L’ISJA, la laïcité et la décolonisation des imaginaires au Sénégal

Dans l’affaire que l’on pourrait appeler « Institution Sainte Jeanne d’Arc (ISJA) contre les parents d’élèves portant un voile », la laïcité est convoquée pour clouer au pilori l’établissement scolaire privé catholique de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny qui en est la fondatrice et en assure la tutelle. Un rappel des faits s’impose avant de revenir à l’objet de ce post qui est la laïcité. Depuis le 2 septembre 2019, date de la rentrée scolaire 2019-2020, l’ISJA refuse de recevoir en son sein des élèves qui portent le voile. Elle invoque pour cela son règlement intérieur dont de nouvelles dispositions définissent un code vestimentaire qui impose aux enfants d’avoir la tête nue et le visage découvert. L’ISJA précise également que son nouveau règlement a fait l’objet de publicité depuis le mois de mai 2019 et qu’en plus la nouvelle charte a été soumise aux parents d’élèves qui se sont engagés par signature à la respecter lors de l’inscription ou la réinscription des enfants.

Dans cette affaire, l’observateur attentif remarquera que cette rentrée scolaire se fait au mois de septembre alors qu’elle est prévue pour les établissements relevant de l’Éducation nationale de la République du Sénégal au mois d’octobre.  D’autre part un rapide tour sur le site internet de l’établissement nous renseigne que l’ISJA a un statut d’établissement partenaire de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) et est homologuée par le ministère de l’Éducation nationale français. Les établissements homologués par l’AEFE sont « porteurs de valeurs universelles » selon la vision des Français (la précision est de moi). Pour en finir avec ce qui devrait alerter l’observateur attentif j’ajouterai que l’offre d’établissements scolaires de qualité est importante au Plateau de Dakar.  Mise à part l’homologation de l’AEFE, les autres établissements de la zone n’ont rien à envier à l’ISJA.  Enfin nous parlons d’enfants, des mineurs qui sont sous la tutelle de leurs parents :  leurs « choix » sont donc à relativiser.

C’est au nom du principe de laïcité que certains en appellent à l’État en lui demandant de « prendre ses responsabilités » en exigeant de l’ISJA qu’elle change son règlement intérieur et réintègre les enfants qui en sont exclus. D’autres avancent que le service public de l’Éducation nationale exige que soit mis un terme à la situation à l’ISJA. Je considère qu’aucun des deux arguments n’est pertinent dans cette situation. La seule disposition qui éviterait ce type de situation est un service public unique et universel de l’Éducation nationale c’est-à-dire une étatisation. Qui en parle ? Pas ceux qui sont en pointe contre les dispositions de l’ISJA. La laïcité sénégalaise renvoie à l’État entendu comme communauté politique. C’est une communauté indivisible du fait de l’égale liberté reconnue à tous et de l’égalité de ceux qui la composent. L’idée de laïcité dont la traduction est d’ordre juridique ramène à ce que nous avons en commun que nous soyons musulmans, catholiques, protestants, agnostiques, athées, adeptes du boekin, charismatiques, mourides, khadres, tidianes etc. La laïcité fonde la loi commune sans souscrire à une quelconque préférence partisane, qu’elle soit religieuse ou non. Elle est soumise à un double impératif :  la liberté absolue de conscience et la stricte égalité de tous les Sénégalais. L’État sénégalais est donc incompétent à normer les options spirituelles, et refuse d’en valoriser une sous peine de rompre immédiatement le principe d’égalité.  Or ce que certains demandent à l’État, c’est de dire que tel voile est un attribut des adeptes d’une religion donnée et que le refus de son port dans l’enceinte de l’ISJA constitue une discrimination vis-à-vis des adeptes de la religion en question. Si certains veulent un État totalitaire qu’ils le disent !! Demain accepterons-nous que l’État nous dise comment être catholique, musulman, mouride, tidiane etc. ?  Jusqu’à présent, l’État sénégalais s’est montré respectueux des cultes, acceptant la diversité des interprétations de leurs dogmes comme corollaire du régime de liberté de conscience. C’est au nom du principe de laïcité que l’État sénégalais considère qu’il est de son devoir d’entériner qu’un même évènement religieux puisse être commémoré à des dates différentes sur le territoire.  C’est cela la laïcité sénégalaise et non l’agressivité que certains veulent promouvoir.   

Le beurre, l’argent du beurre et le c… de la crémière

Dans la vie, certains aiment avoir le beurre, l’argent du beurre et le c… de la crémière !! On ne peut pas vouloir un diplôme délivré par l’État français et faire semblant de croire qu’il revient à l’État sénégalais d’en fixer les modalités. Les rapports de forces diplomatique, économique entre la France et le Sénégal ne le permettent pas !! La Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny a de nombreux établissements scolaires qui ont des dispositions réglementaires sur le voile, différentes de celles de l’ISJA. C’est donc dire que cette disposition a pour fonction d’avoir l’homologation de l’AEFE, chose pour laquelle les parents des filles qui portent le voile choisissent le l’ISJA. Qu’elles renoncent à avoir un diplôme français ou demandent des comptes à l’État français sur son territoire !! Cette histoire de l’ISJA montre à souhait comment des pans importants de l’élite de ce pays vivent en symbiose avec la France même quand en apparence ils ont un discours communautariste ou nationaliste. Un exemple patent de cette extraversion est la convocation au Sénégal de concepts comme l’islamophobie. La seule explication est que ceux qui en parlent vivent le regard tourné vers Paris, leurs télévisions bloquées sur les chaînes françaises et croient que ce qu’ils y entendent et voient s’applique au Sénégal. Ils devraient décoloniser leurs références et leurs imaginaires.