Macky Sall, un bilan globalement négatif

Le 3 juillet 2023, à 20 h 21 après une vingtaine de minutes d’une allocution annoncée de longue date, le président de la République, Macky Sall déclarait « Ma décision, longuement et mûrement réfléchie, est de ne pas être candidat à la prochaine élection du 25 février 2024 ». Il mettait fin ainsi à une agitation politicomédiatique autour du « deuxième quinquennat » qu’il a suscitée et entretenue depuis sa « réélection » en février 2019. Les semaines précédant son annonce, avec une énergie renouvelée et teintée de désespoir, il a organisé diverses réunions à la présidence de l’avenue Léopold Sédar Senghor. Au cours de ces réunions, les courtisans rivalisaient d’éloquence pour dire que son maintien à la tête du pays était « une demande sociale » et prédisaient l’apocalypse s’il n’est pas candidat à un nouveau bail à la direction du pays. L’annonce de Macky Sall a entraîné hors du Sénégal une flopée de « salutations et de félicitations ». Le président français Emmanuel Macron, le Secrétaire d’État américain Antony Blinken, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres y sont allés chacun de leur tweet. En Afrique : les présidents du Niger, Mohamed Bazoum, et de Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo, ainsi que le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat ont adressés des messages de félicitations. Au Sénégal, mis à part le microcosme politicomédiatique, la déclaration présidentielle a été accueillie dans l’indifférence. Plus de trois Sénégalais sur quatre (79 %)[1] étant pour la limitation des mandats présidentiels à deux, son annonce n’avait aucun intérêt pour eux. Aucune des figures importantes de la société civile (dignitaires religieux en premier) n’a considéré que le propos présidentiel nécessite un commentaire particulier.

L’esbroufe et la vérité historique

Le président Macky Sall a dit au cours de son allocution que c’est son « code d’honneur » qui l’a amené à cette décision. Qu’il a renoncé à se présenter, en dépit du fait qu’il en a le droit, parce que son « sens de la responsabilité » lui commande de préserver sa dignité et sa parole ! C’est son récit. Les wolofs disent « Kuy Xalam, di ci jaayu »[2] (« On se berce au son de sa propre guitare ») ! Birago Diop (1906-1989) écrivain et poète, qui a mis à l’écrit de contes traditionnels de la littérature orale africaine, notamment Les Contes d’Amadou Koumba dit « Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît. » À la vérité historique nous devons de dire que le chef de l’État a cherché jusqu’au bout à être candidat. Alors que la Constitution en son article 27 est claire sur son incapacité à être de nouveau dans la course présidentielle, il a mobilisé son Gouvernement, son parti (APR), la coalition présidentielle (BBY), la presse, des lobbyistes américains et une officine française d’extrême droite de juristes mercenaires pour opérer des distinctions fantaisistes sur la notion de mandat, épiloguer sur ce qui est « hors de portée », etc.

Le renoncement du Président à son plan de mise en orbite de sa candidature illégitime et illégale à l’élection présidentielle du 25 février 2024 est en réalité une capitulation en rase campagne. Outre que les Sénégalais dans leur immense majorité sont pour la limitation des mandats, les organisations de la société civile notamment les ministres des Cultes qui ont une véritable influence ont montré qu’il ne fallait pas compter sur eux pour trouver un début de soutien à cette aventure. Plus encore que la « résistance passive » de ces groupes sociaux, c’est la détermination des opposants notamment ceux regroupés autour d’Ousmane Sonko et de Pastef qui ont fait comprendre à Macky Sall qu’il faut reculer. Les dénonciations de l’ancienne Première ministre Aminata Touré ont également joué un rôle non négligeable. En définitive, la stratégie présidentielle a privé les Sénégalais des débats et laissé un pays au contrat social soumis à rude épreuve.     

Un contrat social soumis à rude épreuve

Il est prêté à Macky Sall, alors qu’il se préparait à se lancer dans sa campagne électorale victorieuse de 2012, le propos selon lequel le « Sénégal ne peut être tenu avec efficacité que dans la dictature ». Si sa fameuse boutade « nous allons réduire l’opposition à sa plus simple expression » est documentée, il en est autrement en ce qui concerne cette déclaration qui établit un lien dialectique entre dictature et la gouvernance efficace du Sénégal. Il manque des témoignages pour la confirmer. Mais il n’en reste pas constant que depuis son arrivée au pouvoir en 2012, la pratique gouvernementale du Président est caractérisée par un autoritarisme rompant avec la tradition politique sénégalaise des cinq dernières décennies. Pire, depuis trois ans, on assiste une tentative de momification de la vie politique qui prend les atours les plus caricaturaux de la glaciation senghorienne (1963-1968). Des intellectuels, des journalistes, activistes, dirigeants politiques sont privés de liberté pour des expressions d’opinions. Des journalistes se censurent de peur de subir le sort de leurs confrères et consœurs privés de liberté pour avoir exercé leur métier : informer.

Des ministres, des députés et proches collaborateurs du président de la République assimilent l’opposition à une activité criminelle. Yoro Dia, le ministre porte-parole et coordonnateur de la communication de la présidence de la République du Sénégal a déclaré : « le projet de Pastef est la continuation de la guerre perdue par le MFDC par d’autres moyens notamment la politique ». Il est scandaleux qu’un parti à l’implantation nationale avec des élus dans tous les départements du pays soit assimilé avec l’organisation militaropolitique qui se bat, depuis 1982, pour l’indépendance de la région naturelle de Casamance. Ce propos de Yoro Dia montre à souhait que dans l’entourage de Macky Sall, il y a une tendance très nette à considérer que l’ethnie est une caractéristique politique essentielle. Cette vision est en porte-à-faux avec les valeurs et l’histoire de notre pays. Il est choquant que le président ne se soit pas désolidarisé des propos de son porte-parole.  

Les résultats de l’enquête Afro Barometer publiés au début de juin 2023 révèlent que pour 53 % des Sénégalais le pays « n’est pas une démocratie » ou « est une démocratie avec des problèmes majeurs ». Le niveau de satisfaction du fonctionnement de la démocratie est passé de 68 % en 2013 à 48 % en 2022. Dans la même période, le niveau d’insatisfaction est passé de 28 % à 51 %. Plus de 2 Sénégalais sur trois (69 %) estiment que la justice traite « souvent » ou « toujours » les gens de manière inégale. Depuis 2012, les indices de redevabilité et la transparence des administrations publiques n’ont pas évolué dans le sens de l’amélioration. Depuis 2015, l’année de mise au point de l’indice de l’État de droit du World Justice Project la position a régressé. Les notes et les classements de l’indice WJP de l’État de droit s’articulent autour de huit facteurs principaux : Contraintes sur les pouvoirs du gouvernement, absence de corruption, Gouvernement ouvert, droits fondamentaux, Ordre et sécurité, application de la réglementation, Justice civile et Justice pénale[3].

La caractéristique fondamentale de la démocratie sénégalaise est la passion de deux libertés et l’attachement à l’égalité de chance. La fascination pour les libertés de conscience et d’expression est un point non négociable du contrat social sénégalais. Les Wolofs disent « Tudd sawara du lakk làmmiñ »[4]. Les jóola disent en écho « Mañaao butum akaaneool ; afago, butum àpureneool »[5] disent en écho. Le président Léopold Sédar Senghor répétait tel un slogan « Sénégal, pays de dialogue ». Il employait le mot dans le sens de la confrontation, l’interpénétration des arguments. C’est à cette tradition démocratique sénégalaise que le régime s’est attaqué avec une violence inouïe.  

Le pari sur la rente des hydrocarbures

 Depuis bientôt une décennie le président de la République, son Gouvernement nous promettent des lendemains enchanteurs en raison des découvertes de pétrole et de gaz dans nos eaux territoriales. Ils vont jusqu’à théoriser les restrictions aux libertés par le nouveau statut de producteur et exportateur d’hydrocarbures du Sénégal. Selon cette théorie la nouvelle position du pays nous expose aux entrepreneurs de guerre et autres semeurs de chaos et qu’en conséquence des tours de vis supplémentaires sur les libertés civiques et démocratiques sont légitimes. C’est même devenu l’antienne des composantes de « gauche » de la coalition BBY au pouvoir. Le cache-misère de l’indigence de leurs réflexions sur le devenir du pays et la réalité de ce que devrait être le camp du progrès et de la justice sociale.

Le Sénégal va être un pays producteur d’hydrocarbures. À partir de 2024, si les prévisions et le calendrier ne connaissent pas de perturbations, il sera extrait du champ gazier au large de Saint-Louis 2,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an. Cette production en partage avec la Mauritanie devrait atteindre 10 millions de GNL par an à partir de 2030. Pour le pétrole, la production au cours de la première phase devrait être de 100 000 barils par jour. Les recettes annuelles espérées de l’exploitation de ces ressources sont estimées à 700 milliards de francs CFA. Si l’exploitation des hydrocarbures semble des perspectives positives, il ne faut pas perdre de vue que notamment au large de Saint-Louis l’activité économique principale reste la pêche artisanale. Les effets bénéfiques de la nouvelle rente compenseront-ils les dommages qu’elles causeront ? Comment concilier la préservation de l’environnement et la biodiversité tout en exploitant la ressource ? Le plus inquiétant dans la vision de l’exploitation de ces ressources est l’idée qui la soutient : les recettes d’exportation qui en seront tirées vont ouvrir la voie au développement du pays. Il y a une obsession des « retombées du gaz et du pétrole » qui démontre une approche patrimoniale de la rente des hydrocarbures.  

