Entre le Pr Moussa Seydi, figure éminente de la lutte contre la COVID-19, et Mme Paulette Rita Badiane, en quête de vérité après un deuil, la confiance s’est brisée sur l’autel d’un procès aux allures de citadelle assiégée.
Un procès qui interroge la procédure et les acteurs
On peut légitimement se demander comment ce dossier a pu atterrir devant une cour. Entre l’émotion d’une famille endeuillée et l’absence de preuves matérielles d’une intention malveillante, le parquet aurait pu classer l’affaire sans suite. Si le procès a lieu, c’est par la voie de la citation directe : une manœuvre qui permet de forcer le débat judiciaire en contournant le filtre du procureur. La réponse juridique est pourtant tranchée : si les critiques visent le service, c’est au CHU de Fann, en tant qu’institution, d’agir. Confondre l’honneur d’un praticien avec la gestion d’un service public est un précédent préoccupant. Sans mandat de l’établissement, l’action du chef de service en son nom propre risque l’irrecevabilité. Transformer ainsi une structure d’État en « citadelle privée » ne fait qu’alimenter l’opacité et le sentiment d’injustice des citoyens.
Vérité médicale, émotion publique et réparation
La vérité scientifique ne se décrète ni dans l’émotion des réseaux sociaux ni par le poids d’une plainte. Elle exige une expertise rigoureuse. Mais attention : l’exigence de preuve ne doit pas servir de bouclier à l’impunité corporatiste. Le droit doit protéger la réputation des soignants sans museler le cri légitime des familles. Réclamer 300 millions de FCFA à une citoyenne dans un système de santé en quête de moyens ressemble moins à une réparation qu’à une stratégie de dissuasion massive. La justice ne doit pas devenir un instrument d’intimidation contre la parole citoyenne.
L’urgence d’une médiation hospitalière indépendante
Plutôt que de judiciariser la douleur, le Sénégal doit créer de véritables instances de médiation hospitalière indépendantes. La transparence et la protection des soignants ne sont pas contradictoires ; elles sont les deux faces d’une démocratie sanitaire apaisée. Le verdict de ce procès dira si nous choisissons le conflit permanent ou la refondation éthique du lien soignant-soigné.
Le 24 février 2026, à la tribune de l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré : « Oui, je suis le gardien de cette révolution. » La formule a suscité des réactions passionnées. Elle ne relève pourtant ni de l’emphase ni de la provocation. Elle nomme une réalité historique.
Oui, le Sénégal vit une révolution.
Du cycle prérévolutionnaire à la refondation
Ceux qui refusent le mot l’associent à l’effondrement brutal d’un ordre constitutionnel. Or en mars 2024, il n’y eut ni putsch ni guerre civile. Il y eut des urnes. Mais une révolution ne se définit pas par le bruit qu’elle fait ; elle se définit par ce qu’elle transforme. Marx rappelait que les hommes font l’histoire dans des conditions héritées ; Fanon insistait sur la nécessité de transformer les structures, non simplement les gestionnaires. Lorsque la logique du pouvoir change, lorsque les priorités de l’État se déplacent, lorsque la souveraineté devient l’axe central du projet politique, nous ne sommes plus dans une alternance : nous sommes dans une rupture.
Des leaders marginalisés, encore emprisonnés quelques jours auparavant, accèdent au pouvoir dès le premier tour. Cet aboutissement est le fruit d’un cycle prérévolutionnaire ouvert en 2021 : arrestations, procès politiques, répression ayant fait plus de quatre-vingts morts, mobilisation persistante d’une jeunesse déterminée à défendre la souveraineté de son vote.
La tentative de report de l’élection a cristallisé l’enjeu : il ne s’agissait plus d’une alternance ordinaire, mais du respect du pacte démocratique lui-même. Lorsque les urnes ont parlé, elles ont scellé l’issue d’une confrontation politique majeure.
Un mandat clair a été donné : sortir de la dépendance, réorganiser l’économie politique de l’État, rompre avec les compromis néocoloniaux. Ce mandat n’est pas gestionnaire. Il est refondateur.
