La Global health aux temps du Covid-19 (1/3)

Au 3 mai 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 43029 cas confirmés de coronavirus. Le Covid-19 a déjà coûté la vie à 1 761 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Suivis par le Maroc, l’Algérie, le Ghana et le Nigeria. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure en matière de morbidité et de mortalité. Le temps permettra d’en élucider les raisons si cette situation s’avère définitive. En attendant que la science résolve la question, de nombreuses explications sont avancées : démographiques (jeunesse de la population), météorologiques et/ou climatiques (chaleur, humidité, etc.), virologique (c’est un virus à enveloppe) et économiques (faiblesse des échanges sino-africains), etc. Ces explications, de bon sens, relèvent pour le moment d’extrapolations. Il manque des données empiriques pour les confirmer ou les infirmer. L’étude des situations particulières des pays les plus touchés montre que les déterminants de l’épidémie sont loin d’être connus. La publication par le gouvernement français le vendredi 1er mai 2020 de la carte sur l’état de l’épidémie en France par département, selon les critères de circulation active du virus et des tensions hospitalières sur les capacités en réanimation, montre une situation hétérogène. Les différentes explications données plus haut sont-elles de nature à rendre compte des différences notées dans ce pays ? Jusqu’à présent, la compréhension que la médecine a des épidémies met en relief un germe (virus, bactérie, etc.) et un écosystème qui permet sa dissémination. La pandémie de Covid-19 va-t-elle faire changer nos cadres d’intelligibilité ? Est-on à la veille de ce que Thomas Kuhn appelle une révolution scientifique ?

Si la catastrophe épidémique n’a pas touché le continent, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4% en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020, ce qui constituera la première récession dans la région depuis 25 ans. Des millions d’emplois ont été détruits dans le secteur informel qui occupe plus de 80 % des actifs dans la majorité des pays. Nos gouvernants ont-ils eu une réaction disproportionnée par rapport à la menace ? Une réponse affirmative serait à mon sens injuste. Les épidémies sont, au-delà de leur caractère objectif en matière de données épidémiologiques, des constructions sociales. Les images d’hôpitaux italiens débordés où les patients sont intubés dans les couloirs ou encore celle de professionnels de la santé en France, haut lieu de tourisme médical des élites des pays africains francophones, se plaignant de manquer du minimum de moyens pour faire face à l’afflux de patients infectés, ne pouvait qu’inciter les pouvoirs publics à prendre les mesures les plus radicales pour faire face au risque d’épidémie. Il y a eu également une demande de protection face aux menaces qui étaient en mondiovision. Cette demande s’exprimait dès la mi- février dans divers pays du continent. Et quand on sait qu’il y a des toujours de nettes différences entre les dimensions affectées aux problèmes de santé par l’imaginaire collectif et leur réalité, on ne peut que comprendre l’empressement des gouvernants africains à dupliquer sur leurs territoires les mesures des pays les plus touchés. Les pouvoirs de la périphérie du système-monde voyant les États du centre (États unis, France, Royaume-Uni, Italie) démunis face à la pandémie, sauf à être absolument sûrs de leurs capacités coercitives, ne pouvaient que prendre les mesures de prévention les plus hardies.

Les systèmes de santé africains pourront-ils faire face si l’expression épidémiologique de la pandémie de Covid-19 venait à changer négativement ?  Sans entrer dans des généralisations abusives, il est légitime de craindre que les difficultés qu’ont connues les pays touchés par l’épidémie à virus Ebola qui a dévasté de l’Afrique de l’Ouest en 2014-2015 se reproduiront dans divers endroits du continent en cas dissémination du SRAS-Cov2. Et, malheureusement, une telle situation sera une preuve supplémentaire de l’impuissance des systèmes de santé en Afrique subsaharienne et l’échec de la Santé globale ou Global health* fille de la Banque mondiale et de l’idéologie néolibérale.

À suivre

*  La santé globale est la santé d’une population dans un contexte global (ou mondial). Le bureau exécutif des Universities for Global Health explique que « la croissance rapide de la vitesse des voyages et de la communication, ainsi que l’interdépendance économique de toutes les nations ont entraîné un degré nouveau et une rapidité nouvelle d’interconnexion globale ou de globalisation qui se répercutent sur la santé des populations partout sur la planète ».