L’impôt juste : pilier du souverainisme et de la refondation sénégalaise

Le 1er août 2025, à Dakar, le gouvernement du Sénégal a lancé le Plan de redressement économique et social (PRES), connu sous le nom de Jubbanti Koom – littéralement, « remettre debout l’économie ». Ce projet, présenté par le Premier ministre Ousmane Sonko dans le sillage de la « Vision 2050 » du président Bassirou Diomaye Faye, n’a pas été conçu comme un simple ajustement comptable. Il répond à un double impératif : affronter l’héritage désastreux laissé par le régime précédent, marqué par une dette dépassant les 118 % du PIB, et inventer un modèle de développement véritablement souverain. La presse nationale et internationale, de la BBC au Monde, a souligné son caractère inédit : il s’agit d’un plan qui entend financer 90 % de ses besoins par des ressources internes, sans recourir à de nouveaux endettements. Autrement dit, le gouvernement a choisi d’assumer l’audace d’un chemin difficile : celui de la souveraineté fiscale.

Héritages coloniaux : un impôt sans contrat social

Pour comprendre la portée de ce choix, il faut rappeler que l’impôt a longtemps été perçu en Afrique comme un instrument d’oppression plutôt que comme un outil de justice. Pendant la colonisation, il n’était pas au service d’un idéal démocratique : il visait à remplir les caisses de la métropole, à financer l’administration coloniale, l’appareil coercitif et à contraindre les paysans à l’économie monétaire. Payer l’impôt, c’était nourrir un État prédateur qui ne redistribuait rien, sinon la répression. C’est pourquoi la mémoire de l’impôt reste associée à la spoliation et à l’humiliation. Or, c’est précisément ce rapport qu’il faut transformer aujourd’hui.

Un État qui taxe le pain du pauvre mais exonère le champagne du riche n’est pas neutre : il est complice. La fiscalité coloniale a légué un système régressif où la charge pèse sur les consommateurs et les petites entreprises, tandis que les grandes fortunes et les multinationales bénéficient d’exonérations ou d’arrangements. Ainsi, loin de corriger les inégalités, l’impôt en a longtemps été le vecteur. Revenir à une conception juste de l’impôt, c’est donc rompre avec cette histoire de prédation pour réhabiliter l’impôt comme contrat social.

L’impôt comme fondement de souveraineté

Le PRES repose sur une intuition simple mais révolutionnaire : il n’y a pas de souveraineté sans souveraineté fiscale. Un État qui ne peut lever l’impôt sur son territoire est un État vassalisé. Sans ressources domestiques, il dépend de bailleurs de fonds qui imposent leurs priorités : baisse des dépenses sociales, dérégulation, privatisations. En clair, l’austérité permanente devient la seule politique possible. C’est pourquoi la dette étrangère est souvent la conséquence directe de notre incapacité à lever l’impôt chez nous.

Le gouvernement sénégalais a pris le contre-pied de cette logique. Le PRES affirme la volonté de mobiliser l’épargne nationale et celle de la diaspora, de renégocier les contrats miniers, de récupérer les dividendes des entités publiques et d’élargir l’assiette fiscale. Loin d’être une fuite en avant, cette orientation place l’État au centre de la transformation économique. Car un plan sans réforme fiscale n’est qu’une coquille vide.

Fiscalité et transformation structurelle

Ce plan ne réduit pas l’impôt à une mécanique de collecte. Il en fait un instrument de transformation. Taxer les rentes minières et foncières, c’est financer l’école publique et la santé ; élargir l’assiette aux plateformes numériques et aux services financiers, c’est capter la richesse là où elle circule réellement. Une fiscalité écologique peut sanctionner les activités polluantes et financer la transition énergétique. Mais l’essentiel est ailleurs : plus on a, plus on contribue. C’est ce principe de progressivité qui fait de l’impôt non pas une punition, mais une contribution équitable.

Aujourd’hui, le petit commerçant du quartier paie proportionnellement plus d’impôts que la multinationale qui l’écrase. Voilà l’injustice fiscale à laquelle il faut mettre fin. Quand les riches échappent à l’impôt, ce sont les pauvres qui financent l’État. Et une fiscalité régressive, ne craignons pas les mots, est un vol organisé contre les classes populaires.

Briser le piège du “réalisme économique”

On nous dit souvent que ces ambitions sont irréalistes. Mais qui sont les vrais utopistes, sinon ceux qui croient qu’un pays peut se développer en sacrifiant sa jeunesse au chômage, ses paysans à la misère et ses travailleurs à la précarité ? Le vrai réalisme, c’est de reconnaître que sans un État stratège et un système fiscal équitable, aucune transformation structurelle n’est possible. La souveraineté commence par la fiscalité : qui décide qui paie, combien et pour financer quoi ?

Ainsi conçu, l’impôt devient une arme politique. Il traduit dans les chiffres une orientation idéologique : faire contribuer ceux qui profitent de l’économie nationale, au lieu d’écraser ceux qui en subissent déjà les déséquilibres. Taxer la rente, ce n’est pas punir la réussite, c’est récompenser la justice.

Un enjeu panafricain

Mais la bataille fiscale ne peut se mener uniquement au niveau national. Tant que chaque pays africain joue en solo, les multinationales gagnent. Elles exploitent le dumping fiscal et déplacent artificiellement leurs bénéfices vers les juridictions les plus complaisantes. L’unité fiscale africaine, c’est plus efficace qu’un millier de discours souverainistes. Harmoniser la fiscalité entre États voisins, c’est briser le chantage permanent des firmes qui menacent de se délocaliser. C’est aussi créer les conditions d’un financement autonome du développement continental.

Pas de justice sociale sans justice fiscale, et pas de justice fiscale sans solidarité africaine. L’unité fiscale panafricaine est la condition pour que l’Afrique sorte enfin de son rôle assigné de réservoir de matières premières. Le lancement du PRES a marqué une rupture. En réhabilitant l’impôt comme levier de souveraineté et instrument de justice, le Sénégal s’inscrit dans une trajectoire qui dépasse la simple gestion de la dette. Ce choix est politique autant qu’économique. Il fait de l’impôt non pas une camisole coloniale, mais une clé pour transformer l’économie, renforcer l’État social et refonder le contrat citoyen.

En définitive, un État qui fait payer les pauvres et exonère les riches n’est pas neutre : il prend parti pour les dominants. En inversant cette logique, le Sénégal peut montrer qu’il existe une autre voie : celle où l’impôt n’est plus une spoliation, mais la pierre angulaire d’une société solidaire, égalitaire et souveraine.

Le sommeil : gardien de notre santé

Nous passons près d’un tiers de notre vie à dormir, et pourtant le sommeil reste l’un des grands oubliés de la santé publique. Le sommeil n’est pas une simple pause : c’est une fonction biologique essentielle, comparable à la respiration ou à l’alimentation. Pendant la nuit, notre organisme régénère ses cellules, consolide la mémoire, renforce les défenses immunitaires et équilibre les systèmes hormonaux. Un adulte a besoin en moyenne de sept à huit heures de sommeil par nuit, mais les besoins varient selon l’âge, l’activité et la constitution de chacun.

