
L’arrivée au pouvoir du PASTEF, portée par des leaders à peine libérés de prisons, marque une rupture inédite dans l’histoire politique sénégalaise. Ce n’est ni une révolution bolchévique, ni une alternance routinière, mais l’ouverture d’un cycle nouveau : une tentative de transformation radicale conduite dans le respect des formes républicaines traditionnelles. Pour en saisir la portée, il faut lire la structure sociale du pays, les contraintes systémiques héritées, et les tensions internes au projet de rupture porté par le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.
Le concept de « parti attrape-tout » : une lecture inadaptée
Réduire le PASTEF à un « parti attrape-tout » trahit une méconnaissance des dynamiques sociales africaines. Le politiste Otto Kirchheimer (1905-1965), qui a forgé ce concept dans le contexte des démocraties capitalistes d’après-guerre, partait de l’idée d’un espace politique structuré par des clivages de classes solides. Le capitalisme sénégalais, lui, est périphérique, extraverti, bâti sur la rente, l’endettement et un État clientéliste. Samir Amin (1931-2018) l’a longuement analysé : l’Afrique francophone postcoloniale n’a jamais connu une industrialisation endogène permettant l’émergence d’une bourgeoisie nationale autonome ou d’un prolétariat majoritaire. La société sénégalaise, à la lumière des catégories de Claude Ake (1939–1996), apparaît comme fortement hiérarchisée, mais faiblement classée : les inégalités sont visibles, mais les appartenances de classe restent fragmentées et instables. On y trouve des élites liées au pouvoir, une petite bourgeoisie urbaine vulnérable, un salariat dispersé, une paysannerie contrastée, et un vaste secteur informel dominé par la précarité.
Dans ce paysage éclaté, les partis ne représentent pas des classes, ils tentent de les construire. Le PASTEF a joué ce rôle d’agrégateur, fédérant une jeunesse précaire, des diplômés d’ici et de la diaspora, des classes moyennes frustrées et des petits producteurs marginalisés autour d’un imaginaire de justice, de souveraineté et d’éthique. Sa transversalité est moins une faiblesse qu’une réponse à une société où les lignes de classe sont floues, mais les fractures bien réelles. Son objectif est de forger un bloc populaire pluriel, apte à porter une transformation de l’État dans un cadre républicain.
Rupture civique et reconquête légale
La singularité du PASTEF tient aux circonstances exceptionnelles de sa victoire. Après de longs mois de détention, ses dirigeants n’ont été libérés que quelques jours avant le scrutin, ne disposant que de dix jours pour mener campagne et renverser un régime soutenu par un système clientéliste profondément enraciné et protégé par les réseaux de la Françafrique et les institutions financières internationales. Leur victoire relève d’un surgissement populaire. Ce n’est pas une alternance comme une autre : c’est une révolution politique, sans violence armée, mais avec une rupture nette dans la légitimité.
Cette révolution civique n’est pas un slogan : c’est une tension réelle entre rupture et continuité institutionnelle. Le PASTEF ne cherche pas à dissoudre l’État, mais à le réorienter. La légalité républicaine devient un terrain de transformation : Assises de la Justice, audits, transparence, rationalisation. Mais cette réorientation touche aussi le cœur social et économique de l’État : repenser la fiscalité, revaloriser le travail, reconstruire les services publics, et rétablir la justice sociale dans la répartition des ressources et des efforts. Ce choix de la réforme dans les règles n’est pas une compromission, mais une stratégie. Il s’agit d’une reconquête patiente et légale de l’État néocolonial.
Un projet sous contraintes
Les marges de manœuvre restent étroites : dettes massives, pression des bailleurs, rigidité budgétaire, dépendance monétaire. Mais réduire ce cadre contraint à une simple gestion technocratique serait une erreur. Le PASTEF tente une voie panafricaine de reconquête souveraine, inspirée de Mamadou Dia, Sankara ou Cheikh Anta Diop, mais réinventée avec des outils nouveaux — diaspora bonds, justice fiscale, austérité ciblée.
Ce projet n’est ni pur ni linéaire. Il est fragile, exposé, contesté. Mais il est audacieux. À bien des égards, il rappelle les trajectoires de Mahathir en Malaisie ou Lee Kuan Yew à Singapour, dans leur volonté de forger une voie nationale, disciplinée, éthique. À cette différence près : le PASTEF inscrit sa démarche dans le pluralisme et l’État de droit. Une révolution par le droit, pour un autre ordre.
