Révolution ou spectre de révolution ?

Il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui inquiètent, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles risquent de rester suspendues au-dessus du réel. J’ai regardé une vidéo récente, que je vous recommande. Son diagnostic est rigoureux, ses principes exigeants. Mais elle m’a laissé sur ma faim.

Car enfin, de quoi parlons-nous ? D’un pays qui, pour la première fois depuis des décennies, a engagé, par les urnes, une rupture avec un ordre néocolonial, néolibéral, clientéliste, extraverti, et inefficace. D’un État qui, malgré l’étau de la dette et les contraintes du système mondial, tente de redéployer les bases de sa souveraineté.

Faut-il attendre que la révolution soit parfaite pour la reconnaître ? Ou faut-il savoir lire les signes fragiles, mais décisifs d’une transformation en cours ?

Premier argument : le diagnostic est juste, mais la temporalité est fausse

On nous dit : le Sénégal reste pris dans les rets d’un ordre néocolonial. La dette comme instrument de contrainte, la division internationale du travail, la dépendance monétaire, les ajustements structurels. Sur ce point, accord total. Rien à redire.

Mais là où le raisonnement se dérobe, c’est dans le traitement du présent. Reconnaître que le système est en crise ne suffit pas. Encore faut-il analyser comment il est contesté, par qui, et à quelles conditions.

Or, à force d’exiger une rupture totale, changement des rapports de production, transformation intégrale de l’État, refondation constitutionnelle, on finit par disqualifier ce qui existe déjà comme processus de rupture.

On voit bien les gestes : audit de la dette, renégociation des contrats extractifs, réaffirmation d’une autonomie stratégique, tentative de redéfinition des priorités économiques. Mais ces gestes, faute d’atteindre immédiatement le seuil d’une révolution accomplie, sont relégués au rang de simples amorces.

C’est une mauvaise lecture du temps politique. Une révolution n’est jamais donnée d’emblée. Elle se construit dans la contradiction, dans l’hésitation, dans le rapport de force. Elle avance à découvert, souvent sous contrainte, parfois à reculons. Mais elle avance.

Deuxième argument : le procès en incantation peut être retourné

On nous dit : il y a un décalage entre le discours révolutionnaire et certaines réalités du pouvoir. Un ministre qui parle de souveraineté alimentaire le matin et signe une autorisation d’importation de riz l’après-midi, cela existe. La critique est légitime.

Mais que produit une exigence de rupture absolue, détachée des conditions concrètes ? Je me souviens d’une discussion avec un militant qui me disait : « Tant qu’on n’aura pas nationalisé les mines et quitté la Zone franc, tout ça ne sera que du spectacle. » Sur le principe, il avait raison. Mais en attendant, que fait-on demain ? On laisse les hôpitaux vides de médicaments parce que la rupture n’est pas totale ?

L’exigence pure attend le basculement parfait qui n’arrive jamais. Elle invoque une révolution des rapports de production sans tenir compte de l’état réel des forces sociales : syndicats faibles et divisés, administration réticente, patronat aux aguets, institutions financières internationales qui voient d’un mauvais œil notre volonté de tracer notre propre chemin. L’ancienne coloniale à l’affut.

Le problème, c’est la définition de la révolution. La réduire à un changement des rapports de production, c’est classique, rigoureux, marxiste ultra-orthodoxe. Mais cette rigueur, à force de vouloir tout embrasser, finit par ne plus rien toucher. Elle devient une grille qui filtre le réel et ne retient que ce qui manque.

Comme Antonio Gramsci l’a montré dans ses Cahiers de prison, aucune révolution ne se réduit à un basculement des infrastructures économiques. Elle est d’abord une lutte pour l’hégémonie, une transformation des rapports de force dans la société civile, une conquête des appareils culturels et symboliques. La révolution ne commence pas dans l’économie. Elle s’y accomplit, mais elle naît dans le politique.

C’est à ce niveau que se joue aujourd’hui la question du panafricanisme. Non plus comme incantation mémorielle, mais comme méthode opératoire. Et sur ce terrain, le procès en incantation adressé au pouvoir pourrait bien s’appliquer à son critique : à force d’attendre la vraie révolution, on risque de ne pas voir celle qui est en train de se chercher, de tâtonner, de se heurter au réel, mais aussi d’avancer.

Troisième argument : le populisme est un écran

On nous dit : le phénomène actuel relève du populisme potentiel.

Cette catégorie est commode. Appliquée au Sénégal, elle fonctionne comme un écran. Car ce qui est en jeu dépasse le populisme. Il s’agit de la formation d’un bloc populaire hétérogène, né de l’épuisement des médiations traditionnelles, porté par une exigence de souveraineté et de justice sociale.

Cette hétérogénéité, qu’on lit comme une contradiction, est en réalité une force stratégique. Ce que certains perçoivent comme une cacophonie est la polyphonie d’un front populaire conscient de ses responsabilités historiques.

Dans cette architecture complexe, Ousmane Sonko est la boussole, le capitaine dans la tempête. Il incarne une ligne politique claire, souveraineté, justice sociale, refondation républicaine, et une capacité rare à articuler les contradictions sans les dissoudre.

Réduire ce processus à un « populisme », c’est passer à côté de sa dimension historique. Les critiques qui dénoncent cette configuration restent prisonniers d’une vision binaire où unité rime avec uniformité. Or, la révolution sénégalaise exige de distinguer l’essentiel de l’accessoire, les contradictions principales des contradictions secondaires. L’enjeu central n’est pas un désaccord tactique entre courants de la rupture, mais l’affrontement entre deux projets antagonistes : un Sénégal soumis aux diktats extérieurs, et un Sénégal souverain.

Une révolution ne s’accomplit pas avec des purs et des dogmatiques, mais avec des femmes et des hommes qui acceptent de mettre en commun leurs forces pour répondre aux besoins urgents de justice et de dignité.

Alors oui, ce bloc est hétérogène. Mais c’est cette hétérogénéité qui le rend majoritaire. Si c’est cela, le populisme, le mot ne veut plus rien dire.

Habiter le moment, ne pas le juger d’en haut

Au fond, la divergence est là. D’un côté, une position de surplomb critique. On mesure le présent à l’aune d’un idéal révolutionnaire. On attend des signes nets, des ruptures franches, des transformations visibles.

Je le comprends. J’ai moi-même longtemps attendu la rupture parfaite, celle qui ne trahit rien, celle dont on sortirait la tête haute sans avoir à pactiser avec le réel. Mais cette attente, à force d’être exigeante, finit par devenir une forme d’absence.

Car le moment sénégalais exige autre chose. Non pas un jugement extérieur, mais une implication dans le processus. Cela veut dire accepter de mettre la main à la pâte. Accepter que les avancées soient parfois minuscules, que les reculs soient réels, que les promesses non tenues cohabitent avec les victoires silencieuses.

