Complotisme ou le retour de Saint-Thomas ? La foi du déni et la tentation du parjure

Macky Sall doute encore de ce que tout le monde sait. L’ancien président, qui prêchait la transparence, réclame aujourd’hui les preuves de la dette cachée qu’il niait hier. Simple geste d’incrédulité ou, plus vraisemblablement, manœuvre de défense anticipée ? Entre complotisme feutré et foi du déni, le « retour de Saint-Thomas » vire au parjure.

Ainsi donc, l’ancien président Macky Sall a pris sa plume. Il a écrit au ministre des Finances et au président de la Cour des comptes pour réclamer les documents relatifs à la dette cachée. À lire sa lettre, on se demande s’il agit en complotiste contrarié ou en Saint Thomas de la République : il ne croit que ce qu’il touche. Mais ce geste, en apparence légitime, est lourd de sous-entendus politiques. Il ouvre même une brèche majeure : celle de sa future mise en accusation pour haute trahison.

Car enfin, que cherche Macky Sall ? Accéder à des pièces auxquelles il n’a plus vocation à avoir accès — sauf en qualité de mis en cause. Il n’est plus chef de l’État, n’en déplaise à ses réflexes de monarque. Ce qu’il revendique comme un droit à l’information ressemble fort à une tentative de défense anticipée, une main tendue au juge de l’histoire avant que celui de la Haute Cour de justice ne se saisisse du dossier.

Le prestidigitateur face aux faits têtus

« Une dette publique ne peut être cachée », affirma-t-il il y a une dizaine de jours, tel un prestidigitateur contrarié. Or, les faits sont têtus : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes, un audit privé international, sans oublier le FMI lui-même, ont tous reconnu l’existence d’engagements hors bilan, de garanties souveraines occultes, de passifs dissimulés.

C’est donc moins un débat que Macky Sall rouvre qu’un procès : celui de sa crédibilité. L’homme qui niait l’évidence se découvre soudain passionné par les archives. Il réclame des preuves que tout le monde a déjà vues — sauf lui, dit-il. La dette cachée ne relève plus du mystère : elle constitue un crime comptable d’État. Et il en fut le principal ordonnateur.

De la dénégation à la mise en cause

Ce soudain accès de curiosité serait presque risible s’il ne trahissait pas une inquiétude feutrée. En écrivant au ministre, Macky Sall franchit une ligne : celle qui sépare l’ancien président du justiciable. Il s’invite dans un dossier judiciaire et financier où son nom revient en écho, non comme témoin, mais comme auteur présumé d’une dissimulation massive — un aveu d’intérêt personnel, en somme.

S’interroger sur cette dette, c’est son droit ; tenter d’en manipuler la lecture, c’est un abus. Hier encore, il vantait la transparence ; aujourd’hui, il réclame l’accès aux pièces qu’il contribua lui-même à soustraire au contrôle démocratique. Mais on ne visite pas les coffres du Trésor comme on relit ses Mémoires.

Dans cette lettre transparaît la même arrogance tranquille que dans ses discours : le refus obstiné de reconnaître la faillite morale d’un système qu’il a incarné. Le parjure n’est plus une tentation, c’est désormais un refuge.

Briser le miroir postcolonial : pour une démocratie africaine enracinée

La chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde mérite d’être saluée pour sa rigueur. Mais si elle démonte avec justesse les faux-semblants autoritaires, elle reste enfermée dans une vision trop électoraliste de la démocratie. Dans les pays d’Afrique subsaharienne anciennement colonisés par la France, la démocratie ne prendra sens que si elle s’accompagne d’une refonte de l’État postcolonial. Sans cela, elle demeurera une forme vide, un miroir où les peuples ne se reconnaissent pas.

Philippe Bernard a raison de dénoncer la supercherie des autocrates qui, de Conakry à Yaoundé en passant Abidjan et Lomé, invoquent la lutte contre le néocolonialisme, les « valeurs africaines » ou autres artifices pour légitimer leurs propres dérives. Sa chronique rappelle utilement que nulle part en Afrique, la dictature n’a produit ni développement durable ni dignité nationale. Les Mamadi Doumbouya, les pouvoirs militaires sahéliens, Alassane Ouattara, Faure Gnassimgbé ou Paul Biya ne sont pas les héritiers des luttes de libération : ils en sont la caricature.

Pour autant, l’analyse reste inachevée. Car il ne suffit pas de défendre la démocratie contre ses détracteurs ; encore faut-il dire ce qu’elle est, et surtout ce qu’elle devrait être dans les sociétés africaines. Or c’est ici que la critique bute sur un manque conceptuel. En Afrique anciennement sous domination française, la démocratie a trop souvent été réduite à une mécanique électorale, sans remise en cause du cadre qui la contient : l’État postcolonial, c’est-à-dire un État de dépendance, centralisé, extractif et autoritaire dans ses gènes mêmes.

Une démocratie sans État souverain

On peut organiser des élections, certes, mais au sein d’un appareil étatique qui demeure tourné vers l’extérieur et insensible aux aspirations populaires. Ce paradoxe explique pourquoi la démocratie formelle cohabite avec l’injustice sociale, la corruption et l’exclusion. La compétition politique y devient un jeu de factions où l’alternance remplace la transformation. En Afrique anciennement sous domination française notamment, la démocratie a souvent servi à recycler l’héritage colonial plutôt qu’à le dépasser.

C’est pourquoi il est erroné de présenter le Sénégal comme une exception simplement parce qu’on y voterait depuis le XIXᵉ siècle. Voter sous domination coloniale n’a jamais été un acte démocratique : c’était participer à l’administration de sa propre soumission. Ce qui distingue réellement le Sénégal, c’est qu’au fil du temps ses élites, ses syndicats et ses mouvements politiques et citoyens ont cherché à donner du sens au suffrage, à l’enraciner dans la liberté et l’égalité. Entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall a voulu piétiner ce socle, croyant pouvoir museler la liberté et le principe d’égalité. Il a oublié qu’au Sénégal, la démocratie est un acquis populaire, non une concession du pouvoir.

