Des cris dans une nuit d’harmattan

Un cri strident perça la nuit de mars. L’air était sec, chargé de poussière, et la pleine lune jetait une lueur blafarde sur le quartier endormi. « Aidez-moi, il va me tuer ! » Puis, plus désespéré encore : « Il est en train de me tuer ! »

La voix venait de la maison des P., cet immeuble que le Francenabé[1] avait loué à un groupe de travailleuses du sexe. Abitan, qui vivait à une cinquantaine de mètres, avait entendu. Il aurait pu accourir. Mais il n’en fit rien. Chaque jour, dans ses prières, il maudissait ce propriétaire qui avait osé souiller le voisinage avec ces âmes perdues. Il le soupçonnait même d’avoir sciemment choisi ces locataires pour l’irriter. À son dernier séjour à Dakar, il lui avait pourtant proposé un autre preneur, prêt à payer neuf mois de loyer d’avance. Mais cet excrément de Chirac, comme il l’appelait avec mépris, avait refusé, arguant qu’un bail ne se rompait pas sans préavis. Comme si la vie de ces femmes comptait !

Il avait entendu le cri, cette clameur d’agonie, ce mélange d’horreur et d’ultime résistance. Il savait qu’elles étaient vouées à périr en enfer, tôt ou tard. Alors, à quoi bon ? Que cette femme rejoigne le purgatoire dès maintenant ne changerait rien à sa destinée. Il haussa les épaules, rouvrit son livre saint et replongea dans sa lecture.

**

Comme chaque lundi matin, peu avant huit heures, le docteur MBS recevait dans son bureau son collègue et ami, le docteur MOGSY. D’ordinaire, leurs discussions portaient sur le fonctionnement du service et, ces derniers temps, sur les démarches administratives imposées par le CAMES pour l’agrégation. Mais ce jour-là, la conversation prit une autre tournure.

Docteur MOGSY se plaignait de sa première épouse, devenue rétive depuis qu’il avait pris une seconde femme, bien plus jeune. Elle ne participait plus aux dépenses de la maison, refusant même d’acheter du sel en son absence. La dernière fois, une ampoule avait grillé. Au lieu de la remplacer, elle avait préféré attendre son retour, jugeant l’obscurité dangereuse pour le cuisinier.

MBS, amusé, s’apprêtait à pouffer de rire en avalant une gorgée de café. Mais son regard s’arrêta net sur la manchette du journal posé devant lui. Un fait divers sordide. Un frisson le parcourut. Il ne dit rien.

Une fois seul, il se plongea dans l’article. Chaque ligne lui confirmait son pressentiment. Il connaissait cette histoire. Il connaissait le meurtrier présumé. Un patient, hospitalisé quelques semaines plus tôt, qui lui avait paru instable. Une dépression masquée, dissimulant une névrose obsessionnelle. Un homme rongé par l’angoisse d’être jugé indigne devant DIEU. Il avait aussi soupçonné un trouble F65.5 du DSM-IV, mais il n’avait pas eu le temps de le prendre en charge. Faute de créneau. Faute de personnel qualifié. Son interne formée à la psychothérapie analytique avait quitté le pays, comme tant d’autres, fuyant un système de santé exsangue. Et pendant ce temps, en France, des politiciens vomissaient leurs discours sur les méfaits de l’immigration, oubliant que leur propre système profitait de cette fuite des cerveaux.

Cette nuit-là, MBS relut l’article encore et encore. Chaque détail le ramenait à son patient. Il ne dormit que quelques heures, mais au matin, il prit une décision : il irait voir la police.

**

Cela faisait plusieurs jours que Phalal avait fui Dakar. Il était parti précipitamment, sans comprendre lui-même ce qui s’était passé. D’ordinaire, après avoir vu Toufa, il sombrait dans une prostration silencieuse. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Quelque chose avait basculé en lui.

Toufa savait le faire parler, le faire exister autrement. Elle était devenue une habitude, un refuge. Il lui versait des sommes généreuses pour ces moments de libération. Chaque dernier vendredi du mois, il allait la retrouver, comme un pénitent cherchant l’absolution. Avant de la rejoindre, il suivait un rituel précis : un cocktail de médicaments, des bouffées d’« herbe des songes », quelques verres au bar Le Téméraire.

Mais cette nuit-là, après l’extase, la culpabilité habituelle n’était pas venue. À la place, une rage froide, insensée. Dans son regard Toufa avait vu une colère qu’elle ne connaissait pas et comprit que ses minutes étaient comptées. Les yeux de Phalan étaient injectés de sang, sa respiration était devenue haletante. Et il avait frappé. Encore et encore.

Le rapport de l’inspecteur de police était sans appel : « En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vu une scène de crime pareille. »

Phalal s’était réfugié dans une communauté religieuse, loin dans le pays profond. Le guide qui l’avait accueilli percevait en lui un trouble, une menace latente.

**

Le docteur MBS fut reçu par le commissaire chargé de l’enquête. Il exposa ses soupçons. Il n’avait aucune preuve tangible, mais il savait. Le commissaire le prit au sérieux. Ils retrouvèrent sans peine le domicile de Phalal. Son père, inquiet, leur fit une simple déclaration : « Il fuit quelque chose. S’il est encore au Sénégal, vous le retrouverez dans la communauté de ceux qui marchent pieds nus. »

Les policiers suivirent la piste. Lorsqu’ils arrivèrent, Phalal ne chercha pas à fuir. Il s’avança vers eux et, d’une voix éteinte, déclara :

— Je suis à vous. C’est moi que vous cherchez. Je suis le meurtrier de Toufa. »


[1] « Francenabé » est une expression désuète désignant les Sénégalais émigrés en France.

Le lion rouge a rugi : l’envol du Sénégal souverain

Le Sénégal s’engage dans une nouvelle ère d’engagement international. Entre ancrage régional et ouverture aux puissances émergentes, le pays affirme sa place sur la scène mondiale avec une approche réfléchie et agile.

Le 24 mars 2024 restera gravé dans l’histoire du Sénégal comme le jour où le pays a amorcé un tournant décisif. En élisant Bassirou Diomaye Faye dès le premier tour, les Sénégalais ont enclenché une dynamique de rupture avec l’ordre ancien, affirmant leur volonté d’indépendance et de refondation nationales. Ce scrutin a traduit une aspiration profonde à la souveraineté, à la justice et à l’émancipation économique. Depuis, le Sénégal avance avec détermination sur la voie de la souveraineté et de l’affirmation internationale, porté par un projet politique audacieux.

Sous la direction du Premier ministre Ousmane Sonko, le gouvernement s’attèle à redessiner les contours économiques, sociaux et diplomatiques du pays. Dans un monde marqué par de profondes mutations géopolitiques et économiques, le Sénégal assume son rôle d’acteur majeur en Afrique. Loin d’un repli, cette trajectoire traduit une volonté de renforcer la résilience nationale tout en consolidant son leadership sur la scène continentale et internationale.

