Ah, la Confédération pour la démocratie et le socialisme (CDS), toujours prompte à se draper dans l’indignation vertueuse et à jeter la pierre sur les autres ! Le texte liminaire à votre conférence de presse du 3 septembre 2024 est un chef-d’œuvre de réécriture de l’histoire. Pour vous lire, on croirait que vous aviez toujours été là, en première ligne, à défendre le peuple. Mais la mémoire est sélective, n’est-ce pas ? « Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît », a dit Birago Diop. Si quelqu’un doit être tenu responsable du marasme actuel, c’est bien vous, chers « camarades » de la CDS. Vous étiez là, à chaque étape, applaudissant des mains, bien confortablement installés dans les coulisses du pouvoir.
Complice de Macky Sall jusqu’au bout
Votre indignation soudaine contre la « gestion autoritaire » — qui n’existe que dans votre fertile imaginaire » — et le manque de « clarté politique » du gouvernement est touchante, vraiment. Mais où était cette indignation lorsque vous étiez aux côtés de Macky Sall, fermant les yeux sur la répression qui s’abattait sur les opposants, les militants associatifs et les citoyens ? Où étaient vos grandes leçons de morale lorsque l’appareil judiciaire du pays était utilisé comme un marteau pour éliminer les rivaux politiques de votre mentor Macky Sall ? Rappelez-vous, chers amis de la CDS, vous étiez aux premières loges lorsque Khalifa Ababacar Sall, le candidat socialiste, a été écarté de la course présidentielle par un procès express digne des meilleures caricatures judiciaires. Vous auriez pu dénoncer cette mascarade, vous désolidariser de Macky Sall à ce moment précis. Au contraire, vous avez vociféré plus fort que Farba Ngom et les faucons de l’APR pour le clouer au pilori. Pourquoi donc ? L’opportunisme, un plat de lentilles au banquet du pouvoir valant bien quelques principes sacrifiés. Vous avez tenu des conférences de presse, diffusé des déclarations pour justifier les morts, blessés, mutilés, les milliers de prisonniers politiques et autres victimes de la barbarie du défunt régime. Vous aviez trainé dans la boue le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko qui sont les dignes héritiers du Manifeste de 1957 du PAI et de Mamadou Dia.
Et maintenant, vous nous parlez de liberté de la presse étouffée et de répression de la population. Curieux. Si l’on suit votre raisonnement, il semble que vous venez de découvrir le passé. Pourtant, la répression des voix dissidentes a pris fin depuis le 2 avril 2024. Où étiez-vous lorsque les lois scélérates de juin 2021 ont été adoptées, criminalisant toute forme d’opposition politique et donnant des pouvoirs quasi illimités à l’appareil sécuritaire ? Vous ne vous êtes pas levés pour dénoncer ces dérives. Non, vous étiez silencieux, vous vous en accommodiez, vous aviez théorisé cela tant que vous pouviez encore jouir des privilèges du pouvoir. Votre silence assourdissant à l’époque trahit aujourd’hui votre manque de sincérité. Vous avez été les chevilles ouvrières de la mise en place dans ce pays de l’état d’exception. Des organes de presse fermés, des entraves à la liberté de circuler, des détentions arbitraires, des gardes à vue interminables sous prétexte de « retours de parquet ». La région de Ziguinchor a été sous blocus pendant huit mois sans que cela vous émeuve. Pendant 55 jours, Ousmane Sonko a été séquestré par des forces de l’ordre agissant comme des miliciens au service des satrapes Ismaïla Madior Fall et Félix Antoine Abdoulaye Diome exécuteurs des basses œuvres du dictateur Macky Sall. Pendant tout ce temps la CDS n’a pas dit un seul un mot. Ni, lorsque le Président Bassirou Diomaye Faye a été embastillé pour un post Facebook. Encore moins quand François Mancabou a été torturé à mort à la Sureté urbaine du Commissariat central de Dakar. Devons-nous parler de Didier Badji et Fulbert Sambou ?
La gauche plurielle : une mauvaise blague
Ah, et parlons-en, de votre grand projet de relance de la « Gauche plurielle ». N’est-ce pas ironique, pour ne pas dire cynique ? Vous qui avez passé ces dernières années à trahir vos propres idéaux en soutenant des politiques néolibérales sous le couvert du Plan Sénégal émergent, vous voilà en train d’appeler à l’unité des forces de gauche. Mais qu’avez-vous fait de vos idéaux, lorsque vous souteniez un président qui réduisait les libertés publiques et concentrait les richesses dans les mains d’une élite toujours plus restreinte ? Votre ralliement à Macky Sall est un rappel cuisant que vos convictions de gauche ne tiennent pas face aux opportunités d’accéder aux cercles du pouvoir. Aujourd’hui, avec le vent qui tourne, vous vous découvrez soudainement une âme de révolté. Quelle farce !
Et que dire de votre responsabilité dans l’échec économique du Sénégal ? Vous critiquez la gestion de l’économie, la vie chère, et le chômage comme si vous n’aviez jamais fait partie des instances de décision. Mais qui a soutenu le Plan Sénégal émergent, ce grand plan de développement dont la seule véritable émergence a été celle des inégalités et de la précarité ? Vous faisiez partie de la majorité lorsque ces politiques de privatisation et de « réformes » structurelles étaient mises en œuvre, sous la bénédiction des institutions financières internationales. Il est facile aujourd’hui de jouer les opposants, mais vous ne pouvez pas échapper à votre part de responsabilité.
Enfin, votre soutien déclaré aux « peuples en lutte » est d’un cynisme sans nom. Vous avez soutenu et cautionné les régimes autoritaires dans la sous-région, y compris les actions répressives sous prétexte de lutte contre le terrorisme et le banditisme. L’un d’entre vous à militer pour une guerre au Niger. Soi-disant pour restaurer la démocratie ! George Bush sortez de ces corps de prétendus hommes de gauche ! Pourtant, maintenant que le vent tourne, vous vous posez en champions des libertés et de la démocratie. Belle pirouette ! Mais les peuples de la sous-région ne sont pas dupes, ils savent reconnaître ceux qui ont toujours soutenu les oppresseurs, et ceux qui luttent véritablement pour la liberté.
Il est facile de jouer les martyrs de la démocratie une fois que l’on n’a plus accès aux avantages du pouvoir. Mais si la CDS souhaite réellement se poser en force de proposition, il est temps de commencer par une bonne dose d’autocritique. Reconnaissez vos erreurs, votre complicité avec le régime de Macky Sall, et cessez de jouer les vierges effarouchées devant les dérives que vous avez contribué à mettre en place. Vous avez aidé à bâtir ce système. Il est trop tard pour prétendre être l’alternative salvatrice du peuple.
Editorial publié dans le quotidien Yoor Yoor Bi du 4 septembre 2024
Thierno Alassane Sall, figure emblématique de la scène politique sénégalaise, s’est récemment illustré par une critique acerbe du projet gouvernemental visant à supprimer le Conseil économique, social et environnemental (CESE) et le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT). Ce revirement soulève des questions sur la cohérence de son discours et met en lumière la complexité de la gouvernance, où l’art de critiquer semble parfois plus aisé que celui de proposer des solutions concrètes.
Thierno Alassane Sall est une figure bien connue de la critique politique au Sénégal. Il a de nouveau exprimé son mécontentement lors de l’émission « Objection » de Sud FM. Il a vivement critiqué le projet de loi du gouvernement de supprimer le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ainsi que le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT), qualifiant cette initiative de « provocation » politique. Pour lui, cette manœuvre aurait pour objectif de préparer le terrain à une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale.
Cependant, il est surprenant de voir Thierno Alassane Sall adopter un tel positionnement, lui qui dénonçait auparavant avec véhémence le train de vie excessif de l’État. Aujourd’hui, il se pose en défenseur des institutions qu’il décrivait jadis comme superflues et coûteuses. Le CESE, une institution consultative sans pouvoir législatif direct, et le HCCT, chargé de renforcer la gouvernance locale, sont soudainement devenus à ses yeux des piliers incontournables de la République. L’idée de supprimer le CESE et le HCCT semble lui donner des sueurs froides. Mais n’était-ce pas lui qui clamait haut et fort l’indécence du train de vie de l’État ? Voilà qu’aujourd’hui, la rationalisation budgétaire devient un acte de trahison, un scandale, une « provocation ». Peut-être que la sagesse consiste à ne rien faire du tout, à observer et critiquer sans jamais proposer. Après tout, dans un monde où chaque action est risquée, l’inaction semble être la seule voie sûre vers la perfection.
Ce que Thierno Alassane Sall démontre, c’est qu’il est toujours plus facile de critiquer que de gouverner. Gouverner implique de faire des choix difficiles, souvent impopulaires, mais essentiels pour l’avenir du pays. La suppression d’institutions coûteuses, même si elles ont une importance consultative, peut être vue comme un acte de bon sens, surtout dans un contexte où la rationalisation des dépenses publiques est devenue une nécessité urgente.
Dans sa quête perpétuelle de la vérité absolue, Thierno Alassane Sall nous éclaire enfin sur un principe fondamental : pourquoi tenter quoi que ce soit si l’on n’est pas certain de gagner ? Après tout, pourquoi respirer si l’air n’est pas garanti à 100% pure ? Son discours, pourtant empreint de la plus grande « sagesse », semble omettre un petit détail : pour gouverner, il faut une majorité. Mais bon, pourquoi s’embarrasser de ces petites réalités quand on est doté d’une science infuse ? Pour Thierno Alassane Sall, toutefois, la critique semble toujours être l’option la plus sûre. Pourquoi prendre le risque de proposer des solutions quand on peut se contenter de dénoncer ? Pourquoi engager des réformes nécessaires mais délicates, quand il est tellement plus confortable de pointer du doigt les échecs des autres ? Ce qu’il semble oublier, c’est que l’histoire n’est pas faite par ceux qui disent « non » à tout, mais par ceux qui prennent le risque d’agir, même sans garantie de succès.
En fin de compte, la suppression du CESE et du HCCT, loin d’être une provocation, pourrait bien être une étape vers une gouvernance plus efficiente et plus en phase avec les aspirations des citoyens. Thierno Alassane Sall, dans son rôle de critique perpétuel, manque peut-être une occasion précieuse de participer à une véritable réflexion sur l’avenir institutionnel du Sénégal. Car au-delà des critiques, c’est dans l’action que se construisent les grandes nations.
Quant à la situation financière laissée par le pouvoir de Macky Sall, elle est marquée par un endettement élevé, des déficits budgétaires persistants, et une pression croissante sur les finances publiques. Les emprunts massifs pour financer les infrastructures qui n’ont d’effets de leviers sur a structure économique du pays, combinés à une gestion parfois laxiste des dépenses publiques, ont conduit à une situation où le service de la dette absorbe une part importante des ressources nationales. Pour éviter une crise économique, des mesures drastiques sont nécessaires : réduction des dépenses non essentielles, réforme fiscale, et une meilleure gestion des ressources publiques. Ces actions sont indispensables pour restaurer la viabilité économique du pays et éviter une spirale d’endettement incontrôlable. Seul un redressement rigoureux peut permettre au Sénégal de retrouver une stabilité financière durable. C’est à cette tâche que s’attelle le gouvernement dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko, sous la direction du Président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye.
Mais après tout, pourquoi s’embarrasser de ces détails techniques quand on peut continuer à cultiver l’art de la critique sans risque ? Thierno Alassane Sall semble préférer la position confortable de l’observateur inactif. Car après tout, il est bien plus facile de se poser en grand sage et de distribuer les leçons que de se salir les mains dans le dur labeur du redressement économique. Peut-être que la « science infuse » de Thierno Alassane Sall finirait par nous expliquer comment sauver un pays uniquement avec des mots, sans jamais passer à l’action.
Éditorial publié dans le quotidien Yoor Yoor Bi de ce jour 3 septembre 2024
L’histoire contemporaine de l’Afrique de l’Ouest est jalonnée de tentatives de regroupements d’États dépassant le statut d’organisation internationale ou de coopération. Les premiers d’entre eux sont nés en plein processus de décolonisation. Ils ont été construits le plus souvent autour de trois États pivots à savoir le Sénégal, le Ghana et la Côte d’Ivoire. De la Fédération du Mali (Sénégal et Soudan français devenu République du Mali) à la Confédération de la Sénégambie en passant par le Conseil de l’Entente, ces entités ont connu des fortunes diverses mais n’ont jamais pu atteindre les objectifs qu’ils s’étaient fixés : mieux intégrer les économies des pays les composant et pesés davantage sur l’ordre du monde.
