Donald Trump aime le bruit, la fureur et la mise en scène. Il gouverne comme on tweete : brutalement, sans profondeur, sans intelligence stratégique. Son opération au Venezuela relève de cette logique : beaucoup de violence, beaucoup de communication, et pour finir… rien. Un clown triste, armé jusqu’aux dents, mais politiquement creux.
Car soyons clairs : la situation politique au Venezuela n’a pas changé. Aucune légitimité nouvelle n’a émergé, aucun ordre n’a été construit. L’intervention n’a produit qu’une chose : dévoiler au grand jour la nudité de l’impérialisme, incapable de convaincre, condamné à frapper. Stratégie de la canonnière, échec de la politique.
Pire encore pour Washington : cette opération est un échec stratégique majeur.
Nous sommes entrés dans le siècle de la canonnière. Un siècle où la force armée se substitue au droit, où l’ingérence se pare d’arguments moraux pour masquer des objectifs politiques et économiques. Ce qui se déroule aujourd’hui au Venezuela — l’annonce par Donald Trump de la « capture » du président Nicolas Maduro et les frappes américaines — marque une rupture grave : la normalisation du changement de régime par la violence. La souveraineté est piétinée, la Charte des Nations unies reléguée au rang de décor diplomatique.
Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire d’interventions unilatérales justifiées par des accusations mouvantes — narcotrafic, illégitimité politique, « catastrophe humanitaire ». Le fond demeure : discipliner un État récalcitrant et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques. Le Venezuela le dit clairement : il s’agit d’une tentative de guerre coloniale. Et l’histoire récente lui donne raison.
Ramener cette séquence à l’Afrique est indispensable. Les mêmes arguments — jusqu’à l’accusation de « génocide » — ont été mobilisés contre deux grandes puissances d’Afrique subsaharienne (Afrique du Sud et Nigeria). Même rhétorique, même calendrier, même objectif : créer le chaos pour légitimer l’ingérence. C’est une stratégie éprouvée, qui fragilise les sociétés, radicalise les conflits et fait payer le prix aux populations.
Face à cela, notre devoir est clair : faire échec aux tentatives de l’impérialisme de nous asservir. Non par la fuite en avant militaire, mais par la lucidité politique, la solidarité Sud-Sud et la défense ferme du droit international. Pour la paix dans le monde, il faut faire rendre gorge à l’impérialisme — en réhabilitant la souveraineté des peuples et en refusant que le siècle qui s’ouvre soit celui des canonnières.
Cet article est issu d’une communication présentée lors du panel « Classes et races dans les géopolitiques mondiales » du colloque international L’espérance africaine de Fanon (Dakar, 17-20 décembre 2025). Il prolonge une interrogation centrale : comment des catégories sociales en apparence neutres deviennent-elles des outils idéologiques structurant les politiques publiques, les flux d’investissement et les représentations du Sud global ?
La notion de « classe moyenne africaine » occupe aujourd’hui une place stratégique dans les récits internationaux sur le continent. Elle est convoquée comme preuve d’un basculement historique : l’Afrique ne serait plus le continent de la pauvreté structurelle, mais celui de l’émergence, de la consommation et du marché intérieur en expansion. Or, ce texte soutient que cette catégorie relève moins d’un constat empirique que d’une construction discursive destinée à requalifier les résultats ambigus des politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre depuis la fin des années 1990.
Une catégorie institutionnelle aux fondations statistiques fragiles
La diffusion du concept de classe moyenne africaine doit beaucoup à la Banque africaine de développement, notamment à partir de l’African Economic Outlook de 2011. La BAD y définit la classe moyenne comme les individus vivant avec entre 2 et 20 dollars par jour. Ce seuil extraordinairement large agrège des situations sociales radicalement différentes : du travailleur informel urbain exposé au moindre choc, jusqu’à des fractions plus stabilisées de la petite bourgeoisie administrative.
La Banque mondiale elle-même reconnaît que plus de 60 % de cette prétendue classe moyenne vit entre 2 et 4 dollars par jour, soit à la frontière immédiate de la pauvreté monétaire. Autrement dit, il s’agit moins d’une classe que d’une zone tampon statistique, instable et réversible.
Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Il transforme une vulnérabilité persistante en succès mesuré, et un état transitoire en trajectoire sociale.
L’absence des attributs sociologiques de la classe moyenne
Historiquement, la classe moyenne n’est pas définie par le seul revenu. Elle suppose une stabilité de l’emploi, un accès garanti aux services publics, une protection sociale, une capacité de projection dans l’avenir. Or, ces attributs sont largement absents des réalités africaines contemporaines.
Selon l’Organisation internationale du travail, plus de 85 % de l’emploi en Afrique subsaharienne est informel. Les systèmes de protection sociale couvrent une minorité, et les dépenses de santé restent majoritairement à la charge des ménages. Dans ce contexte, parler de classe moyenne revient à naturaliser l’insécurité, à la présenter comme une étape normale du développement, plutôt que comme le produit de choix politiques et macro-économiques.