Une rupture née du bas
La sociologie du pays éclaire ce moment. Le Sénégal n’est pas structuré par des classes homogènes capables d’imposer seules une hégémonie. Il est traversé par des strates sociales fragmentées, par une jeunesse précarisée, par une diaspora exigeante, par un monde économique informel majoritaire et par une petite bourgeoisie urbaine vulnérable. Dans un tel contexte, la transformation ne peut être l’œuvre d’un groupe unique ; elle doit être transversale.
Le projet porté par le nouveau pouvoir a su agréger ces aspirations dispersées autour d’un imaginaire de souveraineté et de justice. Ce qui s’est exprimé en mars 2024, c’est le surgissement d’un bloc populaire décidé à rompre avec un système perçu comme rentier et extraverti. La révolution sénégalaise n’est pas armée, mais elle est politique. Elle ne renverse pas l’État ; elle en conteste la logique héritée.
Transformer l’État de l’intérieur
Toute révolution pose une question fondamentale : qui décide réellement ? Depuis l’indépendance formelle, le Sénégal est resté inséré dans un dispositif d’extraversion économique, marqué par la dépendance monétaire, des contrats asymétriques et une élite arrimée aux logiques néocoloniales. La volonté affichée de renégocier les rapports économiques, d’assainir les finances publiques et de réaffirmer la souveraineté constitue un déplacement stratégique majeur.
La singularité sénégalaise tient au choix d’opérer cette transformation dans le cadre de l’État de droit. Il ne s’agit pas de détruire l’ordre juridique, mais de le réorienter. Gouverner avec le droit, tout en cherchant à en modifier l’esprit, crée une tension constitutive : celle d’une révolution contrainte, patiente, exposée aux pressions internes et internationales. Les contradictions sont réelles, les obstacles puissants, mais la direction historique a changé.
À l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année de chirurgie dentaire, a perdu la vie. Devant ce drame, la première exigence est humaine : s’incliner devant sa mémoire, exprimer une solidarité sans réserve à sa famille, à ses camarades, à l’ensemble de la communauté universitaire. Une vie jeune, une trajectoire d’effort et d’espérance, se sont arrêtées brutalement.
Mais honorer la mémoire d’Abdoulaye Ba impose aussi une exigence de vérité. Une enquête indépendante, rigoureuse et exhaustive doit être menée afin d’établir les circonstances exactes de sa mort et de situer clairement les responsabilités, sans précipitation ni complaisance. L’État n’honore pas ses morts en esquivant les faits ; il les honore en affrontant la réalité, jusqu’au bout.
Un drame qui s’inscrit dans une crise plus large
Ce décès ne survient pas dans un vide politique. Il s’inscrit dans un climat universitaire tendu, marqué par des revendications étudiantes, des dysfonctionnements structurels anciens, et une conflictualité sociale que nul ne peut décemment réduire à une opposition simpliste entre « étudiants » et « autorités ».
Depuis des années, l’université sénégalaise vit sous le régime de l’exception permanente : calendriers disloqués, années académiques qui se chevauchent, dispositifs sociaux conçus pour un système qui n’existe plus. Les bourses, pilier central de la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, en sont devenues l’illustration la plus criante.
Le paiement rétroactif, généralisé par l’instabilité du calendrier, a produit une impasse budgétaire documentée : explosion des rappels, endettement bancaire, interventions répétées du Trésor. En 2024–2025, ce sont 90 milliards de FCFA qui ont été versés, dont la moitié en rappels, au prix d’une dette bancaire et de crédits additionnels massifs. À ce rythme, la soutenabilité même du système était menacée.
Dire cela n’est pas s’en prendre aux étudiants. C’est refuser de transformer une politique sociale en mensonge comptable, condamné à s’effondrer sur ceux-là mêmes qu’elle prétend protéger.
Réformer n’est pas punir : c’est sauver ce qui peut l’être
C’est dans ce contexte qu’intervient la réforme du paiement des bourses : non plus calée sur un calendrier universitaire fictif, mais sur la présence effective de l’étudiant, à partir de son inscription réelle.