Ce qui est en jeu n’est pas une révolution achevée. C’est une lutte pour consolider un processus largement entamé. Il ne s’agit pas de suspendre la critique. Il s’agit de la déplacer. Non pas contre le processus, mais dans le processus. Non pas depuis la tribune, mais depuis le terrain.

La critique a le mérite de rappeler une exigence : la révolution ne se décrète pas, elle se prouve. Mais elle pèche par excès de pureté. En Afrique de l’Ouest, dans les conditions historiques actuelles, la transformation ne prendra jamais la forme d’un basculement instantané. Elle sera longue, conflictuelle, incomplète, avançant sous contrainte dans un monde hostile.

La question n’est donc pas de savoir si la révolution est déjà là, mais si nous sommes capables de la faire advenir à partir de ce qui existe. Ce n’est pas l’absence de révolution qui caractérise notre moment. C’est notre difficulté à reconnaître les formes nouvelles qu’elle est en train de prendre.

Dette, « opacité » et procès d’intention : quand la critique fabrique son propre mirage

Je viens de lire l’enquête du Financial Times, reprise par SenePlus. 650 millions d’euros empruntés via des swaps[1], le FMI qui dit n’avoir pas été informé, des créanciers qui auraient priorité sur les autres. Les mots sont lourds : « secret », « opacité », « montages ». À les lire, on croirait à la mise au jour d’une mécanique clandestine, un État qui joue sa survie dans l’ombre, contre son propre peuple.

Mais cette lecture oublie une chose : la complexité n’est pas la dissimulation. Le Sénégal navigue dans un système financier globalisé aux marges étroites. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une naïveté que personne ne s’offre.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent une adaptation stratégique à un environnement contraint — pas un complot.

La complexité n’est pas la dissimulation

Oui, le Sénégal mobilise des instruments financiers sophistiqués. Oui, ces instruments ne sont pas toujours explicités dans le détail dans l’espace public. Mais depuis quand la sophistication est-elle synonyme de dissimulation ?

Un État qui se finance navigue dans un système financier globalisé, où les marges de manœuvre sont étroites, les coûts élevés, et les contraintes nombreuses. Refuser cette réalité, c’est condamner les pays africains à une forme de naïveté financière — pendant que d’autres acteurs, eux, utilisent pleinement l’arsenal de l’ingénierie moderne.

Ce que certains appellent « montages opaques » est souvent, plus simplement, une adaptation stratégique à un environnement contraint.

Des faits connus, une mémoire sélective

Contrairement au récit du « secret », la diversification des instruments de financement est inscrite dans les documents budgétaires, notamment dans les annexes de la loi de finances 2026. Ce qui est en cause n’est donc pas leur existence, mais le degré de détail de leur divulgation. Transformer cette nuance en accusation de dissimulation relève davantage de la mise en scène que de l’analyse.

L’opacité n’est pas née avec ce gouvernement : elle a été héritée et mise au jour par les audits récents. La différence est claire : hier, on cachait ; aujourd’hui, on révèle et on corrige. Refuser de le reconnaître, c’est défendre l’opacité d’hier tout en attaquant sa remise en cause aujourd’hui.

Transparence et souveraineté : la ligne de fracture

La transparence n’est pas neutre : c’est un instrument de pouvoir. On exige des États africains une exposition totale, sans jamais interroger les contraintes qui pèsent sur eux — marchés, notations, créanciers. L’exigence devient alors asymétrique : absolue pour les États, relative pour les marchés. Dès lors, la question n’est plus celle de l’ « opacité », mais celle de la marge d’action qu’un État tente de préserver.

C’est dans ce cadre que gouverne le Premier ministre Ousmane Sonko : sous contrainte, dans un contexte hérité, avec une priorité claire — financer l’État sans reproduire les impasses du passé. Chaque décision est un arbitrage entre coût, souveraineté et efficacité. Et les faits demeurent : le Sénégal honore ses engagements tout en cherchant à éviter les solutions les plus socialement destructrices des ajustements d’hier.

À force de dénoncer une opacité supposée, certains passent à côté de l’essentiel. La souveraineté ne consiste pas à exposer l’État en permanence sous le regard des marchés ou des commentateurs. Elle est la capacité à décider dans la contrainte, à rendre des comptes à son peuple, et à refuser les procès d’intention. Ce débat ne révèle pas un scandale financier, mais une difficulté persistante à accepter qu’un État africain puisse encore agir autrement que sous surveillance.


[1] Un accord pour échanger des flux d’argent (intérêts, devises, performances d’actifs) pendant une période donnée

Le Panafricanisme au XXIᵉ siècle : de l’idéal à la méthode

Il se passe quelque chose de neuf sur le continent africain — et, peut-être plus encore, dans ses marges diasporiques. Une jeunesse décomplexée, connectée, politisée, ne se contente plus de dénoncer ; elle compare, elle exige, elle projette. Elle regarde les frontières héritées comme on regarde une cicatrice : non pour la nier, mais pour comprendre ce qu’elle empêche encore de cicatriser. Dans le même temps, la crise persistante des modèles de gouvernance postcoloniaux — entre dépendance financière, fragilité institutionnelle et vulnérabilité géopolitique — agit comme un révélateur brutal de l’impuissance des États pris en étau entre les blocs de puissance mondiaux.

Dès lors, une question s’impose : comment faire du panafricanisme autre chose qu’un horizon incantatoire ? Comment transformer cet idéal, longtemps confiné aux discours, en une architecture politique et économique concrète ?

La réponse exige un déplacement du regard. Le panafricanisme ne peut plus être seulement un récit — il doit devenir une méthode. Non plus une nostalgie mobilisatrice, mais une stratégie opératoire. L’intégration africaine, si elle veut survivre au XXIᵉ siècle, doit cesser d’être diplomatique pour devenir technique, matérielle, mesurable. Autrement dit : elle doit s’incarner.

Sans prétendre à l’exhaustivité, cet article s’inscrit dans la filiation de celles et ceux qui, de Kwame Nkrumah à Frantz Fanon, de Cheikh Anta Diop à Achille Mbembe, et plus récemment Felwine Sarr ou Carlos Lopes, ont pensé l’unité africaine non comme un vœu pieux, mais comme un chantier méthodique. Il ne fait que prolonger, à sa manière, cette conversation ininterrompue.

Le basculement des imaginaires : pourquoi maintenant?

Le moment actuel n’est pas une simple répétition de l’histoire panafricaniste. Il en constitue une inflexion. Là où les générations de Kwame Nkrumah ou de Cheikh Anta Diop pensaient l’unité comme une promesse à conquérir, la jeunesse contemporaine la perçoit comme une nécessité à organiser.

D’abord, il y a l’éveil citoyen. Des mouvements sociaux aux mobilisations numériques, de Dakar à Nairobi, de Lagos à Paris, une même intuition circule : les frontières héritées de la Conférence de Berlin ne sont pas seulement des lignes géographiques, mais des structures de dépendance. La diaspora, en particulier, joue ici un rôle décisif : elle compare les systèmes, dénonce les asymétries et réinjecte dans le débat africain des outils critiques globalisés.

