Même mensonge, nouvelle impasse : Israël contre l’Iran

Je ne suis ni Iranien ni proche de la théocratie de ce pays. Je suis panafricaniste et internationaliste, et j’écris depuis une position que d’aucuns continuent de considérer comme marginale dans les débats mondiaux — à tort. Mais c’est peut-être cette position de « bord du monde » qui m’oblige à regarder lucidement ce qui s’y joue. Car les guerres qui commencent là-bas finissent toujours par frapper ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Quand Israël bombarde Gaza ou attaque l’Iran, ce ne sont pas seulement des munitions qui traversent le ciel du Moyen-Orient, ce sont aussi nos équilibres économiques, notre stabilité diplomatique, notre rapport au droit international qui vacillent. Rester silencieux serait se rendre complice.

En tant que citoyen du monde je crois que nous devons refuser que l’usage de la force, l’élimination ciblée, et le droit du plus fort soient normalisés. Ce qui se joue entre Tel-Aviv et Téhéran dépasse le duel de deux puissances régionales. Cela parle d’un ordre international de plus en plus cynique, où l’impunité s’achète à coups de missiles et où la terreur devient doctrine d’État.

Des objectifs flous, une stratégie erratique

Malgré le vacarme médiatique de Benjamin Netanyahou, malgré les rodomontades et la vuvuzela d’un Donald Trump nostalgique de sa toute-puissance, Israël se retrouve aujourd’hui dans une impasse stratégique après son attaque contre l’Iran. Ce qui devait être un coup de semonce s’est heurté à une riposte ferme de la part de Téhéran — une séquence qui, de part et d’autre, laisse dans son sillage des morts, des blessés, des vies brisées. Résultat : une sidération.

Les discours israéliens se succèdent sans cohérence : empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire ? Renverser le « régime islamique » ? Assassiner l’Ayatollah Khamenei, un vieil homme de 86 ans ? Chaque jour, semble accoucher d’un nouvel objectif, preuve s’il en fallait que la boussole géopolitique de Tel-Aviv se soit déréglée. À part semer le chaos, Israël ne parvient plus à formuler une ligne directrice stable.

Le ciel n’est pas une victoire quand la terre vous échappe

Aucun objectif militaire tangible n’a été atteint. Israël revendique la maîtrise du ciel, mais que vaut cette supériorité si elle ne parvient ni à désorganiser le commandement iranien ni à entamer sa capacité de riposte ? Dominer l’espace aérien ne suffit pas quand l’adversaire contrôle le temps politique. L’Iran a répondu. Et cette réponse révèle une vérité gênante : la force ne produit plus d’avantages stratégiques durables.

Face à cela, Israël fait ce que tout État acculé finit par faire : du terrorisme d’État. L’élimination de généraux, d’ingénieurs nucléaires, ou de hauts responsables iraniens, n’est ni plus ni moins qu’une stratégie de terreur. Déguisée en « frappes chirurgicales », elle relève du meurtre ciblé, de l’attentat, de l’attaque asymétrique. Ce ne sont pas là des gestes de souveraineté, mais des aveux de panique stratégique.

Ce que le monde doit dire : ce n’est pas de la défense, c’est de la brutalité

C’est pourquoi nous, peuples du monde, ne devons pas céder à l’habitude du silence. Car ce que l’on présente comme des interventions défensives n’est souvent qu’une brutalité stratégique sans horizon. On a déjà entendu ces discours. En 2003, c’était l’Irak : les armes de destruction massive ont servi de prétexte à une guerre illégale. On sait ce qu’il en est advenu : un pays anéanti, des millions de morts et un chaos durable. En Libye, la promesse de protéger les civils s’est traduite par la liquidation de l’État, le retour de l’esclavage et la fragmentation du territoire. En Côte d’Ivoire, sous couvert d’imposer les résultats des urnes, on a imposé une guerre de succession, brisé des vies, creusé des fractures qui saignent encore.

Aujourd’hui encore, le même scénario se rejoue avec l’Iran — et le même menteur mène la charge : Benyamin Netanyahou. Déjà en 2003, il réclamait la guerre contre l’Irak au nom d’un mensonge. Il recycle aujourd’hui la même peur, sans preuve, dans une région plus instable que jamais.

Éditorialistes de la nostalgie, chroniqueurs de la confusion

À l’heure où cette note de blog est rédigée, alors que Gaza vit sous les bombes et la famine, Israël choisit l’escalade en attaquant directement l’Iran, ajoutant à l’occupation coloniale un conflit interétatique aux conséquences incalculables. Ce n’est plus seulement la Palestine qui est en jeu : c’est la stabilité du monde et l’avenir du droit international.

Cette guerre marque un basculement : le droit s’efface, la force s’impose. Et dans ce chaos, Gaza reste l’épicentre moral. Le 12 juin, 149 États à l’ONU ont exigé un cessez-le-feu : la majorité de l’humanité s’est levée, tandis qu’une poignée d’États (États-Unis, Israël, Argentine, Hongrie, Fidji, Micronésie, Nauru, Papouasie Nouvelle-Guinée, Paraguay, Tonga, Tuvalu) s’y opposait. L’Afrique, elle, a pris position — du vote massif à l’action juridique de l’Afrique du Sud.

Le Sénégal, lui aussi, a choisi son camp : celui des principes et du droit international. Car chaque guerre mondiale commence loin, puis frappe ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Refuser la justice là-bas, c’est préparer l’instabilité ici.

Quand la critique oublie l’histoire

Mais pendant que le Sud global se dresse, certains, chez nous, s’égarent dans l’anachronisme. Leur obsession ? L’arrestation d’un ancien député recyclé en distributeur d’injures. Depuis des années, l’invective est l’essence même de ce qu’il comprend de la politique. L’injure comme méthode, la diffamation comme langage. Sous Macky Sall, il en jouissait en toute impunité, protégé par le pouvoir qu’il servait alors sans réserve.

Depuis son placement en détention, une petite cohorte d’anciens dignitaires reconvertis en éditorialistes s’est remise à écrire — ou plutôt à déclamer. Pour eux, le Sénégal serait devenu un clone de l’Allemagne nazie. Ils convoquent la République de Weimar, Hitler, comme si l’histoire servait désormais à commenter des faits divers judiciaires. Point Godwin mérité.

