. Le Sénégal a adhéré au FMI le 28 septembre 1963. On doit au duo Senghor-Dia, la Loi 1962/26 du 23 février 1962 approuvant l’adhésion du Sénégal au Fonds Monétaire International, à la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, à la Société Financière Internationale et à l’Association Internationale pour le Développement a permis cela. Faut-il le ressuscité ?  Contrairement à ce que Madiambal Diagne en dit, la rencontre avec la délégation du FMI s’inscrit dans l’activité routinière des gouvernants. Elle ne présage en rien un quelconque virage dans les engagements pris par le pouvoir issu de l’élection du 24 mars 2024.

Qu’est venu faire le FMI au Sénégal

En mai 2023, les autorités sénégalaises et les services du FMI sont parvenus à un accord de financement étalé sur 36 mois au titre du Mécanisme élargi de crédit (MEC) et de la Facilité élargie de crédit (FEC) d’un montant de 1,526 milliard de dollars américains, combinés à la Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) d’un montant de 327,1 millions de dollars américains. Ces différents concours financiers du FMI sont destinés à permettre au Sénégal de résorber ses problèmes de financement de sa balance des paiements[2]. Il implique un accompagnement prolongé du FMI et une période de remboursement plus longue. C’est dans ce cadre que s’inscrit la visite de l’équipe du FMI. Une autre visite est prévue au calendrier des prochaines semaines. Depuis, la signature de l’accord de mai 2023, il y a eu plusieurs visites : en octobre 2023 et en février 2024. Dans le même cadre, le Sénégal a adopté une règle budgétaire qui prévoit de mettre de côté les recettes pétrolières et gazières pour financer la transition vers les énergies renouvelables. Il a également bénéficié de la facilité pour la résilience et la durabilité du FMI et d’un partenariat pour une transition énergétique juste avec les pays du G7 et l’Union européenne (UE).

Toute cette panoplie de nouveaux accords avec le FMI est la continuation par d’autres voies de l’ajustement structurel. Nous sommes toujours dans le « consensus de Washington » ou pour être plus précis dans ce que l’économiste Stephen Klasen a appelé le « nouveau consensus de Washington »[3]. Il s’agit entre autres d’assurer la stabilité économique, la libération des marchés financiers, la réduction de la protection c’est-à-dire le désarmement douanier et la promotion des exportations. Les mesures de stabilité macroéconomique qui est considérée comme la condition nécessaire à la croissance qui réduit la pauvreté. Elles ciblent les politiques de change et monétaires pour maitriser les taux d’inflation, la réduction des déficits budgétaires par suppression les subventions.

Macky Sall nous a légué l’ajustement structurel

Ces politiques menées depuis le Plan à court terme de stabilisation (1979/80) et qu’on a appelé tour à tour, Plan de redressement économique et financier (1980/85), Plan d’ajustement économique et financier à moyen et long terme (1985/92)[4] jusqu’au Plan Sénégal émergeant (PSE)[5] ont montré leur incapacité à développer le Sénégal. Leur inanité est manifeste chaque fois que notre pays est confronté à un choc. Depuis trois ans, nous sommes dans une situation économique difficile. Les conditions financières mondiales se sont resserrées. Le Sénégal à l’instar de nombreux pays africains à des difficultés d’accès aux marchés financiers. Les prévisions de croissance très positives pour le Sénégal reposent en grande partie sur la hausse des revenus attendue de l’exploitation commerciale des réserves de gaz et de pétrole. Le lancement de la production du champ pétrogazier de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), reporté à plusieurs reprises, est désormais attendu pour la fin de l’année 2024. Les recettes fiscales et d’exportation qui en seront tirées sont de nature à améliorer l’équilibre des comptes publics. 

Le déficit budgétaire s’est nettement creusé depuis 2019. En 2022, il a même été de −6,6 % du PIB. Il était dû en partie aux programmes de soutien destinés à atténuer les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire puis de la guerre en Ukraine. Mais il était prévisible qu’au moindre choc interne ou exogène les finances publiques en pâtiraient. Dans la loi des finances 2024 votée à la fin de l’année dernière, le déficit budgétaire est projeté à –3,9 % du PIB. Le gouvernement sous la présidence de Macky Sall s’était engagé auprès du FMI à le ramener à moins de 3 % du PIB en 2025.

La dette publique est selon le FMI à 72,5 % du PIB et près d’un tiers des revenus de l’État sont consacrés au paiement de son service (principal et intérêts). En 2015, cette dette représentait 34,5 % du PIB. Le service de la dette atteint en ce qui concerne les recettes d’exportations de biens, services et revenus des niveaux inégalés depuis trois décennies. Les trois quarts du stock de la dette sont dus à des créanciers externes, dont environ un tiers auprès d’investisseurs privés. Cette dette est libellée en grande partie en devises. Les investissements auxquels elle a servi, génèrent surtout du franc CFA.