Pourquoi dort-on mal?

Les troubles du sommeil sont devenus une véritable épidémie moderne. Stress, surmenage, usage excessif des écrans, rythmes de travail décalés, bruit et pollution lumineuse perturbent nos nuits. À ces facteurs environnementaux s’ajoutent des pathologies spécifiques comme l’insomnie chronique, l’apnée du sommeil, ou encore le syndrome des jambes sans repos[1]. Selon des travaux épidémiologiques récents, environ 10 % des adultes souffrent d’un véritable trouble de l’insomnie, tandis qu’un adulte sur cinq présente régulièrement des symptômes d’insomnie occasionnelle[2]. Ces difficultés de sommeil ont un impact direct sur la concentration, l’humeur, la productivité et, à long terme, la santé cardiovasculaire et métabolique.

Quels signes doivent alerter?

La somnolence diurne excessive, les réveils fréquents, la difficulté à s’endormir ou le sentiment de ne pas être reposé au réveil sont des signaux d’alerte. Le manque de sommeil chronique ne se traduit pas seulement par de la fatigue : il augmente les risques d’obésité, de diabète, d’hypertension artérielle et de dépression. Des études montrent qu’une dette de sommeil chronique affaiblit le système immunitaire, rendant l’organisme plus vulnérable aux infections.

Que faire pour mieux dormir?

La clé réside dans l’hygiène du sommeil, que les spécialistes appellent aussi « hygiène circadienne ». Il s’agit de retrouver une régularité : se coucher et se lever à heures fixes, même le week-end ; bannir les écrans au moins une heure avant de se coucher ; privilégier des activités calmes en soirée ; créer un environnement propice (silence, obscurité, température autour de 18 °C). Mais il faut aussi rappeler que, dans nos sociétés, ces conditions idéales sont étroitement corrélées aux conditions matérielles de vie : l’espace du logement, la qualité de l’habitat, le niveau de bruit ou encore la sécurité du quartier influencent directement la possibilité de bien dormir. L’alimentation joue aussi un rôle : éviter l’excès de caféine, d’alcool et de repas lourds avant le coucher. L’activité physique régulière, pratiquée dans la journée, améliore la qualité du sommeil, mais une séance intense tard le soir peut avoir l’effet inverse.

Un enjeu de société

Le sommeil ne relève pas seulement de la responsabilité individuelle. Dans un monde où le travail de nuit, la connectivité permanente et la pression de la performance dictent les rythmes de vie, mal dormir est devenu presque normalisé. Pourtant, c’est une question de santé publique. Les politiques de prévention devraient intégrer le sommeil au même titre que la nutrition ou l’activité physique. Mieux dormir, c’est vivre plus longtemps, mais aussi mieux vivre chaque jour.

Il est temps de considérer le sommeil comme un droit fondamental de santé, et non comme un luxe. Dormir n’est pas perdre du temps : c’est investir dans la clarté de l’esprit, la vitalité du corps et la sérénité de l’existence.


[1] Le syndrome des jambes sans repos (impatiences) se traduit par des picotements et un besoin de mouvement des jambes, survenant plutôt le soir et la nuit.

[2] Morin, C. M., & Jarrin, D. C. (2022). Epidemiology of insomnia: prevalence, course, risk factors, and public health burden. Sleep medicine clinics, 17(2), 173-191.

Le volontarisme politique en acte : l’inauguration du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne

Inspiré d’une note de recherche que j’ai réalisée pour le Groupe de travail Afrique du PGE, cet article revient sur l’Éthiopie et son destin politique et économique.

Le 9 septembre 2025, l’Éthiopie a inauguré le Grand barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, au terme de quatorze années de travaux. Ce n’est pas seulement l’inauguration d’un ouvrage hydroélectrique de 5 150 mégawatts (MW), le plus puissant d’Afrique. C’est la célébration éclatante d’un choix politique : celui d’un volontarisme souverainiste, qui a refusé l’injonction du statu quo et la dépendance aux financements extérieurs pour affirmer la maîtrise nationale sur une ressource vitale. À cette occasion, le Premier ministre Abiy Ahmed a salué une victoire historique de l’unité et de la dignité éthiopiennes, rappelant que ce barrage est l’œuvre du peuple, bâti grâce à son effort et à sa ténacité.

Un projet de souveraineté face aux résistances

Lorsque l’ancien Premier ministre Meles Zenawi (1955-2012) lança le projet en 2011, rares étaient ceux qui croyaient l’Éthiopie capable de mobiliser seule les fonds nécessaires. La Banque mondiale et de nombreux bailleurs se sont dérobés, au nom d’un prétendu « risque régional ». Qu’à cela ne tienne : l’État éthiopien organisa une collecte nationale, mobilisa sa diaspora, imposa des contributions aux fonctionnaires. En somme, il fit de ce barrage une entreprise collective, financée par l’effort du peuple. Ce fut un acte de souveraineté, un pied de nez à ceux qui pensaient que l’Afrique devait rester sous perfusion financière internationale.

Les résistances furent nombreuses : pressions diplomatiques de l’Égypte, crispations du Soudan, menaces voilées d’intervention. Le Nil Bleu, dont les eaux jaillissent du lac Tana en Éthiopie, est depuis des siècles un objet de rivalités. Les autorités du Caire brandissaient des « droits historiques », mais Addis-Abeba a répliqué par le langage de la dignité : l’Éthiopie n’accepterait pas d’être dépossédée de ses « droits naturels » sur son propre territoire.

Le volontarisme au cœur du développement

Ce projet n’est pas une exception isolée : il s’inscrit dans une trajectoire politique plus large. Depuis le Growth and Transformation Plan lancé au début des années 2010, l’Éthiopie a multiplié les grands chantiers : routes, voies ferrées, parcs industriels, universités, infrastructures électriques. Ces choix relèvent d’un véritable « étatisme développementaliste », inspiré de la Chine, qui mise sur la planification et la mobilisation interne plutôt que sur le marché livré à lui-même.

Ce volontarisme s’est nourri d’une contrainte : celle d’un géant démographique de plus de 120 millions d’habitants, dont la jeunesse appelle des réponses rapides en matière d’énergie, d’emplois, d’urbanisation. Le GERD est donc la pièce maîtresse d’un pari : transformer une croissance démographique en dividende économique, grâce à l’électricité bon marché et à l’intégration régionale par l’exportation d’énergie.

Un colosse énergétique aux promesses multiples

Le Grand barrage de la Renaissance impressionne par ses dimensions titanesques. Haut de 145 mètres et long de près de 1,8 km, il retient un réservoir d’une capacité de 74 milliards de mètres cubes, soit presque l’équivalent du volume du lac Léman multiplié par cent. Avec ses 6 450 mégawatts installés, il devient la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique et l’une des vingt premières au monde.