La logique est simple : on ne peut réclamer des arriérés pour une période où l’on n’avait pas encore le statut d’étudiant. Ce principe n’est ni brutal ni idéologique ; il est juridique, budgétaire et éthique.
Refuser de le dire clairement, au nom d’un soutien inconditionnel, reviendrait à infantiliser les étudiants et à sacrifier l’avenir du dispositif. La vérité est parfois impopulaire ; elle est toujours préférable à l’illusion.
Cela vaut aussi pour la gestion des campus. Les violences contre les biens et les personnes, les dégradations, les pratiques de gratuité détournées, le non-paiement systématique de loyers symboliques : rien de tout cela ne peut être justifié par la seule existence de revendications.
Laisser faire, au nom de la « paix sociale », c’est en réalité acheter un calme provisoire au prix d’un désordre durable.
Ordre public, mais État de droit
La question de la présence des forces de l’ordre sur les campus est, à cet égard, l’une des plus sensibles. Elle mérite mieux que les slogans.
Par principe, les franchises universitaires doivent être protégées. Mais elles ne sauraient devenir un droit à l’impunité lorsque des personnes et des biens sont menacés.
C’est précisément cette ligne de crête que le gouvernement actuel a commencé à tracer. Lors de sa visite à l’École nationale de police le mardi 3 février 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a rappelé une double exigence :
– garantir l’ordre public,
– sans jamais dissocier la force de la proportionnalité et du respect des droits fondamentaux.
Il a ainsi instruit le ministre de l’Intérieur d’élaborer une doctrine d’engagement encadrant strictement l’usage de la force, et annoncer une nouvelle doctrine de maintien de l’ordre, fondée sur la protection des personnes et des biens, tirant les leçons explicites des événements meurtriers qui ont endeuillé le pays ces dernières années.
Dans le même temps, le renforcement budgétaire de la police nationale — 150,8 milliards de FCFA, en hausse de plus de 18 % — a été assumé comme un choix politique, non pour réprimer une société, mais pour professionnaliser une force appelée à agir sous contrainte démocratique.
Une réforme sous pression
Il serait naïf de croire que ces débats sont uniquement nationaux. Le Sénégal traverse une crise de la dette profonde, révélée tardivement, avec un ratio réévalué autour de 120 % du PIB. Dans ce contexte, les arbitrages budgétaires — y compris sur l’université — se déroulent sous pressions multiples : financières, institutionnelles, politiques.
Les appels insistants à une restructuration de la dette, présentée comme « technique » et « inévitable », ne sont pas neutres. Ils visent à déplacer le centre de décision, à réinscrire les choix nationaux dans des cadres où la souveraineté démocratique pèse moins que la crédibilité financière. Refuser cette restructuration, comme le fait le gouvernement à ce stade, n’est pas un déni de réalité ; c’est un choix stratégique, assumé, conflictuel, et nécessairement coûteux.
Dans ce contexte contraint, maintenir les bourses, réformer leur gestion, renforcer les services publics essentiels, tout en refusant la tutelle extérieure, relève moins de l’idéologie que de la cohérence politique.
Soutenir sans aveuglement, critiquer sans démolir
Soutenir l’action gouvernementale aujourd’hui, ce n’est ni applaudir mécaniquement ni se taire face aux drames. C’est tenir ensemble trois exigences : la vérité sur les faits, la justice pour les victimes, et la lucidité sur les contraintes structurelles.
L’université sénégalaise mérite mieux que les postures. Elle mérite un État qui réforme sans cynisme, qui protège sans brutalité, qui parle sans mentir. C’est à cette hauteur — et à cette hauteur seulement que la mémoire de l’étudiant disparu pourra être honorée autrement que par des mots.
Donald Trump aime le bruit, la fureur et la mise en scène. Il gouverne comme on tweete : brutalement, sans profondeur, sans intelligence stratégique. Son opération au Venezuela relève de cette logique : beaucoup de violence, beaucoup de communication, et pour finir… rien. Un clown triste, armé jusqu’aux dents, mais politiquement creux.