Le « Projet » va nous sortir de cette situation

Le Président Bassirou Diomaye Faye a été élu sur une ligne politique claire et limpide : un triptyque souverainiste (fin à l’oppression politique, de la domination économique et de l’aliénation culturelle), la restauration de la démocratie, le renforcement de l’État de droit et la réforme radicale de la gouvernance et la lutte implacable contre la corruption. Les Sénégalais ont donné un mandat et une légitimité sans ambigüité au Président Bassirou Faye. Ils lui demandent de tenir les promesses du « Projet ». Celui-ci est d’abord une vision, une philosophie : comptons d’abord sur nos propres forces et notre intelligence collective pour bâtir un pays de justice, de démocratie, de prospérité partagée et de progrès social. Un pays débarrassé de la mauvaise gouvernance et de la corruption. Certes, nous ne sommes pas seuls au monde. Nous sommes insérés à la périphérie du système-monde capitaliste. Nous avons pris des engagements dans des cadres aussi divers que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), etc. Qu’à cela ne tienne ! Tous ces engagements ne nous privent pas de toute marge de manœuvre. Il y a le levier budgétaire. En attendant de prendre possession de notre monnaie. L’augmentation de la productivité notamment dans le secteur primaire. Celle du capital humain grâce à un système de santé et éducatif performant qui ne laisse personne sur le chemin. Nous sommes loin d’avoir atteint le niveau dit du « trop d’impôt tue l’impôt ». Nous devons faire d’inventivité, rompre avec les vieilles recettes. Il ne s’agit pas de réinventer la roue, mais d’explorer des voies de développement penser pour nous et par nous.

Adaptation de mon éditorial dans le quotidien YOOR YOOR Bi du 13 mai 2024

                                                                                                 Dr Félix Atchadé  


[1] Coulibaly, Nanourougo. « La « titrologie » en Côte d’Ivoire. Discours médiatique et perpétuation des antagonismes politiques », Communication & langages, vol. 190, no. 4, 2016, pp. 125-141.

https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2016-4-page-125.htm

[2] Fonds monétaire international (FMI)  Fiches techniques

https://www.imf.org/fr/About/Factsheets

[3] Klasen, S. (2005). Economic growth and poverty reduction: measurement and policy issues.

[4] Diouf, Makhtar. « La crise de l’ajustement. » Politique africaine 45.1 (1992): 62-85.

[5] Emergent, Plan Senegal. « République du Sénégal. » (2014).

De la laïcité et de l’hyperprésidentialisme

Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Les mesures et les décisions du Président Bassirou Diomaye Faye et de son gouvernement sont scrutées avec attention et vigilance par les Sénégalais. Pourvu que dure ce réenchantement de l’action politique ! Que continuent les réactions passionnées, mais surtout argumentées pour ou contre les délibérations de l’exécutif ! La démocratie est la possibilité du débat public. Ne boudons pas notre plaisir.

Le communiqué publié à la suite du Conseil des ministres du 17 mars 2024 a fait réagir plusieurs de nos concitoyens. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, le compte rendu de cette réunion a été abondamment discuté. En cause l’annonce de la création au sein de la présidence de la République d’une direction des Affaires religieuses et de l’insertion des diplômés de l’Enseignement arabe. Cette direction qui sera composée du Bureau des affaires religieuses et de celui de l’insertion des diplômés de l’enseignement arabe a suscité des interrogations teintées d’inquiétudes. On peut schématiquement distinguer trois groupes dans la controverse induite par l’annonce de l’érection de cette direction. Il y a ceux qui soutiennent la mesure. Le deuxième groupe est composé de ceux qui considèrent que c’est le principe de la laïcité qui est ébranlé par cette décision. Enfin, un troisième groupe — auquel j’appartiens — considère que cette nouvelle administration logée à la Présidence jure avec la promesse de rupture avec l’hyperprésidentialisme.  

La laïcité sénégalaise

L’article Premier de la Constitution proclame que « La République du Sénégal est laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Tout comme le mot « démocratie », « laïc » est polysémique et peut même être un piège sémantique pour qui considère qu’il renvoie à une réalité unique et universelle. Il y existe une laïcité sénégalaise, fruit d’un processus historique qui date de plusieurs siècles. Depuis le moyen-âge, à l’exception des rares théocraties, la majorité des États ou des organisations politiques qui ont existé sur le territoire sénégalais ont été laïcs. L’État colonial n’a pas créé la laïcité sénégalaise. Certes, il l’a modelé au mieux de ses intérêts, mais il ne l’a nullement conçu.