Le 6 juillet 2024 à Niamey, la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Burkina, le Mali et le Niger est née. En rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) que les trois pays ont décidés de quitter. Une nouvelle entité, au sort destiné à être ressemblant à celui des ligues qui l’ont précédé ? Les sceptiques répondront par l’affirmative. Cet article n’a pas vocation à se lancer dans de telles spéculations. Il vise à comprendre les dynamiques en jeu et les processus de remodelage de la géopolitique sous-régionale qui vont en découler. Dans quelle mesure la naissance de l’AES va influencer les relations avec les organisations régionales, CEDEAO et Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Quid des équilibres régionaux ? Quelles seront les implications économiques, stratégiques et politiques en Afrique de l’Ouest, surtout en considérant les contraintes géographiques ? Nous commencerons par une analyse historique du sujet, puis nous développerons les enjeux contemporains, avant d’esquisser des perspectives. Pour guider notre analyse nous allons nous allons nous appuyer sur deux théories des relations internationales : celle de l’école du néoréalisme et celle des systèmes mondiaux. La première postule que les États agissent principalement pour maximiser leur sécurité et leur pouvoir dans un système international anarchique c’est-à-dire dépourvu d’une autorité suprême reconnu par tous. La théorie des systèmes mondiaux d’Immanuel Wallerstein, quant à elle met en exergue le fait que le système mondial est dominé par une économie capitaliste qui divise les pays en centre, semi-périphérie et périphérie. Partant de cela les relations internationales sont caractérisées par des dynamiques d’exploitation et de dépendance.
Une brève histoire ouest-africaine des alliances
L’Afrique de l’Ouest a connu de nombreuses alliances pour contrer l’impérialisme et mieux associées les forces des États nouvellement indépendant afin de faire face à violence d’un monde injuste caractérisé par des échanges inégaux et la guerre froide.
Le premier de ces regroupements nous reste en souvenir sous la forme du tube Ghana-Guinea-Mali de la star de la musique highlife E.T.Mensah. Le 23 novembre 1958, un an après l’indépendance du Ghana et moins de deux mois après celle de le Guinée, l’union est scellée. Elle prend le nom d’Union Ghana-Guinée. Le 1er mai 1959, pour marquer son ouverture, l’Union est renommée Union des États africains. Quelques mois plus tard, après sa rupture d’avec le Sénégal, le Mali joignit l’Union. L’Union éclata en 1962, lorsque la Guinée s’est rapproché des États-Unis, contre la ligne marxiste de ses partenaires, qui étaient plutôt orientés vers l’Union soviétique. La Fédération du Mali, créée en 1959, a été une union entre le Sénégal et le Soudan français (actuel Mali) visant à former un État fédéral au moment de l’indépendance. Elle s’est dissoute en 1960 en raison de divergences politiques et administratives entre ses principaux dirigeants (Modibo Keïta, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia) et des manœuvres de l’État colonial français. Pour faire contrepoids à la Fédération du Mali, toujours en 1959, le Conseil de l’Entente à l’initiative de Félix Houphouët Boigny était fondé. Outre la Côte d’Ivoire, le Niger, le Burkina Faso (anciennement Haute-Volta), le Bénin (anciennement Dahomey) et le Togo. Ce regroupement a pour but de à renforcer la coopération économique et politique entre ses membres. S’il est tombé en léthargie, le Conseil de l’Entende n’a jamais été dissous. La Confédération de la Sénégambie, formée en 1982 entre le Sénégal et la Gambie, avait pour objectif d’unifier les politiques économiques et de défense. Cependant, elle a été dissoute en 1989 en raison de tensions politiques, d’un manque de cohésion administrative et surtout des difficultés économiques de l’État sénégalais, qui finançait les institutions confédérales.
La CEDEAO un formidable instrument d’intégration mais miné par les influences extérieures
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est une organisation intergouvernementale ouest-africaine créée en 1975 pour promouvoir la coopération et l’intégration économique et monétaire. Son acte fondateur a été entériné par 16 États membres. En 2000, la Mauritanie a quitté l’organisation. Depuis sa création, la CEDEAO a mis en place une zone de libre-échange, un tarif extérieur commun et travaille vers une union douanière complète et une monnaie commune
Elle a également entrepris des projets d’infrastructure pour améliorer la connectivité régionale, intégrer les réseaux énergétiques et de télécommunications, et garantir la libre circulation des personnes. La CEDEAO a également mis en place des structures pour la prévention et la gestion des conflits, la lutte contre le terrorisme, et le développement socio-économique, notamment dans les domaines de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. Elle collabore également avec des organisations internationales pour renforcer la coopération régionale et attirer des investissements étrangers. La CEDEAO joue un rôle crucial dans l’architecture de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA), s’inscrivant pleinement dans le cadre de l’Agenda 2063 de l’UA, qui vise à transformer le continent en une puissance mondiale de l’avenir.
Le Protocole Additionnel de la CEDEAO sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance de 2001, vise à renforcer les principes de gouvernance démocratique dans les États membres. Il réaffirme l’importance de la séparation des pouvoirs, de l’indépendance de la justice, et de la nécessité d’élections libres et transparentes pour toute accession au pouvoir. Le protocole met également l’accent sur la neutralité de l’État en matière religieuse et garantit la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Enfin, il établit des mesures contre la corruption et promeut la lutte contre la pauvreté, tout en encourageant la participation active des femmes et des jeunes dans les processus politiques et sociaux.
Depuis quelques années la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est confrontée à plusieurs défis et tensions internes qui minent son efficacité et sa cohésion. La région est en proie à des crises dues à divers groupes d’insurgés. Certains d’entre eux revendiquent des affiliations à des groupes djihadistes notamment Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). L’insécurité chronique dans le Sahel et les attaques fréquentes déstabilisent les États membres et compliquent les efforts de coopération régionale. Les coups d’État militaires récents au Mali, en Guinée, au Burkina Faso et au Niger ont profondément perturbé la région. Ces événements ont mis à l’épreuve la capacité de la CEDEAO à maintenir la stabilité, la démocratie et à proposer des solutions politiques de sortie de crise. La réponse de l’organisation à ces coups d’État a été variée, allant de la suspension de membres aux sanctions économiques. Elle a été à la base de la crise de l’organisation avec la sortie dans les prochains mois des trois pays formant l’AES.
L’Alliance des États du Sahel (AES)
L’Alliance des États du Sahel (AES) est un projet politique d’intégration régionale qui a vu le jour dans un contexte de crises multiples au Sahel, notamment l’instabilité politique, les défis sécuritaires et les pressions économiques. L’AES regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, des États confrontés à des coups d’État militaires récents et à des menaces terroristes persistantes. L’initiative est née de la volonté de ces pays de renforcer leur coopération pour faire face aux défis communs et affirmer leur souveraineté face aux influences extérieures, notamment de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et des puissances internationales en particulier la France, l’Union européenne et les États Unis.
L’AES se présente comme un projet confédéraliste, visant à renforcer l’autonomie et la coopération entre ses membres. Les principaux objectifs déclinés dans la charte de création : la sécurité collective (la lutte contre le terrorisme et l’insécurité) par la coordination et la mutualisation des efforts militaires et sécuritaires ; la souveraineté renforcée et l’intégration économique. L’AES aspire à créer un espace économique commun, favorisant la libre circulation des biens, des services et des personnes entre ses membres. Cela inclut la mise en place de projets d’infrastructure transnationaux et le renforcement des échanges commerciaux intrarégionaux. Ces objectifs ne sont pas en réalité différents que ceux que poursuivent la CEDEAO.
Pour envisager l’avenir de l’Alliance des États du Sahel (AES), il est utile d’analyser cette initiative à travers deux grandes théories des relations internationales : la théorie des systèmes mondiaux d’Immanuel Wallerstein et celle de l’école néoréaliste. Ces deux cadres permettent de comprendre les dynamiques structurelles et les rapports de force qui pourraient influencer le devenir de l’AES.
Selon Wallerstein, le monde est divisé en trois zones : le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays du centre dominent l’économie mondiale, tandis que les pays de la périphérie sont exploités pour leurs ressources, subissant les effets de la domination économique et politique des pays du centre. Les pays de la semi-périphérie occupent une position intermédiaire, profitant de certaines marges de manœuvre tout en restant sous l’influence des puissances centrales.
Les États membres de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) se situent clairement dans la périphérie du système mondial, caractérisés par des économies dépendantes des exportations de matières premières et une dépendance vis-à-vis de l’aide internationale. Cette position périphérique limite leur capacité à influencer les dynamiques globales et les rend vulnérables aux pressions extérieures.
Dans le cadre de la théorie des systèmes mondiaux, l’AES pourrait être vue comme une tentative de ces États périphériques de résister à l’exploitation par les centres de pouvoir mondiaux (notamment les anciennes puissances coloniales comme la France et les institutions financières internationales). En se regroupant, les membres de l’AES cherchent à renforcer leur autonomie et à réduire leur dépendance par rapport au système mondial dominé par les pays occidentaux.
Toutefois ces efforts sont souvent limités par les structures rigides du système mondial qui maintiennent les inégalités entre le centre et la périphérie. Il est donc possible que, malgré leurs efforts, les membres de l’AES continuent de subir les contraintes du système mondial, notamment à travers des sanctions économiques, des pressions politiques internationales, ou l’influence continue des puissances extérieures dans la région.
L’école néoréaliste, notamment incarnée par des théoriciens comme Kenneth Waltz, part du principe que le système international est anarchique, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’autorité supérieure aux États pour réguler leurs interactions. Dans ce contexte, chaque État cherche à maximiser sa sécurité et sa survie, souvent en formant des alliances stratégiques.
L’AES peut être interprétée comme une réponse rationnelle des États membres à un environnement régional marqué par l’insécurité et l’instabilité. En se regroupant, ces États espèrent renforcer leur sécurité collective face aux menaces terroristes, aux ingérences étrangères et aux pressions des organisations régionales comme la CEDEAO. Pour les néoréalistes, cette alliance est donc une tentative de balance of power (équilibre des pouvoirs) visant à contrer l’influence des acteurs plus puissants de la région.
Dans une perspective néoréaliste, la viabilité de l’AES dépendra de la capacité des États membres à maintenir un équilibre interne et à prévenir l’émergence de tensions entre eux. L’alliance pourrait renforcer leur position collective dans un environnement international, mais seulement si les États membres parviennent à coopérer efficacement et à éviter les divisions internes. Cependant, les alliances de ce type sont souvent temporaires et motivées par des intérêts pragmatiques. Si les circonstances changent (par exemple, si l’un des membres de l’AES améliore ses relations avec une puissance extérieure ou si les menaces sécuritaires diminuent), l’alliance pourrait se désagréger. En outre, les États extérieurs à l’AES, percevant cette alliance comme une menace potentielle, pourraient chercher à la diviser ou à la neutraliser par des moyens diplomatiques ou économiques.
L’Alliance des États du Sahel : entre défiance et stratégies politiques
La formation de l’AES représente une réponse collective face aux sanctions imposées par la CEDEAO. Toutefois, derrière la rhétorique de défiance affichée par ces pays à l’égard de la CEDEAO, se cachent des dynamiques complexes et des enjeux stratégiques profonds. Dans leur communication, les membres de l’AES annoncent tourner le dos à la CEDEAO, affirmant ainsi leur volonté de rompre avec une organisation perçue comme un instrument d’influence étrangère, notamment française. Cependant, cette posture semble quelque peu paradoxale. En effet, si la CEDEAO a effectivement prononcé des sanctions à l’encontre de ces pays, les mesures les plus sévères ont été imposées par l’UEMOA, une organisation régionale économique et monétaire à laquelle ils sont également affiliés. Pour le Niger, des sanctions inédites ont été prises. En contradiction avec les textes fondateurs de l’UEMOA, le gel des avoirs du pays à la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a été ordonné.
En ciblant principalement la CEDEAO, les membres de l’AES semblent détourner l’attention du véritable contentieux : leur appartenance à l’UEMOA et, par extension, leur utilisation du franc CFA. Cette monnaie, symbole de l’influence persistante de la France en Afrique de l’Ouest, est au cœur des critiques de ceux qui appellent à une émancipation économique. La question se pose donc : les États membres de l’AES envisagent-ils de quitter l’UEMOA et de créer une nouvelle monnaie pour affirmer davantage leur indépendance ? Une telle décision serait lourde de conséquences économiques, mais pourrait également marquer un tournant dans les relations de ces pays avec la France et les autres puissances régionales notamment la Côte d’Ivoire.
Une stratégie à double tranchant
Quitter la CEDEAO n’est pas sans précédent. La Mauritanie, par exemple, a quitté l’organisation en 2000, marquant ainsi son désaccord avec certaines de ses orientations. Toutefois, les membres de l’AES doivent se méfier des répercussions régionales d’une telle démarche. Depuis 2017, le Maroc, une puissance régionale ambitieuse, cherche à intégrer la CEDEAO. Le départ du Mali, du Niger et du Burkina Faso pourrait ouvrir la voie à l’adhésion du Maroc, modifiant ainsi les équilibres géopolitiques de la région. Dans un tel scénario, quelle serait la stratégie de l’AES ? Pourrait-elle envisager de se rapprocher de l’Algérie, une autre puissance régionale ?
Un rapprochement avec l’Algérie, un acteur économique, démographique et militaire majeur, pourrait renforcer l’AES. Cependant, les relations entre le Mali et l’Algérie sont historiquement ambivalentes, marquées par une méfiance réciproque. Si l’Algérie rejoignait l’alliance, elle exercerait inévitablement un leadership en raison de sa puissance relative, ce qui pourrait créer des tensions au sein de l’AES. Le Mali, en particulier, pourrait hésiter à accepter un partenaire aussi influent, craignant une dilution de son propre pouvoir dans une alliance dominée par un voisin puissant.