La classe moyenne africaine devient alors une fiction stabilisante, utile au discours, mais démentie par les trajectoires de vie réelle.
De la lutte contre la pauvreté à la classe moyenne : un recyclage discursif
Pour comprendre l’émergence de cette catégorie, il faut revenir au tournant de la fin des années 1990. Après les ravages sociaux des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale engage une reconfiguration stratégique avec les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Le vocabulaire change ; les contraintes macro-économiques, elles, demeurent.
Les travaux critiques — notamment ceux de Deborah Craig, Doug Porter ou Thandika Mkandawire — ont montré que cette « nouvelle » lutte contre la pauvreté conservait l’ossature néolibérale : discipline budgétaire, ouverture commerciale, retrait de l’État producteur. La classe moyenne africaine apparaît alors, au début des années 2010, comme une issue narrative : plutôt que d’interroger les limites structurelles de ces politiques, on célèbre l’apparition d’un groupe censé en incarner le succès.
Une fonction géopolitique assumée
Cette catégorie remplit une fonction précise dans la géopolitique du capitalisme global. Elle sert de signal aux investisseurs, justifie l’expansion des marchés de consommation, et légitime l’intégration subalterne de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.
Les grands think tanks internationaux — Brookings Institution, McKinsey Global Institute, World Economic Forum — ont largement relayé ce récit, décrivant une Afrique « consumer-driven », tout en passant sous silence la faiblesse persistante des structures productives, la dépendance alimentaire ou la non-industrialisation.
La classe moyenne africaine devient ainsi un argument de vente, plus qu’un concept analytique.
Fanon et la bourgeoisie élargie
La lecture pannonienne éclaire puissamment cette construction. Dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon décrit une bourgeoisie nationale mimétique, incapable de rompre avec les structures héritées de la colonisation. La classe moyenne africaine contemporaine peut être lue comme l’extension quantitative de cette bourgeoisie : consommatrice, dépendante, intégrée, mais politiquement fragile.
En substituant au conflit social une narration de mobilité individuelle, la catégorie participe à une dépolitisation de la question sociale, et détourne l’attention des enjeux centraux : production, redistribution, souveraineté.
La classe moyenne africaine n’est ni une classe au sens sociologique ni le signe d’une transformation structurelle. Elle est une construction discursive, utile à la légitimation d’un ordre économique mondial inégal, et au recyclage des politiques de lutte contre la pauvreté initiée à la fin des années 1990.
À la suite de Fanon, l’enjeu n’est pas d’atteindre une norme consumériste mondiale, mais de bâtir des sociétés capables de produire, de protéger et de décider. Déconstruire cette catégorie n’est donc pas un exercice académique : c’est un acte politique, préalable à toute pensée sérieuse de l’émancipation africaine.
Références clés
Banque africaine de développement. African Economic Outlook (2011).
Banque mondiale. World Development Report: Attacking Poverty (2000).
Banque mondiale. Africa’s Pulse (2018–2023).
Craig, D. & Porter, D. Development Beyond Neoliberalism? Routledge.
Mkandawire, T. From Maladjusted States to Democratic Developmental States in Africa.
Cet article est issu de ma communication présentée au colloque international« L’espérance africaine de Fanon » marquant le centenaire de Frantz Fanon (Dakar, 17–20 décembre 2025). Il en reprend les principaux arguments.
On a trop souvent enfermé Frantz Fanon dans une caricature : celle du penseur de la violence révolutionnaire, convoqué à chaque crise politique comme une figure radicale, presque dangereuse. Cette lecture partielle occulte pourtant l’essentiel. Fanon fut d’abord psychiatre. Et c’est à partir de la clinique, du soin et de l’écoute des corps blessés qu’il a construit sa critique du colonialisme.
Relire Fanon aujourd’hui, ce n’est donc pas un exercice de mémoire. C’est une nécessité politique et sanitaire dans un monde où les inégalités de santé explosent, où les corps africains restent surexposés à la maladie, et où la « santé mondiale » prétend soigner sans jamais vraiment libérer.
Quand le colonialisme rend malade
Dès ses premiers textes, Fanon fait un constat implacable : la maladie mentale du colonisé n’est pas une déficience individuelle. Elle est le produit d’un monde violent, structuré par le racisme, l’humiliation et la négation de la dignité.
Dans Le syndrome nord-africain (1952), il montre comment la médecine coloniale refuse de croire la douleur du patient colonisé. Ses plaintes sont soupçonnées, ses symptômes minimisés, son corps réduit à un objet de contrôle. La clinique devient un lieu de domination.
Les travaux de l’historienne Delphine Peiretti-Courtis confirment et prolongent cette intuition. Elle montre comment la médecine occidentale a fabriqué, sur le long terme, un regard hiérarchisant sur les corps noirs : anatomie comparée, pathologie tropicale, psychiatrie coloniale… autant de savoirs qui ont transformé des rapports sociaux de domination en prétendues différences biologiques.
Autrement dit, la médecine coloniale n’a pas seulement mal soigné. Elle a produit l’inégalité en la naturalisant.
