Diomaye Président : la coalition contre la rupture

Le 7 mars 2026, devant l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le chef de l’État sénégalais a prononcé un discours placé sous le signe de la gratitude et de l’humilité. Aux militants, il a demandé loyauté, travail et efficacité. En apparence, rien à redire. Mais derrière cette rhétorique consensuelle se cache une question bien plus gênante : pourquoi, deux ans après une élection historique, le président cherche-t-il à ressusciter une structure électorale au moment même où le pays attend une transformation politique profonde ?

Le problème n’est pas dans les mots. Il est dans la logique politique qu’ils révèlent.

Le piège de la coalition

Revenons au 24 mars 2024. Ce jour-là, les Sénégalais n’ont pas porté au pouvoir une coalition. Ils ont porté un projet politique : celui de PASTEF, fruit de longues années de mobilisation populaire, de répression et de résistance. La coalition « Diomaye Président » n’était qu’un véhicule de circonstance, un outil tactique conçu pour contourner l’empêchement d’un candidat et élargir le front électoral. Elle n’avait ni base militante, ni projet autonome, ni existence organique réelle.

C’est pourtant cette structure éphémère que le président tente aujourd’hui de replacer au centre du jeu politique.

La manœuvre n’a rien d’anodin. Déplacer le centre de gravité du pouvoir de PASTEF vers une coalition présidentielle revient à diluer la dynamique de rupture qui a rendu possible la victoire de mars 2024. C’est substituer à un mouvement structuré, porteur d’une idéologie claire, une coalition d’appareils aux contours flous, précisément ce que PASTEF avait promis de dépasser.

L’inertie présidentielle

Depuis deux ans, un malaise politique s’installe. Les réformes structurantes tardent à voir le jour. Les décisions majeures s’enlisent dans les procédures. L’audace promise se transforme en prudence administrative. Là où l’histoire exigeait de la vitesse, on observe une lenteur méthodique.

Dans ce contexte, l’activation d’une coalition présidentielle apparaît moins comme un instrument de mobilisation que comme un mécanisme d’équilibrage. Une structure destinée à neutraliser l’énergie politique du mouvement qui a porté la rupture.

L’histoire politique regorge de ces moments. Une révolution électorale ouvre une brèche, puis le pouvoir cherche à la refermer en reconstruisant les anciens équilibres. On appelle cela la stabilisation. En réalité, c’est souvent la restauration.

Le Parlement doit prendre le relais

Avec 130 députés sur 165, PASTEF détient une majorité parlementaire confortable. Cette force ne peut se limiter à un rôle d’accompagnement : elle doit devenir le moteur législatif de la rupture voulue par le Premier ministre Ousmane Sonko et portée par le peuple.

La Constitution offre à l’Assemblée bien plus qu’un rôle passif : proposer des lois, amender les textes, créer des commissions d’enquête, organiser des auditions, imposer un rythme au débat national. Autant d’outils aujourd’hui sous-utilisés.

La clé réside dans un tandem : Ousmane Sonko bouscule l’appareil d’État ; le Parlement traduit cette impulsion en réformes irréversibles. Si la présidence temporise, cette alliance peut contourner l’inertie. Faire sauter les verrous, forcer le débat et accélérer les chantiers de la transformation.

L’heure des actes

Le Parlement doit donc assumer pleinement son rôle d’impulsion. Cela suppose qu’il prenne lui-même l’initiative législative sur les transformations attendues : renforcer l’indépendance de la justice, réformer une administration publique souvent opaque et inefficace, moraliser la vie publique en consolidant les mécanismes de contrôle démocratique, et adapter les institutions aux exigences d’un État plus souverain.

Ces réformes ne peuvent rester au stade des intentions. Elles doivent entrer dans l’arène législative, être débattues, adoptées et appliquées. Car, en définitive, la politique se mesure aux actes. Les Sénégalais n’ont pas voté pour un simple discours de rupture, mais pour des changements réels. Si le Président hésite, le Parlement doit avancer ; si le pouvoir ralentit, les institutions doivent accélérer. C’est ainsi que les moments historiques cessent d’être des promesses et deviennent des transformations.

ONU : l’aventure personnelle de Macky Sall contre le Sénégal

Une nomination a été enregistrée dans la course au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies : celle de l’ancien président sénégalais Macky Sall. Mais un fait frappe : la candidature n’a pas été déposée par le Sénégal, mais par le Burundi.

Or, en diplomatie, lorsqu’un ancien chef d’État vise une fonction internationale majeure, c’est son pays qui porte la candidature et construit les alliances. Ici, l’annonce précède la stratégie et l’ambition individuelle devance l’État.

Dès lors, une question s’impose : au nom de qui parle un ancien président lorsqu’il s’engage dans une bataille diplomatique mondiale sans que son propre pays en soit le porteur ?

L’intérêt national n’est pas une affaire individuelle

Dans toute République, la détermination de l’intérêt national relève d’une autorité précise : le chef de l’État en exercice, assisté de son gouvernement. C’est à eux qu’il revient d’arbitrer les orientations diplomatiques, de hiérarchiser les priorités et d’engager la parole de la nation.

Un ancien président, aussi légitime que puisse être son parcours, ne peut s’arroger cette prérogative.

Ce principe n’est pas une question de susceptibilité politique. Il constitue un fondement de la continuité de l’État. Lorsque l’autorité publique change, la responsabilité de représenter la nation change également. La diplomatie n’est pas un espace où chacun peut agir à titre personnel en mobilisant l’image de son pays.

La question devient donc inévitable : que sait l’ancien président des engagements diplomatiques du Sénégal actuel ? Quelles négociations sont en cours, quels équilibres régionaux sont recherchés, quelles alliances sont envisagées ? Ces éléments relèvent par nature de la conduite de l’État. Ils ne peuvent être présumés ni instrumentalisés par ceux qui n’en ont plus la charge.