Opportunités régionales : changement de régime au Sénégal et neutralité du Togo
La configuration actuelle au sein de la CEDEAO offre cependant de nouvelles opportunités aux membres de l’AES. Le changement de régime au Sénégal, un acteur clé de la CEDEAO, pourrait redéfinir les équilibres politiques au sein de l’organisation. Le nouveau gouvernement sénégalais a déjà annoncé qu’il aura une posture moins alignée sur les positions traditionnelles de la CEDEAO. Cela offre un espace de manœuvre aux pays sahéliens pour influencer les décisions au sein de l’organisation. De plus, la neutralité bienveillante affichée par le Togo dans les récents conflits au sein de la CEDEAO pourrait être un levier stratégique pour l’AES. Le Ghana et le Nigeria n’ont aucun intérêt à un affaiblissement de la CEDEAO. En s’alliant à des États qui partagent une vision plus flexible et moins interventionniste, le Mali, le Niger et le Burkina Faso pourraient changer la donne au sein de la CEDEAO, en favorisant une approche plus respectueuse de la souveraineté des États et en limitant l’influence des puissances extérieures.
Les implications géopolitiques de l’AES : quels scénarios pour l’avenir ?
La création de l’AES a des implications géopolitiques importantes, tant au niveau régional qu’international. Elle modifie les rapports de force, les alliances et les rivalités entre les acteurs. Elle ouvre également des opportunités et des risques pour le développement, la sécurité et la coopération. On peut envisager trois scénarios possibles pour l’avenir :
Un scénario optimiste, dans lequel l’AES réussit à consolider son intégration et à devenir un pôle de pouvoir et de prospérité en Afrique de l’Ouest. Elle parvient à vaincre le terrorisme, à réduire la pauvreté, à diversifier son économie et à renforcer sa démocratie. Elle entretient des relations pacifiques et constructives avec les autres organisations régionales, notamment la CEDEAO et l’UEMOA, ainsi qu’avec les partenaires internationaux, notamment la France, la Chine et les États-Unis. Elle contribue à la stabilité et au développement du continent africain.
Un scénario pessimiste, dans lequel l’AES échoue à consolider son intégration et à devenir un pôle de pouvoir et de prospérité en Afrique de l’Ouest. Elle est confrontée à des tensions internes, à des crises politiques, à des conflits et à des coups d’État. Elle est également victime de la pression et de la concurrence des autres organisations régionales, notamment la CEDEAO et l’UEMOA, ainsi que des ingérences et des manipulations des partenaires internationaux, notamment la France, l’Union européenne et les États-Unis. Elle devient un facteur d’instabilité et de sous-développement du continent africain.
Un scénario intermédiaire, dans lequel l’AES connaît des succès et des échecs, des avancées et des reculs, des opportunités et des risques. Elle réalise des progrès dans certains domaines, tels que la sécurité, le commerce ou la culture, mais elle rencontre des difficultés dans d’autres, tels que le social ou l’environnement. Elle entretient des relations ambivalentes et fluctuantes avec les autres organisations régionales, notamment la CEDEAO et l’UEMOA, ainsi qu’avec les partenaires internationaux, notamment la France, la Chine et les États-Unis. Elle a un impact mitigé sur la stabilité et le développement du continent africain.
Ces scénarios ne sont pas exclusifs, ni exhaustifs, ni prédictifs. Ils sont simplement des outils d’analyse et de réflexion, qui permettent d’explorer les différentes hypothèses et les différents enjeux liés à la création de l’AES. Ils invitent également à se poser des questions et à proposer des solutions, pour que l’AES soit un projet porteur d’espoir et de progrès, non seulement pour les pays du Sahel, mais aussi pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et du continent africain.
Conclusion
Si elle se concrétise, la formation de l’Alliance des États du Sahel (AES) marquera une rupture significative avec l’ordre régional établi par la CEDEAO et représentera une tentative de réinventer la géopolitique en Afrique de l’Ouest. Née d’un contexte de crises sécuritaires, politiques et économiques, cette alliance reflète le désir des États membres de renforcer leur souveraineté face aux influences extérieures et de trouver des solutions régionales à des problèmes complexes. Cependant, l’AES se heurte à des défis considérables, notamment les pressions internationales, leur enclavement, les risques d’isolement économique, et les tensions internes qui pourraient émerger entre ses membres.
La sortie des pays membres de l’AES de la CEDEAO entraînera des répercussions profondes sur les plans politique, économique et sécuritaire. Politiquement, elle redéfinira les alliances dans la région et ouvrira la voie à une influence accrue des puissances telles que la Russie, la Turquie et la Chine. De même, elle marquera le déclin de l’influence française. Économiquement, cette décision pourrait perturber les échanges commerciaux intrarégionaux et compromettre l’accès aux programmes de développement et aux aides internationales, essentiels pour ces pays.
Sur le plan sécuritaire, la sortie de la CEDEAO pourrait modifier les dynamiques migratoires et affecter la lutte contre le terrorisme. Les États membres de l’AES devront trouver de nouveaux moyens de coopérer sur ces questions, en dehors des cadres traditionnels offerts par la CEDEAO. L’AES pourrait ainsi se retrouver à devoir assumer des responsabilités supplémentaires en matière de sécurité régionale, tout en gérant les défis économiques et politiques associés à leur nouvel isolement relatif.
Bibliographie
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10. Candidature du Maroc à la CEDEAO. (2017). Documents de candidature. Rabat : Royaume du Maroc.
11. Alliance des États du Sahel (AES). (2024). Charte de l’Alliance des États du Sahel. Niamey, Niger.
12. CEDEAO. (1975). Acte de Création de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Lagos, Nigeria.
Article extrait d’une étude faite pour le Bureau régional de la Fondation Rosa Luxemburg. L’étude a été publiée en avril 2024. Le rapport intégral « Une décennie de lutte contre le terrorisme » est sur https://rosalux.sn/publications/
Dans cet article les derniers développements géopolitiques avec la création de l’AES ne sont pas discutés. Ils font l’objet d’un article en préparation.
Introduction
Depuis 2012, le Mali, autrefois considéré comme un bastion de stabilité en Afrique de l’Ouest, est plongé dans une crise profonde et multiforme. Le coup d’État de cette année-là a marqué le début d’une décennie de troubles qui ont mis à nu les faiblesses structurelles de l’État malien, tout en révélant les tensions sous-jacentes au sein de la société. Cette crise, initialement perçue comme une rébellion touarègue dans le Nord du pays, s’est rapidement transformée en un conflit complexe, impliquant une multitude d’acteurs, y compris des groupes djihadistes, des milices locales, et des forces internationales.
L’évolution des actes de violence au Mali est particulièrement frappante. Selon les données du Global Terrorism Index 2023, bien que le nombre total d’attaques ait légèrement diminué, le bilan humain est de plus en plus lourd. En 2022, le nombre de décès liés à des actes de violence a augmenté de plus de 50 % par rapport à l’année précédente, atteignant un niveau sans précédent depuis le début de la crise. Cette hausse de la létalité des attaques souligne l’aggravation de la situation sécuritaire, malgré les efforts des autorités maliennes et de leurs partenaires internationaux pour contenir la menace terroriste.
Les violences se sont concentrées principalement dans les régions du Nord et du Centre, mais elles ont aussi touché les abords de la capitale, Bamako. Les civils en sont les principales victimes, représentant plus de 64 % des décès enregistrés en 2022. Cette situation met en évidence les difficultés des stratégies de sécurité mises en œuvre jusqu’à présent, qui n’ont pas réussi à protéger les populations vulnérables ni à stabiliser durablement les zones de conflit.
La complexité de la crise malienne réside dans la multiplicité des facteurs qui la sous-tendent. D’une part, des causes historiques, telles que l’héritage colonial et les structures étatiques fragiles, ont joué un rôle crucial. D’autre part, des dynamiques contemporaines, comme la mondialisation néolibérale, les inégalités socio-économiques, et la radicalisation religieuse, ont exacerbé les tensions. Le Mali est ainsi devenu un terrain fertile pour les groupes djihadistes qui exploitent ces fractures pour étendre leur influence.
Cet article se propose de décrypter les racines profondes de cette crise, d’examiner les stratégies mises en place pour y remédier, et d’analyser les perspectives d’avenir pour ce pays. À travers une exploration des questions foncières, du capitalisme rural, et des crises spécifiques au Centre et au Nord du Mali, nous tenterons de comprendre comment ces éléments s’entrelacent pour alimenter un conflit qui semble aujourd’hui sans fin.
1. Contexte historique et géopolitique
La formation de l’État malien moderne est profondément marquée par son passé colonial. Sous la domination française, le territoire, alors appelé le Soudan français, fut intégré dans une structure étatique centrée sur l’exploitation des ressources agricoles et minières. À l’indépendance en 1960, le Mali hérite de frontières qui ne tiennent pas de réalités historiques des mouvements des populations et d’un État centralisé, sans véritables moyens de gouvernance efficace. Les disparités régionales et les divisions ethniques, exacerbées par la colonisation, deviennent alors des sources de tensions récurrentes. Le pacte colonial franco-africain a également laissé une empreinte durable, rendant le Mali dépendant des puissances étrangères pour son développement.
L’intégration du Mali dans la mondialisation néolibérale des années 1980 a entraîné des conséquences profondes sur le tissu social et économique du pays. Le capitalisme rural, imposé par les réformes de libéralisation, a transformé les pratiques agricoles et modifié les structures foncières traditionnelles. Les terres, autrefois gérées selon des systèmes coutumiers, ont été progressivement marchandisées, favorisant l’essor des grandes exploitations agricoles au détriment des petites fermes familiales. Cette transition rapide vers un capitalisme agraire a exacerbé les inégalités sociales et économiques, créant des tensions accrues dans les zones rurales.
2. Les déterminants de la crise malienne
Le Mali se classe parmi les pays les plus pauvres du monde, avec un Indice de Développement Humain (IDH) en 2021 de 0,428, le plaçant au 186e rang mondial. La pauvreté, combinée à une croissance démographique rapide, constitue un facteur majeur de l’instabilité du pays. Le taux de pauvreté multidimensionnelle, qui prend en compte la santé, l’éducation et le niveau de vie, touche 68,3 % de la population. La faiblesse des infrastructures, l’accès limité aux services de base, et la précarité des emplois créent un terreau fertile pour le mécontentement social et l’émergence de conflits.
La déstabilisation du monde rural au Mali est en grande partie liée aux tensions autour de l’accès à la terre. Les terres, historiquement régies par des droits coutumiers, ont été progressivement marchandisées, notamment avec l’introduction de nouvelles cultures de rente et l’arrivée d’investisseurs privés. Cette évolution a entraîné une individualisation des droits fonciers, souvent au détriment des communautés locales. La compétition pour l’accès aux terres fertiles, exacerbée par la pression démographique et les changements climatiques, a conduit à des conflits récurrents entre agriculteurs et éleveurs, et parfois entre communautés sédentaires et nomades. L’incapacité de l’État à arbitrer ces conflits a souvent laissé les populations locales livrées à elles-mêmes, favorisant l’escalade de la violence.
La crise malienne est également alimentée par des revendications identitaires et socio-économiques. Les populations du Nord, notamment les Touaregs, se sentent historiquement marginalisées par le pouvoir central de Bamako. La rébellion touarègue de 2012, bien que rapidement récupérée par des groupes djihadistes, reflète un malaise profond lié à des décennies de négligence et d’injustice perçue. De même, les Peuls du Centre du Mali, qui se perçoivent comme victimes de stigmatisation et de marginalisation, sont de plus en plus attirés par les discours djihadistes, qui leur promettent protection et justice.
3. L’Islam au Mali : Diversité religieuse et tensions internes
L’Islam est présent au Mali depuis des siècles, introduit par les commerçants arabes bien avant l’arrivée des colonisateurs européens. Initialement adopté par les élites dirigeantes, l’Islam s’est progressivement diffusé parmi la population, mais il n’a jamais été monolithique. Au contraire, le Mali se distingue par la pluralité de ses expressions religieuses. Les deux principales confréries soufies, la Tijâniyya et la Qâdiriyya, jouent un rôle central dans la vie religieuse malienne, en particulier dans les zones rurales.
Ces confréries ne sont pas seulement des organisations religieuses, mais aussi des acteurs politiques influents. Par leur réseau d’établissements et leur clientèle de notables, elles exercent une influence considérable sur la société malienne. Cependant, cette domination est aujourd’hui contestée par de nouveaux mouvements religieux, notamment le wahhabisme, qui gagne du terrain dans les grandes villes et parmi les élites éduquées.
Le wahhabisme, apparu au Mali dans les années 1940-1950, prône un retour aux sources de l’Islam, critiquant les pratiques des confréries soufies. Ses adeptes, formés dans les universités islamiques du Moyen-Orient, jouent un rôle croissant dans la vie politique et religieuse du Mali. Cette dynamique de réislamisation, accentuée par les crises successives, a conduit à l’émergence de groupes djihadistes qui exploitent les frustrations sociales et les divisions religieuses pour étendre leur influence.
