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  • Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain

    « Certains projets financés à l’étranger et pratiques d’emprunt passées sont restés hors du contrôle direct de la Direction de la dette publique. » La phrase est tirée d’un rapport que peu de personnes liront, un audit technique du Fonds monétaire international (FMI) sur la qualité des statistiques sénégalaises, publié le 2 septembre 2026. Il faut la relire deux fois pour comprendre ce qu’elle dit vraiment : c’est la description, en langage de comptable, d’un État qui a caché onze milliards de dollars de dette pendant cinq ans. Le mot « caché » n’y figure nulle part. Ni « dissimulé ». Ni même « dette cachée », cette expression que le grand public sénégalais connaît pourtant par cœur depuis 2024. À sa place : « restés hors du contrôle direct ». Une passivité grammaticale qui ne désigne aucun coupable, ne raconte aucune histoire, sinon celle, discrète, d’une dette qui se serait égarée toute seule, comme un dossier tombé derrière une armoire.

    Cette phrase n’est pas un mensonge. Elle est pire : elle est une vérité soigneusement désarmée. Et c’est précisément ce désarmement du langage, plus que le montant des prêts eux-mêmes, qu’il faut apprendre à lire si l’on veut comprendre comment se fabrique, année après année, le consentement africain à l’ordre financier international.

    Une nuit à Dakar, une nuit de langage

    Il y a un précédent à cette manière de raconter les choses, et il remonte au 11 janvier 1994. Ce jour-là, les chefs d’État de la zone franc, réunis à Dakar, sont retenus plusieurs heures à l’hôtel Méridien-Président (actuel King Fahd Palace), en présence du ministre français de la Coopération, Michel Roussin, et du directeur général du FMI, Michel Camdessus, venus leur annoncer, et non leur proposer, que le franc CFA allait être dévalué de moitié. Le message est simple, glacial, et il a été rapporté par des témoins directs : depuis le 31 décembre 1993, soit onze jours déjà, la France a cessé tout décaissement envers les pays qui ne se sont pas mis en règle avec les institutions de Bretton Woods. Ce n’est pas une menace qu’on agite ce soir-là : c’est une sanction déjà appliquée qu’on vient rappeler aux chefs d’État enfermés dans l’hôtel, pour leur signifier que l’horloge ne tourne plus en leur faveur depuis près de deux semaines. Le président sénégalais Abdou Diouf tente une dernière résistance. En vain. Au petit matin du 12 janvier, cent francs CFA ne valent plus qu’un franc français, soit la moitié de leur valeur de la veille.

    Et pourtant, le communiqué final ne parle ni d’ultimatum, ni de contrainte, ni de rapport de force. Il parle d’une « décision des chefs d’État et de gouvernement de modifier la parité ». Une décision. Le procédé rhétorique est déjà là, complet, trente-deux ans avant le rapport de 2026 : transformer un rapport de force en choix. La forme change, de la diplomatie de couloir au jargon statistique, mais la fonction reste identique : elle consiste à faire porter au dominé le langage de sa propre domination.

    Deux voix pour une même institution

    Ce qui rend le cas actuel plus intéressant encore que celui de 1994, c’est que le FMI, aujourd’hui, ne parle pas d’une seule voix : le contraste entre ses deux registres en dit plus long qu’un long discours.

    Il y a d’abord la parole publique, celle des communiqués de presse et des foires aux questions destinées aux citoyens. Là, le Fonds ne mâche pas ses mots. En mars 2025, Edward Gemayel, chef de la mission du FMI à Dakar, déclare sans détour à la presse qu’“il y a eu une décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette” pendant cinq ans sous l’administration précédente. En novembre de la même année, un communiqué officiel évoque la nécessité de “résoudre le dossier de la dette cachée”. Et sur son propre site, en français, à la question “des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ?”, l’institution répond en évoquant sans ambages la nécessité de “s’attaquer aux causes profondes de la dette cachée”. Le mot est là. Deux fois. Assumé, écrit, publié par le FMI lui-même.

    Puis il y a l’expression technique, celle des rapports d’évaluation statistique, comme le Data ROSC d’août 2026, destiné aux pairs, aux marchés, aux agences de notation. Là, plus aucune cause profonde. Plus aucune décision consciente. Seulement des “lacunes de centralisation”, des pratiques “restées hors du contrôle direct”, des “écarts entre jeux de données” à résoudre par de meilleures “procédures de rapprochement”. Un vocabulaire entièrement construit pour ne jamais avoir à dire qui a fait quoi, ni pourquoi.

    On pourrait y voir une simple différence de style, une question de public visé. Ce serait sous-estimer l’enjeu. Car c’est précisément dans ce second registre, le registre technique, que le FMI évalue sa propre vigilance : ce rapport de 2026 n’est pas seulement un audit du Sénégal, c’est la mise à jour d’une évaluation entamée… en 2002. Vingt-quatre années de surveillance statistique continue, et pourtant cinq années de dissimulation sans que rien n’apparaisse. Le langage technique, celui-là même qui devrait rendre des comptes sur cet échec de la surveillance, est aussi celui qui s’autorise le plus de pudeur. On nomme haut et fort les fautes du gouvernement précédent ; on murmure, presque, les failles de son propre système de contrôle. La franchise du Fonds a une direction privilégiée, et ce n’est jamais vers lui-même.

    Le vrai levier n’est pas le chèque

    On aurait tort, cependant, de réduire cette histoire à une querelle de vocabulaire. Le rapport ROSC de 2026 révèle, dans son détail le plus aride, où se loge le pouvoir réel du Fonds : un pouvoir qui n’est pas d’abord monétaire.

    Reprenons les chiffres bruts : depuis 1979, le Sénégal a effectivement reçu 2,18 milliards de Droits de tirage spécial (DTS) du FMI, soit un peu plus de 1 700 milliards de FCFA au cours actuel, répartis sur quarante-sept ans et cinq présidences. Sur les seules années 2021 à 2024, la diaspora sénégalaise a envoyé, elle, près de 7 850 milliards de FCFA à ses familles, soit quatre fois plus, en quatre ans, que ce que le Fonds a prêté en quatre décennies. Si le pouvoir se mesurait en milliards, la diaspora aurait dû, depuis longtemps, devenir le véritable interlocuteur souverain du Trésor sénégalais.

    Il n’en est rien, et la raison est là, noir sur blanc dans le rapport de 2026 : le FMI n’exerce pas son influence par la seule taille de ses prêts, il l’exerce en écrivant les règles du jeu statistique lui-même. Il recommande la manière dont le directeur général de l’Agence nationale de la statistique doit être nommé. Il évalue, article par article, la loi statistique sénégalaise. Il obtient l’interdiction, par la loi de finances 2026, d’un instrument juridique national entier : les fameuses “lettres de confort” qui permettaient de garantir une dette sans l’inscrire au bilan de l’État. Et surtout, la réponse officielle du Fonds à la question de la dette cachée se termine par une phrase d’une clarté presque brutale : le conseil d’administration se prononcera sur une dérogation “afin d’éviter un remboursement anticipé”, c’est-à-dire que, sans réforme jugée satisfaisante par le Fonds, Dakar devrait rembourser par anticipation des sommes qu’il n’a pas. Voilà le vrai levier. Non pas l’argent qu’on prête, mais la capacité de rendre, du jour au lendemain, une dette existante immédiatement exigible.