Mais tout ce vacarme dissimule mal une vérité embarrassante : les articles 80 et 254 qu’ils dénoncent aujourd’hui sont issus du Code pénal colonial, conservés et utilisés par tous les régimes, y compris le leur, sans qu’ils ne s’en soient jamais émus. Aujourd’hui, ces mêmes instruments sont dans le viseur du nouveau pouvoir, qui a clairement affiché sa volonté de les réformer pour les arrimer aux standards démocratiques. Pourtant, ceux qui s’indignent le plus fort ne l’ont jamais fait quand ces lois servaient à bâillonner d’autres voix. Ce qui les inquiète, au fond, ce n’est pas l’état de droit — c’est d’avoir perdu le monopole du discours et le confort des privilèges passés.

Une boussole claire : relier l’Afrique à l’Afrique, justice fiscale

Pendant qu’ils recyclent les analogies grotesques, le Premier ministre Ousmane Sonko agit. Recevant son homologue congolais à Dakar, Anatole Collinet Makosso, après une tournée stratégique dans la sous-région, il a rappelé une évidence oubliée : la diplomatie commence en Afrique. Loin des réflexes coloniaux, il propose une redéfinition des échanges sud-sud — plus justes, plus utiles, plus autonomes.

Le constat est clair : l’Afrique de l’Ouest importe massivement du bois congolais transformé à l’extérieur, à grands frais. Le Premier ministre Ousmane Sonko défend une autre logique : que le secteur privé sénégalais investisse sur le continent, transforme localement, et fasse du Sénégal une plateforme régionale. Un projet sobre, réaliste, panafricain.

Mais ce projet exige une fiscalité saine, équitable et ferme. Fini les privilèges des entreprises qui extrayaient, engrangeaient et repartaient sans rien laisser. Tous les codes économiques sont en réforme, pour garantir sécurité, attractivité et exigence. Pas de paradis fiscal, pas de laxisme : un contrat clair.

Le développement ne se décrète pas, il se construit

La tournée de 48 heures du Président Diomaye Faye dans la région de Saint-Louis en dit long. Entre Ndiayène Pendao, Richard-Toll et Ross Béthio, il a visité des unités agricoles, des usines de transformation, des périmètres irrigués. Pas de grandes phrases, mais des gestes concrets. Une politique de terrain, qui relocalise la production, valorise les territoires, et relie le discours à l’action.

C’est là que se joue la vraie rupture. Pas dans les éditoriaux de la nostalgie, mais dans l’alignement entre vision panafricaine, souveraineté productive et justice fiscale.

Remember François Mancabou : le silence n’est plus une option

Il y a trois ans, le 13 juillet 2022, François Mancabou décédait à l’Hôpital principal de Dakar, des suites de graves blessures contractées lors de sa garde à vue à la Sûreté urbaine. Arrêté le 17 juin à Dakar, en marge d’une manifestation de la coalition d’opposition Yewwi Askan Wi, l’ancien militaire de 51 ans avait été accusé d’appartenir à une prétendue « Force spéciale » et placé en détention dans le cadre d’une enquête pour terrorisme. Ce qu’il advint de lui entre son interpellation et son admission à l’hôpital demeure, encore aujourd’hui, couvert d’un épais voile de mystère et de déni d’État.

Le 15 juillet 2022, lors d’un point de presse tenu au Palais de justice de Dakar, le procureur de la République d’alors, Amady Diouf, donne une version officielle aussi laconique que dérangeante : selon lui, François Mancabou aurait été victime d’automutilation. Il se serait, dit-il, violemment cogné la tête « contre les murs et les grilles de la cellule de rétention », sans qu’on sache réellement ses motivations. Pour appuyer cette thèse invraisemblable, le procureur affirme que son parquet détient une vidéo de 13 minutes montrant les faits et qu’elle sera versée à la procédure judiciaire. Trois ans plus tard, cette vidéo n’a jamais été rendue publique ni présentée à la famille, ni soumise à une expertise indépendante, ni citée dans une quelconque procédure judiciaire connue. Une omission coupable, révélatrice d’un verrouillage systématique.

Quand le Kenya montre la voie de la justice

L’affaire aurait pu suivre le même cours que tant d’autres : une brutalité policière, un silence administratif, une impunité installée. Mais voilà que le Kenya, en juin 2025, vient nous rappeler ce que peut et doit être une réaction républicaine. À Nairobi, le blogueur Albert Ojwang, 31 ans, est arrêté chez lui le samedi 7 juin pour un post critique contre un haut responsable de la police. Le lendemain, il est retrouvé mort dans sa cellule. Comme à Dakar, la police parle d’un suicide, affirmant qu’il se serait cogné la tête contre le mur. Mais cette fois, la réaction populaire est fulgurante : manifestation immédiate, mobilisation des ONG, pression médiatique. Et surtout, une autopsie indépendante est ordonnée sans délai. Le verdict tombe : Albert Ojwang a été étranglé et battu à mort. Son visage portait des ecchymoses, son corps des lésions multiples — exactement comme François Mancabou, selon les témoignages de sa famille et les premières constatations médicales à Dakar.

À Nairobi, la chaîne de commandement est secouée. Les policiers de faction sont suspendus. Le président William Ruto, le 11 juin 2025, condamne officiellement ce qu’il qualifie d’événement déchirant et inacceptable, engageant la police à restaurer la confiance. À Dakar ? Rien. Aucune suspension, aucune suite judiciaire. Aucune condamnation officielle. Le président Macky Sall, sous le mandat duquel les faits ont eu lieu, ne s’est jamais exprimé sur cette affaire. Quant aux services de l’État impliqués — la Sûreté urbaine, la Section de Recherches, la Division des Investigations criminelles — ils n’ont jamais été inquiétés ni publiquement mis en cause.

La rupture politique à l’épreuve de la justice

Ce contraste est accablant. Au Sénégal, le pouvoir de l’époque a choisi l’étouffement, l’intimidation et le mensonge. Le parquet a été instrumentalisé pour couvrir les responsabilités, et non pour les établir. Pendant ce temps, la veuve de François Mancabou, Clémentine Coly, témoignait devant les caméras de l’état de son époux lors de sa première visite à l’hôpital : en fauteuil roulant, incapable de parler, le visage ensanglanté. Il lui aurait dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait. On m’a torturé. » Et cela n’a suscité aucune enquête indépendante, aucune contre-autopsie, aucune réaction du Conseil supérieur de la magistrature.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle interpelle aujourd’hui les nouvelles autorités sénégalaises, celles qui ont promis rupture et transparence. Le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko se sont engagés à restaurer l’État de droit, à combattre l’impunité, à faire de la justice une boussole. L’affaire François Mancabou est un test de vérité. Elle pose une question simple et décisive : la rupture commence-t-elle aussi par le courage de revenir sur les crimes d’hier ?