Décoloniser l’État, refonder la démocratie

Partout sur le continent, les mobilisations récentes expriment une même exigence : rompre avec la démocratie de façade pour en retrouver la substance. Il ne s’agit plus de changer de dirigeants, mais de refonder le lien entre l’État et la société, en bâtissant des institutions qui soient le miroir du peuple et non le masque de ses élites.

Ce mouvement profond rappelle une vérité trop souvent niée : la démocratie n’est pas un produit d’importation, mais une invention humaine universelle que l’Afrique a su incarner bien avant la colonisation, à travers des formes d’organisation fondées sur la palabre, le consensus et la participation collective. De Jomo Kenyatta à Nelson Mandela, en passant par Amartya Sen, plusieurs penseurs ont montré cette continuité : les sociétés africaines ont produit leurs propres traditions démocratiques, enracinées dans la délibération et la recherche du bien commun.

Mais cette tradition demeure entravée par le carcan de l’État postcolonial. Tant que ce dernier restera façonné sur le moule hérité de la domination — centralisé, dépendant, extractif —, la démocratie ne sera qu’une façade administrative, oscillant entre simulacre et impuissance. L’enjeu n’est donc pas seulement de défendre la démocratie contre ses ennemis, mais de la décoloniser pour la rendre réelle, capable de garantir la dignité, la justice et le bien-être des populations.

La tâche historique est là : redonner chair à la souveraineté populaire, en inscrivant la démocratie dans les réalités sociales, culturelles et économiques du continent — non comme un rituel électoral, mais comme l’exercice vivant du pouvoir par et pour le peuple.

« Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal » : vraiment ?

La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.

« Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal. » Par ces mots, madame Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, a voulu réaffirmer la confiance de l’institution le 3 octobre 2025, à l’issue de la revue du programme sénégalais et de ses échanges avec les autorités. Le message se voulait rassurant, comme pour dissiper les doutes suscités par la révélation de l’ampleur de la dette cachée. Mais derrière la formule diplomatique se profile un paradoxe : ce même FMI a suspendu ses décaissements au moment où l’État sénégalais rompait avec des décennies d’opacité pour assumer la transparence.

Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.

Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités

Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.

En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.

En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.

Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.

2024 : La révélation qui dérange

En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.

La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.

Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.

Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.

Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.

La «police de la confiance» ou le partenariat impossible

Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.

Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.

L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.

Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.

Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste

Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.

Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.

C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.

Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.

Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.

Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.

Sources

International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.

Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.

Embaló, l’incendiaire de Bissau : un voisin trop dangereux

La décision de la « justice » bissau-guinéenne d’écarter la candidature de Domingos Simões Pereira et de sa coalition aux élections générales de novembre 2025 n’a rien d’un acte de droit : c’est une pantalonnade qui illustre la soumission des juges au pouvoir. Les six magistrats de la Cour suprême invoquent un dépôt « irrégulier », alors même que le dossier du PAIGC avait été déposé cinq jours avant la date limite légale. Leur justification — prétendre ne pas disposer du temps nécessaire pour analyser la candidature — confine au grotesque, puisqu’ils sanctionnent un parti pour avoir respecté les délais. Cette contradiction transforme la procédure en mascarade et révèle la finalité réelle de la décision : empêcher l’opposant le plus sérieux d’affronter le président Umaro Sissoco Embaló dans les urnes. Face à ce déni de démocratie, Domingos Simões Pereira et le PAIGC ont immédiatement déposé un recours, geste symbolique autant que politique, qui souligne l’absurdité de la manœuvre judiciaire et met en lumière la volonté de l’opposition de ne pas se laisser effacer du jeu politique par une décision arbitraire.

Un passif lourd et une dérive persistante

Depuis son élection contestée en 2019, Embaló s’est illustré non pas comme un bâtisseur d’État, mais comme le chef d’un réseau affairiste qui confond pouvoir politique et mainmise personnelle. Sa proclamation de victoire avant même la validation de la Cour suprême, sa dissolution expéditive du Parlement en 2023, l’expulsion d’une mission de la CEDEAO pourtant chargée de favoriser le dialogue, ou encore sa volte-face en annonçant un second mandat malgré sa promesse initiale de se retirer, relèvent moins de la conduite d’un président que des méthodes d’un parrain jaloux de son territoire. Chaque geste trahit une logique de domination clanique, où l’intrigue et la force comptent davantage que le respect des institutions. L’opposition y voit une dérive dictatoriale, mais c’est bien plus qu’une dictature classique : c’est un système de verrouillage où les adversaires sont éliminés comme on élimine des concurrents encombrants, à coups de décisions judiciaires absurdes et de coups de menton sécuritaires. La mise à l’écart de Domingos Simões Pereira, figure centrale de la scène politique bissau-guinéenne, n’est pas une simple injustice démocratique. C’est l’équivalent d’un règlement de comptes, une provocation calculée qui risque de plonger le pays dans un nouveau cycle de troubles, dans un contexte où les institutions restent fragiles et l’armée toujours prompte à se poser en arbitre armé.

Le Sénégal directement concerné

Il serait naïf de croire que ces convulsions resteront confinées à Bissau. Chaque crise en Guinée-Bissau a eu un impact direct sur notre pays : afflux de réfugiés, circulation incontrôlée d’armes, expansion de trafics transfrontaliers et fragilisation de la Casamance. Les réseaux criminels trouvent dans l’instabilité bissau-guinéenne un terrain fertile, menaçant la sécurité nationale du Sénégal.

Ce constat est d’autant plus préoccupant que les forces armées sénégalaises se trouvent déjà déployées en Guinée-Bissau dans le cadre de la mission de stabilisation décidée par la CEDEAO à la suite de la « tentative de coup d’État » de février 2022. Cette présence, censée protéger les institutions et accompagner un retour à la stabilité, risque désormais d’être instrumentalisée par Embaló comme un bouclier pour consolider son pouvoir. En participant à cette mission, le Sénégal court le danger de se retrouver associé, malgré lui, à la consolidation d’un régime qui bafoue ouvertement les règles du jeu démocratique.

