Il faut sauver le Programme élargi de vaccination

Au 5 juin 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 163 599 cas confirmés de coronavirus. À la même date, la pandémie de Covid-19 avait entraîné la mort de 4611 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure. Si la pandémie de Covid-19 n’a pas entraîné la catastrophe épidémique promise par certaines cassandres à l’Afrique, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4 % en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020. Selon une enquête réalisée en avril auprès des chambres de commerce et des associations patronales des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’emploi a diminué de 25 % et certains secteurs ont vu leur activité réduite à néant. Le secteur le plus impacté par les mesures de lutte contre la pandémie est celui des services, avec en avril des baisses d’activité allant de 100 % pour le tourisme et 95 % pour l’hôtellerie et la restauration. Le commerce est lui aussi très impacté : 63 % des grossistes ont vu leur activité baisser d’un quart, mais 81 % des détaillants travaillant dans l’informel ont fait le même constat.

En plus des conséquences socioéconomiques qui s’expliquent par les mesures de confinements et de fermetures des frontières on peut noter celle plus inattendue : la forte défiance vis-à-vis de la science, du système sanitaire. Plus grave, la pandémie de Covid-19 a accentué la défiance vis-à-vis de la vaccination. Alors que le consensus dans la communauté scientifique est que seul un vaccin efficace pourra juguler la propagation du virus SRAS-CoV 2. Une enquête réalisée fin mars en France, alors que l’épidémie touchait de plein fouet le pays, 26 % des répondants ont déclaré que si un vaccin contre la maladie est disponible, ils ne l’utiliseraient pas. Ces dernières décennies, de nombreuses études ont mis en évidence au plan mondial notamment les pays dans lesquels la transition épidémiologique est achevée, une forte défiance vis-à-vis de la vaccination. Pour de nombreux analystes, elles s’expliquent largement par cette même culture de l’individualisme, qui veut faire des citoyens des « acteurs responsables » de leur santé, et que la prévention cherche justement à développer[1].

La vaccination victime du Covid-19 ?

En Afrique où la transition épidémiologique[2] est balbutiante, la pandémie de Covid-19 a été l’occasion d’une remise en cause virulente notamment sur les réseaux sociaux de la vaccination. Tout est parti d’un débat entre deux scientifiques sur le plateau de la chaîne française LCI, le 2 avril 2020. Les deux chercheurs laissant libre cours à leurs préjugés racistes, imaginent mener des essais cliniques peu soucieux des principes éthiques en Afrique en utilisant le vaccin du BCG contre le Covid-19. Les termes employés, les références aux travaux menés contre le sida « sur des prostitués », soulèvent un tollé en Afrique. Cet épisode a fait découvrir d’insoupçonnées véritables « ligues anti-vaccins ». Diverses initiatives ont été lancées notamment sur le site spécialisé Change.org, une pétition refusant les tests de vaccin en Afrique a déjà recueilli au 7 juin 2020, 27 634 signatures pour un objectif de 35 000. La protestation n’a pas été que virtuelle, très rapidement dans de nombreux pays, ont été signalées une diminution des activités d’immunisation. Constat d’un responsable de l’Unicef « La polémique des essais vaccinaux contre le coronavirus en Afrique a fait beaucoup de bruit et certains parents refusent désormais de vacciner leurs enfants ». Au Sénégal, dans une interview parue dans le journal le Quotidien du 30 mai 2020, le Dr Mamadou Ndiaye, le directeur de la prévention au ministère de la Santé maniant la langue de bois avec délectation dira que « le programme de vaccination avec la pandémie a subi des contrecoups… » Sur le terrain, en Casamance, l’infirmier d’État Rémi Diédhiou a raconté au site rfi.fr qu’au cours de sa tournée de vaccination dans le village de Sonkocounda, deux familles ont refusé de faire vacciner leurs jeunes enfants à cause de ce qu’ils ont entendu sur les réseaux sociaux.

