Souleymane Bachir Diagne : « la liberté de se taire », ou comment la sagesse devient thuriféraire de l’ordre dominant

Je voudrais commencer par m’adresser aux nombreux amis, collègues et anciens étudiants de Souleymane Bachir Diagne qui, la dernière fois que je l’ai publiquement interpellé, m’ont demandé des comptes, comme si la critique intellectuelle relevait d’un sacrilège.

On m’a reproché l’irrévérence. On m’a opposé le respect dû au parcours. On a invoqué l’autorité académique, la stature internationale, la contribution intellectuelle passée.

Il faut donc lever un malentendu.

Dans le champ intellectuel, sauf à le transformer en sanctuaire hors du monde, il ne saurait exister d’icône intouchable.

Interroger un intellectuel ce n’est pas le déchoir. C’est, au contraire, le prendre au sérieux.

Une interview lisse dans un monde rugueux

L’interview accordée par Souleymane Bachir Diagne au quotidien Le Soleil, dans le cadre de la « Grande interview » publiée le vendredi 30 janvier 2026, aux pages 15 à 17, se présente comme une méditation sur la retenue, le scepticisme et la distance critique. La formule centrale — « La liberté de l’intellectuel inclut aussi la liberté de se taire » — y est érigée en principe, presque en maxime morale. Elle est élégante, apaisante, et donne le sentiment d’une sagesse située au-dessus de la mêlée, comme si la conflictualité du monde pouvait être tenue à distance par la seule force d’un choix éthique individuel.

Mais la philosophie ne se juge pas seulement à la beauté des formules. Elle se juge à l’épreuve du réel.

Or le réel contemporain n’est pas un simple excès de bruit médiatique. C’est une violence politique structurée, ici et ailleurs : répression des oppositions, verrouillage institutionnel, criminalisation de la parole dissidente, inégalités sociales abyssales, guerres coloniales réactualisées, exterminations en direct.

Dans ce contexte, invoquer la liberté de se taire n’est jamais un geste innocent. Le silence n’est pas neutre. Il est situé, sélectif, fonctionnel.

Le Sénégal : quand la retenue devient caution

C’est ici que le discours se fissure.

Car avant de convoquer l’Afrique, l’universel ou la philosophie mondiale, il faut commencer par son propre pays. Or la posture de Souleymane Bachir Diagne dans l’espace public sénégalais pose un problème.

Depuis plusieurs années, la RTS, média public, lui offre une tribune récurrente, comme si sa parole incarnait une forme de sagesse nationale. Cette exposition médiatique contraste pourtant avec son silence lors des moments les plus critiques de la vie politique sénégalaise, notamment entre 2021 et 2024, marqués par la répression des manifestations, l’arrestation d’opposants, la judiciarisation du débat public et une mise sous tension durable des libertés.

Ce décalage n’est pas anodin. Il pose une question simple : à quoi sert une parole intellectuelle qui se déploie dans le confort médiatique, mais s’absente lorsque les libertés sont maltraitées ?

Être philosophe ne confère pas automatiquement une légitimité politique. Encore moins lorsqu’on accepte d’occuper l’espace public sans jamais en troubler l’ordre. La prudence devient alors une forme de conformisme.

Côte d’Ivoire : le silence sélectif

Le même mécanisme est à l’œuvre dans le traitement de la Côte d’Ivoire, où il est difficile d’invoquer la réserve ou l’ignorance. En janvier 2011, au plus fort de la crise postélectorale, Souleymane Bachir Diagne s’était engagé publiquement en cosignant une tribune internationale dénonçant la « violence du régime de Laurent Gbagbo », décrivant un pouvoir accroché à la force, réprimant les civils et confisquant l’État au profit d’un clan. La parole était alors ferme, située, sans prudence excessive, inscrite dans un récit clair de disqualification au nom du droit, de la protection des civils et de l’ordre international.

Depuis, la Côte d’Ivoire a pourtant basculé dans une dérive dictatoriale sous Alassane Ouattara. Sur cette séquence, le silence s’est installé, non comme un retrait ponctuel, mais comme une absence durable de parole critique, là même où l’on avait connu un engagement assumé. La question n’est donc pas seulement celle du silence, mais celle de sa géométrie variable. Savait-il moins hier qu’aujourd’hui, ou bien la liberté de parole dépend-elle du degré de compatibilité d’un régime avec l’ordre international dominant ? Lorsqu’un intellectuel critique sans détour les figures disqualifiées par cet ordre, mais se tait face à celles qui en sont devenues les relais, il ne pratique pas le scepticisme : il intériorise un rapport de force et ajuste sa parole à la hiérarchie implicite des légitimités politiques.