Les gestes attendus sont clairs : rouvrir l’enquête, publier les images promises, faire appel à une contre-expertise médico-légale indépendante, auditionner les responsables policiers et judiciaires de l’époque. Non pour venger, mais pour réparer. Non pour diviser, mais pour guérir. Comme l’a dit si bien Alioune Tine, fondateur d’Africajom Center, « On doit entrer debout dans un lieu de détention, et en sortir debout. » Si ce principe est bafoué, c’est l’État tout entier qui chancelle.

Remember François Mancabou, ce n’est pas un slogan. C’est un impératif moral. C’est une exigence démocratique. C’est l’ultime appel à l’honneur d’un pays qui, trop souvent, a oublié que la justice commence par la vérité.

Une injure, un polémiste en roue libre… et une justice trop prompte

Il faut croire que certains personnages publics au Sénégal possèdent le rare talent d’associer l’inculture à l’arrogance. Moustapha Diakhaté, ancien député et ex-chef de cabinet du président Macky Sall, s’est récemment distingué dans un registre peu reluisant. En prétendant donner des leçons de protocole d’État tout en qualifiant le Président de la République, le Premier ministre et le Président de l’Assemblée nationale de « gougnafiers », il a surtout confirmé une chose : il ne connaît visiblement ni l’histoire ni les règles du protocole républicain, et encore moins les manières élémentaires du débat démocratique.

Quand l’ignorance se prend pour un manuel de protocole d’État

Le terme « gougnafier », qu’il a brandi avec l’assurance du lettré de comptoir qui s’imagine académicien dès qu’il ouvre un dictionnaire, n’est pas un concept juridique ni une catégorie du protocole d’État. C’est une injure, une insulte qui trahit une forme de ressentiment social et politique. Cela dit, si Moustapha Diakhaté a bel et bien perdu la mesure dans sa critique — et s’il a sans doute fait preuve d’une outrecuidance peu élégante en commentant un moment informel entre les trois têtes de l’exécutif —, cela suffit-il à justifier sa garde à vue ? L’usage de moyens coercitifs aussi lourds pour un simple commentaire, même outrancier, interroge sur les priorités et les sensibilités du pouvoir judiciaire.

Car enfin, dans un pays où la détention provisoire est trop souvent banalisée, l’affaire Moustapha Diakhaté est symptomatique d’un mal plus profond : une justice à deux vitesses. D’un côté, les magistrats rechignent toujours à sanctionner l’un des leurs, estimant — à juste titre — que la prison est une expérience traumatisante. Mais alors, comment expliquer qu’on l’utilise avec tant de facilité pour de simples propos, fussent-ils maladroits ou insultants ? Dans un État de droit, la réponse à l’outrage verbal ne peut être une démonstration de force policière, sauf à glisser lentement mais sûrement vers une forme de tyrannie procédurale.

Garde à vue pour outrage : quand la justice oublie la mesure

La révolution démocratique du 24 mars 2024 a soulevé un immense espoir : celui de voir émerger une justice sereine, respectueuse des libertés, équitable et ferme à la fois. Cette justice que réclamaient les prisonniers politiques, les victimes d’arrestations arbitraires, les manifestants, les journalistes harcelés. Elle ne peut se construire sur des automatismes répressifs ou sur des gardes à vue punitives transformées en instruments d’intimidation.

Punir un ancien ministre qui éructe des sottises n’est pas une priorité nationale. Et surtout, cela ne sert en rien la dignité de nos institutions. Il existe mille autres moyens de sanctionner l’outrage, le mensonge ou l’irrespect : la réplique politique, la condamnation morale, voire l’amende symbolique. Mais la prison ? Non. La prison est un aveu d’échec, surtout quand elle se substitue au débat, à l’argument, à l’intelligence.

Le ridicule, dit-on, ne tue pas. Mais parfois, il emprisonne. Et dans ce cas précis, il faut bien le reconnaître : ce n’est pas Moustapha Diakhaté qui a le plus perdu dans cette histoire.

Face à Woodside Energy, le Sénégal ne doit pas fléchir

L’actuel contentieux opposant l’État du Sénégal à la multinationale australienne Woodside Energy, autour d’un redressement fiscal de 41 milliards de F CFA (62,5 millions d’euros), est plus qu’un différend technique : il révèle la ligne de fracture entre un gouvernement qui veut défendre l’intérêt général et un capitalisme extractif qui refuse toute redevabilité. Cette affaire dépasse le seul cadre des hydrocarbures. Elle engage une bataille de principe : celle du droit pour une nation souveraine de prélever l’impôt sur les revenus générés sur son sol, contre les tentatives de contournement systémique orchestrées par les multinationales habituées à dicter leurs conditions aux États.

Ne cédons pas aux premières bourrasques. Derrière les mises en garde de certains analystes, les appels à la prudence du secteur privé, et les soupirs de soulagement des investisseurs se cache une exigence à peine voilée : reculer, s’agenouiller, renoncer à la justice fiscale au nom de la « confiance des marchés ». Mais quelle confiance construire sur le déni d’impôt ? Que vaut une attractivité économique si elle repose sur l’évasion fiscale, sur l’affaiblissement volontaire de nos capacités budgétaires ? À l’heure où nos écoles manquent de bancs, nos hôpitaux d’oxygène, nos campagnes de dispensaires, il serait immoral de céder à ceux qui refusent de contribuer à l’effort national.

