Ce que les critiques oublient de lire dans cette proposition de loi réforme constitutionnelle

Depuis la publication de la proposition de loi n° 17/2026 portant révision de la Constitution, le débat médiatique s’est largement focalisé sur la procédure. Fallait-il un référendum ? Le Parlement est-il suffisamment légitime ? Le calendrier est-il opportun ?

Ces interrogations ont leur place dans une démocratie. Mais elles présentent un inconvénient majeur : elles détournent l’attention de la question essentielle. Car une Constitution ne se juge pas d’abord à la manière dont elle est révisée. Elle se juge à la conception de la société qu’elle porte.

Or, à la lecture attentive de cette proposition portée par le groupe parlementaire PASTEF, une évidence s’impose. Nous ne sommes pas simplement devant une réforme institutionnelle. Nous assistons à une tentative de redéfinition du contrat social sénégalais. Pour la première fois depuis longtemps, la Constitution cesse progressivement d’être uniquement la Constitution des pouvoirs publics pour devenir davantage la Constitution de la société.

Une Constitution qui cesse d’être exclusivement présidentielle

Depuis la crise institutionnelle de 1962, le Sénégal a progressivement construit un régime où la figure présidentielle occupait une place centrale. Les différentes révisions constitutionnelles avaient davantage accompagné cette évolution qu’elles ne l’avaient corrigée.

La présente réforme emprunte le chemin inverse. Elle ne supprime pas la fonction présidentielle. Elle la replace dans un système davantage équilibré. Le Premier ministre retrouve une véritable capacité de direction du Gouvernement. L’Assemblée nationale voit ses pouvoirs de contrôle renforcés. Les commissions parlementaires peuvent entendre toute personne dont l’audition est jugée utile. Une Cour constitutionnelle succède au Conseil constitutionnel avec des compétences élargies. L’opposition devient un acteur explicitement reconnu par la Constitution. Le Président lui-même ne peut plus exercer une fonction dirigeante dans un parti politique ou une coalition de partis.

Pris séparément, chacun de ces changements paraît technique. Pris ensemble, ils traduisent une philosophie nouvelle : le pouvoir ne doit plus être concentré ; il doit être partagé. La démocratie cesse ainsi d’être pensée comme la recherche d’un centre unique de décision. Elle devient un système d’équilibres.

L’innovation la plus profonde est ailleurs

Mais la véritable nouveauté ne réside peut-être même pas dans cette redistribution des pouvoirs. Elle apparaît dès les premières lignes du nouveau préambule. Celui-ci affirme désormais que le peuple sénégalais est « conscient de son appartenance à la civilisation africaine » et profondément attaché à ses valeurs culturelles fondamentales. Cette formule n’est pas anodine.

Jusqu’ici, la Constitution empruntait essentiellement son langage au constitutionnalisme libéral classique, hérité de la tradition française et des grandes déclarations universelles. La proposition de loi n° 17/2026 ne rompt pas avec cet héritage, mais elle lui ajoute une dimension nouvelle : elle assume une identité constitutionnelle africaine.

L’Afrique n’y apparaît plus seulement comme un espace géographique ou diplomatique ; elle devient une référence civilisationnelle. Ce déplacement est considérable. La Constitution cesse progressivement d’être seulement un texte juridique ; elle devient également un récit national.

Une République de la solidarité

Le nouveau préambule introduit une autre rupture. L’État n’est plus défini uniquement comme garant des libertés individuelles. Il devient responsable de la solidarité, de la transparence, de la bonne gouvernance, de la paix, de la fraternité entre les peuples, de la protection de l’environnement et des générations futures.

Autrement dit, la République n’est plus seulement conçue comme une organisation du pouvoir. Elle devient un projet collectif.

Les droits-créances : une démocratie plus exigeante

La seconde grande innovation est l’apparition de nouveaux droits fondamentaux. Beaucoup ont remarqué le droit à l’inclusion numérique, le droit à l’information plurielle, le droit à un environnement sain ou encore le droit de savoir lire et écrire.

Leur portée est pourtant souvent mal comprise. Ces dispositions appartiennent à ce que les juristes appellent les droits-créances.

Contrairement aux libertés classiques, qui imposent principalement à l’État de ne pas intervenir, les droits-créances obligent la puissance publique à agir. Reconnaître un droit de savoir lire et écrire oblige à développer des politiques d’alphabétisation. Reconnaître un droit à l’inclusion numérique oblige à réduire la fracture numérique. Reconnaître un droit à un environnement sain impose des politiques publiques de protection écologique. Reconnaître l’accès universel aux communications électroniques suppose des investissements, une régulation et un service public.

La liberté cesse alors d’être uniquement une absence de contraintes. Elle devient également une capacité réelle.

La Constitution adopte ainsi une conception plus substantielle de la démocratie : il ne suffit plus de proclamer des droits ; il faut créer les conditions permettant à chacun de les exercer effectivement.

Les biens communs entrent dans la Constitution

Une autre évolution mérite d’être soulignée. Le nouveau préambule proclame la souveraineté du peuple sur les ressources naturelles et le patrimoine foncier. La Constitution ne traite plus ces ressources comme de simples actifs économiques ; elle les érige en biens communs appartenant à la Nation.

Cette disposition revêt une portée particulière dans un pays devenu producteur de pétrole et de gaz. Elle signifie que l’exploitation des ressources naturelles ne relève plus seulement de choix gouvernementaux ; elle engage désormais un principe constitutionnel.

Le texte ajoute d’ailleurs que leur gestion doit être transparente et orientée vers l’amélioration des conditions de vie des populations.

Là encore, la Constitution dépasse la seule organisation des pouvoirs pour définir une certaine idée de la justice économique.

Une démocratie qui ne se limite plus aux élections

La proposition consacre également une conception renouvelée du pluralisme politique. Le préambule affirme que le Sénégal est un État moderne reposant sur le jeu loyal entre une majorité qui gouverne et une opposition reconnue comme un pilier indispensable de la démocratie.

Cette formulation mérite d’être méditée. Elle rappelle qu’une démocratie ne se réduit ni à la victoire d’une majorité ni à la tenue périodique d’élections. Elle suppose également l’existence d’institutions capables de contrôler le pouvoir, de protéger les minorités et de garantir le débat public. Le pluralisme cesse ainsi d’être une simple tolérance politique. Il devient un principe constitutionnel.

Une Constitution tournée vers le XXI siècle

Aucune Constitution ne transforme à elle seule une société. Les droits qu’elle proclame devront être financés, les institutions qu’elle crée devront être respectées et les principes qu’elle affirme devront être incarnés par les gouvernants comme par les citoyens.

Mais une Constitution fixe toujours une direction. Et celle-ci est claire. La proposition de révision ne se contente pas de redistribuer les compétences entre le Président, le Gouvernement et le Parlement. Elle modifie la conception même de la République.

Elle fait entrer dans la Constitution des notions jusqu’ici périphériques : la civilisation africaine, les biens communs, la justice environnementale, les droits-créances, la solidarité, la bonne gouvernance, les générations futures, la transparence et la souveraineté populaire sur les ressources naturelles. Autrement dit, elle propose de passer d’une Constitution essentiellement centrée sur l’État à une Constitution davantage centrée sur la société.

C’est probablement là sa véritable portée historique. Le débat public aurait tout à gagner à discuter cette ambition plutôt qu’à se limiter aux seules controverses procédurales.

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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