    C’est une leçon qui dépasse largement le seul cas sénégalais. Le Mozambique l’a appris à ses dépens dès 2016, avec le scandale des “tuna bonds”, une dette dissimulée de trois milliards de dollars, contractée par des entreprises publiques sans l’aval du Parlement, qui a précipité le pays dans une décennie de restructuration sous tutelle. Le montant caché au Sénégal dépasse aujourd’hui largement celui du Mozambique. Le mécanisme, lui, est resté le même d’un pays à l’autre : ce n’est jamais l’ampleur du prêt qui donne au Fonds sa capacité d’ingérence, c’est la dépendance structurelle qu’il a la capacité de suspendre, ou de réactiver, d’un simple vote de son conseil d’administration.

    Une vigilance à deux vitesses

    Il faut se garder, ici, d’un contresens facile. Dire que le FMI dispose d’un pouvoir disproportionné n’équivaut pas à dire que la dette a été cachée par le FMI. Elle a été cachée par des Sénégalais, au sommet de l’État sénégalais notamment Macky Sall et sa clique, entre 2019 et 2024 : c’est un fait qui ne peut être ni ignoré ni minoré sans perdre toute crédibilité. Céder à la tentation du complot extérieur reviendrait à faire à l’histoire ce que le rapport ROSC fait à la dette : l’euphémiser, en la rejetant hors de nos propres responsabilités.

    Mais reconnaître cette responsabilité intérieure ne dispense pas d’interroger celle du Fonds. Car la question qui demeure, sans réponse satisfaisante à ce jour, est celle-ci : comment une institution qui audite les statistiques sénégalaises depuis vingt-quatre ans, qui a approuvé, en juin 2023, en pleine période de dissimulation avérée, un programme de 1,8 milliard de dollars, peut-elle aujourd’hui présenter cette défaillance comme une simple anomalie technique à corriger par de meilleures “procédures de rapprochement” ? Il y a, dans cette pudeur documentaire, quelque chose qui ressemble moins à de la rigueur scientifique qu’à un réflexe corporatiste : on peut nommer la faute du client, on protège la réputation de l’auditeur.

    Ce que nommer, vraiment, voudrait dire

    Revenons à notre phrase de départ, celle des projets “restés hors du contrôle direct”. La bataille de souveraineté ne se joue pas seulement dans les colonnes de décaissements ou les taux d’intérêt des obligations souveraines : elle se joue dans la capacité d’un pays à nommer ses propres chiffres avant qu’un auditeur extérieur ne vienne, des années plus tard, les découvrir à sa place.

    Il faut pourtant se garder d’un raccourci trop commode. Ce n’est pas le FMI qui a débusqué la dette cachée du Sénégal : c’est Ousmane Sonko, devenu Premier ministre, qui l’a rendue publique dès septembre 2024, sur la base d’un audit de l’Inspection générale des Finances, une institution purement sénégalaise. Le Fonds n’est venu que confirmer, plusieurs mois après, un diagnostic déjà posé à Dakar. Mieux encore, cette alerte ne date pas de 2024. Le 29 juin 2018, à l’Assemblée nationale, le même Ousmane Sonko, alors député d’opposition, dénonçait déjà des “manipulations de chiffres” dans la loi de finances rectificative, chiffrant un écart de 161 milliards de FCFA sur les recettes de 2017, et affirmait avoir personnellement saisi le FMI d’un dépassement de 216 milliards sur les ressources extérieures. Six ans avant, le scandale, le Fonds avait donc déjà reçu, d’un parlementaire sénégalais, un signalement précis et chiffré, resté sans suite visible jusqu’à ce qu’il devienne, en juin 2023, l’un des créanciers de ce même État, à hauteur de 1,8 milliard de dollars.

    L’expertise existait donc depuis longtemps à l’intérieur de l’appareil d’État sénégalais, et jusque dans les canaux mêmes du FMI. Ce qui a manqué pendant six ans, ce n’est pas le savoir-faire statistique : c’est la volonté, sénégalaise autant qu’internationale, d’écouter ceux qui tiraient déjà la sonnette d’alarme. C’est peut-être là la vraie leçon, plus rude pour l’orgueil national qu’une simple histoire de dépendance extérieure : la souveraineté se joue d’abord à l’intérieur, dans la capacité d’un système politique à se laisser contredire par ses propres lanceurs d’alerte avant qu’un bailleur, pourtant averti depuis 2018, ne vienne leur donner raison à sa place. Les expérimentations engagées depuis 2025, appels publics à l’épargne, fonds destiné à la diaspora, ambition de transformer les transferts des migrants en outil de financement national, ne sont pas encore une souveraineté financière : elles n’en sont, au mieux, qu’un commencement de vocabulaire propre. Reste à savoir si le Sénégal saura, cette fois, écouter ses propres voix à temps, plutôt que d’attendre qu’une mission venue de Washington leur donne raison, des années plus tard, dans une langue qui, comme celle du 11 janvier 1994, aura toujours intérêt à parler de décision plutôt que de contrainte.

    Sources et bibliographie

    « Le FMI, le franc CFA, et la fabrique du consentement africain »

    Ce dossier de sources a été compilé par PNS, que je remercie chaleureusement pour ce travail de recherche documentaire.

    Sources institutionnelles — FMI

    1. Fonds monétaire international, Senegal : Report on the Observance of Standards and Codes — Data Module, Country Report No. 26/245, rapport achevé le 12 août 2026, publié en septembre 2026.
    2. Fonds monétaire international, History of Lending Commitments: Senegal (arrêté au 31 décembre 2023). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extarr2.aspx?date1key=2023-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Transactions with the Fund: Senegal (jusqu’au 31 août 2026). https://www.imf.org/external/np/fin/tad/extrans1.aspx?endDate=2099-12-31&memberKey1=840
    1. Fonds monétaire international, Sénégal — Foire aux questions (« Des progrès ont-ils été enregistrés dans la résolution du problème de la dette cachée ? »), mise à jour du 18 août 2026. https://www.imf.org/fr/countries/sen/senegal-qandas#q3
    1. Fonds monétaire international, communiqué de presse à l’issue de la mission dirigée par Edward Gemayel, mars 2025 (déclaration sur la « décision très consciente de sous-estimer le stock de la dette »).
    2. Fonds monétaire international, communiqué de presse, 6 novembre 2025 (mission de suivi sur la résolution du dossier de la dette cachée).
    3. Fonds monétaire international, communiqué de fin de mission dirigée par Vera Martin, juin 2026.
    4. Fonds monétaire international, accord de niveau des services sur un nouveau programme au titre de la Facilité élargie de crédit, annoncé le 1ᵉʳ septembre 2026 (encore soumis à l’approbation du Conseil d’administration).

    Sources gouvernementales et institutionnelles sénégalaises

    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Budget citoyen 2025. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/6785023b-f8a0-43d4-bb58-46220a2a028a.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, communiqué de clôture de l’Appel public à l’épargne de juin 2025 (364 Md FCFA). https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/2025.07.14_-_Flash_VF-FR-.pdf
    1. Ministère des Finances et du Budget du Sénégal, Stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028. https://www.finances.gouv.sn/app/uploads/RAPPORT-DE-SDMT-2026-2028.pdf
    1. Agenda national de transformation Sénégal 2050. https://apimfb.finances.gouv.sn/files/minfin/4-0-2026/vision-senegal2050-agenda-national-de-transformation_0et8eguot7pvkcafty19y.pdf
    1. Conseil des ministres du Sénégal, communiqué du 25 février 2026 (projet de Fonds commun de placement immobilier — Diaspora Sénégal). https://aps.sn/le-communique-du-conseil-des-ministres-du-25-fevrier-2026/
    1. Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Bulletin trimestriel des statistiques, mars 2026, tableau 10.3.7 (Sénégal — transferts de fonds des migrants). https://www.bceao.int/sites/default/files/2026-06/Bulletin-Trimestriel-des-Statistiques-mars-2026.pdf

    Sources audiovisuelles et journalistiques

    1. Dakaractu, « Sonko à Amadou BA : Votre loi de finance comporte trop de manipulations de chiffres », intervention à l’Assemblée nationale du Sénégal, 29 juin 2018. https://www.youtube.com/watch?v=BhkPlWXelss
    1. Presse internationale (dépêches reprises notamment par afrik.com, France 24, Africanews, Jeune Afrique), couverture de la réévaluation de la dette publique sénégalaise et de l’accord FMI de septembre 2026.

