Payer les murs, oublier les morts ?

Ce 14 mai 2025, Seneweb a publié un article s’appuyant sur une enquête du quotidien L’Observateur, révélant une information aussi révélatrice que discrète : l’État du Sénégal a déboursé plus de 5 milliards de francs CFA pour indemniser deux entreprises ayant subi des dommages lors des manifestations de février 2024. Cette décision, prise sous le régime de Macky Sall, a été actée le 26 mars 2024, soit seulement quelques jours avant la fin officielle de son mandat.

Les documents budgétaires cités évoquent un appui du ministère du Commerce en collaboration avec celui des Finances, mais sans préciser le mécanisme précis ayant permis ce déblocage : aucune référence formelle au Programme de résilience économique et sociale (PRES) ni à une ligne budgétaire spécifiquement dédiée aux réparations post-émeutes. Toute extrapolation à ce stade relèverait donc de l’hypothèse, bien que l’on puisse raisonnablement supposer que des dispositifs de soutien ponctuel ont été activés, comme cela s’est fait dans d’autres contextes.

Le souci des biens, le silence sur les vies

Cette information remet en cause une rhétorique entendue à l’occasion de l’adoption de la proposition de loi Amadou Ba interprétative de loi portant amnistie de 2024. Plusieurs responsables politiques de l’ancien régime et leurs relais médiatiques avaient alors accusé le nouveau pouvoir — notamment le PASTEF — de faire preuve d’insensibilité envers les victimes économiques des troubles sociaux. Mais ce que démontre la publication du 14 mai, c’est que l’État de Macky Sall n’avait nullement abandonné les entreprises lésées : il les indemnisait — à bas bruit, sans publicité excessive, mais de manière concrète.

Dès lors, le procès en indifférence dressé contre les nouvelles autorités tombe à plat. Car le souci des intérêts économiques a bel et bien existé sous Macky Sall, même au cœur des moments de haute tension politique. Le vrai scandale, donc, ce n’est pas qu’on ait indemnisé des entreprises. C’est qu’on n’ait jamais pris la peine de reconnaître, d’enquêter, de juger les crimes commis contre les manifestants.

Et les 80 morts? Toujours aucun nom, aucune enquête, aucune justice

Entre 2021 et 2024, au moins 80 personnes, majoritairement jeunes, ont été tuées lors des différentes vagues de répression contre les mobilisations populaires. Certains d’entre eux sont tombés sous les balles. D’autres ont été retrouvés morts dans des circonstances troubles, parfois après des arrestations. Pour tous ces morts, pas une seule enquête publique, pas un seul procès. L’ancien pouvoir a préféré laisser ces pages sanglantes dans l’ombre.

Or, pendant ce temps, les familles des victimes ont pleuré, sans vérité, sans justice. À ceux qui, hier encore, criaient au scandale parce qu’on osait amnistier des manifestants ayant causé des dégâts matériels, nous posons aujourd’hui cette question : maintenant que vous savez que ces dégâts ont été indemnisés par l’État, qu’avez-vous fait — ou que ferez-vous — pour que lumière soit faite sur les pertes en vies humaines ?

Une République qui répare les murs, mais pas les blessures?

Il ne s’agit pas d’opposer les douleurs. Il s’agit de rétablir une hiérarchie des responsabilités. La République ne peut pas se contenter de solder les comptes économiques tout en laissant les crimes d’État impunis. Oui, il est légitime de soutenir les entreprises frappées par les émeutes. Mais il est bien plus impérieux encore de reconnaître les mères, les pères, les frères et sœurs de ceux que la répression a tués. C’est à cette condition que la démocratie sénégalaise, meurtrie, mais debout, pourra guérir ses plaies.

Le nouveau gouvernement a hérité d’un lourd passif. Mais il a aussi une opportunité historique : celle d’ouvrir les archives, d’enquêter, de juger, de dire le droit, au nom de tous ceux que l’on a voulu effacer des bilans officiels. Car la révolution citoyenne du 24 mars 2024 n’est pas une parenthèse : elle est un appel à la dignité, à la mémoire, à la justice.

Pape Léon XIV : la géopolitique de la colombe

En élisant le cardinal américain Robert Francis Prevost au trône de Pierre, les 115 cardinaux électeurs ont fait plus que choisir un pasteur : ils ont déclenché une onde diplomatique, culturelle et spirituelle à l’échelle planétaire. Ce nouveau pontificat, sous le nom de Léon XIV, est un fait géopolitique majeur. La papauté, même sans division militaire — comme s’en moquait Staline —, dispose d’un soft Power inégalé, forgé dans les siècles, et réactualisé sous les pontificats récents.

Une élection rapide, un symbole fort

La rapidité de cette élection — deux jours de conclave — s’inscrit dans une tradition désormais bien ancrée. Depuis le XIXe siècle, les conclaves s’abrègent ; le temps n’est plus à l’indécision. Le monde attend, les équilibres sont fragiles, les messages doivent être délivrés vite et fort. En ce sens, la première parole de Léon XIV — « Paix à vous » — est un jalon posé vers une diplomatie pontificale active, en rupture feutrée, mais réelle avec les crispations nationalistes et sécuritaires de notre époque. Et le choix de son nom est hautement symbolique : Léon Ier, dit le Grand, n’est-il pas celui qui, au Ve siècle, a négocié avec Attila et désamorcé la fureur vandale ? Derrière le nom, un programme : la paix.