Ensuite, l’État-nation postcolonial, souvent de taille économique limitée, se révèle prisonnier de ses contradictions. Proclamé politiquement souverain, il est contraint économiquement. Pris en étau entre des blocs continentaux puissants — États-Unis, Chine, Union européenne —, il négocie seul ce que d’autres imposent en commun. L’idée n’est pas de nier la légitimité des identités nationales, mais d’en reconnaître les limites : dans un monde structuré par des rapports de force continentaux, la souveraineté ne peut plus être qu’un exercice solitaire.

Ce basculement des imaginaires, pourtant, n’est plus seulement l’affaire des intellectuels ou des militants. Il est désormais porté par des responsables politiques en exercice — et cela change la donne. Je pense au Premier ministre Ousmane Sonko qui s’est exprimé le 21 mars 2026 à Ziguinchor, à l’issue de la prière de la korité. Ce n’était pas un discours de circonstance. Devant ses concitoyens, il a dit une chose simple, mais rare : un petit pays peut être développé, mais il ne sera jamais puissant seul.

Il a parlé d’une puissance régionale africaine, enracinée en Afrique de l’Ouest. Non pas une puissance de papier, mais une puissance adossée à ce qui nous relie déjà — les langues, les mobilités, les identités partagées. Il a cité la CEDEAO, non comme une institution figée, mais comme un levier politique à condition, a-t-il précisé, que l’intégration soit portée par les peuples, pas seulement décrétée par les chefs d’État. Et puis il a ajouté ceci, qui m’a frappé : son rêve qu’il a formulé comme un objectif, c’est que d’ici vingt ans l’Afrique de l’Ouest devienne économiquement, politiquement et militairement assez forte pour peser sur la scène internationale, et cesser d’être ce « parent pauvre » dont on parle toujours sans jamais rien lui demander.

Ce n’est plus un vœu pieux. C’est une feuille de route assumée par une tête de gouvernement. Et cela, à mes yeux, change la nature du débat.

Enfin, il y a la bataille des récits. Car aucune intégration durable ne se construit sans légitimité symbolique. Réécrire l’histoire, non pour la mythifier, mais pour la réapproprier, devient une condition de possibilité de l’union. Il ne s’agit plus seulement de dire que l’Afrique peut s’unir, mais de montrer qu’elle l’a déjà été — culturellement, commercialement, intellectuellement.

Les piliers d’un projet panafricain viable

Mais un imaginaire, aussi puissant soit-il, ne suffit pas. Il doit s’adosser à des structures. Le panafricanisme du XXIᵉ siècle sera jugé non sur ses discours, mais sur ses infrastructures.

Le premier pilier est celui de l’intégration économique réelle. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) constitue, en théorie, un tournant historique : elle a pour ambition de créer le plus grand marché intégré du monde en nombre de pays. Mais entre le traité et la réalité, l’écart reste immense. Aujourd’hui, exporter des ananas du Bénin vers le Niger peut coûter plus cher et prendre plus de temps que d’en importer de Chine. Les barrières douanières informelles, les déficits d’infrastructures de transport, la fragmentation logistique freinent encore le commerce intra-africain, qui demeure inférieur à 20 % des échanges du continent — contre plus de 60 % en Europe. L’intégration ne sera réelle que lorsque circuler entre deux capitales africaines sera plus simple que de commercer avec l’extérieur. La ZLECAF ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur des instruments concrets.

Le deuxième pilier est monétaire. Longtemps, la question a été abordée sous l’angle symbolique : sortir du franc CFA, créer une monnaie unique. Mais le véritable enjeu est ailleurs : construire des zones de stabilité financière capables de soutenir le commerce et l’investissement intra-africains. Une monnaie n’est pas seulement un drapeau ; c’est un instrument de politique économique. Les difficultés rencontrées par le projet de monnaie unique de la CEDEAO, notamment sur les critères de convergence budgétaire, de maîtrise de l’inflation et de soutenabilité de la dette, rappellent une vérité souvent éludée : sans convergence macroéconomique préalable et sans mécanisme de solidarité budgétaire, toute union monétaire est vouée à la fragilité.

Le troisième pilier est humain. La libre circulation des talents est sans doute la réforme la plus stratégique — et la plus sous-estimée.

L’Afrique dispose d’une jeunesse massive, dynamique, créative. Mais on la fragmente à coups de visas, de réglementations absurdes, d’administrations qui semblent parfois construites pour décourager plutôt que pour faciliter. J’ai vu, à une frontière ouest-africaine, un jeune ingénieur passer six heures pour obtenir un laissez-passer alors qu’il traversait simplement pour former une équipe dans un pays voisin. Six heures pour un trajet qui aurait dû durer quarante minutes. Cette absurdité, des millions d’Africains la vivent chaque jour.

Pourtant, des alternatives existent. Le Rwanda a fait le choix radical de supprimer les visas pour tous les citoyens africains. Une décision politique, certes, mais surtout un signal : ici, vous êtes chez vous.

Le Bénin, ces dernières années, a pris un chemin différent, mais tout aussi intéressant. En facilitant l’accueil des créateurs, des intellectuels, des entrepreneurs du continent, il a fait de l’hospitalité active une politique d’attraction. Parce que circuler ne suffit pas : encore faut-il être reçu.

Quant au Sénégal, il joue une autre partition, plus tournée vers sa diaspora. Dispositifs incitatifs pour l’investissement, reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, représentation politique des Sénégalais de l’extérieur — l’idée est simple : celui qui part n’est pas perdu, il devient un pont.

Trois pays, trois approches. Une même intuition : faire circuler les cerveaux, c’est accélérer l’innovation, diffuser les compétences, créer un marché du travail continental. Le capital humain doit devenir la première richesse partagée.

Souveraineté technologique et sécuritaire : les nouveaux défis

Le panafricanisme contemporain ne peut ignorer les mutations du monde. Car la domination ne passe plus seulement par les territoires ; elle passe par les données, les algorithmes, les réseaux.

Sur le plan sécuritaire, la fragmentation actuelle est un luxe que le continent ne peut plus se permettre. Face à des menaces transnationales (terrorisme, trafics, déstabilisations), la réponse ne peut être uniquement nationale. Elle doit être collective. Mutualiser les moyens de défense, coordonner les doctrines, partager le renseignement : autant de conditions pour sortir d’une dépendance structurelle aux interventions extérieures.

Sur le plan numérique, le défi est encore plus silencieux — et peut-être plus redoutable. Les données africaines sont aujourd’hui largement captées, stockées et exploitées hors du continent. Ce qui se joue ici n’est rien moins qu’une nouvelle forme de colonisation, immatérielle, mais structurante. Les infrastructures elles-mêmes deviennent des enjeux géopolitiques : un projet comme le câble sous-marin 2Africa, pourtant vital pour la connectivité du continent, est porté par des acteurs extérieurs qui captent une part stratégique de nos flux numériques. Construire des infrastructures africaines, protéger les données, développer des écosystèmes technologiques locaux, soutenir l’émergence de champions régionaux — voilà les nouvelles frontières de la souveraineté.