Gaza : quand l’argument devient indéfendable

Il est pourtant un silence que rien ne peut justifier : Gaza. Face à une destruction massive documentée et à l’effondrement assumé du droit international, le mutisme cesse d’être respectable pour devenir politiquement indéfendable. Invoquer ici la liberté de se taire ne relève plus de la philosophie ; cela fonctionne comme un écran moral. Se taire n’est pas suspendre son jugement, c’est laisser l’ordre du monde s’exercer sans résistance symbolique.

L’histoire est constante : cette prudence érigée en sagesse et cette distance présentée comme vertu n’ont jamais été rangées du côté de la lucidité, mais toujours parmi les formes polies de l’accommodement.

C’est là que se révèle le problème. Sans se proclamer serviteur de l’ordre ni justifier explicitement les dominations, la posture de Souleymane Bachir Diagne fonctionne objectivement comme celle d’un intellectuel organique, non par ce qu’il dit, mais par ce que son discours produit. À la violence du monde, il oppose la nuance ; aux conflits asymétriques, la distance ; aux cris des peuples, le silence.

La question demeure : à qui profite cette retenue ? Jamais aux opprimés. Toujours à ceux qui disposent déjà de la parole légitime, de la force et des institutions pour la protéger.

La liberté de se taire, lorsqu’elle devient un principe cardinal, cesse d’être une liberté. Elle devient une technique de neutralisation du politique.

Dans un monde injuste, le silence n’est jamais un simple retrait. Il est occupé. Occupé par les bombes, par les prisons, par les tribunaux, par les médias dominants.

La tâche de l’intellectuel n’est pas d’ajouter de la sagesse au confort des puissants, mais de troubler l’ordre lorsqu’il se présente comme raisonnable.

Derrière la dette, la réaction : pourquoi la restructuration vise le retour à l’ordre ancien

Présentées comme techniques, les pressions en faveur d’une restructuration de la dette relèvent d’une volonté de retour à l’ordre ancien face à l’affirmation de la souveraineté sénégalaise. Derrière ces injonctions financières se dessine la tentative de réinstaller un cadre où les décisions se prennent hors de Dakar.

On nous dit que la restructuration de la dette sénégalaise serait une nécessité technique. Une évidence comptable. Un passage obligé de la « responsabilité ». Ce vocabulaire est familier. Il a servi, hier comme aujourd’hui, à dissimuler des choix politiques derrière des équations présentées comme neutres. Or il n’existe pas de restructuration apolitique, surtout dans un pays comme le Sénégal.

Il est frappant de constater que ceux qui poussent avec le plus d’insistance à une restructuration sous l’égide du Fonds monétaire international(FMI) sont aussi ceux qui défendent, de longue date, l’arrimage structurel du Sénégal à la France, et qui regardent avec suspicion toute affirmation de souveraineté . Cette convergence n’est pas accidentelle. Elle est historique.

Restructurer, c’est déplacer le pouvoir

Une restructuration FMI n’est jamais un simple rééchelonnement de dette. C’est un déplacement du centre de décision. Le calendrier budgétaire, les priorités sociales, la trajectoire de l’investissement public cessent d’être arbitrés à Dakar pour être négociés dans des arènes multilatérales où les rapports de force sont profondément asymétriques. Et dans ces espaces — Conseil d’administration du FMI, Club de Paris, le Common Framework for Debt Treatments duG20, dispositifs de coordination des créanciers —, la France conserve une influence structurelle, forgée par l’histoire, les réseaux et la maîtrise des codes.

Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Depuis les ajustements structurels des années 1980 jusqu’à la dévaluation du franc CFA de 1994, l’Afrique francophone a appris une leçon dure : les décisions présentées comme techniques sont souvent celles qui neutralisent le politique. La France n’a pas toujours imposé ces choix ; elle a souvent su opérer dans les interstices, jouer les médiateurs, accompagner les conditionnalités, et conserver une capacité d’influence là où les souverainetés africaines se dissolvaient.

La souveraineté comme ligne de front

C’est pourquoi la pression actuelle pour une restructuration ne peut être lue comme une simple inquiétude financière. Elle traduit une volonté de réexternaliser la décision économique, de replacer le Sénégal dans un cadre où l’autonomie politique est réduite, où l’expertise internationale supplante la légitimité électorale, où la dette redevient un instrument de gouvernement.

Refuser cette restructuration, comme le fait aujourd’hui le Premier ministre Ousmane Sonko, n’est ni un déni de la contrainte budgétaire ni une posture idéologique. C’est un choix stratégique. Tant que la dette reste soutenable, tant que le redressement peut s’opérer par la mobilisation des ressources endogènes, tant que le tempo demeure national, le pouvoir politique reste entre les mains du peuple sénégalais.