Un positionnement réfléchi pour l’avenir

Le pays s’engage résolument dans la réduction de sa dépendance aux puissances étrangères, notamment dans les domaines économiques, alimentaires, politiques et militaires. Dans un contexte où les équilibres mondiaux évoluent, il accélère son industrialisation, exploite pleinement ses ressources naturelles et diversifie ses alliances diplomatiques. L’objectif est clair : bâtir une autonomie durable et renforcer son rôle de leader africain.

L’économie nationale se transforme en profondeur. L’exploitation stratégique des ressources naturelles permet de financer des projets de développement tout en évitant le piège d’une dépendance aux exportations brutes. Le Sénégal renforce sa capacité industrielle et privilégie la transformation locale de ses matières premières, réduisant ainsi sa dépendance aux importations. Dans cette dynamique, il noue des partenariats équilibrés avec des puissances émergentes telles que la Chine, la Turquie et l’Inde, rompant avec les schémas asymétriques du passé.

Sur le plan politique et social, la stabilité constitue un levier essentiel. Le renforcement des institutions démocratiques et l’affermissement de l’État de droit renforcent la confiance des citoyens et des investisseurs. Le règlement du conflit en Casamance participe à cette volonté de pacification et de réconciliation nationale, tout comme les politiques d’inclusion sociale et de lutte contre les inégalités qui visent à bâtir une société plus équitable et résiliente.

La nouvelle stratégie diplomatique mise en place par le gouvernement sénégalais redéfinit l’engagement du pays sur la scène internationale. Inspirée de la diplomatie du lion agile, elle combine assurance, souplesse et précision, permettant au Sénégal d’amorcer sa souveraineté stratégique. Avec une approche proactive et équilibrée, renforçant son rôle d’acteur clé au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine, le pays diversifie ses alliances. Tout en maintenant des relations constructives avec l’Union européenne, les États-Unis et les autres pays de l’OCDE, le Sénégal consolide activement ses liens avec les puissances émergentes du Sud global.

Dans le domaine de la sécurité et de la défense, le Sénégal modernise son armée et adapte sa stratégie aux défis contemporains. Le contrôle des frontières et la sécurisation des ressources stratégiques sont au cœur des priorités gouvernementales. Le pays investit dans une industrie de défense locale, réduisant ainsi sa dépendance aux importations militaires et renforçant sa capacité à assurer lui-même sa sécurité.

Un Sénégal souverain face aux défis de son rôle pivot

Le pays progresse vers une souveraineté affirmée et durable. La maîtrise des ressources, la transformation des structures économiques et le renforcement du leadership africain consolident cette dynamique. Toutefois, des défis subsistent. Le rééquilibrage des alliances doit être géré avec prudence pour éviter un isolement diplomatique. La réduction de la dépendance économique requiert des investissements massifs, rendant nécessaire une stratégie fine d’attraction des capitaux étrangers tout en préservant l’intérêt national. Enfin, la stabilité intérieure demeure un enjeu crucial pour pérenniser les acquis de cette transition.

Le Sénégal a entamé un mouvement irréversible vers la souveraineté et l’indépendance réelle. Il ne subit plus les événements, mais les anticipe et les maîtrise, affirmant sa position de leader africain. Grâce à une gestion rigoureuse et à une vision audacieuse, il s’impose comme un modèle de résilience et d’émancipation. La révolution du 24 mars 2024 n’est pas un simple épisode politique, mais le fondement d’une transformation profonde qui s’inscrit dans la durée et redéfinit la place du Sénégal dans le concert des nations.

Loi d’amnistie : réponse aux approximations de Thierno Alassane Sall sur la proposition de loi interprétative

Monsieur le député Thierno Alassane Sall, dans votre tribune publiée sur SenePlus, vous vous livrez à un exercice de sophistique où la rhétorique alarmiste prend le pas sur l’analyse rigoureuse du texte de loi que vous prétendez critiquer. Votre argumentation repose sur des approximations, des extrapolations fantaisistes, visant à faire croire que la proposition de loi interprétative du député Amadou Ba de PASTEF consacrerait l’impunité des militants politiques tout en instaurant une justice à deux vitesses. Une lecture sérieuse du texte dément pourtant ces accusations.

Non, la proposition de loi ne maintient pas une amnistie générale

Vous prétendez que la proposition de loi interprétative vise à maintenir la loi d’amnistie 2024-09 du 13 mars 2024 dans toute son ampleur, rendant ainsi impunis des actes criminels graves sous prétexte de motivation politique. Pourtant, le texte précise explicitement que l’amnistie ne s’applique qu’aux infractions ayant une motivation exclusivement politique, excluant de fait les crimes de droit commun​. Loin d’être un blanc-seing pour les violences, cette précision vient justement combler un flou juridique qui, sans cela, pourrait permettre des interprétations abusives.

Votre exemple du « Bus de Yarakh » est caricatural et dénué de fondement. Un incendie criminel commis sans motivation politique ne peut être couvert par cette loi. Même lorsqu’un lien politique est invoqué, la justice devra établir si la motivation politique était exclusive — ce qui signifie que tout acte mêlant délinquance de droit commun et revendication politique restera passible de poursuites​. Vous agitez donc un épouvantail qui ne repose sur aucune base juridique sérieuse.

Non, cette loi ne plonge pas le Sénégal dans l’arbitraire

Vous dénoncez un texte qui, selon vous, introduirait un flou en obligeant la justice à sonder les motivations politiques des accusés. Or, cette démarche n’a rien d’inhabituel en droit. La qualification d’une infraction tient toujours compte du contexte, de l’intention et des motivations de l’auteur. Vous feignez de découvrir un principe juridique pourtant universel : le mobile joue un rôle essentiel dans l’interprétation des actes en justice.

Par ailleurs, pour éviter toute dérive, la proposition de loi prévoit un mécanisme de contrôle judiciaire par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dakar​. C’est précisément pour éviter des décisions arbitraires et politisées que ce filtre a été mis en place. Vous semblez oublier que l’État de droit repose sur des institutions, et non sur des raccourcis polémiques.

Non, cette loi ne favorise pas l’impunité

Vous insinuez que la proposition de loi est une tentative de protéger exclusivement les militants de PASTEF, en excluant les forces de l’ordre de son champ d’application. C’est une manipulation grossière. Le texte ne fait pas de distinction partisane : toute personne ayant commis une infraction dans un cadre strictement politique peut bénéficier de l’amnistie, qu’il s’agisse d’un manifestant ou d’un agent des forces de sécurité​. En revanche, l’élément des forces de l’ordre qui aurait usé de violence gratuite en dehors de toute considération politique ne pourra pas bénéficier de cette loi. Est-ce là une injustice ? Ou simplement une application rationnelle du principe de responsabilité ?

En réalité, vous tentez d’inverser la charge du discrédit : c’est bien vous qui défendez une vision à deux vitesses, où les manifestants politiques seraient systématiquement assimilés à des criminels, tandis que les abus des forces de l’ordre bénéficieraient d’une indulgence tacite.

