La démographie de l’Afrique subsaharienne entre fantasme et réalité (2/3)

Démographie de l’Afrique : état des lieux

L’Afrique au sud du Sahara a la croissance démographique la plus rapide du monde (2,7 % par an sur la période 2010-2015 contre 0,8 % à 2 % dans les autres régions en développement), une fécondité élevée (5,1enfants par femme contre 1,8 à 3,5 ailleurs) et une forte mortalité (espérance de vie de 60 ans contre au moins 63 ans partout ailleurs). Elle représente aujourd’hui 12 % de la population[1].

Le contexte général et historique

La population mondiale a augmenté de 2,9 milliards de personnes ces 40 dernières années, passant de 4,4 milliards en 1980 à 7,3 milliards en 2015. Bien que les taux de croissance démographique aient ralenti, la population mondiale continue de s’accroître de 81 millions de personnes chaque année. L’Afrique contribue fortement à ce phénomène. La population de l’Afrique subsaharienne a quasiment doublé de 1990 (493millions d’habitants estimés) à 2015 (969 millions d’habitants estimés). Elle devrait atteindre 1,418 milliard de personnes d’ici 2030, 2,467milliards de personnes d’ici à 2050 et 4 milliards en 2100. Les sept pays qui contribuent le plus à cette croissance sont le Nigeria, l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda et l’Afrique du Sud. Ces 7 pays représentent pour 61 % de la croissance démographique totale de l’Afrique sur la période 1980-2015. Le taux de croissance démographique annuel du continent est élevé, à 2,7 %, sur la période 1990-2015, et devrait se maintenir à 2,4 % les 10 prochaines années[2].

La région est aussi – et de loin – la plus défavorisée du monde sur le plan économique et social. En 2016, son revenu par habitant en parité de pouvoir d’achat internationaux courants (1516 $) est inférieur à celui de l’Asie du sud et près de quatre fois plus bas que celui de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient[3]. En matière de développement humain, la région est nettement derrière l’Asie du Sud et très loin de l’Amérique latine ou de l’Asie de l’Est[4]. Dans le classement mondial du PNUD, 35 des 41 derniers pays appartiennent à l’Afrique subsaharienne. De même, dans le classement selon le degré de pauvreté, la plupart des pays africains sont parmi les derniers.

Jusqu’à la fin des années 1960, l’Afrique dans son ensemble souffrait d’un manque de données socio-démographiques. A de rare exception l’état civil n’y fonctionnait pas. Aujourd’hui encore, soixante ans plus tard, il ne fonctionne correctement que dans quelques pays. En revanche, en matière de recensements et d’enquêtes, la situation s’est améliorée considérablement à partir des années 1970, avec le développement des instituts de statistique, la formation de cadres (statisticiens et démographes) et la mise en place de grands projets internationaux, comme le programme de l’enquête mondiale de fécondité (EMF) de 1974 à 1982 et le programme américain des enquêtes démographiques et de santé (EDS) depuis 1984[5].

L’histoire du peuplement de l’Afrique depuis l’Antiquité est mal connue. Les estimations de population varient d’un auteur à l’autre pour le passé lointain : 21 à 30 millions d’habitants vers l’an 1000, de 48 à 78 vers 1500, de 83 à 92 pour 1800. Pour les XIXe et XXe siècles, les estimations se rapprochent : de 95 à 101 millions vers 1900. En revanche, les historiens s’accordent sur le rôle important des facteurs climatiques et de leurs conséquences (sécheresses, disettes, famines, épidémies) dans le passé et sur les effets tragiques de la traite négrière atlantique sur les dynamiques démographiques et sociales des sociétés. De 1700 à 1900, contrairement aux autres régions du monde qui voient doubler ou tripler leur population, celle de l’Afrique noire stagnera ou augmentera légèrement.  Son poids dans la population mondiale, croissant depuis l’Antiquité, ne fera que reculer du XVIe siècle à la fin du XIXe. Globalement, la croissance démographique du continent restera lente jusqu’au XXe siècle (de 0,13 % à 0,21 % par an selon les périodes). La période de colonisation intense (1880-1920) fut même encore une phase de ralentissement ou parfois de régression démographique brutale dans certaines régions (en raison du travail forcé, des déplacements de populations, de l’importation de maladies, etc.)[6].