    Note méthodologique : les citations directes tirées des rapports techniques du FMI ont été volontairement conservées courtes et reformulées pour l’essentiel dans le corps de la chronique, conformément aux usages de citation d’un document institutionnel dans un travail journalistique. Le lecteur exigeant est invité à se reporter aux documents originaux ci-dessus pour toute vérification.

  • Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Boubacar Boris Diop et les ventriloques de la Science

    Un intellectuel qui ne fait pas mystère de ses choix

    Dans cette contribution, Mamadou Diallo défend les prises de position de Boubacar Boris Diop et leur cohérence avec son engagement anticolonialiste. Il critique surtout ceux qui invoquent la « science » et la neutralité intellectuelle pour disqualifier son soutien à PASTEF et à Ousmane Sonko.

    En politique, là où la responsabilité du citoyen est engagée, il faut partir d’analyses concrètes de la situation concrète, arbitrer et prendre parti. Les forces collectives en présence, données de l’histoire et non de nos désirs, ne sont jamais la pure incarnation de nos idéaux. Ce qui n’enlève rien à la responsabilité de soutenir, en conscience, le meilleur en présence et de s’opposer au pire qui puisse advenir. Boubacar Boris Diop, tout grand écrivain qu’il est, ne s’est jamais soustrait à cette responsabilité d’homme et de citoyen. Il vient de récidiver en disant publiquement des vérités — simples au demeurant — et comme toujours elles ont déplu à ceux qui aiment d’un amour sincère leurs vies dans l’enclos néocolonial.

    La carrière de diseur de vérités anticolonialistes ne date pas, chez Boubacar Boris Diop, d’hier. Les archives de la police politique sous Senghor gardent la trace de l’inquiétude qu’il provoquait, dès les années 70, avec ses camarades du club Frantz Fanon. Il n’a cessé depuis d’agacer ceux qui attendent leurs cartons d’invitations au 14 juillet à l’ambassade de France avec trépidation . S’il s’en tenait aux portraits brillants qu’il fait d’eux dans ses textes, cela passerait encore. Mais Boubacar Boris Diop, boy Medina tout autant que lauréat du prix Neustadt, est comme Sembène, Mongo Béti, Cheikh Anta Diop : il refuse cette morgue d’évolué, cette posture de l’homme de lettres qui méprise la vie politique concrète de ses concitoyens.

     Les consensus dérangés

    Longtemps, un étrange consensus a régné au sommet des milieux intellectuels et culturels d’Afrique francophone : depuis 1960, la présence française au Sénégal serait passée comme par enchantement de la domination à l’amitié bienveillante. Tenir son rang d’intellectuel distingué, sophistiqué, afropolitain, c’était ne surtout pas accorder d’attention au problème du franc CFA, aux bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest, aux mallettes d’argent qui, des présidences africaines, allaient aux formations politiques françaises. L’intérêt pour ces sujets contemporains était réduit au ressentiment, leur prise en charge laissée à Alpha Blondy, qui d’ailleurs s’en acquitta avec grand talent. Ne rien dire de tout cela, mais s’extasier sans fin sur l’art pour l’art et la poésie comme sens de la vie relevait du suprême bon goût. Boubacar Boris Diop a toujours dérangé ce consensus et ce code de conduite. Pleinement artiste, il n’en demeurait pas moins pleinement citoyen.

    Depuis quelques mois, il dérange un autre consensus, cher à l’establishment dakarois et, plus largement, négro-parisien : celui qui fait de l’adhésion à PASTEF le symptôme d’une déficience intellectuelle et morale. Pour cet establishment en effet, quiconque a de l’instruction et de la culture — quiconque, disons-le, n’est pas une sorte de gueux — ne peut que mépriser le PASTEF et Ousmane Sonko. C’est cette croyance selon laquelle ouvrir des livres et savoir faire des phrases implique d’être contre la majorité que les récentes sorties de Boubacar Boris Diop falsifient. Or cette croyance est utile à ceux — parfois gens de gauche morale à la manière de la rue Solférino — qui justifient leur opposition à la majorité au prétexte que celle-ci ne serait pas progressiste. Elle leur permet de mettre en avant leur progressisme, leur parfaite évolution en somme, plutôt que de s’avouer le plus puissant ressort de leur crispation : ils tiennent à l’ensemble ou à certains aspects de l’ordre postcolonial que le triomphe de la majorité construite par le PASTEF finirait par renvoyer à l’océan.

    Ils font donc l’impasse, toute honte bue, sur l’évidence, insoluble dans leur croyance, que le niveau du personnel et de la discussion politique s’est élevé au Sénégal depuis l’avènement du PASTEF, parti dans les rangs duquel on ne trouve pas l’ombre d’un Farba Senghor ou Farba Ngom. Il est vrai qu’en se passant de tels profils, le PASTEF prive les observateurs de la vie politique de rigolades d’autant plus intenses qu’elles sont incidentes. En ce qui me concerne, j’en fais volontiers le deuil, car après des décennies de République bananière, il était plus que temps de renouer avec l’esprit de sérieux qui guida les deux premières années de nos indépendances.

    Mais enfin, le camp de la restauration a besoin de s’inventer des supériorités imaginaires. Il lui est agréable de se figurer en partie des vaincus vertueux, face à un adversaire dont la victoire, qui est la fin de son monde, est déjà inscrite dans la dynamique des forces en présence, tant que la partie se jouera entre citoyens sénégalais. Boubacar Boris Diop, dont l’intention n’est certainement pas de prendre aux gens leurs doudous idéologiques, mais de dire ce qu’il pense, prive malgré tout le camp de la restauration de ce baume au cœur, de ce douillet refuge de la croyance dans sa supériorité intellectuelle et morale.

    La « science » comme incantation

    Alors, bien qu’ils pensent « outrage à la bienséance et trahison de classe », les critiques reprochent à Boubacar Boris Diop quelque chose comme une faute professionnelle : il serait subjectif, il manquerait de nuance, de distance — en somme de science. Le dernier en date à s’y essayer, l’oncle et homonyme de l’ancien candidat à la présidentielle du PASTEF, prie Boubacar Boris Diop de faire « un petit effort d’abstraction et de conceptualisation ». On ne voit pas très bien quels efforts d’abstraction et de conceptualisation fondent le soutien de l’oncle au neveu. Neveu dont il ne faut jamais se lasser de rappeler qu’il fut propulsé à des hauteurs qui lui auraient été inaccessibles si Ousmane Sonko ne l’avait pas voulu et si les militants du PASTEF n’y avaient pas consenti. 