 La laïcité sénégalaise renvoie à l’État entendu comme communauté politique. C’est une communauté indivisible du fait de l’égale liberté reconnue à tous et de l’égalité de ceux qui la composent. L’idée de laïcité dont la traduction est d’ordre juridique ramène à ce que nous avons en commun musulmans, catholiques, protestants, agnostiques, athées, adeptes du boekin, charismatiques, mourides, khadres, tidianes, etc. La laïcité fonde la loi commune sans souscrire à une quelconque préférence partisane, qu’elle soit religieuse ou non. Elle est soumise à un double impératif : la liberté absolue de conscience et la stricte égalité de tous les Sénégalais. Partant de ce principe, l’État sénégalais se déclare a priori incompétent à normer les options spirituelles. Fondamentalement, il se l’interdit.

Ce n’est pas parce que l’État sénégalais se déclare neutre vis-à-vis des cultes qu’il ne se préoccupe des conditions de leur exercice. Il assure la liberté de religion et croyance. Il finance par divers mécanismes les institutions religieuses. Au ministère de l’Intérieur, c’est à la Direction des Affaires générales notamment à la Division des Affaires religieuses et Coutumières (DARC) que revient la gestion du fichier national des imams, notabilités religieuses et coutumières. Si ce sont ces attributions du ministère de l’Intérieur que le Président veut mettre sous son autorité, il n’y a pas de raison de crainte pour la laïcité de l’État. Mais, les motifs d’inquiétude surgiront si d’aventure ladite direction parce que rattachée à la Présidence se découvre des ambitions… présidentielles et ne se contente plus de gérer les fichiers. Qu’elle émette des directives religieuses et la préoccupation pour notre laïcité trouvera justification.        

Il faut dégraisser le mammouth  

La décision présidentielle de créer une Direction des Affaires religieuses et de l’insertion des arabisants est troublante. Bassirou Diomaye Faye a été élu entre autres sur la promesse de rupture avec une institution présidentielle omnipotente. Alors que nous sommes en attente du dégraissement du mammouth qu’est devenue au fil des dernières décennies la Présidence, le Président Diomaye Faye ajoute une nouvelle direction à l’organigramme. C’est une prérogative du ministère de l’Intérieur qui va être transférée à l’avenue Léopold Sédar Senghor. Si le Président veut montrer qu’il accorde une importance particulière aux questions religieuses, il peut de la DARC, une direction générale du ministère de l’Intérieur.

 Il est légitime et c’est une question de justice, que les diplômés des institutions de l’enseignement en arabe soient employés par l’État. Il faut qu’ils trouvent leur place dans l’administration. Que leurs compétences et diplômes soient reconnus et leur ouvrent les portes aujourd’hui fermées. L’insertion professionnelle des arabisants peut être prise en charge par le ministère de l’Emploi. Au besoin, il peut être créé une Agence ou un secrétariat d’État sous la tutelle du ministère de l’Emploi.

Adaptation de mon éditorial dans le quotidien YOOR YOOR Bi du 22 avril 2024

De quoi Ousmane Sonko est-il le nom ?

Un spectre hante le président Macky Sall et son régime : le spectre d’Ousmane Sonko et de Pastef. L’appareil d’État, les instances judiciaires, des patrons de groupe de presse, les forces conservatrices, des intellectuels organiques, la coalition BBY, les vétérans de partis de gauche se sont constitués en une Alliance pour anéantir ce spectre. La Confédération pour la démocratie et le socialisme (CDS) n’est pas en reste. Incapable d’avoir l’unité organique et d’actions promises aux militants il y a près d’une dizaine d’années, spectatrice impassible des dérives autoritaires du pouvoir, soutien indéfectible des politiques de démission nationale et de régression sociale, se découvre dorénavant la vocation de préserver le Sénégal d’Ousmane Sonko et de Pastef ! Sortant de sa léthargie et de son atonie éditoriale, en une dizaine de jours, elle a publié deux tribunes pour conjurer ce spectre. Dans la toute dernière invoquant la « république et la démocratie », la CDS telles les marionnettes politiques que dénonçait Senghor dans son rapport sur la méthode au Ve congrès du Bloc démocratique sénégalais (BDS) des 3, 4 et 5 juillet 1953, a lancé des slogans importés de l’actualité politique européenne. Parlant, sans craindre le ridicule, de « populisme », « fachopopulisme », « néonazis », « islamisme radical anti confrérique » et de « groupes d’obédience irrédentiste » pour désigner Pastef et son leader. Il est temps de sortir de cette fantasmagorie qui ne sert qu’à escamoter le débat politique et d’exposer à partir de faits stylisés en rapport avec la situation socioéconomique et politique du pays ce qu’est ce parti.