Échec de la transformation structurelle de l’économie

 À l’arrivée au pouvoir en 2012 de Macky Sall, l’économie du pays était dans un cycle de croissance amorcé depuis la dévaluation du franc CFA de 1994. Une croissance erratique sans grand impact sur la réduction de la pauvreté et la création d’emplois. Après avoir essayé le programme économique Yonu Yokuté sur lequel il a été élu, le Président a lancé le Plan Sénégal émergent (PSE) qu’il a qualifié de « vision du développement du pays à l’horizon 2035 ». Le PSE se décline en trois axes : la transformation structurelle de l’économie et la croissance ; l’amélioration du capital humain ; la Gouvernance et des institutions. Au-delà de ses objectifs pour lesquels tout le monde s’accorde, la philosophie du PSE n’a rien d’original dans l’économie politique sénégalaise. Il s’inscrit dans la continuité des politiques économiques menées depuis le Plan à court terme de stabilisation 1979 — 1980. Le PSE ne déroge pas à la logique de la doxa néolibérale des Institutions financières internationales (IFI). Comme la Nouvelle politique agricole (NPA), la Nouvelle politique industrielle (NPI), la Stratégie de croissance accélérée (SCA), le PSE s’inscrit en droite ligne des recommandations du consensus de Washington ou du nouveau consensus de Washington.

Pour le cycle que nous vivons, tout commence en juin 2000. Quand le Gouvernement issu de la première alternance signe des accords avec les Institutions financières internationales (IFI) notamment le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre de l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE). En contrepartie, des remises de dettes des « réformes structurelles » et la « lutte contre la pauvreté » deviennent le cadre des politiques économiques. Cet accord dit « point de décision » dans le jargon des IFI, a permis au Sénégal de bénéficier d’un allégement de dette de 488 millions de dollars en valeur actualisée nette à fin 1998. En avril 2004, le Sénégal a atteint « le point d’achèvement » qui a ouvert la voie à un nouvel allégement de dette de 488 millions de dollars en valeur actualisée nette à fin 1998. Sur le plan macroéconomique, en 2003 le Sénégal a élaboré son plan de lutte contre la pauvreté, le Document de Stratégie pour la réduction de la pauvreté, DSRP-I. Il a couvert la période 2003-2005. Suivront le DSRP II pour la période 2006-2010, puis en 2011, le Document de Politique économique et sociale (DPES) qui devait s’étaler sur période 2011-2015. Il sera révisé à la faveur de la deuxième alternance de 2012 qui a amené Macky Sall au pouvoir. Il a été affublé du nom de Stratégie nationale de développement économique et social (SNDES) 2013 -2017. Mais en 2014, le gouvernement a actualisé cette stratégie et l’a nommé Plan Sénégal émergent (PSE). Ce plan n’est pas différent des précédents et les objectifs qu’il poursuit ne sont pas d’une grande originalité. C’est son mécanisme de financement qui fait sa particularité : il fait appel aux marchés là où les autres plans ont misé sur la mobilisation des ressources internes et les prêts concessionnels. 

Grâce au redressement de l’activité agricole, une disponibilité de ressources sur les marchés financiers et la baisse mondiale des cours du pétrole, la croissance a été dans l’ensemble au rendez-vous de 2011 à 2020. Elle a même été supérieure à la croissance démographique. Les marchés confrontés au contexte de liquidité abondante, de faiblesse des taux d’intérêt prévalant aux États-Unis et en Europe trouvaient des avantages à placer leurs fonds sur de nouveaux marchés tels que ceux des pays africains. C’était pour eux une occasion de diversifier leurs risques tout en augmentant leurs rendements. Entre 2014 et 2018, plus de 3 milliards de dollars ont été ainsi levés par le Sénégal. Mais la pandémie puis le déclenchement de la guerre en Ukraine ont mis un terme à ce contexte favorable. Le manque de vision stratégique présidentiel nous a privés des chances de changement structurel de l’économie qu’offrait cette période. Depuis 2020, le retournement de conjoncture a montré les limites des options économiques présidentielles.

Des perspectives inquiétantes

La reprise de la croissance notée en 2021 après la pandémie n’a pas résisté aux chocs exogènes des derniers mois. En 2022, sous l’effet des pressions inflationnistes et du ralentissement de l’activité économique globale liée à la guerre en Ukraine, la croissance a été atone. L’inflation a atteint 14,1 % en novembre 2022 plongeant dans la pauvreté de nombreux foyers. Ces chocs exogènes ont entraîné des pressions budgétaires. Les mesures prises pour lutter contre les conséquences de la guerre en Ukraine ont entraîné un creusement du déficit budgétaire qui a atteint à 6,7 % du PIB en 2022.

La dette publique a augmenté fortement au cours des dix dernières années et en particulier depuis 2019.    Elle a atteint 69,1 % du PIB en 2020, 73,3 % en 2021 et 76,6 % du PIB en 2022. L’encours de la dette reste principalement composé de la dette extérieure contractée auprès de créanciers commerciaux multilatéraux et bilatéraux. Le resserrement monétaire mondial, déclenché par l’inflation consécutive de l’invasion russe en Ukraine, a entraîné une augmentation des coûts d’emprunt sur les marchés internationaux. Dans la sous-région, le taux directeur est passé 2022 de la BCEAO de 2 % en juin à 2,75 % en décembre est à 3 % depuis mars 2023. Dans une économie marquée par la faiblesse de la pression fiscale notamment sur le capital, le resserrement des conditions financières va entraver la capacité du gouvernement à emprunter des ressources suffisantes pour investir et permettre de résister aux chocs. Quel échec !


[1] Enquête d’Afrobarometer au Sénégal juin 2023

[2] CISSE Mamadou, ABDEL MALEK Karine Proverbes et dictons wolof Présence Africaine — Paris — 2014

[3]https://worldjusticeproject.org/about-us/overview/what-rule-law

[4] « Le fait de nommer le feu ne brûle point la langue »

[5] « Le sacré, c’est la bouche qui le crée ; quand il n’y a plus de raison d’être, c’est la bouche qui se lève. » Diatta, N., & Thomas, L. V. (1998). Proverbes jóola de Casamance. KARTHALA Editions.

Une semaine d’enfer

Heureusement que la vie est pleine d’activités différentes de celles liées à la politique, entendue ici comme l’art de conquérir ou de préserver le pouvoir. N’eût été le Magal de Touba et la ferveur, le partage, la foi, la solidarité qu’il charrie, on aurait pu dire de la semaine dernière qu’elle a été une horribilis septimana. Merci à nos compatriotes mourides de nous avoir offert des moments aussi exaltants et pourvoyeurs d’espérance dans le devenir de notre pays.

 Scandale démocratique et dysfonctionnement institutionnel

La semaine avait très mal débuté avec le spectacle révoltant de forces armées imposant le cours du débat parlementaire et du scrutin de la présidence de l’Assemblée nationale. À une occasion au moins, sur les images de webtélés, on voit un officier porter la main sur une parlementaire, qui a fini par terre après avoir été bousculée par la troupe. Qu’on se le dise, de telles images sont inédites et sont l’expression d’une dérive autoritaire du pouvoir présidentiel. La présidente de la séance inaugurale de la quatorzième législature n’a pas le pouvoir de donner l’ordre aux gendarmes d’aller aussi loin dans leur intervention au sein de l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Il n’est même pas exagéré de se demander si cette intervention militaire n’était pas préméditée.

Cette séance du lundi 12 septembre 2022 était tellement mal organisée qu’on peut légitimement se demander si un soin particulier n’a pas été mis pour qu’il en soit ainsi. Une sonorisation défaillante, avec des microphones qui grésillaient tels ceux des chants religieux des quartiers populaires dans les années 1980. Des microphones baladeurs appelés à la rescousse d’où ne sortait aucun son. Les Galeries du public remplies de militants du camp présidentiel, qui ne se sont pas privés de manifester bruyamment. Les plus téméraires d’entre eux, invectivaient les députés de l’opposition. Un citoyen, qui n’a pas été candidat à la députation, a accédé à l’hémicycle et s’est adressé de la tribune aux députés pendant plus de trois minutes sous le regard impassible du chef de l’administration de l’Assemblée nationale. Un député du camp présidentiel avait par-devers lui des délégations de vote de personnes présentes dans l’enceinte. On le voit bien, les députés de BBY se sont surpassés pour que ça soit la chienlit à la place Soweto ce jour-là. Il faut quand même se méprendre sur les personnalités de Barthélemy Dias, Guy Marius Sagna ou Abass Fall et le mandat populaire qu’elles ont reçu pour penser qu’ils se laisseraient marcher sur les pieds de la sorte par le camp présidentiel.

 Un discours de va-t’en guerre

Après deux jours de gymkhana parlementaire, on a connu presque deux jours d’accalmie dans le débat politique avec le Magal de Touba qui commémore la déportation en 1895 par l’administration coloniale française au Gabon, du fondateur de la confrérie Mouridiyya, Cheikh Ahmadou Bamba. Alors qu’on pensait que le pèlerinage de Touba ouvrirait la voie de la sagesse au camp présidentiel, il persistait dans sa stratégie : la tension en continu. C’est Madiambal Diagne, autoproclamé et jamais récusé ami du Président et qui pour le citer : « … je vois le Président Macky Sall quand je le veux et quand il le veut, matin, midi, soir… » d’ouvrir les hostilités en s’en prenant… au port vestimentaire d’un député de YAW. Pour l’ami de Macky Sall, l’« accoutrement », une tenue élégante en réalité, est un danger pour l’unité nationale et signe de ralliement à l’irrédentisme de feu l’abbé Augustin Diamacoune Senghor (1928-2007) qui a dirigé le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), l’organisation indépendantiste à l’origine du conflit dans la région méridionale du pays. Monsieur Mandiambal Diagne étant fâché avec les faits, il n’est pas inutile de rappeler que le député qu’il accuse est membre d’un parti qui se réclame du panafricanisme et que la dernière décennie de la vie de l’abbé Diamacoune Senghor a été marquée par un retour dans le giron de la République du Sénégal. Il a été reçu par Abdou Diouf, à la Gouvernance de Ziguinchor et par Abdoulaye Wade le 4 mai 2003 au Palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor.   