4. Les principaux acteurs du conflit et l’économie politique des crises
Le Nord du Mali est le théâtre d’une rébellion touarègue récurrente, souvent perçue comme une revendication identitaire mais qui s’inscrit également dans une économie politique spécifique. Les Touaregs, ont vu leur situation se détériorer avec l’introduction de politiques économiques néolibérales. L’économie informelle, basée sur le commerce transsaharien, a été progressivement supplantée par des réseaux illicites de trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains. Les groupes djihadistes, en s’emparant de cette économie parallèle, ont consolidé leur emprise sur la région, transformant le Nord du Mali en une zone grise échappant au contrôle de l’État.
Dans le Centre du Mali, la crise est également liée à des dynamiques économiques et politiques complexes. La montée en puissance des milices locales et des groupes d’autodéfense, souvent organisés sur des bases communautaires, est une réponse à la faiblesse de l’État face à l’insécurité croissante. Cependant, ces groupes contribuent également à l’escalade des conflits intercommunautaires, notamment entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades. Les Peuls, souvent stigmatisés et accusés de collusion avec les djihadistes, ont été particulièrement touchés par ces violences. L’économie politique de la région, marquée par la précarité et l’exclusion, alimente ainsi un cycle de violence difficile à briser.
L’intervention militaire française, d’abord avec l’opération Serval en 2013, puis avec l’opération Barkhane, visait à stabiliser la région en neutralisant les groupes djihadistes. Cependant, malgré un succès initial, ces interventions n’ont pas réussi à éradiquer la menace terroriste. Au contraire, la présence militaire étrangère a été perçue comme une ingérence, provoquant des tensions entre la France et le gouvernement malien, qui ont culminé avec le retrait des troupes françaises en 2022. Les échecs répétés des initiatives internationales soulignent la nécessité d’une approche plus intégrée, tenant compte des réalités socio-économiques et politiques locales.
5. Conséquences et perspectives
La crise malienne a des conséquences dévastatrices sur l’économie du pays. La destruction des infrastructures, la fermeture des écoles et la perturbation des activités agricoles ont plongé des millions de Maliens dans une situation d’insécurité alimentaire et de pauvreté accrue. Le déplacement forcé de populations, avec plus de 401 000 personnes déplacées en 2022, accentue la pression sur les ressources déjà limitées.
Les violences ont provoqué une véritable crise humanitaire, avec des milliers de personnes forcées de fuir leurs foyers. Les camps de déplacés, principalement dans les régions centrales et septentrionales, sont confrontés à des conditions de vie extrêmement précaires, exacerbées par le manque d’accès aux services de base.
Pour sortir de l’impasse, il est crucial d’adopter une approche inclusive qui prenne en compte les réalités socio-économiques et culturelles du Mali. Une résolution durable de la crise passe par le renforcement de l’État, la promotion du développement économique, et la réconciliation nationale. Les initiatives locales, telles que les accords de paix intercommunautaires, pourraient offrir des modèles viables pour une paix durable, à condition qu’elles soient soutenues par des réformes politiques et économiques en profondeur.
Conclusion
La crise malienne, qui perdure depuis plus d’une décennie, incarne la complexité des conflits contemporains en Afrique de l’Ouest, où se mêlent héritages historiques, pressions économiques, revendications identitaires et dynamiques géopolitiques. Le Mali, autrefois considéré comme un exemple de stabilité démocratique dans la région, se trouve aujourd’hui confronté à des défis d’une ampleur sans précédent.
Cette crise ne peut être comprise sans une analyse des multiples facteurs qui l’ont alimentée. L’héritage colonial a laissé au Mali un État aux fondations fragiles, incapable de répondre efficacement aux besoins de sa population. La mondialisation néolibérale, avec ses réformes économiques souvent imposées de l’extérieur, a accentué les inégalités sociales et économiques, en particulier dans les zones rurales, où la marchandisation des terres a exacerbé les tensions foncières et miné les systèmes de gouvernance traditionnelle. Les revendications identitaires, portées notamment par les Touaregs du Nord et les Peuls du Centre, se sont trouvées exacerbées par une marginalisation économique et politique qui remonte à des décennies.
L’analyse de la situation sécuritaire montre que, malgré les interventions militaires nationales et internationales, la violence s’est intensifiée, avec une augmentation alarmante du nombre de victimes civiles. Les groupes djihadistes, profitant du vide sécuritaire et de l’effritement de l’autorité de l’État, ont consolidé leur présence, non seulement au Nord, mais aussi dans le Centre du pays. La prolifération des milices locales et des groupes d’autodéfense, bien que compréhensible en l’absence de protection étatique, a contribué à la fragmentation du paysage sécuritaire et à l’escalade des conflits intercommunautaires.
L’impact de cette crise est dévastateur. Le tissu économique du Mali, déjà fragile, a été sérieusement endommagé. Les infrastructures sont en ruines, l’insécurité alimentaire est endémique, et des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, souvent dans des conditions de vie extrêmement précaires. L’éducation et la santé, deux piliers essentiels pour l’avenir d’une nation, ont été gravement affectées par les fermetures d’écoles et les attaques contre les centres de santé.
Pourtant, malgré la gravité de la situation, des pistes de résolution existent. La stabilisation du Mali passe par une révision profonde des stratégies jusqu’ici adoptées. Il ne s’agit plus seulement de mener des opérations militaires contre les groupes armés, mais de s’attaquer aux racines mêmes des conflits. Cela implique de repenser la gouvernance du pays, de renforcer les institutions étatiques, et de promouvoir une véritable décentralisation qui permette aux populations locales de participer activement à la gestion de leurs affaires. Il est également crucial de revitaliser l’économie rurale, de réformer le système foncier pour réduire les tensions et de créer des opportunités économiques pour la jeunesse, qui est souvent la première victime du chômage et de la pauvreté.
La réconciliation nationale est un autre pilier essentiel. Les efforts de paix doivent inclure toutes les composantes de la société malienne, en particulier les groupes marginalisés qui se sentent exclus du processus politique. Un dialogue inclusif, où toutes les voix sont entendues, est indispensable pour reconstruire la confiance et créer un sentiment d’unité nationale.
Enfin, la communauté internationale doit repenser son approche au Mali. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les aspects sécuritaires, il est crucial de soutenir des initiatives locales et de promouvoir des solutions endogènes qui prennent en compte les réalités du terrain. Les programmes de développement doivent être conçus de manière à renforcer la résilience des communautés locales face aux chocs économiques et climatiques.
En somme, la sortie de crise au Mali nécessite une approche holistique qui combine sécurité, développement, justice sociale et réconciliation. Le chemin sera long et semé d’embûches, mais il est essentiel pour que le Mali retrouve la paix et la stabilité. Le pays doit, avec l’aide de ses partenaires, construire un avenir où les aspirations de tous ses citoyens, quelles que soient leurs origines, puissent être pleinement réalisées.
Article extrait d’une étude faite pour le Bureau régional de la Fondation Rosa Luxemburg. L’étude a été publiée décembre 2021. Le rapport intégral est sur https://rosalux.sn/publications/
Depuis l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, la région du Sahel est devenue l’épicentre d’une crise multidimensionnelle qui continue de s’aggraver. Les pays du Sahel, déjà marqués par des défis socio-économiques et environnementaux considérables, ont été plongés dans une spirale de violence et d’instabilité à cause des répercussions de cette guerre. La chute de Mouammar Kadhafi a entraîné une prolifération des armes et une mobilité accrue des groupes armés à travers la région, exacerbant les conflits existants et en générant de nouveaux.
Aujourd’hui, les nations sahéliennes, notamment le Burkina Faso, le Mali, le Niger, la Mauritanie et le Tchad, sont confrontées à une insécurité chronique, marquée par des actes de terrorisme djihadiste, des conflits communautaires autour de l’accès aux ressources naturelles, et une répression souvent brutale de la part des forces de défense et de sécurité. Ce cocktail explosif a non seulement conduit à une catastrophe humanitaire, avec des millions de personnes déplacées et une insécurité alimentaire croissante, mais a également mis en lumière les limites de l’approche militariste adoptée par la France et ses alliés pour gérer la situation.
L’Échec de l’Approche Militariste
L’opération Barkhane, lancée en 2014, est la plus grande intervention militaire française en Afrique depuis plusieurs décennies. Elle avait pour objectif de stabiliser la région en neutralisant les groupes djihadistes actifs au Sahel. Cependant, près d’une décennie après son lancement, les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. Les violences continuent d’augmenter, et la présence militaire française est de plus en plus perçue comme une force d’occupation par les populations locales, suscitant un ressentiment croissant.
La multiplication des opérations militaires dans la région — impliquant non seulement la France, mais aussi d’autres puissances occidentales comme les États-Unis et des missions multilatérales telles que la MINUSMA — a engendré un véritable « embouteillage sécuritaire ». Cette prolifération d’acteurs militaires n’a pas réussi à inverser la tendance à la dégradation de la sécurité. Au contraire, elle a souvent aggravé la situation en fragmentant davantage le tissu social et en alimentant le cycle de la violence.
De plus, l’approche strictement sécuritaire ignore les racines profondes de la crise sahélienne, qui sont d’ordre socio-économique, politique et environnemental. Les pays du Sahel sont parmi les plus pauvres du monde, avec des indices de développement humain très bas, une pauvreté endémique et des inégalités criantes. Ces conditions de vie difficiles alimentent le désespoir, en particulier chez les jeunes, et rendent les populations vulnérables au recrutement par les groupes armés.
Les Racines Complexes de la Crise Sahélienne
Pour comprendre l’ampleur de la crise sahélienne, il est essentiel d’analyser les nombreux facteurs qui la sous-tendent. Le Sahel est une région semi-aride où le climat difficile et la rareté des ressources naturelles exacerbent les tensions entre communautés. L’agriculture, qui est le principal moyen de subsistance pour la majorité de la population, est particulièrement vulnérable aux aléas climatiques, tels que les sécheresses et les inondations. Ces phénomènes climatiques extrêmes, combinés à la dégradation des sols et à la désertification, rendent l’agriculture de moins en moins viable, ce qui pousse les communautés à entrer en conflit pour l’accès à la terre et à l’eau.
Les pays du Sahel sont également caractérisés par une forte croissance démographique. Avec un taux de fécondité parmi les plus élevés au monde, la population de la région a été multipliée par neuf en soixante-dix ans, passant de 10 millions en 1950 à 90 millions en 2020. Cette explosion démographique crée une pression énorme sur les ressources disponibles et sur les services publics, qui sont déjà insuffisants. L’urbanisation rapide exacerbe ces tensions, car les villes, qui attirent de plus en plus de monde, ne sont pas en mesure de fournir les infrastructures et les emplois nécessaires pour accueillir cette population croissante.
En plus de ces défis économiques et démographiques, les pays sahéliens sont confrontés à des institutions étatiques faibles et souvent illégitimes. Les États du Sahel, héritiers des structures coloniales, peinent à imposer leur autorité sur l’ensemble de leur territoire, laissant de vastes zones aux mains de groupes armés ou de milices d’autodéfense. Cette incapacité des États à gouverner efficacement renforce le sentiment de marginalisation et d’injustice parmi les populations locales, qui se tournent alors vers des alternatives violentes pour faire valoir leurs droits et protéger leurs intérêts.
La Dimension Géopolitique et l’Influence Étrangère
Sur le plan géopolitique, le Sahel est devenu un champ de bataille pour diverses puissances étrangères, chacune poursuivant ses propres intérêts stratégiques. La France, en particulier, voit dans le Sahel une zone d’influence historique qu’elle entend préserver à tout prix. Cela se traduit par une présence militaire continue et une implication économique via des multinationales françaises, notamment dans les secteurs miniers et énergétiques.
Cependant, la France n’est pas la seule puissance étrangère active dans la région. La montée en puissance de nouveaux acteurs, comme la Chine et la Russie, ainsi que le retour des États-Unis avec l’AFRICOM, ont complexifié le paysage géopolitique du Sahel. Ces nouvelles dynamiques internationales ajoutent une couche supplémentaire de complexité à la crise, les différentes puissances se livrant une lutte d’influence qui vient s’ajouter aux conflits locaux.
La compétition géopolitique a également eu pour effet de militariser encore davantage la région, chaque puissance cherchant à protéger ses intérêts économiques et stratégiques par la force, plutôt que par la diplomatie ou le développement. Cette militarisation accrue n’a fait qu’alimenter le cycle de violence et renforcer les groupes armés, qui se nourrissent de l’instabilité et du chaos.
Les Conséquences de la Guerre en Libye
L’intervention en Libye en 2011 a été un véritable catalyseur pour la crise actuelle au Sahel. La chute du régime de Kadhafi a laissé un vide sécuritaire qui a été rapidement exploité par divers groupes armés, y compris des djihadistes. La Libye, autrefois un partenaire économique et politique clé pour les pays sahéliens, est devenue une source d’insécurité pour toute la région.
Le retour des mercenaires, la prolifération des armes et l’effondrement de l’État libyen ont eu des effets dévastateurs sur la sécurité au Sahel. Les groupes armés qui opèrent dans la région, qu’il s’agisse de djihadistes, de rebelles ou de criminels, ont pu se réapprovisionner en armes et en munitions, et recruter de nouveaux combattants, exacerbant ainsi l’insécurité.