    Au-delà des petits intérêts personnels et claniques, il nous faut situer ce type de procès en subjectivisme, qui furent faits à toutes les grandes figures de la tradition radicale noire, dont Fanon, Cheikh Anta Diop et Rodney pour n’en citer que quelques-unes des plus chères aux intelligences africaines et des plus précieuses à l’intelligence de notre condition. Les intellectuels, universitaires et médiatiques en premier lieu, n’ont pas en effet dans l’ordre social pour fonction effective première de dévoiler le réel et de le démystifier. L’une de leurs fonctions, et non des moins confortables, est la rationalisation, c’est-à-dire la justification, des puissances telles qu’elles sont instituées. Fonction d’ailleurs analogue à celle que remplissaient leurs homologues positivistes des sciences de la nature qui rendaient raison des régularités observables dans les objets que leurs disciplines se donnaient, quoiqu’il n’en résultât pas les mêmes effets de résignation politique. Nos économistes, dont beaucoup nous expliquent comme des disques rayés qu’il faut faire ce qu’exige le FMI parce que la science le commande, naturalisent une économie de marché hypostasiée et largement remise en cause par les travaux les plus récents et remarqués au sein même de l’orthodoxie de leur discipline ; les politologues qui prétendent eux aussi au statut de conseillers du prince filent le même mauvais coton, et procèdent à des calculs et des comparaisons de choses dont ils n’interrogent que rarement l’historicité. Bien qu’ils soient souvent outillés pour manier les mathématiques et les statistiques en virtuoses, ni leurs titres ni leurs techniques ne leur donnent autorité pour trancher à la manière d’examinateurs ce que Boubacar Boris Diop a dit dans l’entrevue qu’il a donnée au journaliste Momar Dieng : rappel de faits et d’événements qui seraient consensuels s’ils ne touchaient pas à des intérêts ; évaluations en rapport avec son idéal politique. Les opinions des ventriloques de la science sur de telles questions font probablement plus d’effet, ont de plus puissants relais, mais n’ont pas plus de légitimité politique que celles d’un autre citoyen. Ce n’est pas que leurs sciences soient mal faites, c’est qu’elles ne veulent rien et que la politique est l’affaire de sujets qui veulent. Il s’agit donc de nous assumer comme ce que nous sommes tous — fussions-nous le boroom saret de Sembène, habile à se faufiler dans Sandaga, ou le Samba Diallo philosophe de Cheikh Hamidou Kane — c’est-à-dire des sujets qui veulent : d’aucuns la reprise des efforts de décolonisation, d’autres le retour à la trajectoire impulsée par l’UPS après 1962, d’autres enfin simplement continuer, ou commencer, de se gaver. 

    Les invocations de la science dans les disputes de cet ordre ne viennent pas d’un souci de rigueur, encore moins d’un souci du vrai ; elles participent d’une liturgie : « science » y est une incantation et n’a pas dans ces phrases plus de référent que « jinné Moussa » n’en avait dans nos jeux d’enfants. C’est ainsi que l’on vend comme verdict de la science les états d’âme et le désarroi de l’establishment face à l’émergence d’un puissant mouvement populaire qui a fait jonction avec une partie de l’intelligentsia. Mouvement qui lui est d’autant plus inquiétant qu’il s’est montré, l’exécutif entre ses mains, intraitable sur les questions relatives à la transparence dans la gestion des ressources naturelles et des deniers publics.

    Cette manière de passer en contrebande ses préférences pour le verdict de la science ignore ce que tout le monde sent plus ou moins confusément et que Thomas Hobbes éclairait il y a longtemps déjà : la circulation des vérités relatives au monde social est toujours réfractée par les intérêts. Les questions du bien et du mal – que l’on peut étendre à celles du bien et de la ruine publique, du juste et de l’injuste — donnent toujours lieu à des oppositions dantesques, de plumes ou d’aciers, alors que celles de géométrie ne provoquent rien de tel. Hobbes, qui insistait par-là sur l’ascendant de l’affect possessif sur l’amour de la vérité, finissait par conjecturer que s’il arrivait un jour que la vérité selon laquelle deux angles d’un carré sont égaux aux trois angles d’un triangle soit « contraire au droit de dominer de quelqu’un, ou à l’intérêt de ceux qui dominent », nul doute qu’elle serait « sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie. »[1] Les sciences morales qui s’occupaient de ces questions sont devenues humaines et sociales sans cesser d’être irrémédiablement encastrées dans les rapports sociaux de domination. Elles ne sauraient avoir le dernier mot dans des disputes politiques en général et démocratiques en particulier. L’honnêteté commande — y compris aux titulaires de quinze doctorats — de ne pas se faire le ventriloque de la science quand on défend des positions sur ce qu’on tient pour le juste et le camp qui l’incarne le mieux. Cela vaut autant pour les militants que pour ceux qui prétendent à l’impartialité, à la République, à l’intérêt supérieur de la nation et autres fétiches. Il est vrai qu’il est plus facile, en démocratie, de remporter ce genre de disputes publiques et partisanes quand on appelle à la transparence plutôt qu’à l’opacité, à la souveraineté populaire plutôt qu’à la technocratie, à la libération des tutelles internationales plutôt qu’à la poursuite tranquille des usages de la République des évolués. C’est la fidélité aux premiers termes de ces alternatives que nos adversaires appellent notre populisme. Quand, en revanche, on souhaite trouver des arguties pour légitimer l’opacité et la neutralisation de la souveraineté populaire, l’invocation d’une panoplie de sciences humaines, sociales et juridiques — ainsi que du sens de l’État — est toujours d’un grand secours.

    Pire que les fake news, la roublardise des intellectuels

    À l’heure où les autorités politiques du monde euro-américain réunies à Munich discutent à haute voix de l’importance de renouer avec leur passé de grandeur impérialiste, le public africain doit pouvoir attendre des intellectuels à la formation desquels il contribue et qui parlent souvent en son nom, voire qui font carrière comme « voix de l’Afrique », qu’ils ne se perdent pas en circonvolutions. Malcolm X disait n’être expert en rien, mais sincère. Dans les pays dominés du Sud global, un Malcolm X, expert en rien, mais sincère, courageux et dévoué à l’idée qu’il se fait du juste, est probablement plus susceptible de dire des vérités utiles qu’une armée d’experts simplement carriéristes. Boubacar Boris Diop a le tempérament de Malcolm et le talent littéraire de Richard Wright. Il est non seulement l’un des grands écrivains de notre siècle, mais il est aussi l’une des rares grandes figures de notre monde intellectuel et culturel qui ont su se tenir à distance des efforts de soft Power qui, de Paris et avec le concours plus ou moins naïf de certains, se déploient à destination des jeunes consciences africaines.

    L’auteur de Doomi Golo a les moyens de sa liberté précisément parce qu’il tient toute son autorité de la puissance de son œuvre et qu’à part travailler à l’enrichissement de celle-ci, ne l’intéresse que la défense de l’idée qu’il se fait de la dignité des peuples d’Afrique. N’étant pas fasciné par les mondanités et les médailles littéraires distribuées à Paris, il lui est loisible de ne pas noyer le poisson françafricain dans l’eau, comme le font tant de ses congénères. Il regarde le monde en face et voit ce que des millions de ses concitoyens voient en Ousmane Sonko comme dans le PASTEF. L’ayant vu et l’ayant pensé, il le dit, sans pour autant taire les limites qu’il perçoit et dans ce parti et dans son leader. En définitive, ce ne sont pas la qualité et la notoriété de son œuvre littéraire qui font le principal attrait de ses prises de position : elles lui donnent cependant un capital symbolique et une audience suffisamment importante pour que sa constance dans la critique de la Françafrique agace. Ce qui fait l’intérêt de son jugement est plus simple, plus humain : c’est qu’il dit, avec constance et sans calcul, ce qu’il pense, et le fait avec clarté. Chez Boubacar Boris Diop, l’auteur comme l’homme sont lisibles dans le texte et dans la trajectoire.

