Monsieur le Garde des Sceaux, à force de dialoguer, on finit par ne plus réformer

Le 25 juin 2026, devant la Commission des Lois de l’Assemblée nationale, le garde des Sceaux, Me Moussa Sarr, a plaidé pour l’ouverture d’un nouveau dialogue national avant toute révision substantielle de la Constitution. L’intention peut paraître louable. Mais son raisonnement conduit à une impasse.

D’abord, cette réforme n’est pas née d’hier. Elle est l’aboutissement des Assises nationales de 2009, des travaux de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI) de 2013, des Assises de la Justice de 2024 et du Dialogue national sur le système politique de 2025. Demander aujourd’hui un nouveau dialogue revient à considérer que près de vingt années de consultations, de rapports et de recommandations ne suffisent toujours pas. À ce rythme, le dialogue cesse d’être un instrument de construction du consensus pour devenir un mécanisme de report permanent.

Ensuite, soutenir qu’aucune révision constitutionnelle majeure n’a été entreprise depuis 1992 sans dialogue préalable est une présentation incomplète de notre histoire constitutionnelle. Plusieurs révisions ont été adoptées dans des contextes politiques différents, sans qu’un consensus national intégral n’ait constitué une condition juridique de leur validité. Le dialogue est une tradition politique précieuse ; il n’est pas une exigence constitutionnelle. La Constitution prévoit elle-même les modalités de sa révision et confie au Parlement la responsabilité de les mettre en œuvre.

Enfin, une démocratie ne se réduit pas à la concertation. Elle repose aussi sur la décision. Lorsque les consultations ont eu lieu, lorsque les diagnostics sont connus, lorsque les recommandations existent et que les députés sont saisis d’un texte, le respect des institutions commande que la représentation nationale exerce pleinement les compétences que le peuple lui a confiées. À force de renvoyer chaque réforme à un dialogue futur, on transforme le consensus en droit de veto.

Il est des moments où le dialogue prépare la décision, et d’autres où il sert à l’éviter. À écouter le garde des Sceaux, on a le sentiment que le Sénégal n’aurait jamais suffisamment dialogué pour réformer sa Constitution. Après vingt ans de commissions, de rapports, d’assises et de concertations, le risque n’est plus la précipitation ; c’est la paralysie. C’est sans doute le paradoxe de cette séquence : celui dont le parcours dans la société civile pouvait laisser espérer une culture de la réforme apparaît aujourd’hui comme le défenseur le plus inattendu du statu quo. Le Sénégal n’a pourtant pas besoin d’un dialogue de plus ; il a besoin que les réformes mûries de longue date soient enfin assumées par les institutions de la République.