Cette situation a également entraîné un afflux de réfugiés dans les pays sahéliens, déjà débordés par leurs propres problèmes internes. Ces réfugiés, souvent marginalisés et sans moyens de subsistance, sont devenus des cibles faciles pour le recrutement par les groupes armés, alimentant ainsi la violence et l’instabilité.
La Montée en Puissance des Groupes Armés Non-Étatiques
Les groupes armés non-étatiques, qu’ils soient djihadistes, rebelles ou milices d’autodéfense, jouent un rôle central dans la crise sahélienne. Depuis l’intervention militaire française au Mali en 2013, la configuration des forces djihadistes dans la région a évolué de manière significative. Les groupes autrefois dominés par des combattants étrangers ont été rejoints par des locaux, et certains chefs de guerre sont devenus des figures influentes au niveau régional.
Le Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimin (JNIM), un regroupement de plusieurs factions djihadistes sous l’égide d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), est l’un des acteurs principaux de la violence au Sahel. Ce groupe, dirigé par Iyad Ag Ghali, un vétéran des rébellions touarègues, contrôle de vastes territoires au Mali et étend ses opérations au Burkina Faso et au Niger. Il se nourrit du ressentiment des populations locales contre les gouvernements centraux et des inégalités économiques persistantes.
L’État islamique au Grand Sahara (EIGS), affilié à l’État islamique, est un autre acteur clé. Son leader, Adnane Abou Walid al-Sahraoui, ancien chef militaire d’AQMI, a transformé le groupe en une force redoutable, capable de mener des attaques meurtrières contre les forces de sécurité et les civils. Le JNIM et l’EIGS sont en compétition pour le contrôle des territoires, mais ils collaborent parfois pour faire face à leurs ennemis communs.
Les Limites de la Réponse Militaire et l’Importance des Solutions Politiques
La persistance de la violence et l’aggravation de la crise humanitaire au Sahel montrent clairement les limites de l’approche militaire adoptée par la France et ses alliés. Les opérations militaires, bien qu’elles aient permis de contenir temporairement certaines menaces, n’ont pas réussi à éradiquer les groupes armés ni à stabiliser la région. Au contraire, elles ont souvent renforcé ces groupes en leur fournissant des narratifs anti-impérialistes et en aggravant les ressentiments locaux.
Il est désormais évident qu’une solution durable à la crise sahélienne doit passer par des approches politiques et économiques. Les États sahéliens, avec l’aide de la communauté internationale, doivent s’engager dans un dialogue inclusif avec toutes les parties prenantes, y compris les groupes armés, pour parvenir à une paix négociée. Cela implique de s’attaquer aux causes profondes de la violence, telles que la pauvreté, l’injustice sociale, et l’absence de perspectives pour les jeunes.
Les stratégies de développement doivent être repensées pour répondre aux besoins des populations locales, en mettant l’accent sur la redistribution équitable des ressources, l’amélioration des services publics, et la création d’emplois. Il est également crucial de renforcer les institutions étatiques, afin qu’elles puissent jouer leur rôle de garant de la sécurité et du développement, plutôt que de simples relais des intérêts étrangers.
Conclusion : Vers un Nouveau Paradigme pour le Sahel
La crise sahélienne est un défi complexe qui ne peut être résolu par des moyens militaires seuls. Elle nécessite une approche globale, intégrant des solutions politiques, économiques et sociales, pour s’attaquer aux racines profondes de l’instabilité. La France et ses alliés doivent revoir leur stratégie au Sahel, en privilégiant le dialogue et la coopération avec les acteurs locaux, plutôt que l’imposition de solutions militaires qui ont déjà prouvé leur inefficacité.
Le Sahel ne pourra sortir de l’impasse actuelle que si ses États parviennent à renforcer leurs institutions, à restaurer la confiance de leurs populations, et à créer des conditions propices à un développement inclusif et durable. C’est un défi de taille, mais c’est également une opportunité pour repenser les relations entre l’Afrique et l’Occident, sur des bases de respect mutuel et de solidarité.
Communication à l’Université d’été du PCF. Aix-en-Provence 27,28, 29 août 2021
Introduction
De la région sahélienne, où le désert avance inexorablement, à la Corne de l’Afrique, où les conflits semblent sans fin, en passant par les grandes villes comme Douala, Maputo, et Kinshasa, l’Afrique subsaharienne est aujourd’hui au centre d’une effervescence sociale sans précédent. Ce vaste territoire, riche en diversité culturelle, ethnique et linguistique, est aussi le théâtre de mouvements sociaux intenses et parfois violents. Ces mouvements, qui dépassent souvent le cadre des revendications économiques pour embrasser des aspirations politiques et sociales plus larges, sont les signes d’une transformation en profondeur de la région.
L’Afrique subsaharienne, bien que souvent perçue comme un continent en difficulté, est en réalité un foyer de résistance et d’innovation sociale. Les jeunes, en particulier, sont à l’avant-garde de ces luttes, refusant de se résigner à un avenir de pauvreté et d’injustice. Ils sont les porteurs d’une vision nouvelle, d’une Afrique qui pourrait se libérer des chaînes du néocolonialisme, des régimes autoritaires, et des politiques économiques destructrices imposées par des institutions internationales telles que le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale. Ce désir de changement est omniprésent et traverse toutes les couches de la société, de la rue aux réseaux sociaux, des campagnes aux villes, et des organisations de la société civile aux mouvements religieux.
I. Qu’est-ce qu’un mouvement social ?
Un mouvement social, tel que défini par les grands sociologues François Chazel et Alain Touraine, est une forme d’action collective organisée qui cherche à promouvoir ou à empêcher un changement social ou politique. Selon Erik Neveu, dans son ouvrage *Sociologie des mouvements sociaux*, ces mouvements se caractérisent par une mobilisation coordonnée d’acteurs sociaux autour d’une cause commune, souvent en opposition à un pouvoir ou à une autorité perçue comme oppressive. En Afrique subsaharienne, cette définition prend tout son sens, car les mouvements sociaux de la région sont souvent une réponse directe à des systèmes de pouvoir autoritaires et à des politiques économiques néolibérales qui ont exacerbé les inégalités et la pauvreté.
Les mouvements sociaux en Afrique subsaharienne sont multiples et variés, allant des manifestations de rue spontanées aux organisations structurées de la société civile. Ils se manifestent par des grèves, des sit-ins, des marches pacifiques, mais aussi par des formes de résistance plus radicales. Les jeunes, les femmes, les travailleurs, et les groupes marginalisés prennent de plus en plus la parole, utilisant les nouveaux outils de communication comme les réseaux sociaux pour organiser, mobiliser et sensibiliser à leur cause. Ces mouvements sont souvent la seule réponse possible face à l’inefficacité ou à l’absence des partis politiques traditionnels, qui sont perçus comme étant complices du statu quo.
II. Typologie des mouvements sociaux
Selon la typologie des mouvements sociaux proposée par Kriesi en 1993, il est possible de classer ces mouvements en différentes catégories en fonction de leurs objectifs et de leurs modes d’action. Cette typologie distingue notamment les organisations de soutien, qui fournissent des services aux membres du mouvement ; les groupes d’entraide, qui favorisent la solidarité entre les participants ; les cercles de sociabilité, qui créent des liens sociaux entre les individus; les représentations politiques, qui visent à influencer les décisions des autorités; et les organisations de mobilisation politique, qui cherchent à mobiliser les masses pour provoquer un changement social ou politique.
En Afrique subsaharienne, ces différentes catégories se retrouvent dans la diversité des mouvements qui animent la région. Par exemple, les organisations de soutien peuvent être vues dans les associations qui aident les populations déplacées par les conflits ou les catastrophes naturelles. Les groupes d’entraide se manifestent souvent sous la forme de coopératives agricoles ou de cercles de microfinance qui soutiennent les communautés locales. Les cercles de sociabilité sont présents dans les organisations communautaires qui se forment autour de pratiques culturelles ou religieuses. Les représentations politiques sont incarnées par les partis d’opposition et les groupes d’intérêt qui cherchent à influer sur les politiques publiques. Enfin, les organisations de mobilisation politique sont visibles dans les mouvements de protestation qui se multiplient à travers le continent, exigeant des réformes et des changements radicaux.
III. Le contexte géographique : L’Afrique subsaharienne
L’Afrique subsaharienne, une vaste région qui s’étend sur plus de 24 millions de kilomètres carrés, est un territoire d’une immense diversité. Composée de 48 pays, cette région abrite une population de plus de 1,1 milliard d’habitants, soit environ 14 % de la population mondiale en 2019. Cette population est en pleine expansion, avec des projections démographiques indiquant qu’elle pourrait quadrupler d’ici 2100 pour atteindre près de 3,7 milliards d’individus. Cette croissance démographique rapide pose des défis majeurs en termes de développement économique, de gestion des ressources naturelles, et de stabilité politique.
L’Afrique subsaharienne est également une région marquée par des disparités économiques considérables. Alors que certains pays, comme le Nigeria et l’Afrique du Sud, disposent de vastes ressources naturelles et d’une économie relativement développée, d’autres, comme le Niger et le Mali, figurent parmi les plus pauvres du monde. Cette hétérogénéité économique se traduit par des niveaux de vie très différents et par des tensions sociales croissantes. En outre, la région est confrontée à des défis environnementaux majeurs, tels que la désertification, les sécheresses récurrentes, et la déforestation, qui aggravent les problèmes de pauvreté et d’inégalité.
IV. Les causes des révoltes en Afrique
Les causes des révoltes en Afrique subsaharienne sont profondes et multiples. Tout d’abord, la pression démographique croissante exerce une pression énorme sur les ressources naturelles, en particulier les terres agricoles, ce qui entraîne des conflits fonciers. Ces conflits sont souvent exacerbés par la corruption endémique et la mauvaise gouvernance, qui empêchent une gestion équitable des ressources. En outre, la crise de l’économie traditionnelle, notamment l’agriculture, pousse de nombreux jeunes à migrer vers les villes en quête d’emploi, mais ils y trouvent souvent des conditions de vie précaires et des taux de chômage élevés.
La lutte pour l’égalité sociale est une autre cause majeure de mobilisation en Afrique subsaharienne. Les femmes, les jeunes, et les groupes marginalisés, tels que les minorités ethniques et les personnes vivant en milieu rural, se battent pour obtenir une place plus juste dans la société. Les politiques néolibérales imposées par les institutions internationales, comme le FMI et la Banque mondiale, ont souvent conduit à la privatisation des services publics, à la réduction des subventions et à l’augmentation des inégalités. En réponse, de nombreux mouvements sociaux se sont formés pour contester ces politiques et exiger un accès équitable aux services de base tels que l’éducation, la santé et l’eau potable.
L’accaparement des terres, souvent par des entreprises étrangères ou des élites locales, est une autre cause importante de révolte. Ce phénomène prive les communautés locales de leurs moyens de subsistance et exacerbe les tensions sociales. La lutte pour le pouvoir d’État, souvent marquée par des élections contestées et des coups d’État militaires, est également une source de mobilisation. Les citoyens se révoltent contre des régimes autoritaires qui utilisent la répression et la manipulation pour se maintenir au pouvoir. Enfin, la résistance contre l’imposition de valeurs perçues comme étrangères, notamment dans les domaines de la culture et de la religion, alimente les mouvements sociaux, en particulier dans les régions où l’influence occidentale est perçue comme une menace pour les traditions locales.
V. Les formes des mobilisations
Les mobilisations en Afrique subsaharienne prennent des formes variées et souvent innovantes. La rue reste un lieu de protestation privilégié, où des millions de personnes se rassemblent pour exprimer leur mécontentement. Les médias jouent également un rôle crucial en diffusant les revendications des manifestants et en attirant l’attention internationale sur leurs causes. Les réseaux sociaux, en particulier, ont révolutionné la manière dont les mouvements sociaux s’organisent et se mobilisent. Grâce à des plateformes comme Facebook, Twitter et WhatsApp, les militants peuvent diffuser leurs messages instantanément, coordonner des actions en temps réel et mobiliser des soutiens à travers le continent et au-delà.
Les mouvements citoyens sont parmi les plus dynamiques en Afrique subsaharienne. Des initiatives telles que Y’en a marre au Sénégal, Balai citoyen au Burkina Faso, et La Lucha en République démocratique du Congo, ont émergé en réponse à l’échec des régimes à répondre aux aspirations des populations. Ces mouvements, souvent dirigés par des jeunes, se sont distingués par leur créativité et leur capacité à mobiliser les masses. Par exemple, Y’en a marre a utilisé la musique rap pour sensibiliser et galvaniser les jeunes Sénégalais, tandis que Balai citoyen a organisé des manifestations pacifiques mais déterminées pour dénoncer la corruption et exiger des réformes.