Tribunaux arbitraux : la loi des plus forts contre les droits des peuples

Le Sénégal a raison de réclamer des comptes. En aucun moment, la firme Woodside n’a démontré que le montant réclamé ne reflétait pas la réalité de ses obligations. Elle préfère l’intimidation juridique à la transparence comptable. Elle recourt à l’arbitrage international, non pour clarifier un droit, mais pour échapper à une légitimité nationale. Il est temps de dire les choses : les tribunaux comme le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), placé sous l’égide de la Banque mondiale, fonctionnent trop souvent comme des juridictions d’exception, taillées sur mesure pour les multinationales. Ils permettent à ces dernières de contester les choix souverains des États devant une justice privée. L’architecture même de ces procédures, longues, coûteuses, asymétriques, favorise les multinationales au détriment des peuples. Ce sont, au fond, des instruments de spoliation déguisés, façonnés par les intérêts du grand capital et le droit d’exception qu’il s’est octroyé.

L’impôt n’est pas une option : c’est le socle d’un avenir commun

Ce conflit doit servir d’avertissement, non pas au gouvernement, mais à ceux qui croient encore que le développement viendra d’un alignement aveugle sur les intérêts des multinationales. La souveraineté économique se construit par la capacité à imposer, à redistribuer, à planifier — et non à quémander. Le redressement fiscal de Woodside n’est pas une erreur, mais un signal : celui d’un pays qui décide enfin de ne plus être une simple zone de transit pour les profits, mais une terre où ces profits doivent servir à construire un avenir partagé.

Alors oui, il y a des risques. Oui, certains investisseurs vont maugréer. Mais céder aujourd’hui, c’est condamner demain. La véritable attractivité du Sénégal résidera dans sa stabilité démocratique, la qualité de ses institutions, la clarté de son droit, et non dans sa complaisance envers les fraudeurs en col blanc. Gardons le cap. Ne reculons pas. Le combat pour une fiscalité juste n’est pas un luxe idéologique. Il est une urgence vitale. Et ce combat, nous le devons à nos enfants, pas aux actionnaires de Perth.

Relocaliser le destin : le Sénégal au défi du patriotisme économique

Lors du Conseil des ministres du 4 juin 2025, le Président Bassirou Diomaye Faye a convié son Premier ministre Ousmane Sonko à achever l’élaboration du projet de loi sur la souveraineté économique. Un texte majeur, pensé comme un instrument de redressement national : il s’agit de fortifier le tissu des entreprises locales, d’arracher le pays à l’étreinte des importations massives, et de poser les fondations d’un développement enraciné, autonome, fidèle à la dynamique des forces vives du territoire.

Le patriotisme économique ne relève pas d’un repli nationaliste, mais d’une volonté politique assumée de favoriser l’économie locale dans un contexte mondialisé inégal. Popularisé au début des années 2000, ce concept traduit une prise de conscience selon laquelle les outils de compétitivité doivent être redéfinis au service de la souveraineté. Au Sénégal, où la consommation intérieure constitue près de 80 % du PIB, mais où les importations dominent encore les étalages, la promotion de l’offre nationale est un enjeu fondamental de survie économique.

Ce choix s’inscrit dans une réflexion de l’économiste sud-coréen Ha-Joon Chang, qui soutient que les pays aujourd’hui développés ont bâti leur puissance sur le protectionnisme intelligemment appliqué. Il s’agit donc pour le Sénégal de retrouver les marges de manœuvre perdues dans la mondialisation financiarisée, en soutenant ses entreprises, en encadrant les importations et en réhabilitant le rôle stratégique de l’État dans la production.

Une loi en réponse aux blocages structurels de l’économie

Cette loi intervient dans un contexte où les déséquilibres structurels de l’offre se sont aggravés : secteur primaire dévalorisé, industries locales sinistrées, difficultés d’accès à l’énergie, faible productivité globale des facteurs (PGF), accès limité au financement bancaire pour les PME, et rente foncière paralysante.

Malgré des taux de croissance positifs ces dernières décennies, l’économie reste peu inclusive, avec un secteur informel prédominant et une base industrielle fragile. L’industrie manufacturière peine à retrouver son dynamisme d’avant la dévaluation de 1994. Le secteur bancaire, concentré et peu profond, ne finance que marginalement les PME locales. Cette loi vient donc combler un vide stratégique : réorganiser l’offre en relocalisant les chaînes de valeur, en soutenant les secteurs à fort contenu local (agroalimentaire, textile, transformation) et en favorisant un capitalisme d’intérêt national.

Mais il faudra prendre garde à ne pas créer des effets d’aubaine profitables à de faux entrepreneurs, véritables parasites à la traîne des aides publiques, sans projets viables ni contribution réelle à la production. Le patriotisme économique ne doit pas être le prétexte à une capture de la rente nationale par des clientèles politiques ou des réseaux opportunistes.

Souveraineté économique et planification démocratique : vers une nouvelle économie politique

Au-delà des effets de structure, le patriotisme économique implique une réécriture du contrat économique. Il suppose une planification démocratique, orientée vers l’emploi, l’équité et la durabilité. L’État ne se contente plus d’être régulateur, mais redevient stratège, investisseur, facilitateur. Des outils comme le FONSIS, la BNDE, le FONGIP devront être reconfigurés pour renforcer le tissu productif national et l’ancrer dans les territoires.

L’enjeu est culturel et citoyen : faire du consommer local un acte de foi républicaine, éveiller les consciences à l’importance d’un tissu économique national robuste, et faire de la solidarité productive un nouveau pilier de la souveraineté populaire. C’est le sens de la référence à l’économiste Susan Strange (1923-1998) : les marchés ne sont pas naturels, ils sont construits par des choix politiques. Cette loi sur la souveraineté économique est donc un choix de société.

Reste à garantir sa mise en œuvre effective, sa transparence et son ancrage dans les besoins réels de la population. Car sans transformation structurelle de l’offre, le patriotisme économique risque de rester un slogan. Mais s’il est appliqué avec rigueur, il peut être la clé d’une relance économique endogène et d’une réinvention souveraine du développement. Nous faisons confiance au Premier ministre Ousmane Sonko pour porter cette ambition avec volontarisme, vigilance et cohérence, afin que cette loi ne reste pas lettre morte, mais devienne un levier de transformation nationale.

Décoloniser sans dériver : souveraineté, démocratie et justice sociale en Afrique de l’Ouest

Cette intervention a été prononcée, dans le cadre du webinaire organisé par la Fondation Gabriel Péri le 5 juin 2025, consacré au thème : « L’Afrique de l’Ouest émancipée du joug néocolonial ? Souveraineté en (re)construction ».