Enfin, la transition énergétique impose une autre forme d’unité. Face aux négociations climatiques internationales, les États africains isolés pèsent peu. Ensemble, ils représentent un levier stratégique considérable. Mais l’enjeu dépasse la seule négociation diplomatique. Le continent possède l’essentiel des réserves mondiales de cobalt, de lithium, de manganèse — des minerais stratégiques pour les technologies vertes. La question est de savoir si ces ressources continueront d’être exportées à l’état brut, ou si l’Afrique saura négocier en bloc les conditions d’extraction et, surtout, construire des chaînes de valeur locales qui permettent de transformer sur place. L’écologie peut ainsi devenir un terrain de souveraineté partagée.

Les obstacles à lever : la realpolitik du panafricanisme

Mais toute stratégie rencontre ses résistances. Et le panafricanisme n’échappe pas à la dure loi du réel.

Les premiers obstacles sont internes. Les élites nationales, souvent installées dans des équilibres de pouvoir fragiles, peuvent percevoir l’intégration comme une menace. Car unir, c’est redistribuer — les compétences, les ressources, les influences. Et certains préfèrent régner sur des fragments que partager un ensemble.

Les interférences extérieures constituent un second défi majeur. L’Afrique est insérée dans un système mondial asymétrique, où les partenariats sont rarement neutres. Comment construire une autonomie stratégique sans rompre les liens ? Comment coopérer sans se soumettre ? La question n’est pas de s’isoler, mais de négocier autrement — en bloc, avec des marges de manœuvre accrues.

Enfin, il y a le déficit démocratique. Une union d’États sans union des peuples est une coquille vide. L’intégration ne peut être décrétée par le haut ; elle doit être portée par les sociétés. Cela suppose transparence, participation, circulation de l’information, construction d’un espace public africain. L’expérience de l’Union européenne est ici un avertissement : son principal talon d’Achille est le sentiment des citoyens d’être gouvernés par des institutions lointaines et illisibles. Pour l’Afrique, le risque est démultiplié par la faiblesse des médias continentaux et des sociétés civiles transnationales. C’est pourquoi il est urgent de créer des programmes d’échanges universitaires, des réseaux de recherche, des médias panafricains indépendants — tout ce qui permet à l’intégration de devenir une affaire de citoyens, non d’experts.

Le panafricanisme n’est plus une option idéologique parmi d’autres. Il est devenu une condition de survie dans un monde structuré par des rapports de force continentaux. Face à des puissances organisées, fragmenter l’Afrique revient à l’exposer.

Mais il ne suffit plus d’invoquer l’unité. Il faut la construire, patiemment, méthodiquement, concrètement. Transformer les slogans en politiques publiques, les discours en infrastructures, les rêves en institutions.

Diomaye Président : la coalition contre la rupture

Le 7 mars 2026, devant l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’État sénégalais a prononcé un discours placé sous le signe de la gratitude et de l’humilité. Aux militants, il a demandé loyauté, travail et efficacité. En apparence, rien à redire. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se cache une question bien plus gênante : pourquoi, deux ans après une élection historique, le président cherche-t-il à ressusciter une structure électorale au moment même où le pays attend une transformation politique profonde ?

Le problème n’est pas dans les mots. Il est dans la logique politique qu’ils révèlent.

Le piège de la coalition

Revenons au 24 mars 2024. Ce jour-là, les Sénégalais n’ont pas porté au pouvoir une coalition. Ils ont porté un projet politique : celui de PASTEF, fruit de longues années de mobilisation populaire, de répression et de résistance. La coalition « Diomaye Président » n’était qu’un véhicule de circonstance, un outil tactique conçu pour contourner l’empêchement d’un candidat et élargir le front électoral. Elle n’avait ni base militante, ni projet autonome, ni existence organique réelle.

C’est pourtant cette structure éphémère que le président tente aujourd’hui de replacer au centre du jeu politique.

La manœuvre n’a rien d’anodin. Déplacer le centre de gravité du pouvoir de PASTEF vers une coalition présidentielle revient à diluer la dynamique de rupture qui a rendu possible la victoire de mars 2024. C’est substituer à un mouvement structuré, porteur d’une idéologie claire, une coalition d’appareils aux contours flous, précisément ce que PASTEF avait promis de dépasser.

L’inertie présidentielle

Depuis deux ans, un malaise politique s’installe. Les réformes structurantes tardent à voir le jour. Les décisions majeures s’enlisent dans les procédures. L’audace promise se transforme en prudence administrative. Là où l’histoire exigeait de la vitesse, on observe une lenteur méthodique.

Dans ce contexte, l’activation d’une coalition présidentielle apparaît moins comme un instrument de mobilisation que comme un mécanisme d’équilibrage. Une structure destinée à neutraliser l’énergie politique du mouvement qui a porté la rupture.

L’histoire politique regorge de ces moments. Une révolution électorale ouvre une brèche, puis le pouvoir cherche à la refermer en reconstruisant les anciens équilibres. On appelle cela la stabilisation. En réalité, c’est souvent la restauration.

Le Parlement doit prendre le relais

Avec 130 députés sur 165, PASTEF détient une majorité parlementaire confortable. Cette force ne peut se limiter à un rôle d’accompagnement : elle doit devenir le moteur législatif de la rupture voulue par le Premier ministre Ousmane Sonko et portée par le peuple.

La Constitution offre à l’Assemblée bien plus qu’un rôle passif : proposer des lois, amender les textes, créer des commissions d’enquête, organiser des auditions, imposer un rythme au débat national. Autant d’outils aujourd’hui sous-utilisés.

La clé réside dans un tandem : Ousmane Sonko bouscule l’appareil d’État ; le Parlement traduit cette impulsion en réformes irréversibles. Si la présidence temporise, cette alliance peut contourner l’inertie. Faire sauter les verrous, forcer le débat et accélérer les chantiers de la transformation.

L’heure des actes

Le Parlement doit donc assumer pleinement son rôle d’impulsion. Cela suppose qu’il prenne lui-même l’initiative législative sur les transformations attendues : renforcer l’indépendance de la justice, réformer une administration publique souvent opaque et inefficace, moraliser la vie publique en consolidant les mécanismes de contrôle démocratique, et adapter les institutions aux exigences d’un État plus souverain.

Ces réformes ne peuvent rester au stade des intentions. Elles doivent entrer dans l’arène législative, être débattues, adoptées et appliquées. Car, en définitive, la politique se mesure aux actes. Les Sénégalais n’ont pas voté pour un simple discours de rupture, mais pour des changements réels. Si le Président hésite, le Parlement doit avancer ; si le pouvoir ralentit, les institutions doivent accélérer. C’est ainsi que les moments historiques cessent d’être des promesses et deviennent des transformations.

ONU : l’aventure personnelle de Macky Sall contre le Sénégal

Une nomination a été enregistrée dans la course au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies : celle de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Mais un fait frappe : la candidature n’a pas été déposée par le Sénégal, mais par le Burundi.