Blida-Joinville : soigner, c’est déjà résister
Lorsque Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie, il comprend immédiatement que l’institution reproduit l’ordre colonial : autorité brutale, silence imposé, hiérarchie raciale entre soignants et soignés.
Il décide de rompre avec cette logique. Il ouvre les portes. Il instaure la parole collective. Il introduit la sociothérapie, les activités culturelles, le dialogue.
Ce geste est profondément politique. Fanon refuse une psychiatrie qui viserait à « adapter » le malade à un monde injuste. Pour lui, désaliéner, ce n’est pas normaliser. C’est libérer.
Les Écrits sur l’aliénation et la liberté : Fanon clinicien de la dignité
La publication des Écrits sur l’aliénation et la liberté (2015, 2018) a profondément renouvelé notre compréhension de Fanon. On y découvre un clinicien rigoureux, attentif aux dimensions sociales, culturelles et institutionnelles de la souffrance psychique.
Fanon y affirme une idée radicale : la maladie mentale du colonisé est une réponse humaine à une situation inhumaine.
Contre la psychiatrie coloniale de l’école d’Alger, qui pathologisait les comportements indigènes en les attribuant à une supposée immaturité raciale, Fanon renverse la perspective. Le symptôme n’est pas un défaut individuel ; il est le signe d’un conflit entre un sujet et un monde qui le nie.
C’est ici que la liberté devient centrale. Chez Fanon, elle n’est pas un idéal abstrait. Elle est une condition thérapeutique. Sans possibilité d’agir sur le monde, sans reconnaissance de la dignité et de la parole, il n’y a pas de guérison durable. Soigner, c’est rendre possible l’émancipation.
De la médecine coloniale à la «Global Health»
Pourquoi Fanon nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que la médecine coloniale n’a pas disparu : elle s’est reconfigurée.
La « Global Health » se présente comme universelle, neutre et technique. Pourtant, ses mécanismes reproduisent souvent des logiques anciennes : priorités sanitaires définies depuis le Nord, indicateurs standardisés, marginalisation des savoirs locaux, dépendance financière.
Des dispositifs comme Gavi, le Fonds mondial, ou les grandes fondations philanthropiques issues des fortunes de milliardaires — au premier rang desquelles la Fondation Bill Gates — ont certes permis de sauver des vies. Mais ils ont aussi transformé la santé en un champ de gestion technocratique, dominé par des agendas extérieurs et peu soumis au débat démocratique.
Comme l’a montré Didier Fassin, la « raison humanitaire » soigne sans émanciper. Elle administre la souffrance sans interroger les structures économiques, politiques et géopolitiques qui la produisent. La maladie devient un problème à gérer, non une injustice à combattre.
C’est exactement ce que Fanon refusait.
Soigner le monde, vraiment
Fanon nous oblige à poser une question simple et dérangeante : regarde, qui diagnostique, qui décide — et au nom de qui ?
Il nous rappelle qu’il n’y a pas de santé sans justice.
Pas de guérison sans liberté.
Pas de soin véritable sans transformation des rapports de pouvoir.
Soigner le monde, aujourd’hui, ce n’est pas multiplier les programmes ou les indicateurs.
C’est désaliéner le regard médical, redonner aux peuples la maîtrise de leur santé, et faire du soin un acte de dignité et de souveraineté.
Fanon n’est pas un penseur du passé.
Il reste le clinicien d’un monde qui n’a pas encore guéri.
On ne peut pas « spoiler » le documentaire : tout le monde sait que Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, a été assassiné. Mais Soundtrack to a Coup d’État, le documentaire magistral de Johan Grimonprez, bouleverse par la façon dont il fait entendre, voir et ressentir cette tragédie — un film sur la liberté trahie, le cynisme du pouvoir et la musique érigée en révolte.
Un film d’histoire et de vertige
Il faut connaître un peu l’histoire du Congo pour ne pas décrocher, mais l’émotion est universelle. Grimonprez recompose l’année 1960 : l’indépendance, le discours de Lumumba face au roi Baudouin, les intrigues belges et américaines, et l’élimination programmée d’un dirigeant jugé trop fier, trop lucide, trop libre. Lumumba y apparaît dans toute sa force — charismatique, visionnaire, d’une intelligence politique fulgurante. On comprend pourquoi il faisait peur : il incarnait une souveraineté africaine refusant la tutelle impérialiste.
Mais ce qui glace, c’est le contraste entre sa dignité et le cynisme de ceux qui ont planifié sa mort. On voit d’anciens agents américains et belges raconter sa liquidation, le sourire aux lèvres, comme une anecdote de la guerre froide. Cette désinvolture révèle la part la plus inhumaine du pouvoir impérial : celle qui tue sans haine, mais sans remords. Parmi les images inoubliables, celle d’Ambroise Boimbo arrachant l’épée du roi Baudouin le 29 juin 1960 résume tout : un Congolais s’emparant du sabre du colonisateur, comme on brise un mythe. Soundtrack to a Coup d’État illustre avec éclat la thèse de Lénine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ; les multinationales minières, les gouvernements occidentaux et la manipulation culturelle s’y répondent comme les instruments d’une même domination.