Car soyons clairs : la situation politique au Venezuela n’a pas changé. Aucune légitimité nouvelle n’a émergé, aucun ordre n’a été construit. L’intervention n’a produit qu’une chose : dévoiler au grand jour la nudité de l’impérialisme, incapable de convaincre, condamné à frapper. Stratégie de la canonnière, échec de la politique.
Pire encore pour Washington : cette opération est un échec stratégique majeur.
Nous sommes entrés dans le siècle de la canonnière. Un siècle où la force armée se substitue au droit, où l’ingérence se pare d’arguments moraux pour masquer des objectifs politiques et économiques. Ce qui se déroule aujourd’hui au Venezuela — l’annonce par Donald Trump de la « capture » du président Nicolas Maduro et les frappes américaines — marque une rupture grave : la normalisation du changement de régime par la violence. La souveraineté est piétinée, la Charte des Nations unies reléguée au rang de décor diplomatique.
Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire d’interventions unilatérales justifiées par des accusations mouvantes — narcotrafic, illégitimité politique, « catastrophe humanitaire ». Le fond demeure : discipliner un État récalcitrant et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques. Le Venezuela le dit clairement : il s’agit d’une tentative de guerre coloniale. Et l’histoire récente lui donne raison.
Ramener cette séquence à l’Afrique est indispensable. Les mêmes arguments — jusqu’à l’accusation de « génocide » — ont été mobilisés contre deux grandes puissances d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria). Même rhétorique, même calendrier, même objectif : créer le chaos pour légitimer l’ingérence. C’est une stratégie éprouvée, qui fragilise les sociétés, radicalise les conflits et fait payer le prix aux populations.
Face à cela, notre devoir est clair : faire échec aux tentatives de l’impérialisme de nous asservir. Non par la fuite en avant militaire, mais par la lucidité politique, la solidarité Sud-Sud et la défense ferme du droit international. Pour la paix dans le monde, il faut faire rendre gorge à l’impérialisme — en réhabilitant la souveraineté des peuples et en refusant que le siècle qui s’ouvre soit celui des canonnières.
Cet article est issu d’une communication présentée lors du panel « Classes et races dans les géopolitiques mondiales » du colloque international L’espérance africaine de Fanon (Dakar, 17-20 décembre 2025). Il prolonge une interrogation centrale : comment des catégories sociales en apparence neutres deviennent-elles des outils idéologiques structurant les politiques publiques, les flux d’investissement et les représentations du Sud global ?
La notion de « classe moyenne africaine » occupe aujourd’hui une place stratégique dans les récits internationaux sur le continent. Elle est convoquée comme preuve d’un basculement historique : l’Afrique ne serait plus le continent de la pauvreté structurelle, mais celui de l’émergence, de la consommation et du marché intérieur en expansion. Or, ce texte soutient que cette catégorie relève moins d’un constat empirique que d’une construction discursive destinée à requalifier les résultats ambigus des politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre depuis la fin des années 1990.
Une catégorie institutionnelle aux fondations statistiques fragiles
La diffusion du concept de classe moyenne africaine doit beaucoup à la Banque africaine de développement, notamment à partir de l’African Economic Outlook de 2011. La BAD y définit la classe moyenne comme les individus vivant avec entre 2 et 20 dollars par jour. Ce seuil extraordinairement large agrège des situations sociales radicalement différentes : du travailleur informel urbain exposé au moindre choc, jusqu’à des fractions plus stabilisées de la petite bourgeoisie administrative.
La Banque mondiale elle-même reconnaît que plus de 60 % de cette prétendue classe moyenne vit entre 2 et 4 dollars par jour, soit à la frontière immédiate de la pauvreté monétaire. Autrement dit, il s’agit moins d’une classe que d’une zone tampon statistique, instable et réversible.
Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il transforme une vulnérabilité persistante en succès mesuré, et un état transitoire en trajectoire sociale.
L’absence des attributs sociologiques de la classe moyenne
Historiquement, la classe moyenne n’est pas définie par le seul revenu. Elle suppose une stabilité de l’emploi, un accès garanti aux services publics, une protection sociale, une capacité de projection dans l’avenir. Or, ces attributs sont largement absents des réalités africaines contemporaines.