Les avantages attendus sont considérables : d’abord, offrir l’électricité à des millions d’Éthiopiens qui en étaient privés jusque-là, réduisant ainsi la dépendance aux énergies fossiles et au bois de feu. Ensuite, exporter l’énergie excédentaire vers le Soudan, Djibouti ou le Kenya, ce qui renforcera l’intégration économique régionale et générera des devises précieuses. Enfin, stabiliser l’approvisionnement énergétique des villes et des industries, condition indispensable à l’industrialisation et à la création d’emplois. Pour un pays dont la majorité de la population reste rurale et jeune, cet accès à l’électricité constitue une promesse de transformation radicale.

Le symbole d’une renaissance africaine

Aujourd’hui, alors que les turbines du barrage s’apprêtent à alimenter non seulement l’Éthiopie, mais aussi les pays voisins, le GERD incarne quelque chose de plus grand qu’un équipement énergétique. Il est le symbole d’une nation qui se projette au-delà de ses divisions internes, dans un contexte pourtant marqué par des guerres civiles et des tensions régionales. C’est l’un des rares projets qui suscitent un consensus national, réconciliant temporairement un pays fracturé.

L’inauguration du barrage de la Renaissance n’est donc pas seulement un moment éthiopien : c’est une leçon adressée à tout le continent. Elle rappelle que la souveraineté se conquiert, qu’elle s’exerce par des actes concrets, et que l’Afrique ne peut se contenter d’être un « musée pour touristes », selon la formule ironique de Meles Zenawi.

À l’heure où les défis énergétiques, démographiques et climatiques frappent de plein fouet nos pays, l’exemple éthiopien montre que le volontarisme politique, lorsqu’il s’appuie sur le peuple et assume les conflits qu’il suscite, peut transformer le destin d’une nation. Le GERD est plus qu’un barrage : il est la preuve que la Renaissance africaine peut être une réalité, à condition d’oser la souveraineté.

Entre hôpitaux de Dakar et cases de santé rurales : la fracture sanitaire sénégalaise

La santé est au cœur de l’idéal de justice sociale. Elle n’est pas seulement un état biologique ou l’absence de maladie : elle renvoie à la possibilité pour chaque individu de mener une vie digne, libre et productive. Dans une société sénégalaise, marquée par une croissance démographique rapide, une jeunesse nombreuse et un double fardeau épidémiologique — maladies infectieuses persistantes et montée des pathologies chroniques —, penser la justice dans le champ de la santé est une nécessité politique autant qu’éthique. Elle exige de répondre à une question fondamentale : comment allouer équitablement des ressources rares face à des besoins immenses et différenciés ?

Les réflexions philosophiques sur la justice distributive, qu’il s’agisse de John Rawls,[1] Amartya Sen[2] ou des débats contemporains sur la santé comme bien fondamental, trouvent ici une résonance particulière. Car au-delà des concepts abstraits, ce sont des vies qui sont en jeu : des femmes qui meurent encore en couches, des enfants dont la survie dépend d’un vaccin ou d’une moustiquaire, des malades du cancer condamnés faute de traitement abordable. C’est à l’épreuve de ces réalités que se mesure la capacité d’un pays à faire de la santé un droit et non un privilège.

La santé comme besoin fondamental et enjeu de justice

La justice sanitaire ne peut se réduire à l’égalité formelle d’accès aux soins : elle implique une répartition équitable des ressources, des chances et des déterminants sociaux de la santé. Au Sénégal, où la population a été multipliée par six depuis l’indépendance et dépasse 18 millions d’habitants, ce défi prend une dimension démographique et politique cruciale. Les besoins sont immenses, portés par une société jeune (43 % de moins de 15 ans), confrontée à la fois aux maladies infectieuses persistantes et à la montée des maladies chroniques.

Dans ce contexte, la justice sanitaire ne saurait consister à « donner à chacun la même chose », mais bien à allouer les ressources selon les besoins différenciés, en tenant compte des vulnérabilités sociales, territoriales et épidémiologiques. C’est la traduction pratique du principe « à chacun selon ses besoins », mais enrichi d’une approche pluraliste et contextuelle.

Les paradoxes sénégalais : progrès globaux, inégalités persistantes

Le Sénégal a connu de réelles avancées : baisse de la mortalité infantile (de 129 ‰ en 2000 à 40 ‰ en 2022), réduction de la mortalité maternelle, extension de la vaccination. Mais ces succès masquent des fractures profondes : disparités régionales (sud-est plus touché par le paludisme, déficit d’infrastructures dans le centre et l’est), poids écrasant des paiements directs des ménages (45 à 50 % des dépenses totales de santé), et couverture sociale encore limitée malgré la CMU.

La justice en santé est ici compromise par deux logiques contradictoires : d’un côté, l’affirmation politique d’une universalité des droits ; de l’autre, une réalité de marché et de survie où la pauvreté détermine encore l’accès aux soins. L’« Initiative de Bamako » et le recouvrement des coûts ont longtemps aggravé ces inégalités, tandis que les programmes de gratuité ciblée (césariennes, enfants de moins de 5 ans) restent fragiles et mal financés.

Les cancers illustrent ce paradoxe : 8 000 à 10 000 nouveaux cas par an, plus de 6 000 décès, souvent faute de diagnostic précoce et de moyens thérapeutiques. Le cancer devient un révélateur d’injustice, frappant plus durement les pauvres et les femmes, tandis que les riches se tournent vers le privé ou l’étranger.

Vers une justice sanitaire souveraine et inclusive

Construire la justice en santé au Sénégal suppose d’abord un rééquilibrage du financement. La part budgétaire publique consacrée à la santé oscille entre 6 et 8 % du budget national, bien en deçà de l’engagement d’Abuja qui fixe un objectif de 15 %. Tant que cette faiblesse perdurera, les ménages continueront de supporter une charge écrasante, avec plus de 40 % des dépenses de santé payées directement de leur poche. Renforcer le financement public et réduire la dépendance aux paiements directs est donc une condition de justice, car la pauvreté ne devrait pas décider de l’accès aux soins.

Cette refondation passe aussi par une territorialisation plus équitable de l’offre de soins. Le modèle des districts sanitaires, souvent présenté comme une réussite sénégalaise, doit être renforcé en moyens humains, en équipements et en infrastructures. L’injustice territoriale se mesure dans l’inégale répartition des médecins, dans l’absence de plateaux techniques en dehors de Dakar, ou encore dans la difficulté pour les zones rurales d’accéder aux soins obstétricaux ou aux traitements spécialisés comme la chimiothérapie. Penser la justice en santé, c’est donc aussi rapprocher les soins des populations, en garantissant la qualité jusque dans les périphéries les plus éloignées.

Enfin, la justice sanitaire ne saurait être conçue sans un choix politique clair : faire de la santé un droit fondamental, et non une marchandise ou une assistance ponctuelle. La Couverture Maladie Universelle (CMU), lancée en 2013, doit être repensée pour dépasser son caractère fragmenté et ses financements précaires. Elle ne peut se limiter à quelques gratuités ciblées, mais doit s’inscrire dans une logique de protection universelle, soutenue par un financement pérenne et une gouvernance démocratique. C’est à ce prix que la santé deviendra non seulement un droit garanti, mais aussi un instrument de souveraineté nationale et de dignité collective.


