Entre hôpitaux de Dakar et cases de santé rurales : la fracture sanitaire sénégalaise

La santé est au cœur de l’idéal de justice sociale. Elle n’est pas seulement un état biologique ou l’absence de maladie : elle renvoie à la possibilité pour chaque individu de mener une vie digne, libre et productive. Dans une société sénégalaise, marquée par une croissance démographique rapide, une jeunesse nombreuse et un double fardeau épidémiologique — maladies infectieuses persistantes et montée des pathologies chroniques —, penser la justice dans le champ de la santé est une nécessité politique autant qu’éthique. Elle exige de répondre à une question fondamentale : comment allouer équitablement des ressources rares face à des besoins immenses et différenciés ?

Les réflexions philosophiques sur la justice distributive, qu’il s’agisse de John Rawls,[1] Amartya Sen[2] ou des débats contemporains sur la santé comme bien fondamental, trouvent ici une résonance particulière. Car au-delà des concepts abstraits, ce sont des vies qui sont en jeu : des femmes qui meurent encore en couches, des enfants dont la survie dépend d’un vaccin ou d’une moustiquaire, des malades du cancer condamnés faute de traitement abordable. C’est à l’épreuve de ces réalités que se mesure la capacité d’un pays à faire de la santé un droit et non un privilège.

La santé comme besoin fondamental et enjeu de justice

La justice sanitaire ne peut se réduire à l’égalité formelle d’accès aux soins : elle implique une répartition équitable des ressources, des chances et des déterminants sociaux de la santé. Au Sénégal, où la population a été multipliée par six depuis l’indépendance et dépasse 18 millions d’habitants, ce défi prend une dimension démographique et politique cruciale. Les besoins sont immenses, portés par une société jeune (43 % de moins de 15 ans), confrontée à la fois aux maladies infectieuses persistantes et à la montée des maladies chroniques.

Dans ce contexte, la justice sanitaire ne saurait consister à « donner à chacun la même chose », mais bien à allouer les ressources selon les besoins différenciés, en tenant compte des vulnérabilités sociales, territoriales et épidémiologiques. C’est la traduction pratique du principe « à chacun selon ses besoins », mais enrichi d’une approche pluraliste et contextuelle.

Les paradoxes sénégalais : progrès globaux, inégalités persistantes

Le Sénégal a connu de réelles avancées : baisse de la mortalité infantile (de 129 ‰ en 2000 à 40 ‰ en 2022), réduction de la mortalité maternelle, extension de la vaccination. Mais ces succès masquent des fractures profondes : disparités régionales (sud-est plus touché par le paludisme, déficit d’infrastructures dans le centre et l’est), poids écrasant des paiements directs des ménages (45 à 50 % des dépenses totales de santé), et couverture sociale encore limitée malgré la CMU.

La justice en santé est ici compromise par deux logiques contradictoires : d’un côté, l’affirmation politique d’une universalité des droits ; de l’autre, une réalité de marché et de survie où la pauvreté détermine encore l’accès aux soins. L’« Initiative de Bamako » et le recouvrement des coûts ont longtemps aggravé ces inégalités, tandis que les programmes de gratuité ciblée (césariennes, enfants de moins de 5 ans) restent fragiles et mal financés.

Les cancers illustrent ce paradoxe : 8 000 à 10 000 nouveaux cas par an, plus de 6 000 décès, souvent faute de diagnostic précoce et de moyens thérapeutiques. Le cancer devient un révélateur d’injustice, frappant plus durement les pauvres et les femmes, tandis que les riches se tournent vers le privé ou l’étranger.

Vers une justice sanitaire souveraine et inclusive

Construire la justice en santé au Sénégal suppose d’abord un rééquilibrage du financement. La part budgétaire publique consacrée à la santé oscille entre 6 et 8 % du budget national, bien en deçà de l’engagement d’Abuja qui fixe un objectif de 15 %. Tant que cette faiblesse perdurera, les ménages continueront de supporter une charge écrasante, avec plus de 40 % des dépenses de santé payées directement de leur poche. Renforcer le financement public et réduire la dépendance aux paiements directs est donc une condition de justice, car la pauvreté ne devrait pas décider de l’accès aux soins.

Cette refondation passe aussi par une territorialisation plus équitable de l’offre de soins. Le modèle des districts sanitaires, souvent présenté comme une réussite sénégalaise, doit être renforcé en moyens humains, en équipements et en infrastructures. L’injustice territoriale se mesure dans l’inégale répartition des médecins, dans l’absence de plateaux techniques en dehors de Dakar, ou encore dans la difficulté pour les zones rurales d’accéder aux soins obstétricaux ou aux traitements spécialisés comme la chimiothérapie. Penser la justice en santé, c’est donc aussi rapprocher les soins des populations, en garantissant la qualité jusque dans les périphéries les plus éloignées.

Enfin, la justice sanitaire ne saurait être conçue sans un choix politique clair : faire de la santé un droit fondamental, et non une marchandise ou une assistance ponctuelle. La Couverture Maladie Universelle (CMU), lancée en 2013, doit être repensée pour dépasser son caractère fragmenté et ses financements précaires. Elle ne peut se limiter à quelques gratuités ciblées, mais doit s’inscrire dans une logique de protection universelle, soutenue par un financement pérenne et une gouvernance démocratique. C’est à ce prix que la santé deviendra non seulement un droit garanti, mais aussi un instrument de souveraineté nationale et de dignité collective.


[1] Rawls, J. (2001). Justice as Fairness: A Restatement. Cambridge, MA : Harvard University Press

[2] Sen, A. (1999). Development as Freedom. New York: Knopf

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Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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