Selon l’Organisation internationale du travail, plus de 85 % de l’emploi en Afrique subsaharienne est informel. Les systèmes de protection sociale couvrent une minorité, et les dépenses de santé restent majoritairement à la charge des ménages. Dans ce contexte, parler de classe moyenne revient à naturaliser l’insécurité, à la présenter comme une étape normale du développement, plutôt que comme le produit de choix politiques et macro-économiques.
La classe moyenne africaine devient alors une fiction stabilisante, utile au discours, mais démentie par les trajectoires de vie réelle.
De la lutte contre la pauvreté à la classe moyenne : un recyclage discursif
Pour comprendre l’émergence de cette catégorie, il faut revenir au tournant de la fin des années 1990. Après les ravages sociaux des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale engage une reconfiguration stratégique avec les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Le vocabulaire change ; les contraintes macro-économiques, elles, demeurent.
Les travaux critiques — notamment ceux de Deborah Craig, Doug Porter ou Thandika Mkandawire — ont montré que cette « nouvelle » lutte contre la pauvreté conservait l’ossature néolibérale : discipline budgétaire, ouverture commerciale, retrait de l’État producteur. La classe moyenne africaine apparaît alors, au début des années 2010, comme une issue narrative : plutôt que d’interroger les limites structurelles de ces politiques, on célèbre l’apparition d’un groupe censé en incarner le succès.
Une fonction géopolitique assumée
Cette catégorie remplit une fonction précise dans la géopolitique du capitalisme global. Elle sert de signal aux investisseurs, justifie l’expansion des marchés de consommation, et légitime l’intégration subalterne de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.
Les grands think tanks internationaux — Brookings Institution, McKinsey Global Institute, World Economic Forum — ont largement relayé ce récit, décrivant une Afrique « consumer-driven », tout en passant sous silence la faiblesse persistante des structures productives, la dépendance alimentaire ou la non-industrialisation.
La classe moyenne africaine devient ainsi un argument de vente, plus qu’un concept analytique.
Fanon et la bourgeoisie élargie
La lecture pannonienne éclaire puissamment cette construction. Dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon décrit une bourgeoisie nationale mimétique, incapable de rompre avec les structures héritées de la colonisation. La classe moyenne africaine contemporaine peut être lue comme l’extension quantitative de cette bourgeoisie : consommatrice, dépendante, intégrée, mais politiquement fragile.
En substituant au conflit social une narration de mobilité individuelle, la catégorie participe à une dépolitisation de la question sociale, et détourne l’attention des enjeux centraux : production, redistribution, souveraineté.
La classe moyenne africaine n’est ni une classe au sens sociologique ni le signe d’une transformation structurelle. Elle est une construction discursive, utile à la légitimation d’un ordre économique mondial inégal, et au recyclage des politiques de lutte contre la pauvreté initiée à la fin des années 1990.
À la suite de Fanon, l’enjeu n’est pas d’atteindre une norme consumériste mondiale, mais de bâtir des sociétés capables de produire, de protéger et de décider. Déconstruire cette catégorie n’est donc pas un exercice académique : c’est un acte politique, préalable à toute pensée sérieuse de l’émancipation africaine.
Références clés
Banque africaine de développement. African Economic Outlook (2011).
Banque mondiale. World Development Report: Attacking Poverty (2000).
Banque mondiale. Africa’s Pulse (2018–2023).
Craig, D. & Porter, D. Development Beyond Neoliberalism? Routledge.
Mkandawire, T. From Maladjusted States to Democratic Developmental States in Africa.
Cet article est issu de ma communication présentée au colloque international« L’espérance africaine de Fanon » marquant le centenaire de Frantz Fanon (Dakar, 17–20 décembre 2025). Il en reprend les principaux arguments.
On a trop souvent enfermé Frantz Fanon dans une caricature : celle du penseur de la violence révolutionnaire, convoqué à chaque crise politique comme une figure radicale, presque dangereuse. Cette lecture partielle occulte pourtant l’essentiel. Fanon fut d’abord psychiatre. Et c’est à partir de la clinique, du soin et de l’écoute des corps blessés qu’il a construit sa critique du colonialisme.