Non, cette loi ne divise pas la République

Vous concluez votre tribune en agitant le spectre d’une République morcelée, livrée à la loi des réseaux sociaux et au règne de l’arbitraire. En réalité, la proposition de loi interprétative s’inscrit dans une logique de réconciliation nationale, en encadrant strictement l’amnistie afin d’éviter toute dérive vers l’impunité généralisée​. Elle prend soin de respecter les engagements internationaux du Sénégal, notamment la Convention contre la torture et le Statut de Rome, qui interdisent toute amnistie pour des crimes graves​.

Votre posture n’est donc pas celle d’un gardien de l’intérêt général, mais d’un polémiste cherchant à diaboliser un adversaire politique en détournant le sens d’un texte. Vous parlez de « forfaiture » là où il faudrait parler de responsabilité, de clarification et d’apaisement.

Pour une discussion fondée sur les faits

Monsieur le député, vous avez choisi d’intituler votre tribune « L’interprétation de la farce ». Mais la vraie farce, c’est celle que vous tentez d’imposer à l’opinion publique en travestissant la réalité du texte que vous critiquez. Votre analyse, loin d’être une lecture rigoureuse et honnête du projet de loi, s’apparente à une tentative de manipulation destinée à attiser les tensions politiques.

Le Sénégal mérite un débat fondé sur des faits, et non sur des extrapolations partisanes. En vous livrant à cet exercice de désinformation, vous ne rendez service ni à la vérité ni à la République que vous prétendez défendre.

Guinée-Bissau : Le Sénégal ne peut pas rester spectateur face à la dérive du Président Embaló

Le président Umaro Sissoco Embaló entraîne la Guinée-Bissau dans une crise politique qui menace directement la stabilité régionale. Face à ce danger, Dakar ne peut rester passif : il doit user de son influence pour préserver la démocratie et la paix.

Le Président Umaro Sissoco Embaló entraîne la Guinée-Bissau dans une crise politique qui menace directement la stabilité régionale. Nous, Sénégalais, ne pouvons détourner le regard face à ce qui se passe chez notre voisin du sud, un pays avec lequel nous partageons bien plus qu’une frontière : des liens historiques, culturels et humains profonds. Pourtant, aujourd’hui, la Guinée-Bissau est de nouveau au bord du gouffre. En s’accrochant au pouvoir au mépris des règles démocratiques, le Président Embaló compromet non seulement la stabilité de son pays, mais aussi celle du Sénégal, notamment en Casamance.

L’histoire récente a montré que chaque crise en Guinée-Bissau a eu des répercussions sur le Sénégal, qu’il s’agit de flux de réfugiés, d’une insécurité transfrontalière croissante ou d’un impact sur les échanges commerciaux. Pire encore, l’instabilité bissau-guinéenne a souvent offert un terrain favorable aux trafiquants et aux groupes armés. Il est donc impératif que le Sénégal prenne ses responsabilités et rappelle fermement à Embaló qu’il doit respecter les règles du jeu institutionnel. Si les mots ne suffisent pas, Dakar doit utiliser les leviers à sa disposition pour empêcher une nouvelle descente aux enfers de ce pays voisin.

Le passif démocratique d’Embaló

Depuis son élection contestée en 2020, Umaro Sissoco Embaló a multiplié les atteintes aux principes démocratiques. Il s’est proclamé président avant même la validation des résultats par la Cour suprême, plongeant la Guinée-Bissau dans une crise institutionnelle où deux présidents et deux gouvernements se disputaient le pouvoir. Son mandat a été marqué par des décisions autoritaires, notamment la dissolution unilatérale du Parlement en 2023, officiellement justifiée par une supposée « tentative de coup d’État » alors que l’Assemblée nationale était dominée par l’opposition. Il a renforcé son emprise sur les institutions sécuritaires en nommant des fidèles à des postes clés, en violation des principes constitutionnels. Bien qu’ayant annoncé ne pas briguer un second mandat, il laisse désormais entendre qu’il pourrait revenir sur cette décision. Son mépris des contre-pouvoirs et son recours systématique à la force font peser un risque majeur sur la stabilité de la région.

Une crise qui replonge la Guinée-Bissau dans ses vieux démons

La Guinée-Bissau n’en est pas à sa première crise. Depuis son indépendance en 1974, l’armée a souvent joué un rôle de régulateur politique par la force, avec une succession de coups d’État. Celui d’avril 2012, qui avait interrompu un processus électoral bien engagé, reste un traumatisme majeur. À l’époque, la CEDEAO avait dû intervenir en déployant la force ECOMIB pour rétablir un semblant de normalité.

Aujourd’hui encore, la fragilité institutionnelle du pays le rend vulnérable à la moindre crise politique. La réforme du secteur de la sécurité, plusieurs fois annoncée et soutenue par des partenaires internationaux, n’a jamais été pleinement mise en œuvre. Certaines franges de l’armée restent impliquées dans des activités illicites, et l’absence de garde-fous solides favorise les dérives autoritaires.

Le Sénégal doit réagir : une responsabilité régionale et historique

L’instabilité en Guinée-Bissau constitue une menace directe pour le Sénégal, en particulier en Casamance, où la porosité des frontières a déjà permis par le passé à certaines factions du MFDC de trouver refuge. Une nouvelle crise majeure à Bissau pourrait raviver ces tensions et déstabiliser toute la région.

Dakar doit user de son influence au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine pour exiger le respect des engagements démocratiques. L’expulsion d’une mission de la CEDEAO par le Président Embaló constitue un affront à l’intégration régionale et appelle une réponse ferme. Sur le plan économique, le Sénégal, partenaire clé de la Guinée-Bissau, doit encourager un dialogue constructif tout en veillant à une coopération fondée sur la transparence et la bonne gouvernance. Une surveillance accrue des transactions financières, sans affecter la population, inciterait Bissau à renouer avec un fonctionnement institutionnel stable. Enfin, si la crise s’aggrave, une coordination sécuritaire renforcée avec la CEDEAO pourrait prévenir toute dérive prolongée.

Embaló doit entendre raison : respecter la démocratie ou s’isoler

Umaro Sissoco Embaló joue avec le feu. En défiant son peuple et ses partenaires régionaux, en imposant une ligne d’action unilatérale et en ignorant les revendications légitimes de l’opposition, il met son pays en péril. Si le Sénégal et les autres acteurs de la région ne réagissent pas fermement, c’est toute l’Afrique de l’Ouest qui risque de subir les conséquences d’un nouvel effondrement institutionnel en Guinée-Bissau.

Le message au président Embaló doit être clair : la Guinée-Bissau n’est pas sa propriété personnelle. Il doit respecter les règles démocratiques, organiser des élections transparentes et cesser de jouer la carte de l’autoritarisme. À défaut, il s’exposera à une pression accrue du Sénégal et de la communauté ouest-africaine.

La stabilité de l’Afrique de l’Ouest ne peut être laissée entre les mains d’un dirigeant qui méprise la démocratie et ses institutions. Le Sénégal, en tant que pays frère, a une responsabilité particulière : il doit agir avant qu’il ne soit trop tard.