Pour une position sans équivoque du Sénégal

Le Sénégal ne peut donc pas continuer à assurer la sécurité d’un président pyromane qui joue avec les braises de son pays. Fût-il le protégé du président français Emmanuel Macron, ou l’agent docile de puissances extra-africaines soucieuses de maintenir leur influence, le président Embaló ne peut être absous de ses dérives. Contribuer à sa protection, c’est en réalité prolonger un système autoritaire dont les conséquences se paieront tôt ou tard chez nous. Nos intérêts stratégiques — stabilité frontalière, commerce, sécurité en Casamance — sont directement menacés par cette fuite en avant. Le Sénégal doit donc être ferme et rappeler que sa sécurité nationale, son intégrité territoriale et sa responsabilité régionale priment sur les calculs d’alliances diplomatiques ou les pressions de l’extérieur.

Il appartient désormais au Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, de dire clairement que notre pays n’acceptera pas cette dérive. Le Sénégal doit peser de tout son poids diplomatique au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine pour que les règles démocratiques soient respectées en Guinée-Bissau. Il doit également veiller à ce que nos forces armées, déployées au titre des missions régionales, ne servent pas de caution à un pouvoir illégitime.

La paix en Casamance, chèrement acquise, ne peut être sacrifiée sur l’autel de la complaisance envers un voisin qui instrumentalise l’insécurité.

Non Monsieur ! La dette cachée n’est pas un « non-sens » … C’est votre plus grand tour de magie

Macky Sall continue de faire le tour des médias pour tenter de se refaire une virginité politique. Le dernier épisode en date est cette interview disponible sur YouTube, où l’ancien président rejette catégoriquement l’existence d’une « dette cachée » au Sénégal. Selon lui, « une dette publique, par définition, ne peut être dissimulée ». L’argument est habile, mais il relève davantage de la rhétorique défensive que de l’analyse sérieuse.

Transparence de façade, opacité réelle

Le président Macky Sall déroule un scénario de transparence parfaite : chaque dette serait validée par la Cour suprême, transitant par la BCEAO, surveillée par le FMI, contrôlée par la Cour des comptes et l’Assemblée nationale. Une mécanique si huilée qu’il en conclut à l’impossibilité logique d’une dette cachée.

Ce discours flatte les manuels de finances publiques, mais ignore la réalité. Une dette n’est pas seulement un prêt multilatéral inscrit noir sur blanc dans les comptes publics. Elle peut aussi prendre la forme de garanties souveraines accordées à des entreprises parapubliques, d’engagements conditionnels liés à des partenariats public-privé, ou de passifs accumulés par des agences publiques.

L’Afrique regorge d’exemples : le Mozambique en 2016, où 2 milliards de dollars de dettes garanties par l’État ont explosé en pleines lumières ; la Zambie en 2020, incapable de restructurer ses dettes commerciales. Ces cas démontrent que l’opacité ne réside pas dans les flux visibles de la BCEAO, mais dans les engagements dissimulés dans les recoins de la comptabilité publique.

La diversion par les infrastructures

Pris au piège de l’accusation, l’ancien président déplace le débat : « Est-ce qu’on me reproche d’avoir électrifié le Sénégal ? D’avoir construit le TER ? D’avoir donné des infrastructures modernes au pays ? » Cette manœuvre consiste à transformer une question de qualité de l’endettement en une question de légitimité des emprunts.

Mais les infrastructures, si spectaculaires soient-elles, n’effacent pas la question de l’opacité. Les dettes contractées pour financer des projets peuvent être entachées de surcoûts, de conditions léonines ou d’irrégularités. L’existence d’un train flambant neuf ne rend pas magiquement soutenable un endettement caché. Confondre la vitrine et l’arrière-boutique, c’est précisément la logique qui a conduit d’autres pays à la crise de solvabilité.

Le faux étonnement et la responsabilité politique

« J’ai été le premier surpris d’entendre parler de dette cachée », assure Macky Sall. Mais cet étonnement affiché constitue sans doute la partie la plus fragile de sa défense. Car s’il n’était réellement pas informé des engagements hors bilan, cela équivaut à un aveu d’incompétence dans la gouvernance financière. Et s’il l’était, tout en niant aujourd’hui, il s’agit d’un déni politique pur et simple. Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité lui revient. Gouverner, c’est assumer la chaîne des décisions, pas se réfugier derrière l’ignorance feinte.

L’écran de fumée de l’audit

Dernier refuge : le président Sall en appelle à un rapport d’audit dont il attend « les termes de référence » et « les conclusions ». Manière de repousser le débat. Mais la réalité est que les expertises existent déjà : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes et même un audit privé étranger ont confirmé l’existence d’une dette cachée. Le marché, lui, n’a pas attendu : les agences de notation ont dégradé la note souveraine du Sénégal et le FMI a gelé ses décaissements. Ces signaux ne sont pas des inventions politiques, mais des sanctions économiques bien réelles.

À travers ce discours, l’ancien président cherche moins à éclairer l’opinion qu’à sauver son bilan. Il oppose des infrastructures à des chiffres, un syllogisme à des faits, un étonnement feint à des réalités désormais documentées par plusieurs instances.

La dette cachée n’est pas un « non-sens ». C’est le symptôme d’un système de prédation et de démission nationale.

Macky Sall ou la mémoire maquillée

Il est des hommes politiques qui, une fois sortis du pouvoir, s’emploient à façonner leur mémoire comme d’autres polissent un marbre. L’ancien président Macky Sall en fait partie. Dans un podcast largement médiatisé et dans son ouvrage L’Afrique au cœur[1], il déroule un récit qui tient autant de l’autobiographie édifiante que de l’épopée nationale. L’enfant modeste du Sine devenu ingénieur, puis chef d’État, se raconte comme l’incarnation de la dignité et du courage. Mais derrière cette fresque héroïsant, les Sénégalais n’ont pas oublié la réalité de son règne.

