
Au lendemain de la création de KIIRAAY, le nouveau parti du Président Bassirou Diomaye Faye, le ministre Abdourahmane Diouf était l’invité de l’émission « En Vérité » de la RTS. L’entretien aurait pu n’être qu’un exercice classique de communication gouvernementale. Il mérite pourtant davantage d’attention.
Au fil de ses réponses, le ministre a esquissé une vision du développement : rassurer les investisseurs, dénoncer le « souverainisme populiste » et privilégier des renégociations discrètes des contrats. Ces propos dépassent le simple commentaire politique. Ils révèlent une certaine conception de l’économie et du rôle de l’État.
Ces déclarations renvoient en réalité à une question plus fondamentale : quelle place accorder à la souveraineté économique ? Deux visions s’y opposent. L’une fait de la confiance des marchés le moteur du développement. L’autre considère qu’aucune transformation durable n’est possible sans un État stratège, maître de ses choix et de ses ressources. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre le débat actuel.
Un vieux débat africain
Le débat n’est pas nouveau. Depuis les indépendances, les pays africains oscillent entre deux conceptions du développement.
La première, dominante dans les années 1980 et 1990 sous l’influence des programmes d’ajustement structurel, faisait de l’ouverture des marchés, de la libéralisation et de la confiance des investisseurs les principaux moteurs de la croissance. Le rôle de l’État devait être limité, les entreprises publiques privatisées et les politiques industrielles reléguées au second plan.
La seconde part d’un constat inverse. De la Corée du Sud à la Chine, en passant par la Norvège et le Botswana, les pays qui ont réussi leur transformation économique ne se sont pas développés en laissant les marchés définir leurs priorités. Ils ont construit des États stratèges capables d’orienter l’investissement, de protéger des secteurs jugés essentiels, de maîtriser leurs ressources naturelles et d’utiliser l’ouverture internationale au service d’un projet national.
Le Sénégal n’échappe pas à cette interrogation. Au fond, le débat actuel ne porte pas seulement sur le ton des discours ou la manière de renégocier les contrats. Il oppose deux conceptions du développement : l’une considère que la souveraineté doit s’effacer devant l’attractivité, l’autre que l’attractivité est d’autant plus solide qu’elle s’appuie sur une stratégie nationale clairement assumée.
Quand les mots changent de camp
Pendant longtemps, la souveraineté économique a constitué une revendication largement partagée dans les pays du Sud. Elle ne signifiait ni le repli sur soi ni le refus des investissements étrangers. Elle exprimait une idée simple : une nation doit pouvoir définir elle-même les conditions dans lesquelles ses ressources naturelles, sa politique industrielle, sa fiscalité ou ses partenariats internationaux concourent à son développement.
Or un glissement sémantique semble aujourd’hui s’opérer. Le souverainisme est parfois présenté comme un discours susceptible d’inquiéter les investisseurs ou de fragiliser la crédibilité internationale du pays. Ce déplacement est loin d’être anodin. Il ne traduit pas seulement une évolution du vocabulaire ; il révèle une autre manière de penser les rapports entre l’État, les marchés et le développement.
Le camp présidentiel face à l’économie politique de la souveraineté
L’enjeu ne porte pas sur la nécessité d’attirer les investissements. Aucun pays ne peut financer durablement sa transformation sans mobiliser des capitaux, nationaux comme étrangers. La question est ailleurs : qui fixe les règles du jeu ?
À suivre le raisonnement développé par le ministre Diouf, l’État doit avant tout rassurer les investisseurs, garantir la continuité des engagements et éviter toute parole susceptible de créer de l’incertitude. La confiance des investisseurs devient ainsi le point de départ de la stratégie économique.
Une seconde conception procède d’un raisonnement inverse. La confiance des investisseurs n’est pas le point de départ de la stratégie économique ; elle en est la conséquence. L’État définit d’abord un projet national, fixe les règles applicables à l’exploitation de ses ressources, oriente les investissements vers ses priorités et garantit un cadre juridique stable. C’est dans cet esprit que s’inscrivait l’action du gouvernement dirigé par Ousmane Sonko : la souveraineté économique n’y était pas pensée comme un frein à l’investissement, mais comme le cadre dans lequel celui-ci devait contribuer à la transformation productive, à l’industrialisation et à la création de valeur sur le territoire.
C’est cette seconde approche qui a guidé la trajectoire de nombreux pays aujourd’hui cités comme des modèles de réussite. Aucun d’entre eux n’a renoncé à sa souveraineté économique pour attirer les capitaux. Ils ont au contraire utilisé cette souveraineté pour orienter les investissements vers leur stratégie d’industrialisation.
Ce qui attire réellement les investisseurs
On entend souvent dire que les marchés fuient les États qui affirment leur souveraineté. Les faits racontent une histoire plus nuancée.
Les investisseurs recherchent d’abord des institutions prévisibles, une justice fiable, des infrastructures de qualité, une main-d’œuvre compétente, des perspectives de croissance et un environnement juridique stable. Ils investissent dans des pays qui savent où ils vont.
La Norvège n’a pas découvert du pétrole pour en abandonner la maîtrise aux compagnies étrangères. Elle a créé une entreprise publique, imposé une fiscalité exigeante et constitué un fonds souverain aujourd’hui parmi les plus puissants du monde. Le Botswana a renégocié à plusieurs reprises ses accords avec De Beers afin d’accroître la part de la richesse captée par l’État et de développer localement la filière du diamant. L’Indonésie a interdit, en 2014, l’exportation de plusieurs minerais bruts pour obliger leur transformation sur son territoire. Le Chili a fait du cuivre le levier de son développement grâce au rôle stratégique de l’entreprise publique Codelco. Aucun de ces pays n’a été marginalisé pour avoir exercé sa souveraineté. Au contraire, tous ont démontré qu’il est possible de défendre l’intérêt national tout en restant attractif pour les investisseurs.
La véritable menace pour l’investissement n’est pas la souveraineté. C’est l’arbitraire.
La souveraineté n’est pas une émotion
Réduire la souveraineté économique à une posture émotionnelle ou à un slogan « populiste » est une erreur d’analyse. La souveraineté n’est pas un refus du monde. Elle est la capacité d’un peuple à définir les finalités de son insertion dans l’économie mondiale.
Le débat ne porte donc pas sur l’ouverture ou la fermeture de l’économie. Il porte sur la hiérarchie des priorités. Les marchés doivent-ils fixer les objectifs du développement national, ou intervenir comme des instruments au service d’un projet défini démocratiquement ? C’est cette ligne de partage qui structure aujourd’hui le débat.
C’est précisément le choix qu’a formalisé PASTEF dans sa doctrine économique. Le parti y défend une souveraineté fondée sur le développement des capacités productives, financières et technologiques, ainsi qu’un État stratège chargé d’orienter l’investissement, de soutenir l’industrialisation et de mettre la stabilité macroéconomique au service de la production et de l’emploi.
Le mérite de cette doctrine est de refuser un faux choix : celui qui opposerait souveraineté et crédibilité. Les pays qui réussissent ne renoncent pas à leur souveraineté pour attirer les investisseurs ; ils s’appuient sur elle pour bâtir un projet national clair, capable d’inspirer durablement confiance.