L’enfant du dispensaire —Une histoire poignante d’espoir et de résilience

Nous sommes à la fin des années 1990. Dakar bruisse des espoirs et des craintes du millénaire qui approche. Les conversations oscillent entre la peur du fameux bug de l’an 2000, cette catastrophe informatique annoncée qui pourrait paralyser le monde entier, et les voix des grandes stations de radio internationales qui, sur les ondes FM, projettent les discours d’une mondialisation qui s’accélère.

Dans ce tumulte, un autre sujet capte l’attention : Cheikh Sharifou, cet enfant prodige venu de Tanzanie, vénéré comme un être exceptionnel. On raconte qu’il a prononcé le nom de Dieu dès sa naissance et qu’il a mémorisé le Coran à l’âge de quatre mois. Partout où il passe, les foules se pressent pour l’apercevoir. À Dakar, il a été reçu comme un prince, dans un stade rempli de milliers de fidèles en quête de miracles et de bénédictions.

Mais dans mon dispensaire de quartier, le temps s’écoule différemment, rythmé par la douleur, l’espoir et l’inlassable combat pour soigner les maux avec peu. Ici, les grandes questions du monde paraissent lointaines, remplacées par des préoccupations plus immédiates : comment soulager la souffrance, comment redonner un souffle d’espoir à ceux que l’histoire a oublié ?

La rencontre avec K.

J’avais fait le choix de ce dispensaire, d’abandonner les hôpitaux. Ici, je me sentais utile. La responsable du centre m’observait toujours avec une pointe d’étonnement : un jeune médecin qui écoutait, qui persistait à vouloir comprendre, à vouloir aider au-delà des moyens disponibles.

Ce soir-là, la consultation tirait à sa fin. J’avais enchaîné les patients, traité des fièvres, diagnostiqué des bronchites, tenté d’expliquer l’inexplicable à des parents inquiets. La dernière patiente entra. Grande, belle, teint d’une intensité ébène, dents bien alignées et blanches. Une prestance naturelle. Elle portait un enfant caché sous un pagne. Elle s’installa et, avec une douceur infinie, déposa son fils sur la table d’examen.

K. avait sept ans. Son périmètre crânien était trop grand, son regard fuyant, sa bouche entrouverte comme dans un éternel étonnement. Il ne parlait presque pas. Sa mère espérait qu’une opération à 750 000 francs CFA pourrait changer son destin. Hydrocéphalie. Macrocéphalie. Des termes cliniques qui, dans la réalité, signifiaient un avenir compromis, un combat que la mère menait seule contre l’injustice biologique.

Je l’écoutai. Son amour était une mer sans rivage. Son espoir, inébranlable. Elle voulait que je l’aide. Que je trouve cet argent. Que je réalise un miracle.

Je promis. Sans trop savoir comment.

L’ombre des inégalités

Nous recevions des bénévoles qui étaient occupées à différentes tâches, sans qu’elles soient bien évidemment des professionnelles de la santé. On les impliquait en leur confiant diverses missions : remplir le registre de consultation, prendre la taille ou le poids des enfants, le tout sous le contrôle du personnel paramédical. Ce jour-là, en plus de l’assistante habituelle, j’avais une bénévole particulière : l’épouse du directeur général de la filiale sénégalaise d’une grande banque européenne. Son rôle était simple, mais essentiel : rassurer les enfants pris de peur avant leur consultation.

Après un échange entre deux patients, je lui parlai du cas de K., de sa mère, de l’opération nécessaire. Elle m’écouta attentivement, hocha la tête, puis me dit qu’elle en discuterait avec son mari. L’espoir était mince, mais réel. Quelques jours plus tard, elle appela la responsable du dispensaire : ma demande était en bonne voie.

Je fus alors invité au grand hôtel du Plateau, pour assister à la réunion hebdomadaire du club philanthropique X. C’était un mardi, après 18 heures. La réunion devait commencer à 19 heures. Vingt minutes avant, j’étais déjà dans le hall, vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise bleu ciel soigneusement rentré. « Braillé », comme on dit ici.

On me fit entrer dans la salle de réunion. Un serveur ne tarda pas à venir me voir : — que souhaitez-vous boire, monsieur ? — Un thé à la menthe, répondis-je, presque par réflexe.

Autour de moi, les discussions allaient bon train. On parlait d’initiatives humanitaires, de financement de projets sociaux, mais aussi de marchés, d’investissements, d’opportunités d’affaires. Un mélange étrange où l’altruisme se frayait un chemin entre les intérêts personnels.

Quand vint mon tour, je parlai de K., de sa mère, de l’urgence de son opération. Des regards échangés, des hochements de tête, quelques questions précises. Enfin, une réponse. « Nous allons couvrir les frais. »

Le financement fut bouclé. K. fut opéré.

Une victoire incomplète

Succès relatif. Le miracle attendu n’eut pas lieu. Chirurgicalement, l’intervention était une réussite. Une dérivation péritonéale était posée, permettant un meilleur pronostic vital. Mais K. resta K. Il ne parlait toujours pas. Son retard intellectuel persistait.

Les semaines passèrent. La mère de K. venait de moins en moins. Puis elle disparut.

Un an plus tard, je la revis. Elle entra dans mon bureau, droite, fière, mais avec dans le regard une ombre tenace. Dans son dos, un bébé bien porté, gigotant avec l’insouciance des premiers mois.

Elle me le présenta. « Il va bien, docteur ? »

Je le pesai, examinai ses réflexes, scrutai son carnet de vaccination. Tout était en ordre.

« Oui, madame. Il est en pleine forme. »

Elle sourit. Puis pleura.

Je compris. Ce n’était pas une consultation. C’était une confession muette. Elle vivait avec culpabilité la situation de K. comme si c’était une faute, un châtiment. Comme si le destin, cette fois, avait voulu se racheter.

« Ce n’était pas de votre faute », lui dis-je doucement.

Elle hocha la tête, mais je savais qu’il lui faudrait des années pour se pardonner un « crime » qu’elle n’avait jamais commis.

Je repensai à cette alliance silencieuse que nous avions scellée. Nous n’avions pas gagné, mais nous avions combattu. La médecine, parfois, était un art de la défaite noble. De ces batailles menées contre l’inéluctable, il ne restait souvent que l’empreinte d’une lutte sincère. Cette nuit-là, alors que je rangeais mon bureau, je sentis en moi une fatigue lourde, mais un infime soulagement. J’avais fait ce qui devait être fait.

La justice sociale au Sénégal : entre idéal démocratique et réalités inégalitaires

Le Sénégal est à un tournant décisif. Après des décennies de croissance peu inclusive et de politiques publiques insuffisantes pour corriger les fractures sociales et territoriales, une nouvelle ère s’ouvre avec l’ambition affirmée de bâtir un État souverain, juste et prospère. Il s’en faut de peu pour que la justice sociale ne demeure qu’un idéal lointain ; elle se construit à travers des choix politiques, des réformes structurelles et une redistribution équitable des richesses.