La bande originale du film est un trésor
Le jazz y tient le premier rôle — Louis Armstrong, Thelonious Monk, Nina Simone, John Coltrane, Dizzy Gillespie, etc. — mais il dialogue avec la musique congolaise de l’époque : Joseph Kabasele, dit Grand Kallé, Franco Luambo, Docteur Nico. Cette coexistence n’est pas anodine : elle traduit la rencontre entre deux humanités blessées.
Mais le film rappelle aussi que Washington utilisa le jazz comme instrument diplomatique — un soft Power culturel destiné à séduire les Africains et à contenir l’influence soviétique — pendant qu’en coulisses, la CIA soutenait les manœuvres contre Lumumba.
À voir absolument, pour la beauté du montage, la puissance du propos, le jazz de Louis Armstrong, Dizzy Gillespie et Nina Simone — car ce film rappelle que la musique peut être une arme, que la culture n’est jamais neutre et que la liberté africaine, hier comme aujourd’hui, dérange toujours les puissants.
La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.
Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.
Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités
Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.
En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.
En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.
Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.
2024 : La révélation qui dérange
En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.
La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.
Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.
Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.
Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.
La «police de la confiance» ou le partenariat impossible
Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.
Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.
L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.
Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.
Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste
Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.
Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.
C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.
Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.
Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.
Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.
Sources
International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.
International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.
Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.
La décision de la « justice » bissau-guinéenne d’écarter la candidature de Domingos Simões Pereira et de sa coalition aux élections générales de novembre 2025 n’a rien d’un acte de droit : c’est une pantalonnade qui illustre la soumission des juges au pouvoir. Les six magistrats de la Cour suprême invoquent un dépôt « irrégulier », alors même que le dossier du PAIGC avait été déposé cinq jours avant la date limite légale. Leur justification — prétendre ne pas disposer du temps nécessaire pour analyser la candidature — confine au grotesque, puisqu’ils sanctionnent un parti pour avoir respecté les délais. Cette contradiction transforme la procédure en mascarade et révèle la finalité réelle de la décision : empêcher l’opposant le plus sérieux d’affronter le président Umaro Sissoco Embaló dans les urnes. Face à ce déni de démocratie, Domingos Simões Pereira et le PAIGC ont immédiatement déposé un recours, geste symbolique autant que politique, qui souligne l’absurdité de la manœuvre judiciaire et met en lumière la volonté de l’opposition de ne pas se laisser effacer du jeu politique par une décision arbitraire.
Un passif lourd et une dérive persistante
Depuis son élection contestée en 2019, Embaló s’est illustré non pas comme un bâtisseur d’État, mais comme le chef d’un réseau affairiste qui confond pouvoir politique et mainmise personnelle. Sa proclamation de victoire avant même la validation de la Cour suprême, sa dissolution expéditive du Parlement en 2023, l’expulsion d’une mission de la CEDEAO pourtant chargée de favoriser le dialogue, ou encore sa volte-face en annonçant un second mandat malgré sa promesse initiale de se retirer, relèvent moins de la conduite d’un président que des méthodes d’un parrain jaloux de son territoire. Chaque geste trahit une logique de domination clanique, où l’intrigue et la force comptent davantage que le respect des institutions. L’opposition y voit une dérive dictatoriale, mais c’est bien plus qu’une dictature classique : c’est un système de verrouillage où les adversaires sont éliminés comme on élimine des concurrents encombrants, à coups de décisions judiciaires absurdes et de coups de menton sécuritaires. La mise à l’écart de Domingos Simões Pereira, figure centrale de la scène politique bissau-guinéenne, n’est pas une simple injustice démocratique. C’est l’équivalent d’un règlement de comptes, une provocation calculée qui risque de plonger le pays dans un nouveau cycle de troubles, dans un contexte où les institutions restent fragiles et l’armée toujours prompte à se poser en arbitre armé.
Le Sénégal directement concerné
Il serait naïf de croire que ces convulsions resteront confinées à Bissau. Chaque crise en Guinée-Bissau a eu un impact direct sur notre pays : afflux de réfugiés, circulation incontrôlée d’armes, expansion de trafics transfrontaliers et fragilisation de la Casamance. Les réseaux criminels trouvent dans l’instabilité bissau-guinéenne un terrain fertile, menaçant la sécurité nationale du Sénégal.
Le Sénégal ne peut donc pas continuer à assurer la sécurité d’un président pyromane qui joue avec les braises de son pays. Fût-il le protégé du président français Emmanuel Macron, ou l’agent docile de puissances extra-africaines soucieuses de maintenir leur influence, le président Embaló ne peut être absous de ses dérives. Contribuer à sa protection, c’est en réalité prolonger un système autoritaire dont les conséquences se paieront tôt ou tard chez nous. Nos intérêts stratégiques — stabilité frontalière, commerce, sécurité en Casamance — sont directement menacés par cette fuite en avant. Le Sénégal doit donc être ferme et rappeler que sa sécurité nationale, son intégrité territoriale et sa responsabilité régionale priment sur les calculs d’alliances diplomatiques ou les pressions de l’extérieur.