À l’inverse, une restructuration ouvrirait un cycle bien connu : conditionnalités, surveillance renforcée, arbitrages sociaux sous contrainte, et retour en force des réseaux qui prospèrent précisément dans ces moments de mise sous tutelle. Ce n’est pas la modernité. C’est la répétition.

La vraie question n’est donc pas : faut-il être responsable ou non ?

Elle est : qui décide de ce que signifie « être responsable » ?

La dette ne peut pas devenir le cheval de Troie d’un retour à l’ordre ancien. Le Sénégal n’a pas élu un pouvoir pour gérer loyalement sa propre dépossession. Résister à la restructuration aujourd’hui, c’est refuser que la souveraineté soit à nouveau dissoute dans le langage feutré de la finance internationale.

Et c’est peut-être, enfin, tirer les leçons de notre propre histoire.

Monsieur le Professeur, la « neutralité » que vous invoquez est un choix idéologique

Il est devenu presque banal, dans certains cénacles académiques et technocratiques, de convoquer la « discipline économique » comme on invoquerait une loi de la gravitation : indiscutable, universelle, apolitique. Le professeur Amath Ndiaye s’inscrit pleinement dans cette tradition lorsqu’il appelle à « sortir du débat idéologique » pour retrouver la rigueur budgétaire, face à la crise de la dette sénégalaise. Mais cette posture, qui se veut raisonnable, repose en réalité sur une fiction intellectuelle : celle d’une économie débarrassée des rapports de pouvoir, d’une dette sans histoire, d’un FMI sans mémoire.

Car prétendre sortir de l’idéologie, c’est souvent adopter l’idéologie dominante sans la nommer.

La dette n’est pas une équation, c’est une relation

Oui, les chiffres sont alarmants. Oui, la charge des intérêts étouffe le budget. Mais réduire la question de la dette à un problème de « discipline », c’est confondre le thermomètre et la fièvre. La dette sénégalaise est encastrée dans une architecture financière internationale asymétrique, où les États africains empruntent cher, en devises fortes, sur des marchés qu’ils ne contrôlent pas.

Dans cette configuration, la « discipline » exigée ressemble moins à une vertu qu’à une pénitence permanente. On demande aux États africains d’être sobres dans un monde qui leur a appris la dépendance ; d’être vertueux dans un système qui récompense la rente ; d’être responsables sans leur donner les leviers de la souveraineté monétaire, fiscale et industrielle.

Ce n’est pas de l’idéologie que de le dire. C’est de l’histoire.

Le FMI n’est pas un arbitre, c’est un acteur

Le discours qui présente le FMI comme un simple outil technique relève d’un réductionnisme commode. Le FMI n’est pas un logiciel de stabilité macroéconomique ; c’est une institution politique, née à Bretton Woods, façonnée par des rapports de force précis, et porteuse d’une doctrine économique identifiable : priorité à l’équilibre budgétaire, compression des dépenses publiques, primat de la confiance des marchés sur les besoins sociaux.

L’Afrique en a fait l’expérience douloureuse dans les années 1980 et 1990. Les programmes d’ajustement structurel ont désarticulé des États, fragilisé les systèmes de santé et d’éducation, et installé durablement une économie de la dépendance. Feindre d’ignorer cette mémoire collective au nom d’un débat « non idéologique », c’est demander aux peuples d’oublier ce qu’ils ont payé de leur chair.

La discipline sans souveraineté est une austérité sans horizon

La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut gérer sérieusement les finances publiques — aucun projet émancipateur ne peut s’en exonérer — mais au service de quoi et de qui s’exerce cette discipline. Une discipline imposée de l’extérieur, validée par des institutions dont la boussole est la solvabilité avant la dignité, produit mécaniquement une austérité sociale : moins d’investissements publics, moins de services publics, plus de précarité.

Or, un pays ne se redresse pas en affaiblissant sa population. Il se redresse en investissant dans ses capacités productives, dans sa santé, dans son école, dans son industrie. La vraie discipline n’est pas comptable ; elle est stratégique. Elle consiste à engager une transformation structurelle de l’économie.

La souveraineté n’est pas dans la restructuration, elle est dans la rupture avec le cycle de la dette

Là où le discours technocratique entretient l’ambiguïté, la position du Premier ministre Ousmane Sonko a le mérite de la clarté : la restructuration de la dette n’est pas une solution, elle est une prolongation du problème. Car restructurer, ce n’est pas rompre ; c’est réaménager la dépendance, déplacer les échéances, renégocier les termes, tout en acceptant le cadre qui a produit l’asphyxie.

L’histoire économique mondiale le montre pourtant avec constance : les pays qui ont réellement repris la main sur leur trajectoire ne l’ont pas fait en multipliant les réaménagements techniques, mais en changeant de logique.