Qu’est-ce que le populisme ?

Le ridicule et le caractère outrancier de certains qualificatifs de la CDS à l’endroit d’Ousmane Sonko et ses amis ne méritent pas qu’on s’y attarde. « Fachopopulisme », « néonazis », « islamisme radical anti confrérique » et « groupes d’obédience irrédentiste » ne sont que des injures sans grande originalité. Le seul terme de la déclaration de la CDS qui mérite l’attention est celui de « populisme ». Pastef et son dirigeant incarnent-ils un populisme ? Si oui, est-ce une rupture par rapport à la tradition politique sénégalaise ? Est-il porteur de solutions antidémocratiques, antirépublicaines et périlleuses pour l’unité nationale et la paix civile ?

Le populisme est un terme qui est revenu à la mode médiatique où il sert le plus souvent, mais pas toujours, le discours de disqualification des forces politiques qui sont porteuses de propositions alternatives au néolibéralisme mondialiste. Sur le plan étymologique, « populisme » dérive du latin populus qui veut dire peuple. Il est assez savoureux de noter qu’il a la même signification que la racine grecque (démos qui veut dire peuple) de démocratie. D’un point de vue académique, il n’y a pas de consensus sur sa signification. Pour les spécialistes de la science politique, il s’agit d’un terme qui prête à confusion. Il y a un consensus qui s’est noué récemment pour trouver deux constantes aux discours politiques désignés comme populisme : l’élite et le peuple. Le politologue néerlandais Cas Mudde définit le populisme comme « une idéologie qui considère que la société est séparée en deux groupes homogènes et antagonistes, le peuple et l’élite corrompue, et qui soutient que la politique devrait être une expression de la volonté générale du peuple. » Il y a des courants de pensée de la sociologie politique qui accorde un statut idéologique au populisme alors que d’autres ne lui en reconnaissent que la qualité ersatz idéologique. Le populisme est considéré tantôt comme un moyen de mobilisation des masses, d’autre fois — comme le théorise Esnesto Laclau — un projet d’émancipation pour instaurer la véritable démocratie dans laquelle le peuple est le véritable souverain.

Le peuple exalté recouvre deux réalités différentes selon que l’affiliation du populisme est de droite ou de gauche. À droite, la référence est l’ethnos c’est-à-dire la supposée communauté d’habitants partageant les mêmes ancêtres, divinités, cultes, sanctuaires et fêtes pour faire court « les nationaux de souche » qui sont menacés de « grand remplacement » par les populations d’origine étrangère. Dans la version de gauche, le peuple désigne les ouvriers, les employés, « ceux d’en bas » ; opposé à « ceux d’en haut », à la bourgeoisie, l’oligarchie, les « éditocrates », etc.

L’ascension politique d’Ousmane Sonko

En 2017, trois ans après la création de son parti Pastef, il est élu député à l’Assemblée nationale, mais son parti obtient moins de 1 % des voix aux législatives. En 2019, pour sa première participation au scrutin présidentiel il arrive troisième avec 16 % des suffrages exprimés. Au cours de la campagne électorale, Ousmane Sonko s’était présenté comme le candidat « antisystème ». Son programme était un plaidoyer pour l’exercice effectif de la souveraineté nationale. Sur le plan économique, il a proposé une sortie du franc CFA, présenté comme l’instrument de la mainmise française sur le Sénégal, dénoncé la fraude fiscale et critiqué le train de vie de l’État. Pour financer les réformes préconisées dans son programme, il a recommandé une mobilisation des ressources internes par une plus grande efficience de l’administration fiscale à la place de l’endettement extérieur inconsidéré en cours. Le thème politique qui a participé le plus grandement à son succès électoral a été la dénonciation des ponts d’or faits aux entreprises étrangères alors que les entrepreneurs locaux et l’industrie nationale étaient abandonnés à leur sort par l’état. Il promettait d’y remédier par un patriotisme économisme qui favoriserait l’essor de champions nationaux dans le domaine industriel. En dehors des propositions radicales énoncées plus haut, son programme dénommé Jotna, présentait des aspects plus consensuels comme l’exigence faire de l’agriculture le « fer de lance » de l’économie sénégalaise, « l’égalité de chance par l’éducation » pour tous, ou « la promotion de la femme ». Mais le discours politique pour antisystème qu’il fut n’a jamais épousé les contours d’un antiélitisme.