Mais alors, où investir en priorité pour corriger les déséquilibres existants ? Comment articuler la nécessité d’un État social fort avec les contraintes budgétaires révélées récemment ? Quelles inégalités doivent être traitées en urgence pour garantir un développement équilibré ? Et surtout, comment éviter l’inaction législative qui freine l’instauration de réformes cruciales ?

À travers une analyse des enjeux économiques et sociaux, cet article plaide pour une accélération des réformes afin de concrétiser l’idéal de justice sociale et de faire du Sénégal un modèle d’équité et d’inclusion.

Inégalités et justice sociale : l’urgence d’un changement structurel

La justice sociale repose sur l’égalité des chances et une répartition équitable des richesses, mais le Sénégal demeure profondément marqué par des inégalités structurelles qui heurtent son idéal démocratique. L’une des fractures les plus visibles est territoriale : les centres urbains dynamiques, tels que Dakar, Thiès, Mbour et Saint-Louis, concentrent l’essentiel des investissements et des services publics, tandis que les zones rurales souffrent d’un enclavement persistant. L’accès à l’éducation, à la santé et aux infrastructures demeure inégal, limitant considérablement la mobilité sociale et économique des populations vivant en périphérie. Ces disparités territoriales se traduisent également dans les chiffres : l’indice de Gini, qui mesure l’inégalité de la répartition des revenus, a fluctué entre 36,2 et 52,2 ces dernières années, ce qui indique un niveau d’inégalité préoccupant​.

À cette disparité géographique s’ajoute une profonde inégalité sociale. Malgré une croissance économique soutenue ces dernières années, la pauvreté n’a pas reculé significativement et les écarts de revenus persistent. L’accès inégal à l’éducation et à l’emploi maintient certaines catégories de population, notamment les jeunes et les femmes, en marge du développement économique et des cercles de décisions politiques. Or, ces groupes constituent pourtant des moteurs essentiels du progrès national.

Enfin, les inégalités face à l’impôt constituent un frein majeur à la justice sociale. Le système fiscal sénégalais repose essentiellement sur des impôts indirects, une structure qui pèse davantage sur les ménages les plus modestes.

Ainsi, au-delà du constat, la nécessité d’une transformation en profondeur des mécanismes économiques et sociaux s’impose pour que la justice sociale ne demeure pas un simple idéal, mais devienne une réalité tangible pour tous. La mise en place de politiques publiques ambitieuses visant à promouvoir l’inclusion économique, améliorer l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle, ainsi que renforcer les programmes de protection sociale est un impératif pour réduire ces inégalités et garantir une société plus équitable.

Quel rôle pour l’État social dans la correction de ces inégalités?

L’État social, garant d’une justice distributive, doit jouer un rôle central dans la réduction des inégalités. Toutefois, son action ne peut être efficace sans une gestion rigoureuse et transparente des ressources publiques. Or, les récentes révélations de la Cour des comptes sur la mauvaise gestion budgétaire entre 2019 et 2024 illustrent l’ampleur du défi à relever. La dette publique a été sous-évaluée, le déficit budgétaire falsifié et des financements opaques ont été mis en lumière, compromettant la capacité de l’État à mener des politiques redistributives ambitieuses.

Pour remédier à ces dérives et instaurer une justice sociale réelle, il est essentiel d’améliorer la transparence budgétaire afin de garantir une répartition équitable des ressources et d’éviter que la gestion des finances publiques ne soit détournée au détriment des populations les plus vulnérables. Une réforme fiscale s’impose également, visant à alléger la pression qui pèse sur les ménages les plus modestes et à renforcer la contribution des hauts revenus, afin de corriger les déséquilibres socio-économiques et de financer efficacement les services publics. Enfin, l’investissement dans les infrastructures sociales doit devenir une priorité absolue pour réduire les inégalités territoriales et permettre un accès équitable à l’éducation, à la santé et aux opportunités économiques sur l’ensemble du territoire. Seule une action déterminée et cohérente permettra d’inscrire la justice sociale au cœur du projet national et de répondre aux attentes des citoyens.

Où investir en priorité pour un Sénégal plus juste?

Le gouvernement issu de la révolution citoyenne du 24 mars 2024 a affirmé sa volonté de rompre avec un modèle de croissance qui, jusqu’ici, a renforcé les inégalités. Toutefois, cette ambition ne peut se concrétiser sans une allocation stratégique des investissements permettant de répondre aux déséquilibres structurels du pays. La question de l’investissement territorial est centrale dans cette dynamique. Le Programme des pôles territoriaux a pour objectif de revitaliser les régions périphériques en y développant des infrastructures et en favorisant l’émergence d’activités économiques locales. Toutefois, cet effort ne sera pleinement efficace que si la décentralisation budgétaire est accélérée, afin de donner aux collectivités locales les moyens d’une autonomie réelle et de leur permettre de répondre aux besoins spécifiques de leurs populations.

Parallèlement, l’éducation et la santé constituent des piliers incontournables pour bâtir une justice sociale durable. Un État social performant ne peut exister sans garantir à tous un accès équitable à l’éducation, qui demeure un levier fondamental de l’ascension sociale et de la réduction des inégalités. Pourtant, les investissements dans ce domaine restent insuffisants et les disparités d’accès aux établissements scolaires de qualité persistent, pénalisant particulièrement les zones rurales et périurbaines. De même, la réforme du système de santé est une urgence, car assurer une couverture sanitaire efficace et accessible à l’ensemble de la population est une condition essentielle pour une croissance inclusive et équilibrée. Enfin, Transformation du système fiscal est nécessaire pour assurer le financement de ces politiques publiques.

Booster les réformes : concrétiser l’intention

Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une majorité parlementaire pour impulser des réformes profondes et audacieuses. Pourtant, malgré le volontarisme annonçant une rupture avec les pratiques du passé, l’élan législatif attendu tarde à se concrétiser. Cela freine la mise en œuvre des transformations nécessaires pour instaurer une justice sociale durable et corriger les inégalités qui persistent dans le pays.

Le démarrage progressif actuel risque de réduire l’impact des réformes envisagées et d’affaiblir la dynamique économique et sociale qui devrait en découler. Chaque délai dans l’adoption des mesures correctives compromet les chances d’une transformation effective et durable.

Le Sénégal dispose d’une chance historique pour bâtir un État plus juste et plus équitable. Les inégalités structurelles, mises en lumière par les récents rapports économiques et financiers, nécessitent une réponse immédiate et ambitieuse.

L’État social ne peut pas rester un vœu pieux. Il doit s’incarner dans des politiques publiques audacieuses, une gestion transparente des ressources et une accélération des réformes législatives. Sans cela, la fenêtre d’opportunité se refermera et le pays risquera de retomber dans un cycle d’inégalités et de stagnation sociales.

L’heure est à la mise en œuvre des engagements. Il est temps de donner une impulsion décisive.