Croissance démographique rapide mais variée depuis 1960

Après 1950, l’Afrique au subsaharienne se peuple très rapidement, à des rythmes qui vont même croissant de 1950 à 1990 (2% à 2,8%), et se stabilise depuis à 2,7%. Cette croissance est liée au maintien de la fécondité et du recul de la mortalité. D’ici 2050, cette croissance devrait baissée et se chiffrer à 1,9%.

Selon de nombreux chercheurs, dans son ensemble, l’Afrique au sud du Sahara est entrée dans le processus global de la transition démographique, avec une baisse préalable de la mortalité dès les années 1950 et 1960, suivie plus récemment d’un début de recul de la natalité, mais seule une minorité de pays suivent le modèle classique. En 2004, TABUTIN et SCHOUMAKER[7]  notait qu’en Afrique subsaharienne, coexistent quatre grandes situations ou modèles :

—le modèle encore traditionnel, illustré par le Mali, où la mortalité a reculé mais où la natalité se maintient à des niveaux très élevés (de 45 à 50 ‰). S’y rattachent une douzaine de pays, parmi les plus pauvres, Niger, Burkina Faso, Guinée), Angola, Congo, Tchad, Ouganda, Somalie ;

—le modèle classique de changement, illustré par le Ghana, où la mortalité baisse régulièrement depuis cinquante ans, la natalité diminue depuis vingt ans et la croissance ralentit tout en demeurant encore forte. Une dizaine de pays suivent ce schéma, comme le Sénégal, la Gambie, le Gabon, Sao Tomé et Principe, les Comores, le Soudan ou l’Érythrée ;

— le modèle perturbé par le sida, illustré par le Zimbabwe : fécondité et mortalité ont reculé normalement jusque vers 1990, mais le processus a été brutalement interrompu par des reprises importantes de la mortalité, conduisant, nous l’avons dit, à des réductions parfois drastiques de la croissance. Ce modèle est celui des 5 pays d’Afrique australe, d’un certain nombre de pays de l’Afrique de l’Est (Kenya, Malawi, Tanzanie, Zambie), de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et de la Centrafrique ;

—le modèle perturbé par des guerres, illustré ici par le Liberia, avec des reprises brutales de mortalité dues aux conflits eux-mêmes, mais aussi à la paupérisation qui s’en suit, ainsi parfois qu’au sida. La Sierra Leone, le Congo (R.D.) sans doute, le Burundi et surtout le Rwanda (avec le génocide de 1994) entrent dans ce schéma.

Dans la théorie de la transition démographique l’évolution de la nuptialité, notamment de l’âge au premier mariage, précède celle du contrôle des naissances dans le mariage.

Dans la plupart des pays, l’âge médian au premier mariage des femmes a augmenté, passant de 18-19 ans dans les années 1970 à 19-20 ans à la fin des années 1990. Seuls quelques pays conservent aujourd’hui un modèle de mariage précoce : le Niger (16,8 ans), le Tchad (17,7 ans), l’Ouganda (17,5 ans) et le Mozambique (17,8 ans). À l’autre extrême se situent les pays d’Afrique australe, qui dès les années 1970 avaient déjà adopté un modèle tardif, et où l’âge au mariage est aujourd’hui de l’ordre de 28 ans. Entre les deux, on trouve une majorité de pays dans lesquels il se situe autour de 20 ans. Chez les hommes, les âges médians d’entrée en union, déjà relativement élevés dans les années 1970, ont eux aussi souvent augmenté, mais moins que chez les femmes. Dans une majorité de pays, ils sont aujourd’hui autour de 25 ou 26 ans, en dehors de l’Afrique australe et de la Réunion où ils atteignent 31 ans[8].Les écarts d’âge au premier mariage entre hommes et femmes, en moyenne très élevés dans les années 1960 et 1970 (souvent de 6 à 7 ans), ont légèrement régressé, mais demeurent encore importants dans une majorité de pays. On note enfin que le mariage demeure la règle, que la polygamie persiste.