Or, en diplomatie, lorsqu’un ancien chef d’État vise une fonction internationale majeure, c’est son pays qui porte la candidature et construit les alliances. Ici, l’annonce précède la stratégie et l’ambition individuelle devance l’État.

Dès lors, une question s’impose : au nom de qui parle un ancien président lorsqu’il s’engage dans une bataille diplomatique mondiale sans que son propre pays en soit le porteur ?

L’intérêt national n’est pas une affaire individuelle

Dans toute République, la détermination de l’intérêt national relève d’une autorité précise : le chef de l’État en exercice, assisté de son gouvernement. C’est à eux qu’il revient d’arbitrer les orientations diplomatiques, de hiérarchiser les priorités et d’engager la parole de la nation.

Un ancien président, aussi légitime que puisse être son parcours, ne peut s’arroger cette prérogative.

Ce principe n’est pas une question de susceptibilité politique. Il constitue un fondement de la continuité de l’État. Lorsque l’autorité publique change, la responsabilité de représenter la nation change également. La diplomatie n’est pas un espace où chacun peut agir à titre personnel en mobilisant l’image de son pays.

La question devient donc inévitable : que sait l’ancien président des engagements diplomatiques du Sénégal actuel ? Quelles négociations sont en cours, quels équilibres régionaux sont recherchés, quelles alliances sont envisagées ? Ces éléments relèvent par nature de la conduite de l’État. Ils ne peuvent être présumés ni instrumentalisés par ceux qui n’en ont plus la charge.

Une démarche qui fragilise la cohérence diplomatique

La désignation du Secrétaire général de l’ONU est l’une des procédures les plus politiques du système international : candidatures, auditions, puis votes au Conseil de sécurité, où les membres permanents disposent d’un droit de veto. Une candidature sérieuse suppose donc préparation, alliances et stratégie diplomatique cohérente.

Or, lorsque la démarche se construit en dehors de l’État censé l’incarner, la confusion entre ambition personnelle et politique nationale apparaît immédiatement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la séquence s’est d’abord jouée dans l’espace médiatique : validation annoncée à l’Union africaine, sommet virtuel évoqué, puis dépôt finalement présenté par un autre État. À chaque étape, le récit a changé.

Ambition personnelle et confusion républicaine

Dans la succession d’annonces et de réajustements autour de cette candidature, un doute s’installe : et si l’enjeu était moins diplomatique que politique ? Une candidature internationale entretient la visibilité et fabrique un récit : succès, elle consacre une trajectoire ; échec, elle alimente le récit du sabotage national ou du manque de soutien des autorités. Mais ce jeu comporte un risque : instrumentaliser l’image du pays au service d’une ambition personnelle.

Au fond, l’affaire révèle une conception personnalisée du pouvoir : l’idée qu’une stature acquise au sommet de l’État donnerait un droit permanent à agir au nom de la nation, même sans responsabilité institutionnelle. Or la République repose sur l’inverse : les institutions survivent aux individus et l’intérêt national ne se confond jamais avec la carrière d’un homme.

Le débat dépasse donc la nécessité d’une candidature ; il touche à la loyauté envers l’État. Un ancien président peut conseiller ou représenter son pays lorsqu’il en reçoit mandat. Mais engager le nom du Sénégal dans une bataille diplomatique mondiale sans coordination avec les autorités légitimes revient à substituer la logique de l’égo à celle de la nation.

À Samba Diouldé Thiam : de la révolution, des fauteuils et des fantômes

Monsieur,

Votre texte, largement relayé sur les réseaux sociaux et repris en Une par Le Témoin sous le titre spectaculaire « Notre PM a décidé d’être un Mussolini sénégalais », relève désormais du débat public et appelle une réponse à la même hauteur.

Permettez une remarque de méthode : l’outrance ne vous grandit pas. Convoquer Benito Mussolini pour qualifier le Premier ministre Ousmane Sonko, issu d’une alternance électorale régulière, n’est pas une analyse, mais un effet de manche. À force d’agiter le fascisme à chaque désaccord, on en banalise le sens et l’on affaiblit sa propre parole.

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui mérite discussion.

Vous qui venez du marxisme sénégalais

Vous avez été un dirigeant de premier plan du Parti de l’indépendance et du travail (PIT-Sénégal) et incarné une tradition marxiste sénégalaise exigeante, structurée par la critique du néocolonialisme.

Aujourd’hui, vous alertez sur une prétendue dérive autoritaire. Soit. Mais votre mémoire politique mérite d’être convoquée. Vous avez cheminé avec Abdoulaye Wade, accompagné Macky Sall, partagé des trajectoires avec feu Djibo Ka. Ces périodes furent-elles des modèles d’horizontalité démocratique absolue ?

La vigilance est une vertu. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle devient subitement hypersensible.

L’histoire politique du Sénégal n’a pas commencé en 2024.

La révolution : mot qui vous dérange ou réalité qui vous échappe?

Vous affirmez qu’il n’y a pas eu révolution parce qu’il n’y a pas eu rupture constitutionnelle. L’argument est juridique. Le moment est politique.

Une révolution n’est pas nécessairement un coup d’État. Elle peut être un déplacement du centre de gravité du pouvoir. Elle peut être la mise à nu d’une dette dissimulée. Elle peut être la fin d’un régime de rentes. Elle peut être une tentative de réécriture du contrat entre l’État et la société.

L’alternance a été régulière. Certes. Mais le mandat populaire portait sur une transformation. Que le terme vous paraisse excessif est défendable. Le réduire à un mirage pathologique est une facilité.

Et vous qui venez du PIT-Sénégal, vous savez que l’histoire n’avance pas seulement par effondrement brutal des constitutions, mais aussi par recomposition interne des rapports de force.

Le fauteuil et la psychologie de bazar

Vous glissez vers la psychologisation : « mégalomanie », « incapacité cognitive », « gourou », « surmenage ».

C’est une pente dangereuse. Elle transforme l’analyse politique en diagnostic de comptoir. On ne réfute pas un projet par une expertise improvisée en psychiatrie.

Dans une République, le Premier ministre est nommé par le Président. Tant que celui-ci lui maintient sa confiance, il n’y a ni usurpation ni coup d’État rampant. Il y a exercice des prérogatives constitutionnelles.

Si rivalité il y a, elle se tranche politiquement. Pas par insinuation.

Universités et sécurité : entre caricature et responsabilité

Vous assimilez toute réflexion sur la sécurisation des campus à l’installation de centurions dans les amphithéâtres. L’image est forte. Elle est aussi excessive.

La question est simple : comment protéger des étudiants lorsque la violence éclate ? Le débat porte sur la doctrine, la proportionnalité, le cadre juridique. Pas sur l’existence de l’État.

Refuser toute présence sécuritaire au nom d’une pureté universitaire absolue revient à poser une alternative irréelle : soit la liberté, soit l’autorité. Or une République mature cherche l’équilibre.