Relire Fanon aujourd’hui, ce n’est donc pas un exercice de mémoire. C’est une nécessité politique et sanitaire dans un monde où les inégalités de santé explosent, où les corps africains restent surexposés à la maladie, et où la « santé mondiale » prétend soigner sans jamais vraiment libérer.
Quand le colonialisme rend malade
Dès ses premiers textes, Fanon fait un constat implacable : la maladie mentale du colonisé n’est pas une déficience individuelle. Elle est le produit d’un monde violent, structuré par le racisme, l’humiliation et la négation de la dignité.
Dans Le syndrome nord-africain (1952), il montre comment la médecine coloniale refuse de croire la douleur du patient colonisé. Ses plaintes sont soupçonnées, ses symptômes minimisés, son corps réduit à un objet de contrôle. La clinique devient un lieu de domination.
Les travaux de l’historienne Delphine Peiretti-Courtis confirment et prolongent cette intuition. Elle montre comment la médecine occidentale a fabriqué, sur le long terme, un regard hiérarchisant sur les corps noirs : anatomie comparée, pathologie tropicale, psychiatrie coloniale… autant de savoirs qui ont transformé des rapports sociaux de domination en prétendues différences biologiques.
Autrement dit, la médecine coloniale n’a pas seulement mal soigné. Elle a produit l’inégalité en la naturalisant.
Blida-Joinville : soigner, c’est déjà résister
Lorsque Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, il comprend immédiatement que l’institution reproduit l’ordre colonial : autorité brutale, silence imposé, hiérarchie raciale entre soignants et soignés.
Il décide de rompre avec cette logique. Il ouvre les portes. Il instaure la parole collective. Il introduit la sociothérapie, les activités culturelles, le dialogue.
Ce geste est profondément politique. Fanon refuse une psychiatrie qui viserait à « adapter » le malade à un monde injuste. Pour lui, désaliéner, ce n’est pas normaliser. C’est libérer.
Les Écrits sur l’aliénation et la liberté : Fanon clinicien de la dignité
La publication des Écrits sur l’aliénation et la liberté (2015, 2018) a profondément renouvelé notre compréhension de Fanon. On y découvre un clinicien rigoureux, attentif aux dimensions sociales, culturelles et institutionnelles de la souffrance psychique.
Fanon y affirme une idée radicale : la maladie mentale du colonisé est une réponse humaine à une situation inhumaine.
Contre la psychiatrie coloniale de l’école d’Alger, qui pathologisait les comportements indigènes en les attribuant à une supposée immaturité raciale, Fanon renverse la perspective. Le symptôme n’est pas un défaut individuel ; il est le signe d’un conflit entre un sujet et un monde qui le nie.
C’est ici que la liberté devient centrale. Chez Fanon, elle n’est pas un idéal abstrait. Elle est une condition thérapeutique. Sans possibilité d’agir sur le monde, sans reconnaissance de la dignité et de la parole, il n’y a pas de guérison durable. Soigner, c’est rendre possible l’émancipation.
De la médecine coloniale à la «Global Health»
Pourquoi Fanon nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que la médecine coloniale n’a pas disparu : elle s’est reconfigurée.
La « Global Health » se présente comme universelle, neutre et technique. Pourtant, ses mécanismes reproduisent souvent des logiques anciennes : priorités sanitaires définies depuis le Nord, indicateurs standardisés, marginalisation des savoirs locaux, dépendance financière.
Des dispositifs comme Gavi, le Fonds mondial, ou les grandes fondations philanthropiques issues des fortunes de milliardaires — au premier rang desquelles la Fondation Bill Gates — ont certes permis de sauver des vies. Mais ils ont aussi transformé la santé en un champ de gestion technocratique, dominé par des agendas extérieurs et peu soumis au débat démocratique.
Comme l’a montré Didier Fassin, la « raison humanitaire » soigne sans émanciper. Elle administre la souffrance sans interroger les structures économiques, politiques et géopolitiques qui la produisent. La maladie devient un problème à gérer, non une injustice à combattre.