Derrière l’épopée, l’ombre du bilan

Car la vérité est moins lyrique que le roman présidentiel. Macky Sall évoque avec émotion l’enfant émerveillé de Kédougou découvrant l’électricité grâce au PUDC. Mais combien de familles sont restées plongées dans l’obscurité ? Combien de jeunes ont pris la mer, au péril de leur vie, faute d’horizon dans un pays écrasé par le chômage ? L’ancien président se veut bâtisseur de routes et de ponts, mais l’héritage principal qu’il laisse est une dette publique abyssale dont une partie fut dissimulée, gonflant artificiellement la soutenabilité budgétaire. Le masque de l’ingénieur soucieux de rigueur cache mal le politicien qui a pratiqué l’opacité et le favoritisme.

L’ancien chef de l’État s’enorgueillit d’avoir mis en place un cadre transparent pour la gestion du pétrole et du gaz. Pourtant, les Sénégalais se souviennent des contrats opaques, des concessions léonines et des soupçons persistants de corruption. Il dit avoir interdit d’hypothéquer nos ressources naturelles, mais a multiplié les eurobonds, recherchant à tout prix la bénédiction des agences de notation qu’il dénonce aujourd’hui. Sa critique des « injonctions civilisationnelles » occidentales sonne d’autant plus creux que son régime est resté étroitement arrimé au franc CFA et aux diktats du FMI. Macky Sall a parlé de souveraineté, mais gouverné sous tutelle.

Une sortie en trompe-l’œil

Sur le plan politique, il revendique d’avoir su absorber les trahisons et de ne pas avoir cédé à la tentation du troisième mandat. Mais l’histoire retiendra que son silence prolongé et ses manœuvres ont plongé le Sénégal dans une crise profonde entre 2021 et 2024, alimentant violences et répression. Ce n’est pas par grandeur qu’il s’est retirée, mais sous la pression d’une jeunesse mobilisée et d’un peuple décidé à sauver sa démocratie. Quant à ses ambitions internationales, elles disent moins une volonté de servir l’Afrique qu’un désir de se recycler au sommet de l’ONU, au prix d’un blanchiment mémoriel.

Macky Sall rêve désormais d’une carrière onusienne. Les Sénégalais, eux, continuent de rêver de justice et de vérité. Car l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres d’anciens présidents, elle s’inscrit surtout dans la mémoire des peuples. Et celle-ci retiendra que, derrière les confessions enjolivées, son magistère aura été celui d’un président qui, loin de libérer le pays, l’a enchaîné davantage à la dette, à la dépendance et à la répression. Le Sénégal a tourné la page. À lui d’assumer les marges sombres du chapitre qu’il a écrit.


[1] Sall, M. (2025). L’Afrique au cœur. Paris : Odile Jacob

Cheikh Ousmane Sountou Badji, un marabout au destin singulier dans la tourmente casamançaise

26 septembre 2002 – 26 septembre 2025 En mémoire des disparus du Joola

En ce jour où l’on commémore les 23 ans du naufrage du Joola, tragédie nationale qui a coûté la vie à plus de 1 800 personnes, la Casamance et le Sénégal tout entier se recueillent. La mémoire des disparus demeure une exigence de vérité, de justice et de dignité. C’est aussi un rappel que toute réflexion sur la paix et l’avenir du pays ne peut se faire sans ce devoir de mémoire.

Cet article est une adaptation d’un extrait du manuscrit : « Marcel Bassène, pionnier de la paix en Casamance ». Je remercie M. Ibrahima Ama Dièmé pour les informations précieuses qu’il a partagées et qui ont contribué à la rédaction de ce texte.

Un soir de pleine lune, en 1967 ou 1968[1], des habitants de Ziguinchor se rassemblent près de l’emplacement qui deviendra quelques années plus tard le rond-point Belal Ly, à quelques centaines de mètres de la place de Gao. Dans l’astre lumineux, ils affirment distinguer la silhouette d’un homme : Cheikh Ousmane Sountou Badji. Ce récit populaire dit quelque chose de l’aura mystique qui entoure le marabout de Sindian. Personnage paradoxal, rigoriste dans son islam, mais ouvert au dialogue interreligieux, il a marqué la Casamance par une trajectoire singulière, entre réforme spirituelle, engagement politique et médiation dans la crise. En contrepoint de l’abbé Augustin Diamacoune, il incarne l’autre visage de la Casamance postcoloniale : celui de la paix et du compromis.

Un itinéraire atypique : d’une jeunesse tourmentée à la sagesse du Coran

Cheikh Ousmane Sountou Badji naît dans le village de Sindian, au cœur du Fogny[2], en Basse Casamance. La date précise de sa naissance reste incertaine, certains témoignages évoquant 1938. Son père s’appelait Abdoulaye. Il n’a pas connu une jeunesse studieuse. Turbulent, il vit un début d’âge adulte marqué par un séjour carcéral à Thiès. Selon plusieurs récits oraux, c’est peut-être là que s’opère un tournant décisif : il y aurait découvert le Coran et les sciences religieuses, appris le français et façonné ce qui deviendra ses véritables humanités. Cette hypothèse reste difficile à vérifier, mais elle est largement reprise par la mémoire collective. Contrairement aux marabouts formés dans des daaras dès l’enfance, il entre tardivement dans l’apprentissage religieux.

Son itinéraire prend un détour surprenant par le théâtre. Acteur dans la troupe de Keita Fodéba, il se forge un sens aigu de la parole et du geste, qui deviendra un atout majeur dans ses prêches. Après son séjour en Guinée, sa vocation religieuse se précise. Sa personnalité charismatique attire vite les foules. Ce mélange d’érudition coranique acquise sur le tard, de culture théâtrale et d’ouverture intellectuelle — il cite Descartes, Heidegger ou Nietzsche dans ses sermons — fait de lui un prédicateur hors norme.

Aïnou Salam : bâtir une cité de paix

Dans une Casamance encore marquée par les survivances animistes, le jeune marabout engage une réforme religieuse. Il combat les signes de la religion traditionnelle, détruit les fétiches et encourage les conversions, dans une démarche présentée comme un effort de purification, sans recours à la contrainte physique. Mais si, dans certaines parties du Fogny et du Blouf[3], son influence grandit rapidement, dans le Bandial[4] il est accueilli avec courtoisie sans que son entreprise y rencontre le même succès. Là, les traditions ancestrales restent fortement enracinées et la réforme religieuse portée par le Cheikh s’y heurte à une résistance silencieuse, signe des limites de son projet d’islamisation intégrale.