[1] Rawls, J. (2001). Justice as Fairness: A Restatement. Cambridge, MA : Harvard University Press

[2] Sen, A. (1999). Development as Freedom. New York: Knopf

Remaniement du 6 septembre : clarifications politiques, attentes sociales

Le 6 septembre 2025, le Sénégal a connu son premier remaniement ministériel d’ampleur depuis l’arrivée au pouvoir du Président Bassirou Diomaye Faye. Longtemps attendu, trop longtemps même, il avait laissé le champ libre aux spéculations et permis à la réaction de se réjouir trop vite, allant jusqu’à présenter Ousmane Sonko comme un Premier ministre isolé et marginalisé. Mais ces lectures opportunistes se sont heurtées aux faits : le processus, engagé depuis un mois, s’est finalement conclu par une démonstration de force. Loin de l’image d’un chef de gouvernement affaibli, ce remaniement a scellé au contraire le renforcement de son autorité. Il n’y a qu’à voir les réactions outrées des personnes hostiles au Premier ministre pour mesurer à quel point il sort renforcé de cette séquence.

Le Premier ministre Sonko consolide son autorité

La première lecture est limpide : deux ministres régaliens, protégés jusque-là par le Président, mais peu enclins à suivre la ligne gouvernementale, ont été écartés. Déthié Fall, maître Bamba Cissé et madame Rose Faye proches du Premier ministre Ousmane Sonko, s’installent dans des postes stratégiques. C’est une clarification politique : le Premier ministre s’affirme comme un acteur central, en mesure d’orienter la composition de l’équipe gouvernementale et de donner toute leur place aux alliés qui portent la vision du PASTEF. Madame Yacine Fall, pour sa part, quitte le ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères pour celui de la Justice. Sa méconnaissance du secteur judiciaire peut la pousser à agir sur un terrain éminemment politique, celui où il s’agit de dépasser les logiques corporatistes pour répondre à une exigence sociale brûlante. Elle sera jugée par une opinion qui attend avant tout que justice soit rendue aux victimes de la répression des années Macky Sall, ces inconsolés, dont les blessures, demeurent ouvertes, et que l’institution judiciaire retrouve enfin fermeté et crédibilité. Reste à savoir si elle trouvera la stature nécessaire pour incarner cette mission redoutable.

L’urgence d’accélérer

Dans son discours, le PM Ousmane Sonko a décliné les chantiers : réforme de la justice, rationalisation de l’administration, mise en œuvre du plan de redressement économique, recentrage des infrastructures, valorisation de la culture et du tourisme. L’ambition est là, la vision aussi. Mais un problème persiste : la lenteur du processus décisionnel, illustrée par le temps interminable mis à effectuer ce remaniement. Il aurait dû intervenir dans la foulée de la présentation du Plan de redressement économique, pour donner immédiatement de la cohérence et de la force à la nouvelle orientation. Peut-on se contenter de « se hâter lentement » quand la jeunesse réclame du travail, quand les citoyens demandent justice, quand l’économie tangue et que la place du Sénégal dans le concert des nations reste à définir ? Non. Il faut accélérer, trancher, décider vite et fort.

La nomination de Cheikh Niang, diplomate de carrière, au ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères illustre une volonté de professionnaliser l’action extérieure du Sénégal, mais elle ne saurait suffire à elle seule. Avoir un homme d’expérience, rompu aux usages des chancelleries et aux arcanes des négociations internationales, est un atout certain ; encore faut-il qu’il serve une orientation claire, une ligne souveraine assumée et une doctrine lisible. La politique étrangère ne peut se réduire à l’expertise technique, elle exige une vision politique. Et cette vision, parce qu’elle touche au cœur des prérogatives régaliennes, doit être déclinée par le Président de la République lui-même. Il doit nous dire quelle place il entend donner au Sénégal dans la sous-région, en Afrique et dans le monde. Pour ma part, je ne suis pas convaincu par cette nomination : ce que nous attendons, ce n’est pas la simple reconduction de la diplomatie des couloirs, mais une vision stratégique qui réponde aux volontés de changements radicaux qui ont porté PASTEF au pouvoir. Ce pays n’a pas besoin d’une résurrection de la diplomatie senghorienne, mais d’une parole souveraine, ancrée dans le projet panafricain et dans les aspirations profondes de son peuple.

PASTEF : sortir du silence et structurer l’offensive

Au-delà du gouvernement, le PASTEF lui-même doit sortir de sa torpeur. Le remaniement aurait pu être plus profond si le parti s’était imposé comme une force organisée et offensive. Or, en politique, rien ne s’offre : il faut des rapports de force, une organisation stratégique, une capacité à peser. Les pétitions de principe ne suffisent plus. PASTEF doit être à l’avant-garde, en dialogue constant avec la société, un laboratoire d’idées et une véritable école de formation de cadres. Car on ne peut pas compter sur la haute fonction publique pour révolutionner le Sénégal : elle n’est pas formatée pour cela, elle a été façonnée par des décennies de continuité bureaucratique et de compromis avec l’ordre établi. Si nous voulons incarner le changement radical attendu par le peuple, c’est au parti de produire la pensée, les ressources humaines et la force d’entraînement nécessaires pour transformer l’État et non l’inverse.

Une communication qui brouille le signal de l’État

Quant à la communication présidentielle, elle pose un vrai problème. Annoncer en grande pompe un remaniement « imminent », puis laisser passer une heure sans donner la moindre information, avant de le dévoiler tard dans la soirée renvoie à une image de tâtonnements. Les programmes de la RTS ont même été interrompus pour maintenir ce suspense artificiel… Résultat : un sentiment d’improvisation. Cela rappelle fâcheusement certaines pratiques de l’ère Wade. Entre nous, on ne peut pas dire que quelque chose est imminent et laisser le pays dans le flou une heure plus tard, un samedi de surcroît. Un moment creux de l’agenda médiatique, sans émissions politiques phares, sans journaux du dimanche pour relayer ou analyser. Si l’objectif était aussi de lancer un signal à l’opinion, le choix du timing est des plus maladroits. La communication présidentielle doit éviter de transformer un remaniement ministériel en psychodrame national. La RTS n’est pas une chaîne privée en quête d’audience ni une chaîne YouTube obsédée par les clics : elle doit incarner la solennité de l’État, pas la parodie.

Le 6 septembre a marqué un tournant pour le Premier ministre Ousmane Sonko, qui sort renforcé de ce premier remaniement. Mais l’essentiel reste à venir : il s’agit désormais de transformer ce réajustement politique en efficacité gouvernementale. Les Sénégalais n’attendent pas des symboles, mais des résultats concrets. L’heure n’est plus à différer ou temporiser : il faut démontrer, par l’action et par la constance, que ce gouvernement est véritablement celui du travail et de la réforme.