Les mouvements religieux jouent également un rôle de plus en plus important dans les mobilisations sociales en Afrique subsaharienne. Le salafisme et le pentecôtisme, en particulier, sont devenus des moyens de mobilisation pour ceux que l’on appelle les « en bas d’en bas », c’est-à-dire les couches les plus pauvres et les plus marginalisées de la société. Ces mouvements religieux offrent non seulement un cadre spirituel, mais aussi un réseau de soutien social et une plateforme pour exprimer des revendications politiques et économiques. Cependant, ils peuvent aussi générer de la violence, notamment lorsqu’ils sont utilisés pour légitimer des actions extrémistes ou pour justifier des conflits interreligieux.
VI. Les exemples de mouvements significatifs
L’un des exemples les plus emblématiques de la puissance des mouvements sociaux en Afrique subsaharienne est la chute du dictateur Omar Al-Béchir au Soudan en 2019. Ce renversement a été précédé par des mois de manifestations massives, initiées par l’Association des professionnels soudanais (APS). Ce qui avait commencé comme une protestation contre la hausse des prix du pain et des denrées de première nécessité s’est rapidement transformé en un mouvement politique exigeant la fin de plusieurs décennies de règne autoritaire. Malgré une répression violente, les manifestants ont persisté, et leur détermination a finalement conduit à la chute d’Omar Al-Béchir, marquant ainsi un tournant majeur dans l’histoire du Soudan.
Un autre exemple significatif est la mobilisation populaire au Togo en 2017 et 2018. Ces manifestations, qui ont rassemblé des centaines de milliers de partisans de l’opposition, visaient à réclamer une alternance politique et la mise en œuvre de réformes constitutionnelles promises de longue date. Bien que le régime en place ait réussi à se maintenir, ces manifestations ont révélé la profondeur du mécontentement populaire et ont montré que la population togolaise est prête à lutter pour ses droits, malgré les risques de répression.
Conclusion
L’Afrique subsaharienne se trouve à un moment crucial de son histoire. Les mouvements sociaux qui traversent le continent sont le reflet d’une frustration accumulée face à des décennies de mauvaise gouvernance, d’injustices économiques et sociales, et de répression politique. Ces mouvements, bien que confrontés à des obstacles considérables, témoignent de la résilience et de la détermination des populations africaines à construire un avenir meilleur. Les succès de certains mouvements, comme au Soudan, montrent que le changement est possible, même dans les contextes les plus difficiles. Cependant, il est également clair que ces luttes sont loin d’être terminées, et que les défis à venir seront nombreux.
La montée de l’autoritarisme, le silence complice des grandes puissances internationales, et l’instabilité croissante dans certaines régions du continent, notamment à cause du djihadisme et des conflits ethniques, rendent l’avenir incertain. Mais l’histoire récente de l’Afrique subsaharienne montre que les peuples de cette région ne sont pas passifs face à leur sort. Ils sont prêts à se battre pour leurs droits et leur dignité, à inventer de nouvelles formes de résistance, et à tracer des chemins vers un avenir plus juste et plus équitable. Le bouillonnement actuel est peut-être le prélude à des transformations encore plus profondes, qui pourraient redéfinir non seulement l’Afrique subsaharienne, mais aussi son rôle dans le monde.
Neveu, Érik. Sociologie des mouvements sociaux. La Découverte, 2019
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Bayart, Jean-François. « Société civile et imbrication des durées en Afrique : un retour sur le « politique par le bas » », Politique africaine, vol. 161-162, no. 1-2, 2021, pp. 139-162.
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Alternatives Sud Volume 23-2016/4-Etat des résistances dans le Sud Afrique
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Revue internationale des études du développement 2020/3 (N°243) Foncier et conflits violents en Afrique
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Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont choisi Bassirou Diomaye Faye, marquant un tournant historique. Cette victoire témoigne de l’adhésion massive aux idéaux novateurs de PASTEF, incarnés par Ousmane Sonko. Lutte contre la corruption, éradication du népotisme, réduction des inégalités : autant de promesses qui ont séduit les citoyens. Le nouveau gouvernement veut reconstruire le pays en rompant avec les influences néocoloniales et en s’inspirant des mouvements panafricanistes historiques pour garantir un avenir de justice et de dignité pour tous.
Le 24 mars 2024, les électeurs sénégalais ont décidé sans équivoque d’élire dès le premier tour le candidat Bassirou Diomaye Faye. Cette victoire a été la manifestation de l’adhésion des Sénégalais aux propositions de PASTEF et la confiance dans le jugement d’Ousmane Sonko qui leur a recommandé celui qui est devenu le Président de la République. Les propositions qui ont emporté l’adhésion des votants sont novatrices, radicales et énoncées avec une force de conviction pas vue dans notre pays depuis un peu plus de six décennies. Une gouvernance plus juste et inclusive, une lutte implacable contre la corruption, l’éradication du népotisme et de graves inégalités sociales, statuaires, de genres et géographiques qui minent la société et les institutions du pays en sont quelques-unes. Il y a également un fort engagement à une plus grande souveraineté nationale et une émancipation vis-à-vis des puissances extérieures, notamment celle de la France. Le tout en participant à la chaîne de solidarité pour un ordre mondial plus juste et équitable, soucieux de coopération, de paix et de respect de la dignité de tous les peuples et des humains dans leur diversité.
Aux regards tels objectifs, disons-le sans ambages le nouveau pouvoir sénégalais a des velléités révolutionnaires. La mise en œuvre de ces propositions constituera une véritable révolution. Pour réussir une telle tâche, il faudra nécessairement saper les bases de l’État néocolonial et le détruire. Et mettre en place un nouvel ordre national bâti sur nos réalités et l’intérêt national, compris comme celui du peuple souverain. Le « Projet » est une destruction-reconstruction des structures étatiques pour les aligner sur les aspirations populaires. Un changement radical pour l’avenir du pays auquel les défis ne manquent pas. L’autre raison pour laquelle, on peut affirmer que nous sommes dans un processus révolutionnaire est la signification du 24 mars 2024. L’élection a été le point d’orgue d’une période de lutte contre l’oppression, le déni démocratique et l’autoritarisme incarné par Macky Sall. Cette dérive dictatoriale, soutenue par la classe dominante sénégalaise soucieuse de ses intérêts et privilèges, avait fait de PASTEF l’ennemi à abattre. Des dizaines de Sénégalais en ont payé de leurs vies le prix. Plus d’un millier ont été privés de liberté. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont passé de longs mois dans les geôles de Macky Sall et ses sbires. Le dernier nommé a failli se laisser mourir pour mieux porter la résistance à l’oppression. C’est donc à une révolution citoyenne que nous avons assisté, marquant une rupture décisive avec le passé et ouvrant la voie à une nouvelle ère de justice et d’équité au Sénégal.
Dans cet article, nous explorons dans quelle mesure le panafricanisme de gauche peut servir de théorie efficace pour la révolution citoyenne au Sénégal, face aux défis sociopolitiques et économiques actuels. Comment les idéaux du panafricanisme de gauche cadrent-ils avec le référentiel du JUB JUBAL JUBANTI que nous propose le Président Faye pour promouvoir une plus grande justice sociale et économique ? Quels exemples historiques et contemporains de mouvements panafricanistes de gauche peuvent servir de modèles pour la révolution citoyenne au Sénégal, et quelles leçons peut-on en tirer pour éviter les erreurs passées ? Après avoir exploré les concepts de révolution citoyenne et de panafricanisme, nous montrerons en quoi le panafricanisme de gauche est à même d’assurer le succès de la révolution citoyenne sénégalaise.
Qu’est-ce qu’une révolution?
Le concept de révolution renvoie aux notions de changement, de rupture et de transformation radicale des structures sociales, politiques et économiques. Il en existe de nombreux exemples historiques sur le plan des idées philosophiques, dans les sciences, dans le gouvernement des hommes. À titre d’exemple, dans le champ de la pensée, la philosophie des Lumières en est une. Les idées de philosophes comme John Locke, Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu ont jeté les bases intellectuelles des révolutions modernes. Locke a mis en avant le droit naturel à la liberté et à la propriété, Rousseau a promu l’idée de souveraineté populaire et de contrat social, tandis que Montesquieu a plaidé pour la séparation des pouvoirs. Quelques décennies plus tard, Hegel a conceptualisé la révolution comme un processus dialectique où le conflit entre thèse et antithèse mène à une synthèse, qui incarne un progrès historique. Karl Marx a approfondi cette dialectique en l’appliquant aux luttes des classes. Pour Marx, les luttes des classes sont le moteur de l’histoire. Et que le triomphe de la classe dominée aboutit à la révolution. Ainsi, il a prédit que les contradictions internes du capitalisme mèneront à l’établissement au communisme, grâce à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie. De là nait une société sans classe où chaque homme aura la satisfaction de ses besoins. Dans cette société, l’exploitation de l’homme par l’homme n’existera pas et l’État, superstructure au service de la classe dominante, perdant de son intérêt est annihilé.
Les révolutions ont marqué l’histoire de diverses manières, souvent avec des résultats et des conséquences variés. La Révolution américaine (1775-1783) inspirée par les idées des Lumières a conduit à l’indépendance des Treize Colonies américaines vis-à-vis de la Grande-Bretagne et à la création des États-Unis d’Amérique. La Révolution française (1789-1799) a bouleversé le paysage politique, social et économique de la France et le monde. Elle a aboli la monarchie absolue, proclamé les droits de l’homme et du citoyen. En Russie, la révolution bolchevik d’octobre 1917 a renversé le régime tsariste et conduit à l’établissement de l’Union soviétique sous le contrôle des bolcheviks. Les révolutions se manifestent différemment selon les contextes géographiques, reflétant les spécificités culturelles, sociales et politiques de chaque région. La révolution cubaine de 1959, menée par Fidel Castro et Che Guevara, a transformé Cuba en un État socialiste.
Au cours de la période 1950-1960, les révolutions en Afrique ont pris la forme de luttes de libération nationale, comme en Algérie contre la France ou au Kenya contre la Grande-Bretagne. Amílcar Cabral le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) à sa stratégie de mobilisation des paysans et à son utilisation innovante des tactiques de guérilla a réussi à affaiblir significativement les forces coloniales portugaises, conduisant finalement à l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Plus tard, elles ont consisté en une remise en cause de l’ordre néocolonial. Au Burkina, arrivé au pouvoir par un coup d’État, Thomas Sankara a entrepris une révolution. La période allant du 4 août 1983 à sa mort tragique le 15 octobre 1987 a été marquée par des réformes radicales et des tentatives audacieuses pour transformer le Burkina Faso en un modèle de développement autonome, socialement juste et écologiquement durable. Malgré sa fin tragique, l’esprit de Sankara continue d’inspirer des générations de militants et de leaders à travers l’Afrique et le monde.
Chez nous, au Sénégal dans l’histoire nous avons également des périodes révolutionnaires. Certaines ont été des succès tandis que d’autres ont fâcheusement été étouffées dans l’œuf. Nous en citerons deux pour illustrer le propos. La Révolution Torodo au Fuuta Toro dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle s’est déroulée à la fin du XVIIIe siècle, est un mouvement sociopolitique et religieux qui a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la région. Elle est née du refus de l’arbitraire incarné par les dynasties régnantes, notamment les Denyankés, qui imposaient des taxes lourdes et une domination inacceptable pour les populations. Les inégalités économiques et sociales ont exacerbé le mécontentement, créant un terreau fertile pour la rébellion. La révolution menée Abdul Kader Kane, a permis en 1776 que les Torodo renversent la dynastie régnante, installant un nouveau régime. L’État théocratique qui en est issu a radicalement changé les structures sociales et économiques du Fuuta Toro. Ce nouvel ordre a dû faire face à des résistances internes et des pressions externes, notamment des empires voisins et des puissances coloniales européennes qui cherchaient à étendre leur influence dans la région.
Plus au sud, en basse Casamance, Aline Sitoé Diatta, a été une figure emblématique de la résistance anticoloniale sénégalais. Elle a joué un rôle crucial dans l’histoire de la lutte pour l’indépendance. Son projet politique consistait à saper les bases de la domination coloniale française. Elle a dénoncé l’exploitation des ressources au bénéfice de la métropole française, laissant les populations locales dans la pauvreté et sous une forte oppression. En 1942, à 22 ans, elle commença à prêcher la désobéissance civile contre les autorités coloniales françaises. Elle encourageait les populations locales à ne plus payer les impôts imposés par les colonisateurs et à cesser de cultiver l’arachide, la culture de rente imposée par les colons au détriment des cultures vivrières locales. Son mouvement visait à retrouver l’autonomie économique et culturelle, et à résister pacifiquement à l’oppression coloniale. Aline Sitoe Diatta insistait sur le retour aux traditions africaines et à l’autosuffisance alimentaire en cultivant des produits locaux. Elle prônait également le respect de la nature et des pratiques agricoles durables. Les autorités coloniales françaises ont vu en elle une menace sérieuse à leur contrôle sur les populations. Ils réagirent rapidement et violemment. En 1943, elle fut arrêtée et déportée à Tombouctou, au Mali, où elle mourut en 1944.
En quoi venons-nous d’amorcer une révolution citoyenne?