Avec ses disciples, il fonde la cité religieuse d’Aïnou Salam, « la Cité de la Paix », à Sindian. Aïnou Salam devient rapidement un symbole, donnant corps à une religiosité ouverte et enracinée.  Chaque année, une grande ziarra rassemble des foules venues de toute la région. Aujourd’hui encore, ses fils jumeaux, surnommés les « khalifes jumeaux », perpétuent cette tradition et sont présentés comme des ambassadeurs de paix. Dans une Casamance où aucune grande confrérie n’encadrait les masses comme au nord du Sénégal, Cheikh Ousmane Sountou Badji sut créer une autorité morale originale, devenue un point d’équilibre pour la région.

Rome 1969 : la rencontre avec le pape Paul VI

En juillet 1969, Sountou Badji est reçu par le pape Paul VI, à Rome. Il lui remet un exemplaire du Coran et plaide pour une prière commune entre musulmans et chrétiens. Ce geste frappe ses contemporains : pour la première fois, un marabout casamançais se place sur la scène internationale comme promoteur d’un islam de dialogue.

Sa relation avec l’abbé Augustin Diamacoune, futur chef du MFDC, est fraternelle. Les deux hommes partagent la conviction que la paix ne peut venir que de la rencontre entre les religions. Mais leurs chemins divergent : le prêtre choisit la lutte politique et, parfois, la justification de l’action armée ; le marabout, lui, rappelle inlassablement que : « La libération par le sang n’est pas celle que Dieu attend de nous. La vraie libération est celle des cœurs et des esprits. »

Dans un mémorandum adressé à son ami prêtre en 1990, il insiste : « Je considère que, face à la tentation de la théologie de la libération, notre tâche est de rappeler aux fils de la Casamance que l’espérance véritable se fonde sur la foi et non sur la violence. »

1982 : une troisième voie face aux armes

Quand le conflit éclate en 1982, Cheikh Ousmane Sountou Badji, Sénégalais attaché à l’unité nationale, refuse cependant d’enfermer la Casamance dans un affrontement armé. Il propose une médiation fondée sur la foi et le dialogue. Il tente d’ouvrir une troisième voie. Son sanctuaire devient un lieu de médiation : des manifestants s’y rassemblent, des émissaires du gouvernement comme du MFDC viennent chercher son conseil. Un cadre indépendantiste résumera plus tard : « Aller voir le Cheikh avant des négociations était une évidence. On savait qu’il nous rappellerait de mettre la conscience avant les armes. » Lui-même se définissait ainsi : « Mon mémorandum ouvert est une quête d’Espoir et d’Espérance. » Par cette formule, Cheikh Ousmane Sountou Badji désignait un texte public qu’il avait rédigé et diffusé en 1990. Il y appelait à la responsabilité partagée de l’État, du MFDC et des autorités religieuses pour sortir la Casamance de l’impasse. Le terme de « mémorandum » renvoyait chez lui à une démarche écrite de médiation, adressée à la fois aux acteurs politiques et aux communautés croyantes, comme une parole ouverte destinée à désarmer les cœurs avant les armes.

Dans ce texte, il rappelait avec force : « La Casamance n’a pas besoin de discours enflammés, mais d’actes de justice. Sans justice, il n’y aura pas de paix durable. » Et pour lui, cette justice devait s’enraciner dans la spiritualité et non dans la violence. Il avertissait : « Défendons nos droits par la foi, et non par les armes : car ce que l’on n’a pas défendu par la foi, il sera difficile de le protéger avec l’argent ou les fusils. » Ces propos, à la fois fermes et empreints de sagesse, résument l’alternative qu’il proposait aux Casamançais : transformer le combat en une quête de justice guidée par la foi, plutôt qu’en un cycle de répression et de violence armée.

Des liens avec Luís Cabral et la lutte de libération bissau-guinéenne

Cheikh Ousmane Sountou Badji ne limitait pas son action à la seule Casamance. Son prestige s’étendait aussi à la Guinée-Bissau voisine, en pleine lutte pour l’indépendance contre le Portugal. À partir de 1969, il apporte son soutien moral et financier aux réfugiés et collabore discrètement avec les réseaux proches du PAIGC[5]. Cette implication lui vaut l’estime de Luís Cabral, premier président de la Guinée-Bissau indépendante. Dans une lettre datée du 5 février 1975, il lui rend hommage : « C’est dans le cadre de justice, de clairvoyance et de fraternité que nous plaçons l’action que tu mènes au sein de nos populations réfugiées au Sénégal. (…) Tes immenses responsabilités humaines et spirituelles garantissent la paix, le bonheur et la prospérité. »

Ce témoignage montre combien Cheikh Ousmane Sountou Badji, au-delà de son rôle religieux, fut perçu comme un homme de confiance dans les processus de libération nationale. Il inscrivait ainsi son action dans un horizon plus large que la seule réforme islamique : celui d’une solidarité africaine tournée vers l’émancipation et la dignité.

Des relations étroites avec Léopold Sédar Senghor

Cheikh Ousmane Sountou Badji entretient également des liens privilégiés avec Léopold Sédar Senghor. Le président-poète reconnaît son rôle dans la pacification des esprits et voit en lui un diplomate spirituel capable de rapprocher les peuples. En 1980, il rédige une lettre d’introduction auprès du roi Hassan II du Maroc pour soutenir son action.

Mais ce soutien ne relève pas seulement de l’amitié personnelle : en Casamance, où il n’existe pas de grandes confréries religieuses, encourager la montée en influence d’un leader spirituel était aussi un calcul politique. Senghor lui-même écrivait au roi Hassan II : « Par son prestige et sa culture, le Cheikh Ousmane Sountou Badji n’a cessé d’enregistrer des résultats satisfaisants dans ses efforts en faveur de la consolidation des liens de fraternité et de compréhension mutuelle. » Cheikh Ousmane Sountou Badji devient ainsi, aux yeux du pouvoir central, un partenaire stratégique du « contrat social sénégalais » qui lie l’État et la société par l’intermédiation des autorités religieuses.