Lettre ouverte à Macky Sall : le déni ne suffira pas

Monsieur Macky Sall,

Votre dernière tentative de vous dédouaner des accusations sur votre gestion financière calamiteuse est non seulement trompeuse, mais profondément méprisante pour l’intelligence des Sénégalais. Oser qualifier de « procédé politique » les conclusions accablantes de la Cour des comptes relève d’un cynisme absolu. Ce n’est pas un parti politique qui vous accuse, c’est une institution indépendante, dont les révélations sur votre gestion désastreuse ne laissent place à aucune équivoque. Vous avez manipulé les chiffres, dissimulé l’ampleur de la dette et plongé le Sénégal dans une situation économique périlleuse.

Un déni de responsabilité face à une gestion désastreuse

Et comme toujours, c’est dans la presse étrangère que vous choisissez de vous exprimer. Dans un entretien avec Jeune Afrique, vous balayez d’un revers de main les conclusions de la Cour des comptes, qualifiant le débat sur la dette de simple « procédé politique »​. À croire que vous vous adressez davantage aux chancelleries occidentales qu’au peuple sénégalais, celui-là même qui subit les conséquences de votre gestion.

Sous-estimer la dette publique de 25 %, ce n’est pas une « approximation », c’est une falsification pure et simple. Annoncer un déficit budgétaire de 4,9 % quand il atteignait en réalité 12,3 %, c’est de la tromperie d’État. Votre gouvernement n’a pas seulement été imprudent, il a été irresponsable. Et aujourd’hui, au lieu d’assumer vos actes, vous vous drapez dans une indignation feinte, espérant tromper une dernière fois l’opinion publique.

Votre défense est pathétique. Brandir la « certification annuelle des comptes » comme un gage de transparence alors que la Cour des comptes elle-même met en lumière des anomalies massives, c’est prendre les Sénégalais pour des naïfs. Vous avez accumulé les dettes comme un joueur de casino accro à la dépense publique, sans la moindre considération pour les générations futures qui devront payer la facture de vos errements. Pire, une partie de cette dette, contractée hors circuit budgétaire, n’a même pas été retracée dans les comptes de l’État. Où est passé cet argent, Monsieur Sall ?

Loin du Sénégal, mais toujours prompt à se justifier

Quant à votre sortie condescendante sur le gouvernement actuel, en affirmant qu’il « n’a qu’à travailler », elle est aussi absurde que révélatrice de votre arrogance. Douze ans au pouvoir, une économie exsangue, une démocratie fragilisée, et vous osez encore donner des leçons ! Ce pays que vous prétendez avoir laissé en paix, vous l’avez saigné à blanc, tant sur le plan économique que démocratique. La paix ne se limite pas à l’absence de guerre civile, elle suppose aussi la justice, la probité et le respect des institutions. Or, sous votre règne, la gabegie a été érigée en système, les opposants jetés en prison, et la parole publique souillée par le mensonge et la manipulation.

Vous avez fui au Maroc, loin des conséquences de votre gestion désastreuse, et vous continuez à parler comme si de rien n’était. Mais le Sénégal a tourné la page, et l’histoire retiendra votre nom non pas comme un bâtisseur, mais comme celui qui a trahi la confiance d’un peuple. Aujourd’hui, la moindre des choses serait de faire profil bas, d’avoir la décence d’un silence sobre au lieu de vous répandre en justifications creuses.

Monsieur Sall, votre époque est révolue. Et si vous aviez un tant soit peu de considération pour ce pays que vous avez gouverné, vous commenceriez par reconnaître vos fautes au lieu de chercher désespérément à réécrire votre propre bilan. Mais il faut croire que l’aveu et la remise en question ne font pas partie de votre héritage politique.

« Anticolonialement vôtre ! Autobiographie d’un militant politique  » Guy Labertit, une vie d’engagement anticolonial

« Anticolonialement vôtre ! Autobiographie d’un militant politique » de Guy Labertit, 340 p., Karthala, 25,00 €

Une trajectoire militante au cœur des luttes anticoloniales

L’ouvrage Anticolonialement vôtre! de Guy Labertit n’est pas une simple autobiographie politique. C’est un témoignage de l’intérieur, une plongée au cœur des relations entre la France et ses anciennes colonies, vue par un acteur engagé, témoin direct des grands bouleversements de la fin du vingtième siècle. De Bordeaux, où son éveil politique s’opère sur un campus cosmopolite, jusqu’aux luttes des peuples africains et kanaks, Labertit trace une route sinueuse, jalonnée de rencontres avec des figures emblématiques de la décolonisation, de la souveraineté des peuples et des luttes pour la démocratie.

Bordeaux, point de départ de son engagement, porte en elle une histoire lourde : ancien port négrier, la ville témoigne de la prospérité coloniale française bâtie sur l’exploitation des peuples africains. Ce passé n’est pas que vestiges ; il résonne encore dans les luttes contemporaines. Guy Labertit le comprend rapidement en côtoyant des étudiants africains et caribéens, qui lui font prendre conscience des résistances postcoloniales en cours. Ce campus devient son premier terrain d’engagement, prélude à une vie militante tournée vers l’émancipation des peuples et la justice sociale.

Une immersion dans les combats du tiers monde

Loin de se contenter d’une posture d’intellectuel engagé, Guy Labertit se forge une place au sein des courants politiques anticolonialistes. Son passage par le Parti socialiste unifié (PSU) dans les années 1970 et 1980, puis par le Parti socialiste, dont il devient un acteur influent des relations internationales à partir de 1991, le met en contact avec les mouvements de libération en Afrique, dans la Caraïbe et le Pacifique.

C’est à cette époque qu’il noue des relations avec des figures de proue de la lutte pour l’indépendance et la souveraineté, notamment Thomas Sankara, Laurent Gbagbo, Ibni Oumar Mahamat Saleh et Jean-Marie Tjibaou. Ces « éclairs dans le ciel tourmenté des décolonisations inachevées », selon ses propres termes, incarnent une alternative aux pouvoirs postcoloniaux inféodés à l’ancienne puissance impériale. Son engagement aux côtés de ces figures ne relève pas du simple compagnonnage idéologique : il s’implique activement, en tant que relais de leurs combats au sein de la gauche française et dans l’espace politique international.

Il devient un interlocuteur privilégié des mouvements de gauche africaine, en quête de démocratie et de souveraineté face aux héritages de la Françafrique et aux diktats des institutions financières internationales. Son regard, affûté par des années de terrain, déconstruit la fiction d’une France ayant rompu avec son passé colonial. Il montre comment des mécanismes comme le franc CFA, la présence militaire française en Afrique prolongent, sous d’autres formes, la domination d’antan.

Un récit précis, une plume acérée

Si l’ouvrage de Guy Labertit se distingue par la richesse de son témoignage, il brille aussi par la qualité de son écriture. Détaillé avec la précision d’un neurochirurgien, le récit est à la fois fluide, documenté et captivant. L’auteur possède un véritable sens du récit, alternant analyses politiques et souvenirs personnels, donnant ainsi à son texte une dimension humaine et incarnée.