Une démarche qui fragilise la cohérence diplomatique

La désignation du Secrétaire général de l’ONU est l’une des procédures les plus politiques du système international : candidatures, auditions, puis votes au Conseil de sécurité, où les membres permanents disposent d’un droit de veto. Une candidature sérieuse suppose donc préparation, alliances et stratégie diplomatique cohérente.

Or, lorsque la démarche se construit en dehors de l’État censé l’incarner, la confusion entre ambition personnelle et politique nationale apparaît immédiatement. Le paradoxe est d’autant plus frappant que la séquence s’est d’abord jouée dans l’espace médiatique : validation annoncée à l’Union africaine, sommet virtuel évoqué, puis dépôt finalement présenté par un autre État. À chaque étape, le récit a changé.

Ambition personnelle et confusion républicaine

Dans la succession d’annonces et de réajustements autour de cette candidature, un doute s’installe : et si l’enjeu était moins diplomatique que politique ? Une candidature internationale entretient la visibilité et fabrique un récit : succès, elle consacre une trajectoire ; échec, elle alimente le récit du sabotage national ou du manque de soutien des autorités. Mais ce jeu comporte un risque : instrumentaliser l’image du pays au service d’une ambition personnelle.

Au fond, l’affaire révèle une conception personnalisée du pouvoir : l’idée qu’une stature acquise au sommet de l’État donnerait un droit permanent à agir au nom de la nation, même sans responsabilité institutionnelle. Or la République repose sur l’inverse : les institutions survivent aux individus et l’intérêt national ne se confond jamais avec la carrière d’un homme.

Le débat dépasse donc la nécessité d’une candidature ; il touche à la loyauté envers l’État. Un ancien président peut conseiller ou représenter son pays lorsqu’il en reçoit mandat. Mais engager le nom du Sénégal dans une bataille diplomatique mondiale sans coordination avec les autorités légitimes revient à substituer la logique de l’égo à celle de la nation.

À Samba Diouldé Thiam : de la révolution, des fauteuils et des fantômes

Monsieur,

Votre texte, largement relayé sur les réseaux sociaux et repris en Une par Le Témoin sous le titre spectaculaire « Notre PM a décidé d’être un Mussolini sénégalais », relève désormais du débat public et appelle une réponse à la même hauteur.

Permettez une remarque de méthode : l’outrance ne vous grandit pas. Convoquer Benito Mussolini pour qualifier le Premier ministre Ousmane Sonko, issu d’une alternance électorale régulière, n’est pas une analyse, mais un effet de manche. À force d’agiter le fascisme à chaque désaccord, on en banalise le sens et l’on affaiblit sa propre parole.

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui mérite discussion.

Vous qui venez du marxisme sénégalais

Vous avez été un dirigeant de premier plan du Parti de l’indépendance et du travail (PIT-Sénégal) et incarné une tradition marxiste sénégalaise exigeante, structurée par la critique du néocolonialisme.

Aujourd’hui, vous alertez sur une prétendue dérive autoritaire. Soit. Mais votre mémoire politique mérite d’être convoquée. Vous avez cheminé avec Abdoulaye Wade, accompagné Macky Sall, partagé des trajectoires avec feu Djibo Ka. Ces périodes furent-elles des modèles d’horizontalité démocratique absolue ?

La vigilance est une vertu. Mais elle perd en crédibilité lorsqu’elle devient subitement hypersensible.

L’histoire politique du Sénégal n’a pas commencé en 2024.

La révolution : mot qui vous dérange ou réalité qui vous échappe?

Vous affirmez qu’il n’y a pas eu révolution parce qu’il n’y a pas eu rupture constitutionnelle. L’argument est juridique. Le moment est politique.

Une révolution n’est pas nécessairement un coup d’État. Elle peut être un déplacement du centre de gravité du pouvoir. Elle peut être la mise à nu d’une dette dissimulée. Elle peut être la fin d’un régime de rentes. Elle peut être une tentative de réécriture du contrat entre l’État et la société.

L’alternance a été régulière. Certes. Mais le mandat populaire portait sur une transformation. Que le terme vous paraisse excessif est défendable. Le réduire à un mirage pathologique est une facilité.

Et vous qui venez du PIT-Sénégal, vous savez que l’histoire n’avance pas seulement par effondrement brutal des constitutions, mais aussi par recomposition interne des rapports de force.

Le fauteuil et la psychologie de bazar

Vous glissez vers la psychologisation : « mégalomanie », « incapacité cognitive », « gourou », « surmenage ».

C’est une pente dangereuse. Elle transforme l’analyse politique en diagnostic de comptoir. On ne réfute pas un projet par une expertise improvisée en psychiatrie.

Dans une République, le Premier ministre est nommé par le Président. Tant que celui-ci lui maintient sa confiance, il n’y a ni usurpation ni coup d’État rampant. Il y a exercice des prérogatives constitutionnelles.

Si rivalité il y a, elle se tranche politiquement. Pas par insinuation.

Universités et sécurité : entre caricature et responsabilité

Vous assimilez toute réflexion sur la sécurisation des campus à l’installation de centurions dans les amphithéâtres. L’image est forte. Elle est aussi excessive.

La question est simple : comment protéger des étudiants lorsque la violence éclate ? Le débat porte sur la doctrine, la proportionnalité, le cadre juridique. Pas sur l’existence de l’État.

Refuser toute présence sécuritaire au nom d’une pureté universitaire absolue revient à poser une alternative irréelle : soit la liberté, soit l’autorité. Or une République mature cherche l’équilibre.