En adoptant la distinction dans le processus révolutionnaire qu’opère Hannah Arendt, l’élection du 24 mars 2024 et les premiers mois du nouveau pouvoir correspondent à la libération[1]. Nous sommes dans la phase où l’on se débarrasse de la tyrannie de Macky Sall. En même temps et ceci depuis la prise de fonction du Président, le 2 avril, nous sommes dans la phase de conquête de la liberté au sens où l’entend l’autrice. C’est-à-dire la capacité citoyenne de participer activement à la vie politique en vue de la construction d’un nouvel ordre.
Partant de ce point de bascule nous sommes au début de la révolution citoyenne. Contrairement à une révolution traditionnelle, souvent menée par une élite ou un groupe restreint, la révolution citoyenne cherche à mobiliser une large base populaire pour instaurer un changement fondé sur la démocratie participative, l’inclusion sociale, et la justice économique. La révolution citoyenne sénégalaise a été incarnée par la figure d’Ousmane Sonko et d’une organisation le PASTEF. Celle-ci s’est déployée en de nombreux démembrements (MONCAP, MAGUI PASTEF, JPS, ndongo daara., les Réseaux des enseignants, de catholiques…). En dehors du parti, des groupes informels se réclamant peu ou prou de lui sont nés.
À toutes les étapes, il y a eu l’implication massive et active des citoyens. Cela s’est traduit par des manifestations, des assemblées populaires, et la transformation symbolique des scrutins de 2022 en des référendums pour ou contre le pouvoir de Macky Sall. Les technologies de l’information et de la communication ont été utilisées pour mobiliser et organiser les citoyens. Les réseaux sociaux, les plateformes de pétitions en ligne, et les forums de discussion ont des outils clés pour coordonner les actions et diffuser les idées. Dans bien des domaines, comme Gramsci l’a théorisé, PASTEF a mis l’accent sur la lutte pour le contrôle des idées et des institutions culturelles. Comme le souligne l’historienne Penda Mbow, PASTEF a fait émerger le discours et légitimé des cadres politiques « ndongo daara ». Ce qui autorise Mamadou Diallo, doctorant à Columbia University, New York a prononcé l’oraison funèbre de la « République des évolués ».
Au cours des cinq années précédant son arrivée au pouvoir, PASTEF a construit ce que Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe (1943 —) ont appelé une hégémonie démocratique radicale[2]. Leurs activités de vacances citoyennes ont mobilisé des milliers de jeunes autour d’enjeux inclusifs et participatifs. De nombreux collectifs citoyens contre les spoliations foncières sont animés par les militants et cadres de PASTEF. En 2021, Le Président Bassirou Diomaye Faye a été à la pointe de la défense des intérêts des populations de Ndingeler dans le conflit qui les oppose à Babacar Ngom le patron du groupe agro-industriel SEDIMA. En 2022, quelques semaines après son élection à la mairie de Ziguinchor, Ousmane Sonko, a lancé la mobilisation populaire pour l’assainissement à Ziguinchor.
Le panafricanisme comme source d’inspiration et l’outil pour la révolution citoyenne
Le triomphe de la révolution citoyenne sénégalaise nécessite de faire nôtres les mots de Mao Zedong (1893 — 1976), fondateur de la République populaire de Chine et principal dirigeant de ce pays de 1949 à sa mort : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Et pour mieux préciser sa pensée, avant l’épreuve du pouvoir, il a déclaré en 1937 : « le fondement de la théorie, c’est la pratique ».
Le panafricanisme est un héritage des luttes anticoloniales et des mouvements panafricanistes du 20e siècle. Les valeurs de solidarité, d’unité et d’autodétermination africaines portent la vision d’une Afrique unie et prospère, libérée des contraintes néocoloniales. Le panafricanisme de gauche se distingue du panafricanisme libéral, qui se contente de défendre les intérêts des élites africaines au détriment des masses populaires. Le panafricanisme de gauche fait siennes les préoccupations du panafricanisme culturel et identitaire, mais ne s’en contente pas. Le panafricanisme culturel et identitaire se concentre sur la renaissance culturelle, la valorisation des traditions et des langues africaines et la promotion d’une identité africaine. Le panafricanisme de gauche vise à construire une Afrique démocratique, socialiste et écologique, qui met en priorité les besoins et les aspirations des peuples africains. La démocratie participative entendue comme processus par lequel les citoyens sont impliqués dans les prises de décision. Un État respectant les droits de la personne, luttant sans relâche contre la corruption et le clientélisme.
Pour réaliser cette vision, le panafricanisme de gauche propose des pistes concrètes, telles que la rupture avec le franc CFA, monnaie coloniale qui maintient l’Afrique sous la tutelle de la France et qui empêche le développement économique du continent. La renégociation des accords de partenariat avec l’Union européenne, qui imposent aux pays africains une libéralisation commerciale qui les expose à la concurrence déloyale des produits européens et qui entrave leur industrialisation. La création d’une monnaie commune africaine, qui favoriserait l’intégration économique et monétaire du continent et qui renforcerait sa souveraineté financière. La mise en place d’une politique agricole commune africaine, qui soutiendrait les petits agriculteurs, garantirait la sécurité alimentaire et protégerait l’environnement. Une politique internationale de non-alignement. C’est-à-dire une ouverture et une main tendue à tous les peuples et tous les États pour un monde de coopération mutuellement avantageuse.
On peut le constater, le panafricanisme de gauche vise à transformer l’Afrique en un espace de justice, de liberté et de dignité pour tous ses habitants. C’est dans cet esprit que le Sénégal sera gouverné. Nous appelons tous les patriotes sénégalais et africains à nous rejoindre dans cette aventure historique, qui fera du Sénégal un modèle de réussite panafricaine.
[1] Essai sur la révolution, trad. M. Chrestien, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1967 ; éd. poche, trad. Marie Berrane, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2013 (On Revolution, New York, Viking Press, 1963)..
[2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2019.
Trois mois après la victoire du Président Bassirou Diomaye Faye, la scène politique sénégalaise est secouée par des polémiques, certaines chimériques, d’autres fondamentales. Un échange épistolaire entre Guy Marius Sagna et Ousmane Sonko a révélé des tensions sur la légalité des procédures parlementaires. Face aux manœuvres politiques des députés BBY, le Premier ministre Ousmane Sonko et les députés Yewwi Askan Wi représentent un espoir de renouveau démocratique.
Trois mois après la cuisante défaite d’Amadou Ba à la présidentielle du 24 mars 2024, la scène politico-médiatique sénégalaise est de nouveau secouée par des polémiques. Certaines sont des chimères, d’autres de passionnés débats de fonds. Trois semaines après l’échec de la fronde néo-poujadiste contre l’impôt de la « bande de patrons de presse » à Mandiambal Diagne le sujet revient au-devant de l’actualité. Une poignée de députés sous l’égide d’Amadou Mame Diop, le Président de l’Assemblée nationale, et d’Abdou Mbow le président du groupe parlementaire Benno Bokk Yakaar (BBY), tente la polémique — écran de fumée. En dépit de leur revers électoral, ces figures politiques s’accrochent au pouvoir qui leur reste avec une ardeur réactionnaire pour ne pas rendre des comptes sur leur gestion catastrophique. C’est le sens du remue-ménage parlementaire qu’ils ont amorcé.
Débat sur la gouvernance et la légalité des procédures parlementaires : échange entre Guy Marius Sagna et Ousmane Sonko
Un échange épistolaire entre le député du département de Ziguinchor, Guy Marius Sagna, et le Premier ministre Ousmane Sonko a été le prétexte pour que le président de l’Assemblée nationale et le président du groupe parlementaire BBY annulent le débat d’orientation budgétaire prévu le 29 juin 2024. Cette mesure a révélé des tensions sous-jacentes et a mis en lumière des questions essentielles concernant la gouvernance et la légalité des procédures parlementaires actuelles.
En milieu de la semaine dernière, dans une lettre adressée au Premier ministre, le député Guy Marius Sagna a dénoncé la falsification du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Il a souligné que depuis la suppression du poste de Premier ministre en 2019, suivie de sa restauration en 2021, le Règlement intérieur n’a pas été mis à jour, créant ainsi une situation d’illégalité. Celle qui rend les procédures parlementaires ambiguës et sujettes à caution.
Guy Marius Sagna a donc demandé au Premier ministre Ousmane Sonko de ne pas faire sa Déclaration de politique générale tant que cette situation n’est pas réglée. Il a insisté sur l’importance de respecter les normes légales et de garantir que les institutions fonctionnent dans le cadre des lois établies. Cette demande vise à rétablir la transparence et la légitimité au sein de l’Assemblée nationale.
Dans sa réponse, publiée sur sa page Facebook personnelle, Ousmane Sonko a exprimé son impatience à présenter les politiques publiques du Gouvernement, conformément aux orientations du Président Bassirou Diomaye Faye. Il a reconnu les préoccupations soulevées par Guy Marius Sagna, mais a également insisté sur l’urgence de communiquer les politiques gouvernementales aux citoyens et aux parlementaires.
Ousmane Sonko a souligné que bien que l’article 55 de la Constitution exige la Déclaration de politique générale (DPG) devant l’Assemblée nationale, le règlement intérieur actuel de celle-ci n’est pas adapté à la réintroduction du poste de Premier ministre, supprimé en 2019 puis rétabli en 2021. Cette inadéquation du règlement intérieur complique la mise en œuvre des obligations constitutionnelles et perturbe le processus législatif.
En l’absence d’amendement du règlement intérieur de l’Assemblée avant le 15 juillet 2024, le Premier ministre réserve le droit de faire sa Déclaration de politique générale devant un public diversifié composé de citoyens et d’experts. Cette éventualité vise à contourner les obstacles institutionnels actuels et à garantir que les informations cruciales sur les politiques publiques soient communiquées de manière transparente et inclusive.
Un Règlement intérieur à revisiter
Guy Marius Sagna et les députés du groupe Yewwi Askan wi (YAW) ont bien raison d’insister sur la mise à jour du Règlement intérieur. Ils ne sont pas les seuls à avoir une telle exigence. Le vice-président Mamadou Lamine Diallo du groupe parlementaire Wallu le réclame depuis bientôt deux ans. Il menace d’ailleurs de porter cette affaire en justice si le règlement intérieur de l’Assemblée n’est pas corrigé d’ici le 14 juillet 2024.
Le règlement intérieur de l’Assemblée nationale est une pierre angulaire du fonctionnement démocratique de cette institution. Il est censé garantir l’ordre, la discipline, et le respect des procédures au sein de l’hémicycle. Cependant, les récents événements mettent en lumière des dysfonctionnements et des abus qui soulèvent des questions cruciales sur son application et son respect. L’exclusion de Aminata Mimi Touré de l’Assemblée nationale en est un exemple. Les conditions dans lesquelles cela a été orchestré sont honteuses et antidémocratiques. Les principes de transparence et de justice ont été bafoués. De même, la manière cavalière dont les députés Massata Samb et Mamadou Niang du Parti de l’unité et du Rassemblement (PUR) ont été livrés à la justice pénale et jugés par le tribunal des flagrants délits à la suite d’une rixe qui les a opposés à des députés de BBY au sein de l’hémicycle pose question. La décision prise de manière unilatérale et sans consultation préalable par le président de l’Assemblée nationale a montré à souhait la nécessité d’un Règlement intérieur qui garantit la transparence des procédures disciplinaires, la protection contre l’arbitraire, le respect des droits des députés y compris leur immunité et les mécanismes de recours.
BBY : chronique d’une ironie politique et de divisions internes
L’attitude des députés de BBY est un modèle d’ironie savoureuse. En février, ils se pavanaient en votant pour repousser la présidentielle à décembre 2024, comme s’ils avaient tout leur temps. Et voilà qu’ils trépignent maintenant d’impatience pour entendre le Premier ministre Ousmane Sonko. Sans doute un urgent besoin de sa sagesse ! Pourtant, si leurs machinations avaient réussi, Ousmane Sonko serait encore tranquillement installé à la prison du Cap Manuel, loin de toute Déclaration de politique générale. Ah, l’amour vache de nos chers députés de BBY !
Les présidents de l’Assemblée nationale et du groupe parlementaire BBY se méprennent grandement sur leur représentativité et leur capacité de nuisance. Le premier nommé, malgré son apparence de gendre idéal, est en réalité un faucon. Dans la vie, on distingue les pyromanes, les pompiers et les pompiers pyromanes. Il est à lui seul une catégorie à part : c’est un pyromane pyromane. Il allume le feu, l’attise et y verse de l’huile. Le second promet une motion de censure sans dire l’objet de celle-ci. Se prenant pour Éole, il promet le pire. Pour être généreux avec lui, il pourrait au mieux réussir à soulever une tempête dans un verre d’eau.
Le groupe parlementaire BBY n’est pas majoritaire au parlement. C’est un fait indéniable qui résulte des élections législatives du 31 juillet 2022. De plus, il est divisé entre les parlementaires qui vont prendre leur destin en main (députés du PS, de la LD, etc.) et ceux de l’APR. Ces derniers sont également divisés entre les partisans de Macky Sall, les adeptes d’Amadou BA, ceux qui ne savent pas où donner de la tête et enfin le groupe des députés qui ira là où le vent les portera.