Abdou Diouf, 90 ans : le calme et le carcan

Abdou Diouf et Marcel Bassène lors d’une réception au Palais présidentiel. Fonds d’archives Marcel Bassène (date non précisée)

À l’occasion du 90ᵉ anniversaire du Président Abdou Diouf, qui sera célébré le 7 septembre, il est utile de revenir sur la trajectoire de celui qui a présidé aux destinées du Sénégal de 1981 à 2000. Homme de rigueur, de courtoisie et d’élégance, il reste une figure majeure de notre vie politique. Mais sa gouvernance, fortement inspirée du jacobinisme français, a révélé ses limites, notamment dans la gestion de la crise en Casamance.

Cet article est adapté d’un extrait du manuscrit « Marcel Bassène, pionnier de la recherche de la paix en Casamance », rédigé à partir d’entretiens réalisés avec lui quelques mois avant sa mort le 22 août 2006. À travers ses souvenirs, c’est un portrait nuancé d’Abdou Diouf qui se dessine : un président respectueux et lucide, mais parfois prisonnier de son propre appareil d’État.

L’élégance du président et les limites du jacobinisme

Abdou Diouf incarne toujours l’image d’un homme d’État marqué par la sobriété et le calme. Sa haute silhouette, sa voix posée et son art de peser chaque mot renforçaient son autorité sans jamais sombrer dans l’emportement. Marcel Bassène insistait sur ce trait distinctif : « Il savait écouter avant de répondre. » Cette courtoisie s’étendait à tous ses interlocuteurs, qu’ils soient ministres, opposants ou notables. Là résidait une part de sa force : l’écoute, la patience et le respect des formes.

Mais cette élégance politique s’accompagnait d’un héritage intellectuel et institutionnel marqué par le jacobinisme. Formé dans les cercles administratifs de la colonisation, Diouf voyait dans l’État centralisé le garant de l’unité nationale. Ce choix assurait la stabilité du Sénégal, mais il en révélait aussi les limites. En Casamance, les décisions uniformes venues de Dakar nourrissaient un sentiment de marginalisation. Comme le rappelait Marcel, « la Casamance n’a jamais rejeté l’unité nationale, mais elle voulait être reconnue dans ses spécificités ».

Quand Diouf confia la médiation de la crise casamançaise à un député de l’opposition

C’est pourtant ce même Abdou Diouf qui, en juillet 1991, prit une décision inattendue. Par décret présidentiel du 26 juillet, il nomma officiellement Marcel Bassène, député de l’opposition (PDS), « chargé de la coordination de la paix en Casamance ». Un geste rare, à contre-courant des logiques partisanes.

Ce décret donnait à Marcel Bassène un mandat exceptionnel : entrer en contact avec toutes les parties prenantes — maquisards, notables, responsables religieux, société civile — pour ramener la paix. Le président Diouf reconnaissait ainsi qu’un médiateur enraciné dans la région, issu de l’opposition, pouvait jouer un rôle que l’appareil d’État ne savait pas assumer seul.

Entre confiance et contraintes

Dans ses échanges avec Abdou Diouf, Marcel Bassène percevait une réelle confiance personnelle. Il se souvenait de discussions franches où le président prenait des notes, posait des questions, cherchait à comprendre. Mais cette ouverture avait ses limites. Dès 1992, Marcel alertait sur le manque de financement qui paralysait sa mission. Ses initiatives se heurtaient tour à tour aux réticences du commandement militaire, aux résistances de certains cercles gouvernementaux — ironie de l’histoire, Me Wade, alors ministre d’État et secrétaire général du PDS, n’était pas le dernier à torpiller les efforts de son camarade — et aux caciques du Parti socialiste.

Cette contradiction marqua leur relation : la reconnaissance de sa légitimité par le président lui-même, mais l’hostilité persistante d’un appareil méfiant à l’égard d’un opposant.

Leçons d’une relation

Les documents d’archives confirment que cette nomination fut plus qu’un symbole : Le Président Diouf avait confié à Marcel Bassène un rôle central, qu’il assuma avec sérieux, en organisant rencontres, missions humanitaires et dialogue avec le MFDC. Mais les divisions internes du mouvement, la méfiance de certains responsables politiques et les blocages militaires limitèrent la portée de son action.

À travers ce témoignage, on voit apparaître un portrait complexe : celui d’un président d’une grande probité, soucieux de l’ordre républicain, mais prisonnier d’un modèle d’exercice du pouvoir qu’il n’a jamais remis fondamentalement en cause. Sa confiance placée en un opposant comme Marcel Bassène témoigne cependant d’une lucidité politique rare : la paix exigeait de dépasser les clivages partisans.

À 90 ans, Abdou Diouf demeure une figure incontournable de l’histoire sénégalaise. Le regard posthume de Marcel Bassène nous en livre un portrait nuancé. Entre ouverture et contraintes, il a su reconnaître que l’unité nationale ne se décrète pas seulement depuis Dakar, mais qu’elle se construit aussi dans la reconnaissance des diversités et dans la confiance accordée à ceux qui, même dans l’opposition, servent l’intérêt du pays.

Justice pour les inconsolés : un devoir d’État

La dernière semaine d’août 2025, le Sénégal a été traversé par une onde de chagrin renouvelé avec le décès de Pape Mamadou Seck, ancien détenu politique, militant du PASTEF, décédé le 27 août 2025, des suites d’une longue maladie. Ce décès constitue l’épilogue tragique d’un parcours marqué par les incarcérations, la détention injuste, une évasion spectaculaire et, enfin, une amnistie. Il rejoint la triste liste de celles et ceux que l’on pourrait désigner, selon la distinction du philosophe Michaël Fœssel, non pas comme des inconsolables, mais bien comme des inconsolés[1] — dont la douleur est là, intacte, et réclame réparation.

L’affaire des « forces spéciales » : une pantalonnade d’État au service de la terreur

L’histoire de Pape Mamadou Seck, qualifié de « patriote injustement stigmatisé », reste indissociable de l’affaire dite des « forces spéciales », qui lui valut la prison et coûta la vie à François Mancabou en 2022. Présentée à l’époque comme un complot destiné à déstabiliser la République, cette affaire n’était en réalité qu’une pantalonnade sortie des officines du pouvoir de Macky Sall. Tout dans sa mise en scène portait la marque d’un montage : des accusations confuses, des procédures bâclées, des détentions arbitraires. L’objectif n’était pas de protéger l’État, mais de nourrir un climat de peur, de justifier la répression et de salir des figures de l’opposition.

Cette histoire fut révélatrice d’une logique de pouvoir où la communication remplaçait la vérité, où l’État de droit était instrumentalisé pour couvrir les abus, et où les institutions servaient de paravent à une politique de la terreur. La mort de François Mancabou en détention, puis la détention prolongée de Pape Mamadou Seck, Amy Dia et leurs compagnons d’infortune illustrent jusqu’à la caricature cette volonté de fabriquer des « ennemis intérieurs » pour mieux maintenir un système vacillant.