La dramatisation permanente

Votre texte installe un climat d’effondrement : descente aux enfers, honte nationale, menace d’assassinats, dérive fascisante.

Ce registre est puissant émotionnellement. Mais la parole d’un ancien dirigeant engage davantage que celle d’un polémiste ordinaire. Elle devrait élever le débat, non l’enflammer.

Le Sénégal traverse une phase de recomposition. Il n’est ni un État effondré ni une dictature installée.

Vous êtes libre de contester la ligne actuelle et d’en refuser le vocabulaire. Mais le pays ne gagne rien aux procès psychologiques ni aux analogies fascisantes. Opposez des faits, une alternative cohérente, un projet structuré : c’est là que se joue l’histoire.

Le Sénégal n’a pas besoin de fantômes. Il a besoin d’idées claires et d’un débat à la hauteur de son intelligence politique.

Après la dette cachée : le temps du redressement

Le 26 septembre 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko a révélé les résultats d’un audit mettant en lumière l’ampleur réelle de la dette nationale et l’écart avec les chiffres affichés. La Cour des comptes a ensuite estimé le niveau à près de 99,7 %, avant que le FMI ne confirme un ratio de 118,8 % du PIB.

La séquence a provoqué des tensions financières — dégradation par Moody’s, nervosité des marchés — mais elle a surtout affirmé un principe, porté par le chef du gouvernement : la primauté de la transparence sur le confort du silence.

La dette révélée : du mythe du levier au choc de la transparence

Pendant des années, la dette fut présentée comme l’instrument d’une « émergence » accélérée. L’argument était simple : s’endetter pour investir, investir pour croître. Or, l’audit a révélé un écart systémique entre l’affichage et la réalité. Le basculement médiatique — de l’« émergence » au « carnage financier » — a transformé un débat technique en crise de confiance.

Il fallait pourtant passer par cette épreuve. Car la dette n’est pas un chiffre isolé ; elle est un rapport social. Elle dit qui décide, qui paie, qui bénéficie. En exposant l’ampleur des engagements hérités, le gouvernement a déplacé le centre de gravité du débat : du déni vers la reddition de comptes.

Les critiques ont reproché une communication « brutale », jugée responsable de la dégradation de la note souveraine. Mais pouvait-on restaurer la crédibilité en prolongeant la fiction ? L’histoire économique récente — du Ghana à l’Éthiopie — montre que l’ajournement des vérités budgétaires ne supprime pas la contrainte ; il l’aggrave.

Le PRES : La troisième voie entre le mensonge et l’austérité

Face au choc, la réponse ne fut ni l’improvisation ni l’abandon. Présenté le 1ᵉʳ août 2025, le PRES fixe un cap de souveraineté et de transparence : réduction du train de vie de l’État pour rétablir la discipline budgétaire, financement endogène à 80 % pour limiter la dépendance extérieure, maintien des bourses familiales, et 633,7 milliards de FCFA d’investissements en 2026 (44 projets) au service de la souveraineté alimentaire, de l’énergie et de la modernisation des hôpitaux et lycées techniques.

Le plan a ses fragilités — pression fiscale sur le secteur formel, dépendance aux recettes extractives de 2026 — mais une restructuration immédiate sous tutelle aurait déplacé la décision hors du pays. L’enjeu est de concilier consolidation budgétaire et urgence sociale, car les ménages vivent dans le présent, non dans les projections.

Le Fonds monétaire international a salué la « vérité budgétaire » tout en exigeant un contrôle strict, paradoxe pour une institution qui n’avait pas détecté les écarts passés. Tout se joue désormais dans cette tension : coopérer sans se subordonner, accepter l’expertise sans céder la définition de l’intérêt national.

Guerre des récits et enjeu de crédibilité

Depuis 2024, la dette est devenue un champ de confrontation symbolique. Le déséquilibre est patent : le récit gouvernemental — transparence, assainissement, responsabilité — peine à trouver un espace proportionné, tandis que les voix critiques dominent plateaux et tribunes, multipliant alertes sur « l’asphyxie » et prophéties d’austérité. Cette asymétrie fausse la perception : l’effort de redressement est disséqué, parfois caricaturé, alors que sa logique — restaurer la crédibilité par la vérité des chiffres — reste insuffisamment exposée.

Au-delà des polémiques, une orientation se précise en 2026 : privilégier le marché régional de l’UEMOA pour mobiliser plus de 4 000 milliards FCFA et réduire l’exposition aux marchés internationaux. Il s’agit d’une souveraineté graduelle — refinancer, étaler, consolider sans défaut — car la dette n’est plus un simple ratio : elle révèle un rapport de force entre dépendance et autonomie, technocratie et décision démocratique.

Le courage du réel

Défendre la position du gouvernement Sonko, ce n’est pas nier les contraintes, mais admettre que la première réforme fut celle du regard porté sur les chiffres : on consolide les fondations avant de repeindre la façade.

Depuis septembre 2024, la vérité a révélé des fragilités tout en fixant un cap. Le PRES est une reconquête radicale de la décision budgétaire.

La crédibilité d’un État naît parfois non de l’optimisme, mais du courage du réel. Le Sénégal est à ce moment.

Responsabilité ou impunité : la ligne de fracture

Il est des moments où la République est sommée de parler bas pour penser juste. Le 9 février 2026, à l’Université Cheikh Anta Diop, un étudiant, Abdoulaye Ba, est mort. L’émotion est légitime ; l’accusation, elle, doit être mesurée. À ce stade des informations disponibles — et elles sont désormais précises —, rien ne permet d’imputer une responsabilité politique directe dans le drame. La police a été envoyée au campus social pour y ramener l’ordre. Il n’y a aucune fatalité à ce qu’une intervention de police dans un espace universitaire se solde par un décès. La responsabilité, si responsabilité il y a, se situe d’abord là où l’action a été conduite : dans la chaîne de commandement.