Cette attaque contre le député de l’opposition Alphonse Mané Diédhiou, n’était que le prélude à celle au bazooka du Président en personne. Le vendredi 16 septembre dans un message à la Nation aussi inattendu qu’improvisé, Macky Sall a montré sa disponibilité d’esprit : en découdre avec l’opposition.   Ce discours présidentiel n’a pas été un propos d’apaisement après la crise au Parlement. Son message a été sans équivoque, sur une ligne d’attaque ! Il s’en est pris à l’opposition et s’est immiscé dans les affaires du parlement au nom d’un mandat… que les élections territoriales et législatives auraient renouvelé. Sans dire par quel miracle rationnel, politique et constitutionnel il en était arrivé à une telle conclusion, il a intimé l’ordre de se réunir autour de sa personne. De ce qu’il s’est passé à l’Assemblée nationale le 12 septembre, il n’a retenu que des « incidents » avec dégradation de « matériels ». Il n’a pas évoqué le boycott par l’opposition l’élection du HCCT. Il n’a ouvert aucune perspective de dialogue républicain entre les forces politiques du pays. Ce message à la Nation ne peut être interprété par l’opposition que comme la volonté d’en découdre. Nous allons vers une période de tensions.

Un gouvernement de bretteurs sans légitimité populaire

Le samedi 17 septembre 2022, après moult tergiversations le Président Macky Sall, s’est finalement soumis à la Constitution en nommant un Premier ministre. Plusieurs heures après le moment annoncé, la liste des membres du Gouvernement a été divulguée. Que dire de cette équipe présentée comme de « combat » contre les défis sociaux que les diverses crises imposent au peuple sénégalais ? Le premier constat est que les principales figures de ce gouvernement n’ont pas brillé cette année par leurs succès électoraux. Les trois quarts d’entre ceux qui se sont présentés aux territoriales ou aux législatives ont été défaits. Parfois avec des scores qui frisent l’humiliation. Une autre catégorie et pas des moindres de ces ministres, est celle de politiques qui pour des raisons inconnues ne se sont pas soumises au suffrage populaire. Il s’agit donc d’un gouvernement sans grande légitimité politique. Si son chef, Amadou Bâ, est réputé calme et mesuré, il en est autrement de plusieurs figures de cette équipe. Un d’entre eux a récemment promis de s’occuper de l’anatomie d’un opposant. Un autre, a été sûrement nommé pour prendre le contrepied de l’exégèse juridique de la Constitution qu’il faisait. Cette équipe est un casting de bretteurs qui se livrera au concours du propos le plus outrancier envers les opposants. Très bientôt, le doute ne sera plus permis sur la nature du « combat » de ce gouvernement. Les oreilles d’un certain opposant radical siffleront.  

Coup de force à la place Soweto

Contrairement à ce que certains d’entre nous avancent, ce n’est pas seulement l’image du Sénégal qui a été écornée hier à l’Assemblée nationale. Le plus grave est le coup d’État qui y a été perpétré aux yeux de tous par l’immixtion de forces armées dans le cours normal du débat parlementaire. La présidente de la séance inaugurale de la quatorzième législature a fait appel à la force armée à cause d’un banal clash parlementaire entre opposants et partisans du Président de la République. Elle a voulu et obtenu que des ministres en en fonction participent, en violation des dispositions légales et de la tradition de séparation   des pouvoirs, à l’élection du président du président de l’Assemblée nationale.

La parole de Macky Sall est-elle si peu fiable aux yeux des siens ?

L’obstination des ministres en fonction à rester sur les bancs de l’Assemblée nationale alors qu’ils étaient frappés par les incompatibilités prévues par l’article 109 du règlement de l’Assemblée nationale et les dispositions constitutionnelles a de quoi surprendre sauf si on prend en compte le caractère inconfortable de leurs positions. Ces hommes et femmes étaient face à un dilemme cornélien : démissionner de Parlement sans garantie de reconduction dans un gouvernement qui en principe vit ses derniers jours. Ils ont donc voulu faire de leur problème celui de toute la représentation nationale. Celui qui aurait dû anticiper cette difficulté est le Président de la République. Son Premier ministre et son gouvernement devraient être au travail depuis plusieurs jours ou semaines. Malheureusement, en violation de la Constitution et des usages institutionnels, il maintient une équipe dont aucun membre n’a d’assurance sur son avenir. Alors que la situation dans l’hémicycle s’enlisait, les ministres-députés, notamment ceux élus au scrutin majoritaire départemental (Abdoulaye Daouda Diallo, Abdoulaye S. Sow) n’ont pas pris le risque de parier que leur succès politique soit le gage de la reconduction au Gouvernement. La démission de ces deux ministres et leurs remplacements par leurs suppléants attitrés auraient vidé le contentieux et montré la bonne volonté du camp présidentiel. Et pour finir, ôter un argument de poids à la contestation des opposants. Malheureusement, ce scénario ne s’est pas réalisé parce que, manifestement dans son camp, nul ne fait confiance à Macky Sall.         

De quoi est le nom de la présence de forces armées dans l’hémicycle ?     

Pour la première fois dans l’histoire du Sénégal contemporain, des forces armées sont intervenues dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. L’intervention de ce peloton n’a pas consisté à maitriser quelques trublions. Il s’est agi de peser sur le cours des évènements en faisant triompher par la force les positions d’un des protagonistes de la controverse démocratique. Il faudra bien qu’on nous donne des arguments solides pour nous convaincre que ce qu’il s’est passé n’est pas un coup d’État. Hier, le fonctionnement régulier de l’Assemblée nationale a été perturbé. La présidente de la séance inaugurale a outrepassé ses compétences et pris des actes d’autorité violents et illégaux qui portent atteinte au fonctionnement normal du Parlement. Pour des faits moins graves, Mamadou Dia a été condamné pour « tentative coup d’État ». Il avait ordonné en décembre 1962 à des gendarmes d’empêcher l’accès à la Chambre à des députés. En 2022, la présidente de la séance a ordonné l’occupation de l’hémicycle !

Un pouvoir aux abois

Depuis huit mois, le président Macky Sall a décidé de ne pas appliquer la constitution. Il refuse de nommer un Premier ministre, en revanche, il tient à ce que l’Assemblée nationale élise un président en quelques heures malgré les fortes divergences entre l’opposition et le camp présidentiel sur les qualités d’électeurs de ministres, qui sans démissionner se retrouvent sur le banc des députés. Il est singulier que messieurs Abdoulaye Daouda Diallo et Abdoulaye S.Sow nous expliquent qu’ils sont ministres et pas ministres en même temps. « Être ou ne pas être » ou, pour parler comme William Shakespeare, « To be, or not to be » est une question philosophique, pas politique et encore moins juridique. Le camp présidentiel nous a montré hier qu’il n’avait que faire de la volonté exprimée par les Sénégalais au cours de cette 2022. Deux fois, à l’occasion des élections territoriales et législatives, ils ont clairement dit qu’ils veulent des institutions démocratiques qui fonctionnent selon les principes de l’État de droit. En lieu en place, c’est le « débauchage des maires de l’opposition », des menaces de « délégation spéciale » et la juridisation du débat public.

La journée d’hier a été instructive à plusieurs égards. Il est inutile de revenir sur la stratégie du coup de force permanent du camp présidentiel. L’opposition a montré qu’elle est combattive et s’accroche aux principes. Si les opposants sont des prébendiers comme certains l’avancent, l’attitude la plus rationnelle de leur part aurait été de ne pas faire d’esclandre et laisser la présidence de l’Assemblée nationale à BBY pour partager à leur avantage les postes du bureau. Bravo à eux d’avoir dénoncé avec vigueur BBY. Autre bonne nouvelle, jusqu’à présent l’opposition reste unie.

La responsabilité médicale, le droit administratif et le Procureur de Kédougou

Depuis quelques jours, la justice sénégalaise nous donne le spectacle affligeant de son niveau élevé de dysfonctionnement. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un homme politique dont le destin est scellé par une poignée de magistrats obéissant aux ordres du chef de l’exécutif. Nous sommes confrontés à un drame que les errements d’un procureur rendent encore plus difficile à supporter. La mort des suites d’une intervention chirurgicale de la parturiente Mamy Doura Diallo et de son bébé au centre de santé de Kédougou a montré à quel point les citoyens sont en insécurité judiciaire. Notre liberté, notre présence parmi nos proches, l’exercice de notre métier peuvent être remis en cause du jour au lendemain par la simple volonté d’un Procureur et ceci sans que le droit ait quelque chose à y voir. Il s’y ajoute, pour le malheur des professionnels de santé, la frénésie procédurale des magistrats depuis la découverte par les médias du marronnier de la mort dans les structures de santé. Il suffit de quelques manchettes racoleuses et morbides de la presse écrite le matin suivies de « plateaux de télévision » le soir avec des chroniqueurs sans la moindre compétence médicale, mais suffisamment spécialiste en « toutologie » pour que la machine s’emballe. Le Procureur de pousser tous les dossiers qui se sont amoncelés sur son bureau au fil des années pour s’occuper du cas à grand renfort de communiqués de presse.