Dans son premier discours, le nouveau souverain pontife n’a cité aucun pays, mais le ton était clair : « Paix à vous », a-t-il lancé, les yeux levés vers la foule, mais l’esprit tourné vers les peuples blessés. Par cette formule simple, mais lourde de sens, Léon XIV a inscrit son pontificat dans la continuité d’une diplomatie vaticane qui, sous Jean-Paul II puis François, s’est engagée pour la résolution pacifique des conflits. À travers cet appel universel, comment ne pas percevoir une adresse implicite aux drames contemporains : au génocide en cours à Gaza, aux guerres fratricides qui ensanglantent le Soudan et le Soudan du Sud, au supplice silencieux des populations de l’Est de la RDC, ou encore aux dirigeants de Moscou et de Kyiv, enfermés dans une guerre sans horizon ?

Un pape de justice sociale et d’envergure mondiale

Robert Francis Prevost est un homme aux racines multiples, à l’image d’un catholicisme mondial qui transcende les frontières. Son père, ancien combattant de la marine américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, devenu administrateur scolaire, était d’ascendance française et italienne ; sa mère, d’origine espagnole. C’est dans les quartiers populaires du sud de Chicago, à l’église Sainte-Marie-de-l’Assomption, qu’il a grandi en servant la messe comme enfant de chœur — un enracinement pastoral modeste, mais formateur.

Il devient ainsi le premier pape issu de l’ordre des augustiniens, une famille religieuse fondée sur la spiritualité de Saint Augustin, évêque d’Hippone au IVe siècle. Augustin était un Africain, né à Thagaste en Numidie romaine (aujourd’hui Souk Ahras, en Algérie), et mort à Hippone (Annaba actuelle). Figure majeure de la patristique, philosophe, théologien, exégète, il demeure l’un des penseurs les plus influents du christianisme, à l’origine de notions durables comme le temps intérieur, la cité de Dieu, la grâce ou le péché originel.

À peine élu, Léon XIV a suscité une vague de réactions officielles et de prises de parole significatives à travers le monde. Le président Gustavo Petro de Colombie lui a adressé ses félicitations tout en l’appelant, dans un même souffle, à prendre la défense des migrants latino-américains confrontés à l’humiliation et au rejet sur le sol des États-Unis.

Un pape salué dans le monde, attendu sur les marges

Aux États-Unis, Donald Trump s’est empressé de saluer l’élection d’un pape issu de son pays, dans un ton typiquement emphatique : « Félicitations au cardinal Robert Francis Prevost, qui vient d’être nommé pape. C’est un tel honneur de constater qu’il est le premier pape américain. Quelle excitation, et quel immense honneur pour notre pays. J’ai hâte de rencontrer le pape Léon XIV. Ce sera un moment très fort ! » Derrière cette exaltation patriotique, on pressent cependant une dissonance à venir. Lorsque Léon XIV défendra — comme il l’a déjà esquissé — les sans-papiers, les exclus, les travailleurs précaires et les réfugiés, il est fort probable que Trump, fidèle à son habitude, transforme l’enthousiasme en hostilité. Le président français Emmanuel Macron a salué un « moment historique pour l’Église catholique et ses millions de fidèles ». Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a salué un « moment profond pour l’Église catholique et la communauté mondiale », espérant que « la fumée blanche du conclave l’emporte sur les fumées noires des bombardements ». Il a vu dans l’appel à la paix de Léon XIV un hommage au pape François et a souhaité « un pontificat porteur d’unité et de solidarité sociale ».

Plus sobre et plus profond, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a adressé un message empreint de spiritualité et de lucidité politique. « J’adresse mes chaleureuses félicitations au Cardinal Robert Prevost, élu Pape sous le nom de Léon XIV », a-t-il déclaré sur son compte X officiel, avant de souhaiter à « Sa Sainteté Léon XIV et à toute la communauté catholique » un pontificat « sous le signe du dialogue interreligieux, de la paix et de la fraternité humaine ». Dans une région du monde où l’équilibre entre communautés religieuses est précieux, cette déclaration est plus qu’un geste protocolaire : c’est un appel à une diplomatie pontificale attentive aux dynamiques africaines et au vivre-ensemble au sud du Sahara.

Léon XIV n’est pas un pape américain au sens d’un représentant de la puissance étasunienne. Né à Chicago, citoyen des États-Unis, il est certes le premier pontife venu d’Amérique du Nord, mais son parcours pastoral le situe résolument ailleurs : c’est en Amérique latine, dans les diocèses pauvres du Pérou, qu’il a longtemps exercé sa mission. Il y a appris l’écoute patiente, l’accompagnement des marginalisés, la proximité avec les peuples autochtones. À l’instar de François, venu d’Argentine, il connaît la réalité des périphéries. Par sa biographie, il unit le Nord et le Sud, l’Église des centres et celle des marges. En ce sens, ce n’est pas tant l’Amérique impériale qui entre à Rome que l’Amérique populaire, métissée, vulnérable, résistante.