Le rapport d’autopsie divulgué par la presse est sans ambiguïté : polytraumatisme thoraco-abdominal et crânien, hémorragies internes massives, hémothorax volumineux, lésions spléniques et rénales, hémorragie sous-durale. Il écarte une cause naturelle isolée et conclut à un mécanisme traumatique violent. Ces données objectivent le débat. Elles imposent une enquête rigoureuse, judiciaire et administrative, pour établir les circonstances exactes et situer les responsabilités individuelles. Le Premier ministre a demandé au ministre de la Justice d’y veiller et au ministre de l’Intérieur d’assurer la sécurisation des campus. C’est la voie de l’État de droit : ni déni ni emballement.

La responsabilité comme architecture morale

La responsabilité ne se proclame pas au rythme de l’émotion collective, mais à l’échelle précise des faits établis. Elle exige un lien démontrable entre une décision, une action déterminée et le dommage qui en résulte. À l’inverse, la généralisation hâtive — qui dilue tout dans une faute globale, indistincte, quasi atmosphérique — devient paradoxalement une manière de nourrir l’impunité. Car lorsque tout le monde est responsable, plus personne ne l’est vraiment.

Confondre la responsabilité politique générale avec la responsabilité opérationnelle spécifique, c’est brouiller l’architecture de l’État et dissoudre les niveaux d’imputabilité. Le pouvoir politique fixe une doctrine et un cadre normatif ; l’administration met en œuvre ; la chaîne de commandement répond de ses actes. C’est dans cette précision — et non dans l’amalgame — que se trouve la justice.

À cet égard, l’exécutif avait posé des jalons clairs quelques jours avant le drame. Lors de sa visite à l’École nationale de police, le Premier ministre avait réaffirmé son soutien aux forces de sécurité, annoncé une hausse budgétaire et la modernisation des équipements, tout en demandant l’élaboration d’une doctrine d’engagement garantissant un usage proportionné de la force. Soutenir l’institution ne signifie pas couvrir ses fautes : la responsabilité consiste précisément à articuler ordre public et légalité.

Reste une question politique immédiate : selon Africa Check, une vidéo sans rapport avec les événements aurait été projetée lors de la conférence de presse gouvernementale. Si tel est le cas, ceux qui ont fourni ce document ont piégé leur ministre et fragilisé la parole publique. Là encore, la responsabilité commande de tirer les conséquences administratives qui s’imposent. La vérité ne supporte ni l’à-peu-près ni l’instrumentalisation.

Mémoire longue, État vigilant

La responsabilité ne s’arrête pas aux individus : elle engage aussi la mémoire institutionnelle. La police sénégalaise s’enracine dans une matrice coloniale de contrôle et de répression, dont certaines cultures professionnelles portent encore l’empreinte. À cet héritage se sont ajoutés des chocs majeurs : en 1987, la radiation de plus de six mille policiers et la prise de contrôle des commissariats par la gendarmerie ; en 1994, les émeutes liées à la dévaluation, cinq morts, dont quatre policiers.

Ces épisodes ont marqué le corps. La radiation fut un séisme interne ; l’assassinat de policiers à la place de l’Obélisque un traumatisme profond. Les organisateurs de la manifestation ne restèrent détenus que quelques mois et aucun procès public ne vint clore l’épisode.

Mais rappeler ces strates historiques ne saurait en aucun cas atténuer les fautes présentes. Un traumatisme institutionnel n’autorise ni dérive ni prise de liberté avec l’État de droit. Comprendre n’est pas justifier. L’histoire éclaire ; elle n’absout pas.

La mémoire récente pèse tout autant. Entre 2021 et 2024, plus de quatre-vingts personnes ont perdu la vie lors d’opérations impliquant les forces de l’ordre, sans que ces morts ne donnent lieu à des procédures judiciaires pleinement visibles et abouties. Cette absence de reddition claire des comptes a installé un sentiment d’impunité délétère.

Or l’impunité est un poison lent : elle affaiblit l’autorité qu’elle prétend protéger. Une démocratie ne se fragilise pas en jugeant ses forces ; elle se fragilise en renonçant à le faire. Si l’État veut restaurer la confiance, il doit affirmer un principe simple : aucune violence illégitime, d’où qu’elle vienne, ne peut rester sans enquête ni justice.

Le pouvoir est à la croisée des chemins. Il lui revient d’assumer ses responsabilités à trois niveaux : judiciaire — établir les faits et sanctionner s’il y a faute ; administratif — clarifier la chaîne de commandement et corriger les dérives ; politique — inscrire la réforme de la police dans une trajectoire lucide qui reconnaît les blessures du passé sans les laisser gouverner le présent.

Dette : pourquoi les « boussoles » des experts ne savent pas lire le moment sénégalais

Le Sénégal traverse une crise de la dette, mais il a surtout choisi un nouveau cap, incarné par le Plan de redressement économique et social (PRES). En l’ignorant, certains experts réduisent la souveraineté à des ratios et oublient l’essentiel : la dette n’est pas un destin, c’est un rapport de force.

Signé par Abdoulaye Ndiaye, professeur à la NYU Stern School of Business, et Martin Kessler du Finance for Development Lab, Crise de la dette au Sénégal : Une boussole stratégiqueprétend offrir une boussole au Sénégal. L’analyse est sérieuse, les chiffres solides. Mais à force de refuser toute déviation, cette boussole décrit un cercle parfait : elle cartographie la dette avec précision tout en évitant le seul point cardinal décisif — la rupture politique sénégalaise et ce qu’elle change radicalement dans le rapport à la dette.