 La fécondité : des déclins à des rythmes inégaux

Le taux de fécondité moyen total des régions de l’Afrique a baissé de moitié ces 30 dernières années, et cette tendance devrait se poursuivre à l’avenir. Ce taux est actuellement estimé à 5,1 enfants par femme.

La vitesse et l’ampleur de cette baisse varient considérablement d’un pays à l’autre. Si certains pays tels que Maurice, les Seychelles et l’Afrique du Sud affichent des taux bas, d’autres, tels que le Niger, le Mali, la Somalie, le Tchad, l’Angola, la République démocratique du Congo, le Burundi, l’Ouganda, la Gambie et le Nigeria continuent d’enregistrer des taux relativement élevés. La fécondité des femmes africaines est passée, selon les pays, de 6 à 8 enfants dans les années 1960 à 2,6 à 8,0 aujourd’hui. Dans la grande majorité des pays et des sociétés, le désir d’enfants est toujours puissant et l’image de la famille nombreuse valorisée, même si dans l’ensemble la demande d’enfants recule[9].

La preuve du changement en cours est mondes urbains et ruraux sont aujourd’hui bien distincts et dans l’ensemble, on est loin des fécondités voisines entre villes et campagnes que l’on observait dans les années 1970. Dans tous les pays, les fécondités sont sensiblement plus faibles en ville elles se situent souvent entre 3 et 4 enfants, contre 5 à 6 enfants en milieu rural. Dans les capitales et les grandes villes notamment, la fécondité est nettement plus basse qu’ailleurs, la demande d’enfants moins élevée, le mariage plus tardif, la polygamie moins répandue[10].

Le rôle de l’instruction s’affirme partout, comme dans les autres régions du monde. En dehors de quelques rares pays (Niger, Tchad ou Mali), le simple fait d’avoir suivi un enseignement primaire modifie déjà sensiblement les normes et les comportements, mais c’est surtout l’accès au niveau secondaire (ou plus) qui, pour le moment, conduit à une chute brutale de la fécondité (autour de 3 enfants dans de nombreux pays).

De même on note que les différences régionales de fécondité s’accroissent dans les pays, conséquence des inégalités de développement, économique, éducatif ou sanitaire. La fécondité va d’une région à l’autre de 5,0 à 6,9 enfants par femme au Bénin, de 4,4 à 6,6 au Cameroun et de 3,7 à 5,7 au Kenya.

L’Afrique n’est plus dans la situation des années 1970 ou 1980 où en dehors de quelques rares pays (Maurice, Cap-Vert, Afrique du Sud, Zimbabwe), le recours à la contraception était négligeable, avec des prévalences comprises entre 1 % et 5 % chez les femmes mariées. Depuis, il y a eu des progrès réels, mais dans l’ensemble lents et souvent limités aux grandes villes et aux groupes sociaux les plus instruits ou favorisés.[11]

Des indicateurs démographiques et épidémiologiques qui montrent des progrès

Si l’on part des espérances de vie à la naissance particulièrement basses dans les années 1950 (37 ans pour la région entière) tous les pays africains ont progressé sensiblement dans les années 1960,1970 et 1980 avec des gains moyens annuels d’espérance de vie à la naissance de l’ordre de 0,30 année [12].  Malgré les effets catastrophiques de l’épidémie de VIH/sida, qui a culminé en 2004, la Région a réussi à accroître l’espérance de vie générale à la naissance – passée de 50 en 1990 à 58 ans en 2015[13] .