La dramatisation permanente

Votre texte installe un climat d’effondrement : descente aux enfers, honte nationale, menace d’assassinats, dérive fascisante.

Ce registre est puissant émotionnellement. Mais la parole d’un ancien dirigeant engage davantage que celle d’un polémiste ordinaire. Elle devrait élever le débat, non l’enflammer.

Le Sénégal traverse une phase de recomposition. Il n’est ni un État effondré ni une dictature installée.

Vous êtes libre de contester la ligne actuelle et d’en refuser le vocabulaire. Mais le pays ne gagne rien aux procès psychologiques ni aux analogies fascisantes. Opposez des faits, une alternative cohérente, un projet structuré : c’est là que se joue l’histoire.

Le Sénégal n’a pas besoin de fantômes. Il a besoin d’idées claires et d’un débat à la hauteur de son intelligence politique.

Après la dette cachée : le temps du redressement

Le 26 septembre 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko a révélé les résultats d’un audit mettant en lumière l’ampleur réelle de la dette nationale et l’écart avec les chiffres affichés. La Cour des comptes a ensuite estimé le niveau à près de 99,7 %, avant que le FMI ne confirme un ratio de 118,8 % du PIB.

La séquence a provoqué des tensions financières — dégradation par Moody’s, nervosité des marchés — mais elle a surtout affirmé un principe, porté par le chef du gouvernement : la primauté de la transparence sur le confort du silence.

La dette révélée : du mythe du levier au choc de la transparence

Pendant des années, la dette fut présentée comme l’instrument d’une « émergence » accélérée. L’argument était simple : s’endetter pour investir, investir pour croître. Or, l’audit a révélé un écart systémique entre l’affichage et la réalité. Le basculement médiatique — de l’« émergence » au « carnage financier » — a transformé un débat technique en crise de confiance.

Il fallait pourtant passer par cette épreuve. Car la dette n’est pas un chiffre isolé ; elle est un rapport social. Elle dit qui décide, qui paie, qui bénéficie. En exposant l’ampleur des engagements hérités, le gouvernement a déplacé le centre de gravité du débat : du déni vers la reddition de comptes.

Les critiques ont reproché une communication « brutale », jugée responsable de la dégradation de la note souveraine. Mais pouvait-on restaurer la crédibilité en prolongeant la fiction ? L’histoire économique récente — du Ghana à l’Éthiopie — montre que l’ajournement des vérités budgétaires ne supprime pas la contrainte ; il l’aggrave.

Le PRES : La troisième voie entre le mensonge et l’austérité

Face au choc, la réponse ne fut ni l’improvisation ni l’abandon. Présenté le 1ᵉʳ août 2025, le PRES fixe un cap de souveraineté et de transparence : réduction du train de vie de l’État pour rétablir la discipline budgétaire, financement endogène à 80 % pour limiter la dépendance extérieure, maintien des bourses familiales, et 633,7 milliards de FCFA d’investissements en 2026 (44 projets) au service de la souveraineté alimentaire, de l’énergie et de la modernisation des hôpitaux et lycées techniques.

Le plan a ses fragilités — pression fiscale sur le secteur formel, dépendance aux recettes extractives de 2026 — mais une restructuration immédiate sous tutelle aurait déplacé la décision hors du pays. L’enjeu est de concilier consolidation budgétaire et urgence sociale, car les ménages vivent dans le présent, non dans les projections.

Le Fonds monétaire international a salué la « vérité budgétaire » tout en exigeant un contrôle strict, paradoxe pour une institution qui n’avait pas détecté les écarts passés. Tout se joue désormais dans cette tension : coopérer sans se subordonner, accepter l’expertise sans céder la définition de l’intérêt national.

Guerre des récits et enjeu de crédibilité

Depuis 2024, la dette est devenue un champ de confrontation symbolique. Le déséquilibre est patent : le récit gouvernemental — transparence, assainissement, responsabilité — peine à trouver un espace proportionné, tandis que les voix critiques dominent plateaux et tribunes, multipliant alertes sur « l’asphyxie » et prophéties d’austérité. Cette asymétrie fausse la perception : l’effort de redressement est disséqué, parfois caricaturé, alors que sa logique — restaurer la crédibilité par la vérité des chiffres — reste insuffisamment exposée.

Au-delà des polémiques, une orientation se précise en 2026 : privilégier le marché régional de l’UEMOA pour mobiliser plus de 4 000 milliards FCFA et réduire l’exposition aux marchés internationaux. Il s’agit d’une souveraineté graduelle — refinancer, étaler, consolider sans défaut — car la dette n’est plus un simple ratio : elle révèle un rapport de force entre dépendance et autonomie, technocratie et décision démocratique.

Le courage du réel

Défendre la position du gouvernement Sonko, ce n’est pas nier les contraintes, mais admettre que la première réforme fut celle du regard porté sur les chiffres : on consolide les fondations avant de repeindre la façade.

Depuis septembre 2024, la vérité a révélé des fragilités tout en fixant un cap. Le PRES est une reconquête radicale de la décision budgétaire.

La crédibilité d’un État naît parfois non de l’optimisme, mais du courage du réel. Le Sénégal est à ce moment.

Responsabilité ou impunité : la ligne de fracture

Il est des moments où la République est sommée de parler bas pour penser juste. Le 9 février 2026, à l’Université Cheikh Anta Diop, un étudiant, Abdoulaye Ba, est mort. L’émotion est légitime ; l’accusation, elle, doit être mesurée. À ce stade des informations disponibles — et elles sont désormais précises —, rien ne permet d’imputer une responsabilité politique directe dans le drame. La police a été envoyée au campus social pour y ramener l’ordre. Il n’y a aucune fatalité à ce qu’une intervention de police dans un espace universitaire se solde par un décès. La responsabilité, si responsabilité il y a, se situe d’abord là où l’action a été conduite : dans la chaîne de commandement.

Le rapport d’autopsie divulgué par la presse est sans ambiguïté : polytraumatisme thoraco-abdominal et crânien, hémorragies internes massives, hémothorax volumineux, lésions spléniques et rénales, hémorragie sous-durale. Il écarte une cause naturelle isolée et conclut à un mécanisme traumatique violent. Ces données objectivent le débat. Elles imposent une enquête rigoureuse, judiciaire et administrative, pour établir les circonstances exactes et situer les responsabilités individuelles. Le Premier ministre a demandé au ministre de la Justice d’y veiller et au ministre de l’Intérieur d’assurer la sécurisation des campus. C’est la voie de l’État de droit : ni déni ni emballement.

La responsabilité comme architecture morale

La responsabilité ne se proclame pas au rythme de l’émotion collective, mais à l’échelle précise des faits établis. Elle exige un lien démontrable entre une décision, une action déterminée et le dommage qui en résulte. À l’inverse, la généralisation hâtive — qui dilue tout dans une faute globale, indistincte, quasi atmosphérique — devient paradoxalement une manière de nourrir l’impunité. Car lorsque tout le monde est responsable, plus personne ne l’est vraiment.