Une crise objectivée, une alternative artificielle

La logique du texte est claire. Une dette publique désormais estimée entre 119 % et 132 % du PIB place le Sénégal dans une zone historiquement associée aux restructurations. Deux options sont alors mises en scène. La première consiste à éviter toute restructuration au prix d’une austérité extrême et prolongée, financée par un recours massif aux marchés régionaux de l’UEMOA, au risque d’une contagion financière. La seconde, jugée plus réaliste, privilégie une restructuration ordonnée de la dette externe sous la dictée du FMI, afin de réduire le service de la dette, préserver la stabilité régionale et restaurer l’accès aux financements internationaux.

Sur le plan technique, le raisonnement se tient. Sur le plan politique, il est étroit. Cette alternative enferme le débat entre remboursement austéritaire et restructuration FMI-compatible, en excluant toute politisation réelle de la dette : audit, hiérarchisation des créances, suspension sélective, rapport de force assumé avec les créanciers. La dette y est traitée comme un stock à optimiser, jamais comme un rapport social hérité.

L’austérité et la stabilité : des concepts dépolitisés

Le biais apparaît encore plus clairement dans le traitement de l’austérité. Le document critique avec justesse l’irréalisme d’une consolidation budgétaire nationale brutale. Mais cette critique s’arrête dès que l’austérité devient multilatérale. Dès lors qu’un accord est noué avec le FMI, l’ajustement redevient « nécessaire », simplement mieux calibré. L’austérité n’est donc pas remise en cause comme paradigme ; elle est seulement réhabilitée lorsqu’elle est encadrée par des institutions jugées légitimes.

Il en va de même pour la « stabilité ». Celle-ci est définie comme absence de crise financière, continuité des engagements et protection des marchés régionaux. Jamais comme justice sociale, redistribution des coûts de la dette ou recomposition du contrat démocratique après la révélation d’une dette largement illégitime. Le conflit social est perçu comme un risque à contenir, non comme un moment politique structurant.

L’angle mort décisif : le PRES et la souveraineté

L’angle mort le plus révélateur concerne le Plan de redressement économique et social (PRES) porté par le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko. Le document FDL le lit comme un simple cadre budgétaire : trajectoire de recettes, faisabilité fiscale, compatibilité avec une analyse de soutenabilité de la dette. Il passe ainsi à côté de sa nature profonde.

Le PRES n’est pas un exercice comptable. C’est un projet de transformation de l’économie politique de l’État : lutte contre les rentes, remise en cause des exonérations injustifiées, reconquête de la commande publique, arrêt des fuites de valeur, et réaffirmation du choix politique de qui contribue, combien, et pour quoi. Surtout, il est conçu pour changer les termes mêmes de la négociation sur la dette et refuser que celle-ci dicte seule l’horizon politique.

La Boussole stratégique n’est donc pas fausse. Elle est située. Elle pense la dette comme un problème de gestion optimale sous contraintes externes données. Or le moment sénégalais est un moment de rupture politique assumée. À vouloir trop bien guider dans les sentiers balisés du système international, cette boussole oublie une évidence : on ne sort pas d’une crise historique avec une carte ancienne. Parfois, il ne s’agit pas d’ajuster la trajectoire, mais de changer de cap.

Souleymane Bachir Diagne : « la liberté de se taire », ou comment la sagesse devient thuriféraire de l’ordre dominant

Je voudrais commencer par m’adresser aux nombreux amis, collègues et anciens étudiants de Souleymane Bachir Diagne qui, la dernière fois que je l’ai publiquement interpellé, m’ont demandé des comptes, comme si la critique intellectuelle relevait d’un sacrilège.

On m’a reproché l’irrévérence. On m’a opposé le respect dû au parcours. On a invoqué l’autorité académique, la stature internationale, la contribution intellectuelle passée.

Il faut donc lever un malentendu.

Dans le champ intellectuel, sauf à le transformer en sanctuaire hors du monde, il ne saurait exister d’icône intouchable.

Interroger un intellectuel ce n’est pas le déchoir. C’est, au contraire, le prendre au sérieux.

Une interview lisse dans un monde rugueux

L’interview accordée par Souleymane Bachir Diagne au quotidien Le Soleil, dans le cadre de la « Grande interview » publiée le vendredi 30 janvier 2026, aux pages 15 à 17, se présente comme une méditation sur la retenue, le scepticisme et la distance critique. La formule centrale — « La liberté de l’intellectuel inclut aussi la liberté de se taire » — y est érigée en principe, presque en maxime morale. Elle est élégante, apaisante, et donne le sentiment d’une sagesse située au-dessus de la mêlée, comme si la conflictualité du monde pouvait être tenue à distance par la seule force d’un choix éthique individuel.

Mais la philosophie ne se juge pas seulement à la beauté des formules. Elle se juge à l’épreuve du réel.

Or le réel contemporain n’est pas un simple excès de bruit médiatique. C’est une violence politique structurée, ici et ailleurs : répression des oppositions, verrouillage institutionnel, criminalisation de la parole dissidente, inégalités sociales abyssales, guerres coloniales réactualisées, exterminations en direct.

Dans ce contexte, invoquer la liberté de se taire n’est jamais un geste innocent. Le silence n’est pas neutre. Il est situé, sélectif, fonctionnel.

Le Sénégal : quand la retenue devient caution

C’est ici que le discours se fissure.

Car avant de convoquer l’Afrique, l’universel ou la philosophie mondiale, il faut commencer par son propre pays. Or la posture de Souleymane Bachir Diagne dans l’espace public sénégalais pose un problème.