Chers amis, chers camarades,

Merci à la Fondation Gabriel Péri pour cette invitation. Elle intervient à un moment crucial, où l’Afrique de l’Ouest est traversée par des bouleversements politiques majeurs. Notre tâche aujourd’hui est délicate mais essentielle : ne pas céder à des lectures simplistes ni à des postures complaisantes. Il nous faut penser avec exigence les expériences politiques en cours, à l’aune de la souveraineté populaire, du respect des droits de la personne et de la nécessité d’une transformation sociale et panafricaine authentique.

Je m’exprime ici au nom du Collectif Afrique du Parti communiste français. Depuis plus de dix ans, nous dénonçons la militarisation du rapport de la France à l’Afrique et ses avatars : interventions armées sans mandat, accords de défense asymétriques, instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme pour perpétuer une forme de tutelle postcoloniale. Le retrait progressif des bases françaises, même s’il s’est opéré sous la contrainte des mobilisations populaires, doit être salué comme un tournant. Mais un tournant ne fait pas encore une rupture. C’est de cela qu’il faut parler.

Des ruptures saluées, mais incomplètes : le retrait militaire français ne suffit pas

Au Sahel, des régimes militaires, venus au pouvoir par des coups d’État — au Mali, au Burkina Faso, au Niger — suscitent aujourd’hui un soutien populaire réel. Ce soutien ne procède pas d’une fascination autoritaire, comme le prétendent certains médias occidentaux. Il est l’expression d’une exaspération légitime : face à l’insécurité chronique, à l’échec des élites civiles soumises aux diktats de Paris ou de Washington, à l’humiliation continue d’États considérés comme des sous-préfectures de l’Occident.

Le discours de rupture avec la Françafrique, de reconquête de la souveraineté sur les ressources, de construction d’une armée populaire, d’une monnaie endogène — tout cela parle aux jeunesses africaines. La formation de l’Alliance des États du Sahel, avec l’idée d’une union politique et économique, peut apparaître comme une esquisse d’alternative régionale.

Mais — et c’est ici que commence notre devoir critique — on ne saurait confondre rupture néocoloniale et projet progressiste. La dénonciation de l’ingérence ne saurait justifier la répression des opposants, l’arbitraire judiciaire, l’asphyxie des contre-pouvoirs. On ne construit pas la souveraineté en piétinant les libertés. De Thomas Sankara à Amílcar Cabral, les figures de l’émancipation africaine ont toujours articulé lutte anti-impérialiste et approfondissement démocratique. Et non son étouffement.

Nous sommes solidaires des peuples du Sahel dans leur aspiration à la dignité. Mais nous sommes tout aussi solidaires de ceux, à l’intérieur même de ces pays, qui paient le prix fort pour avoir défendu les libertés publiques. Nous disons avec force que la souveraineté populaire ne peut être confisquée au nom de la souveraineté étatique.

Entre tutelle étrangère et dérive autoritaire : le cas ivoirien

La Côte d’Ivoire constitue sans doute l’un des exemples les plus éloquents de ce que produit une ingérence militaro-diplomatique française érigée en mode de gouvernance. En avril 2011, une caricature du dessinateur Chappatte, publiée dans Le Temps, montrait Alassane Ouattara entrant au palais sur un tapis de cadavres, encadré par des militaires : une image glaçante qui résume le scandale. Ce n’est pas le suffrage qui l’a porté au pouvoir, mais une opération militaire franco-onusienne contre Laurent Gbagbo. Depuis, le pouvoir ivoirien s’est construit sur une impunité soigneusement préservée : les massacres comme celui de Duékoué n’ont jamais donné lieu à des poursuites, tandis que les transferts illégaux de Gbagbo et Blé Goudé à la CPI ont marqué un mépris flagrant pour la souveraineté judiciaire ivoirienne. Le régime actuel reste l’héritier direct de cette intervention, avec une justice aux ordres, une opposition réprimée, et une démocratie verrouillée. Si la Françafrique a encore un visage, c’est bien celui de cette Côte d’Ivoire soumise aux logiques de tutelle, d’exclusion et de rente sécuritaire. À quelques mois de la présidentielle de 2025, l’avertissement lancé par Laurent Gbagbo — « Nous ne voulons plus d’un autre 11 avril 2011 » — sonne comme un rappel essentiel : on ne fonde pas la stabilité sur le mensonge d’une souveraineté octroyée par l’extérieur.

Face à cette situation ambivalente au Sahel, le cas sénégalais offre un contrepoint instructif. Ici, la rupture ne s’est pas opérée par les armes, mais par les urnes. Une mobilisation citoyenne sans précédent a porté au pouvoir, en avril 2024, le PASTEF, avec à sa tête Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Ce changement est d’autant plus remarquable qu’il s’est produit dans un contexte de répression intense, où la démocratie était en danger.

Le projet porté par cette nouvelle génération politique sénégalaise ne se contente pas d’un discours sur la souveraineté : il s’incarne dans des mesures concrètes. Le retrait des bases militaires françaises a été acté ; un audit de la dette publique a été fait ; une relecture des conventions minières et gazières est en cours ; la réforme de la justice est à l’agenda. Ici, la souveraineté n’est pas une incantation : elle devient une pratique de gouvernement, une réinvention du lien entre l’État et les citoyens.

Sénégal : une souveraineté arrachée par les urnes, à consolider par l’éthique

Bien sûr, beaucoup reste à faire. Les contradictions de classe sont réelles, les tensions entre les promesses révolutionnaires et les contraintes institutionnelles sont vives. Mais il y a dans le processus sénégalais un espoir précieux : celui d’une souveraineté démocratique qui ne sacrifie ni les libertés ni l’éthique.

Alors, que faire depuis la France ? D’abord, rompre avec cette diplomatie de l’arrogance, qui a encore trouvé son expression dans les propos méprisants d’Emmanuel Macron devant ses ambassadeurs en janvier dernier. Ce n’est pas aux dirigeants français de dire qui est fréquentable en Afrique. Ce n’est pas à Paris de décider du degré acceptable de souveraineté chez les autres.

Ensuite, proposer une autre voie : celle d’une coopération fondée sur le respect, la réciprocité, l’égalité. Cela suppose des actes : fin du franc CFA, retrait complet des bases, transfert de technologies, annulation des dettes odieuses, soutien aux initiatives panafricaines, de la ZLECAf.

