Où en est la « lutte contre la pauvreté » ?

En juin 2000, le Sénégal se mettait d’accord avec les Institutions financières internationales (IFI) notamment le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre de l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE), pour engager des « réformes structurelles » et « lutter contre la pauvreté ». Cet accord dit « point de décision » dans le jargon des IFI, permettait au Sénégal de bénéficier d’un allégement de dette de 488 millions de dollars en valeur actualisée nette à fin 1998. En avril 2004, le Sénégal en atteignait « le point d’achèvement ». En conséquence, les Conseils d’administration du FMI et de la Banque mondiale approuvaient un nouvel allégement de dette de 488 millions de dollars en valeur actualisée nette à fin 1998. Pour faire face à ses engagements liés aux allégements de dette, le Sénégal a depuis engagé des programmes de lutte contre la pauvreté. Ainsi en 2003 le Sénégal lançait un plan de lutte contre la pauvreté, le Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté, DSRP-I, qui couvrait la période 2003-2005. Suivront le DSRP II  2006-2010, puis en 2011, le Document de Politique Économique et Social (DPES) qui devait couvrir la période 2011-2015. Il sera révisé à la faveur de l’alternance de 2012 et prendra le nom de Stratégie nationale de développement économique et social (SNDES) 2013 -2017. Mais en 2014, le gouvernement actualise cette stratégie et la nomme Plan Sénégal émergent (PSE). Ce plan ne diffère pas beaucoup des précédents puisque sa raison d’être part du constat que « la baisse de l’incidence de la pauvreté s’est avérée particulièrement faible » et les objectifs qu’il poursuit ne sont pas d’une grande originalité quand on les compare aux autres aux autres programmes. La différence se situe aux mécanismes de financement : le PSE fait appel aux marchés là où les autres plans ont misé sur la mobilisation des ressources internes et les prêts concessionnels.  

De l’Initiative PPTE à la lutte contre la pauvreté

Pour répondre aux besoins de données pour la mise en place de ces stratégies, les services de statistiques de l’État ont réalisé deux Enquêtes sénégalaises auprès des ménages (ESAM) en 1994/95 et 2001/01 qui ont permis de calculer les premiers indicateurs de pauvreté. Ensuite deux autres Enquêtes de Suivi de la Pauvreté au Sénégal (ESPS) en 2005/06 et en 2011 ont été menées. Les ESPS ont eu pour objectif de produire des indicateurs d’appréciation (incidence, profondeur et sévérité de la pauvreté) des changements intervenus dans le temps, en relation avec les politiques, programmes et projets mis en place par l’État.  La méthode utilisée pour ces enquêtes a été celle du Coût des Besoins Essentiels (CBE). Le seuil de pauvreté a utilisé un seuil alimentaire (fixé à 2400 kilocalories, par équivalent adulte et par jour) et a été complété par un seuil non alimentaire, déterminé par la dépense non alimentaire des ménages en par rapport à la ligne de pauvreté alimentaire. C’est la somme des deux seuils qui a donné le seuil de pauvreté total.

Entre 1994 et 2011, le rythme de réduction de la pauvreté a évolué. En effet, la proportion d’individus vivant en dessous du seuil de pauvreté a connu une baisse, passant de 55,2% en 2001 à 48,3% en 2005, avant d’atteindre 46,7% en 2011.  L’enquête de 2011, a montré que la pauvreté est plus élevée en zone rurale avec une proportion de 57,1% contre 41,2% dans les autres zones urbaines et 26,1% à Dakar. La pauvreté subjective mesurée en demandant aux ménages de donner leur propre appréciation de leurs conditions de vie a été estimée à 48,6%. Les taux de pauvreté subjective et monétaire ne s’écartent pas trop et sont dans les mêmes intervalles de confiance car le taux de pauvreté monétaire est estimé à 46,7%. Le taux d’occupation était à 43,8%, ce qui signifie que sur 100 personnes en âge de travailler, moins de 44 occupent un emploi.  Environ 16% des ménages ne disposent pas de toilettes dans leur logement et font leurs besoins dans la nature (13,0%) ou dans des lieux publics. Un peu plus d’un ménage sur dix est branché à l’égout (15,2%), 37,0% utilisent principalement des chasses d’eau avec fosse septique et 10,8% disposent de latrines couvertes. Le reste des ménages (environ 30%) utilisent des toilettes non protégées comme des cuvettes/seaux, des latrines non couvertes ou d’autres types de toilettes. En ce qui concerne l’accès à l’électricité, les résultats mettent en évidence des disparités importantes selon le milieu de résidence. Le milieu rural est nettement plus défavorisé avec seulement 24,9 % des ménages qui utilisent l’électricité comme mode d’éclairage, contre 93,8 % à Dakar urbain et 82,5% dans les autres centres urbains.  Du point de vue de la protection sociale, l’analyse de la situation révèle un pourcentage de la population active occupée affilié à un système de couverture médicale de 6,4%.

De faibles progrès et un instrument de mesure saboté

L’approche qui sous-tend la lutte contre la pauvreté depuis le DRSP I est fondée sur le postulat que les forces du marché sont les mieux à même de favoriser la croissance économique qui elle-même est confondue avec le développement. L’idée forte de cette théorie est que la croissance économique est favorable à la création d’emploi et au développement humain compris comme réducteur de la pauvreté. Pour ce faire, il faut libéraliser le commerce, déréguler le secteur financier, réduire la sphère d’intervention de l’État. Plusieurs décennies de ces politiques ont donné des résultats plus que décevants. Depuis 2015, selon les statistiques, le Sénégal a une croissance économique supérieure à 6,5% par an. Le pouvoir se vante d’avoir amélioré les conditions de vie des populations grâce à des programmes tels que le PUDC, PUMA, la CMU etc. On voudrait bien le croire, mais il n’y a aucune donnée probante pour cela. Il faut que le gouvernement permette à l’Agence nationale de démographie et de statistiques (ANDS) de faire une nouvelle enquête sur la pauvreté et de mettre en place des indicateurs de mesures d’impacts des politiques publiques. C’était une promesse de l’ANDS en 2013 après la publication des résultats définitifs de l’ESPS 2011. Si elle ne l’a pas fait à ce jour, c’est parce qu’elle n’en a jamais eu les moyens.

Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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