Depuis plusieurs années, la RTS, média public, lui offre une tribune récurrente, comme si sa parole incarnait une forme de sagesse nationale. Cette exposition médiatique contraste pourtant avec son silence lors des moments les plus critiques de la vie politique sénégalaise, notamment entre 2021 et 2024, marqués par la répression des manifestations, l’arrestation d’opposants, la judiciarisation du débat public et une mise sous tension durable des libertés.

Ce décalage n’est pas anodin. Il pose une question simple : à quoi sert une parole intellectuelle qui se déploie dans le confort médiatique, mais s’absente lorsque les libertés sont maltraitées ?

Être philosophe ne confère pas automatiquement une légitimité politique. Encore moins lorsqu’on accepte d’occuper l’espace public sans jamais en troubler l’ordre. La prudence devient alors une forme de conformisme.

Côte d’Ivoire : le silence sélectif

Le même mécanisme est à l’œuvre dans le traitement de la Côte d’Ivoire, où il est difficile d’invoquer la réserve ou l’ignorance. En janvier 2011, au plus fort de la crise postélectorale, Souleymane Bachir Diagne s’était engagé publiquement en cosignant une tribune internationale dénonçant la « violence du régime de Laurent Gbagbo », décrivant un pouvoir accroché à la force, réprimant les civils et confisquant l’État au profit d’un clan. La parole était alors ferme, située, sans prudence excessive, inscrite dans un récit clair de disqualification au nom du droit, de la protection des civils et de l’ordre international.

Depuis, la Côte d’Ivoire a pourtant basculé dans une dérive dictatoriale sous Alassane Ouattara. Sur cette séquence, le silence s’est installé, non comme un retrait ponctuel, mais comme une absence durable de parole critique, là même où l’on avait connu un engagement assumé. La question n’est donc pas seulement celle du silence, mais celle de sa géométrie variable. Savait-il moins hier qu’aujourd’hui, ou bien la liberté de parole dépend-elle du degré de compatibilité d’un régime avec l’ordre international dominant ? Lorsqu’un intellectuel critique sans détour les figures disqualifiées par cet ordre, mais se tait face à celles qui en sont devenues les relais, il ne pratique pas le scepticisme : il intériorise un rapport de force et ajuste sa parole à la hiérarchie implicite des légitimités politiques.

Gaza : quand l’argument devient indéfendable

Il est pourtant un silence que rien ne peut justifier : Gaza. Face à une destruction massive documentée et à l’effondrement assumé du droit international, le mutisme cesse d’être respectable pour devenir politiquement indéfendable. Invoquer ici la liberté de se taire ne relève plus de la philosophie ; cela fonctionne comme un écran moral. Se taire n’est pas suspendre son jugement, c’est laisser l’ordre du monde s’exercer sans résistance symbolique.

L’histoire est constante : cette prudence érigée en sagesse et cette distance présentée comme vertu n’ont jamais été rangées du côté de la lucidité, mais toujours parmi les formes polies de l’accommodement.

C’est là que se révèle le problème. Sans se proclamer serviteur de l’ordre ni justifier explicitement les dominations, la posture de Souleymane Bachir Diagne fonctionne objectivement comme celle d’un intellectuel organique, non par ce qu’il dit, mais par ce que son discours produit. À la violence du monde, il oppose la nuance ; aux conflits asymétriques, la distance ; aux cris des peuples, le silence.

La question demeure : à qui profite cette retenue ? Jamais aux opprimés. Toujours à ceux qui disposent déjà de la parole légitime, de la force et des institutions pour la protéger.

La liberté de se taire, lorsqu’elle devient un principe cardinal, cesse d’être une liberté. Elle devient une technique de neutralisation du politique.

Dans un monde injuste, le silence n’est jamais un simple retrait. Il est occupé. Occupé par les bombes, par les prisons, par les tribunaux, par les médias dominants.

La tâche de l’intellectuel n’est pas d’ajouter de la sagesse au confort des puissants, mais de troubler l’ordre lorsqu’il se présente comme raisonnable.

Derrière la dette, la réaction : pourquoi la restructuration vise le retour à l’ordre ancien

Présentées comme techniques, les pressions en faveur d’une restructuration de la dette relèvent d’une volonté de retour à l’ordre ancien face à l’affirmation de la souveraineté sénégalaise. Derrière ces injonctions financières se dessine la tentative de réinstaller un cadre où les décisions se prennent hors de Dakar.

On nous dit que la restructuration de la dette sénégalaise serait une nécessité technique. Une évidence comptable. Un passage obligé de la « responsabilité ». Ce vocabulaire est familier. Il a servi, hier comme aujourd’hui, à dissimuler des choix politiques derrière des équations présentées comme neutres. Or il n’existe pas de restructuration apolitique, surtout dans un pays comme le Sénégal.

Il est frappant de constater que ceux qui poussent avec le plus d’insistance à une restructuration sous l’égide du Fonds monétaire international(FMI) sont aussi ceux qui défendent, de longue date, l’arrimage structurel du Sénégal à la France, et qui regardent avec suspicion toute affirmation de souveraineté . Cette convergence n’est pas accidentelle. Elle est historique.

Restructurer, c’est déplacer le pouvoir

Une restructuration FMI n’est jamais un simple rééchelonnement de dette. C’est un déplacement du centre de décision. Le calendrier budgétaire, les priorités sociales, la trajectoire de l’investissement public cessent d’être arbitrés à Dakar pour être négociés dans des arènes multilatérales où les rapports de force sont profondément asymétriques. Et dans ces espaces — Conseil d’administration du FMI, Club de Paris, le Common Framework for Debt Treatments duG20, dispositifs de coordination des créanciers —, la France conserve une influence structurelle, forgée par l’histoire, les réseaux et la maîtrise des codes.