C’est ce piège que le Plan de redressement économique et social (PRES) veut éviter : refuser la restructuration non par idéologie, mais par stratégie — sortir la dette du cœur de l’action publique, rompre avec le chantage des marchés et reconstruire, enfin, les capacités fiscales, productives, industrielles et sociales du pays.

Faire de la restructuration l’horizon de la responsabilité budgétaire, c’est soumettre l’agenda politique aux créanciers et appeler neutralité ce qui n’est qu’une idéologie financière opposée à la souveraineté et à la justice sociale.

Pendant que le monde se durcit, Cheikh Niang parle de maîtrise

Présentée comme une « maîtrise », la retenue diplomatique du Sénégal ressemble de plus en plus à un renoncement dans un monde qui ne respecte que les volontés claires.

Une réponse du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, publiée sur LinkedIn à l’issue d’un échange avec le Dr Ousmane Sané, met au jour une conception problématique de la politique étrangère du Sénégal.

L’invocation de « Rome qui brûle » n’est pas anodine : elle cristallise une opposition de fond entre souveraineté politique et diplomatie de retenue. À l’heure où l’ordre international se durcit, où les États africains sont sommés de s’aligner ou de s’effacer, Cheikh Niang semble confondre diplomatie et politique étrangère, retenue et stratégie. Or la maîtrise sans cap n’est qu’une navigation à vue, et la courtoisie ne saurait tenir lieu de souveraineté.

La Guinée-Bissau : l’angle mort de notre responsabilité régionale

Prenons un exemple concret, et non des abstractions : la situation en Guinée-Bissau. Instabilité chronique, fragilité institutionnelle, tentations autoritaires récurrentes, ingérences multiples. Voilà un pays voisin, historiquement lié au Sénégal, inséré dans le même espace ouest-africain, et pourtant traité comme une note de bas de page de notre diplomatie.

Où est la voix sénégalaise lorsqu’il s’agit de défendre la souveraineté populaire bissau-guinéenne ? Où est l’initiative politique, au-delà des communiqués de circonstance et de l’alignement sur des positions régionales françafricaines ? La retenue, ici, ressemble moins à de la sagesse qu’à un renoncement. Or l’histoire nous enseigne que le vide politique n’existe pas : lorsqu’un État n’assume pas sa responsabilité régionale, d’autres s’en chargent — rarement au bénéfice des peuples.

Trump, le monde d’après et l’illusion du «retour à la normale»

Cette prise de position fait l’économie d’une question pourtant centrale : comment le Sénégal entend-il penser ses relations internationales à l’ère des bouleversements qu’incarne Donald Trump, et plus largement de la brutalisation désormais assumée de l’ordre mondial ?

Trump n’est pas une parenthèse folklorique de l’histoire récente ; il est un accélérateur toujours actif. Accélérateur du recul du multilatéralisme, de la normalisation de la coercition économique, du mépris décomplexé à l’égard des États jugés faibles. Et surtout, un révélateur : depuis Trump, y compris chez ceux qui prétendent s’en démarquer, la primauté des rapports de force s’impose comme horizon commun.

Dans ce monde-là, l’invocation du sang-froid ne protège personne. La souveraineté ne se défend ni par des postures martiales ni par des indignations de façade. Mais elle ne se préserve pas davantage par une diplomatie de basse intensité qui confond la désescalade avec l’effacement. Entre la gesticulation et la docilité, il existe un autre chemin : celui d’une politique étrangère assumée, fondée sur des principes clairs, des intérêts définis et une lecture lucide des rapports de force contemporains.

Diplomatie et politique étrangère : une confusion lourde de conséquences

La conception de la politique étrangère implicitement défendue dans cette réponse tend à réduire la dignité d’un État à sa seule capacité à « désamorcer les tensions ». Une telle approche est partielle — et devient dangereuse lorsqu’elle se veut exclusive. La diplomatie relève de l’art de la forme ; la politique étrangère, de l’art du fond. On peut multiplier les gestes diplomatiques sans jamais affirmer une souveraineté réelle, tout comme on peut défendre une souveraineté sans céder au tapage ou à la surenchère verbale.

L’Afrique a payé trop cher les illusions de la « bonne conduite » internationale pour continuer à croire que le respect s’obtient par la seule politesse. De Kwame Nkrumah à Thomas Sankara, de Patrice Lumumba aux débats contemporains sur la dette, les sanctions ou les bases militaires, une constante demeure : le respect n’est jamais octroyé. Il est conquis politiquement, puis consolidé diplomatiquement.