    Nos concitoyens, qui ont plus de bon sens que ne leur en supposent les porteurs de cravate qui leur donnent des leçons de politique, voient bien qu’en ex-AOF, il est plus facile à un chameau de passer dans le chas d’une aiguille qu’à un intellectuel d’être sincère. Pour eux, Buubakar Bóris Joop, ci ñi mucc la bokk.

    Mamadou Diallo


    [1] Je paraphrase et traduis ce passage de Hobbes tel que cité par Ferdinand Tönnies et rapporté par György Lukács dans The Destruction of Reason, trad. Peter Palmer (Londres/New York : Verso, 2021 [1952]). Cette formulation insiste, contrairement aux traductions courantes en français comme en anglais, sur la propriété plutôt que sur la seule domination — elle doit cette inflexion à l’étude que fait Tönnies de la différenciation moderne entre Herrschaft (domination, pouvoir de commandement) et Eigentum (propriété).

  • Après le limogeage d’Ousmane Sonko : le peuple, la fidélité et l’avenir de PASTEF

    En mettant fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement provoqué une crise institutionnelle. Il a touché à quelque chose de beaucoup plus profond : le lien politique, affectif et historique qui unit une grande partie du peuple sénégalais à celui qui, depuis plus d’une décennie, incarne pour beaucoup la rupture, la résistance et la dignité retrouvée.

    Il faut regarder la réalité politique en face. Dans les quartiers populaires, dans la jeunesse urbaine, dans une partie importante de la diaspora, dans les structures militantes, dans les cellules de base du parti, la figure centrale du cycle politique ouvert depuis plusieurs années demeure le Premier ministre Ousmane Sonko. Non parce qu’il serait simplement un dirigeant parmi d’autres, mais parce qu’il a cristallisé une espérance collective au moment où beaucoup avaient cessé de croire que le système pouvait encore être ébranlé.

    C’est lui qui a porté la confrontation politique lorsque le coût personnel était maximal. C’est autour de lui que se sont organisés les mobilisations, les sacrifices, les emprisonnements, les campagnes de solidarité, les espérances populaires et les imaginaires de rupture. Le pouvoir né en 2024 ne s’est pas construit dans les salons administratifs. Il s’est construit dans la rue, dans les procès, dans les interdictions, dans les moments où une partie de la jeunesse sénégalaise avait le sentiment que son avenir lui était confisqué.

    Une majorité populaire existe déjà : elle s’appelle PASTEF

    Beaucoup parlent aujourd’hui comme si le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko réglait mécaniquement l’équation politique. C’est une erreur d’analyse. Car le cœur du pouvoir réel ne se limite pas au palais présidentiel. Il existe aussi un rapport de forces politique, militant et parlementaire qu’aucun décret ne peut effacer.

    L’Assemblée nationale est aujourd’hui PASTEF. Non seulement numériquement, mais politiquement. La majorité parlementaire issue des législatives a été construite autour de la dynamique du Premier ministre Ousmane Sonko, du projet souverainiste porté par le parti et de la mobilisation militante née durant les années de confrontation avec l’ancien régime. Une grande partie des députés actuellement installés à l’Assemblée doivent leur légitimité électorale à cette vague populaire.

    Autrement dit, il ne suffit pas d’occuper constitutionnellement la présidence pour disposer automatiquement de toute la puissance politique du bloc historique arrivé au pouvoir en 2024. Dans les régimes contemporains, surtout lorsqu’ils émergent de fortes mobilisations populaires, la légitimité est diffuse. Elle circule entre les institutions, le parti, les militants et le peuple.

    C’est pourquoi la situation actuelle ouvre une contradiction majeure. Car si l’exécutif suit désormais une ligne aux antipodes des promesses, la base militante et la totalité de la majorité parlementaire restent profondément attachées à la ligne de rupture incarnée par le Premier ministre Ousmane Sonko.

    Le risque, dès lors, serait de gouverner comme si cette majorité parlementaire était une simple machine institutionnelle disciplinée et désincarnée. Or ce groupe parlementaire est le produit direct d’une séquence de lutte politique intense. Beaucoup de ses membres se considèrent d’abord comme les représentants d’un projet de transformation.

    Le congrès comme moment de clarification historique

    Pour autant, le moment appelle aussi à la lucidité stratégique. Car le pire scénario serait celui d’une implosion émotionnelle, d’une fragmentation du camp souverainiste ou d’une guerre interne qui offrirait à l’ancien système ce qu’il n’a jamais réussi à obtenir par les urnes.

    L’heure n’est pas à la dispersion. Elle est à la clarification politique et à l’organisation.

    Dans cette perspective, PASTEF doit désormais recentrer son énergie sur son congrès. Non comme un simple rendez-vous partisan, mais comme un moment historique de redéfinition collective. Le congrès doit permettre au parti de revenir à l’essentiel : sa doctrine, son projet de transformation, son rapport au peuple, sa vision de l’État, sa stratégie de souveraineté et sa conception du pouvoir.

    Le congrès devra répondre à plusieurs questions fondamentales. Comment organiser la souveraineté dans un État encore traversé par les logiques héritées ? Comment transformer un immense soutien populaire en force durable de gouvernement ? Comment préserver l’esprit de rupture sans basculer dans l’improvisation ? Comment empêcher que l’exercice du pouvoir absorbe progressivement l’énergie transformatrice du mouvement ?

    L’histoire des mouvements populaires africains montre que beaucoup ont été vaincus moins par leurs adversaires que par leurs contradictions internes ou leur incapacité à transformer une dynamique de mobilisation en architecture politique stable.

    Les militants ont le droit d’être blessés. Ils ont le droit d’être en colère. Ils ont surtout le droit de défendre celui qu’ils considèrent comme l’âme politique du projet. Mais ils doivent aussi comprendre qu’aucune séquence historique ne se gagne uniquement par l’émotion. Les moments de crise sont aussi des moments de maturation politique.

    Dans cette période décisive, les députés de PASTEF ont désormais une responsabilité historique particulière. Parce que l’Assemblée nationale est aujourd’hui majoritairement PASTEF, ils ne peuvent se comporter comme de simples spectateurs disciplinés d’une crise venue d’en haut. Ils portent une légitimité issue du peuple, des luttes, des sacrifices et de la promesse de transformation née entre 2021 et 2024.

  • La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

    Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

    Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

    Une légitimité démocratique claire, non provisoire

    Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

    Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

    Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

    Concertations : de la délibération à la décision

    L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

    Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

    La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

    Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

    L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

    Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

    Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

    À qui profite l’éternel recommencement du débat?

    Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

    À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

    L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

    Gouverner, c’est choisir

    La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

    À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

    La démocratie n’est pas menacée par l’action.

    Elle l’est par l’immobilisme organisé.

  • « Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal » : vraiment ?

    La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.

    « Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal. » Par ces mots, madame Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, a voulu réaffirmer la confiance de l’institution le 3 octobre 2025, à l’issue de la revue du programme sénégalais et de ses échanges avec les autorités. Le message se voulait rassurant, comme pour dissiper les doutes suscités par la révélation de l’ampleur de la dette cachée. Mais derrière la formule diplomatique se profile un paradoxe : ce même FMI a suspendu ses décaissements au moment où l’État sénégalais rompait avec des décennies d’opacité pour assumer la transparence.

    Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.

    Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités

    Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.

    En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.

    En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.

    Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.

    2024 : La révélation qui dérange

    En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.

    La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.

    Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.

    Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.

    Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.

    La «police de la confiance» ou le partenariat impossible

    Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.

    Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.

    L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.

    Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.

    Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste

    Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.

    Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.

    C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.

    Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.

    Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.

    Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.

    Sources

    International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.

    International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.

    International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.