Les circonstances dans lesquelles Ousmane Sonko s’est fait connaitre sur la scène politique sénégalaise ont fait de lui, aux yeux de l’opinion, une figure incarnant la probité et le désintéressement. Pionnier du syndicalisme dans la haute fonction publique, lanceur d’alertes, revendiquant un parcours sans faute dans un corps où les tentations d’enrichissements illicites sont nombreuses, le président de Pastef était le candidat disruptif du scrutin présidentiel de 2019. C’est une personnalité charismatique aux influences éclectiques (anti-impérialiste, islam politique, nationalisme et panafricanisme). Son rigorisme musulman présenté par ses adversaires politiques comme le signe d’une adhésion au « salafisme » et ses avatars, ne l’a pas été empêché d’avoir de nombreux soutiens dans les milieux catholiques et les confréries musulmanes. Le curé d’une grande paroisse de Dakar rapporte que les jeunes et les femmes qui fréquentent son église revendiquent leur adhésion au discours de Ousmane Sonko et votent pour Pastef.  

À l’élection présidentielle de 2019, le vote en faveur d’Ousmane Sonko a été celui des jeunes, des personnes avec un niveau d’instruction élevé et des citadins. À l’exception de la région de Ziguinchor sa percée dans les milieux ruraux était plutôt modeste. Dans la région de Dakar, il a fait de bons scores dans les quartiers réunissant les classes moyennes supérieures (Fann, Point E, Amitiés, Mermoz, Sacré-Cœur, etc.), dans les milieux populaires (grand-Yoff ; Parcelles Assainies, Keur Massar, Mbao) qui accueillent une majorité de populations pauvres, voire très pauvres. Il y a eu une pluralité sociologique dans le vote en sa faveur. Dans la diaspora sénégalaise, les zones d’immigration récente (Amérique du Nord, pays scandinaves, le Maghreb et les pays de la péninsule arabique) le vote qui se portait naguère sur le président en sortant, a choisi en 2019 Ousmane Sonko. En France, dans les villes universitaires il est sorti largement en tête. Au dernier scrutin présidentiel, Ousmane Sonko a réuni autour de sa personne une bonne partie du vote des plus aisés et des plus pauvres. Il cristallisait les revendications contre les inégalités sociales et la volonté de sortir de la domination française et de la démission nationale des régimes précédents.

Sur quel terreau poussent les semis pastefiens ?

      Le Sénégal comptera à la fin de cette année 2023, un peu plus de 18 millions d’habitants. Il reste un pays rural (51 % de la population), jeune avec un âge médian (celui qui divise la population en deux parts égales) de 18,5 ans. Plus des trois quarts de la population sont âgés de moins de 35 ans. Chaque année, ils sont dizaines de milliers de jeunes qui arrivent sur le marché du travail sans trouver un emploi. C’est le secteur dit informel qui crée l’essentiel des emplois. Ceux-ci sont précaires et donnent des revenus irréguliers rendant l’accès au crédit bancaire difficile pour les travailleurs. La croissance économique tant vantée par les pouvoirs publics est erratique, vulnérable aux chocs extérieurs et est portée par la consommation privée et les investissements publics financés par l’endettement extérieur. Les investissements ont très peu d’effets d’entraînement sur l’économie réelle et ses nombreux entrepreneurs nationaux. La croissance économique n’est pas inclusive et le taux de pauvreté reste élevé (37 % de la population). Les inégalités se sont creusées, la part de la richesse nationale détenue par les 20 % les plus pauvres n’a pas augmenté depuis vingt ans. Les 10 % les plus riches détiennent le tiers de la richesse nationale. Les scandales financiers se succèdent sans que les auteurs de ces véritables actes de prédations soient inquiétés.

Les libertés individuelles et publiques n’ont jamais été autant bafouées dans l’histoire contemporaine du pays. Des dizaines de militants politiques, associatifs, activistes et youtubeurs sont en détention préventive pour des commentaires ou des propos passionnés. Des députés, des maires issus des rangs de l’opposition ont également. Faisant l’impasse sur la valeur instrumentale du droit, comme le souligne si pertinemment Jurgen Habermas, dans la formation de l’opinion du citoyen, le pouvoir en répétant ad nauseam que « force doit rester à la loi » veut en faire une fin. Et encore ! C’est faire trop d’honneur à ce pouvoir que de ne pas voir que l’évocation de la loi n’est que le « cache-misère » de l’arbitraire le plus barbare. Les réunions publiques de l’opposition ne sont qu’exceptionnellement autorisées. À l’occasion des dernières élections législatives, le Conseil constitutionnel a décidé de priver les citoyens de choix pour une erreur matérielle dans l’établissement de la liste de la coalition d’opposition Yewi Askan Wi (YAW) dont le Pastef est membre.