Le décès récent de Pape Mamadou Seck, dans un contexte de blessures non pansées, ravive ces mémoires douloureuses. Il rappelle que cette pseudo affaire n’a jamais été autre chose qu’un épisode tragique de manipulation politique, ayant broyé des vies et creusé un fossé durable entre l’État et une partie de son peuple.

Dans ce terreau de deuil et d’aspiration à la justice, une conférence de presse de l’initiative « Justice pour nos martyrs » s’est tenue. Elle a rappelé, avec force, que derrière les statistiques et les bilans officiels se trouvent des vies brisées et des familles qui attendent encore que l’État assume ses responsabilités. Quelques jours plus tard, les rues de Dakar ont résonné d’une manifestation exigeant justice pour les martyrs, preuve que la colère et l’espérance ne faiblissent pas. Ces prises de parole, qu’elles se tiennent dans une salle de presse ou dans l’espace public, montrent combien la soif de justice reste vive et combien il est urgent d’y répondre avec sincérité, sans détour ni calcul.

Selon Amnesty International, la répression de la fin de règne de Macky Sall a laissé au moins 65 morts, plus de 1 000 blessés et environ 2 000 arrestations. Certes, une aide financière a été versée aux victimes et à certaines familles endeuillées, mais cela reste hors cadre judiciaire et insuffisant pour apaiser les cœurs. La justice ne peut être remplacée par des indemnisations.

Le rôle du ministre de la Justice : penser au-delà de la technocratie

Dans ce contexte brûlant, une grande responsabilité repose sur les épaules du ministre de la Justice, Ousmane Diagne. Juriste brillant, magistrat réputé pour sa rigueur, il a longtemps incarné une figure d’indépendance. Mais aujourd’hui, il lui est demandé bien davantage. La justice sénégalaise n’est pas confrontée seulement à un problème de procédure : elle se trouve face à une crise de légitimité.

C’est pourquoi le ministre doit opérer une métamorphose : quitter les habits froids du magistrat pour endosser ceux du politique, au sens noble du terme. Non pas la politique réduite au calcul ou à la manœuvre, mais celle qui, selon Hannah Arendt, se définit comme le soin du monde commun. Penser la justice, ce n’est pas seulement appliquer des textes ; c’est interpréter les attentes profondes d’un peuple meurtri, donner sens et horizon à son désir de réparation.

Agir en technocrate, suspendu aux virgules des procédures et aux équilibres des corporations, reviendrait à prolonger l’injustice. Or, la justice est aussi un langage symbolique : elle parle aux inconsolés, elle reconnaît la dignité des victimes, elle tisse le lien entre passé et avenir. C’est cette hauteur que le ministre doit incarner.

Le décès de Pape Mamadou Seck, les zones d’ombre autour de celui de François Mancabou et les suppliques des collectifs de victimes rappellent l’ampleur de la demande de justice. Sans justice, l’État vacille et la République se délite.


[1] Le Temps de la consolation, Éditions du Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2015

Bassirou Diomaye Faye à Paris : rupture assumée ou renoncement ?

La visite du président Bassirou Diomaye Faye à Paris, et son discours devant les entrepreneurs français ont suscité beaucoup de commentaires. Certains y voient une contradiction, voire une renonciation à la rupture annoncée par PASTEF. Les commentaires qui ont suivi débat que nous avons eu dans l’émission Décrypter l’Afrique en ont donné l’illustration : d’un côté, des voix prônant la souveraineté, de l’autre des sarcasmes sur le « pragmatisme » du gouvernement.

La première clarification est simple : la rupture n’est pas un isolement. Elle n’est pas un refus du dialogue, mais un refus de la tutelle. Que le président du Sénégal se rende à Paris n’efface pas la fermeture des bases militaires françaises ni la reconnaissance du massacre de Thiaroye. Ces actes fondateurs témoignent qu’une page est tournée. La rupture consiste à dire que la France n’est plus le centre exclusif de gravité, mais un partenaire parmi d’autres, soumis aux mêmes règles que tous.

Décoloniser la relation économique

Ceux qui ironisent oublient les faits. TotalEnergies, Orange, Eiffage et Auchan dominent encore nos secteurs stratégiques. Les chiffres officiels des Douanes françaises sont sans appel : en 2023, la France a exporté vers le Sénégal pour 1,013 milliard d’euros (soit environ 664 milliards de FCFA), tandis qu’elle n’a importé que 76 millions d’euros (environ 50 milliards de FCFA). Autrement dit, le Sénégal achète près de treize fois plus à la France que celle-ci ne lui achète en retour. Le solde bilatéral est donc massivement favorable à Paris : 937 millions d’euros, soit plus de 614 milliards de FCFA.

Le graphique ci-dessous illustre cette réalité de 2019 à 2023 : une relation commerciale structurellement déséquilibrée, où la France conserve chaque année un excédent proche du milliard d’euros.

Données Douanes françaises (DGDDI), reprises par le MEAE — avril 2024 ; conversion en francs CFA au taux fixe 1 € = 655 957 FCFA.

Voilà la véritable asymétrie. La rupture, ce n’est pas de couper les ponts : c’est d’exiger que le marché français s’ouvre enfin à nos produits agricoles, halieutiques et manufacturés. C’est d’imposer aux multinationales implantées à Dakar de s’approvisionner localement et de réexporter nos biens. C’est de transformer ici nos ressources avant de les vendre ailleurs. Une relation ne peut être durable que si elle cesse d’être verticale et devient horizontale. Il ne s’agit plus de corriger à la marge les déséquilibres, mais de briser une logique coloniale qui nous cantonne au rôle d’importateurs dépendants et d’exportateurs de matières brutes.

Pragmatique, mais ferme sur les principes

Il est facile de tourner en dérision un président qui invite les investisseurs à « créer de l’emploi ». Mais c’est oublier que le discours visait aussi à fixer des règles claires : fin du capitalisme de connivence, transparence fiscale, sécurité des investissements. La rupture n’est pas de fermer toutes les portes : elle est de poser les conditions de notre souveraineté et de dire aux investisseurs : « venez, mais selon nos règles ».

L’incompréhension française : un problème qui n’est pas le nôtre

Soyons lucides : il est probable qu’à Paris, beaucoup ne saisissent pas encore notre état d’esprit. La Revue stratégique française 2025 en donne une preuve éclatante : l’Afrique y est décrite comme un « risque », un « foyer de menaces », un terrain de compétition entre grandes puissances.

. Nulle part n’apparaît l’idée que les peuples africains veulent d’abord être souverains et maîtres de leur destin. Mais c’est là le problème de la France, pas le nôtre. « Ne te mêle pas d’aider l’éléphant à porter ses défenses », dit le proverbe chinois. Nous n’allons pas attendre que Paris comprenne. Notre marche est inéluctable : celle d’une souveraineté assumée, d’une intégration panafricaine, d’une économie tournée vers la production et non vers la dépendance.