Il appartient désormais au Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, de dire clairement que notre pays n’acceptera pas cette dérive. Le Sénégal doit peser de tout son poids diplomatique au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine pour que les règles démocratiques soient respectées en Guinée-Bissau. Il doit également veiller à ce que nos forces armées, déployées au titre des missions régionales, ne servent pas de caution à un pouvoir illégitime.
La paix en Casamance, chèrement acquise, ne peut être sacrifiée sur l’autel de la complaisance envers un voisin qui instrumentalise l’insécurité.
Il est des hommes politiques qui, une fois sortis du pouvoir, s’emploient à façonner leur mémoire comme d’autres polissent un marbre. L’ancien président Macky Sall en fait partie. Dans un podcast largement médiatisé et dans son ouvrage L’Afrique au cœur[1], il déroule un récit qui tient autant de l’autobiographie édifiante que de l’épopée nationale. L’enfant modeste du Sine devenu ingénieur, puis chef d’État, se raconte comme l’incarnation de la dignité et du courage. Mais derrière cette fresque héroïsant, les Sénégalais n’ont pas oublié la réalité de son règne.
Derrière l’épopée, l’ombre du bilan
Car la vérité est moins lyrique que le roman présidentiel. Macky Sall évoque avec émotion l’enfant émerveillé de Kédougou découvrant l’électricité grâce au PUDC. Mais combien de familles sont restées plongées dans l’obscurité ? Combien de jeunes ont pris la mer, au péril de leur vie, faute d’horizon dans un pays écrasé par le chômage ? L’ancien président se veut bâtisseur de routes et de ponts, mais l’héritage principal qu’il laisse est une dette publique abyssale dont une partie fut dissimulée, gonflant artificiellement la soutenabilité budgétaire. Le masque de l’ingénieur soucieux de rigueur cache mal le politicien qui a pratiqué l’opacité et le favoritisme.
L’ancien chef de l’État s’enorgueillit d’avoir mis en place un cadre transparent pour la gestion du pétrole et du gaz. Pourtant, les Sénégalais se souviennent des contrats opaques, des concessions léonines et des soupçons persistants de corruption. Il dit avoir interdit d’hypothéquer nos ressources naturelles, mais a multiplié les eurobonds, recherchant à tout prix la bénédiction des agences de notation qu’il dénonce aujourd’hui. Sa critique des « injonctions civilisationnelles » occidentales sonne d’autant plus creux que son régime est resté étroitement arrimé au franc CFA et aux diktats du FMI. Macky Sall a parlé de souveraineté, mais gouverné sous tutelle.
Une sortie en trompe-l’œil
Sur le plan politique, il revendique d’avoir su absorber les trahisons et de ne pas avoir cédé à la tentation du troisième mandat. Mais l’histoire retiendra que son silence prolongé et ses manœuvres ont plongé le Sénégal dans une crise profonde entre 2021 et 2024, alimentant violences et répression. Ce n’est pas par grandeur qu’il s’est retirée, mais sous la pression d’une jeunesse mobilisée et d’un peuple décidé à sauver sa démocratie. Quant à ses ambitions internationales, elles disent moins une volonté de servir l’Afrique qu’un désir de se recycler au sommet de l’ONU, au prix d’un blanchiment mémoriel.
Macky Sall rêve désormais d’une carrière onusienne. Les Sénégalais, eux, continuent de rêver de justice et de vérité. Car l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres d’anciens présidents, elle s’inscrit surtout dans la mémoire des peuples. Et celle-ci retiendra que, derrière les confessions enjolivées, son magistère aura été celui d’un président qui, loin de libérer le pays, l’a enchaîné davantage à la dette, à la dépendance et à la répression. Le Sénégal a tourné la page. À lui d’assumer les marges sombres du chapitre qu’il a écrit.
[1] Sall, M. (2025). L’Afrique au cœur. Paris : Odile Jacob
26 septembre 2002 – 26 septembre 2025 En mémoire des disparus du Joola
En ce jour où l’on commémore les 23 ans du naufrage du Joola, tragédie nationale qui a coûté la vie à plus de 1 800 personnes, la Casamance et le Sénégal tout entier se recueillent. La mémoire des disparus demeure une exigence de vérité, de justice et de dignité. C’est aussi un rappel que toute réflexion sur la paix et l’avenir du pays ne peut se faire sans ce devoir de mémoire.
Cet article est une adaptation d’un extrait du manuscrit : « Marcel Bassène, pionnier de la paix en Casamance ». Je remercie M. Ibrahima Ama Dièmé pour les informations précieuses qu’il a partagées et qui ont contribué à la rédaction de ce texte.