Deux remarques préliminaires

Il n’est pas question ici de critiquer la presse qui fait face à des contraintes structurelles parmi lesquelles le modèle économique n’est pas des moindres. Les journalistes qui tiennent l’antenne en direct pendant des heures sont des « forçats de l’information » nous leur devons des encouragements pas des quolibets. Il ne s’agit pas de dire que les professionnels de santé ne doivent pas rendre des comptes lorsque leur responsabilité est engagée. De même, passer par perte et profits la situation problématique de notre de système santé en général et des structures de soins médicaux en particulier. Divers travaux scientifiques et des rapports d’organisations de la société civile ont montré comment la violence est au cœur du fonctionnement des hôpitaux. Qu’elle soit verbale, physique ou symbolique, de manière banale la violence s’exerce sur les patients par des professionnels. Les travailleurs des hôpitaux subissent eux-mêmes la violence des usagers et de l’institution. Les établissements publics de santé sont des employeurs à qui le droit du travail ne s’applique pas.

Que les professionnels de santé et les établissements publics de santé aient mauvaise presse et l’opinion remontée contre eux, ils n’en demeurent pas moins des sujets de droit. La loi sénégalaise est claire : le professionnel de santé qui exerce au sein d’une structure hospitalière publique intervient en tant qu’agent de l’administration et le patient est un usager du service public. En cas d’accident, seule la responsabilité de l’établissement public est en principe engagée. C’est quand il peut être considéré que le professionnel de la santé a commis une faute personnelle détachable de ses fonctions que sa responsabilité pénale ou civile est engagée. Les fautes détachables de l’agent résultent d’actes relevant de sa vie privée ; d’une intention de nuire ; de la recherche d’un intérêt personnel et enfin la faute inadmissible, inexcusable au regard de la déontologie professionnelle. Cette responsabilité personnelle des agents ne se présume pas, elle doit être démontrée par des enquêtes sérieuses.

Procureur ou politicien ?

 Le communiqué de presse (CP) du 31 août 2022 du Procureur de la République près du Tribunal de grande instance de Kédougou est un modèle de déclaration politique : biaisé, péremptoire et spéculatif, il peut servir de modèle à tous ceux qui au sein des Partis sont chargés d’en rédiger. Il ressort de la lecture que son auteur n’est pas médecin et qu’il connaît peu de choses à l’art. Aucun terme médical pour décrire les éventuels manquements, des affirmations gratuites comme « la défunte qui était diabétique ne pouvait nullement supporter accouchement par voie basse vu son poids qui était quasiment à 100 kg ». « Il nous a été donné de constater que le fœtus pesait 04 kilo 770 grammes et donc ne pouvait sous quelque acrobatie utilisée sortir par la voie basse. » Quelles sont les sources médicales du Procureur ? En termes techniques, l’équipe médicale était face à une dystocie des épaules conséquence d’une macrosomie fœtale. Les praticiens avaient-ils posé le diagnostic de macrosomie fœtale avant le début du travail ? Au cours des visites prénatales avaient-ils décelé les signes devant les orienter dans ce sens ? Les réponses à ces questions et bien d’autres ne peuvent que découler de l’étude attentive du dossier médical de la défunte. Le dépistage d’une macrosomie fœtale n’est pas un exercice facile. La sensibilité et la spécificité du dépistage clinique sont mauvaises. À l’échographie, les calculs pour estimer le poids fœtal ne sont pas infaillibles. À Kédougou, ces moyens existent-ils ? Le débat fondamental est de savoir si la responsabilité des praticiens est engagée. Le cas échéant, savoir s’il s’agit d’erreur ou de faute. Le Procureur de Kédougou tel un politicien désireux de profiter d’une occasion pour faire avancer sa cause n’a pas voulu s’intéresser au fond. 

Que fait Maître Malick Sall, le ministre de la Justice ?

Il y a quelques semaines François Mancabou interpellé en bonne santé mourait après quelques jours de garde à vue. Dans un endroit où il n’y a aucune de raison d’avoir des « fractures cervicales », il en a été victime. L’« enquête » du Procureur de Dakar n’a donné lieu à aucune garde à vue. Pourquoi l’hôpital, lieu où la mort est un phénomène malheureusement récurent, ne peut pas être le théâtre d’enquêtes sans gardes à vue et mandats de dépôt ? Maître Malick Sall qui s’est surtout illustré jusqu’à présent comme Garde des siens va-t-il prendre date avec l’histoire en mettant en œuvre des réformes qui permettront un traitement juste et équitable des plaintes des usagers des services publics de santé ? En attendant, peut-il nous dire quelles sont les instructions de la Chancellerie aux parquets dans le traitement des dossiers impliquant les professionnels de la santé ?

L’époque de la toute-puissance et l’impunité du corps médical sont révolues. En même temps que la médecine devient une science pointue et une technique sure, le public tolère de moins en moins ce qui peut sembler des erreurs ou des fautes. Il faut prendre en compte ces évolutions et penser le traitement judiciaire qu’il faut apporter aux plaintes des usagers. Il nous paraît qu’il y a deux travers à éviter : la complaisance et l’acharnement. Cela passe par la protection des droits des usagers et des professionnels, le respect des textes de loi édictés et l’allocation à la Justice de moyens nécessaires à sa mission. Personnellement, je suis contre l’idée d’un tribunal des paires telle que le demande le Conseil de l’Ordre des médecins. Que le Conseil continue de s’occuper des fautes déontologiques va de soi. Lui donner des prérogatives en matières civiles et pénales est inconcevable en démocratie.  

Sortir par le haut de la crise

Il n’y a pas de doute, la manifestation de l’opposition sénégalaise du 8 juin 2022 à la Place de la Nation (ex-Obélisque) a été un franc succès. La mobilisation a été au-delà des espérances des organisateurs. Les appels à la jeunesse du pouvoir et de ses soutiens pour un boycott de cette démonstration de popularité de « tous les dangers » abondamment relayés par divers canaux médiatiques n’ont pas eu l’effet escompté. La conférence de presse conjointe des présidents des institutions (Assemblée nationale, Haut conseil des collectivités territoriales et Conseil économique social et environnemental) n’a pas infléchi la détermination des initiateurs de l’« Assemblée populaire » de la Coalition Yewwi Askan Wi (YAW). En revanche, les carrières politiques de ces messieurs et dame ont été scrutées. Ces trois distinguées personnalités ont la particularité d’avoir appartenu au Gouvernement de feu le Premier ministre Habib Thiam formé le 15 mars 1995 pendant la présidence Abdou Diouf (janvier 1981 — avril 2000). Dans un pays où l’âge médian est de 19 ans, il y a meilleure idée que de réunir un tel trio pour dissuader les potentiels manifestants. Le triomphe de l’opposition a un coût élevé en ce sens qu’elle consacre la polarisation du champ politique et la quasi-impossibilité du débat démocratique. Il nous faut pourtant confronter nos idées pour espérer relever les défis qui se profilent.

Un champ politique en ruine  

La radicalité, le populisme et l’outrance langagière de l’opposition sont les expressions d’une longue et régulière descente aux enfers de notre démocratie. L’espace politique que les forces qui visent l’alternance occupent est celui qui présente le moins de risques pour elles. Tous ceux qui au cours des dix dernières années se sont essayés au jeu de la démocratie apaisée ont appris à leurs dépens qu’avec Macky Sall, il n’y a de choix qu’entre la soumission primée de prébendes ou la case prison gratifiée de l’inéligibilité. Le parcours typique des opposants est : prison-liberté provisoire — gouvernement. Au Conseil des ministres, à l’Assemblée nationale siègent des personnes qui depuis sept ans ou plus sont formellement soumises à un contrôle judiciaire. Dès leur reddition au Président, comme par enchantement, aucun acte d’instruction n’est plus posé. Prétendre que la Justice sénégalaise est indépendante de Macky Sall est une farce de mauvais gout ! L’exercice du pouvoir par le harcèlement judiciaire n’a prospéré dans notre pays que parce que des juges et procureurs ont servi la ligne d’action politique de Macky Sall. Le discrédit est total !   En matière électorale, le Conseil constitutionnel veille sur les intérêts du pouvoir. L’invalidation de la liste des titulaires de la Coalition YAW n’est que la dernière manipulation en date destinée à détourner l’expression démocratique des citoyens sénégalais.

Un Président extrêmement affaibli

Le paradoxe que nous vivons est que le contrôle exclusif qu’exerce Macky Sall sur les institutions et les contre-pouvoirs sont plus l’expression d’un manque notoire de légitimité que d’une capacité à impulser des réformes contre vents et marées. Il n’est pas le visionnaire qui met au pas les élites et s’allie au peuple pour procéder à des changements structurels voire une révolution. Depuis sa « réélection » en février en 2019, on a un chef de l’État tétanisé, incapable de prendre des initiatives politiques, qui administre, mais ne gouverne pas. Il y a sept mois il a fait adopter en procédure d’urgence une réforme constitutionnelle, réintroduction le poste de Premier ministre, qu’il est incapable d’appliquer. En mars 2021, au sortir de la pire crise du Sénégal indépendant, il n’a pris aucune initiative politique pour en solder les comptes et tracer le cap pour l’avenir. Les présidents Senghor et Abdou Diouf s’étaient montrés beaucoup plus inventifs en 1963, 1968, 1988, 1989 et 1994 ! Loin de moi, l’idée que le Président Macky Sall a moins de talent que ses illustres prédécesseurs. Nous sommes face à un problème de capacité entendue comme pouvoir à agir et à mobiliser les Sénégalais. Comme le disait bien la philosophe Simone Weil « l’obéissance à un homme dont l’autorité n’est pas illuminée de légitimité, c’est un cauchemar. » Macky Sall ne prend pas d’initiative politique parce qu’il sait que les Sénégalais ne suivront pas. Il n’a en réalité comme pouvoir que celui de nuisance. C’est celui qu’il va exercer si on ne trouve pas avec lui le moyen de nous sortir de la crise par le haut.