Il n’est nullement étonnant que les propos des scientifiques de LCI aient entraîné des réactions passionnées et virulentes. La mémoire collective africaine est pleine de souvenirs douloureux de sa confrontation à la médecine. La médecine a longtemps été présentée comme le côté noble de la colonisation, mais elle a été aussi et surtout un instrument de domination et parfois de coercition. Les mémoires sont pleines des souvenirs douloureux, comme celui du « Docteur la mort », Wouter Basson, qui a sévi en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Le scandale de la Lomidine[3] supposé remède miracle contre la maladie du sommeil qui sera responsable de nombreuses morts et dont l’arrêt de l’utilisation n’a été obtenu qu’au prix d’émeutes. L’essai clinique sauvage de la trovafloxacine (Trovan) par le géant pharmaceutique Pfizer au Nigeria en 1996. Par contre, il est surprenant, que la vaccination, une des pratiques de santé publique parmi les plus connues et parmi les plus efficaces avec l’accès à l’eau potable soit aussi conspuée dans un continent où son efficacité est largement documentée. Le Sénégal, par exemple, a réussi de l’indépendance à nos jours, a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile grâce en grande partie aux politiques de vaccination généralisée contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées. 

Qu’est qu’un vaccin ?

Un vaccin « est une préparation administrée pour provoquer l’immunité contre une maladie en stimulant la production d’anticorps[4]. »  Le principe de la vaccination consiste en l’introduction d’un agent potentiellement pathogène dans l’organisme pour qu’il y induise une infection. Il existe deux types de vaccins, les vaccins vivants atténués et les vaccins tués inactivés ou vaccins inertes. Les premiers sont composés d’agents infectieux vivants, mais atténués par des techniques particulières. Les agents infectieux restent capables de se multiplier chez l’hôte naturel. Comme exemples de ce type nous avons le BCG le vaccin antituberculeux et le vaccin antipoliomyélite oral type Sabin. Ils ont l’avantage de permettre une protection rapide (environ deux semaines) et durable, proche d’une protection conférée par une infection naturelle. La protection immunitaire est induite après l’injection d’une dose unique : ces vaccins ne nécessitent pas de rappel. Ces vaccins, qui entraînent une maladie infectieuse à minima, sont cependant à risque d’induire une maladie infectieuse vaccinale chez certains sujets (immunodéprimés, femmes enceintes) chez qui elles sont contre indiquées. Le deuxième type regroupe les vaccins tués inactivés. Ils sont dépourvus de tout pouvoir infectieux, nécessitent pour la plupart d’entre eux des administrations répétées et des rappels, ainsi que l’utilisation d’adjuvants afin d’induire une réponse immunitaire protectrice. La protection conférée par le vaccin inactivé devra être entretenue par l’administration ultérieure de rappels. Il existe différentes variétés de vaccins inactivés : — les vaccins à germe entier contenant la totalité du virus ou de la bactérie, les vaccins sous-unitaires composés de différentes fractions antigéniques, anatoxines : toxines bactériennes ayant perdu leur pouvoir pathogène, etc.

De l’importance de la vaccination et de la fragilité des stratégies vaccinales

L’utilisation de la vaccination pour protéger l’homme des maladies infectieuses a déjà une longue histoire, mais ce n’est qu’au XXe siècle qu’elle a été utilisée à grande échelle. Les vaccins utilisés depuis plusieurs décennies ciblent la variole, le tétanos, la diphtérie, la poliomyélite, la coqueluche, la tuberculose, la fièvre jaune, la rougeole, les oreillons et la rubéole. Plus récemment, d’autres vaccins ont été développés et peuvent maintenant être utilisés en routine : c’est le cas des vaccins contre la méningite à Haemophilus influenzae b, les hépatites A et B, les gastroentérites à rotavirus, les infections à pneumocoques et à méningocoques, la varicelle. Un vaccin contribue à assurer la prévention individuelle, mais c’est la protection de la collectivité qui l’emporte dans l’élaboration des programmes des vaccinations vis-à-vis des maladies à transmission interhumaine : l’immunité de groupe permet même à des sujets non immunisés d’éviter la contamination.