Un soir de pleine lune, en 1967 ou 1968[1], des habitants de Ziguinchor se rassemblent près de l’emplacement qui deviendra quelques années plus tard le rond-point Belal Ly, à quelques centaines de mètres de la place de Gao. Dans l’astre lumineux, ils affirment distinguer la silhouette d’un homme : Cheikh Ousmane Sountou Badji. Ce récit populaire dit quelque chose de l’aura mystique qui entoure le marabout de Sindian. Personnage paradoxal, rigoriste dans son islam, mais ouvert au dialogue interreligieux, il a marqué la Casamance par une trajectoire singulière, entre réforme spirituelle, engagement politique et médiation dans la crise. En contrepoint de l’abbé Augustin Diamacoune, il incarne l’autre visage de la Casamance postcoloniale : celui de la paix et du compromis.
Un itinéraire atypique : d’une jeunesse tourmentée à la sagesse du Coran
Cheikh Ousmane Sountou Badji naît dans le village de Sindian, au cœur du Fogny[2], en Basse Casamance. La date précise de sa naissance reste incertaine, certains témoignages évoquant 1938. Son père s’appelait Abdoulaye. Il n’a pas connu une jeunesse studieuse. Turbulent, il vit un début d’âge adulte marqué par un séjour carcéral à Thiès. Selon plusieurs récits oraux, c’est peut-être là que s’opère un tournant décisif : il y aurait découvert le Coran et les sciences religieuses, appris le français et façonné ce qui deviendra ses véritables humanités. Cette hypothèse reste difficile à vérifier, mais elle est largement reprise par la mémoire collective. Contrairement aux marabouts formés dans des daaras dès l’enfance, il entre tardivement dans l’apprentissage religieux.
Son itinéraire prend un détour surprenant par le théâtre. Acteur dans la troupe de Keita Fodéba, il se forge un sens aigu de la parole et du geste, qui deviendra un atout majeur dans ses prêches. Après son séjour en Guinée, sa vocation religieuse se précise. Sa personnalité charismatique attire vite les foules. Ce mélange d’érudition coranique acquise sur le tard, de culture théâtrale et d’ouverture intellectuelle — il cite Descartes, Heidegger ou Nietzsche dans ses sermons — fait de lui un prédicateur hors norme.
Aïnou Salam : bâtir une cité de paix
Dans une Casamance encore marquée par les survivances animistes, le jeune marabout engage une réforme religieuse. Il combat les signes de la religion traditionnelle, détruit les fétiches et encourage les conversions, dans une démarche présentée comme un effort de purification, sans recours à la contrainte physique. Mais si, dans certaines parties du Fogny et du Blouf[3], son influence grandit rapidement, dans le Bandial[4] il est accueilli avec courtoisie sans que son entreprise y rencontre le même succès. Là, les traditions ancestrales restent fortement enracinées et la réforme religieuse portée par le Cheikh s’y heurte à une résistance silencieuse, signe des limites de son projet d’islamisation intégrale.
Avec ses disciples, il fonde la cité religieuse d’Aïnou Salam, « la Cité de la Paix », à Sindian. Aïnou Salam devient rapidement un symbole, donnant corps à une religiosité ouverte et enracinée. Chaque année, une grande ziarra rassemble des foules venues de toute la région. Aujourd’hui encore, ses fils jumeaux, surnommés les « khalifes jumeaux », perpétuent cette tradition et sont présentés comme des ambassadeurs de paix. Dans une Casamance où aucune grande confrérie n’encadrait les masses comme au nord du Sénégal, Cheikh Ousmane Sountou Badji sut créer une autorité morale originale, devenue un point d’équilibre pour la région.
Rome 1969 : la rencontre avec le pape Paul VI
En juillet 1969, Sountou Badji est reçu par le pape Paul VI, à Rome. Il lui remet un exemplaire du Coran et plaide pour une prière commune entre musulmans et chrétiens. Ce geste frappe ses contemporains : pour la première fois, un marabout casamançais se place sur la scène internationale comme promoteur d’un islam de dialogue.
Sa relation avec l’abbé Augustin Diamacoune, futur chef du MFDC, est fraternelle. Les deux hommes partagent la conviction que la paix ne peut venir que de la rencontre entre les religions. Mais leurs chemins divergent : le prêtre choisit la lutte politique et, parfois, la justification de l’action armée ; le marabout, lui, rappelle inlassablement que : « La libération par le sang n’est pas celle que Dieu attend de nous. La vraie libération est celle des cœurs et des esprits. »
Dans un mémorandum adressé à son ami prêtre en 1990, il insiste : « Je considère que, face à la tentation de la théologie de la libération, notre tâche est de rappeler aux fils de la Casamance que l’espérance véritable se fonde sur la foi et non sur la violence. »
1982 : une troisième voie face aux armes
Quand le conflit éclate en 1982, Cheikh Ousmane Sountou Badji, Sénégalais attaché à l’unité nationale, refuse cependant d’enfermer la Casamance dans un affrontement armé. Il propose une médiation fondée sur la foi et le dialogue. Il tente d’ouvrir une troisième voie. Son sanctuaire devient un lieu de médiation : des manifestants s’y rassemblent, des émissaires du gouvernement comme du MFDC viennent chercher son conseil. Un cadre indépendantiste résumera plus tard : « Aller voir le Cheikh avant des négociations était une évidence. On savait qu’il nous rappellerait de mettre la conscience avant les armes. » Lui-même se définissait ainsi : « Mon mémorandum ouvert est une quête d’Espoir et d’Espérance. » Par cette formule, Cheikh Ousmane Sountou Badji désignait un texte public qu’il avait rédigé et diffusé en 1990. Il y appelait à la responsabilité partagée de l’État, du MFDC et des autorités religieuses pour sortir la Casamance de l’impasse. Le terme de « mémorandum » renvoyait chez lui à une démarche écrite de médiation, adressée à la fois aux acteurs politiques et aux communautés croyantes, comme une parole ouverte destinée à désarmer les cœurs avant les armes.
