
Cette intervention a été prononcée, dans le cadre du webinaire organisé par la Fondation Gabriel Péri le 5 juin 2025, consacré au thème : « L’Afrique de l’Ouest émancipée du joug néocolonial ? Souveraineté en (re)construction ».
Chers amis, chers camarades,
Merci à la Fondation Gabriel Péri pour cette invitation. Elle intervient à un moment crucial, où l’Afrique de l’Ouest est traversée par des bouleversements politiques majeurs. Notre tâche aujourd’hui est délicate mais essentielle : ne pas céder à des lectures simplistes ni à des postures complaisantes. Il nous faut penser avec exigence les expériences politiques en cours, à l’aune de la souveraineté populaire, du respect des droits de la personne et de la nécessité d’une transformation sociale et panafricaine authentique.
Je m’exprime ici au nom du Collectif Afrique du Parti communiste français. Depuis plus de dix ans, nous dénonçons la militarisation du rapport de la France à l’Afrique et ses avatars : interventions armées sans mandat, accords de défense asymétriques, instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme pour perpétuer une forme de tutelle postcoloniale. Le retrait progressif des bases françaises, même s’il s’est opéré sous la contrainte des mobilisations populaires, doit être salué comme un tournant. Mais un tournant ne fait pas encore une rupture. C’est de cela qu’il faut parler.
Des ruptures saluées, mais incomplètes : le retrait militaire français ne suffit pas
Au Sahel, des régimes militaires, venus au pouvoir par des coups d’État — au Mali, au Burkina Faso, au Niger — suscitent aujourd’hui un soutien populaire réel. Ce soutien ne procède pas d’une fascination autoritaire, comme le prétendent certains médias occidentaux. Il est l’expression d’une exaspération légitime : face à l’insécurité chronique, à l’échec des élites civiles soumises aux diktats de Paris ou de Washington, à l’humiliation continue d’États considérés comme des sous-préfectures de l’Occident.
Le discours de rupture avec la Françafrique, de reconquête de la souveraineté sur les ressources, de construction d’une armée populaire, d’une monnaie endogène — tout cela parle aux jeunesses africaines. La formation de l’Alliance des États du Sahel, avec l’idée d’une union politique et économique, peut apparaître comme une esquisse d’alternative régionale.
Mais — et c’est ici que commence notre devoir critique — on ne saurait confondre rupture néocoloniale et projet progressiste. La dénonciation de l’ingérence ne saurait justifier la répression des opposants, l’arbitraire judiciaire, l’asphyxie des contre-pouvoirs. On ne construit pas la souveraineté en piétinant les libertés. De Thomas Sankara à Amílcar Cabral, les figures de l’émancipation africaine ont toujours articulé lutte anti-impérialiste et approfondissement démocratique. Et non son étouffement.
Nous sommes solidaires des peuples du Sahel dans leur aspiration à la dignité. Mais nous sommes tout aussi solidaires de ceux, à l’intérieur même de ces pays, qui paient le prix fort pour avoir défendu les libertés publiques. Nous disons avec force que la souveraineté populaire ne peut être confisquée au nom de la souveraineté étatique.
Entre tutelle étrangère et dérive autoritaire : le cas ivoirien
La Côte d’Ivoire constitue sans doute l’un des exemples les plus éloquents de ce que produit une ingérence militaro-diplomatique française érigée en mode de gouvernance. En avril 2011, une caricature du dessinateur Chappatte, publiée dans Le Temps, montrait Alassane Ouattara entrant au palais sur un tapis de cadavres, encadré par des militaires : une image glaçante qui résume le scandale. Ce n’est pas le suffrage qui l’a porté au pouvoir, mais une opération militaire franco-onusienne contre Laurent Gbagbo. Depuis, le pouvoir ivoirien s’est construit sur une impunité soigneusement préservée : les massacres comme celui de Duékoué n’ont jamais donné lieu à des poursuites, tandis que les transferts illégaux de Gbagbo et Blé Goudé à la CPI ont marqué un mépris flagrant pour la souveraineté judiciaire ivoirienne. Le régime actuel reste l’héritier direct de cette intervention, avec une justice aux ordres, une opposition réprimée, et une démocratie verrouillée. Si la Françafrique a encore un visage, c’est bien celui de cette Côte d’Ivoire soumise aux logiques de tutelle, d’exclusion et de rente sécuritaire. À quelques mois de la présidentielle de 2025, l’avertissement lancé par Laurent Gbagbo — « Nous ne voulons plus d’un autre 11 avril 2011 » — sonne comme un rappel essentiel : on ne fonde pas la stabilité sur le mensonge d’une souveraineté octroyée par l’extérieur.