Confondre la responsabilité politique générale avec la responsabilité opérationnelle spécifique, c’est brouiller l’architecture de l’État et dissoudre les niveaux d’imputabilité. Le pouvoir politique fixe une doctrine et un cadre normatif ; l’administration met en œuvre ; la chaîne de commandement répond de ses actes. C’est dans cette précision — et non dans l’amalgame — que se trouve la justice.

À cet égard, l’exécutif avait posé des jalons clairs quelques jours avant le drame. Lors de sa visite à l’École nationale de police, le Premier ministre avait réaffirmé son soutien aux forces de sécurité, annoncé une hausse budgétaire et la modernisation des équipements, tout en demandant l’élaboration d’une doctrine d’engagement garantissant un usage proportionné de la force. Soutenir l’institution ne signifie pas couvrir ses fautes : la responsabilité consiste précisément à articuler ordre public et légalité.

Reste une question politique immédiate : selon Africa Check, une vidéo sans rapport avec les événements aurait été projetée lors de la conférence de presse gouvernementale. Si tel est le cas, ceux qui ont fourni ce document ont piégé leur ministre et fragilisé la parole publique. Là encore, la responsabilité commande de tirer les conséquences administratives qui s’imposent. La vérité ne supporte ni l’à-peu-près ni l’instrumentalisation.

Mémoire longue, État vigilant

La responsabilité ne s’arrête pas aux individus : elle engage aussi la mémoire institutionnelle. La police sénégalaise s’enracine dans une matrice coloniale de contrôle et de répression, dont certaines cultures professionnelles portent encore l’empreinte. À cet héritage se sont ajoutés des chocs majeurs : en 1987, la radiation de plus de six mille policiers et la prise de contrôle des commissariats par la gendarmerie ; en 1994, les émeutes liées à la dévaluation, cinq morts, dont quatre policiers.

Ces épisodes ont marqué le corps. La radiation fut un séisme interne ; l’assassinat de policiers à la place de l’Obélisque un traumatisme profond. Les organisateurs de la manifestation ne restèrent détenus que quelques mois et aucun procès public ne vint clore l’épisode.

Mais rappeler ces strates historiques ne saurait en aucun cas atténuer les fautes présentes. Un traumatisme institutionnel n’autorise ni dérive ni prise de liberté avec l’État de droit. Comprendre n’est pas justifier. L’histoire éclaire ; elle n’absout pas.

La mémoire récente pèse tout autant. Entre 2021 et 2024, plus de quatre-vingts personnes ont perdu la vie lors d’opérations impliquant les forces de l’ordre, sans que ces morts ne donnent lieu à des procédures judiciaires pleinement visibles et abouties. Cette absence de reddition claire des comptes a installé un sentiment d’impunité délétère.

Or l’impunité est un poison lent : elle affaiblit l’autorité qu’elle prétend protéger. Une démocratie ne se fragilise pas en jugeant ses forces ; elle se fragilise en renonçant à le faire. Si l’État veut restaurer la confiance, il doit affirmer un principe simple : aucune violence illégitime, d’où qu’elle vienne, ne peut rester sans enquête ni justice.

Le pouvoir est à la croisée des chemins. Il lui revient d’assumer ses responsabilités à trois niveaux : judiciaire — établir les faits et sanctionner s’il y a faute ; administratif — clarifier la chaîne de commandement et corriger les dérives ; politique — inscrire la réforme de la police dans une trajectoire lucide qui reconnaît les blessures du passé sans les laisser gouverner le présent.

Dette : pourquoi les « boussoles » des experts ne savent pas lire le moment sénégalais

Le Sénégal traverse une crise de la dette, mais il a surtout choisi un nouveau cap, incarné par le Plan de redressement économique et social (PRES). En l’ignorant, certains experts réduisent la souveraineté à des ratios et oublient l’essentiel : la dette n’est pas un destin, c’est un rapport de force.

Signé par Abdoulaye Ndiaye, professeur à la NYU Stern School of Business, et Martin Kessler du Finance for Development Lab, Crise de la dette au Sénégal : Une boussole stratégiqueprétend offrir une boussole au Sénégal. L’analyse est sérieuse, les chiffres solides. Mais à force de refuser toute déviation, cette boussole décrit un cercle parfait : elle cartographie la dette avec précision tout en évitant le seul point cardinal décisif — la rupture politique sénégalaise et ce qu’elle change radicalement dans le rapport à la dette.

Une crise objectivée, une alternative artificielle

La logique du texte est claire. Une dette publique désormais estimée entre 119 % et 132 % du PIB place le Sénégal dans une zone historiquement associée aux restructurations. Deux options sont alors mises en scène. La première consiste à éviter toute restructuration au prix d’une austérité extrême et prolongée, financée par un recours massif aux marchés régionaux de l’UEMOA, au risque d’une contagion financière. La seconde, jugée plus réaliste, privilégie une restructuration ordonnée de la dette externe sous la dictée du FMI, afin de réduire le service de la dette, préserver la stabilité régionale et restaurer l’accès aux financements internationaux.

Sur le plan technique, le raisonnement se tient. Sur le plan politique, il est étroit. Cette alternative enferme le débat entre remboursement austéritaire et restructuration FMI-compatible, en excluant toute politisation réelle de la dette : audit, hiérarchisation des créances, suspension sélective, rapport de force assumé avec les créanciers. La dette y est traitée comme un stock à optimiser, jamais comme un rapport social hérité.

L’austérité et la stabilité : des concepts dépolitisés

Le biais apparaît encore plus clairement dans le traitement de l’austérité. Le document critique avec justesse l’irréalisme d’une consolidation budgétaire nationale brutale. Mais cette critique s’arrête dès que l’austérité devient multilatérale. Dès lors qu’un accord est noué avec le FMI, l’ajustement redevient « nécessaire », simplement mieux calibré. L’austérité n’est donc pas remise en cause comme paradigme ; elle est seulement réhabilitée lorsqu’elle est encadrée par des institutions jugées légitimes.

Il en va de même pour la « stabilité ». Celle-ci est définie comme absence de crise financière, continuité des engagements et protection des marchés régionaux. Jamais comme justice sociale, redistribution des coûts de la dette ou recomposition du contrat démocratique après la révélation d’une dette largement illégitime. Le conflit social est perçu comme un risque à contenir, non comme un moment politique structurant.

L’angle mort décisif : le PRES et la souveraineté

L’angle mort le plus révélateur concerne le Plan de redressement économique et social (PRES) porté par le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko. Le document FDL le lit comme un simple cadre budgétaire : trajectoire de recettes, faisabilité fiscale, compatibilité avec une analyse de soutenabilité de la dette. Il passe ainsi à côté de sa nature profonde.

Le PRES n’est pas un exercice comptable. C’est un projet de transformation de l’économie politique de l’État : lutte contre les rentes, remise en cause des exonérations injustifiées, reconquête de la commande publique, arrêt des fuites de valeur, et réaffirmation du choix politique de qui contribue, combien, et pour quoi. Surtout, il est conçu pour changer les termes mêmes de la négociation sur la dette et refuser que celle-ci dicte seule l’horizon politique.