    International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.

    International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.

    International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.

    Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.

  • Le panafricanisme de gauche : théorie de la révolution Jub Jubal Jubanti

    Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont choisi Bassirou Diomaye Faye, marquant un tournant historique. Cette victoire témoigne de l’adhésion massive aux idéaux novateurs de PASTEF, incarnés par Ousmane Sonko. Lutte contre la corruption, éradication du népotisme, réduction des inégalités : autant de promesses qui ont séduit les citoyens. Le nouveau gouvernement veut reconstruire le pays en rompant avec les influences néocoloniales et en s’inspirant des mouvements panafricanistes historiques pour garantir un avenir de justice et de dignité pour tous.

    Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont décidé sans équivoque d’élire dès le premier tour le candidat Bassirou Diomaye Faye. Cette victoire a été la manifestation de l’adhésion des Sénégalais aux propositions de PASTEF et la confiance dans le jugement d’Ousmane Sonko qui leur a recommandé celui qui est devenu le Président de la République. Les propositions qui ont emporté l’adhésion des votants sont novatrices, radicales et énoncées avec une force de conviction pas vue dans notre pays depuis un peu plus de six décennies. Une gouvernance plus juste et inclusive, une lutte implacable contre la corruption, l’éradication du népotisme et de graves inégalités sociales, statuaires, de genres et géographiques qui minent la société et les institutions du pays en sont quelques-unes. Il y a également un fort engagement à une plus grande souveraineté nationale et une émancipation vis-à-vis des puissances extérieures, notamment celle de la France. Le tout en participant à la chaîne de solidarité pour un ordre mondial plus juste et équitable, soucieux de coopération, de paix et de respect de la dignité de tous les peuples et des humains dans leur diversité.

    Aux regards tels objectifs, disons-le sans ambages le nouveau pouvoir sénégalais a des velléités révolutionnaires. La mise en œuvre de ces propositions constituera une véritable révolution. Pour réussir une telle tâche, il faudra nécessairement saper les bases de l’État néocolonial et le détruire. Et mettre en place un nouvel ordre national bâti sur nos réalités et l’intérêt national, compris comme celui du peuple souverain. Le « Projet » est une destruction-reconstruction des structures étatiques pour les aligner sur les aspirations populaires. Un changement radical pour l’avenir du pays auquel les défis ne manquent pas. L’autre raison pour laquelle, on peut affirmer que nous sommes dans un processus révolutionnaire est la signification du 24 mars 2024. L’élection a été le point d’orgue d’une période de lutte contre l’oppression, le déni démocratique et l’autoritarisme incarné par Macky Sall. Cette dérive dictatoriale, soutenue par la classe dominante sénégalaise soucieuse de ses intérêts et privilèges, avait fait de PASTEF l’ennemi à abattre. Des dizaines de Sénégalais en ont payé de leurs vies le prix. Plus d’un millier ont été privés de liberté. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont passé de longs mois dans les geôles de Macky Sall et ses sbires. Le dernier nommé a failli se laisser mourir pour mieux porter la résistance à l’oppression.   C’est donc à une révolution citoyenne que nous avons assisté, marquant une rupture décisive avec le passé et ouvrant la voie à une nouvelle ère de justice et d’équité au Sénégal.

    Dans cet article, nous explorons dans quelle mesure le panafricanisme de gauche peut servir de théorie efficace pour la révolution citoyenne au Sénégal, face aux défis sociopolitiques et économiques actuels. Comment les idéaux du panafricanisme de gauche cadrent-ils avec le référentiel du JUB JUBAL JUBANTI que nous propose le Président Faye pour promouvoir une plus grande justice sociale et économique ? Quels exemples historiques et contemporains de mouvements panafricanistes de gauche peuvent servir de modèles pour la révolution citoyenne au Sénégal, et quelles leçons peut-on en tirer pour éviter les erreurs passées ? Après avoir exploré les concepts de révolution citoyenne et de panafricanisme, nous montrerons en quoi le panafricanisme de gauche est à même d’assurer le succès de la révolution citoyenne sénégalaise.

    Qu’est-ce qu’une révolution?

    Le concept de révolution renvoie aux notions de changement, de rupture et de transformation radicale des structures sociales, politiques et économiques. Il en existe de nombreux exemples historiques sur le plan des idées philosophiques, dans les sciences, dans le gouvernement des hommes. À titre d’exemple, dans le champ de la pensée, la philosophie des Lumières en est une. Les idées de philosophes comme John Locke, Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu ont jeté les bases intellectuelles des révolutions modernes. Locke a mis en avant le droit naturel à la liberté et à la propriété, Rousseau a promu l’idée de souveraineté populaire et de contrat social, tandis que Montesquieu a plaidé pour la séparation des pouvoirs. Quelques décennies plus tard, Hegel a conceptualisé la révolution comme un processus dialectique où le conflit entre thèse et antithèse mène à une synthèse, qui incarne un progrès historique. Karl Marx a approfondi cette dialectique en l’appliquant aux luttes des classes. Pour Marx, les luttes des classes sont le moteur de l’histoire. Et que le triomphe de la classe dominée aboutit à la révolution. Ainsi, il a prédit que les contradictions internes du capitalisme mèneront à l’établissement au communisme, grâce à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie. De là nait une société sans classe où chaque homme aura la satisfaction de ses besoins. Dans cette société, l’exploitation de l’homme par l’homme n’existera pas et l’État, superstructure au service de la classe dominante, perdant de son intérêt est annihilé.

    Les révolutions ont marqué l’histoire de diverses manières, souvent avec des résultats et des conséquences variés. La Révolution américaine (1775-1783) inspirée par les idées des Lumières a conduit à l’indépendance des Treize Colonies américaines vis-à-vis de la Grande-Bretagne et à la création des États-Unis d’Amérique. La Révolution française (1789-1799) a bouleversé le paysage politique, social et économique de la France et le monde. Elle a aboli la monarchie absolue, proclamé les droits de l’homme et du citoyen. En Russie, la révolution bolchevik d’octobre 1917 a renversé le régime tsariste et conduit à l’établissement de l’Union soviétique sous le contrôle des bolcheviks. Les révolutions se manifestent différemment selon les contextes géographiques, reflétant les spécificités culturelles, sociales et politiques de chaque région. La révolution cubaine de 1959, menée par Fidel Castro et Che Guevara, a transformé Cuba en un État socialiste.

    Au cours de la période 1950-1960, les révolutions en Afrique ont pris la forme de luttes de libération nationale, comme en Algérie contre la France ou au Kenya contre la Grande-Bretagne. Amílcar Cabral le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) à sa stratégie de mobilisation des paysans et à son utilisation innovante des tactiques de guérilla a réussi à affaiblir significativement les forces coloniales portugaises, conduisant finalement à l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Plus tard, elles ont consisté en une remise en cause de l’ordre néocolonial. Au Burkina, arrivé au pouvoir par un coup d’État, Thomas Sankara a entrepris une révolution. La période allant du 4 août 1983 à sa mort tragique le 15 octobre 1987 a été marquée par des réformes radicales et des tentatives audacieuses pour transformer le Burkina Faso en un modèle de développement autonome, socialement juste et écologiquement durable. Malgré sa fin tragique, l’esprit de Sankara continue d’inspirer des générations de militants et de leaders à travers l’Afrique et le monde.