Enfin, faire vivre ici, en France, une solidarité populaire active. Soutenir les luttes démocratiques et sociales des diasporas. Dénoncer les violences policières et les politiques migratoires racistes. Et construire des ponts entre les jeunesses d’Afrique et d’Europe qui, de part et d’autre de la Méditerranée, subissent les mêmes logiques d’exploitation.

Enfin, permettez-moi de rappeler que notre engagement ne se limite pas à la critique du néocolonialisme ou à la solidarité avec les peuples africains. Il s’inscrit dans un projet plus vaste : celui de la construction d’un monde plus juste. Le Parti communiste français milite pour un nouvel ordre économique mondial fondé sur l’équité, la souveraineté des peuples et le respect des droits humains socioéconomiques y compris. Nous refusons un système international où les institutions financières continuent d’imposer des logiques d’austérité aux pays du Sud, où la dette devient un instrument de domination, où les inégalités de richesse et d’accès aux ressources s’accroissent. Nous œuvrons pour un monde de paix, où les conflits ne sont pas attisés par les convoitises géostratégiques mais prévenus par la coopération, la justice sociale et la reconnaissance des droits de chaque peuple à décider de son avenir.

Je conclurai sur ce mot : souveraineté. Elle n’a de sens que si elle est adossée à une démocratie véritable — c’est-à-dire la possibilité d’un débat libre, public et éclairé — et qu’elle s’articule à l’égalité, à la justice et à la participation active des citoyens à la définition de leur destin collectif. Une souveraineté sans peuple n’est qu’un simulacre. Une souveraineté contre les libertés, un simple despotisme de rechange. Mais une souveraineté forgée dans les luttes, portée par des exigences populaires de transformation sociale, et construite dans la transparence, voilà ce que nous appelons de nos vœux. C’est ce chemin que nous voulons soutenir : celui d’une Afrique déliée des tutelles, mais aussi debout par ses peuples, pour ses peuples, et avec ses peuples. C’est à cela que nous voulons contribuer, avec humilité, mais avec constance.

Je vous remercie.

Sonko chez Gbagbo : mémoire et souveraineté

Il y a des gestes qui valent manifeste, des visites qui marquent plus que mille discours. Profitant de sa visite officielle à Abidjan, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a tenu à rencontrer l’ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo — non pas par simple courtoisie, mais pour saluer une figure vivante de la lutte pour la souveraineté africaine. Il a affirmé une vision, réactivé une mémoire politique, et tendu un fil entre les combats d’hier et les batailles d’aujourd’hui. Cette visite est d’une haute portée symbolique et stratégique. Elle confirme, s’il le fallait, que le panafricanisme d’Ousmane Sonko n’est pas une posture de circonstance, mais une ligne de fond, ancrée dans l’histoire et nourrie de l’expérience des devanciers.

Il y avait, dans cette rencontre, bien plus qu’un échange protocolaire. Elle sonnait comme une conversation entre deux générations d’insoumis qui, loin de se tourner le dos, conjuguent leurs engagements. Le président Gbagbo, toujours debout dans l’arène politique, fort de son histoire de résistance aux oukases de Paris — au prix de l’emprisonnement, de l’humiliation et de la déportation — et le Premier ministre Ousmane Sonko, qui, dans un contexte nouveau, entend prolonger et renouveler le combat pour la souveraineté africaine, dans ses dimensions monétaire, militaire, économique, culturelle et politique. En allant à la rencontre de celui que l’ancien président français, Nicolas Sarkozy a tenté de « vitrifier », le Premier ministre sénégalais ne signe pas seulement une solidarité de circonstance, il dessine un pacte de mémoire. Il montre que la nouvelle génération de dirigeants panafricains ne prétend pas réinventer l’histoire en niant celle qui l’a précédée, mais qu’elle s’en nourrit.

Laurent Gbagbo, ou l’épreuve de la souveraineté

Car Laurent Gbagbo est, pour qui veut écouter les leçons de l’histoire, un cas d’école. Son parcours raconte tout à la fois les espoirs de la démocratie africaine, les pièges de l’interventionnisme occidental et les limites d’un droit international à géométrie variable. L’acharnement judiciaire dont il fut victime, les 82 témoins à charge incapables de prouver quoi que ce soit, son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) — après près d’une décennie de détention préventive — en disent long sur ce que coûte l’insoumission dans une Afrique encore prise dans les rets de la Françafrique. Le Président Gbagbo, c’est l’homme qui a tenté de rompre avec la tutelle française, de reconfigurer les rapports entre la Côte d’Ivoire et la France, de construire une alternative politique — école obligatoire jusqu’à 16 ans et gratuite, couverture médicale universelle, donner le pouvoir aux organisations paysannes, souveraineté économique. Le Premier ministre Sonko, en se réclamant d’une ligne souverainiste panafricaine, ne pouvait ignorer cette trajectoire.

Vers un panafricanisme de coalition

Cette visite s’inscrit donc dans une double dynamique : reconnaître la dette politique de toute une génération envers ceux qui ont ouvert la voie de la rupture, mais aussi miser sur l’expérience pour ne pas reproduire certaines impasses. Car si le Président Gbagbo a dû faire face à de violentes épreuves, tant militaires que médiatiques, c’est aussi parce que les conditions n’étaient pas encore réunies pour bâtir, à l’échelle du continent, une alliance suffisamment structurée et solidaire pour soutenir son combat. Ousmane Sonko semble l’avoir compris : d’où son ambition d’un panafricanisme institutionnalisé, solidaire et stratégique. Sa démarche n’est pas seulement sénégalaise, elle est ouest-africaine. Elle fait écho au projet de « Front populaire ouest-africain » théorisé par Pierre Sané — ancien Secrétaire général d’Amnesty International — dans une lettre adressée à Laurent Gbagbo, où il proposait de fédérer les forces progressistes de la CEDEAO autour d’une plateforme anti-impérialiste et démocratique.

La rencontre entre le Premier ministre Ousmane Sonko et le Président Laurent Gbagbo n’est pas un simple geste de courtoisie politique. C’est une mise en scène consciente de la continuité des luttes, un acte diplomatique doublé d’un message clair : il existe une autre Afrique, une Afrique debout, mémoire vive des combats passés et force d’invention pour les luttes présentes. En rendant visite au Président Gbagbo, le Premier ministre Sonko honore tous ceux que l’histoire officielle a voulu effacer, et il réaffirme que la souveraineté n’est pas un mot creux, mais une exigence quotidienne, un horizon de dignité.