La Boussole stratégique n’est donc pas fausse. Elle est située. Elle pense la dette comme un problème de gestion optimale sous contraintes externes données. Or le moment sénégalais est un moment de rupture politique assumée. À vouloir trop bien guider dans les sentiers balisés du système international, cette boussole oublie une évidence : on ne sort pas d’une crise historique avec une carte ancienne. Parfois, il ne s’agit pas d’ajuster la trajectoire, mais de changer de cap.

Souleymane Bachir Diagne : « la liberté de se taire », ou comment la sagesse devient thuriféraire de l’ordre dominant

Je voudrais commencer par m’adresser aux nombreux amis, collègues et anciens étudiants de Souleymane Bachir Diagne qui, la dernière fois que je l’ai publiquement interpellé, m’ont demandé des comptes, comme si la critique intellectuelle relevait d’un sacrilège.

On m’a reproché l’irrévérence. On m’a opposé le respect dû au parcours. On a invoqué l’autorité académique, la stature internationale, la contribution intellectuelle passée.

Il faut donc lever un malentendu.

Dans le champ intellectuel, sauf à le transformer en sanctuaire hors du monde, il ne saurait exister d’icône intouchable.

Interroger un intellectuel ce n’est pas le déchoir. C’est, au contraire, le prendre au sérieux.

Une interview lisse dans un monde rugueux

L’interview accordée par Souleymane Bachir Diagne au quotidien Le Soleil, dans le cadre de la « Grande interview » publiée le vendredi 30 janvier 2026, aux pages 15 à 17, se présente comme une méditation sur la retenue, le scepticisme et la distance critique. La formule centrale — « La liberté de l’intellectuel inclut aussi la liberté de se taire » — y est érigée en principe, presque en maxime morale. Elle est élégante, apaisante, et donne le sentiment d’une sagesse située au-dessus de la mêlée, comme si la conflictualité du monde pouvait être tenue à distance par la seule force d’un choix éthique individuel.

Mais la philosophie ne se juge pas seulement à la beauté des formules. Elle se juge à l’épreuve du réel.

Or le réel contemporain n’est pas un simple excès de bruit médiatique. C’est une violence politique structurée, ici et ailleurs : répression des oppositions, verrouillage institutionnel, criminalisation de la parole dissidente, inégalités sociales abyssales, guerres coloniales réactualisées, exterminations en direct.

Dans ce contexte, invoquer la liberté de se taire n’est jamais un geste innocent. Le silence n’est pas neutre. Il est situé, sélectif, fonctionnel.

Le Sénégal : quand la retenue devient caution

C’est ici que le discours se fissure.

Car avant de convoquer l’Afrique, l’universel ou la philosophie mondiale, il faut commencer par son propre pays. Or la posture de Souleymane Bachir Diagne dans l’espace public sénégalais pose un problème.

Depuis plusieurs années, la RTS, média public, lui offre une tribune récurrente, comme si sa parole incarnait une forme de sagesse nationale. Cette exposition médiatique contraste pourtant avec son silence lors des moments les plus critiques de la vie politique sénégalaise, notamment entre 2021 et 2024, marqués par la répression des manifestations, l’arrestation d’opposants, la judiciarisation du débat public et une mise sous tension durable des libertés.

Ce décalage n’est pas anodin. Il pose une question simple : à quoi sert une parole intellectuelle qui se déploie dans le confort médiatique, mais s’absente lorsque les libertés sont maltraitées ?

Être philosophe ne confère pas automatiquement une légitimité politique. Encore moins lorsqu’on accepte d’occuper l’espace public sans jamais en troubler l’ordre. La prudence devient alors une forme de conformisme.

Côte d’Ivoire : le silence sélectif

Le même mécanisme est à l’œuvre dans le traitement de la Côte d’Ivoire, où il est difficile d’invoquer la réserve ou l’ignorance. En janvier 2011, au plus fort de la crise postélectorale, Souleymane Bachir Diagne s’était engagé publiquement en cosignant une tribune internationale dénonçant la « violence du régime de Laurent Gbagbo », décrivant un pouvoir accroché à la force, réprimant les civils et confisquant l’État au profit d’un clan. La parole était alors ferme, située, sans prudence excessive, inscrite dans un récit clair de disqualification au nom du droit, de la protection des civils et de l’ordre international.

Depuis, la Côte d’Ivoire a pourtant basculé dans une dérive dictatoriale sous Alassane Ouattara. Sur cette séquence, le silence s’est installé, non comme un retrait ponctuel, mais comme une absence durable de parole critique, là même où l’on avait connu un engagement assumé. La question n’est donc pas seulement celle du silence, mais celle de sa géométrie variable. Savait-il moins hier qu’aujourd’hui, ou bien la liberté de parole dépend-elle du degré de compatibilité d’un régime avec l’ordre international dominant ? Lorsqu’un intellectuel critique sans détour les figures disqualifiées par cet ordre, mais se tait face à celles qui en sont devenues les relais, il ne pratique pas le scepticisme : il intériorise un rapport de force et ajuste sa parole à la hiérarchie implicite des légitimités politiques.

Gaza : quand l’argument devient indéfendable

Il est pourtant un silence que rien ne peut justifier : Gaza. Face à une destruction massive documentée et à l’effondrement assumé du droit international, le mutisme cesse d’être respectable pour devenir politiquement indéfendable. Invoquer ici la liberté de se taire ne relève plus de la philosophie ; cela fonctionne comme un écran moral. Se taire n’est pas suspendre son jugement, c’est laisser l’ordre du monde s’exercer sans résistance symbolique.

L’histoire est constante : cette prudence érigée en sagesse et cette distance présentée comme vertu n’ont jamais été rangées du côté de la lucidité, mais toujours parmi les formes polies de l’accommodement.

C’est là que se révèle le problème. Sans se proclamer serviteur de l’ordre ni justifier explicitement les dominations, la posture de Souleymane Bachir Diagne fonctionne objectivement comme celle d’un intellectuel organique, non par ce qu’il dit, mais par ce que son discours produit. À la violence du monde, il oppose la nuance ; aux conflits asymétriques, la distance ; aux cris des peuples, le silence.

La question demeure : à qui profite cette retenue ? Jamais aux opprimés. Toujours à ceux qui disposent déjà de la parole légitime, de la force et des institutions pour la protéger.

La liberté de se taire, lorsqu’elle devient un principe cardinal, cesse d’être une liberté. Elle devient une technique de neutralisation du politique.

Dans un monde injuste, le silence n’est jamais un simple retrait. Il est occupé. Occupé par les bombes, par les prisons, par les tribunaux, par les médias dominants.

La tâche de l’intellectuel n’est pas d’ajouter de la sagesse au confort des puissants, mais de troubler l’ordre lorsqu’il se présente comme raisonnable.