Dans un monde fracturé, où les rapports de force s’affichent sans complexe, la question n’est donc pas de choisir entre la gesticulation et la docilité. Elle est de bâtir, urgemment, une politique étrangère dotée d’une colonne vertébrale. Une politique qui ne se contente pas de gérer les crises à vue, mais qui anticipe ; qui ne se borne pas à aligner des gestes de courtoisie, mais qui négocie à partir d’intérêts clairement définis ; qui, face à la Guinée-Bissau ou à d’autres défis régionaux, propose une initiative sénégalaise plutôt qu’un alignement derrière d’autres. L’élégance de la forme, chère à la tradition diplomatique de Dakar, ne retrouvera sa pleine valeur que si elle sert un fond politique audacieux et souverain. Le temps n’est plus à la retenue, mais à la vision.

La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

Une légitimité démocratique claire, non provisoire

Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

Concertations : de la délibération à la décision

L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

À qui profite l’éternel recommencement du débat?

Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

Gouverner, c’est choisir

La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

La démocratie n’est pas menacée par l’action.

Elle l’est par l’immobilisme organisé.

La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

Partir des besoins réels sans se couper du monde

C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


[1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

[2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

[3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.

La balance hors-sol : la bataille d’Ousmane Sonko pour la révision de son procès

La demande de révision du procès engagé contre Ousmane Sonko à la suite de la plainte pour diffamation déposée en octobre 2022 par Mame Mbaye Niang, alors ministre sous Macky Sall, dépasse le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Elle met en cause l’usage politique du droit et interroge la capacité de la justice à demeurer ancrée dans le jeu démocratique face à la confrontation entre pouvoir et opposition.

Il y a des combats qui dépassent la personne qui les mène. Des combats qui, sous des dehors individuels, posent en réalité une question collective : quel rapport une société entretient-elle avec sa justice ?

Dans le Sénégal d’aujourd’hui, la démarche d’Ousmane Sonko visant la révision de son procès pour diffamation relève d’une exigence politique et morale : rétablir la vérité judiciaire et le principe de proportion. Elle n’a rien d’une manœuvre dilatoire ni d’une revanche personnelle.

Ce procès n’était pas un banal contentieux. Il a été engagé par un ministre du régime de Macky Sall, Mame Mbaye Niang, contre un opposant majeur, pour avoir affirmé qu’il avait été « épinglé » par un rapport administratif. Une parole politique, fondée sur un document d’intérêt public, judiciarisée par une procédure dont l’issue — peine aggravée, dommages-intérêts exorbitants, célérité suspecte — poursuivait un objectif clair : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle de 2024.

Dans ces conditions, demander la révision du procès n’est pas contester la justice ; c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée.

Une parodie judiciaire validée de bout en bout

Il faut d’abord appeler les choses par leur nom. Le procès qui a conduit à la condamnation d’Ousmane Sonko fut, dès la première instance, une parodie. Une procédure expéditive, bancale, où les garanties élémentaires du procès équitable ont été piétinées avec une désinvolture confondante. Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que cette parodie n’a pas été corrigée en appel : elle a été validée, amplifiée, sanctuarisée.

La justice sénégalaise, dans cette affaire, n’a pas simplement failli ; elle a persévéré. Elle a donné l’impression d’un corps refermé sur lui-même, plus soucieux de produire un résultat politique que de rendre une décision juridiquement défendable. Or la justice n’est pas un théâtre où l’on joue un rôle écrit ailleurs. Elle est censée être le dernier rempart contre l’arbitraire, non son instrument le plus sophistiqué.

Les dommages-intérêts : une insulte sociale

Le point le plus choquant reste sans doute le montant des dommages-intérêts. Deux cents millions de francs CFA. Deux cents millions. Il faut répéter ce chiffre, le laisser résonner, le confronter à la réalité sociale du pays.

Dans quel Sénégal vivent les magistrats qui ont validé de tels montants ? Dans quel pays imaginaire une accusation de diffamation — fût-elle caractérisée — justifie-t-elle une sanction financière équivalente à plusieurs vies de travail pour un salarié moyen ? Dans un pays où le salaire minimum ne permet pas de vivre dignement, où des familles entières survivent avec moins de 100 000 francs CFA par mois, cette décision relève d’une indécence institutionnelle.

Ce n’est pas seulement une erreur d’appréciation : c’est une rupture morale entre la magistrature et la société qu’elle est censée servir. La justice ne peut pas être rendue hors-sol, comme si elle s’exerçait dans une bulle déconnectée de la pauvreté ambiante.

La proportionnalité : principe oublié, justice dévoyée

Toute justice digne de ce nom repose sur un principe cardinal : la proportionnalité des peines. La sanction doit être proportionnée à la faute, à ses conséquences réelles, au contexte social et politique. Or ici, ce principe a été méthodiquement piétiné.

Comparer n’est pas relativiser, c’est éclairer. Dans d’autres domaines, des fautes lourdes — détournements de deniers publics, malversations avérées, préjudices économiques massifs — ont parfois été sanctionnées plus légèrement que cette supposée diffamation. Que dire alors ? Que la parole critique coûte plus cher que le pillage ?