C’est exactement ce que Fanon refusait.
Soigner le monde, vraiment
Fanon nous oblige à poser une question simple et dérangeante : regarde, qui diagnostique, qui décide — et au nom de qui ?
Il nous rappelle qu’il n’y a pas de santé sans justice.
Pas de guérison sans liberté.
Pas de soin véritable sans transformation des rapports de pouvoir.
Soigner le monde, aujourd’hui, ce n’est pas multiplier les programmes ou les indicateurs.
C’est désaliéner le regard médical, redonner aux peuples la maîtrise de leur santé, et faire du soin un acte de dignité et de souveraineté.
Fanon n’est pas un penseur du passé.
Il reste le clinicien d’un monde qui n’a pas encore guéri.
On ne peut pas « spoiler » le documentaire : tout le monde sait que Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, a été assassiné. Mais Soundtrack to a Coup d’État, le documentaire magistral de Johan Grimonprez, bouleverse par la façon dont il fait entendre, voir et ressentir cette tragédie — un film sur la liberté trahie, le cynisme du pouvoir et la musique érigée en révolte.
Un film d’histoire et de vertige
Il faut connaître un peu l’histoire du Congo pour ne pas décrocher, mais l’émotion est universelle. Grimonprez recompose l’année 1960 : l’indépendance, le discours de Lumumba face au roi Baudouin, les intrigues belges et américaines, et l’élimination programmée d’un dirigeant jugé trop fier, trop lucide, trop libre. Lumumba y apparaît dans toute sa force — charismatique, visionnaire, d’une intelligence politique fulgurante. On comprend pourquoi il faisait peur : il incarnait une souveraineté africaine refusant la tutelle impérialiste.
Mais ce qui glace, c’est le contraste entre sa dignité et le cynisme de ceux qui ont planifié sa mort. On voit d’anciens agents américains et belges raconter sa liquidation, le sourire aux lèvres, comme une anecdote de la guerre froide. Cette désinvolture révèle la part la plus inhumaine du pouvoir impérial : celle qui tue sans haine, mais sans remords. Parmi les images inoubliables, celle d’Ambroise Boimbo arrachant l’épée du roi Baudouin le 29 juin 1960 résume tout : un Congolais s’emparant du sabre du colonisateur, comme on brise un mythe. Soundtrack to a Coup d’État illustre avec éclat la thèse de Lénine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ; les multinationales minières, les gouvernements occidentaux et la manipulation culturelle s’y répondent comme les instruments d’une même domination.
La bande originale du film est un trésor
Le jazz y tient le premier rôle — Louis Armstrong, Thelonious Monk, Nina Simone, John Coltrane, Dizzy Gillespie, etc. — mais il dialogue avec la musique congolaise de l’époque : Joseph Kabasele, dit Grand Kallé, Franco Luambo, Docteur Nico. Cette coexistence n’est pas anodine : elle traduit la rencontre entre deux humanités blessées.
Mais le film rappelle aussi que Washington utilisa le jazz comme instrument diplomatique — un soft Power culturel destiné à séduire les Africains et à contenir l’influence soviétique — pendant qu’en coulisses, la CIA soutenait les manœuvres contre Lumumba.
À voir absolument, pour la beauté du montage, la puissance du propos, le jazz de Louis Armstrong, Dizzy Gillespie et Nina Simone — car ce film rappelle que la musique peut être une arme, que la culture n’est jamais neutre et que la liberté africaine, hier comme aujourd’hui, dérange toujours les puissants.
La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.
Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.
Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités
Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.
En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.
En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.
Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.
2024 : La révélation qui dérange
En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.
La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.
Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.
Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.
Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.
La «police de la confiance» ou le partenariat impossible
Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.
Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.
L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.
Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.
Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste
Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.
Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.
C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.
Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.
Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.
Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.
Sources
International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.
Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.