Face à l’adversité, le Premier ministre Ousmane Sonko et les députés Yewwi Askan Wi incarnent l’espoir d’un renouveau démocratique et transparent. Leur insistance sur la légalité et la mise à jour du règlement intérieur est une bouffée d’air frais dans une Assemblée embourbée par les manœuvres politiques stériles des députés BBY. Ces derniers, autrefois arrogants, se retrouvent aujourd’hui à se débattre dans leurs propres contradictions et machinations. Comme l’a souligné Ousmane Sonko, « Il est urgent de communiquer les politiques gouvernementales aux citoyens et aux parlementaires, malgré les obstacles institutionnels. » La sagesse et la détermination de Sonko et des députés YAW contrastent ironiquement avec les gesticulations désespérées d’un BBY en perte de repères.
L’élection du président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs chez les Sénégalais. Malgré des mesures applaudies et un début prometteur, la gestion prudente et le déficit d’audace risquent de freiner l’élan de la révolution citoyenne. Le Président et son Premier ministre Ousmane Sonko, forts de leur courage et de leur corpus idéologique, doivent insuffler un nouvel élan de volonté et d’audace pour transformer le Sénégal.
Élu au premier tour de la présidentielle du 24 mars 2024, le président Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs parmi les millions de citoyens sénégalais désireux de voir des changements qualitatifs significatifs dans la gestion de l’État et le devenir socio-économique du pays. Cependant, après bientôt trois mois de mandat, un sentiment d’inquiétude commence à se faire sentir. Celui-ci ne porte pas sur la sincérité et la volonté inébranlable du Président de la République et son Premier ministre Ousmane Sonko de tenir leurs promesses. Mais, il existe une crainte de voir la révolution qui a permis la victoire électorale dévoyer en raison de la lenteur mise à contrôler l’appareil d’État. Mettons les choses au clair : beaucoup de mesures prises méritent d’être saluées, mais il nous apparait que la gestion est marquée par une prudence excessive et un déficit d’audace dans la volonté de changement.
Des mesures applaudies, un début prometteur
Il est indéniable que les initiatives du président Faye et de son gouvernement ont été bien accueillies. Le projet de réforme de l’éducation nationale, visant à améliorer les infrastructures scolaires et à moderniser les programmes, ainsi que les efforts pour renforcer la transparence dans la gestion publique, a reçu des éloges. De même, l’apurement de la dette interne due aux acteurs économiques du monde rural est d’excellentes mesures. Elles permettront de créer les conditions optimales d’une bonne campagne agricole. L’agriculture joue un rôle crucial dans l’économie nationale, il est un des moteurs de la croissance et celui qui emploie la plus grande partie de la population active.
Cependant, ces mesures, bien que positives, ne suffisent pas à répondre aux attentes des Sénégalais qui aspirent à des réformes plus profondes et plus rapides. La modernisation de l’administration publique et la lutte contre la corruption, par exemple, avancent à un rythme bien trop lent pour provoquer un véritable changement. Si les Assises de la Justice ont été bien accueillies, il reste qu’il est à craindre qu’à trop insister sur la magistrature et les aspects correctifs et punitifs on en oublie la diversité des sphères qui la caractérise. C’est pourquoi le rapport qui sera remis au président de la République sera scruté avec attention.
Une vraie rupture, mais timide dans ses expressions
La gestion de l’exécutif sénégalais issu de l’élection présidentielle du 24 mars 2024 se caractérise par sa prudence. Qui, compréhensible qu’elle soit, dans le contexte économique difficile que nous a légué la gestion peu scrupuleuse, incompétente et corrompue léguée par l’ancien président Macky Sall, n’en est pas moins problématique. Surtout lorsqu’il s’agit d’engager les réformes nécessaires. Dans le contexte qui est le nôtre, il est étonnant que le programme législatif n’ait pas encore commencé. Cette inaction retarde l’adoption de lois cruciales pour le développement économique et social du pays. De même, on peut s’étonner du retard pris dans la déclaration de politique générale du Premier ministre Ousmane Sonko. Cette déclaration est pourtant essentielle pour définir les priorités du gouvernement et orienter l’action publique. Certes, les députés PASTEF en particulier et le groupe parlementaire Yewwi Askan Wi (YAW) en général sont minoritaires à l’Assemblée nationale, mais l’autorité et le talent politique du Premier ministre Ousmane Sonko peuvent suffire à la création d’une majorité ad hoc en attendant la dissolution de la chambre et la convocation de nouvelles élections.
L’attentisme ne peut être uniquement reproché à l’exécutif. Les députés, les cadres et militants de PASTEF, ceux de la coalition de la « Diomaye Président » ne sont pas exempts de reproches. Il a fallu plus de deux mois au groupe parlementaire YAW pour désigner son président. Ce retard a paralysé le travail législatif et montré un manque de coordination et de leadership. De même, on ne sent pas monter au sein du parti présidentiel une mobilisation de nature à indiquer que le temps presse. Les nouvelles autorités se déplacent peu en région. Porter la volonté de changement nécessite de susciter l’enthousiasme dans tout le pays. Il est nécessaire d’avoir une présence active sur le terrain.
Il est temps de changer certains hommes qui se sont notoirement impliqués dans la répression des Sénégalais sous l’ancien président Macky Sall. Chaque jour supplémentaire passé par ces individus dans leurs fonctions est un affront aux victimes de la répression des années de plomb de Macky Sall. Les tortionnaires de feu François Mancabou continuent de plastronner, et le sniper en tenue de police qui a tiré mortellement sur le jeune Cheikh Wade à Dakar le 8 mars 2021 n’est pas retrouvé.
Le besoin d’audace et de volonté de changement
Pour que le Sénégal puisse réellement progresser, il est impératif que le président Faye adopte une approche plus audacieuse. Il en a le courage, la capacité et le corpus idéologique. Les réformes économiques doivent être plus ambitieuses, visant à diversifier l’économie et à réduire la dépendance aux exportations de matières premières et oukases des institutions financières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international). Des mesures plus drastiques doivent être prises pour lutter contre la corruption et renforcer l’État de droit. De plus, la réforme de l’administration publique doit être accélérée pour rendre les services plus efficaces et accessibles à tous les citoyens. L’égalité des chances, la justice sociale et la protection des droits de la personne doivent être au cœur du programme politique du président et de son gouvernement.
Sur le plan diplomatique, le Sénégal doit inscrire son souverainisme dans un panafricanisme qui ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest. Il est regrettable que le Sénégal n’ait pas été représenté au plus haut niveau à la prestation de serment du président Cyril Ramaphosa, récemment réélu en Afrique du Sud. Un tel déplacement aurait été l’occasion de se repositionner à la pointe du combat pour les droits du peuple palestinien en s’associant aux initiatives de l’Afrique du Sud en la matière. Une politique étrangère proactive et engagée est essentielle pour renforcer le rôle du Sénégal sur la scène internationale.
L’élection de Bassirou Diomaye Faye suscite de grands espoirs de changement et de progrès pour le Sénégal. L’expérience sénégalaise est observée dans la sous-région, en Afrique et dans le monde entier. Cependant, l’attentisme et la prudence excessive dans la gestion des réformes de l’État risquent de compromettre ces attentes. Pour répondre aux aspirations des Sénégalais et réaliser les engagements de sa campagne, le président Bassirou Diomaye Faye, son Premier ministre Ousmane Sonko et l’ensemble du gouvernement doivent faire preuve de plus d’audace et de détermination dans la mise en œuvre des réformes nécessaires du « Projet ». Sans cela, le Sénégal risque de stagner et de voir s’éloigner les occasions pour améliorer les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais et de progrès. Les idées, le volontarisme et l’audace sont les étincelles qui allument puis vivifient les révolutions.
Au cours de sa première sortie publique depuis sa prise de fonction comme Premier ministre, Ousmane Sonko a donné un peu plus d’indications sur le projet souverainiste dont lui et son parti sont porteurs. Il est économique, civique, panafricaniste et anti-impérialiste.
Le jeudi 16 mai 2024, à l’université (UCAD) de Dakar, Ousmane Sonko agissant en qualité de président PASTEF (la précision est de lui) a coanimé avec Jean Luc Mélenchon le président de l’Institut la Boétie et fondateur du mouvement politique français, La France insoumise (LFI), une conférence ayant pour thème « Échanges sur l’avenir des relations Afrique — Europe ». L’amphithéâtre de 1200 places de l’UCAD 2 a refusé du monde et l’exercice a parfois viré à la réunion publique tant l’enthousiasme des participants fut débordant. Ceux qui attendaient des échanges de hautes factures sur les enjeux stratégiques, géopolitiques, économiques et sociétaux n’ont pas été déçus. Les deux hommes sont restés des fidèles à leurs réputations. Ils ont exposé leurs accords et désaccords dans le respect et la courtoisie. Il est à noter que les points d’accord étaient nettement plus nombreux que les divergences.
Civique et économique
Le Premier ministre Ousmane Sonko, dont c’était la première prise de parole publique, a saisi l’occasion pour développer un peu plus l’idée que lui, son parti et le Président de la République Bassirou Diomaye Faye se font du souverainisme et du panafricanisme. Il a esquissé avec la liberté de ton et la clarté du propos qu’on lui connait, la philosophie et la quintessence d’un des thèmes de la campagne qui a permis le triomphe de la coalition « Diomaye Président » le 24 mars 2024. La voie sénégalaise du souverainisme exposée le président du PASTEF est un subtil mélange de considérations économique, civique et culturel. On y décèle des velléités de révolution sociale, car le souverainisme que revendique le Premier ministre ne peut s’en passer. Il y a un rejet des influences néocoloniales ou postcoloniales dans les relations avec les pays étrangers notamment la France en ce qui concerne le Sénégal. Il y a la volonté de promouvoir la coopération et de la solidarité avec d’autres nations souverainistes.
Ousmane Sonko a de nouveau affirmé et sans ambiguïté que la souveraineté monétaire est une condition indispensable pour le développement du Sénégal et de l’Afrique. Il a dénoncé le franc CFA, qu’il considère comme un instrument de domination qui maintient le Sénégal et les pays qui ont en partage avec lui cette monnaie dans une situation de subordination et de servitude vis-à-vis de la France. Pour lui, dans la situation du Sénégal, une politique adaptée aux besoins et réalités passe par la création d’une monnaie communautaire ou, en l’absence d’assentiment des autres pays, nationale adossée à au moins deux devises. Les bases militaires étrangères sur le territoire national vont être démantelées. Elles sont l’expression d’une indépendance nominale qu’il est temps de dépasser pour entrer de plain-pied dans le concert des nations qui décident par elles et par elles-mêmes.
Panafricaniste et anti-impérialiste
Le PASTEF n’est pas hostile à la mondialisation. Il la considère comme un phénomène inéluctable dont il est possible de saisir des opportunités pour améliorer les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais. Sa critique porte sur le modèle néolibéral de celle-ci qui favorise les intérêts des multinationales et des pays riches au détriment des pays et des peuples. Il dénonce les accords de libre-échange, le pillage des ressources naturelles, l’endettement, la corruption et la mauvaise gouvernance.
Dans la géopolitique du panafricanisme entendue comme rivalité de pouvoirs au sein de la communauté des tenants de cette idéologie, Ousmane Sonko a marqué sa différence avec les figures médiatiques et des réseaux sociaux de cette mouvance. S’il partage avec elles le soutien aux pays de l’Alliance des États sahéliens (AES)[1], ils divergent fortement dans l’approche pour réaliser l’idéal du panafricanisme à savoir l’unité et l’intégration de l’Afrique et de ses diasporas à travers le monde. Le président du PASTEF a une approche par le bas, celle des citoyens qui prennent la responsabilité de changer les choses chez eux. Pour lui, le panafricanisme n’a pas de fondement racial ou ethnique. Encore moins religieux. Il englobe toutes les communautés. C’est un « nationalisme civique » fondé sur un projet de société, celui de la libération et l’épanouissement de peuples sous domination étrangère et soumis à l’exploitation par un système mondial inique. Dans le système international, il s’agit d’un panafricanisme de non-alignement comme celui des anciens (Kwame Nkrumah) ou plus récemment celui de la « Renaissance africaine » de Thabo Mbeki.
Ousmane Sonko a suffisamment d’expérience et de vécu politiques pour savoir que le souverainisme et le panafricanisme que projette PASTEF ont des opposants farouches dans le pays. Cela va des élites politiques et économiques qui profitent du système néocolonial et qui sont inféodées aux intérêts étrangers, aux forces obscurantistes qui instrumentalisent la religion et l’ethnie pour diviser le peuple et entraver le progrès. Ils ont d’énormes moyens et des relais médiatiques pour tenir un contre-discours fait de petits et grands arrangements avec les faits et la vérité, d’affabulations et de propagandes mensongères. Pour faire face, PASTEF doit construire une alliance patriotique, démocratique et progressiste. Cela passe par la mobilisation citoyenne et à l’éducation populaire et l’élargissement de sa base sociale. L’alternative crédible et durable au « système » est à ce prix.
Dr Félix Atchadé
[1] L’Alliance des États du Sahel (AES) encore appelé Liptako-Gourma est un pacte de défense mutuelle conclu entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso le 16 septembre 2023.