Composé de 17 chapitres, le livre nous entraîne dans les méandres de l’histoire politique française et internationale, des années 1970 à 1991. Ce choix de s’arrêter à cette date laisse entrevoir une suite, que l’on attend avec impatience. Car si l’ouvrage éclaire de nombreux aspects de la politique africaine et des relations franco-africaines, il ne fait qu’effleurer les grandes mutations du début du XXIᵉ siècle, où la remise en cause de l’ordre postcolonial s’accélère.

Un livre essentiel pour comprendre les enjeux postcoloniaux

Avec Anticolonialement vôtre! Guy Labertit nous offre un regard unique, à la croisée du militantisme et de l’analyse politique. Son témoignage est un document précieux pour qui veut comprendre les enjeux actuels des relations entre la France et ses anciennes colonies, ainsi que les dynamiques qui sous-tendent la contestation croissante de la Françafrique.

En attendant la suite, je recommande vivement cet ouvrage. Accessible, bien écrit et nourri d’expériences concrètes, il constitue une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse aux processus de décolonisation et aux luttes pour la souveraineté des peuples.

Face à l’ogre américain, l’Afrique doit jouer ses atouts stratégiques

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche n’est pas à une simple alternance politique. Il marque un tournant brutal dans les relations internationales, avec un renoncement assumé au soft power et un retour à une politique transactionnelle, dominée par le protectionnisme économique et la militarisation des rapports de force. L’Afrique, souvent perçue comme une variable d’ajustement dans les stratégies globales des grandes puissances, se retrouve face à ce nouveau défi. Mais loin d’être démuni, le continent dispose de cartes stratégiques majeures, qu’il doit mobiliser pour imposer une relation moins asymétrique avec Washington.

Les constances de la politique américaine depuis 1960

Depuis la phase de décolonisation, la politique des États-Unis vis-à-vis de l’Afrique repose sur un prisme stratégique immuable : le contrôle des ressources, la lutte contre l’influence de puissances rivales et l’instrumentalisation de l’aide comme moyen de pression diplomatique. Pendant la Guerre froide, Washington soutenait des régimes alliés pour contrer l’expansion soviétique, quitte à ignorer les violations des droits de l’homme et le pillage des ressources. Un exemple frappant est le cas de Mobutu Sese Seko, porté au pouvoir avec l’aide des Américains et maintenu pendant des décennies grâce à leur soutien, malgré un régime marqué par la très grande corruption et la répression.

Avec la fin de la Guerre froide, l’Afrique est devenue un champ de compétition économique et militaire. Les programmes d’aide comme l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), le PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief) et l’USAID (United States Agency for International Development) ont souvent servi d’instruments de contrainte plutôt que de soutien, comme l’ont montré les analyses des stratèges américains. Ces programmes ont été conditionnés à des exigences politiques, obligeant les pays africains à suivre la ligne dictée par Washington sous peine de sanctions.

L’African Command (AFRICOM), créé en 2007, est le commandement militaire américain dédié à l’Afrique. Officiellement, il vise à assurer la stabilité et la sécurité sur le continent en luttant contre le terrorisme et en renforçant les capacités militaires des pays partenaires. En réalité, AFRICOM est un instrument de contrôle stratégique, permettant à Washington d’installer des bases militaires et d’exercer une influence sécuritaire et politique directe.

Les opérations menées par l’AFRICOM servent autant à protéger les intérêts américains qu’à contenir la présence de puissances concurrentes comme la Chine et la Russie. La multiplication des bases militaires en Afrique et l’utilisation intensive des drones pour des frappes ciblées illustrent cette volonté de contrôle accru du continent.

Trump I : une politique de rupture brutale

Pendant son premier mandat (20 janvier 2017-19 janvier 2021), Donald Trump a eu une politique africaine erratique marquée par un désintérêt manifeste et un retrait progressif des engagements multilatéraux. Il a considéré l’Afrique comme un théâtre secondaire, recourant à une approche purement transactionnelle. Les « aides » américaines ont été réduites ou reconfigurées pour bénéficier aux seuls intérêts économiques de Washington. Des alliances ont été renforcées avec certains régimes jugés utiles pour contenir l’influence chinoise.

Pour contrebalancer la dépendance américaine aux importations de lithium, cobalt et terres rares, contrôlées en grande partie par la Chine. L’administration Trump I avait une politique agressive pour garantir aux compagnies américaines l’accès aux minéraux critiques disponibles en Afrique.

Le talon d’Achille américain : les minéraux critiques et la guerre de l’IA

Le développement de l’intelligence artificielle constitue l’un des axes majeurs de la politique économique américaine sous de l’administration Trump II inaugurée le 20 janvier 2025. Le programme « Stargate Project », qui vise à injecter 500 milliards de dollars dans les infrastructures liées à l’IA, reflète cette ambition. Cependant, la montée en puissance de l’IA générative requiert une consommation d’énergie électrique titanesque ainsi qu’un accès accéléré aux minéraux critiques, indispensables à la fabrication des semi-conducteurs, des batteries et des supercalculateurs. Or, les États-Unis souffrent d’une dépendance alarmante en matière de minerais stratégiques, dont une part non négligeable se trouve en Afrique.

La course à l’IA et aux ressources qui l’alimentent devient ainsi un enjeu central des relations internationales, renforçant la nécessité pour l’Afrique de structurer une stratégie de négociation plus offensive.

Une négociation plus offensive : le contre-jeu africain

L’Afrique doit éviter de se retrouver dans une relation unilatérale dictée par Washington et affirmer une diplomatie économique stratégique. Pour y parvenir, elle doit imposer des conditions fermes à l’exploitation de ses ressources. Au lieu d’accorder des concessions exclusives aux compagnies américaines, elle doit favoriser la transformation locale des minerais avant exportation, créant ainsi plus de valeur ajoutée et renforçant son autonomie industrielle.

Le continent ne doit pas se limiter à un seul partenaire. La Chine, la Russie, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Turquie, le Brésil et les pays du Moyen-Orient cherchent tous à s’assurer un accès préférentiel aux ressources africaines. En diversifiant ses alliances, l’Afrique peut maximiser son influence et éviter une dépendance excessive à un acteur unique.

L’accès aux ressources africaines doit être conditionné à des transferts de technologies concrets. Plutôt que de se contenter d’accords commerciaux déséquilibrés, les pays africains doivent exiger la mise en place de joint-ventures et de centres de recherche sur le continent, afin de renforcer leurs capacités locales en innovation et en développement industriel.

L’IA étant une source majeure de consommation énergétique, les négociations africaines doivent inclure un volet sur les infrastructures. Les États africains peuvent exiger des investissements massifs dans leurs infrastructures énergétiques en échange d’un accès aux matières premières critiques, assurant ainsi un développement à long terme et un renforcement de leurs capacités énergétiques.

De David à Achille, une asymétrie à exploiter

Loin de se résigner au rôle de David face à Goliath, les pays africains doivent adopter une posture de stratèges. L’ogre américain, bien que puissant, révèle des failles structurelles que l’Afrique peut exploiter pour rééquilibrer la relation. Le contrôle des ressources stratégiques, la montée en puissance de l’IA et les rivalités sino-américaines offrent au continent une opportunité de négociation. Plutôt que de subir les politiques fluctuantes de Washington, les dirigeants africains doivent se coordonner et imposer une approche proactive.