En somme, Léon XIV ne régnera pas seulement sur les âmes des catholiques. Il sera une figure incontournable de la géopolitique mondiale, une conscience pour un monde en perte de repères. Et à l’heure où les murs se construisent plus vite que les ponts, il est bon qu’un Pape, encore une fois, choisisse de marcher dans les pas d’Augustin et de Léon le Grand, en bâtisseur de paix.

La preuve par l’absurde

De mes années de lycée, je garde le souvenir d’un professeur de mathématiques à la fois bienveillant et passionné. Il avait cette pédagogie claire et rassurante : il expliquait en écrivant méthodiquement au tableau, si bien que personne ne se sentait perdu. C’est dans ce cadre, entre deux intégrales et quelques équations, qu’il m’a initié au raisonnement par l’absurde. Il n’utilisait pas le mot « apagogie » — trop savant, trop intimidant, il aurait suffi à décourager toute une classe — mais parlait simplement de « démonstration par l’absurde ». Le principe était limpide : une affirmation est vraie en montrant que son contraire est faux. Autrement dit, on suppose ce que l’on veut contester — et l’on pousse le raisonnement jusqu’à ce que l’absurdité apparaisse.

Je voudrais rendre hommage à ce professeur, en appliquant sa méthode à une série d’éditoriaux récemment parus. À les lire, le Sénégal serait devenu une dictature numérique, une république bananière mâtinée de village Potemkine. Pardon, je voulais dire : un État en décrépitude dirigé par des néophytes exaltés, hystériques et incompétents, pour reprendre le ton feutré et modéré de certains plumitifs endimanchés.

Alors, raisonnons par l’absurde…

Supposons donc, pour les besoins de la démonstration, que ces éditoriaux au vitriol disent vrai. Que le Sénégal est aujourd’hui aux mains de dangereux agitateurs, venus pour brûler la République, étouffer la presse et réduire les libertés à peau de chagrin ! Soit.

Première conséquence : la presse est muselée. Mais… comment dire ? Ces éditoriaux existent. Ils sont publiés. Ils circulent librement. Ils sont relayés par les réseaux sociaux, commentés, likés, débattus. Aucun de leurs auteurs n’a été convoqué à la Section de Recherches, aucun n’a fait un séjour au pavillon spécial, aucun n’a été poursuivi pour « diffusion de fausses nouvelles ». Ce détail, apparemment insignifiant, invalide totalement la thèse initiale. Car enfin, dans une dictature, les gens qui parlent trop fort, on ne les corrige pas par des éditos, mais par des convocations. Or ici, c’est tout le contraire : plus ils exagèrent, plus ils publient.

Deuxième conséquence absurde : ce gouvernement ne respecterait pas l’État de droit. C’est beau, cette réinvention permanente de la logique : ceux qui ont tant toléré l’instrumentalisation de l’État pendant douze ans — détourné pour réprimer, interdire, emprisonner — se découvrent soudain des vocations de gardiens du temple. Mais que faisait donc leur plume quand, de 2021 à 2024, on tirait sur des manifestants, qu’on interdisait des meetings, qu’on expulsait des députés, qu’on étouffait les voix dissidentes ? Mystère. Ou plutôt non : certains théorisaient alors, dans un élan de stoïcisme feutré, que nul ne peut lutter contre l’État, comme s’ils paraphrasaient Hobbes version Sénégauloise. Étrange silence de cathédrale à l’époque, devenu aujourd’hui tambour de guerre.

Troisième conséquence, ô combien absurde : les tenants du pouvoir seraient des « plouques », des rustres, des sans-styles, des mal-peignés. Une critique qui fleure bon le mépris de classe, dans la lignée des sarcasmes essuyés par Koyaga dans En attendant le vote des bêtes sauvages d’Amadou Kourouma. Mais ce mépris rappelle aussi les moqueries subies par Lumumba, Sankara ou même Mandela, autrefois tournés en dérision pour leur langage, leur tenue ou leur ancrage populaire. Comme chez Mongo Beti, les élites francisées, engoncées dans leur complexe d’imitation, continuent de toiser ceux qui n’ont ni le « verbe qui Françèèèrrre » ni les manières de salon. Pour certains, c’est encore cela la République : la forme avant le fond, le vernis avant la vertu.

L’ironie des temps démocratiques

Mais voyez-vous, ce qui est merveilleux avec la démocratie, c’est qu’elle permet précisément cela : critiquer le pouvoir en toute impunité. Et c’est là que le raisonnement par l’absurde atteint son paroxysme : ceux qui dénoncent une dictature le font librement, abondamment, publiquement. Ce qui prouve, paradoxalement, qu’ils ont tort. C’est l’équivalent contemporain du serpent qui se mord la queue. À force de dénoncer l’absence de liberté… ils prouvent qu’elle existe.

Finalement, on peut remercier ces éditorialistes. Par leur agitation outrée, ils confirment que le régime actuel tolère la critique, même la plus caricaturale. Ils sont devenus, malgré eux, les témoins de la vitalité démocratique qu’ils prétendent enterrer. Merci donc, chers chroniqueurs indignés !