Tout n’est pas encore perdu

 Le scrutin législatif du 31 juillet 2022 tel qu’il se profile est porteur de périls pour la nation et le pays. Le principal enjeu est qu’il déterminera le scénario de la présidentielle de 2024. L’opposition pense avec de bonnes raisons que le Président de la République veut rempiler à la tête du pays en dépit de ses promesses électorales, l’esprit et la lettre de la Constitution. Il est possible de désamorcer la « bombe » que constitue cette élection. Sachant que la chambre des députés qui sera élue le 31 juillet 2022 n’a pas vocation à aller au-delà de l’hivernage 2024, c’est l’enjeu caché qui cristallise les positions.   Il ne tient qu’à Macky Sall de nous sortir de ce piège en clarifiant sa position sur le texte de la Constitution qui stipule que « nul ne peut faire plus de deux mandats consécutifs ». Son « ni oui ni non » est devenu une source de déstabilisation pour le pays et pour l’exercice de son pouvoir. La clarification de sa position qui vaut renoncement à être candidat en 2024, aura le double avantage de désagréger le front de l’opposition radicale et convaincra peut-être les Sénégalais de lui donner une majorité parlementaire pour terminer son mandat sans remous.

Nous devons débattre

 La décrispation politique devrait permettre d’amorcer les débats les plus urgents. Il nous faut penser notre stratégie de défense et de sécurité dans un contexte sous-régional marqué par des insurrections qui déstabilisent des États. Quelle réponse à la crise des économies traditionnelles qui est la cause première des insurrections en Afrique de l’Ouest ? Quelle doit être la doctrine d’engagement de nos forces de défense et de sécurité contre le terrorisme djihadiste sachant que le retour d’expériences des pays du Sahel central a montré les limites de l’approche militariste ? Notre pays va être producteur de gaz et de pétrole. Allons-nous nous satisfaire de la rente des recettes d’exportations ou ferons-nous le pari d’une utilisation domestique qui aura vocation à améliorer la compétitivité de notre économie ? Comment éviter le syndrome hollandais[1] ? Notre économie a besoin de réformes structurelles dans les secteurs primaires et secondaires. La guerre russo-ukrainienne et avant elle la crise sanitaire de la pandémie de la COVID-19 ont montré l’importance de la souveraineté et de l’autonomie stratégique dans les domaines de l’alimentation, des biens et services médicaux de base, etc. Nous avons besoin de refaire confiance aux institutions. Quelles réformes entreprendre en priorité ?

Les questions ci-dessus sont travaillées par les partis politiques et font l’objet de propositions. Il faut rendre le climat politique apaisé pour que les citoyens puissent choisir les meilleurs programmes. Les conclusions des Assises nationales et les recommandations de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI) constituent à mon avis une base de travail adéquate pour restaurer l’État de droit dans notre pays.       


[1] Le syndrome néerlandais, ou syndrome hollandais décrit les effets pervers de la dépendance à une rente sur une économie.

L’Europe désespérément

Combien sont-ils ? 400, 500, 800 ? Les associations comme Alarm Phone[1] ont signalé qu’en une semaine, à la fin du mois d’octobre, au moins 480 candidats à l’émigration sont morts ou portés disparus au large des côtes sénégalaises. L’Organisation internationale des migrations (OIM) a fait état de 140 victimes au cours d’un seul naufrage au large de Mbour fin octobre, chiffre contestée par l’État sénégalais. Le gouvernement n’a pas donné le nombre de naufragés et son porte-parole, Abdou Latif Coulibaly, invité de l’émission le Grand Jury de la RFM le dimanche 15 novembre 2020 s’est adonné à son exercice favori : l’arrogance matinée d’un verbiage creux. Et comme, expression de ce gouvernement de renoncement national et d’une élite déconnectée des réalités sénégalaises, monsieur Coulibaly de dire « qu’il est impossible » de faire un bilan de ces drames. Dans sa diatribe contre les « émotifs », il épingla l’Organisation des Nations unies (ONU) accusée d’avoir fait « preuve de légèretés… comme souvent » en se prononçant sur cet évènement. Espérons que Abdou Latif Coulibaly, comme porte-parole du gouvernement, n’aura jamais à se prononcer sur un éventuel problème avec la Mauritanie. Avec les autorités de ce pays, nos relations sont parfois très compliquées et la communication doit être par conséquent plus maîtrisée. Le 24 novembre 2020, appelé à préciser le nombre de victimes de ces tragédies, le nouveau ministre de l’Intérieur, Antoine Félix Diome a déclaré que « l’objectif du Gouvernement n’est pas de dénombrer des morts, mais de trouver des solutions aux problèmes qui se posent aux Sénégalais ». Il est avéré que la désinvolture est la marque de ce gouvernement.

« Mal nommer les choses, c’est rajouter du malheur au monde » Albert Camus

Face à ces drames, la société sénégalaise a montré plus d’empathie que le gouvernement et son porte-parole. Les responsables des différents cultes se sont prononcés en des termes qui, sans doute, ont apporté du baume au cœur des familles éplorées. Un collectif associatif a organisé un « deuil virtuel ». À Dakar, le samedi 21 novembre 2020, une centaine de personnes ont défilé en silence en hommage aux victimes et ont appelé les autorités et les citoyens à réagir. Le président de la République n’a pas encore pris la parole pour évoquer le sujet. Nous sommes invités à nous satisfaire des déclarations de ses ministres et les communiqués du Conseil des ministres. Personnellement, depuis que j’ai vu Macky Sall arrivé dans la ville de Keur Massar inondée, en costume bleu, chemise blanche et mocassins j’ai compris : nous avons perdu le président de la République ! Nous avons dorénavant un monarque à qui les courtisans soufflent tous les jours qu’il est de droit divin.

Ces drames ont été l’occasion aussi de débat sur la nature des évènements en eux même et aussi sur le devenir du pays et la place de la jeunesse dans notre société. Il ne me semble pas conforme à la description la plus fidèle de dire que les jeunes qui meurent en tentant de rejoindre l’Europe par des embarcations insuffisamment adaptées à la traversée de l’Atlantique sont suicidaires. Toutes les personnes qui s’engagent dans ces entreprises le font avec l’espoir de rejoindre ce qu’ils considèrent comme « la terre des possibles ». Elles prennent les dispositions de la majorité des Sénégalais quand elles vont affronter une situation qui sort de l’ordinaire. Sollicitations de prières auprès des parents et du guide religieux ! Visite à l’homme-qui — parle-aux-génies pour avoir le talisman protecteur. Autant de démarches qui ne sont pas celles des « suicidaires ». Ils prennent d’énormes risques pour forcer leurs destins afin que les regards portés sur eux changent. Certes, ils utilisent l’énergie du désespoir dans la quête de ce qu’ils croient être le chemin de l’espérance, mais  y voir une attitude d’autodestruction ne me semble pas conforme à la réalité. Si nous voulons que ces drames cessent, commençons par bien les nommer et  comprendre leurs significations.

« Dem ngir daffa wara nekk gorr done Goorgoolou/ Partir car la dignité passe par de la débrouillardise » Youssou Ndour

La chanson Dem qui ouvre l’album The Guide (Wommat)[2] de Youssou Ndour est une clé de lecture de ce que nous vivons. Les paroles du refrain (ci-dessous) et le clip traduisent le désarroi d’une partie de la jeunesse qui voit en l’émigration la seule chance de s’en sortir.    

Dem dem, dem fan ? /Partir partir, où aller ?

Dem ndax lan ? Baye ako mom/Pourquoi partir ? C’est la propriété du père.

Dem nguir xeer bou barri bi/Partir à cause de ce sol pierreux

Dem ndax teen boh neex bi/ Partir parce que le puits qui donne cette eau si douce

Teh rapp rek noom noo siy naan/ Il n’y a que les génies de la nuit qui y boivent

Nach bi lakkatouma taw bi barrewoul/Le soleil ne brûle plus ma peau et il ne pleut plus

Dem ngir bokk bol menou fee am/ Partir parce qu’il n’y a plus de solidarité

Dem ngir daffa wara nekk gorr done Goorgoolou/ Partir car la dignité passe par de la débrouillardise

Depuis le début des années 2000, chaque année des milliers de jeunes Africains tentent de rallier l’Europe par divers moyens. En plus du trajet passant le désert, les côtes magrébines et la traversée de la Méditerranée nous avons la voie partant des côtes sénégambiennes et mauritaniennes pour rejoindre les îles Canaries. Ce phénomène qu’on a appelé au Sénégal Barça ou Barsac (voir Barcelone ou mourir) n’est pas sans rapport avec la crise dans le secteur de la pêche. Les ressources en poisson excessivement exploitées sont devenues rares. Selon les chercheurs, près de 15 000 pêcheurs migrants originaires de la Casamance, de la petite ou de la grande côte, affrètent des pirogues, chaque année, vers des destinations toujours plus lointaines. La raréfaction des bancs de poissons force les pêcheurs sénégalais à étendre leurs zones de pêche, parfois en conflit avec d’autres populations côtières. La pêche ne nourrit plus son homme. Ce phénomène résulte de l’activité des flottes de pêche étrangères, en particulier européennes, chinoises et russes dans les eaux sénégalaises. Les accords de pêche qui permettent aux chalutiers européens de pêcher dans les eaux sénégalaises si elles se font avec des aides compensatoires qui permettent les équilibres macroéconomiques ne sont pas sans conséquence sur le développement des pêcheries locales et des écosystèmes marins. Ces accords ont été accusés à juste titre de nourrir, par un effet d’éviction, les filières d’émigration clandestine. La preuve : les voyages sont effectués sur des embarcations dont les barreurs sont des marins-pêcheurs reconvertis en passeurs.