    Chez nous, au Sénégal dans l’histoire nous avons également des périodes révolutionnaires. Certaines ont été des succès tandis que d’autres ont fâcheusement été étouffées dans l’œuf. Nous en citerons deux pour illustrer le propos. La Révolution Torodo au Fuuta Toro dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle s’est déroulée à la fin du XVIIIe siècle, est un mouvement sociopolitique et religieux qui a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la région. Elle est née du refus de l’arbitraire incarné par les dynasties régnantes, notamment les Denyankés, qui imposaient des taxes lourdes et une domination inacceptable pour les populations. Les inégalités économiques et sociales ont exacerbé le mécontentement, créant un terreau fertile pour la rébellion. La révolution menée Abdul Kader Kane, a permis en 1776 que les Torodo renversent la dynastie régnante, installant un nouveau régime. L’État théocratique qui en est issu a radicalement changé les structures sociales et économiques du Fuuta Toro. Ce nouvel ordre a dû faire face à des résistances internes et des pressions externes, notamment des empires voisins et des puissances coloniales européennes qui cherchaient à étendre leur influence dans la région.

    Plus au sud, en basse Casamance, Aline Sitoé Diatta, a été une figure emblématique de la résistance anticoloniale sénégalais. Elle a joué un rôle crucial dans l’histoire de la lutte pour l’indépendance. Son projet politique consistait à saper les bases de la domination coloniale française. Elle a dénoncé l’exploitation des ressources au bénéfice de la métropole française, laissant les populations locales dans la pauvreté et sous une forte oppression. En 1942, à 22 ans, elle commença à prêcher la désobéissance civile contre les autorités coloniales françaises. Elle encourageait les populations locales à ne plus payer les impôts imposés par les colonisateurs et à cesser de cultiver l’arachide, la culture de rente imposée par les colons au détriment des cultures vivrières locales. Son mouvement visait à retrouver l’autonomie économique et culturelle, et à résister pacifiquement à l’oppression coloniale. Aline Sitoe Diatta insistait sur le retour aux traditions africaines et à l’autosuffisance alimentaire en cultivant des produits locaux. Elle prônait également le respect de la nature et des pratiques agricoles durables. Les autorités coloniales françaises ont vu en elle une menace sérieuse à leur contrôle sur les populations. Ils réagirent rapidement et violemment. En 1943, elle fut arrêtée et déportée à Tombouctou, au Mali, où elle mourut en 1944.

    En quoi venons-nous d’amorcer une révolution citoyenne?

    En adoptant la distinction dans le processus révolutionnaire qu’opère Hannah Arendt, l’élection du 24 mars 2024 et les premiers mois du nouveau pouvoir correspondent à la libération[1]. Nous sommes dans la phase où l’on se débarrasse de la tyrannie de Macky Sall. En même temps et ceci depuis la prise de fonction du Président, le 2 avril, nous sommes dans la phase de conquête de la liberté au sens où l’entend l’autrice. C’est-à-dire la capacité citoyenne de participer activement à la vie politique en vue de la construction d’un nouvel ordre. 

    Partant de ce point de bascule nous sommes au début de la révolution citoyenne. Contrairement à une révolution traditionnelle, souvent menée par une élite ou un groupe restreint, la révolution citoyenne cherche à mobiliser une large base populaire pour instaurer un changement fondé sur la démocratie participative, l’inclusion sociale, et la justice économique. La révolution citoyenne sénégalaise a été incarnée par la figure d’Ousmane Sonko et d’une organisation le PASTEF. Celle-ci s’est déployée en de nombreux démembrements (MONCAP, MAGUI PASTEF, JPS, ndongo daara., les Réseaux des enseignants, de catholiques…). En dehors du parti, des groupes informels se réclamant peu ou prou de lui sont nés.  

    À toutes les étapes, il y a eu l’implication massive et active des citoyens. Cela s’est traduit par des manifestations, des assemblées populaires, et la transformation symbolique des scrutins de 2022 en des référendums pour ou contre le pouvoir de Macky Sall. Les technologies de l’information et de la communication ont été utilisées pour mobiliser et organiser les citoyens. Les réseaux sociaux, les plateformes de pétitions en ligne, et les forums de discussion ont des outils clés pour coordonner les actions et diffuser les idées. Dans bien des domaines, comme Gramsci l’a théorisé, PASTEF a mis l’accent sur la lutte pour le contrôle des idées et des institutions culturelles. Comme le souligne l’historienne Penda Mbow, PASTEF a fait émerger le discours et légitimé des cadres politiques « ndongo daara ». Ce qui autorise Mamadou Diallo, doctorant à Columbia University, New York a prononcé l’oraison funèbre de la « République des évolués ».   

    Au cours des cinq années précédant son arrivée au pouvoir, PASTEF a construit ce que Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe (1943 —) ont appelé une hégémonie démocratique radicale[2]. Leurs activités de vacances citoyennes ont mobilisé des milliers de jeunes autour d’enjeux inclusifs et participatifs. De nombreux collectifs citoyens contre les spoliations foncières sont animés par les militants et cadres de PASTEF. En 2021, Le Président Bassirou Diomaye Faye a été à la pointe de la défense des intérêts des populations de Ndingeler dans le conflit qui les oppose à Babacar Ngom le patron du groupe agro-industriel SEDIMA. En 2022, quelques semaines après son élection à la mairie de Ziguinchor, Ousmane Sonko, a lancé la mobilisation populaire pour l’assainissement à Ziguinchor.  

    Le panafricanisme comme source d’inspiration et l’outil pour la révolution citoyenne

    Le triomphe de la révolution citoyenne sénégalaise nécessite de faire nôtres les mots de Mao Zedong (1893 — 1976), fondateur de la République populaire de Chine et principal dirigeant de ce pays de 1949 à sa mort : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Et pour mieux préciser sa pensée, avant l’épreuve du pouvoir, il a déclaré en 1937 : « le fondement de la théorie, c’est la pratique ».

    Le panafricanisme est un héritage des luttes anticoloniales et des mouvements panafricanistes du 20e siècle. Les valeurs de solidarité, d’unité et d’autodétermination africaines portent la vision d’une Afrique unie et prospère, libérée des contraintes néocoloniales. Le panafricanisme de gauche se distingue du panafricanisme libéral, qui se contente de défendre les intérêts des élites africaines au détriment des masses populaires. Le panafricanisme de gauche fait siennes les préoccupations du panafricanisme culturel et identitaire, mais ne s’en contente pas. Le panafricanisme culturel et identitaire se concentre sur la renaissance culturelle, la valorisation des traditions et des langues africaines et la promotion d’une identité africaine. Le panafricanisme de gauche vise à construire une Afrique démocratique, socialiste et écologique, qui met en priorité les besoins et les aspirations des peuples africains. La démocratie participative entendue comme processus par lequel les citoyens sont impliqués dans les prises de décision. Un État respectant les droits de la personne, luttant sans relâche contre la corruption et le clientélisme.

    Pour réaliser cette vision, le panafricanisme de gauche propose des pistes concrètes, telles que la rupture avec le franc CFA, monnaie coloniale qui maintient l’Afrique sous la tutelle de la France et qui empêche le développement économique du continent. La renégociation des accords de partenariat avec l’Union européenne, qui imposent aux pays africains une libéralisation commerciale qui les expose à la concurrence déloyale des produits européens et qui entrave leur industrialisation. La création d’une monnaie commune africaine, qui favoriserait l’intégration économique et monétaire du continent et qui renforcerait sa souveraineté financière. La mise en place d’une politique agricole commune africaine, qui soutiendrait les petits agriculteurs, garantirait la sécurité alimentaire et protégerait l’environnement. Une politique internationale de non-alignement. C’est-à-dire une ouverture et une main tendue à tous les peuples et tous les États pour un monde de coopération mutuellement avantageuse.