Gouverner autrement : PASTEF et l’invention d’une révolution sous État de droit

L’arrivée au pouvoir du PASTEF, portée par des leaders à peine libérés de prisons, marque une rupture inédite dans l’histoire politique sénégalaise. Ce n’est ni une révolution bolchévique, ni une alternance routinière, mais l’ouverture d’un cycle nouveau : une tentative de transformation radicale conduite dans le respect des formes républicaines traditionnelles. Pour en saisir la portée, il faut lire la structure sociale du pays, les contraintes systémiques héritées, et les tensions internes au projet de rupture porté par le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.

Le concept de «parti attrape-tout» : une lecture inadaptée

Réduire le PASTEF à un « parti attrape-tout » trahit une méconnaissance des dynamiques sociales africaines. Le politiste Otto Kirchheimer (1905-1965), qui a forgé ce concept dans le contexte des démocraties capitalistes d’après-guerre, partait de l’idée d’un espace politique structuré par des clivages de classes solides. Le capitalisme sénégalais, lui, est périphérique, extraverti, bâti sur la rente, l’endettement et un État clientéliste. Samir Amin (1931-2018) l’a longuement analysé : l’Afrique francophone postcoloniale n’a jamais connu une industrialisation endogène permettant l’émergence d’une bourgeoisie nationale autonome ou d’un prolétariat majoritaire. La société sénégalaise, à la lumière des catégories de Claude Ake (1939–1996), apparaît comme fortement hiérarchisée, mais faiblement classée : les inégalités sont visibles, mais les appartenances de classe restent fragmentées et instables. On y trouve des élites liées au pouvoir, une petite bourgeoisie urbaine vulnérable, un salariat dispersé, une paysannerie contrastée, et un vaste secteur informel dominé par la précarité.

Dans ce paysage éclaté, les partis ne représentent pas des classes, ils tentent de les construire. Le PASTEF a joué ce rôle d’agrégateur, fédérant une jeunesse précaire, des diplômés d’ici et de la diaspora, des classes moyennes frustrées et des petits producteurs marginalisés autour d’un imaginaire de justice, de souveraineté et d’éthique. Sa transversalité est moins une faiblesse qu’une réponse à une société où les lignes de classe sont floues, mais les fractures bien réelles. Son objectif est de forger un bloc populaire pluriel, apte à porter une transformation de l’État dans un cadre républicain.

Rupture civique et reconquête légale

La singularité du PASTEF tient aux circonstances exceptionnelles de sa victoire. Après de longs mois de détention, ses dirigeants n’ont été libérés que quelques jours avant le scrutin, ne disposant que de dix jours pour mener campagne et renverser un régime soutenu par un système clientéliste profondément enraciné et protégé par les réseaux de la Françafrique et les institutions financières internationales. Leur victoire relève d’un surgissement populaire. Ce n’est pas une alternance comme une autre : c’est une révolution politique, sans violence armée, mais avec une rupture nette dans la légitimité.

Cette révolution civique n’est pas un slogan : c’est une tension réelle entre rupture et continuité institutionnelle. Le PASTEF ne cherche pas à dissoudre l’État, mais à le réorienter. La légalité républicaine devient un terrain de transformation : Assises de la Justice, audits, transparence, rationalisation. Mais cette réorientation touche aussi le cœur social et économique de l’État : repenser la fiscalité, revaloriser le travail, reconstruire les services publics, et rétablir la justice sociale dans la répartition des ressources et des efforts. Ce choix de la réforme dans les règles n’est pas une compromission, mais une stratégie. Il s’agit d’une reconquête patiente et légale de l’État néocolonial.

Un projet sous contraintes

Les marges de manœuvre restent étroites : dettes massives, pression des bailleurs, rigidité budgétaire, dépendance monétaire. Mais réduire ce cadre contraint à une simple gestion technocratique serait une erreur. Le PASTEF tente une voie panafricaine de reconquête souveraine, inspirée de Mamadou Dia, Sankara ou Cheikh Anta Diop, mais réinventée avec des outils nouveaux — diaspora bonds, justice fiscale, austérité ciblée.

Ce projet n’est ni pur ni linéaire. Il est fragile, exposé, contesté. Mais il est audacieux. À bien des égards, il rappelle les trajectoires de Mahathir en Malaisie ou Lee Kuan Yew à Singapour, dans leur volonté de forger une voie nationale, disciplinée, éthique. À cette différence près : le PASTEF inscrit sa démarche dans le pluralisme et l’État de droit. Une révolution par le droit, pour un autre ordre.

Le pacte du manguier : le 1er mai qui change tout

« La paix sociale ne se décrète pas, elle se construit. »
Ousmane Sonko, discours du 1er mai 2025

Qu’ils se taisent, les oiseaux de malheur. Qu’ils se replient, les nostalgiques de l’ordre ancien. Qu’ils se ressaisissent, ces opposants sans boussole qui ne digèrent toujours pas l’irréversible : le Sénégal a changé. Et ce 1er mai 2025, sous les frondaisons du dialogue social, ce changement a porté ses premiers fruits. En scellant un pacte tripartite historique avec les syndicats et le patronat, le Premier ministre Ousmane Sonko a non seulement déjoué les pièges du désordre programmé, mais il a donné au pays ce que plus personne n’espérait : une méthode, une vision, un souffle nouveau.