La rupture proclamée par PASTEF n’est pas une pirouette rhétorique. Elle est déjà en cours : mémoire réhabilitée, bases fermées, déficit commercial dénoncé, règles nouvelles en préparation. Ce qui reste à accomplir — industrialisation locale, diversification des partenariats, souveraineté monétaire — viendra par la volonté populaire et par des choix clairs. Aux sceptiques, je réponds simplement : la rupture n’est pas un slogan, c’est une trajectoire. Et rien n’arrêtera la marche d’un peuple qui a décidé de regarder la France et le monde droit dans les yeux, en partenaire égal.

Réinventer l’Afrique : du peuple confisqué au peuple souverain

J’ai lu dans Le Monde — ce journal auquel je suis abonné, même si je ne partage rien ou presque de sa ligne éditoriale (c’est ma manière à moi de pratiquer l’ascèse : lire l’adversaire pour mieux le comprendre) — deux entretiens récents. Le premier avec le philosophe Jacques Rancière, qui dénonce la fabrication oligarchique d’un « peuple du ressentiment ». Le second avec l’historien et philosophe Marcel Gauchet, qui accuse le progressisme d’avoir tourné le dos à l’esprit démocratique.

. Deux diagnostics venus d’Europe, marqués par un occidentalocentrisme dont je suis pleinement conscient : ni l’Afrique ni les pays africains n’entrent véritablement dans leurs catégories d’analyse. Et pourtant, c’est précisément parce que je connais cette limite que je me permets de convoquer leurs réflexions : non pour les sacraliser, mais pour en extraire des outils critiques, à condition de les déplacer et de les traduire dans nos réalités africaines.

Afrique : entre peuples confisqués et progressismes dévoyés

Ces deux lectures, malgré leur occidentalocentrisme, trouvent un écho particulier en Afrique : nous aussi, nous voyons d’un côté des oligarchies locales et globales fabriquer des peuples de ressentiment, et de l’autre, d’anciens partis progressistes se perdre dans la technocratie et abandonner le conflit démocratique.

Depuis les années 1980, les plans d’ajustement structurel ont brisé les solidarités populaires et ouvert un espace à de nouveaux entrepreneurs de ressentiment : certains dictateurs, des prédicateurs religieux radicaux, des coalitions militaro-affairistes. Ils n’ont pas créé la colère des peuples — elle existait déjà face aux inégalités et aux humiliations —, mais ils l’ont réorientée et instrumentalisée pour préserver leurs positions. Voilà le « peuple fabriqué » de Rancière, version africaine : une énergie populaire confisquée et remodelée par des oligarchies locales arrimées au capital global.

Sénégal : PIT, LD, AJ et PS comme exemples de la trahison progressiste

Mais, dans le même temps, les forces progressistes issues des luttes de libération et de l’héritage de l’indépendance se sont enlisées dans la technocratie néolibérale. Le Sénégal fournit un exemple paradigmatique : le PIT, jadis fer de lance du marxisme sénégalais, s’est glissé dans les habits d’une « gauche gestionnaire », cautionnant des politiques de casse sociale au nom d’une prétendue stratégie de « large rassemblement ». La LD/MPT, devenue LD, a emprunté le même chemin, troquant le rêve d’émancipation pour un discours moralisateur réduit à l’invocation incantatoire de la « bonne gouvernance ». Quant à AJ/MRDN, transformée en 1991 en AJ/PADS à la faveur d’un congrès de désarmement idéologique et de ralliements opportunistes, il s’est à son tour engloutie dans le suivisme gouvernemental. Et que dire enfin du PS ? Héritier d’un socialisme africain qui se voulait enraciné dans les masses, il a d’abord cédé le pouvoir au césaro-libéralo-néo-patrimonialisme d’Abdoulaye Wade, avant de finir par offrir une caution historique au régime de démission nationale de Macky Sall.

Ce schéma est général : les partis progressistes africains se sont repliés dans les bras d’une bourgeoisie métropolitaine, au sens où l’entendait Amílcar Cabral, c’est-à-dire une couche sociale qui se définit moins par sa capacité à porter un projet autonome de transformation que par son rôle d’intermédiaire entre le capital international et les peuples locaux. Cabral avertissait déjà que cette bourgeoisie « est incapable de remplir une fonction révolutionnaire », car elle vit de la dépendance et du mimétisme, reproduisant les normes et les intérêts des anciennes métropoles coloniales. C’est exactement ce que nous voyons : une élite politique et économique qui a renoncé à penser un horizon continental, laissant le champ libre aux courants réactionnaires religieux, ethnique ou militariste. Voilà le « progressisme trahi » de Gauchet — une catégorie forgée pour l’Europe, mais que nos réalités africaines prolongent tragiquement.

Une démocratie piégée entre résignation et colère

Il faut donc entendre la leçon croisée de Rancière et Gauchet : en Afrique, la crise démocratique ne s’explique ni seulement par les manipulations extérieures, ni seulement par les fautes internes, mais par la combinaison des deux. Une oligarchie mondiale fabrique des ressentiments instrumentalisés ; des élites progressistes locales se réfugient dans la gestion et abandonnent l’arène démocratique. Résultat : les peuples africains oscillent entre la résignation et la colère, entre l’abstention et la rue.

Pour sortir de cette impasse, deux chemins complémentaires s’imposent. Le premier consiste à relier les utopies locales — qu’il s’agisse des coopératives paysannes, des dahiras, des associations de jeunes, des collectivités paroissiales ou encore des mouvements écologistes et féministes — qui expérimentent déjà, au quotidien, la possibilité de « vivre en égaux », comme le suggère Rancière. Le second appelle à réinventer un horizon panafricaniste global, capable de redonner au conflit démocratique toute sa place, en réarticulant l’État, la nation et le continent autour d’un projet de souveraineté collective — perspective que l’on peut rapprocher de la mise en garde de Gauchet.

PASTEF et le nouveau cycle idéologique panafricain

C’est ici que l’expérience sénégalaise récente prend tout son sens. Avec l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, le PASTEF a ouvert une brèche qui dépasse le seul cadre national. Il ne s’agit pas seulement de gouverner autrement : il s’agit de changer le cycle idéologique, de rompre avec le fatalisme néolibéral et de réintroduire la souveraineté populaire au centre de la politique.

Le projet de « patriotisme économique » ou de « souverainisme structurel » formulé par le PASTEF n’est pas une simple gestion alternative : il constitue le début d’une révolution démocratique souverainiste, qui s’ancre dans l’histoire africaine longue.

Ce cycle renoue avec les intuitions de Patrice Lumumba, qui voyait dans l’indépendance non pas une fin, mais un point de départ pour l’émancipation économique et culturelle ; avec Amílcar Cabral, qui affirmait que la libération nationale est vaine sans transformation sociale et sans réappropriation des ressources ; avec Thomas Sankara, qui défendait l’idée d’une dignité africaine incarnée dans des politiques publiques concrètes, de l’agriculture à l’éducation.

Là où les anciens partis sénégalais ont basculé dans la résignation gestionnaire, PASTEF se pose comme le porteur d’un nouvel horizon : un projet de société qui réhabilite le conflit démocratique, assume l’ancrage populaire, et inscrit le Sénégal dans la perspective d’une renaissance panafricaine.