Ce n’est pas une accusation. C’est un constat. Depuis les ajustements structurels des années 1980 jusqu’à la dévaluation du franc CFA de 1994, l’Afrique francophone a appris une leçon dure : les décisions présentées comme techniques sont souvent celles qui neutralisent le politique. La France n’a pas toujours imposé ces choix ; elle a souvent su opérer dans les interstices, jouer les médiateurs, accompagner les conditionnalités, et conserver une capacité d’influence là où les souverainetés africaines se dissolvaient.

La souveraineté comme ligne de front

C’est pourquoi la pression actuelle pour une restructuration ne peut être lue comme une simple inquiétude financière. Elle traduit une volonté de réexternaliser la décision économique, de replacer le Sénégal dans un cadre où l’autonomie politique est réduite, où l’expertise internationale supplante la légitimité électorale, où la dette redevient un instrument de gouvernement.

Refuser cette restructuration, comme le fait aujourd’hui le Premier ministre Ousmane Sonko, n’est ni un déni de la contrainte budgétaire ni une posture idéologique. C’est un choix stratégique. Tant que la dette reste soutenable, tant que le redressement peut s’opérer par la mobilisation des ressources endogènes, tant que le tempo demeure national, le pouvoir politique reste entre les mains du peuple sénégalais.

À l’inverse, une restructuration ouvrirait un cycle bien connu : conditionnalités, surveillance renforcée, arbitrages sociaux sous contrainte, et retour en force des réseaux qui prospèrent précisément dans ces moments de mise sous tutelle. Ce n’est pas la modernité. C’est la répétition.

La vraie question n’est donc pas : faut-il être responsable ou non ?

Elle est : qui décide de ce que signifie « être responsable » ?

La dette ne peut pas devenir le cheval de Troie d’un retour à l’ordre ancien. Le Sénégal n’a pas élu un pouvoir pour gérer loyalement sa propre dépossession. Résister à la restructuration aujourd’hui, c’est refuser que la souveraineté soit à nouveau dissoute dans le langage feutré de la finance internationale.

Et c’est peut-être, enfin, tirer les leçons de notre propre histoire.

Monsieur le Professeur, la « neutralité » que vous invoquez est un choix idéologique

Il est devenu presque banal, dans certains cénacles académiques et technocratiques, de convoquer la « discipline économique » comme on invoquerait une loi de la gravitation : indiscutable, universelle, apolitique. Le professeur Amath Ndiaye s’inscrit pleinement dans cette tradition lorsqu’il appelle à « sortir du débat idéologique » pour retrouver la rigueur budgétaire, face à la crise de la dette sénégalaise. Mais cette posture, qui se veut raisonnable, repose en réalité sur une fiction intellectuelle : celle d’une économie débarrassée des rapports de pouvoir, d’une dette sans histoire, d’un FMI sans mémoire.

Car prétendre sortir de l’idéologie, c’est souvent adopter l’idéologie dominante sans la nommer.

La dette n’est pas une équation, c’est une relation

Oui, les chiffres sont alarmants. Oui, la charge des intérêts étouffe le budget. Mais réduire la question de la dette à un problème de « discipline », c’est confondre le thermomètre et la fièvre. La dette sénégalaise est encastrée dans une architecture financière internationale asymétrique, où les États africains empruntent cher, en devises fortes, sur des marchés qu’ils ne contrôlent pas.

Dans cette configuration, la « discipline » exigée ressemble moins à une vertu qu’à une pénitence permanente. On demande aux États africains d’être sobres dans un monde qui leur a appris la dépendance ; d’être vertueux dans un système qui récompense la rente ; d’être responsables sans leur donner les leviers de la souveraineté monétaire, fiscale et industrielle.

Ce n’est pas de l’idéologie que de le dire. C’est de l’histoire.

Le FMI n’est pas un arbitre, c’est un acteur

Le discours qui présente le FMI comme un simple outil technique relève d’un réductionnisme commode. Le FMI n’est pas un logiciel de stabilité macroéconomique ; c’est une institution politique, née à Bretton Woods, façonnée par des rapports de force précis, et porteuse d’une doctrine économique identifiable : priorité à l’équilibre budgétaire, compression des dépenses publiques, primat de la confiance des marchés sur les besoins sociaux.

L’Afrique en a fait l’expérience douloureuse dans les années 1980 et 1990. Les programmes d’ajustement structurel ont désarticulé des États, fragilisé les systèmes de santé et d’éducation, et installé durablement une économie de la dépendance. Feindre d’ignorer cette mémoire collective au nom d’un débat « non idéologique », c’est demander aux peuples d’oublier ce qu’ils ont payé de leur chair.

La discipline sans souveraineté est une austérité sans horizon

La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut gérer sérieusement les finances publiques — aucun projet émancipateur ne peut s’en exonérer — mais au service de quoi et de qui s’exerce cette discipline. Une discipline imposée de l’extérieur, validée par des institutions dont la boussole est la solvabilité avant la dignité, produit mécaniquement une austérité sociale : moins d’investissements publics, moins de services publics, plus de précarité.

Or, un pays ne se redresse pas en affaiblissant sa population. Il se redresse en investissant dans ses capacités productives, dans sa santé, dans son école, dans son industrie. La vraie discipline n’est pas comptable ; elle est stratégique. Elle consiste à engager une transformation structurelle de l’économie.

La souveraineté n’est pas dans la restructuration, elle est dans la rupture avec le cycle de la dette

Là où le discours technocratique entretient l’ambiguïté, la position du Premier ministre Ousmane Sonko a le mérite de la clarté : la restructuration de la dette n’est pas une solution, elle est une prolongation du problème. Car restructurer, ce n’est pas rompre ; c’est réaménager la dépendance, déplacer les échéances, renégocier les termes, tout en acceptant le cadre qui a produit l’asphyxie.