Les manifestations sont réprimées avec violence inouïe. Depuis mars 2021, on a dénombré 17 personnes tuées et plus de 600 blessés. À la différence du président Abdou Diouf, au pouvoir de 1981 à mars 2000, dont la doctrine en matière de maintien d’ordre était claire et précise : « pas d’utilisation d’armes létales », on ne sait rien des ordres donnés par Macky Sall. On peut toutefois constater que les forces de l’ordre sont surarmées et selon plusieurs rapports d’organisations de droits de l’homme les manifestants tués le sont avec des armes létales utilisées par la police ou la gendarmerie.     

Quel est le projet d’Ousmane Sonko ?

Depuis l’élection présidentielle de février 2019, le champ politique sénégalais a connu de nombreuses mutations. Avec le ralliement d’Idrissa Seck au pouvoir, Ousmane Sonko est devenu le principal opposant. Le cadre très schimittien[1] en place depuis 2012, qui fait du rapport « ami-ennemi » la clef de structuration du jeu politique s’est davantage accentuée depuis 2019. À la mobilisation de l’appareil d’État pour le mettre hors de courses, Ousmane Sonko en a appelé au peuple pour se défendre. Le peuple à lui, c’est d’abord la jeunesse à qui il demande de ne pas se faire « voler le projet » censé parachevé la « révolution sociale » initiée par Senghor et Mamadou Dia et interrompue en 1962 par la mise à l’écart du dernier nommé.   

À part la jeunesse, dans « son peuple » il inclut les travailleurs du secteur informel — des femmes, dans leur écrasante majorité — la petite bourgeoisie (enseignants, personnels de santé, techniciens, ingénieurs, etc.), les ndongo daara[2]… La paysannerie reste un angle mort de son discours sur le peuple et c’est également une limite dans la continuité qu’il voit entre son « projet » et celui de Mamadou Dia. S’il faut trouver un continuum avec les formes d’expression politique du passé, il faut le rechercher du côté du Manifeste du PAI de 1957. Ousmane Sonko réactualise le « Mom sa Rew, bok sa rew et le Defar sa rew »[3] des anciens, le rend populaire tout en atténuant sa radicalité. Il le fait parce qu’il n’envisage la prise du pouvoir que par le suffrage universel ce qui n’était pas le cas des initiateurs du PAI. Et pour finir, il est accommodant avec l’essentiel des formes de légitimité traditionnelle.

Ousmane Sonko incarne un courant de pensée nationaliste ou souverainiste comme on le dit plus volontiers actuellement. Cet attachement à la patrie n’est pas du chauvinisme et il n’y aucune exaltation de l’ethnos dans son discours. Il en appelle à une révolution citoyenne pour que la démocratie sénégalaise tienne ses promesses de liberté et d’égalité. Ce discours a d’autant plus de succès auprès des Sénégalais que depuis une décennie la démocratie est bafouée et que nous sommes dans une caricature d’État de droit. Les appels au peuple d’Ousmane Sonko sont en résonnance avec les propos d’Amílcar Cabral[4] : « ne pas avoir peur du peuple et l’amener à participer à toutes les décisions qui le concernent — telle est la condition fondamentale de la démocratie révolutionnaire que nous devons réaliser progressivement. » La CDS renie-t-elle Amílcar Cabral ?

Article publié sur le site seneplus.com  le 13 mars 2023

https://www.seneplus.com/opinions/de-quoi-ousmane-sonko-est-il-le-nom


[1] En référence à Carl Schmitt

[2] Diplômés des écoles de théologie musulmane

[3] Indépendance, unité et construction nationales

[4] Amílcar Cabral (12 septembre 1924 – 20 janvier 1973), alias Abel Djassi, est le fondateur du Parti africain l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIG) C qui amena à l’indépendance ces deux États colonisés par le pour Portugal.

Coup de semonce

À peine nommé, le gouvernement nommé le 5 avril 2024 par le Président Bassirou Diomaye Faye sur proposition du Premier ministre Ousmane Sonko est confronté à sa première crise médiatique. En cause, la « sous-représentation » des femmes dans l’équipe gouvernementale. Selon les calculs de nombreux observateurs et de collectifs citoyens qui dénoncent ce fait, les femmes ne représentent que 13 % des membres du gouvernement. Elles sont quatre femmes sur trente ministres et secrétaires d’État. L’image que renvoie cet attelage ministériel a semé le trouble jusque dans les rangs de Pastef. Ne parlons pas de tous ceux qui n’attendaient que le premier faux pas pour ruer dans les brancards de ce duo sorti de prison pour gouverner le Sénégal. Une célèbre journaliste connue pour son hostilité à la nouvelle équipe dirigeante a même prétendue être « déçue ». Pour être déçu, il faut avoir aimé.