Mais cet élan comporte un risque : celui de voir le parti se transformer en simple machine électorale, absorbée par la conservation du pouvoir au détriment de la transformation sociale. La fidélité à son projet exige au contraire que le PASTEF reste un parti organisé, en dialogue permanent avec la société et au service du peuple, afin d’incarner une véritable force de changement et non une nouvelle bureaucratie. C’est à ce prix qu’il pourra prolonger l’héritage de Lumumba, Cabral et Sankara et faire vivre une démocratie panafricaine souveraine.

29 juillet 1980 : Abdou Diouf face aux élus casamançais, la réunion de la dernière chance ?

Cet article est une adaptation d’un extrait du manuscrit de « Marcel Bassène, pionnier de la recherche de la paix en Casamance »

Le 29 juillet 1980, dans une salle de réunion de la Primature à Dakar, Abdou Diouf, alors Premier ministre, recevait une délégation casamançaise composée de responsables régionaux du Parti socialiste, d’élus, de cadres et des dirigeants du Comité pour la rénovation de Ziguinchor (COREZI). Le contexte ne laissait guère de place à la légèreté : la Casamance vivait un malaise profond, né d’un sentiment ancien de marginalisation, ravivé par les « événements scolaires de Ziguinchor » et alimenté par la pauvreté persistante d’une région pourtant riche de potentialités. Préparée dans l’urgence, mais portée par une mobilisation exceptionnelle, cette rencontre devait être le moment où l’État sénégalais, par la voix de son chef de gouvernement, reconnaissait la gravité de la situation. Beaucoup y virent « la réunion de la dernière chance ». On remarquera toutefois que les députés du PDS, Laye Diop Diatta et Famara Manè, figures de l’opposition en Casamance, n’avaient pas été conviés à cette rencontre, ce qui en limitait la portée inclusive. Telles sont les informations consignées dans le rapport de l’Union régionale de Casamance du Parti socialiste, rédigé par feu Joseph Mathiam.

Un climat de tensions accumulées

Depuis des années, la Casamance se percevait comme une périphérie oubliée. L’absence d’infrastructures éducatives — pas de lycée à Bignona, Sédhiou, Vélingara ou Kolda —, le retard chronique des projets industriels pourtant annoncés, l’état délabré des routes reliant Sédhiou et d’autres localités enclavées, tout concourait à alimenter le sentiment d’abandon. La fermeture de l’ambassade du Sénégal en Guinée-Bissau, voisine immédiate et partenaire naturel, résonnait comme un symbole d’isolement.

À cela s’ajoutaient des tensions sociales plus récentes : pression accrue sur les terres et les ressources locales, chômage endémique des jeunes, exode rural qui vidait les villages de leur vitalité. L’identité casamançaise, forte et fière, se sentait menacée. C’est dans ce climat électrique que les responsables politiques de la région prirent la route de Dakar.

Une mobilisation sans précédent

La délégation était prestigieuse : Assane Seck, Joseph Mathiam, Louis Dacosta, Ousmane Seydi, Mamadou Angrand Badiane, Mamadou Cissé, Louis Carvalho, Kéloutang Maria Badiane, Insa Ndiaye, Bassirou Cissé, Lémou Touré mais aussi d’autres cadres politiques et administratifs venus témoigner des aspirations d’une population lassée. Tous dressèrent un tableau sévère devant Abdou Diouf : désenclavement négligé, stagnation économique, marginalisation des cadres casamançais dans l’administration, abandon des ports, inexistence d’investissements structurants. La jeunesse était décrite comme une « génération sacrifiée », privée d’avenir.

Les Casamançais réclamaient une représentation digne dans les sphères nationales, non comme une faveur, mais comme un droit. Leurs revendications traduisaient une volonté de justice et d’équité, et une exigence de reconnaissance de leur appartenance pleine et entière à la République.

La réponse d’Abdou Diouf

Face à ce tableau accablant, le Premier ministre adopta un ton conciliant. Il reconnut la légitimité des doléances et promit des mesures concrètes : relance des projets industriels et portuaires, amélioration des infrastructures éducatives, meilleure inclusion des cadres casamançais dans la haute administration. Il salua l’attachement des Casamançais à la République et annonça un suivi attentif des dossiers. Pour beaucoup, cette réunion fut perçue comme une ouverture historique, un moment où l’État semblait enfin disposé à écouter et à agir.

Quand le football devint politique

Quelques jours plus tard, une autre scène cristallisa les frustrations : la finale de la Coupe du Sénégal 1980 entre le Casa Sports et la Jeanne d’Arc. Le Casa, vainqueur l’année précédente, portait la fierté casamançaise. Mais des décisions arbitrales contestées déclenchèrent la colère, et Jules François Bocandé, idole de Ziguinchor, s’en prit à l’arbitre. Sa suspension à vie fut vécue comme une injustice supplémentaire, une attaque contre la dignité de toute une région.

Ce double épisode — réunion politique et finale sportive — révéla la profondeur des blessures. La volonté de dialogue institutionnel existait, mais la perception d’une marginalisation systémique demeurait, trouvant désormais des échos jusque sur les terrains de football.

La volonté politique face à l’ajustement structurel

Rétrospectivement, on mesure mieux la fragilité de ce moment. Car si Abdou Diouf avait promis, il devait bientôt composer avec des contraintes autrement plus puissantes : celles des institutions financières internationales. Le Sénégal entra dès le début des années 1980 dans l’ère des programmes d’ajustement structurel.

Ces réformes, imposées par le FMI et la Banque mondiale, obligeaient l’État à réduire ses dépenses, privatiser, limiter ses recrutements, couper dans les subventions. Autant de mesures qui restreignaient drastiquement ses marges de manœuvre. Comment financer le désenclavement, construire des lycées, soutenir l’économie locale, si l’agenda national était dicté depuis Washington ?

L’ajustement structurel a-t-il eu raison de la volonté politique exprimée le 29 juillet 1980 ? La question mérite d’être posée. Car sans ressources pour transformer les promesses en réalisations, la réunion de la « dernière chance » s’est vite muée en rendez-vous manqué. Les frustrations sont restées intactes, nourrissant les aspirations autonomistes qui allaient bientôt trouver leur expression politique et militaire.

Une leçon pour l’histoire

L’épisode de 1980 nous rappelle une vérité constante : la paix ne se construit pas sur les seules intentions, fussent-elles sincères. Elle exige des actes tangibles, des investissements, une équité réelle dans le partage des ressources et du pouvoir. Or, l’État sénégalais, pris dans l’étau de la dette et des réformes néolibérales, n’a pas pu — ou pas voulu — répondre aux attentes exprimées avec tant de clarté par la délégation des élus casamançais.

La réunion de la dernière chance fut donc à la fois un moment d’espérance et un révélateur d’impuissance. Elle reste inscrite dans la mémoire collective comme l’instant où un choix était possible, mais où les contraintes internationales ont réduit la volonté politique à une parole sans lendemain.