Cette victoire n’est pas une surprise. Elle est le fruit d’un travail rigoureux entamé dès les premières heures du pouvoir du Président Bassirou Diomaye Faye, d’un cap fixé avec clarté et d’un engagement sans relâche pour la justice sociale. Là où l’ancien régime achetait la paix sociale à coups de chèques corrupteurs et de promesses creuses, le nouveau gouvernement a préféré la transparence, le dialogue équidistant, la réforme dans le respect. Il ne s’agit pas d’un compromis de façade, mais d’un contrat républicain, adossé à l’agenda national de transformation et inscrit dans la durée.

L’art de gouverner autrement : le pari social sénégalais

Le pacte du 1er mai n’est pas un geste symbolique. Il est une réponse structurée aux maux profonds hérités : inégalités salariales, précarisation des travailleurs, effondrement des services publics. Le secteur de l’hôtellerie-restauration, emblématique de cette économie de la débrouille et de l’exploitation invisible, a été placé sous protection sociale réelle avec une réforme du temps de travail. Les agents de l’État les plus mal payés ont vu leurs salaires revalorisés selon une grille juste et équitable. Mieux encore, les revenus du pétrole et du gaz, ces richesses si souvent détournées au profit de castes parasitaires, serviront enfin à renforcer l’éducation, la santé et le logement.

Ceux qui, hier encore, clamaient que gouverner c’est renoncer, doivent ravaler leurs certitudes. Gouverner, ici et maintenant, c’est reconstruire sans brutalité, réformer sans trahir, innover sans exclure. Et c’est ce qu’a fait ce gouvernement : il a soutenu l’insertion des jeunes, modernisé la formation, renforcé le dialogue social, tout en respectant les équilibres macroéconomiques. Une prouesse que même les plus sceptiques ne peuvent contester sans mauvaise foi.

Une défaite pour les rentiers de la peur

Ceux qui espéraient l’enlisement social comme rampe de lancement pour leur revanche électorale doivent constater leur échec : la trêve sociale de trois ans, acceptée par toutes les parties, est un désaveu cinglant infligé à ceux qui misent sur le chaos. Les agents contractuels, les travailleurs de l’informel, les oubliés des collectivités locales, les secteurs marginalisés comme la culture ou l’agriculture — tous voient aujourd’hui leurs revendications enfin prises en compte. La réforme du Code du travail, la création de l’Institut national du Travail, et l’adoption de la convention de l’Organisation internationale du travail (OIT) contre le harcèlement sont autant de signaux forts : le temps des faux-semblants est terminé.

Qu’on le dise donc sans ambages : ce 1er mai est une défaite pour les professionnels du soupçon, les rentiers de la peur sociale, et les héritiers d’un système fondé sur l’inertie, le clientélisme et la démagogie. Ce pacte ne se contente pas de rétablir la paix sociale ; il réhabilite la politique dans sa fonction noble : organiser le vivre-ensemble sur des bases justes et durables.

Alors oui, le manguier a donné ses premiers fruits. Et ce ne sont ni des mirages, ni des slogans, mais des engagements précis, chiffrés, suivis, assumés. Les murmures sceptiques peuvent bien persister. Ils seront couverts par les pas de ceux qui avancent.

Le Syndrome Adandozan : Mémoire effacée, mémoire résistante

Dans la cour silencieuse du musée historique du palais royal d’Abomey, un guide me souffla presque à voix basse : « Adandozan n’est pas vraiment célébré ici. C’était un révolutionnaire. » Cette remarque posait une question simple : pourquoi un roi légitime, réformateur, est-il effacé de l’histoire officielle ? On peut ainsi désigner sous le nom de syndrome Adandozan l’effacement systématique de ceux qui, en Afrique, ont tenté de soustraire leur peuple à la dépendance et à l’exploitation imposées par l’ordre impérialiste marchand.

Adandozan, pionnier de la souveraineté économique

Roi du Dahomey (ou Danxomè) de 1797 à 1818, Adandozan hérita d’un royaume construit sur une fragilité insidieuse : la dépendance au commerce d’esclaves avec les puissances européennes. Plutôt que de céder au flux mortifère du marché atlantique, il chercha à diversifier l’économie, à promouvoir l’artisanat local, à soutenir la production agricole et à limiter la prédation commerciale étrangère. Il pressentait que la prospérité fondée sur la traite était empoisonnée, éphémère, corruptrice. Comme l’écrit Ana Lucia Araujo, « la correspondance d’Adandozan avec les autorités portugaises témoigne d’un souverain préoccupé par la pérennité économique de son royaume, non par l’expansion de la traite négrière » ¹.