Dans la médecine, lorsqu’un praticien commet une erreur, on évalue la faute, son intention, ses conséquences, le contexte. Dans l’enseignement, lorsqu’un professeur dépasse les bornes, la sanction est graduée. Dans l’armée même, où la discipline est sévère, l’échelle des sanctions obéit à une logique de proportion. Pourquoi la magistrature s’exonérerait-elle de cette exigence universelle ?

Une magistrature à interpeller, sans détour

Il ne s’agit pas ici de manquer de respect à la magistrature, mais de la mettre face à ses responsabilités historiques. Être sévère n’est pas être injuste. Au contraire. Une institution forte est celle qui accepte la critique, qui se réforme, qui reconnaît ses dérives.

Dans cette affaire, trop de juges ont donné le sentiment d’une justice de position sociale, plus attentive à protéger un ordre établi qu’à garantir l’égalité devant la loi. Une justice qui punit plus durement la contestation que la prédation. Une justice qui confond autorité et autoritarisme.

Or la dignité du juge ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans la capacité à corriger l’erreur. La procédure de révision n’est pas une humiliation pour la justice sénégalaise ; elle est une chance.

Se battre pour la révision, c’est se battre pour la justice

En persistant dans ce combat, Ousmane Sonko ne défend pas seulement son honneur. Il pose une question qui nous concerne tous : voulons-nous d’une justice qui écrase ou d’une justice qui équilibre ? D’une justice qui punit l’audace ou d’une justice qui protège la vérité ?

La révision de ce procès n’est pas un caprice politique. C’est une exigence démocratique. Car lorsqu’une injustice flagrante est validée, c’est toute la société qui est condamnée à l’arbitraire. Et lorsqu’un citoyen — fût-il Premier ministre — refuse de s’y résigner, il rend paradoxalement service à l’institution qu’il interpelle.

Sonko, Diomaye et l’espérance fanonienne : ne pas laisser la révolution sans boussole

Dans quelques jours s’ouvrira à Dakar le colloque international du centenaire de Frantz Fanon (17 — 20 décembre 2025), au Musée des Civilisations noires. Ce rendez-vous n’est pas un simple hommage savant : les documents préparatoires le rappellent avec force. Fanon nous lègue moins une statue qu’un programme de lutte, un souffle destiné à « clarifier la mission historique que l’Afrique et sa diaspora doivent remplir aujourd’hui ».

Le texte de présentation insiste sur cet avertissement qui traverse toute l’œuvre fanonienne : le recul du colonialisme portait la promesse d’une reprise de l’humanité, mais cette promesse fut trahie par des bourgeoisies bureaucratiques qui, selon Fanon, n’allèrent pas à l’indépendance « en combattants, mais en négociants ».

 Cette lucidité est d’une brûlante actualité, alors même que le Sénégal expérimente un moment inédit : une alternance sans compromission apparente, portée par une mobilisation populaire d’une intensité rare sur le continent.

À l’heure où Dakar s’apprête à accueillir chercheurs, artistes, militants et étudiants, le colloque rappelle un impératif politique : une révolution n’avance que si elle reste fidèle aux forces qui l’ont rendue possible. C’est sous ce prisme qu’il faut comprendre les interrogations croissantes autour de la relation entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.

La «bourgeoisie nationale» selon Fanon : la tentation de s’éloigner du peuple

Dans les textes rassemblés pour le colloque, une phrase revient comme un fil rouge : la « bourgeoisie nationale » est une classe qui n’a pas de projet historique, qui s’insère dans les structures coloniales au lieu de les briser, et qui met son énergie non dans la transformation, mais dans la gestion de la dépendance

Cette bourgeoisie n’est pas seulement une catégorie économique et sociale : c’est une attitude, un imaginaire, une manière d’habiter le pouvoir sans rompre avec les logiques de domination.

C’est à l’aune de cette critique que l’on doit analyser la situation actuelle. Un sentiment diffus circule : celui que le Président Diomaye Faye semble vouloir s’affranchir du mouvement social qui l’a porté au pouvoir, mouvement dont PASTEF est l’expression politique la plus organisée. Je dis semble, car je peine encore à saisir la rationalité d’une telle stratégie. Pourquoi tenter de se tenir à distance de l’énergie populaire qui a rendu possible l’alternance du 24 mars 2024? Pourquoi laisser croire que l’État pourrait fonctionner désormais comme un appareil neutre, affranchi de la pression révolutionnaire qui l’a remis en mouvement ?

Et pourtant, les signaux existent. Ils inquiètent. Ils interrogent. Ils rappellent ce que Fanon nommait le « glissement » : cette manière insidieuse qu’ont certains dirigeants, même sincères, de se réapproprier le pouvoir au détriment de la dynamique collective.