L’aura du marabout atteint sans doute son apogée sous Senghor. Sa capacité à intervenir directement dans les affaires publiques est illustrée par son rôle dans le dénouement de la grève des élèves du lycée Djignabo en 1980, un événement précurseur de la crise casamançaise. Mais cette influence commence à décliner dès l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir, puis se réduit encore sous les libéraux, Abdoulaye Wade et Macky Sall, qui nouent d’autres formes de partenariats avec les autorités religieuses.

Cette trajectoire invite à poser la question plus générale des rapports entre les chefs religieux et le pouvoir central au Sénégal. Cheikh Ousmane Sountou Badji en incarne la spécificité casamançaise : l’État avait besoin de son prestige pour asseoir son autorité dans une région en marge des confréries dominantes, tandis que le marabout trouvait dans le soutien présidentiel un levier pour étendre son influence. Ce besoin mutuel a structuré, le temps d’une génération, un contrat implicite entre spiritualité et pouvoir politique.

Héritage et postérité

Cheikh Ousmane Sountou Badji s’éteint le 7 juin 2016 à Dakar et repose à Aïnou Salam. Ses fils jumeaux, Ousseynou et Assane Badji, perpétuent chaque année la ziarra, rassemblant toujours des foules importantes.

Sa mémoire s’incarne dans des héritages à la fois spirituels, culturels et politiques. Aïnou Salam demeure un centre spirituel. L’expérience continue d’inspirer les initiatives de dialogue et de médiation dans la crise casamançaise, qui reste d’actualité.

Cheikh Ousmane Sountou Badji fut un réformateur religieux, un bâtisseur de paix et un médiateur politique qui a profondément marqué la Casamance et le Sénégal postcolonial. Son itinéraire atypique incarne la force d’une parole enracinée et universelle.

Pendant que l’abbé Augustin Diamacoune portait la contestation indépendantiste, lui choisissait la médiation. Tous deux incarnent, chacun à leur manière, la Casamance des années de crise : une région déchirée, mais porteuse de voix fortes capables de transformer la colère en projet collectif.


[1] L’épisode de la pleine lune, au rond-point Belal Ly à Ziguinchor, est confirmé par plusieurs sources orales et écrites qui soulignent l’aura mystique du Cheikh. Toutefois, je n’ai pas pu en déterminer la date exacte faute d’accès à certaines archives. Les témoignages situent l’événement vers 1967 ou 1968, peu avant son voyage à Rome et sa rencontre avec le pape Paul VI.

[2] Le Fogny (ou Fooñi) est une entité socio-historique de la Casamance, située entre le fleuve Casamance et la Gambie, au nord de Ziguinchor. Ce territoire, marqué par une forte identité diola, comprend des localités telles que Sindian, Bignona, Baïla ou Diouloulou.

[3] Le Boulouf (ou Blouf/Bluf) est une entité socio-historique de la Basse-Casamance, située au sud-ouest du Fogny, entre le fleuve Casamance et la zone de Bignona. Le village principal, Thionck-Essyl, en constitue de facto la « capitale »

[4] Le Bandial désigne une entité socio-historique de la Basse-Casamance, situé à l’ouest de Ziguinchor. Enampore et Séléki en sont les principaux villages.

[5] Le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) est un mouvement politique et armé fondé en 1956 par Amílcar Cabral. Dirigeant la lutte de libération contre le colonialisme portugais, le PAIGC a mené une guerre de guérilla qui a conduit à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1973 (reconnue en 1974) et du Cap-Vert en 1975. Ce mouvement a marqué l’histoire de l’Afrique de l’Ouest comme l’un des plus emblématiques combats pour la décolonisation

La Revue stratégique française 2025 : quand Paris persiste à regarder l’Afrique comme une menace

À l’occasion de la fête nationale du 14 juillet 2025, la France a rendu publique l’actualisation de sa Revue nationale stratégique. Présenté comme une feuille de route en matière de sécurité et de défense, ce texte confirme une évidence : dans l’imaginaire stratégique français, l’Afrique demeure un continent perçu avant tout comme une menace, un espace à “stabiliser”, un champ de rivalités où Paris cherche désespérément à sauver son rang. En parcourant les pages consacrées au continent, le constat est implacable : malgré les échecs répétés des interventions militaires et la contestation populaire et politique croissante de sa présence, la France continue de regarder l’Afrique uniquement à travers le prisme du terrorisme, des migrations et de la criminalité organisée.

L’Afrique, toujours assignée au rôle de zone à risques

Dans cette revue, l’Afrique est présentée comme un nœud de crises : Sahel en proie à la poussée djihadiste, Soudan déchiré par la guerre, République démocratique du Congo et Corne de l’Afrique fragilisées par des conflits persistants. À cela s’ajoutent les trafics transnationaux, la criminalité organisée et les flux migratoires. On retrouve là les catégories habituelles d’une pensée sécuritocentrée, qui fait du continent un danger potentiel pour l’Europe. Dans cette vision, les millions d’Africains qui subissent ces violences disparaissent derrière une grille de lecture obsédée par la menace que représenterait l’Afrique pour les sociétés occidentales.

Une influence française en déclin, concurrencée mais pas questionnée

Le document reconnaît que l’offre sécuritaire française est remise en cause par plusieurs pays africains. Les opérations Barkhane et Sabre ont laissé une trace amère : sentiment d’ingérence, échec à endiguer le terrorisme, perception d’une tutelle militaire extérieure. Mais plutôt que de s’interroger sur la légitimité de sa présence, Paris choisit de reformuler son approche. La Revue annonce une « nouvelle offre partenariale » : formation, équipement, appui capacitaire, mais aussi diplomatie culturelle et mémorielle. En réalité, il s’agit moins d’un changement de paradigme que d’une tentative d’adaptation à un rapport de force défavorable. La Russie, la Chine, la Turquie et d’autres puissances sont accusées d’exploiter le vide laissé par la France. Ainsi, l’Afrique est pensée avant tout comme un terrain de compétition stratégique, non comme un espace de souveraineté et de choix autonomes.