Ce projet de souveraineté économique fut sa grandeur, mais aussi sa perte. Isolé, contesté par les élites marchandes et militaires, marginalisé par les intérêts européens, il fut renversé en 1818. I.A. Akinjogbin note que « le Dahomey de la fin du XVIIIᵌ siècle se trouvait à la croisée des routes politiques, et Adandozan a tenté, sans appui durable, d’en redéfinir la direction » ². Son successeur, Guézo, relança la machine de la traite, au prix d’un asservissement croissant aux logiques du marché mondial. Pour mieux justifier cette trahison silencieuse, l’histoire officielle s’employa à effacer son souvenir : il devint ce roi sans mémoire, ce nom effacé des chants, ce fantôme dans la galerie des héros royaux.

La damnatio memoriae (effacement organisé) des révolutionnaires africains : Sankara et Cabral

Adandozan partage son sort avec d’autres figures africaines. Thomas Sankara au Burkina Faso et Amílcar Cabral en Guinée-Bissau et au Cap-Vert furent eux aussi effacés après leur assassinat. Sankara, qui voulait « décoloniser les esprits et l’économie », fut éliminé en 1987, ses portraits retirés, ses slogans interdits, son nom réduit à une gêne officielle. Cabral, tué en 1973 avant l’indépendance, vit son projet d’autogestion enterré sous une indépendance inféodée au capitalisme mondial.

À chaque fois, l’histoire fut réécrite : glorifier Guézo contre lui, Compaoré contre Sankara, abandonner Cabral. Le syndrome Adandozan incarne cette logique : combattre et effacer ceux qui tentent de libérer l’Afrique pour mieux étouffer leur héritage.

Résister à l’effacement historique

Le destin d’Adandozan illustre une constante : ceux qui défient l’ordre impérialiste sont diabolisés, effacés, puis récupérés ou déformés. L’histoire tente de les faire disparaître, mais la mémoire populaire résiste.

Aujourd’hui, dans les chants de la jeunesse africaine, les noms de Sankara et de Cabral ressurgissent comme des phares pour l’avenir. Le murmure du guide du musée d’Abomey rappelait que réveiller l’histoire ensevelie tient parfois à une seule voix.

Notes

  1. Ana Lucia Araujo, « Dahomey, Portugal and Bahia: King Adandozan and the Atlantic Slave Trade », Slavery & Abolition, Vol. 32, No. 3, 2011.
  2. I.A. Akinjogbin, Dahomey and Its Neighbors: 1708–1818, Cambridge University Press, 1967.
  3. La vie, le règne et l’œuvre de Dàdà Adàndozàn : Vingt-et-un ans effectifs de règne (1797–1818), deux cents ans d’ostracisme (1818–2018), Actes du colloque de l’Université d’Abomey-Calavi, Cotonou, 2018.

Forger le droit au feu de l’Histoire

Ce n’est pas une comparaison, c’est un principe : si l’on a pu juger à Nuremberg sans précédent ni code, alors au Sénégal, nous pouvons — et devons — juger nos propres drames. Qui peut le plus peut le moins.

On entend dire, çà et là, que les accusations portées contre l’ancien président Macky Sall seraient irréalistes, insaisissables, presque fantomatiques. L’argument revient en boucle : l’absence de jurisprudence, l’imprécision du droit, le manque de cadre formel pour juger un ancien chef d’État. Le sous-entendu est clair : faute de précédent, il n’y aurait rien à faire. Rien, sinon tourner la page, oublier, et aller de l’avant.

Mais cette posture, en apparence juridique, est fondamentalement politique. Elle renvoie à ce que la philosophe Hannah Arendt appelait la banalité du mal : non pas le mal absolu, mais celui que l’on tolère, que l’on justifie, que l’on rend inoffensif par le silence. À ceux qui nous disent que l’on ne peut rien faire, il faut rappeler ce que l’Histoire a su faire lorsqu’elle a osé affronter l’indicible.

Nuremberg : non pas une comparaison, mais une démonstration

En 1946, le monde découvrait l’ampleur des crimes commis dans les camps nazis. Parmi eux, des crimes médicaux : expérimentations sur des êtres humains, vivisections, injections létales, stérilisations forcées. Aucun texte international n’était alors prévu pour juger cela. Aucun précédent, aucune base juridique solide.

Et pourtant, le procès des médecins de Nuremberg s’est tenu. Vingt-trois professionnels de santé y ont été jugés pour leurs actes, non parce que le droit les avait déjà condamnés, mais parce que la conscience humaine l’exigeait. De ce procès est né le Code de Nuremberg, acte fondateur de l’éthique biomédicale mondiale. Ce texte, forgé dans l’urgence morale, est aujourd’hui la base du consentement éclairé, de l’encadrement des expérimentations, de la bioéthique.

Il ne s’agit donc pas ici de comparer l’ampleur des crimes, mais de rappeler un principe fondamental : quand le droit est muet, la justice peut encore parler.

Le Sénégal peut — et doit — créer son propre précédent

Personne ne dit que Macky Sall est un criminel de guerre. Mais nul ne peut ignorer les morts, les blessures, les incarcérations arbitraires, la violence institutionnelle des années 2021 à 2024. Ce ne sont pas des « fantômes ». Ce sont des faits, lourds de conséquences humaines, sociales et politiques. Et si la loi ne prévoit pas encore comment y répondre, c’est à nous de l’inventer.