Dans ce texte, il rappelait avec force : « La Casamance n’a pas besoin de discours enflammés, mais d’actes de justice. Sans justice, il n’y aura pas de paix durable. » Et pour lui, cette justice devait s’enraciner dans la spiritualité et non dans la violence. Il avertissait : « Défendons nos droits par la foi, et non par les armes : car ce que l’on n’a pas défendu par la foi, il sera difficile de le protéger avec l’argent ou les fusils. » Ces propos, à la fois fermes et empreints de sagesse, résument l’alternative qu’il proposait aux Casamançais : transformer le combat en une quête de justice guidée par la foi, plutôt qu’en un cycle de répression et de violence armée.
Des liens avec Luís Cabral et la lutte de libération bissau-guinéenne
Cheikh Ousmane Sountou Badji ne limitait pas son action à la seule Casamance. Son prestige s’étendait aussi à la Guinée-Bissau voisine, en pleine lutte pour l’indépendance contre le Portugal. À partir de 1969, il apporte son soutien moral et financier aux réfugiés et collabore discrètement avec les réseaux proches du PAIGC[5]. Cette implication lui vaut l’estime de Luís Cabral, premier président de la Guinée-Bissau indépendante. Dans une lettre datée du 5 février 1975, il lui rend hommage : « C’est dans le cadre de justice, de clairvoyance et de fraternité que nous plaçons l’action que tu mènes au sein de nos populations réfugiées au Sénégal. (…) Tes immenses responsabilités humaines et spirituelles garantissent la paix, le bonheur et la prospérité. »
Ce témoignage montre combien Cheikh Ousmane Sountou Badji, au-delà de son rôle religieux, fut perçu comme un homme de confiance dans les processus de libération nationale. Il inscrivait ainsi son action dans un horizon plus large que la seule réforme islamique : celui d’une solidarité africaine tournée vers l’émancipation et la dignité.
Des relations étroites avec Léopold Sédar Senghor
Cheikh Ousmane Sountou Badji entretient également des liens privilégiés avec Léopold Sédar Senghor. Le président-poète reconnaît son rôle dans la pacification des esprits et voit en lui un diplomate spirituel capable de rapprocher les peuples. En 1980, il rédige une lettre d’introduction auprès du roi Hassan II du Maroc pour soutenir son action.
Mais ce soutien ne relève pas seulement de l’amitié personnelle : en Casamance, où il n’existe pas de grandes confréries religieuses, encourager la montée en influence d’un leader spirituel était aussi un calcul politique. Senghor lui-même écrivait au roi Hassan II : « Par son prestige et sa culture, le Cheikh Ousmane Sountou Badji n’a cessé d’enregistrer des résultats satisfaisants dans ses efforts en faveur de la consolidation des liens de fraternité et de compréhension mutuelle. » Cheikh Ousmane Sountou Badji devient ainsi, aux yeux du pouvoir central, un partenaire stratégique du « contrat social sénégalais » qui lie l’État et la société par l’intermédiation des autorités religieuses.
L’aura du marabout atteint sans doute son apogée sous Senghor. Sa capacité à intervenir directement dans les affaires publiques est illustrée par son rôle dans le dénouement de la grève des élèves du lycée Djignabo en 1980, un événement précurseur de la crise casamançaise. Mais cette influence commence à décliner dès l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir, puis se réduit encore sous les libéraux, Abdoulaye Wade et Macky Sall, qui nouent d’autres formes de partenariats avec les autorités religieuses.
Cette trajectoire invite à poser la question plus générale des rapports entre les chefs religieux et le pouvoir central au Sénégal. Cheikh Ousmane Sountou Badji en incarne la spécificité casamançaise : l’État avait besoin de son prestige pour asseoir son autorité dans une région en marge des confréries dominantes, tandis que le marabout trouvait dans le soutien présidentiel un levier pour étendre son influence. Ce besoin mutuel a structuré, le temps d’une génération, un contrat implicite entre spiritualité et pouvoir politique.
Héritage et postérité
Cheikh Ousmane Sountou Badji s’éteint le 7 juin 2016 à Dakar et repose à Aïnou Salam. Ses fils jumeaux, Ousseynou et Assane Badji, perpétuent chaque année la ziarra, rassemblant toujours des foules importantes.