De la Banque africaine de développement à une banque pour les Africains ?

L’élection de Sidi Ould Tah à la tête de la BAD a suscité, chez certains, le récit d’un échec diplomatique sénégalais. Une lecture paresseuse, voire opportuniste, si l’on considère le contexte de la candidature d’Amadou Hott, les programmes en présence, et surtout la nécessité de réinterroger le rôle stratégique de la Banque pour le développement du continent.

L’élection d’un nouveau président à la tête de la Banque africaine de développement (BAD) a ravivé les lectures géopolitiques, souvent plus promptes à pointer des « défaites » nationales qu’à interroger le fond. La candidature d’Amadou Hott, présentée par le Sénégal, a été perçue par certains comme un revers diplomatique. C’est oublier qu’elle avait été engagée bien avant l’alternance de mars 2024, sous l’ancien régime, et qu’elle ne traduisait pas la ligne du nouveau pouvoir. Il serait donc réducteur d’en faire un échec sénégalais, d’autant que monsieur Hott visait peut-être davantage une reconnaissance stratégique qu’un poste à tout prix. Dans une élection marquée par des équilibres régionaux et le poids des bailleurs non africains, sa position était d’autant plus délicate que le président sortant, le Nigérian Akinwumi Adesina, est lui aussi originaire d’Afrique de l’Ouest.

Élu le 29 mai 2025, l’économiste mauritanien Sidi Ould Tah, ancien ministre et ex-dirigeant de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), devient le neuvième président de la BAD. Il prendra ses fonctions le 1er septembre, fort d’une réputation de réformateur pragmatique. Son élection traduit moins une rupture qu’un rééquilibrage en faveur du bloc nord-africain et sahélien.

Continuité technocratique ou rupture stratégique ?

Les programmes des candidats — y compris celui de monsieur Hott — s’articulaient globalement autour des « High 5 » stratégiques de la BAD (électrifier l’Afrique, nourrir l’Afrique, industrialiser l’Afrique, intégrer l’Afrique, améliorer la qualité de vie des Africains). Derrière cette unanimité apparente, pas de divergences de fond : tous ont repris les mantras de la croissance inclusive, des partenariats public-privé, de la compétitivité africaine sur les marchés globaux. Aucun ne s’est positionné en rupture franche avec l’orientation actuelle de la Banque. En ce sens, le scrutin a davantage tranché entre des profils qu’entre des visions.

Chez l’ensemble des candidats en lice, une même orientation s’est imposée : mobilisation des financements privés, sophistication des outils financiers, sécurisation des grands projets d’investissement. Un discours calibré pour rassurer les marchés et les partenaires au développement, mais qui ne remet nullement en cause le paradigme dominant — celui d’un développement guidé par la rentabilité, la solvabilité et les critères des bailleurs. Même le vainqueur du scrutin n’a esquissé aucune remise en question profonde du modèle. On reste dans la gestion, pas dans la transformation.

À quoi sert (vraiment) la BAD, et que pourrait-elle devenir ?

C’est là que le débat devient essentiel. Car la question n’est pas tant de savoir qui dirige la BAD, mais à quoi elle sert, et au service de qui elle se place. Née en 1964 d’un élan panafricain postcolonial, la Banque africaine de développement devait être un levier de souveraineté économique, un outil d’industrialisation endogène et de financement autonome. Elle a, au fil des décennies, intégré des bailleurs non africains, adopté les standards des agences de notation, et converti son langage au lexique technocratique du développement néolibéral. Résultat : les projets doivent être « bancables », les États solvables, les indicateurs alignés sur les normes globales.

Mais quel type d’Afrique cela construit-il ? Une Afrique intégrée aux chaînes de valeur mondiale, mais toujours exportatrice brute de matières premières ? Une Afrique de corridors logistiques, mais sans industries souveraines ni redistribution sociale ? Une Afrique des mégaprojets énergétiques, mais sans pouvoir populaire dans la définition des priorités ? Autant de questions que la BAD n’affronte plus frontalement, et qui appellent à une refondation politique de l’institution.

Une BAD réinventée serait une véritable banque publique continentale, tournée vers la souveraineté alimentaire et énergétique, soutenant l’économie paysanne et informelle plutôt que les mégaprojets vitrines. Elle financerait des politiques sociales ambitieuses et des structures solidaires, en assumant une logique de service public. Sa gouvernance s’ouvrirait aux forces sociales africaines, pour devenir un outil démocratique au service des peuples, et non une simple technocratie financière. Une banque politique, au service d’un projet africain, et non d’un agenda financier importé.

L’élection à la présidence de la BAD est un fait. Elle ne saurait, à elle seule, résumer l’état de la diplomatie sénégalaise ni la dynamique des projets continentaux. L’essentiel est ailleurs : quelles orientations pour la BAD ? Quel développement voulons-nous ? La réponse à ces questions ne viendra pas d’un seul homme, ni d’un scrutin, mais d’une volonté collective de refonder les outils de notre souveraineté.

L’échec armé de Paris, la victoire morale des peuples

Ce texte est la version écrite de mon intervention au webinaire inaugural de la Fondation Gabriel Péri, tenu le 26 mai 2025, sur le thème : « L’Afrique de l’Ouest émancipée du joug néocolonial ? Souveraineté en (re)construction » (lien ici). J’y propose une critique de la militarisation des relations franco-africaines et plaide pour une coopération solidaire, fondée sur les luttes populaires pour la dignité et l’émancipation.

Chers amis,

Je remercie Chystel Le Moing et la Fondation Gabriel Péri pour cette rencontre essentielle. Elle nous donne l’occasion d’effectuer un travail de mémoire critique et d’analyse stratégique sur les retraits militaires français d’Afrique de l’Ouest et du Tchad, mais aussi de penser les perspectives de paix et de souveraineté pour les peuples de cette région.

Je m’exprime ici au nom du Collectif Afrique du Parti communiste français. Dès 2013, nous avions émis de vives réserves sur l’intervention militaire française au Mali. Non par naïveté ou indifférence face aux périls djihadistes, mais parce que nous savions — et les faits nous ont donné raison — qu’aucune solution durable ne peut être apportée par des armées étrangères sans un réel projet politique de transformation sociale et démocratique. La militarisation du rapport à l’Afrique est une impasse.