« Le cynisme, c’est comme la nicotine, ça tache. » André Brink

Les questions éthiques que soulèvent ces drames ne doivent pas nous faire perdre de vue l’économie politique des migrations vers l’Europe. Les personnes qui tentent d’émigrer dans ces conditions ne sont pas des migrants appauvris et privés de tout, issus de la pression démographique. Ce sont des gens qui peuvent profiter des perspectives d’emploi offertes par les pays européens. L’explication des poussées migratoires accrues de ces dernières années doit plus à la mondialisation capitaliste qu’à la simple croissance démographique ou à l’incurie de nos gouvernants. L’Europe qui a besoin de bras fait comme si ce n’est pas le cas. Elle met cyniquement en place des mécanismes de contrôles qui loin de tarir les flux migratoires, les rendent coûteux en vies humaines. L’État sénégalais a la responsabilité de la sécurité des citoyens y compris quand leurs actes délibérés sont en cause. Il y a un devoir de protection des Sénégalais qui incombe à la puissance publique. Dans les drames que nous avons vécus, faut-il parler de faillite du renseignement intérieur ou cynisme ?


[1]  Alarm Phone est une ONG qui apporte une assistance téléphonique pour les personnes en situation de détresse en mer Méditerranée.

[2]  The Guide (Wommat)1994  Sony Music Entertainment INC

Macky Sall, la politique de la terre brûlée et le Sénégal

La Constitution du Sénégal donne des pouvoirs exorbitants au Président de la République. C’est un monarque absolu que nous élisons (parfois) tous les cinq ou sept ans selon l’opportunisme politique ou l’humeur réformatrice de la loi fondamentale du patron de l’exécutif en place. Le chef de l’État nomme à tous les emplois civiles et militaires. Mis à part le droit de vie et de mort sur les citoyens, il y a peu de prérogatives qui lui échappent. Signe de cette puissance, au parlement, les députés de la majorité n’hésitent pas à dire qu’ils sont au service du président. Il commande et les juges exécutent sa volonté. Le pouvoir présidentiel est tel qu’il arrive que la société civile sollicite son arbitrage pour des questions qui n’entrent pas dans ses prérogatives. Qui ne se souvient pas de l’appel à Macky Sall de ce dignitaire qui voulait qu’il désigne le leader de sa famille religieuse ? Il n’y a pas de contre-pouvoir institutionnel à celui du président. Dans un monde de plus en plus complexe, le président fait remonter à lui les plus banales des questions nourrissant l’illusion qu’il est omniscient et omnipotent. À cette « gouvernance » d’un autre âge, il ajoute un autre signe d’archaïsme, la volonté d’instaurer un monolithisme politique de fait.

Un exercice du pouvoir archaïque

Il y a vingt mois, Macky Sall était réélu au 1er tour de la présidentielle avec 58 % des suffrages exprimés. Ses adversaires qui avaient fortement critiqué et dénoncé le processus électoral et le scrutin en lui-même avaient néanmoins pris acte des résultats proclamés par le Conseil Constitutionnel. Leur seul acte de défiance a été le refus de le féliciter. Macky Sall en avait peut-être pris ombrage, mais seuls les usages et « les bonnes manières » exigent que les perdants fassent un tel geste. La loi n’impose aucun impératif en la matière. C’est donc un président Sall dans la configuration de l’entame de son premier mandat qui inaugurait son deuxième et dernier mandat à la tête de l’État le 2 avril 2019. Une scène politique pacifiée, une opposition qui ne conteste pas sa légitimité en mobilisant la rue. Cette configuration n’est pas fréquente. En vingt ans de pouvoir, Abdou Diouf n’a pas eu cette chance. Abdoulaye Wade n’en a bénéficié qu’à l’entame de son premier mandat en 2000. C’est donc dire que le président avait plus que tous ses prédécesseurs l’occasion d’asseoir le caractère apaisé de la démocratie sénégalaise en se mettant au travail et en laissant le soin à l’opposition de s’organiser et se préparer à une éventuelle alternance.   

Alors qu’il avait fait campagne en vantant les mérites de la Constitution et promis d’impulser des réformes dans les domaines économique et social pour mieux répartir les fruits de la croissance, Macky Sall posait comme premier acte de gouvernement de son quinquennat, une réforme constitutionnelle pour supprimer le poste de Premier ministre au nom du concept « fast track ». Quelques semaines plus tard, il lançait une concertation peu transparente sur ses objectifs et finalités qui a tenu en haleine un microcosme politique et médiatique déconnecté des réalités que vivent les classes populaires du pays.

Le gouvernement « d’ouverture et d’unité » : une manœuvre politicienne de courte vue

Le dimanche 1er novembre 2020, au terme d’un « dialogue politique » entamé en mai 2019, le président a procédé à la nomination d’une nouvelle équipe gouvernementale. Ce gouvernement dit « d’ouverture et d’unité » entérine l’arrivée dans la majorité présidentielle d’Idrissa Seck et de dissidents du Parti démocratique sénégalais (PDS) de l’ancien président Abdoulaye Wade. Selon les verbeux communicants du palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor, ce remaniement tient compte « du contexte de la pandémie de la COVID-19, et de ses impacts » et vise à « imprimer une dynamique constructive d’innovation, de transformation, de réalisations et de changements nécessaires à l’accélération de l’émergence du Sénégal » le tout en mode « fast track ». Vaste programme ! La conséquence immédiate de cette nouvelle magouille politique est que les élections locales sont renvoyées aux calendes grecques. Après un Acte trois de la décentralisation dont le seul résultat a été l’affaiblissement institutionnel et opérationnel des collectivités locales, le pouvoir parachève son œuvre en portant un rude coup à la légitimité de ceux qui les incarnent. L’autre résultat est selon le journaliste Mandiambal Diagne, qui revendique l’amitié et la proximité de Macky Sall, la désorganisation de « l’opposition politique ». De tous ses adversaires à l’élection présidentielle de février 2020, il n’y a plus que Ousmane Sonko comme l’opposant. Khalifa Ababacar Sall, l’ancien député-maire de Dakar est pour le moment privé de ses droits civiques selon la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Les appareils politiques de gauche sont neutralisés dans la coalition présidentielle BBY et ne s’expriment que pourfendre ceux qui soutiennent les luttes sociales. Il n’y a pas de doute, ces manœuvres sont des réussites du point de vue de la tactique politique. Malheureusement, il s’agit d’un calcul de courte vue. Dans une démocratie libérale, les leaders de l’opposition ne sont que l’incarnation à un moment donné d’un courant d’opinion de défiance vis-à-vis de la politique menée. Ils ne font que capitaliser à leur compte le mécontentement populaire et les espoirs de changement aux prochaines échéances électorales.

Il y a chez Macky Sall une tactique de la terre brûlée préjudiciable à la démocratie sénégalaise, à l’État de droit et porteuse de risques pour la paix civile. Sa tendance à vouloir réduire « l’opposition à sa plus simple expression » prépare l’avènement d’un leadership nihiliste qui capitalisera à son compte le mécontentement populaire. Le Sénégal gronde, les Sénégalais sont en colère, les exemples d’aventures politiques existant dans la sous-région et dans le monde sont de nature à susciter des vocations. Le Président de la République serait bien avisé d’en tenir compte !

Un coup … chaos

Candidat à un troisième mandat contestable et contesté à la tête de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a fini d’installer la chienlit dans le pays qu’il dirige d’une main de fer depuis dix ans. À la violence meurtrière de ces dernières semaines s’ajoutent depuis le samedi 31 octobre 2020 la crise politique et institutionnelle.

Au cours des mois qui ont précédé l’élection présidentielle du 31 octobre 2020, Alassane Ouattara le président ivoirien sortant, « candidat contre son gré » à un troisième mandat à la tête du pays n’a cessé de répéter qu’il va être élu au premier tour. Ses soutiens en ont fait un slogan : un coup KO !! KO est un anglicisme, synonyme de knock-out qui désigne en boxe la mise à terre plus de dix secondes d’un combattant à la suite d’un coup. L’utilisation de ce terme dans le lexique politique n’est pas nouvelle. En 2011, Yayi Boni l’avait utilisé dans sa campagne victorieuse à la présidentielle béninoise. Lui-même s’était doute inspirer de la campagne électorale du Parti socialiste et son candidat Abdou Diouf à la présidentielle 2000 au Sénégal. Ceux-là n’avaient pas été très inspiré puisque Diouf avait perdu au second tour contre Abdoulaye Wade. Les socialistes sénégalais avaient débuté leur campagne très tôt, … quatre ans avant le scrutin !! Le 30 mars 1996, le 13ème Congrès décidait d’être « sans débat », désignait Abdou Diouf comme candidat et lui promettait la victoire « dès le premier tour ». Comme, pour donner raison à célèbre réflexion de Virgile « Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre », de 1996 à Février 2020, ils ont répété ad nauseam leur slogan ! En février- mars 2000, la perspective du deuxième tour avait eût raison de leurs débatteurs les plus chevronnés. Certains d’entre eux déclenchaient l’hilarité sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio en parlant de gagner … « dès le second tour » !!!