Mais si tel est le chemin qui se dessine, alors nous en prendrons acte. Sans colère, sans naïveté, mais avec cette vigilance politique que Fanon appelait de ses vœux. Car une révolution ne survit qu’à une condition : que les masses restent le cœur battant du processus.

La nécessité de maintenir l’espérance révolutionnaire

Il serait faux de dire que la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye s’est rompue. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que leurs rôles institutionnels créent une tension politique inédite : l’un incarne la radicalité transformatrice, l’autre la présidence républicaine dans sa dimension la plus classique. Fanon avait prévenu : les institutions ont une puissance de domestication redoutable.

Dans les réunions populaires comme dans les cercles militants, une peur s’exprime : que la présidence se normalise, que la rupture s’émousse, que la dynamique collective se dissolve dans les codes d’un État qui, depuis soixante ans, sait absorber ses propres contestataires. Ce risque est réel. Il n’est pas une trahison ; il est la tentation structurelle de toute situation de pouvoir.

Face à cela, la position du mouvement doit être claire : nous ne transigerons pas.

Non par défi. Non par orgueil. Mais parce que le peuple révolutionnaire a des exigences légitimes : justice, transparence, refonte de l’État, fin des privilèges, décolonisation des institutions.

Ce peuple — celui qui a résisté, qui a souffert, qui a été emprisonné, torturé, humilié — n’a pas mené ce combat pour revenir à une gestion soft de l’ordre ancien.

Et surtout parce que l’espérance ne doit pas s’éteindre. Comme le rappelle le texte du colloque, Fanon n’était pas seulement le théoricien de la violence libératrice ; il était le penseur d’une immense espérance africaine, d’un avenir à inventer où les peuples reprennent initiative et dignité.

Cette espérance-là ne peut être abandonnée à la seule verticalité présidentielle. Elle doit rester entre les mains de celles et ceux qui l’ont portée ces dernières années : ambulants, djakartamen, syndicats, étudiants, quartiers populaires, paysans, intellectuels, travailleurs de la fonction publique, diaspora, travailleurs informels, jeunes précarisés.

La justice fiscale exige la fin des privilèges ; les fonds communs en sont un symbole

À l’heure où l’Assemblée nationale décortique le Budget 2026, le pays entre dans une zone où l’ambiguïté n’est plus tolérable. Les documents officiels eux-mêmes ne laissent aucun doute : le Sénégal doit « restaurer la crédibilité et la viabilité des finances publiques » et engager un « assainissement » profond de ses comptes, après la révélation d’un endettement réévalué à 119 % du PIB et d’un déficit approchant les 12 % du PIB[1].

Cette exigence nouvelle, affirmée dans le Projet de loi de finances, repose sur une idée simple : la souveraineté financière ne naîtra ni des slogans ni des artifices comptables, mais d’un effort fiscal juste, assumé, équitable.

Les fonds communs : les impensés d’une République qui se veut juste

Le Gouvernement reconnaît dans son projet de loi que la maîtrise de la masse salariale doit être rigoureuse et que la transparence sur les rémunérations publiques est devenue indispensable. Le document Voies et Moyens va plus loin en indiquant que la réforme du Code général des impôts doit permettre une meilleure segmentation des contribuables, une centralisation des « bénéficiaires effectifs » et un renforcement de la justice fiscale.

Cette ambition, déjà inscrite dans les textes, appelle une conséquence logique : les fonds communs doivent être imposés.

Le Code général des impôts soumet à l’impôt sur le revenu les traitements, salaires, indemnités et primes de toutes natures. Il ne crée aucune catégorie spéciale pour les « fonds communs ». S’ils échappent encore largement à l’impôt, ce n’est pas parce que la loi les protège, c’est parce que l’administration les a installés dans une zone grise, à l’abri du regard du fisc. Et dans un contexte où l’État affirme vouloir relever la pression fiscale pour atteindre les standards UEMOA (20 %), il est incohérent de faire peser l’effort public sur les usagers du mobile money, les agriculteurs, les ménages modestes ou les petites entreprises, tout en épargnant les segments les mieux rémunérés de la haute administration.

Dans un pays où le Président et le Premier ministre ont choisi la vérité contre le maquillage des chiffres, ne pas imposer les fonds communs revient à maintenir une zone d’ombre au cœur même de l’État. C’est incompatible avec l’idéal de souveraineté, incompatible avec l’agenda de refondation et incompatible avec l’idée simple que la République se bâtit d’abord par l’exemplarité de ceux qui la servent.

