Yakaar-Teranga : la souveraineté en acte


À peine annoncée, la sortie de Kosmos Energy sans contrepartie a suscité prudence et soupçons, comme si toute victoire africaine devait être suspecte. Yakaar-Teranga, projet gazier offshore majeur destiné à soutenir la production d’électricité et l’industrialisation du Sénégal, devient ainsi le théâtre d’un affrontement décisif autour du contrôle des ressources.

Il y a, dans certaines critiques, une mécanique bien rodée face au pari de renégociation porté par le Premier ministre Ousmane Sonko, le même qui traverse son refus de la restructuration de la dette. Lorsqu’il engage le bras de fer, on s’inquiète ; lorsqu’il tient, on alerte ; lorsqu’il obtient un retrait, on soupçonne ; lorsqu’il affirme avoir gagné, on doute. Comme si persistait, au fond, cette idée tenace : un État africain ne pourrait ni renégocier sans céder, ni refuser un cadre imposé, ni reprendre la main sans payer le prix de sa propre audace.

C’est précisément ce réflexe que vient bousculer l’annonce faite par le Premier ministre Ousmane Sonko. Affirmer qu’un acteur privé international peut quitter un projet stratégique sans indemnisation, ce n’est pas seulement une information technique. C’est un geste politique. Un geste qui rompt avec des décennies où les États africains, enfermés dans des contrats léonins, étaient sommés de racheter à prix fort leur propre souveraineté.

Faut-il rappeler que ces contrats ont souvent été signés dans des contextes d’asymétrie radicale ? La rente extractive, loin de structurer des économies nationales, a trop souvent alimenté des chaînes de dépendance. À ceux qui exigent aujourd’hui des preuves de « rationalité économique », il faudrait poser une question simple : où était cette exigence lorsque ces accords déséquilibrés ont été conclus ?

La souveraineté comme rapport de force

Ce qui dérange, au fond, ce n’est pas tant le départ de Kosmos que la manière dont il s’opère. Car il révèle une vérité que beaucoup préfèrent taire : la souveraineté n’est jamais donnée, elle s’arrache.

Dans l’économie politique des ressources naturelles, les contrats ne sont pas des textes neutres. Ce sont des rapports de force cristallisés. Les renégocier, c’est réintroduire du politique là où l’on voudrait imposer de la technique. Les rompre, c’est assumer une conflictualité que les discours sur la « stabilité » cherchent souvent à neutraliser.

On invoque alors l’« attractivité », cette notion devenue talisman. Mais de quelle attractivité parle-t-on ? Celle qui garantit des rendements élevés à des acteurs extérieurs, ou celle qui permet à un pays de transformer ses ressources en base productive ? La question n’est pas rhétorique. Elle est stratégique.

L’histoire récente regorge d’exemples. De l’Algérie des années 1970, qui a imposé la renégociation de ses contrats pétroliers, à la Bolivie d’Evo Morales, qui a repris le contrôle de ses hydrocarbures, une constante apparaît : les marchés protestent, puis s’ajustent. Car ils ne cherchent pas la docilité, ils cherchent la ressource.

Transformer l’acte en puissance

Soutenir la position du gouvernement ne signifie pas suspendre l’exigence critique. Bien au contraire. Une souveraineté proclamée qui ne se traduit pas en capacité productive resterait un symbole sans lendemain.

Le véritable enjeu commence maintenant. Il tient en un mot : transformation.

Transformer, cela signifie doter la société nationale, PETROSEN, des moyens techniques, financiers et humains à même de porter le projet. Cela signifie articuler le gaz à une stratégie industrielle, énergétique et sociale. Cela signifie, surtout, inscrire cette décision dans une doctrine claire où l’État ne subit plus la chaîne de valeur, mais la structure. Tout cela a été à plusieurs reprises expliqué par le Premier ministre.

C’est ici que la critique doit se déplacer. Non pas sur la légitimité de la rupture, mais sur la capacité à en faire un levier. Non pas sur la crainte des marchés, mais sur la construction d’un modèle.

Ce qui se joue avec Yakaar-Teranga dépasse le Sénégal. C’est une scène africaine qui s’esquisse. Depuis trop longtemps, le continent est sommé de choisir entre deux impasses : la soumission contractuelle ou l’aventure improvisée. La décision actuelle ouvre une troisième voie : celle d’une souveraineté méthodique, qui assume le rapport de force sans renoncer à la rigueur.

Il faut du courage pour rompre quand tout invite à la continuité. Le départ de Kosmos est un point d’inflexion.

À ceux qui doutent, l’histoire répond souvent avec un léger décalage. Les victoires souveraines ne se mesurent pas à l’instant où elles sont proclamées, mais à la manière dont elles reconfigurent, durablement, le champ des possibles.