En marche vers la « catastrophe »

Le slogan d’Alassane Ouattara, n’est donc pas bien original. Cependant, à l’expérience on constate qu’il lui donne un sens bien nouveau. Du champ sémantique du folklore électoral ouest-africain, il glisse au glossaire de la tragédie politique africaine. Au Sénégal en l’an 2000, comme au Bénin en 2011, les processus électoraux s’étaient achevés par des chants et danses pour les vainqueurs. Abdou Diouf avait appelé Abdoulaye Wade pour le féliciter. Rien de tout cela en Côte d’Ivoire. Alassane Ouattara que la France a installé au pouvoir en avril 2011 à coups de bombe sur des populations civiles, au prétexte d’œuvrer pour « la démocratie en Afrique » a mis en place tous les ingrédients du chaos. Depuis sa volte-face spectaculaire et l’annonce de sa candidature le 6 août 2020, un cycle violence mortifère a été enclenché. Aux appels à la manifestation des opposants, le pouvoir a opposé la répression des forces de l’ordre et le déploiement de ses milices. Ces dernières semaines ce sont plusieurs dizaines de personnes qui ont été tués et des centaines blessées dans diverses violences orchestrées par les sbires de Ouattara. Grâce aux réseaux sociaux, les exactions sont documentées.

Aux différents appels au dialogue de la classe politique ou de la société civile, Alassane Ouattara a opposé une fin de non-recevoir.  L’ancien président Laurent Gbagbo qui a réitéré son fameux « asseyons-nous et discutons » n’a pas eu plus de succès malgré son avertissement de la « catastrophe » qui guette le pays. En dépit des différentes mises en garde, Alassane Ouattara a maintenu un scrutin qualifié par le Centre Carter de « non inclusif et boycotté qui laisse un pays fracturé ».

Il faut sauver le Programme élargi de vaccination

Au 5 juin 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 163 599 cas confirmés de coronavirus. À la même date, la pandémie de Covid-19 avait entraîné la mort de 4611 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les pays les touchés. Comparée à celles de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure. Si la pandémie de Covid-19 n’a pas entraîné la catastrophe épidémique promise par certaines cassandres à l’Afrique, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4 % en 2019 à une fourchette comprise entre -2,1 % et -5,1 % en 2020. Selon une enquête réalisée en avril auprès des chambres de commerce et des associations patronales des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’emploi a diminué de 25 % et certains secteurs ont vu leur activité réduite à néant. Le secteur le plus impacté par les mesures de lutte contre la pandémie est celui des services, avec en avril des baisses d’activité allant de 100 % pour le tourisme et 95 % pour l’hôtellerie et la restauration. Le commerce est lui aussi très impacté : 63 % des grossistes ont vu leur activité baisser d’un quart, mais 81 % des détaillants travaillant dans l’informel ont fait le même constat.

En plus des conséquences socioéconomiques qui s’expliquent par les mesures de confinements et de fermetures des frontières on peut noter celle plus inattendue : la forte défiance vis-à-vis de la science, du système sanitaire. Plus grave, la pandémie de Covid-19 a accentué la défiance vis-à-vis de la vaccination. Alors que le consensus dans la communauté scientifique est que seul un vaccin efficace pourra juguler la propagation du virus SRAS-CoV 2. Une enquête réalisée fin mars en France, alors que l’épidémie touchait de plein fouet le pays, 26 % des répondants ont déclaré que si un vaccin contre la maladie est disponible, ils ne l’utiliseraient pas. Ces dernières décennies, de nombreuses études ont mis en évidence au plan mondial notamment les pays dans lesquels la transition épidémiologique est achevée, une forte défiance vis-à-vis de la vaccination. Pour de nombreux analystes, elles s’expliquent largement par cette même culture de l’individualisme, qui veut faire des citoyens des « acteurs responsables » de leur santé, et que la prévention cherche justement à développer[1].

La vaccination victime du Covid-19 ?

En Afrique où la transition épidémiologique[2] est balbutiante, la pandémie de Covid-19 a été l’occasion d’une remise en cause virulente notamment sur les réseaux sociaux de la vaccination. Tout est parti d’un débat entre deux scientifiques sur le plateau de la chaîne française LCI, le 2 avril 2020. Les deux chercheurs laissant libre cours à leurs préjugés racistes, imaginent mener des essais cliniques peu soucieux des principes éthiques en Afrique en utilisant le vaccin du BCG contre le Covid-19. Les termes employés, les références aux travaux menés contre le sida « sur des prostitués », soulèvent un tollé en Afrique. Cet épisode a fait découvrir d’insoupçonnées véritables « ligues anti-vaccins ». Diverses initiatives ont été lancées notamment sur le site spécialisé Change.org, une pétition refusant les tests de vaccin en Afrique a déjà recueilli au 7 juin 2020, 27 634 signatures pour un objectif de 35 000. La protestation n’a pas été que virtuelle, très rapidement dans de nombreux pays, ont été signalées une diminution des activités d’immunisation. Constat d’un responsable de l’Unicef « La polémique des essais vaccinaux contre le coronavirus en Afrique a fait beaucoup de bruit et certains parents refusent désormais de vacciner leurs enfants ». Au Sénégal, dans une interview parue dans le journal le Quotidien du 30 mai 2020, le Dr Mamadou Ndiaye, le directeur de la prévention au ministère de la Santé maniant la langue de bois avec délectation dira que « le programme de vaccination avec la pandémie a subi des contrecoups… » Sur le terrain, en Casamance, l’infirmier d’État Rémi Diédhiou a raconté au site rfi.fr qu’au cours de sa tournée de vaccination dans le village de Sonkocounda, deux familles ont refusé de faire vacciner leurs jeunes enfants à cause de ce qu’ils ont entendu sur les réseaux sociaux.

Il n’est nullement étonnant que les propos des scientifiques de LCI aient entraîné des réactions passionnées et virulentes. La mémoire collective africaine est pleine de souvenirs douloureux de sa confrontation à la médecine. La médecine a longtemps été présentée comme le côté noble de la colonisation, mais elle a été aussi et surtout un instrument de domination et parfois de coercition. Les mémoires sont pleines des souvenirs douloureux, comme celui du « Docteur la mort », Wouter Basson, qui a sévi en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Le scandale de la Lomidine[3] supposé remède miracle contre la maladie du sommeil qui sera responsable de nombreuses morts et dont l’arrêt de l’utilisation n’a été obtenu qu’au prix d’émeutes. L’essai clinique sauvage de la trovafloxacine (Trovan) par le géant pharmaceutique Pfizer au Nigeria en 1996. Par contre, il est surprenant, que la vaccination, une des pratiques de santé publique parmi les plus connues et parmi les plus efficaces avec l’accès à l’eau potable soit aussi conspuée dans un continent où son efficacité est largement documentée. Le Sénégal, par exemple, a réussi de l’indépendance à nos jours, a divisé par 6 son quotient de mortalité infanto-juvénile grâce en grande partie aux politiques de vaccination généralisée contre les maladies de la petite enfance. La vaccination a fait rapidement baisser la mortalité même si seulement la moitié des enfants a pu être touchée par les campagnes volontaristes qui ont été menées. 

Qu’est qu’un vaccin ?

Un vaccin « est une préparation administrée pour provoquer l’immunité contre une maladie en stimulant la production d’anticorps[4]. »  Le principe de la vaccination consiste en l’introduction d’un agent potentiellement pathogène dans l’organisme pour qu’il y induise une infection. Il existe deux types de vaccins, les vaccins vivants atténués et les vaccins tués inactivés ou vaccins inertes. Les premiers sont composés d’agents infectieux vivants, mais atténués par des techniques particulières. Les agents infectieux restent capables de se multiplier chez l’hôte naturel. Comme exemples de ce type nous avons le BCG le vaccin antituberculeux et le vaccin antipoliomyélite oral type Sabin. Ils ont l’avantage de permettre une protection rapide (environ deux semaines) et durable, proche d’une protection conférée par une infection naturelle. La protection immunitaire est induite après l’injection d’une dose unique : ces vaccins ne nécessitent pas de rappel. Ces vaccins, qui entraînent une maladie infectieuse à minima, sont cependant à risque d’induire une maladie infectieuse vaccinale chez certains sujets (immunodéprimés, femmes enceintes) chez qui elles sont contre indiquées. Le deuxième type regroupe les vaccins tués inactivés. Ils sont dépourvus de tout pouvoir infectieux, nécessitent pour la plupart d’entre eux des administrations répétées et des rappels, ainsi que l’utilisation d’adjuvants afin d’induire une réponse immunitaire protectrice. La protection conférée par le vaccin inactivé devra être entretenue par l’administration ultérieure de rappels. Il existe différentes variétés de vaccins inactivés : — les vaccins à germe entier contenant la totalité du virus ou de la bactérie, les vaccins sous-unitaires composés de différentes fractions antigéniques, anatoxines : toxines bactériennes ayant perdu leur pouvoir pathogène, etc.

De l’importance de la vaccination et de la fragilité des stratégies vaccinales

L’utilisation de la vaccination pour protéger l’homme des maladies infectieuses a déjà une longue histoire, mais ce n’est qu’au XXe siècle qu’elle a été utilisée à grande échelle. Les vaccins utilisés depuis plusieurs décennies ciblent la variole, le tétanos, la diphtérie, la poliomyélite, la coqueluche, la tuberculose, la fièvre jaune, la rougeole, les oreillons et la rubéole. Plus récemment, d’autres vaccins ont été développés et peuvent maintenant être utilisés en routine : c’est le cas des vaccins contre la méningite à Haemophilus influenzae b, les hépatites A et B, les gastroentérites à rotavirus, les infections à pneumocoques et à méningocoques, la varicelle. Un vaccin contribue à assurer la prévention individuelle, mais c’est la protection de la collectivité qui l’emporte dans l’élaboration des programmes des vaccinations vis-à-vis des maladies à transmission interhumaine : l’immunité de groupe permet même à des sujets non immunisés d’éviter la contamination.