Pour être déçu, il faut avoir aimé

Des collectifs féministes et de citoyens ont lancé des appels et initié des pétitions pour déplorer ou condamné ces choix ministériels. Ils ont reçu un accueil poli de la plupart des soutiens du nouveau pouvoir. Dans d’autres cas, les réponses ont été agressives. Les Patriotes ont le devoir d’entendre toutes les paroles émanant de la société. Ils sont aux affaires et ont la responsabilité d’agir pour le bien de l’ensemble du corps social. Ils ne peuvent pas avoir le monopole de l’action et disputer aux autres, notamment l’opposition, le « ministère de la parole ». Cela ne veut point dire qu’ils ne doivent pas communiquer. Leur tâche prioritaire est d’ordre pédagogique. Expliquer ce que fait le gouvernement. Et dans le cas d’espèce, la « sous-représentation » des femmes dans l’exécutif mérite quelques éclaircissements à défaut de justifications.

Nous sortons d’une séquence qui a instauré des rapports de force politique et suscité des craintes sur les marchés financiers où s’échangent les titres de la dette sénégalaise. Elle a également entrainé des bouleversements géopolitiques interne et externe. Le processus électoral a montré combien la place des femmes en politique reste marginale malgré les avancées sur la parité à l’Assemblée nationale et dans les exécutifs territoriaux. Sur les quatre-vingt-quatorze « candidats à la candidature présidentielle », il y avait moins d’une dizaine de femmes et finalement deux sur les vingt finalement retenue par le Conseil constitutionnel. La sélection des ministrables a commencé avec cette séquence. D’autre part, le gouvernement Diomaye a été conçu également pour envoyer des signaux positifs à certains secteurs inquiets pour ne pas dire affolés par l’arrivée au pouvoir de ceux que nul n’attendait dans certains cercles. D’où la nomination de personnalités de la société civile.

La politique se joue aussi sur la scène des représentations symboliques

Toutes ses considérations ont pesé en défaveur des femmes. D’autant plus que le programme présidentiel a fixé a priori le nombre maximum de ministres. Le Président et son Premier ministre étaient face à une équation qu’ils ont, diront certains, sur le dos de la représentation des femmes. Une telle conclusion est injuste. Il faut intégrer dans la balance l’aspect qualitatif. Cela ne satisfera pas tout le monde, mais il est indéniable que les femmes du gouvernement Sonko exercent de grandes responsabilités. Madame Yacine Fall, chargée du ministère régalien de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, suit dans l’ordre protocolaire le chef du gouvernement. Elle sera confrontée à de grands défis. Les Sénégalais ont voté pour un nouveau rapport du pays au monde. Le secteur des pêches (3,2 % du PIB, plus de 10 % des exportations et 600 000 emplois directs ou indirects) et des infrastructures portuaires est sous la responsabilité de Madame Fatou Diouf. Madame Khady Diène Gaye dirige le grand ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture. Et enfin au ministère de la Femme et des Solidarités (bourses familiales, programme d’inclusion sociale, etc.), on a Madame Maïmouna Diéye.  

Gouverner, c’est prendre en considération que la politique se joue également sur la scène des représentations symboliques. La révolution citoyenne qui a mené au pouvoir le « projet » est une quête de liberté et d’égalité des femmes et des hommes de la terre africaine du Sénégal. La proportion de femmes dans l’exécutif renvoie l’image d’un rendez-vous manqué. Au prochain remaniement, le Premier ministre fera des propositions au Président Diomaye Faye pour que la rupture annoncée se traduise par une augmentation de la présence féminine aux Conseils des ministres. Mais, ne nous berçons pas d’illusions, la représentation des femmes au gouvernement est le reflet d’inégalités structurelles que le volontarisme non traduit en actes législatifs ne résoudra pas. De même, la présence des femmes au gouvernement est une des moindres inégalités que subissent les femmes.

Article paru dans le qutidien YOOR YOOR Bi du 15 avril 2024

Au travail !

Le Président Bassirou Diomaye Faye a prêté serment, il est dorénavant le Président de la République du Sénégal c’est-à-dire le chef de l’État, le garant de l’unité nationale et le chef suprême des armées. Il a nommé Oumane Sonko Premier ministre quelques heures après la sobre cérémonie de prestation de serment. Une première promesse électorale de tenue. « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » est le slogan qui a mobilisé les militants puis les électeurs. Le tandem doit maintenant rouler pour satisfaire les engagements vis-à-vis du peuple souverain sénégalais. Au sens propre, selon le Larousse, un tandem est une bicyclette conçue pour être actionnée par deux personnes placées l’une derrière l’autre. Au Président, l’avant, avec pour mission la définition des grandes orientations et au Premier ministre, le rôle de les décliner en politiques publiques, programmes et projets. Au sens figuré, un tandem désigne « l’association de deux personnes, qui collaborent étroitement à une même œuvre ou qui sont obligatoirement liées dans une action ou une entreprise. » Les Sénégalais ont voté en majorité au sens propre et figuré pour cela.