Entre rupture proclamée et continuité coloniale

La revue évoque le Sommet Afrique-France prévu à Nairobi en 2026 comme un moment clé pour redéfinir la relation. Mais cette redéfinition reste enfermée dans une logique de préservation de l’influence française et européenne. On ne parle pas de partenariats égalitaires, mais d’un repositionnement qui doit servir les intérêts de Paris dans un contexte de rivalité mondiale. Or, la leçon que les peuples africains ont donnée depuis Bamako jusqu’à Niamey est claire : ils refusent d’être réduits à des zones tampon ou des arrière-cours de l’Europe. La souveraineté africaine ne se négocie plus dans les marges de documents stratégiques européens, elle se conquiert sur le terrain, par des choix assumés de coopération Sud-Sud, par le panafricanisme et par la construction d’États capables de définir leurs propres priorités.

La Revue stratégique française 2025 prétend s’adapter à un monde en crise. Mais en ce qui concerne l’Afrique, elle reste prisonnière d’un imaginaire postcolonial. Elle parle de sécurité sans parler de justice, de partenariats sans parler d’égalité, d’avenir sans parler de souveraineté. Les Africains, eux, n’attendent plus les corrections de Paris pour écrire leur propre stratégie. Le rendez-vous de l’histoire se joue dans les rues de Dakar, de Douala, de Kinshasa, où se construit pas à pas une autre géopolitique : celle des peuples décidés à redevenir maîtres de leur destin.

Notre santé dans l’assiette

Ce que nous mangeons chaque jour n’est pas anodin : c’est le premier médicament ou le premier poison. Derrière les rayons colorés et les slogans de modernité, une vague d’aliments industriels gagne du terrain en Afrique. Faciles, bon marché en apparence, mais riches en additifs et pauvres en nutriments, ils menacent nos corps autant que notre souveraineté. L’exemple américain montre où mène cette dépendance : explosion de l’obésité, du diabète et des maladies cardiovasculaires. Allons-nous ouvrir grand nos marchés à cette bombe sanitaire, ou choisir de valoriser nos produits locaux, plus sains et plus durables ?

Scènes du quotidien


Dans les rues de Dakar, d’Abidjan, Lagos, Nairobi, ou de Johannesburg, la scène est devenue familière : des enfants partent à l’école un paquet de biscuits sucrés à la main, des travailleurs cassent la croûte avec des nouilles instantanées avalées en vitesse, et des familles entières s’installent le soir devant des boissons gazeuses bon marché. Ces produits emballés, aux couleurs vives et aux prix attractifs, s’imposent peu à peu dans nos habitudes alimentaires. Mais derrière leur côté pratique se cache une réalité inquiétante : ils appartiennent à la catégorie des aliments ultra-transformés.

Qu’appelle-t-on aliments ultra-transformés?

Les chercheurs utilisent la classification NOVA pour mettre les aliments dans quatre catégories, de l’aliment brut à l’ultra transformé. Les aliments ultra-transformés (AUT) vont bien au-delà d’une simple transformation (cuisson, congélation, fermentation) : ils contiennent des ingrédients « sans usage culinaire domestique » comme les arômes artificiels, émulsifiants, colorants, édulcorants ou amidons modifiés. Leur texture et leur goût sont conçus pour séduire et prolonger la conservation, mais au prix d’une rupture avec la nature même de l’aliment. Sodas, plats prêts à réchauffer, snacks industriels, viandes reconstituées, céréales sucrées : ce sont les nouveaux envahisseurs de nos assiettes.

Une menace documentée pour la santé

Dans un avis scientifique publié par l’American Heart Association et analysé dans JAMA Medical News (Anderer, 2025), les chercheurs tirent la sonnette d’alarme : aux États-Unis, plus de 55 % des calories consommées proviennent des AUT, et ce chiffre grimpe à 62 % chez les jeunes. Résultat : augmentation significative des maladies cardiovasculaires, de l’obésité et de la mortalité toutes causes confondues[1].

Le problème ne réside pas seulement dans la teneur en sucre, sel ou graisses saturées. La transformation industrielle elle-même — qui détruit la structure naturelle des aliments — provoque une digestion trop rapide, des pics de glucose et d’insuline, une sensation de faim accrue. Certains additifs modifient le microbiote[2] intestinal et favorisent l’inflammation chronique. À long terme, c’est tout l’équilibre métabolique qui est compromis.

 Les enjeux pour l’Afrique : nutrition et souveraineté

Pourquoi ce constat venu des États-Unis doit-il alerter l’Afrique ? Parce que nos marchés sont devenus la cible privilégiée des multinationales agroalimentaires. Elles vendent l’ultra-transformé comme modernité, accessibilité et convivialité, alors qu’il prépare en réalité une crise sanitaire majeure. Si nous laissons s’installer sans régulation l’invasion de ces produits, nous aurons demain les mêmes maladies que le Nord, avec des systèmes de santé beaucoup moins capables d’y faire face.

La résistance passe par la souveraineté alimentaire. Préserver nos traditions culinaires, valoriser le mil, le fonio, le manioc, les légumes à feuilles, les fruits tropicaux, ce n’est pas de la nostalgie : c’est de la stratégie[3]. Produire et consommer local, soutenir nos paysans et nos industries agroalimentaires régionales, c’est investir dans une alimentation saine et durable. C’est aussi affirmer que nos assiettes ne doivent pas être dictées par les intérêts financiers des autres.


L’exemple américain est un avertissement : la dépendance aux aliments ultra-transformés fabrique des sociétés malades. L’Afrique a le choix. Ouvrir ses marchés à cette vague industrielle, ou protéger sa santé et son avenir en misant sur une alimentation enracinée dans ses terroirs. Car au fond, c’est une évidence trop souvent oubliée : notre santé est dans notre assiette.


[1] Debras, C., Srour, B., Chazelas, E., Julia, C., Kesse-Guyot, E., Allès, B., … & Touvier, M. (2022). Aliments ultra-transformés, maladies chroniques, et mortalité : résultats de la cohorte prospective NutriNet-Santé. Cahiers de Nutrition et de Diététique, 57 (3), 222-234.

