Ce qui les inquiète, ce n’est pas le désordre : c’est la démocratie

Depuis plusieurs semaines, une poignée d’acteurs politiques, de juristes et de commentateurs, abondamment relayés par une partie de la presse, tentent d’imposer l’idée d’une crise institutionnelle. Pour les uns, l’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale serait une anomalie ; pour les autres, la majorité parlementaire de PASTEF serait devenue un facteur d’instabilité ou les initiatives législatives de l’Assemblée un signe de désordre institutionnel. Certains réclament même l’intervention du Conseil constitutionnel pour rétablir ce qu’ils considèrent comme l’ordre normal des institutions. Au fond, toutes ces analyses reposent sur la même idée : le pouvoir devrait parler d’une seule voix. C’est précisément là que commence le malentendu.

Le vieux rêve d’un pouvoir sans contradiction

Pendant des décennies, les Sénégalais ont vécu dans un système où l’Assemblée nationale accompagnait le Président et où la majorité suivait l’exécutif. Cette pratique a fini par installer l’idée que le fonctionnement normal des institutions exigeait l’alignement permanent du Parlement sur le chef de l’État. Or la démocratie repose sur un principe différent : le Parlement possède sa propre légitimité, partage l’initiative des lois avec l’Exécutif, contrôle l’action gouvernementale et peut défendre des orientations distinctes de celles du pouvoir. Ce n’est pas une anomalie, mais l’expression même de la séparation des pouvoirs. Le paradoxe est que ce qui est aujourd’hui présenté comme une crise institutionnelle ressemble souvent à la découverte tardive de ce principe fondamental.

La souveraineté populaire ne se révoque pas sur simple demande

L’argument le plus récurrent consiste à présenter la majorité parlementaire comme problématique parce qu’elle ne serait plus parfaitement alignée sur le Président de la République. Pourtant, sa légitimité demeure celle que lui ont conférée les élections législatives du 17 novembre 2024. Les députés sont toujours en place, les électeurs ne se sont pas prononcés à nouveau et aucune autre majorité n’a émergé. Pourquoi deviendrait-elle illégitime parce qu’elle exerce ses prérogatives, dépose des propositions de loi ou participe au débat institutionnel ? Dans cette logique, la majorité n’est acceptable qu’à condition d’être docile et le Parlement qu’à condition d’être silencieux. Une telle conception est difficilement compatible avec l’esprit républicain.

Le vrai débat porte sur la nature du moment politique sénégalais

Derrière les controverses juridiques se cache en réalité une divergence plus profonde. Pour certains, l’élection de 2024 n’a été qu’une alternance classique et toute tension au sommet de l’État constitue un dysfonctionnement. Pour d’autres, le cycle ouvert en 2021 et consacré dans les urnes en 2024 exprime une aspiration populaire à la transformation de l’État, à la souveraineté et à la refondation démocratique. Dans un tel moment historique, débats, contradictions et conflits sont inévitables : les institutions cessent d’être de simples décors pour redevenir des lieux de confrontation politique.

Là où certains voient le désordre, la démocratie commence

Ce qui frappe dans certaines analyses récentes, c’est qu’elles présentent comme une menace ce qui devrait être considéré comme un progrès démocratique. À les entendre, un Parlement qui légifère, une majorité qui pense par elle-même ou des députés qui exercent leurs prérogatives constitutionnelles deviennent autant de signes de désordre. Pourtant, le Sénégal ne traverse aucune crise institutionnelle : les institutions fonctionnent, chacun exerce ses responsabilités. Ce qui dérange certains observateurs n’est pas leur blocage, mais le fait qu’elles recommencent à exister. C’est peut-être précisément là que commence la maturité démocratique.

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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