Gouverner exige plus qu’un décret

Le Sénégal traverse une séquence politique paradoxale. Le président de la République a limogé son Premier ministre, nommé un successeur, puis semble continuer lui-même la formation du gouvernement, comme si la Primature n’était qu’un secrétariat administratif chargé d’exécuter des arbitrages venus Palais de l’avenue LS Senghor. Or, dans une démocratie rationalisée comme la nôtre, on ne gouverne pas durablement contre les équilibres politiques réels. Et la réalité est simple : la majorité parlementaire s’appelle PASTEF.

Depuis plusieurs jours, les signaux de tension se multiplient autour de la formation du nouveau gouvernement. Des responsables de PASTEF ont confirmé avoir été approchés directement par la présidence, tandis que le parti rappelle publiquement que toute discussion doit passer par ses cadres habilités et par des orientations politiques claires. Cette mise au point n’est pas un caprice organisationnel. Elle rappelle une évidence institutionnelle : un gouvernement n’est pas une juxtaposition de personnalités choisies dans les couloirs du palais ; il est l’expression politique d’une majorité.

Le Premier ministre n’est pas un collaborateur administratif

La crise actuelle révèle un problème plus profond : une confusion persistante entre présidentialisme politique et architecture constitutionnelle. Le président nomme le Premier ministre, certes. Mais une fois nommé, celui-ci n’est pas un simple chargé de mission. Il devient le chef du gouvernement. Cela implique des responsabilités, mais aussi des prérogatives.

Dans toute logique institutionnelle cohérente, c’est au Premier ministre de conduire les consultations, de proposer l’équipe gouvernementale et de construire les conditions politiques de son action. Le président arbitre, valide, nomme. Il ne peut pas simultanément nommer un Premier ministre et continuer à agir comme s’il occupait lui-même la Primature.

Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est politique. En laissant s’installer l’idée que tout continue à se décider ailleurs, on affaiblit dès le départ l’autorité du nouveau Premier ministre. Or un chef de gouvernement sans autonomie politique devient rapidement un fusible, jamais un pilote.

Le Premier ministre Ahmadou al Aminou Mohamed Lo doit comprendre que sa nomination lui confère du pouvoir. Gouverner suppose d’assumer cette responsabilité. Cela commence par exercer ses compétences constitutionnelles et politiques au lieu d’attendre passivement un casting présidentiel permanent.

On ne gouverne pas sans la majorité

L’autre illusion consiste à croire qu’il serait possible de contourner PASTEF tout en gouvernant avec une Assemblée dominée par ses députés. Cette hypothèse ne résiste ni au droit parlementaire ni au simple réalisme politique.

La majorité parlementaire issue des élections appartient à PASTEF. Cela signifie que tout gouvernement cherchant à durer devra obtenir, explicitement ou implicitement, l’assentiment de cette force politique. Les régimes connaissent souvent des difficultés moins à cause des oppositions que par refus de reconnaître les rapports de force réels.

Le paradoxe est saisissant : au moment même où certains pensaient marginaliser politiquement Ousmane Sonko, celui-ci retrouve une centralité institutionnelle majeure à la tête de l’Assemblée nationale, tandis que le nouvel exécutif peine encore à trouver sa base politique et sa cohérence.

La politique a ses ironies cruelles. Un limogeage peut écarter un homme d’une fonction, mais il ne suffit pas à dissoudre une majorité populaire, parlementaire et militante enracinée dans la séquence ouverte en 2021 et consacrée dans les urnes en 2024.