La décision de la « justice » bissau-guinéenne d’écarter la candidature de Domingos Simões Pereira et de sa coalition aux élections générales de novembre 2025 n’a rien d’un acte de droit : c’est une pantalonnade qui illustre la soumission des juges au pouvoir. Les six magistrats de la Cour suprême invoquent un dépôt « irrégulier », alors même que le dossier du PAIGC avait été déposé cinq jours avant la date limite légale. Leur justification — prétendre ne pas disposer du temps nécessaire pour analyser la candidature — confine au grotesque, puisqu’ils sanctionnent un parti pour avoir respecté les délais. Cette contradiction transforme la procédure en mascarade et révèle la finalité réelle de la décision : empêcher l’opposant le plus sérieux d’affronter le président Umaro Sissoco Embaló dans les urnes. Face à ce déni de démocratie, Domingos Simões Pereira et le PAIGC ont immédiatement déposé un recours, geste symbolique autant que politique, qui souligne l’absurdité de la manœuvre judiciaire et met en lumière la volonté de l’opposition de ne pas se laisser effacer du jeu politique par une décision arbitraire.
Un passif lourd et une dérive persistante
Depuis son élection contestée en 2019, Embaló s’est illustré non pas comme un bâtisseur d’État, mais comme le chef d’un réseau affairiste qui confond pouvoir politique et mainmise personnelle. Sa proclamation de victoire avant même la validation de la Cour suprême, sa dissolution expéditive du Parlement en 2023, l’expulsion d’une mission de la CEDEAO pourtant chargée de favoriser le dialogue, ou encore sa volte-face en annonçant un second mandat malgré sa promesse initiale de se retirer, relèvent moins de la conduite d’un président que des méthodes d’un parrain jaloux de son territoire. Chaque geste trahit une logique de domination clanique, où l’intrigue et la force comptent davantage que le respect des institutions. L’opposition y voit une dérive dictatoriale, mais c’est bien plus qu’une dictature classique : c’est un système de verrouillage où les adversaires sont éliminés comme on élimine des concurrents encombrants, à coups de décisions judiciaires absurdes et de coups de menton sécuritaires. La mise à l’écart de Domingos Simões Pereira, figure centrale de la scène politique bissau-guinéenne, n’est pas une simple injustice démocratique. C’est l’équivalent d’un règlement de comptes, une provocation calculée qui risque de plonger le pays dans un nouveau cycle de troubles, dans un contexte où les institutions restent fragiles et l’armée toujours prompte à se poser en arbitre armé.
Le Sénégal directement concerné
Il serait naïf de croire que ces convulsions resteront confinées à Bissau. Chaque crise en Guinée-Bissau a eu un impact direct sur notre pays : afflux de réfugiés, circulation incontrôlée d’armes, expansion de trafics transfrontaliers et fragilisation de la Casamance. Les réseaux criminels trouvent dans l’instabilité bissau-guinéenne un terrain fertile, menaçant la sécurité nationale du Sénégal.
Le Sénégal ne peut donc pas continuer à assurer la sécurité d’un président pyromane qui joue avec les braises de son pays. Fût-il le protégé du président français Emmanuel Macron, ou l’agent docile de puissances extra-africaines soucieuses de maintenir leur influence, le président Embaló ne peut être absous de ses dérives. Contribuer à sa protection, c’est en réalité prolonger un système autoritaire dont les conséquences se paieront tôt ou tard chez nous. Nos intérêts stratégiques — stabilité frontalière, commerce, sécurité en Casamance — sont directement menacés par cette fuite en avant. Le Sénégal doit donc être ferme et rappeler que sa sécurité nationale, son intégrité territoriale et sa responsabilité régionale priment sur les calculs d’alliances diplomatiques ou les pressions de l’extérieur.
Il appartient désormais au Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, de dire clairement que notre pays n’acceptera pas cette dérive. Le Sénégal doit peser de tout son poids diplomatique au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine pour que les règles démocratiques soient respectées en Guinée-Bissau. Il doit également veiller à ce que nos forces armées, déployées au titre des missions régionales, ne servent pas de caution à un pouvoir illégitime.
La paix en Casamance, chèrement acquise, ne peut être sacrifiée sur l’autel de la complaisance envers un voisin qui instrumentalise l’insécurité.