
Depuis le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko, le 22 mai 2026, une partie croissante des analyses économiques et financières présente la conclusion rapide d’un accord avec le FMI — parfois accompagnée d’une restructuration de la dette — comme la condition du retour de la confiance des marchés et des investisseurs. C’est précisément ce postulat qu’il faut interroger. L’argument est présenté comme une évidence : sans le FMI, les marchés se fermeraient, les investisseurs s’éloigneraient et la confiance disparaîtrait. Comme souvent, une option politique est présentée comme une nécessité technique.
Encore faut-il préciser de quels investisseurs il est question. Une confusion est entretenue entre les créanciers, les bailleurs, les marchés obligataires et les investisseurs directs étrangers. Or ils n’ont ni les mêmes objectifs, ni les mêmes risques, ni les mêmes critères de décision.
Un créancier cherche à être remboursé ; une institution financière internationale veut des garanties macroéconomiques. L’investisseur direct, lui, regarde avant tout la rentabilité, la sécurité juridique, la stabilité des contrats, l’accès au marché, les infrastructures, la fiscalité et les perspectives de profit.
Le FMI rassure les créanciers, pas nécessairement les investisseurs
Le FMI peut influencer le coût du crédit, envoyer un signal positif et rassurer certains créanciers. Mais il ne crée pas l’intérêt économique d’un territoire. Les multinationales n’investissent pas parce qu’un pays signe une lettre d’intention à Washington ; elles investissent lorsqu’elles y trouvent un marché, des ressources, une chaîne de valeur ou une perspective de profit.
C’est là que le débat sénégalais doit être clarifié. L’absence d’accord avec le FMI peut compliquer l’accès aux financements publics internationaux, renchérir les emprunts ou retarder certains appuis budgétaires. En revanche, elle ne bloque pas mécaniquement les investissements directs étrangers, qui se concentrent souvent dans des secteurs où la rentabilité l’emporte sur le label du FMI : pétrole, gaz, mines, télécommunications, banques, infrastructures ou logistique.
L’expérience africaine le confirme. Des pays politiquement instables ou en difficulté budgétaire ont continué à attirer des Investissements directs étrangers (IDE), notamment dans les industries extractives, tandis que d’autres, pourtant signataires de programmes avec le FMI, n’ont pas connu d’afflux d’investissements productifs. Le Fonds peut rassurer les créanciers ; il ne transforme pas une économie dépendante en économie productive.
Le Sénégal en offre une illustration. Les IDE ont fortement progressé ces dernières années sous l’effet des grands projets énergétiques et d’infrastructures, atteignant près de 4,8 milliards de dollars en 2023 avant de retomber autour de 2 milliards en 2024. Cette évolution s’explique bien davantage par les opportunités sectorielles que par les relations avec le FMI.
Autrement dit, ce ne sont pas les communiqués du FMI qui attirent les capitaux vers le gaz, les infrastructures ou les services financiers sénégalais.
De la dette à l’ajustement : quand une option technique devient un choix politique
Cela ne signifie pas que le Sénégal puisse se passer de crédibilité. Au contraire, la transparence budgétaire, la sincérité des comptes publics, la maîtrise de l’endettement et une trajectoire financière claire sont indispensables. Le scandale de la dette cachée a profondément entamé la confiance et conduit le FMI à suspendre son programme après la découverte de dettes et de déficits non déclarés.
Mais il ne faut pas en déduire que la restructuration constitue l’unique issue. Présentée comme une opération technique, elle est toujours un choix politique. Elle redéfinit les rapports entre l’État, les créanciers et les institutions financières internationales, au prix de conditionnalités accrues, d’une surveillance renforcée et d’une réduction de la marge de manœuvre nationale.
C’est pourquoi le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko avait écarté cette option, estimant que le Sénégal pouvait honorer ses engagements sans restructuration. Ce choix était autant politique que financier : empêcher que la crise de la dette ne serve de prétexte à un retour sous tutelle.
Depuis le départ du Premier ministre Ousmane Sonko et des ministres PASTEF, la pression semble changer de nature. Les autorités continuent de nier toute orientation vers une restructuration, mais dans le débat public, certains milieux économiques et les commentaires financiers, cette perspective progresse peu à peu : d’abord comme hypothèse, puis comme option technique, avant d’être présentée comme une nécessité. C’est précisément ce glissement qu’il faut contester.
Le véritable enjeu : restaurer la souveraineté économique, pas la tutelle financière
Le Sénégal doit dialoguer avec le FMI, restaurer la transparence, sécuriser ses comptes publics et rassurer sur sa dette. Mais il ne doit pas accepter que sa crédibilité soit définie exclusivement par les créanciers. La confiance d’un pays ne se mesure pas seulement à sa capacité de satisfaire les marchés financiers ; elle se mesure aussi à sa capacité de produire, de transformer, d’exporter, d’industrialiser et de protéger sa population.
Le véritable débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non un accord avec le FMI. Il est de savoir si cet accord s’inscrit dans une stratégie souveraine ou dans un ajustement subi ; s’il accompagne un projet national ou une feuille de route dictée par les créanciers. Car une économie n’est pas attractive parce qu’elle se met à genoux, mais parce qu’elle sait où elle va.
Le Sénégal ne doit pas confondre crédibilité et docilité. Il doit rétablir la vérité des comptes, honorer ses engagements et attirer des IDE, mais des IDE utiles : créateurs d’emplois, porteurs de transferts technologiques, renforçant les chaînes de valeur locales et la souveraineté productive. Il ne faut pas que le remboursement des créanciers devienne l’horizon unique de la politique économique ni que les populations paient le prix de dettes dissimulées par l’ancien régime.
Faire croire que l’accord avec le FMI constitue la condition première de l’investissement relève d’une illusion. Le Fonds peut accompagner une dynamique économique, rassurer certains acteurs et certifier une trajectoire budgétaire ; il ne peut ni définir une stratégie industrielle ni produire à la place du pays.
La vraie question est donc moins de redevenir acceptable aux yeux du FMI que de redevenir maître de son économie tout en restant crédible aux yeux du monde. Deux conceptions du développement s’opposent : l’une fait dépendre la confiance des créanciers et des institutions financières internationales ; l’autre la fonde sur la capacité d’un peuple à produire, gouverner, maîtriser ses ressources et définir librement ses priorités.
Le Sénégal peut conclure un accord avec le FMI. Il ne doit pas le payer au prix de sa souveraineté économique. La dette doit être traitée et les responsabilités établies, mais la restructuration ne doit pas devenir le cheval de Troie d’un retour à une orthodoxie qui a longtemps enfermé nos pays dans la dépendance. Répondre à une dette cachée par une souveraineté diminuée serait un singulier paradoxe.