Face à cette situation ambivalente au Sahel, le cas sénégalais offre un contrepoint instructif. Ici, la rupture ne s’est pas opérée par les armes, mais par les urnes. Une mobilisation citoyenne sans précédent a porté au pouvoir, en avril 2024, le PASTEF, avec à sa tête Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Ce changement est d’autant plus remarquable qu’il s’est produit dans un contexte de répression intense, où la démocratie était en danger.
Le projet porté par cette nouvelle génération politique sénégalaise ne se contente pas d’un discours sur la souveraineté : il s’incarne dans des mesures concrètes. Le retrait des bases militaires françaises a été acté ; un audit de la dette publique a été fait ; une relecture des conventions minières et gazières est en cours ; la réforme de la justice est à l’agenda. Ici, la souveraineté n’est pas une incantation : elle devient une pratique de gouvernement, une réinvention du lien entre l’État et les citoyens.
Sénégal : une souveraineté arrachée par les urnes, à consolider par l’éthique
Bien sûr, beaucoup reste à faire. Les contradictions de classe sont réelles, les tensions entre les promesses révolutionnaires et les contraintes institutionnelles sont vives. Mais il y a dans le processus sénégalais un espoir précieux : celui d’une souveraineté démocratique qui ne sacrifie ni les libertés ni l’éthique.
Alors, que faire depuis la France ? D’abord, rompre avec cette diplomatie de l’arrogance, qui a encore trouvé son expression dans les propos méprisants d’Emmanuel Macron devant ses ambassadeurs en janvier dernier. Ce n’est pas aux dirigeants français de dire qui est fréquentable en Afrique. Ce n’est pas à Paris de décider du degré acceptable de souveraineté chez les autres.
Ensuite, proposer une autre voie : celle d’une coopération fondée sur le respect, la réciprocité, l’égalité. Cela suppose des actes : fin du franc CFA, retrait complet des bases, transfert de technologies, annulation des dettes odieuses, soutien aux initiatives panafricaines, de la ZLECAf.
Enfin, faire vivre ici, en France, une solidarité populaire active. Soutenir les luttes démocratiques et sociales des diasporas. Dénoncer les violences policières et les politiques migratoires racistes. Et construire des ponts entre les jeunesses d’Afrique et d’Europe qui, de part et d’autre de la Méditerranée, subissent les mêmes logiques d’exploitation.
Enfin, permettez-moi de rappeler que notre engagement ne se limite pas à la critique du néocolonialisme ou à la solidarité avec les peuples africains. Il s’inscrit dans un projet plus vaste : celui de la construction d’un monde plus juste. Le Parti communiste français milite pour un nouvel ordre économique mondial fondé sur l’équité, la souveraineté des peuples et le respect des droits humains socioéconomiques y compris. Nous refusons un système international où les institutions financières continuent d’imposer des logiques d’austérité aux pays du Sud, où la dette devient un instrument de domination, où les inégalités de richesse et d’accès aux ressources s’accroissent. Nous œuvrons pour un monde de paix, où les conflits ne sont pas attisés par les convoitises géostratégiques mais prévenus par la coopération, la justice sociale et la reconnaissance des droits de chaque peuple à décider de son avenir.
Je conclurai sur ce mot : souveraineté. Elle n’a de sens que si elle est adossée à une démocratie véritable — c’est-à-dire la possibilité d’un débat libre, public et éclairé — et qu’elle s’articule à l’égalité, à la justice et à la participation active des citoyens à la définition de leur destin collectif. Une souveraineté sans peuple n’est qu’un simulacre. Une souveraineté contre les libertés, un simple despotisme de rechange. Mais une souveraineté forgée dans les luttes, portée par des exigences populaires de transformation sociale, et construite dans la transparence, voilà ce que nous appelons de nos vœux. C’est ce chemin que nous voulons soutenir : celui d’une Afrique déliée des tutelles, mais aussi debout par ses peuples, pour ses peuples, et avec ses peuples. C’est à cela que nous voulons contribuer, avec humilité, mais avec constance.
Je vous remercie.