Depuis l’avènement de la vaccination masse, la mortalité et la morbidité dues maladies pour lesquelles existent des vaccins efficaces ont considérablement diminué. Cependant, seule la variole a été éradiquée, certaines maladies sont contrôlées, mais d’autres sont toujours endémiques malgré l’utilisation de vaccins efficaces. La variabilité de ces résultats est en rapport avec les caractéristiques de chaque maladie (signes cliniques facilement ou difficilement reconnaissables, transmission plus ou moins importante, etc.), au type de vaccin utilisé, à son efficacité plus ou moins élevée, au type et à la durée de l’immunité infectieuse ou vaccinale qu’il induit, à sa tolérance, à la stratégie vaccinale utilisée, à la couverture vaccinale obtenue, à la capacité du germe responsable de la maladie à échapper à l’immunité vaccinale, à la population humaine elle-même (caractéristiques génétiques, densité…).

La vaccination prophylactique présente la particularité d’exiger une prise de risque immédiat (lié à la vaccination) pour éviter un risque hypothétique et différé (la maladie). Cette singularité fait que l’adhésion des populations aux programmes de vaccinations est très fluctuante et est tributaire de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, les informations véhiculées sur les vaccins ne sont pas des moindres. Les gens veulent des explications claires, des certitudes de la part des personnes en lesquelles, elles placent leurs confiances. Et ce n’est pas toujours les professionnels de la santé qui sont les plus écoutés sur le sujet. Dans les zones rurales et périurbaines, certains milieux populaires des centres urbains, le succès d’une campagne de vaccination demande que les leaders d’opinion (guides religieux, responsables politique, big man etc.) y mettent de leur bonne volonté. D’autre part, Il existe un élément très important dans la protection apportée par les vaccins : la notion d’immunité de groupe. C’est elle qui permet d’arrêter la propagation d’une maladie contagieuse au sein d’une population. Mais pour que cela puisse se faire, il faut qu’un nombre suffisant d’individus se fasse vacciner. Dans le cas de la rougeole, par exemple, une personne malade peut contaminer environ une quinzaine de personnes non vaccinées. Pour obtenir une immunité de groupe efficace, il faut donc que la couverture vaccinale atteigne 95 % de la population.

 La vaccination s’est imposée comme un moyen de prévention collective essentiel permettant l’élimination d’une maladie infectieuse d’un pays ou d’une région. Au Sénégal, où vaccination n’est pas obligatoire, mais gratuite et très vivement recommandée, la preuve de son efficacité dans l’amélioration de la situation sanitaire a été démontrée. Aujourd’hui que le Programme élargi de vaccination connaît une passe difficile, il est du devoir des autorités politiques de prendre les initiatives qui s’imposent pour restaurer la confiance des populations. La transparence et la clarté sur les stratégies vaccinales mises en place doivent être les axes prioritaires. Et plus largement, il est assurément venu le moment de travailler à une recherche et une industrie du vaccin nationale.


[1] Orobon, Frédéric. « Les réticences contemporaines vis-à-vis de la vaccination. » Esprit 7 (2016) : 150-161.

[2] La transition épidémiologique ou transition sanitaire est la période de baisse de la mortalité qui accompagne la transition démographique. Elle s’accompagne d’une amélioration de l’hygiène, de l’alimentation et de l’organisation des services de santé et d’une transformation des causes de décès, les maladies infectieuses disparaissant progressivement au profit des maladies chroniques et dégénératives et des accidents.

[3] Lachenal, Guillaume. Le médicament qui devait sauver l’Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies. La Découverte, 2014.

[4] Organisation mondiale de la santé (OMS)

ECO… CFA répondit l’écho !

Le mercredi 20 mai 2020 en Conseil des ministres du gouvernement français, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères et son collègue de l’économie et des finances ont présenté un projet de loi autorisant l’approbation de l’accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et les Gouvernements des États membres de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA)[1]. En principe, le Parlement français devrait adopter avant la fin du troisième trimestre le projet de loi qui entérine l’accord signé le 21 décembre 2019 à l’occasion d’une visite d’Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire.  Selon le compte-rendu du Conseil des ministres, cet accord qui remplace l’accord de coopération monétaire du 4 décembre 1973 est une « réforme ambitieuse des relations entretenues par l’UMOA avec la France ».

L’accord coopération monétaire entre la République française et les Républiques membres de l’UMOA du 4 décembre 1973, comme tous les accords de coopération monétaire entre la France et les pays africains de la Zone franc[2] est régie par « trois principes fondamentaux : garantie de convertibilité illimitée apportée par le Trésor français, fixité des parités, libre transférabilité et centralisation des réserves de change. » La réforme introduite par l’accord du 21 décembre 2019 objet du projet de loi adopté le 20 mai 2020 consiste à faire de la France « un simple garant financier ».  La réforme acte un changement de nom de la monnaie de l’UMOA, aujourd’hui le franc CFA, qui devient l’ECO. De même, l’accord met « fin à la centralisation des réserves de change de l’UMOA à Paris, en actant la suppression du compte d’opérations ». Enfin, la France se retire de l’ensemble des instances de gouvernance de l’Union. Avec cette réforme, elle ne nommera plus de représentant au conseil d’Administration et au comité de politique monétaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), ni à la commission bancaire de l’Union.

Le contexte politique de la signature de l’accord de coopération monétaire du 21 décembre 2019 était marqué au plan intérieur français par le mouvement des gilets jaunes qui 15 mois après son apparition persistait tandis que la « réforme des retraites » était fortement contestée par les syndicats dans la rue et les transports. En Afrique et notamment dans le Sahel, le « sentiment anti-français » donnait des urticaires aux diplomates français qui ne se privaient pas de polémiquer avec des …artistes. Quant au franc CFA, cela faisait plusieurs années qu’il était sur la sellette.  Colloques d’économistes, réunions de militants politiques et parfois forums d’entrepreneurs étaient autant d’occasions de pourfendre cette « relique de la colonisation ».  En janvier 2017, plusieurs capitales africaines et européennes ont été le théâtre de manifestations contre cette monnaie. Des rues d’Abidjan, Bamako, Bruxelles, Dakar, mais aussi Londres, Ouagadougou ou encore Paris, des manifestants ont lancé un « Appel mondial » pour demander la fin du franc CFA. Aux yeux du plus grand nombre le symbole – autant que la présence de bases militaires – de la tutelle que Paris exerce sur ses anciennes colonies africaines.

La « réforme ambitieuse » du franc CFA d’Emmanuel Macron n’a que le mérite de ce qu’elle est : une manœuvre politique. Elle donne l’illusion de prendre en compte l’hostilité croissante des populations africaines envers la politique française et les pouvoirs qui y apparaissent liés. Par ailleurs le jeudi 16 janvier, dans le cadre de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO), le Nigeria et cinq autres pays de la CEDEAO ont condamné la décision de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) de renommer « unilatéralement » le franc CFA en ECO et de court-circuiter le projet de monnaie de la CEDEAO nommé également ECO… Car dans les faits, les fondamentaux de l’ECO proposé par la France sont ceux du franc CFA. L’arrimage à l’euro est réaffirmé et la lutte contre l’inflation érigée en horizon indépassable, même si sa conséquence directe, est d’entravée un véritable développement industriel et agricole ainsi qu’à une politique de progrès social pourvoyeuse d’emplois décents et par là même d’une mobilisation des ressources internes notamment fiscales. La « rénovation » du CFA laisse aussi de côté la question de la transférabilité qui permet aux entreprises notamment multinationales de soustraire leurs bénéfices aux pays africains et fait l’impasse sur le manque criant d’échanges économiques entre pays africains. La France se « retire de l’ensemble des instances de gouvernance de l’Union », mais pour mieux y revenir à travers « le Comité de politique monétaire de la BCEAO comprend une personnalité indépendante et qualifiée, nommée intuitu personae par le Conseil des ministres de l’UMOA en concertation avec le Garant. Cette personnalité est choisie en fonction de son expérience professionnelle dans les domaines monétaire, financier, ou économique. » (Article 4 de l’accord de coopération monétaire).

L’ECO n’est qu’un avatar du franc CFA. Il est utile de rappeler que l’utilisation franc CFA n’a pas permis d’amorcer la transformation sur place de matières premières et encore moins favorisé les échanges entre économies de la zone franc. Le franc CFA permet également aux multinationales et aux bourgeoisies compradores africaines de rapatrier facilement des capitaux en Europe. Cela explique leur attachement à cette monnaie qui est en osmose avec les politiques libérales appliquées au forceps dans la zone. Il est sans doute temps de passer à une autre étape qui confirme notre rejet d’un système monétaire colonial, dont l’ECO est une prolongation, et pour construire des propositions, répondant à la question de savoir au service de quelle politique de progrès social une politique monétaire souveraine africaine devra se faire.


[1] L’UMOA comprend actuellement : le Bénin, le Burkina, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo

[2] La Zone franc regroupe 14 pays d’Afrique subsaharienne (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, Centrafrique et Tchad), les Comores et la France. Bâtie sur les liens historiques, la Zone franc est une survivance de la colonisation de ces pays par la France.