Depuis l’avènement de la vaccination masse, la mortalité et la morbidité dues maladies pour lesquelles existent des vaccins efficaces ont considérablement diminué. Cependant, seule la variole a été éradiquée, certaines maladies sont contrôlées, mais d’autres sont toujours endémiques malgré l’utilisation de vaccins efficaces. La variabilité de ces résultats est en rapport avec les caractéristiques de chaque maladie (signes cliniques facilement ou difficilement reconnaissables, transmission plus ou moins importante, etc.), au type de vaccin utilisé, à son efficacité plus ou moins élevée, au type et à la durée de l’immunité infectieuse ou vaccinale qu’il induit, à sa tolérance, à la stratégie vaccinale utilisée, à la couverture vaccinale obtenue, à la capacité du germe responsable de la maladie à échapper à l’immunité vaccinale, à la population humaine elle-même (caractéristiques génétiques, densité…).

La vaccination prophylactique présente la particularité d’exiger une prise de risque immédiat (lié à la vaccination) pour éviter un risque hypothétique et différé (la maladie). Cette singularité fait que l’adhésion des populations aux programmes de vaccinations est très fluctuante et est tributaire de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, les informations véhiculées sur les vaccins ne sont pas des moindres. Les gens veulent des explications claires, des certitudes de la part des personnes en lesquelles, elles placent leurs confiances. Et ce n’est pas toujours les professionnels de la santé qui sont les plus écoutés sur le sujet. Dans les zones rurales et périurbaines, certains milieux populaires des centres urbains, le succès d’une campagne de vaccination demande que les leaders d’opinion (guides religieux, responsables politique, big man etc.) y mettent de leur bonne volonté. D’autre part, Il existe un élément très important dans la protection apportée par les vaccins : la notion d’immunité de groupe. C’est elle qui permet d’arrêter la propagation d’une maladie contagieuse au sein d’une population. Mais pour que cela puisse se faire, il faut qu’un nombre suffisant d’individus se fasse vacciner. Dans le cas de la rougeole, par exemple, une personne malade peut contaminer environ une quinzaine de personnes non vaccinées. Pour obtenir une immunité de groupe efficace, il faut donc que la couverture vaccinale atteigne 95 % de la population.

 La vaccination s’est imposée comme un moyen de prévention collective essentiel permettant l’élimination d’une maladie infectieuse d’un pays ou d’une région. Au Sénégal, où vaccination n’est pas obligatoire, mais gratuite et très vivement recommandée, la preuve de son efficacité dans l’amélioration de la situation sanitaire a été démontrée. Aujourd’hui que le Programme élargi de vaccination connaît une passe difficile, il est du devoir des autorités politiques de prendre les initiatives qui s’imposent pour restaurer la confiance des populations. La transparence et la clarté sur les stratégies vaccinales mises en place doivent être les axes prioritaires. Et plus largement, il est assurément venu le moment de travailler à une recherche et une industrie du vaccin nationale.


[1] Orobon, Frédéric. « Les réticences contemporaines vis-à-vis de la vaccination. » Esprit 7 (2016) : 150-161.

[2] La transition épidémiologique ou transition sanitaire est la période de baisse de la mortalité qui accompagne la transition démographique. Elle s’accompagne d’une amélioration de l’hygiène, de l’alimentation et de l’organisation des services de santé et d’une transformation des causes de décès, les maladies infectieuses disparaissant progressivement au profit des maladies chroniques et dégénératives et des accidents.

[3] Lachenal, Guillaume. Le médicament qui devait sauver l’Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies. La Découverte, 2014.

[4] Organisation mondiale de la santé (OMS)

Auteur : Félix Atchadé

Je suis médecin, spécialiste de Santé Publique et d’Éthique Médicale. Je travaille sur les questions d’équité et de justice sociale dans les systèmes de santé. Militant politique, je participe à l'oeuvre de refondation de la gauche sénégalaise.

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