Du candidat Bassirou Diomaye au Président Faye : que reste-t-il de la rupture ?

Le 24 mars 2024, les Sénégalais n’ont pas seulement élu un homme. Ils ont choisi un projet. Celui-ci était consigné dans un document de soixante-cinq pages au titre sans ambiguïté : Le Projet d’un Sénégal souverain, juste et prospère. Ce programme ne promettait pas seulement une alternance politique. Il annonçait un changement de système, un renouvellement profond de la gouvernance publique et une réforme ambitieuse des institutions.

Deux ans plus tard, alors que le Président de la République saisit le Conseil constitutionnel pour contester la loi constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale, une question mérite d’être posée avec calme : que reste-t-il de ces engagements ?

La promesse de mettre fin à l’hyperprésidentialisme

Le programme présidentiel ne laissait place à aucune ambiguïté. Il affirmait que « l’hyperprésidentialisme est la principale tare de notre système politique » et promettait d’y mettre fin par « des réformes profondes de nos institutions ». Il annonçait également le strict respect de la séparation des pouvoirs, le retour à un présidentialisme régulé, la limitation des pouvoirs du Président de la République, l’obligation pour celui-ci de renoncer à la direction de son parti une fois élu et une révision de la Constitution inspirée des Assises nationales et des travaux de la Commission nationale de réforme des institutions.

Or c’est précisément lorsqu’une proposition de loi parlementaire reprend plusieurs de ces orientations que la situation bascule. Le Gouvernement tente d’en modifier le contenu par amendements. Ceux-ci sont rejetés par l’Assemblée nationale. La loi est alors adoptée conformément à la procédure prévue par la Constitution.

Le Président de la République décide alors de saisir le Conseil constitutionnel en invoquant des irrégularités de procédure. Juridiquement, cette saisine relève d’une prérogative que la Constitution lui reconnaît pleinement et dont nul ne saurait contester la légalité. Politiquement, en revanche, elle s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis deux ans, chaque fois que les réformes institutionnelles approchent de leur traduction juridique, une nouvelle étape semble s’interposer entre la promesse et sa réalisation : une concertation supplémentaire, un nouveau dialogue, une procédure additionnelle ou, désormais, un recours juridictionnel.

Le recours n’est donc pas le problème en lui-même. Il apparaît comme le symptôme d’une méthode de gouvernement où le temps de la décision semble constamment repoussé.

Du changement de système à la politique de l’ajournement

Cette séquence n’est malheureusement pas isolée. Depuis son accession à la magistrature suprême, le Président a privilégié une méthode fondée sur le dialogue et la concertation. Assises de la justice, Dialogue national, consultations successives : les espaces de discussion n’ont pas manqué. Ce qui fait aujourd’hui débat est moins la concertation elle-même que sa difficulté à déboucher sur des décisions.

Le même constat peut être dressé sur d’autres engagements majeurs de la rupture. La justice attendue par les familles des victimes de la répression politique de 2021 à 2024 n’a toujours pas commencé. Plusieurs réformes structurelles promises pendant la campagne présidentielle demeurent inachevées.

Le risque est alors moins celui de l’immobilisme que celui d’une véritable politique de l’ajournement, où les promesses ne sont jamais officiellement abandonnées, mais constamment différées.

La rupture se mesure aux actes

L’histoire politique est remplie de dirigeants élus sur la promesse de transformer les institutions avant de découvrir, une fois au pouvoir, les vertus de leur inertie.

Le débat ne porte donc plus sur les principes. Ceux-ci figuraient déjà dans le programme sur lequel les Sénégalais ont porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir. La véritable question est désormais celle de leur mise en œuvre. Pourquoi des réformes présentées hier comme indispensables rencontrent-elles aujourd’hui tant de résistances lorsqu’elles empruntent la voie parlementaire prévue par la Constitution ?

Le programme de 2024 demeure un texte ambitieux. Il porte une vision exigeante de la démocratie, de la séparation des pouvoirs et de la limitation de l’hyperprésidentialisme. Il serait injuste de prétendre que rien n’a été entrepris depuis deux ans. Mais il serait tout aussi difficile de nier l’écart qui se creuse entre plusieurs engagements fondateurs et les choix politiques aujourd’hui assumés par l’Exécutif.

Au fond, la question n’est pas juridique ; elle est politique. Les Sénégalais n’ont pas élu Bassirou Diomaye Faye pour organiser indéfiniment des concertations. Ils l’ont élu pour transformer un projet en institutions et des promesses en décisions.

Une rupture ne se mesure jamais au nombre de dialogues qu’elle ouvre. Elle se mesure à sa capacité de transformer des engagements électoraux en réalités institutionnelles, et des promesses en actes.