La mise au travail passe la formation d’un gouvernement et une majorité à l’Assemblée nationale. Il n’y a pas de doute qu’une équipe gouvernementale va être rapidement formée. Dans l’immédiat, elle consistera en un subtil dosage de cadres militants compétents, de technocrates, d’alliés, etc. Il ne fait pas de doute que les considérations géopolitiques et sociologiques seront prises en compte dans sa formation. Elle sera une équipe de défis qui a vocation à ne que durer 6 à 7 mois. Certains diront que c’est peu. Il nous semble que c’est suffisant pour donner l’impulsion à un quinquennat réussi. Les objectifs de ce gouvernement seront de prendre les mesures les plus urgentes. Celles-ci sont relatives à la satisfaction de la demande sociale. Celles des couches les plus vulnérables de la population. C’est-à-dire les jeunes, le monde rural et les foyers pauvres. Il faut améliorer le pouvoir d’achat de ces populations. Il est attendu que l’argent injecté dans la consommation de ces couches sociales bénéficiera aux industries et services nationaux. Les bourses familiales doivent être augmentées. Cette mesure peut ne pas avoir un coût exorbitant si on prend la peine d’enlever du Registre national unique (RNU) tous ceux qui ne doivent pas y figurer. Les prix aux producteurs des spéculations agricoles transformées au Sénégal doivent être augmentés. Pour éviter les effets d’aubaine, il faudra instaurer des autorisations d’exportations pour les industriels de ces secteurs. Cette mesure aura pour finalité de les empêcher de prendre les subventions et d’exporter des produits non transformés. En attendant l’augmentation des bourses des étudiants, il faudra corriger une inégalité. Tous les étudiants qui ne sont pas logés dans une résidence universitaire et qui apportent la preuve qu’ils sont locataires chez des privés doivent bénéficier d’une aide au logement. Les conducteurs de taxi-moto doivent bénéficier de subventions pour payer les primes d’assurances, des casques, etc. Avec les syndicats de fonctionnaires, il faudra négocier une trêve sociale sur la base d’une augmentation substantielle du point indiciaire. En contrepartie, il y aura une cristallisation des diverses indemnités. Toutes ces mesures nécessiteront un collectif budgétaire. Il est certain qu’il en existe un dans les tuyaux de l’administration des finances. Au cours des douze ans passés à la tête du pays, le président Macky Sall nous a habitués à des Lois des finances rectificatives.   

La mise en application de toutes ces mesures nécessitera une majorité à l’Assemblée nationale. Il est possible d’en avoir une sans recourir aux méthodes du Président Abdoulaye Wade après l’alternance de 2000. Débaucher des députés de l’ancien régime, qui sans honte, proclame « adhérer à la vision » du nouveau Président n’est pas recommandable. La victoire à l’élection présidentielle du 24 mars 2024 a été préparée par les succès aux territoriales et aux législatives de 2022. Les députés Taxaw Sénégal vont voter les textes du Gouvernement si on ne cherche pas à les humilier ou leur faire payer ce qu’il s’est passé dans l’année qui a précédé le scrutin présidentiel. Le groupe parlementaire constitué autour du PDS également. Donc on revient à la configuration 80 (YAW et WALU) -82 (BBY) — 3 (non-inscrits) de septembre 2022. Dans les semaines qui viennent, le recours d’Aminata Touré va être examiné par les tribunaux. Elle va donc réintégrer l’Assemblée nationale parce qu’elle en a été exclue illégalement. La majorité présidentielle a besoin de son talent même si formellement elle ne peut pas se réclamer de YAW. Sa présence au parlement est nécessaire en attendant qu’elle soit la candidate du Sénégal à la présidence de la Commission de l’Union africaine poste qui sera bientôt vacant. En utilisant les bonnes cartes avec ceux qui en réalité désignent le premier responsable de cette institution, cette candidature triomphera. Il est bon pour un pays d’avoir ses filles et fils dans les rouages des institutions internationales. La nouvelle majorité à l’Assemblée nationale pourra bénéficier du vote de l’aile « gauche » de BBY. Je vois mal, les députés de la LD, du PS et de l’AFP voter contre des mesures en faveur des travailleurs et du monde rural. Ces divers chantiers vont occuper le Président, le Premier ministre, le Gouvernement et tous ceux qui veulent un changement rapide.

Editorial publié dans le quotidien YOOR-YOOR BI du 5 avril 2024