La LFR 2019 et ses mots

La politique est parfois histoire de mots, une guerre sémantique. La semaine dernière, le vote de la loi des finances rectificative (LFR) 2019 nous en a apporté une preuve. Comment nommer le train de mesures budgétaires contenu dans cette loi ? Pour l’opposition, il ne fait aucun doute : il s’agit d’un ajustement structurel ! Le pouvoir a parfois concédé qu’il s’agit d’un « réajustement », mais à aucun moment il n’a voulu emboucher la même trompette que l’opposition. On peut le comprendre, car le terme est connoté négativement au Sénégal et en Afrique de manière générale. Dans la mémoire des classes moyennes sénégalaises, les premiers programmes d’ajustement structurel marquent la limite entre deux périodes que le sociologue Mamadou dit Ndongo Dimé distingue, en « jamonoy twist* » et « jamonoy xoslu** ».  

Les programmes d’ajustement structurel (PAS) ont commencé en Afrique à la fin des années 1970. Le Sénégal a été l’un des premiers pays africains à subir les thérapies de choc des Institutions financières internationales (IFI)qui inspirent et pilotent ces programmes. Leur diagnostic, partagé par de nombreux Africains était que la situation économique s’était beaucoup dégradée du fait d’une détérioration des termes de l’échange et une forte réduction de l’accès aux capitaux étrangers en rapport avec la crise de la dette. C’était le seul consensus entre les IFI et les Africains.  Pour les IFI les raisons de la stagnation et du recul se trouvaient dans le rôle prépondérant de l’État postcolonial dans la production et dans la réglementation de l’activité économique ; des monnaies surévaluées ; des déficits budgétaires importants et persistants ; des politiques commerciales protectionnistes et des monopoles d’État entravant la concurrence indispensable pour stimuler la productivité, etc.  Les remèdes qui seront administrés vont aller dans le sens du démantèlement des embryons d’État social, la dérégulation, la privatisation, la maîtrise de l’inflation ; la pratique de taux de change et des déficits budgétaires « compétitifs ». Ce corpus de mesures ultralibérales fortement inspirées de l’idéologie de l’école de Chicago sera désigné sous le nom de consensus de Washington.  Ces programmes ont eu des coûts sociaux dramatiques et n’ont changé ni la structure économique ni le mode d’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale. Au Sénégal, les sociétés d’encadrement du monde rural ont été démantelées, la nouvelle politique industrielle (NPI) a eu raison du tissu industriel, les secteurs sociaux ont connu un sous-investissement avec comme conséquence des reculs dans l’accumulation du capital humain. Les PAS étaient censés réduire la pauvreté en accélérant la croissance économique grâce à la libéralisation et grâce à une modification des prix relatifs en faveur des produits agricoles (exportés). Devant leur échec et sous la pression de nombreuses organisations internationales et des résistances locales, les IFI vont modifier leur approche et c’est ce qui a conduit à ce que certains économistes appellent le « nouveau consensus de Washington ». Ce nouveau paradigme diffère du précédent en ce qu’il reconnaît à l’État un rôle central dans la lutte contre la pauvreté.

La lecture du projet de loi adoptée le 30 juin 2019 par l’Assemblée nationale est assez déconcertante ! À la place de la prose technocratique à laquelle on aurait pu s’attendre, on a un texte qui emprunte beaucoup, notamment dans l’exposé des motifs, au style des tracts de section locale de parti unique africain des années 1970. On y apprend que la LFR s’explique par un « environnement incertain » marqué au plan externe par les tensions géopolitiques dans le golfe, la « guerre commerciale » entre les États-Unis et la Chine, l’éventualité d’un Brexit sans accords. Au plan interne, l’explication se trouve dans les réformes institutionnelles et ces « deux mesures phares » : resserrement de l’équipe gouvernementale et suppression du poste de Premier ministre. On peut s’étonner qu’aucune mention de la dégradation de l’environnement sécuritaire dans le Sahel ne soit faite. Ce que l’on peut retenir du document, c’est que le gouvernement renonce à soutenir, comme auparavant, les prix de certains hydrocarbures.  Il s’y ajoute des changements dans les droits indirects et de nouveaux impôts. Le Sénégal a obtenu du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement un appui budgétaire de plus de 200 milliards.   Cela veut dire que ces institutions vont transférer directement des fonds vers le budget national, en contrepartie le Sénégal s’engage à accepter leurs recommandations et à se soumettre à une évaluation des résultats. Quand on ajoute à ces mesures le gel des salaires annoncé par le président aux syndicats le 1er mai 2019, on peut affirmer que le tournant de l’austérité est pris.

Les politiques économiques menées au Sénégal depuis le Plan à court terme de stabilisation 1979- 1980 ne dérogent pas à la logique de la doxa néolibérale des IFI. La Nouvelle politique agricole (NPA), la Nouvelle politique industrielle (NPI), la Stratégie de croissance accélérée (SCA), le Plan Sénégal émergent (PSE), tous ces programmes qui ont marqué l’histoire économique du pays depuis quatre décennies s’inscrivent en droite ligne des recommandations du consensus de Washington ou du nouveau consensus de Washington. Notre économie n’a jamais cessé d’être ajustée !  La LFR 2019 est une série de tours de vis dans l’ajustement. Pour la première fois depuis le Plan d’urgence Sakho/Loum de 1993, le Sénégal se retrouve dans une situation où ses marges de manœuvre budgétaires sont très réduites. Les mesures de la LNR 2019 suffiront-elles à rétablir les équilibres que les marchés financiers apprécient ? Sinon, comment réagiront les créanciers du Sénégal ?   

* Le temps de l’insouciance ** le temps de la galère