L’histoire économique mondiale le montre pourtant avec constance : les pays qui ont réellement repris la main sur leur trajectoire ne l’ont pas fait en multipliant les réaménagements techniques, mais en changeant de logique.

C’est ce piège que le Plan de redressement économique et social (PRES) veut éviter : refuser la restructuration non par idéologie, mais par stratégie — sortir la dette du cœur de l’action publique, rompre avec le chantage des marchés et reconstruire, enfin, les capacités fiscales, productives, industrielles et sociales du pays.

Faire de la restructuration l’horizon de la responsabilité budgétaire, c’est soumettre l’agenda politique aux créanciers et appeler neutralité ce qui n’est qu’une idéologie financière opposée à la souveraineté et à la justice sociale.

Pendant que le monde se durcit, Cheikh Niang parle de maîtrise

Présentée comme une « maîtrise », la retenue diplomatique du Sénégal ressemble de plus en plus à un renoncement dans un monde qui ne respecte que les volontés claires.

Une réponse du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, publiée sur LinkedIn à l’issue d’un échange avec le Dr Ousmane Sané, met au jour une conception problématique de la politique étrangère du Sénégal.

L’invocation de « Rome qui brûle » n’est pas anodine : elle cristallise une opposition de fond entre souveraineté politique et diplomatie de retenue. À l’heure où l’ordre international se durcit, où les États africains sont sommés de s’aligner ou de s’effacer, Cheikh Niang semble confondre diplomatie et politique étrangère, retenue et stratégie. Or la maîtrise sans cap n’est qu’une navigation à vue, et la courtoisie ne saurait tenir lieu de souveraineté.

La Guinée-Bissau : l’angle mort de notre responsabilité régionale

Prenons un exemple concret, et non des abstractions : la situation en Guinée-Bissau. Instabilité chronique, fragilité institutionnelle, tentations autoritaires récurrentes, ingérences multiples. Voilà un pays voisin, historiquement lié au Sénégal, inséré dans le même espace ouest-africain, et pourtant traité comme une note de bas de page de notre diplomatie.

Où est la voix sénégalaise lorsqu’il s’agit de défendre la souveraineté populaire bissau-guinéenne ? Où est l’initiative politique, au-delà des communiqués de circonstance et de l’alignement sur des positions régionales françafricaines ? La retenue, ici, ressemble moins à de la sagesse qu’à un renoncement. Or l’histoire nous enseigne que le vide politique n’existe pas : lorsqu’un État n’assume pas sa responsabilité régionale, d’autres s’en chargent — rarement au bénéfice des peuples.

Trump, le monde d’après et l’illusion du «retour à la normale»

Cette prise de position fait l’économie d’une question pourtant centrale : comment le Sénégal entend-il penser ses relations internationales à l’ère des bouleversements qu’incarne Donald Trump, et plus largement de la brutalisation désormais assumée de l’ordre mondial ?

Trump n’est pas une parenthèse folklorique de l’histoire récente ; il est un accélérateur toujours actif. Accélérateur du recul du multilatéralisme, de la normalisation de la coercition économique, du mépris décomplexé à l’égard des États jugés faibles. Et surtout, un révélateur : depuis Trump, y compris chez ceux qui prétendent s’en démarquer, la primauté des rapports de force s’impose comme horizon commun.

Dans ce monde-là, l’invocation du sang-froid ne protège personne. La souveraineté ne se défend ni par des postures martiales ni par des indignations de façade. Mais elle ne se préserve pas davantage par une diplomatie de basse intensité qui confond la désescalade avec l’effacement. Entre la gesticulation et la docilité, il existe un autre chemin : celui d’une politique étrangère assumée, fondée sur des principes clairs, des intérêts définis et une lecture lucide des rapports de force contemporains.

Diplomatie et politique étrangère : une confusion lourde de conséquences

La conception de la politique étrangère implicitement défendue dans cette réponse tend à réduire la dignité d’un État à sa seule capacité à « désamorcer les tensions ». Une telle approche est partielle — et devient dangereuse lorsqu’elle se veut exclusive. La diplomatie relève de l’art de la forme ; la politique étrangère, de l’art du fond. On peut multiplier les gestes diplomatiques sans jamais affirmer une souveraineté réelle, tout comme on peut défendre une souveraineté sans céder au tapage ou à la surenchère verbale.

L’Afrique a payé trop cher les illusions de la « bonne conduite » internationale pour continuer à croire que le respect s’obtient par la seule politesse. De Kwame Nkrumah à Thomas Sankara, de Patrice Lumumba aux débats contemporains sur la dette, les sanctions ou les bases militaires, une constante demeure : le respect n’est jamais octroyé. Il est conquis politiquement, puis consolidé diplomatiquement.

Dans un monde fracturé, où les rapports de force s’affichent sans complexe, la question n’est donc pas de choisir entre la gesticulation et la docilité. Elle est de bâtir, urgemment, une politique étrangère dotée d’une colonne vertébrale. Une politique qui ne se contente pas de gérer les crises à vue, mais qui anticipe ; qui ne se borne pas à aligner des gestes de courtoisie, mais qui négocie à partir d’intérêts clairement définis ; qui, face à la Guinée-Bissau ou à d’autres défis régionaux, propose une initiative sénégalaise plutôt qu’un alignement derrière d’autres. L’élégance de la forme, chère à la tradition diplomatique de Dakar, ne retrouvera sa pleine valeur que si elle sert un fond politique audacieux et souverain. Le temps n’est plus à la retenue, mais à la vision.