Un retrait, fruit d’un désaveu populaire et d’un échec stratégique

Le retrait progressif des troupes françaises du Mali, du Burkina Faso, du Niger, puis du Sénégal et du Tchad, n’est pas survenu comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il traduit un désaveu profond, fruit d’un long processus de désenchantement face à une présence militaire perçue comme une tutelle postcoloniale. Depuis Serval jusqu’à Barkhane, les interventions françaises, justifiées par la lutte contre le terrorisme, ont échoué à enrayer l’insécurité. Pire, elles ont accompagné l’enracinement des groupes armés, l’augmentation des violences et le déplacement de millions de civils. Sur le terrain, la France, loin d’être un rempart, est apparue comme un facteur d’instabilité.

Face à ce constat, les régimes sahéliens, souvent affaiblis, ont fini par s’aligner sur le rejet populaire croissant. C’est dans ce contexte que le Mali a rompu avec Paris en 2022, suivi du Burkina Faso, du Niger, puis du Sénégal et du Tchad. Le départ exigé des troupes françaises à Dakar, après plus d’un siècle de présence, marque un tournant symbolique. Il coïncide avec la dénonciation par Ndjamena de son accord de défense avec la France — un double camouflet pour Emmanuel Macron.

Ce basculement n’est pas spontané. Il s’inscrit dans la fin d’un cycle amorcé dès la chute du Mur de Berlin, où Paris, malgré son recul stratégique global, maintenait une emprise sur ses anciennes colonies à travers interventions militaires et diplomatie d’influence. Les opérations en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali et en Centrafrique, censées affirmer un rôle stabilisateur, ont plutôt nourri le ressentiment. Derrière l’illusion d’un « gendarme de l’Afrique » survivait un modèle néocolonial en agonie, dont les soubresauts ont précipité une rupture.

L’expulsion des forces françaises est ainsi devenue le signe d’une volonté d’autonomie renouvelée, portée par les peuples et assumée par certains dirigeants. Comme l’a exprimé le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye : « Pourquoi faudrait-il des soldats français au Sénégal ? Cela ne correspond pas à notre conception de la souveraineté. » Cette affirmation de dignité tranche avec l’attitude passée de Paris, notamment lors de la crise ivoirienne de 2010-2011. À l’époque, Nicolas Sarkozy, manipulant la résolution 1975 de l’ONU, avait légitimé l’intervention militaire contre Laurent Gbagbo pour installer Alassane Ouattara. Une opération brutale et cynique, qui a laissé des milliers de morts et une mémoire blessée — preuve s’il en fallait que la « Pax Gallica » fût tout sauf pacifique.

Une situation sécuritaire toujours critique mais complexe

La situation sécuritaire actuelle demeure préoccupante dans plusieurs pays du Sahel. Les groupes armés djihadistes — notamment le GSIM et l’EIGS — maintiennent leur pression sur les populations civiles. Les attaques se poursuivent dans le Liptako-Gourma, malgré les réorientations militaires opérées par les régimes en place. Le Centre du Mali reste en proie à une conflictualité multiforme, où se mêlent violences intercommunautaires, rivalités foncières et radicalisation religieuse.  Au Burkina Faso, l’insécurité a entraîné la fermeture de milliers d’écoles et le déplacement de plus de deux millions de personnes. De larges territoire échappent à l’autorité de L’État.  La menace djihadiste est une réalité palpable dans le nord du Bénin. Le Togo est aussi touché.

Mais il serait tout aussi erroné de dire que le retrait militaire français est la cause de cette insécurité. Le cœur du problème réside dans la fragilité structurelle des États sahéliens, minés par les inégalités, l’abandon des campagnes, l’effondrement des services publics, et l’absence de perspectives pour des jeunesses massivement sous-employées. Il y a là un terreau idéal pour toutes les formes de violence : djihadiste, communautaire ou mafieuse.

Par ailleurs, les défis du Sahel ne sont pas qu’un problème de sécurité. Ils sont aussi économiques, sociaux, climatiques. Ils impliquent un État fort, mais aussi légitime. Or les régimes actuels, qu’ils soient civils ou militaires, doivent impérativement restaurer leur légitimité auprès des citoyens. Cela suppose de répondre aux besoins réels : emploi, justice sociale, accès aux services publics, équité territoriale. C’est par le politique que viendra la sécurité, et non l’inverse.

Une Afrique en rupture : vers des souverainetés actives

Depuis les indépendances, la France a structuré sa présence en Afrique autour de trois piliers : les bases militaires, le franc CFA, et l’encadrement des élites politiques. Ce système, que Jean-Pierre Dozon appelait « l’État franco-africain », est aujourd’hui en ruine. Il n’est plus viable politiquement, ni moralement, ni stratégiquement.

La France est concurrencée. Une nouvelle ère s’ouvre : celle des partenariats multipolaires. La Russie, la Chine, la Turquie, les pays du Golfe ou encore le Brésil viennent proposer d’autres modèles — avec leurs propres limites, mais dans une logique de rééquilibrage. Ces nouvelles alliances sont une chance à condition qu’elles soient interrogées politiquement, démocratiquement, dans l’intérêt des peuples.

Le rejet de l’influence française s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes. L’Afrique d’aujourd’hui, forte de sa jeunesse, regorge d’une énergie nouvelle portée par des aspirations panafricaines, souverainistes et progressistes. Au Sénégal, cette révolution générationnelle s’incarne dans le leadership de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko. Sous la bannière de PASTEF, ils incarnent cette volonté de rompre avec les mécanismes de dépendance postcoloniale et de repenser une souveraineté active, inclusive, démocratique.

Conclusion : pour une solidarité internationaliste et populaire

L’échec de l’option militariste au Sahel est patent. Mais le retrait des troupes françaises ne doit pas être lu comme une fin en soi, mais comme une opportunité : celle de reconstruire un autre rapport à l’Afrique, fondé non sur les bases militaires, mais sur les solidarités et la coopération. Non sur les injonctions sécuritaires, mais sur la justice sociale.

Notre tâche, en tant que communistes et internationalistes, est de soutenir les forces sociales africaines qui luttent pour la paix, la sécurité humaine, la souveraineté et la dignité. Et de faire en sorte que la France ne soit plus une puissance tutélaire, mais un allié des peuples.

Je vous remercie.