L’Afrique peut et doit s’affirmer comme un acteur central dans le nouvel ordre mondial en misant sur ses atouts économiques, sa capacité à diversifier ses alliances et son poids démographique. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra transformer les contraintes imposées par les États-Unis en leviers de puissance et d’émancipation.

À la marge, certains pays comme l’Afrique du Sud, l’Angola et l’Éthiopie présentent des caractéristiques leur permettant d’opposer une certaine résistance. Mais cette capacité reste limitée. L’enjeu est donc d’éviter le « dilemme du chasseur », la tentation de privilégier un gain individuel immédiat au détriment d’un bénéfice collectif à long terme. Les pays africains ne doivent pas agir en ordre dispersé, mais tirer ensemble, jouer collectif, car Trump les englobe tous dans son mépris souverain.

Vous avez dit « train de vie de l’État » !

La question du « train de vie de l’État » est au cœur du débat public depuis la publication des audits des comptes publics (2019-2024) par la Cour des comptes. Ce rapport met en lumière l’endettement massif et la dérive des dépenses publiques sous le régime de la démission nationale de Macky Sall. Il révèle des décisions budgétaires désastreuses, marquées par un laxisme dans la gestion des ressources publiques et une préférence des intérêts privés au détriment du bien commun. Ces conclusions relancent la nécessité de repenser la gouvernance économique et la rationalisation des finances publiques. Mais derrière cette interrogation légitime se cache une problématique plus large : que signifie réellement cette expression si souvent brandie ?

Définir pour mieux comprendre

Si l’on entend par « train de vie de l’État » l’ensemble des dépenses publiques, il faut immédiatement clarifier les notions. Il est essentiel de distinguer les services publics (éducation, santé, infrastructures), les biens publics (routes, éclairage, accès à l’eau) et ce qui relève du régalien pur (police, justice, armée). Ces derniers sont l’essence même de l’État et ne peuvent être délégués au marché sans courir à l’anarchie. À moins de vouloir transformer la société en jungle où la loi du plus fort prime, ces fonctions doivent rester sous contrôle public.

Au-delà du fonctionnement immédiat, un État est aussi un stratège qui construit son avenir. Loin d’être un simple agent payeur, il doit investir dans les infrastructures, la formation, l’innovation. Ces investissements relèvent du capital physique (routes, ponts, ports, énergie), mais aussi du capital humain (éducation, santé, formation professionnelle) et du capital institutionnel (capacité administrative, justice indépendante). Autrement dit, un État qui se prive d’investissement sous prétexte de réduire son train de vie creuse sa propre tombe économique et sociale.

Une leçon des années d’austérité

Les politiques d’ajustement structurel nous ont déjà démontré ce que produit le démantèlement de l’État sous la pression des créanciers internationaux. À force de restreindre ses marges de manœuvre et de tailler dans les dépenses publiques, on affaiblit la capacité d’action publique. Résultat ? Des écoles sans enseignants, des hôpitaux sans médicaments, des routes impraticables et une justice asphyxiée par le manque de moyens. La compression budgétaire aveugle ne produit pas d’efficacité : elle génère la régression sociale.

Il faut donc opérer une distinction claire. Oui, il est nécessaire de lutter contre les traitements somptuaires de quelques centaines de fonctionnaires, de réduire les dépenses improductives et le gaspillage des ressources. Mais non, il ne faut pas confondre ces économies avec une réduction de la capacité d’action de l’État. Un État affaibli est un État captif, incapable de fixer le cap du développement.

État prédateur ou État stratège?

Ce que nous ne voulons pas, c’est une kleptocratie, où une caste se partage les ressources publiques sans aucun retour pour la population. Ce que nous refusons, c’est un État patrimonialisé, où les fonds publics deviennent la propriété d’une élite. Mais ce que nous revendiquons, c’est un État qui vit de ses recettes, qui perçoit l’impôt équitablement et qui cesse d’être une machine à produire des cadeaux fiscaux pour une minorité.

À ce sujet, il est impératif de rappeler ce que l’Afrique perd par l’évasion fiscale orchestrée par les multinationales et les élites locales. Chaque année, ce sont des milliards de dollars qui échappent aux caisses publiques, privant les États des moyens nécessaires pour investir dans les services de base. Ajoutons à cela l’effet délétère du franc CFA, qui facilite la fuite des capitaux, la fraude fiscale et maintient nos économies sous dépendance.

Des propositions simplistes et inopérantes

Vendre un avion présidentiel n’est pas une proposition très originale. Une telle mesure ne réduirait le « train de vie de l’État » que d’une unité symbolique sans impact réel sur la structure des dépenses publiques. C’est une suggestion de banquier, raisonnée comme une simple levée sur hypothèque, sans considération pour les défis économiques globaux du pays. La vraie question est ailleurs : comment rendre l’État plus efficace tout en lui donnant les moyens de répondre aux aspirations de la population ?

Au Sénégal, ce n’est pas la réduction aveugle des dépenses qui doit guider l’action publique, mais bien leur réorientation vers des secteurs porteurs de développement. L’éducation, la santé, les infrastructures productives, l’innovation et l’industrialisation sont autant de domaines où les investissements doivent être renforcés pour permettre au pays de relever les défis du développement.

Le Gouvernement sénégalais est sur la bonne voie en mettant l’accent sur des dépenses publiques mieux ciblées et en cherchant à rationaliser les coûts sans sacrifier les secteurs stratégiques. Loin des slogans simplistes sur la réduction du train de vie de l’État, la priorité doit être de construire une gouvernance plus efficace, un État capable d’orienter les ressources vers des projets structurants qui bénéficient à l’ensemble de la population.

Des inégalités structurelles à corriger

Enfin, la question du « train de vie de l’État » ne peut être séparée de celle des inégalités. Un État qui se prive de recettes fiscales adéquates reporte le poids de son fonctionnement sur les classes populaires par la hausse des taxes indirectes et la privatisation des services essentiels. Résultat : les riches échappent à l’impôt, tandis que les plus modestes paient le prix de la rigueur budgétaire.

Lutter contre la fracture sociale exige également que l’État assume pleinement son devoir de solidarité en opérant des transferts en faveur des groupes sociaux les plus vulnérables. Ces mesures ne sont pas une option, mais un impératif pour garantir une société équilibrée et prospère. Il ne s’agit pas d’assistanat, mais d’un mécanisme de justice sociale permettant à chaque citoyen de bénéficier des fruits du développement national.

Le débat sur le « train de vie de l’État » ne saurait donc être réduit à une simple réduction des dépenses. Il s’agit avant tout d’un choix de société : voulons-nous un État qui sert l’intérêt général ou un État qui se dilue sous la pression des intérêts privés ? La réponse est évidente. Nous l’avons dit le 24 mars 2024 et confirmé le 17 novembre 2024 ! Vive la révolution démocratique, citoyenne et populaire.