Le procès de Nuremberg a montré que la justice peut précéder le droit. Que les peuples peuvent, face à l’indicible ou à l’inaudible, décider de poser un acte fort : celui de dire non, publiquement, juridiquement, symboliquement. Le Sénégal, lui aussi, peut choisir de rompre avec la culture de l’impunité. Il peut choisir de construire un précédent — non par vengeance, mais par fidélité à la vérité.

Ce n’est pas une comparaison. C’est un repère. Si le monde a pu juger l’inédit à Nuremberg, le Sénégal peut affronter ses propres zones d’ombre.

Qui peut juger l’indicible peut juger l’arbitraire. Qui peut le plus doit le moins.

Fuir ses comptes, chercher ses maîtres

Il est des spectacles navrants que même les dramaturges n’auraient osé imaginer. Macky Sall, ancien président du Sénégal, offre aujourd’hui celui d’un homme qui, acculé par les révélations accablantes de la Cour des comptes, préfère chercher la protection de la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, plutôt que d’assumer ses responsabilités devant son peuple.

Selon le journalLe Quotidien du samedi 26 avril 2025, l’ancien président n’a pas hésité à envoyer une délégation de fidèles à Washington, lors des Réunions de Printemps du FMI et de la Banque mondiale, pour tenter de défendre son bilan budgétaire devant les bailleurs internationaux. Une manœuvre d’autant plus pathétique qu’elle vise à contourner les accusations formelles émises par les propres institutions de contrôle du Sénégal.

Que l’on soit clair : ce n’est pas un quelconque politicien qui l’accuse. C’est la Cour des comptes du Sénégal, instance républicaine et indépendante, qui documente, preuves à l’appui, les falsifications budgétaires, les maquillages comptables et la dette abyssale léguée au peuple. Le déficit réel ? 12,3 % en 2023, et non les 4,9 % fièrement proclamés. La dette publique ? 99,67 % du PIB, soit une quasi-faillite organisée sous ses ordres.

Le réflexe colonial d’un ancien président

Plutôt que de répondre à ces accusations graves devant ses compatriotes, il a préféré dépêcher une équipe de fidèles à Washington, lors des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale, pour présenter un contre-rapport à la directrice du Fonds. Une démarche aussi désespérée que pitoyable : comme si l’on pouvait effacer les turpitudes budgétaires par quelques sourires diplomatiques et un jeu d’influences dans les chancelleries étrangères.

Il court au FMI, espérant un tampon d’innocence étrangère. Mais, comme le chantait Fela Kuti dans Colonial Mentality, They think foreign is better than home. They think black man is inferior. They no know themselves. They dem colonize in their head ». Macky Sall n’aime visiblement ni les audits sénégalais ni la vérité sénégalaise.

La question se pose désormais : après avoir tenté de se faire absoudre par le FMI, la prochaine étape sera-t-elle de se réfugier dans les bras d’Emmanuel Macron ? Après tout, pour certains, Paris reste l’ultime recours, l’asile mental de la défaite politique.

Mais que Macky Sall le comprenne bien : le Sénégal de 2025 n’est plus une colonie. C’est un peuple mûr, fier, décidé à exiger des comptes sur son propre sol. La Cour des comptes a parlé. Qu’il se cache sous les jupes du FMI ou derrière les rideaux de l’Élysée, il n’échappera pas à la sentence la plus implacable : celle d’un peuple qui a vu, su et jugé.

Tragédie à Guédiawaye : une vie perdue, un système en cause

Le décès tragique de Khalifa Idrissa Diène, un jeune homme de 30 ans, à l’hôpital roi Baudouin de Guédiawaye, a provoqué une onde de choc dans la localité. Selon les témoignages, Khalifa Idrissa Diène a fait un malaise sur un terrain de football et a été évacué par les sapeurs-pompiers à l’hôpital roi Baudouin. Faute de place en réanimation, il aurait reçu un simple traitement symptomatique avant que sa famille ne soit priée de chercher un autre établissement. Cet enchaînement de défaillances pourrait avoir contribué à son décès, suscitant une vive émotion et une profonde indignation.

La mort de Khalifa Idrissa Diène a déclenché des émeutes autour de l’hôpital roi Baudouin, où des jeunes, révoltés par une possible « négligence médicale », ont causé d’importants dégâts. La police est intervenue pour rétablir l’ordre. Plusieurs manifestants ont été arrêtés et seront jugés ce lundi 28 avril pour « association de malfaiteurs, manifestation non déclarée, troubles à l’ordre public et actes de vandalisme ».

Le principe fondamental de la continuité des soins

Cette tragédie doit nous amener à rappeler des principes simples, mais fondamentaux. Le premier est celui de la continuité des soins. Lorsqu’un patient entre dans le système de santé — que ce soit par la porte des urgences, d’un poste de santé ou d’un hôpital —, sa prise en charge devient l’affaire collective des soignants et de l’institution. Il n’est pas admissible que l’accompagnement d’un patient s’arrête à la grille d’un hôpital sous prétexte d’une capacité insuffisante. Il ne s’agit pas seulement d’un impératif humanitaire, mais d’un devoir professionnel et éthique.