La fiscalité foncière : le socle oublié de l’autonomie nationale

Le document Voies et Moyens[2] insiste sur le rôle que doit jouer la fiscalité foncière dans l’élargissement de l’assiette et l’augmentation des recettes internes. Le Projet de loi, lui, annonce une « régularisation foncière massive » dont le rendement est projeté à plus de 100 milliards FCFA. Ces formulations ne sont pas anodines : elles expriment la reconnaissance officielle d’une évidence économique longtemps mise de côté.

La taxe foncière sénégalaise n’est plus en phase avec les réalités contemporaines. Elle est faible, sous-évaluée, parfois inopérante. Elle ne reflète ni la valeur réelle du patrimoine, ni les dynamiques urbaines, ni les besoins criants des collectivités. Elle ne peut plus rester dans cet état alors que le pays affirme vouloir financer ses ambitions sans s’en remettre aux bailleurs.

Un État qui néglige son foncier néglige la première pierre de sa souveraineté. La nation reconnaît la valeur de son territoire et choisit d’en faire une part équitable de l’effort collectif. Réformer la fiscalité foncière, mettre à jour les valeurs, intégrer les terrains vacants, responsabiliser les propriétaires, donner aux communes un socle de ressources stable et prévisible : tout cela n’est pas un luxe, mais une obligation politique si l’on veut sortir d’un modèle où l’État vit à crédit pendant que la richesse immobilière échappe à l’impôt.

La souveraineté budgétaire exige la justice fiscale

Le Projet de loi de finances 2026 parle d’une « mobilisation de nouvelles ressources endogènes », d’une volonté de « retrouver définitivement les équilibres budgétaires » et d’une réduction de la dépendance aux financements extérieurs. Le document Voies et Moyens décrit la même trajectoire : élargir l’assiette, sécuriser les recettes, réformer les codes fiscaux et douaniers, corriger les niches et renforcer la transparence.

Ces formulations officielles ne prennent sens que si l’État a le courage d’aller jusqu’au bout. La vérité budgétaire est devenue un choix politique. Et ce choix oblige l’administration à se réformer elle-même, à abandonner ses zones d’exception, à accepter que l’effort fiscal soit partagé.

Le peuple a toujours payé. Il est temps que l’État, lui aussi, paie sa part. Et c’est à ce prix — pas un autre — que la souveraineté budgétaire annoncée dans les textes deviendra une réalité vécue par tous.


[1] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

[2] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Voies et moyens — Annexe au projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

Aminata Touré et la coalition fantôme

Aminata Touré tente de ranimer une coalition sans existence réelle. Une manœuvre d’appareil sans portée politique, face à un PASTEF solidement ancré dans le réel.

La lettre publiée le 11 novembre 2025 au nom du « président » (?) de la « Coalition Diomaye Président » — sans sceau officiel, et surtout sans mention de la qualité de son signataire — a suffi à provoquer une agitation médiatique. Elle annonçait le remplacement de Aïda Mbodj par Aminata Touré à la tête d’une structure dont plus personne n’entendait parler. Une tempête dans un verre d’eau, rien de plus.

Créée à la veille de la présidentielle pour rallier des soutiens extérieurs au projet souverainiste de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, la coalition a depuis perdu toute raison d’être. Le 17 novembre 2024, PASTEF, victorieux de la présidentielle du 24 mars, s’est présenté sous sa propre bannière aux législatives et a raflé 130 sièges sur 165. Dès lors, la logique des alliances d’appoint est devenue caduque : la « Coalition Diomaye Président » n’a connu aucune activité notable et ne subsiste plus que sur papier — et dans les ambitions de quelques-uns.

C’est dans ce vide qu’Aminata Touré tente de revenir dans le jeu. L’ancienne Première ministre, rompue aux intrigues d’appareil, se fait désigner à la tête d’une coalition sans vie, sans ancrage, et dont la principale composante — PASTEF — ne veut pas, en l’état, reconnaître la légitimité.

Ce mélange de confusion et de calcul illustre une vieille pathologie de la classe politique sénégalaise : celle de croire que les rapports de force se fabriquent à coups de signatures et de communiqués. On crée des coalitions sans militants, on se distribue des titres sans base sociale, on s’autoproclame président d’un vide. La manœuvre amuse, mais elle n’entraîne aucune conséquence.

Car la réalité politique du Sénégal d’aujourd’hui se joue ailleurs : dans le redressement économique après le choc de la dette cachée, dans la reconstruction morale de l’État, dans la souveraineté retrouvée sur les choix budgétaires et stratégiques. C’est là que le peuple observe et juge. Pas dans les couloirs d’une coalition virtuelle.

Le geste d’Aminata Touré relève davantage de la visibilité médiatique que de l’action politique. Mais l’histoire est passée à une autre époque : celle où les forces vives du pays se réapproprient la parole publique, où les sigles creux ne trompent plus personne.