[2] Un microbiote est l’ensemble des micro-organismes – bactéries, virus, parasites et champignons non pathogènes, dits commensaux – qui vivent dans un environnement spécifique

[3] Crenn, C., Gobatto, I., Ndiaye, A., Tibère, L., Seye, M., & Ka, A. (2023). Alimentation, environnement et santé : l’Afrique au cœur des changements globaux contemporains. Introduction. Anthropology of food, (17).

Milan 2025 : quand Ousmane Sonko appelle la diaspora à participer à la refondation du Sénégal

Le discours qu’Ousmane Sonko a prononcé à Milan le 13 septembre 2025 marque un moment charnière de la diplomatie démocratique et populaire du gouvernement sénégalais. Loin d’être une simple rencontre avec la diaspora, il s’agit d’un acte politique qui projette, hors des frontières, la volonté de refonder l’État et de réinscrire le Sénégal dans une logique de souveraineté. La scène milanaise devient alors un miroir grossissant des ambitions et des tensions de l’heure : d’un côté, la nécessité de tourner la page de siècles de dépendance économique ; de l’autre, l’urgence de transformer la diaspora en partenaire stratégique d’un projet national en reconstruction.

La diaspora, de bailleur informel à acteur souverain

Depuis des décennies, les transferts des Sénégalais de l’extérieur constituent la véritable planche de salut de l’économie nationale. Selon le rapport 2023 de la BCEAO, les transferts des Sénégalais de l’extérieur se sont élevés à 1 818 milliards FCFA, en progression par rapport à 2022. L’essentiel provient de l’Europe (75,2 %), loin devant les États-Unis (7 %), la CEMAC (7 %) et l’UEMOA (2,5 %). Or, cette relative faiblesse des fonds venus d’Amérique interroge, compte tenu du poids démographique et économique de la communauté sénégalaise installée outre-Atlantique. De plus, près de 78 % de ces envois restent orientés vers la consommation courante, ce qui souligne l’enjeu : comment transformer cette manne en levier d’investissement productif et souverain ? En proposant les Diaspora Bonds, le Premier ministre tente un saut qualitatif : il ne s’agit plus seulement de capter des fonds, mais d’impliquer les expatriés dans des projets stratégiques, avec des parts sociales et un rôle décisionnel. Ce passage du « soutien » à « l’investissement » est une révolution silencieuse qui redéfinit le lien entre la diaspora et l’État.

Ce geste dépasse la simple ingénierie financière. Il est un acte de souveraineté, car il vise à substituer aux financements conditionnés du FMI ou de la Banque mondiale une ressource endogène, plus stable et plus libre. Dans un monde où la dette reste l’instrument privilégié de la domination néocoloniale, mobiliser l’épargne de la diaspora revient à transformer la dépendance en puissance.

De la dette imposée à l’épargne souveraine : la voie de la diaspora

L’expérience comparée du Sénégal, de l’Éthiopie et du Rwanda met en lumière un enjeu central : l’Afrique ne pourra pas éternellement financer ses ambitions par la dette extérieure ni par les aumônes conditionnées des bailleurs internationaux. Tant que nos budgets dépendront des décaissements du FMI, des « appuis budgétaires » de l’Union européenne ou des prêts de la Banque mondiale, nos indépendances resteront prisonnières d’une camisole financière.

C’est pourquoi l’appel de Milan résonne au-delà du seul Sénégal : il interpelle l’ensemble du continent. L’Éthiopie a démontré qu’un peuple pouvait se dresser pour financer un projet de souveraineté — son Grand barrage sur le Nil — sans attendre l’aval de Washington ou de Bruxelles. Le Rwanda, malgré son autoritarisme, a prouvé qu’un État pouvait mobiliser efficacement sa diaspora[1]. Le Sénégal, lui, a la possibilité d’inventer une voie singulière : associer la diaspora non comme un supplétif, mais comme un partenaire stratégique dans un projet démocratique et transparent.

Justice et finances publiques : la rhétorique du redressement

Le deuxième axe du discours milanais est la justice. Non pas la justice comme slogan, mais comme levier de crédibilité. Ousmane Sonko sait que l’édifice de son plan de redressement économique repose sur une confiance nouvelle entre l’État et ses citoyens — diaspora incluse. En martelant qu’aucun crime financier ne sera classé sans suite, il oppose à la culture de l’impunité un principe de reddition des comptes. Cette approche est éminemment politique : la justice financière devient la preuve tangible que l’argent public ne sera plus capté par une élite, mais réorienté vers l’intérêt général.

Cette vision rejoint la dimension budgétaire : réduire le train de vie de l’État, centraliser les marchés publics, ramener le déficit à 3 % d’ici 2027. Ici encore, l’analyse impose la nuance : Sonko ne fait pas que dénoncer la mauvaise gestion passée, il tente d’installer une discipline budgétaire comme condition préalable de la souveraineté. La diaspora est ainsi appelée à investir dans un État qui promet d’être enfin responsable, transparent et équitable.

Un contrat social en recomposition

L’appel de Milan ne se réduit ni aux chiffres ni aux slogans. Il s’inscrit dans une recomposition plus large du contrat social sénégalais. En affirmant que les postes de responsabilité doivent désormais se distribuer selon la compétence et non le militantisme, le Premier ministre pose une rupture culturelle avec les logiques clientélistes qui ont marqué la vie publique. Le discours va plus loin : il demande à la diaspora de participer non seulement par son argent, mais aussi par son expertise, sa rigueur et sa capacité à maintenir le débat public sur les questions de fond — économie, agriculture, santé — plutôt que sur les faits divers médiatisés.

C’est là que l’analyse politique prend tout son sens : le projet du Premier ministre Ousmane Sonko n’est pas seulement un plan de redressement économique, il est un projet civilisationnel. Le développement est présenté comme un travail sur les mentalités, une élévation culturelle, une réhabilitation de la solidarité nationale. Milan devient le théâtre d’un appel à la « refondation par le haut », où la diaspora, souvent considérée comme périphérique, est replacée au centre de la dynamique nationale.


[1] Rustomjee, C. (2018). Issues and challenges in mobilizing African diaspora investment.