Sa mémoire s’incarne dans des héritages à la fois spirituels, culturels et politiques. Aïnou Salam demeure un centre spirituel. L’expérience continue d’inspirer les initiatives de dialogue et de médiation dans la crise casamançaise, qui reste d’actualité.
Cheikh Ousmane Sountou Badji fut un réformateur religieux, un bâtisseur de paix et un médiateur politique qui a profondément marqué la Casamance et le Sénégal postcolonial. Son itinéraire atypique incarne la force d’une parole enracinée et universelle.
Pendant que l’abbé Augustin Diamacoune portait la contestation indépendantiste, lui choisissait la médiation. Tous deux incarnent, chacun à leur manière, la Casamance des années de crise : une région déchirée, mais porteuse de voix fortes capables de transformer la colère en projet collectif.
[1] L’épisode de la pleine lune, au rond-point Belal Ly à Ziguinchor, est confirmé par plusieurs sources orales et écrites qui soulignent l’aura mystique du Cheikh. Toutefois, je n’ai pas pu en déterminer la date exacte faute d’accès à certaines archives. Les témoignages situent l’événement vers 1967 ou 1968, peu avant son voyage à Rome et sa rencontre avec le pape Paul VI.
[2]Le Fogny (ou Fooñi) est une entité socio-historique de la Casamance, située entre le fleuve Casamance et la Gambie, au nord de Ziguinchor. Ce territoire, marqué par une forte identité diola, comprend des localités telles que Sindian, Bignona, Baïla ou Diouloulou.
[3] Le Boulouf (ou Blouf/Bluf) est une entité socio-historique de la Basse-Casamance, située au sud-ouest du Fogny, entre le fleuve Casamance et la zone de Bignona. Le village principal, Thionck-Essyl, en constitue de facto la « capitale »
[4] Le Bandial désigne une entité socio-historique de la Basse-Casamance, situé à l’ouest de Ziguinchor. Enampore et Séléki en sont les principaux villages.
[5] Le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) est un mouvement politique et armé fondé en 1956 par Amílcar Cabral. Dirigeant la lutte de libération contre le colonialisme portugais, le PAIGC a mené une guerre de guérilla qui a conduit à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1973 (reconnue en 1974) et du Cap-Vert en 1975. Ce mouvement a marqué l’histoire de l’Afrique de l’Ouest comme l’un des plus emblématiques combats pour la décolonisation
Les troubles du sommeil sont devenus une véritable épidémie moderne. Stress, surmenage, usage excessif des écrans, rythmes de travail décalés, bruit et pollution lumineuse perturbent nos nuits. À ces facteurs environnementaux s’ajoutent des pathologies spécifiques comme l’insomnie chronique, l’apnée du sommeil, ou encore le syndrome des jambes sans repos[1]. Selon des travaux épidémiologiques récents, environ 10 % des adultes souffrent d’un véritable trouble de l’insomnie, tandis qu’un adulte sur cinq présente régulièrement des symptômes d’insomnie occasionnelle[2]. Ces difficultés de sommeil ont un impact direct sur la concentration, l’humeur, la productivité et, à long terme, la santé cardiovasculaire et métabolique.
La clé réside dans l’hygiène du sommeil, que les spécialistes appellent aussi « hygiène circadienne ». Il s’agit de retrouver une régularité : se coucher et se lever à heures fixes, même le week-end ; bannir les écrans au moins une heure avant de se coucher ; privilégier des activités calmes en soirée ; créer un environnement propice (silence, obscurité, température autour de 18 °C). Mais il faut aussi rappeler que, dans nos sociétés, ces conditions idéales sont étroitement corrélées aux conditions matérielles de vie : l’espace du logement, la qualité de l’habitat, le niveau de bruit ou encore la sécurité du quartier influencent directement la possibilité de bien dormir. L’alimentation joue aussi un rôle : éviter l’excès de caféine, d’alcool et de repas lourds avant le coucher. L’activité physique régulière, pratiquée dans la journée, améliore la qualité du sommeil, mais une séance intense tard le soir peut avoir l’effet inverse.
Un enjeu de société
Le sommeil ne relève pas seulement de la responsabilité individuelle. Dans un monde où le travail de nuit, la connectivité permanente et la pression de la performance dictent les rythmes de vie, mal dormir est devenu presque normalisé. Pourtant, c’est une question de santé publique. Les politiques de prévention devraient intégrer le sommeil au même titre que la nutrition ou l’activité physique. Mieux dormir, c’est vivre plus longtemps, mais aussi mieux vivre chaque jour.
Il est temps de considérer le sommeil comme un droit fondamental de santé, et non comme un luxe. Dormir n’est pas perdre du temps : c’est investir dans la clarté de l’esprit, la vitalité du corps et la sérénité de l’existence.
[1] Le syndrome des jambes sans repos (impatiences) se traduit par des picotements et un besoin de mouvement des jambes, survenant plutôt le soir et la nuit.
[2] Morin, C. M., & Jarrin, D. C. (2022). Epidemiology of insomnia: prevalence, course, risk factors, and public health burden. Sleep medicine clinics, 17(2), 173-191.