La réduction des taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans a progressé.  Entre 1990 et 2015, le taux de mortalité des moins de 5 ans dans la Région est passé de 181 à 83 pour 1000 naissances vivantes. Parallèlement, le taux mondial moyen de mortalité des enfants de moins de 5 ans est passé de 90 à 42 pour 1000 naissances vivantes [14].

Dans plus de la moitié des pays le taux dépasse 400 décès pour 100000 naissances vivantes pour atteindre 1360 pour 100000 naissances au Sierra Leone [15].    

Une population jeune et de plus en plus urbaine

L’Afrique affiche une structure jeune des âges, avec environ deux cinquième d’habitants âgés de 0 à 14 ans, et près d’un cinquième d’habitants (19 %) âgés de 15 à 24 ans. Les enfants âgés de 0 à 14 ans représentaient pour près de 45 % de la population africaine en 1980. Bien que ce chiffre ait baissé à 41 % en 2015, il a augmenté en valeur absolue pour passer de 213,5 millions en 1980 à 473,7 millions en 2015[16].

La population en âge de travailler et active (âgée de 25 à 64 ans) a augmenté plus rapidement que tout autre groupe d’âge, passant de 123,7 millions de personnes (33,3 %) en 1980 à 425,7 millions de personnes (36,2 %) en 2015[17].

La population âgée (de 65 ans et plus) s’est également accrue, passant de près de 15 millions en 1980 à plus de 40 millions en 2015. Si ce groupe d’âge est le moins nombreux de la population totale (3,1 % en 1980 et 3,5 % en 2015), il devrait atteindre toutefois 6 % d’ici à 2050[18].

La population urbaine est actuellement estimée à 40 %, contre seulement 27 % en 1980. Malgré la rapidité de cette urbanisation, qui est la plus forte parmi toutes les régions du monde, l’Afrique reste le continent le moins urbanisé de la planète. La population urbaine africaine devrait augmenter de 867 millions d’habitants ces 35 prochaines années. L’Afrique sera majoritairement urbaine d’ici à 2050, avec près de 56 % de personnes vivant en zone urbaine.[19]


[1]CEA 2016.Profil démographique de l’Afrique. CEA, Addis-Abeba (Éthiopie).

[2]United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division (2017). World Population Prospects: The 2017 Revision, Key Findings and Advance Tables. Working Paper No. ESA/P/WP/248.

[3]      Banque mondiale Afrique subsaharienne | Data (consulté le 20 juin 2017)

http://donnees.banquemondiale.org/region/afrique-subsaharienne

[4]      Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) RAPPORT SUR LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN 2016 ; PNUD, New York (USA)

[5]      Dominique Tabutin, Bruno Schoumaker, « La démographie de l’Afrique au sud du Sahara des années 1950 aux années 2000. Synthèse des changements et bilan statistique », Population 2004/3 (Vol. 59), p. 521-622.

[6]Ibid.

[7]Ibid.

[8]  Dominique Tabutin, Bruno Schoumaker, « La démographie de l’Afrique au sud du Sahara des années 1950 aux années 2000. Synthèse des changements et bilan statistique », Population 2004/3 (Vol. 59), p. 521-622.

[9]Ibid.

[10]    Ibid.

[11]Ibid.

[12]Ibid.

[13]   Banque mondiale Afrique subsaharienne | Data (consulté le 10 mai 2018)

http://donnees.banquemondiale.org/region/afrique-subsaharienne

[14]Ibid.

[15] OMS Afrique (2016) Atlas des statistiques sanitaires africaines 2016

http://www.aho.afro.who.int/sites/default/files/publications/5296/Atlas-2016-fr.pdf

[16] CEA  2016. Profil démographique de l’Afrique. CEA, Addis-Abeba (Éthiopie).

[17]Ibid

[18]Ibid

[19]Ibid.