    On peut le constater, le panafricanisme de gauche vise à transformer l’Afrique en un espace de justice, de liberté et de dignité pour tous ses habitants. C’est dans cet esprit que le Sénégal sera gouverné. Nous appelons tous les patriotes sénégalais et africains à nous rejoindre dans cette aventure historique, qui fera du Sénégal un modèle de réussite panafricaine.


    [1] Essai sur la révolution, trad. M. Chrestien, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1967 ; éd. poche, trad. Marie Berrane, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2013 (On Revolution, New York, Viking Press, 1963)..

    [2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2019.

  • Briser les chaînes de l’inaction : une nouvelle ère pour le Sénégal

    L’élection du président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs chez les Sénégalais. Malgré des mesures applaudies et un début prometteur, la gestion prudente et le déficit d’audace risquent de freiner l’élan de la révolution citoyenne. Le Président et son Premier ministre Ousmane Sonko, forts de leur courage et de leur corpus idéologique, doivent insuffler un nouvel élan de volonté et d’audace pour transformer le Sénégal.

    Élu au premier tour de la présidentielle du 24 mars 2024, le président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs parmi les millions de citoyens sénégalais désireux de voir des changements qualitatifs significatifs dans la gestion de l’État et le devenir socio-économique du pays. Cependant, après bientôt trois mois de mandat, un sentiment d’inquiétude commence à se faire sentir. Celui-ci ne porte pas sur la sincérité et la volonté inébranlable du Président de la République et son Premier ministre Ousmane Sonko de tenir leurs promesses. Mais, il existe une crainte de voir la révolution qui a permis la victoire électorale dévoyer en raison de la lenteur mise à contrôler l’appareil d’État. Mettons les choses au clair : beaucoup de mesures prises méritent d’être saluées, mais il nous apparait que la gestion est marquée par une prudence excessive et un déficit d’audace dans la volonté de changement.

    Des mesures applaudies, un début prometteur

    Il est indéniable que les initiatives du président Faye et de son gouvernement ont été bien accueillies. Le projet de réforme de l’éducation nationale, visant à améliorer les infrastructures scolaires et à moderniser les programmes, ainsi que les efforts pour renforcer la transparence dans la gestion publique, a reçu des éloges. De même, l’apurement de la dette interne due aux acteurs économiques du monde rural est d’excellentes mesures. Elles permettront de créer les conditions optimales d’une bonne campagne agricole. L’agriculture joue un rôle crucial dans l’économie nationale, il est un des moteurs de la croissance et celui qui emploie la plus grande partie de la population active.

    Cependant, ces mesures, bien que positives, ne suffisent pas à répondre aux attentes des Sénégalais qui aspirent à des réformes plus profondes et plus rapides. La modernisation de l’administration publique et la lutte contre la corruption, par exemple, avancent à un rythme bien trop lent pour provoquer un véritable changement. Si les Assises de la Justice ont été bien accueillies, il reste qu’il est à craindre qu’à trop insister sur la magistrature et les aspects correctifs et punitifs on en oublie la diversité des sphères qui la caractérise. C’est pourquoi le rapport qui sera remis au président de la République sera scruté avec attention.

    Une vraie rupture, mais timide dans ses expressions

    La gestion de l’exécutif sénégalais issu de l’élection présidentielle du 24 mars 2024 se caractérise par sa prudence. Qui, compréhensible qu’elle soit, dans le contexte économique difficile que nous a légué la gestion peu scrupuleuse, incompétente et corrompue léguée par l’ancien président Macky Sall, n’en est pas moins problématique. Surtout lorsqu’il s’agit d’engager les réformes nécessaires. Dans le contexte qui est le nôtre, il est étonnant que le programme législatif n’ait pas encore commencé. Cette inaction retarde l’adoption de lois cruciales pour le développement économique et social du pays. De même, on peut s’étonner du retard pris dans la déclaration de politique générale du Premier ministre Ousmane Sonko. Cette déclaration est pourtant essentielle pour définir les priorités du gouvernement et orienter l’action publique. Certes, les députés PASTEF en particulier et le groupe parlementaire Yewwi Askan Wi (YAW) en général sont minoritaires à l’Assemblée nationale, mais l’autorité et le talent politique du Premier ministre Ousmane Sonko peuvent suffire à la création d’une majorité ad hoc en attendant la dissolution de la chambre et la convocation de nouvelles élections.   

    L’attentisme ne peut être uniquement reproché à l’exécutif. Les députés, les cadres et militants de PASTEF, ceux de la coalition de la « Diomaye Président » ne sont pas exempts de reproches. Il a fallu plus de deux mois au groupe parlementaire YAW pour désigner son président. Ce retard a paralysé le travail législatif et montré un manque de coordination et de leadership. De même, on ne sent pas monter au sein du parti présidentiel une mobilisation de nature à indiquer que le temps presse. Les nouvelles autorités se déplacent peu en région. Porter la volonté de changement nécessite de susciter l’enthousiasme dans tout le pays. Il est nécessaire d’avoir une présence active sur le terrain.

    Il est temps de changer certains hommes qui se sont notoirement impliqués dans la répression des Sénégalais sous l’ancien président Macky Sall. Chaque jour supplémentaire passé par ces individus dans leurs fonctions est un affront aux victimes de la répression des années de plomb de Macky Sall. Les tortionnaires de feu François Mancabou continuent de plastronner, et le sniper en tenue de police qui a tiré mortellement sur le jeune Cheikh Wade à Dakar le 8 mars 2021 n’est pas retrouvé.

    Le besoin d’audace et de volonté de changement

    Pour que le Sénégal puisse réellement progresser, il est impératif que le président Faye adopte une approche plus audacieuse. Il en a le courage, la capacité et le corpus idéologique. Les réformes économiques doivent être plus ambitieuses, visant à diversifier l’économie et à réduire la dépendance aux exportations de matières premières et oukases des institutions financières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international). Des mesures plus drastiques doivent être prises pour lutter contre la corruption et renforcer l’État de droit. De plus, la réforme de l’administration publique doit être accélérée pour rendre les services plus efficaces et accessibles à tous les citoyens. L’égalité des chances, la justice sociale et la protection des droits de la personne doivent être au cœur du programme politique du président et de son gouvernement.

    Sur le plan diplomatique, le Sénégal doit inscrire son souverainisme dans un panafricanisme qui ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest. Il est regrettable que le Sénégal n’ait pas été représenté au plus haut niveau à la prestation de serment du président Cyril Ramaphosa, récemment réélu en Afrique du Sud. Un tel déplacement aurait été l’occasion de se repositionner à la pointe du combat pour les droits du peuple palestinien en s’associant aux initiatives de l’Afrique du Sud en la matière. Une politique étrangère proactive et engagée est essentielle pour renforcer le rôle du Sénégal sur la scène internationale.

    L’élection de Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs de changement et de progrès pour le Sénégal. L’expérience sénégalaise est observée dans la sous-région, en Afrique et dans le monde entier. Cependant, l’attentisme et la prudence excessive dans la gestion des réformes de l’État risquent de compromettre ces attentes. Pour répondre aux aspirations des Sénégalais et réaliser les engagements de sa campagne, le président Bassirou Diomaye Faye, son Premier ministre Ousmane Sonko et l’ensemble du gouvernement doivent faire preuve de plus d’audace et de détermination dans la mise en œuvre des réformes nécessaires du « Projet ». Sans cela, le Sénégal risque de stagner et de voir s’éloigner les occasions pour améliorer les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais et de progrès. Les idées, le volontarisme et l’audace sont les étincelles qui allument puis vivifient les révolutions.

                                                                                               Dr Félix Atchadé