Si une structure n’a pas les moyens techniques ou humains de gérer une situation clinique, elle doit administrer les soins de stabilisation nécessaires. Pendant ce temps, un personnel désigné — un médecin ou un infirmier — doit se charger, par téléphone, de contacter les établissements de santé environnants pour trouver une place disponible, avec l’aide des services de régulation médicale. Une fois la structure d’accueil identifiée, c’est à l’hôpital d’origine d’organiser un transfert médicalisé, dans des conditions sûres et dignes, jusqu’au lieu où la prise en charge pourra être poursuivie. En aucun cas, cette mission ne doit être transférée aux familles, souvent démunies, stressées, parfois illettrées, et surtout incapables de comprendre les critères cliniques qui justifient une orientation vers tel ou tel hôpital.

Un système de régulation à construire d’urgence

Il serait souhaitable que l’État sénégalais, par l’intermédiaire du ministère de la Santé, envisage la mise en place d’un dispositif clair et structuré de régulation des lits et des urgences, avec des cellules actives 24h/24 dans chaque région médicale. Un tel système, idéalement informatisé, permettrait aux établissements de connaître en temps réel les places disponibles selon les pathologies et les niveaux de soins requis. Ce n’est pas un rêve technocratique : de nombreux pays aux ressources comparables y parviennent déjà.

Par ailleurs, il faut former les soignants, particulièrement les jeunes médecins, à la culture du devoir de continuité. La responsabilité d’un patient ne s’arrête pas à l’acte prescrit ou à l’examen réalisé. Elle va jusqu’à s’assurer qu’il soit entre de bonnes mains, jusqu’à ce que la situation soit résolue ou stabilisée. Ne pas le faire, c’est trahir le serment d’Hippocrate.

Ce drame de l’hôpital roi Baudouin est une blessure ouverte, mais il peut marquer un tournant si des leçons structurelles en sont tirées. La santé ne peut plus être pensée comme une addition d’établissements ou d’équipements, mais comme un parcours coordonné, un filet de sécurité fondé sur la cohérence, la solidarité et la responsabilité partagée.

Il ne suffit pas d’enquêter. Il faut corriger, prévenir, réformer. Pour qu’aucune autre famille n’ait à porter, en plus de la douleur, le fardeau de l’abandon.

L’opposition jubile, mais de quoi rit-elle ?

On ne sait trop ce qui réjouit l’opposition depuis l’annonce de la censure partielle de la loi interprétative par le Conseil constitutionnel. L’article premier de cette loi, destiné à lever toute ambiguïté juridique sur les effets de l’amnistie votée par l’ancienne Assemblée nationale, a été retoqué. Et voilà qu’une certaine classe politique, en perte d’imaginaire, se met à crier victoire, à se congratuler dans les salons climatisés de la bourgeoisie compradore, comme si le peuple avait retrouvé sa dignité grâce à une subtilité juridique. Ridicule. Tragi-comique.

Mais les faits sont têtus. Et le peuple, moins dupe qu’on ne le pense. Dans un message Facebook, limpide, implacable, le président du PASTEF, Ousmane Sonko, rappelle que cette loi, bien que censurée partiellement, n’en demeure pas moins effective dans ses autres dispositions. L’essentiel demeure : la loi d’interprétation a produit ses effets. L’État souverain du Sénégal a tourné la page de l’arbitraire judiciaire imposé par Macky Sall. Et c’est bien là que se noue le vrai clivage, celui qui oppose deux visions du pays : d’un côté, le camp du progrès, de la reconstruction nationale, de la souveraineté recouvrée. De l’autre, les défenseurs fébriles de l’ordre ancien, ces éternels supplétifs d’intérêts étrangers, dont l’unique horizon est le maintien de leurs privilèges sous la tutelle molle de l’ancienne puissance coloniale.

Cynisme, quand tu les tiens!

Jubiler aujourd’hui, c’est donc faire le choix de la nostalgie postcoloniale contre l’audace de la refondation. C’est préférer l’ombre portée d’un Conseil constitutionnel dépolitisé (et c’est heureux !) à la lumière d’un débat politique franc. C’est voir dans une faille procédurale une victoire morale. Mais quelle morale ? Celle qui transforme la vie des jeunes martyrs en anecdote judiciaire ? Celle qui nie le droit à la réparation, à la réhabilitation, à la reconnaissance ? Quelle bassesse ! Quel mépris pour la vie !

Car au fond, c’est bien cela qu’ils célèbrent : la lettre morte du droit contre l’esprit vivant des lois, la manœuvre procédurale contre la volonté populaire, les biens matériels — surtout lorsqu’ils portent le sceau de l’ancienne puissance coloniale — contre la souveraineté réelle. Cette opposition ne s’oppose pas, elle préserve. Elle ne parle pas au peuple, elle murmure aux oreilles du vieux monde, elle négocie avec les figures fatiguées de l’ancien ordre.

Qu’elle se rassure : le peuple regarde, observe, juge. Et il n’a pas la mémoire courte. Il sait qui a porté sa voix, au plus fort de l’oppression. Il sait qui a osé nommer les choses, déchirer les rideaux de fumée, parler de néo-colonialisme quand d’autres psalmodiaient les bienfaits du franc CFA. Le combat continue.