Liberté de la presse : quand la solidarité de caste brouille la vérité

Deux journalistes ont été brièvement arrêtés après avoir donné la parole à Madiambal Diagne, fugitif au cœur d’un scandale financier. Derrière les indignations de circonstance sur la liberté de la presse se dessine une réalité plus trouble : celle d’une solidarité de caste et d’un État encore prisonnier de ses vieux réflexes autoritaires.

Les interpellations, puis la libération de Maïmouna Ndour Faye (7 TV) et Babacar Fall (RFM) ont déclenché une tempête de réactions indignées, du PDS à la CAP, en passant par Reporters sans frontières et Article 19. Partout, le même refrain : « atteinte à la liberté de la presse ». Mais derrière ce chœur vertueux, la réalité est bien plus complexe. Car ces deux journalistes n’ont pas été inquiétés pour un reportage d’investigation ou un éditorial subversif — mais pour avoir offert, à distance, une tribune à Madiambal Diagne, fugitif recherché dans une affaire de détournements présumés de deniers publics et de blanchiment de capitaux.

Un fugitif au cœur d’un scandale d’État

Rappelons les faits : Madiambal Diagne, ancien président de l’Union internationale de la presse francophone et patron du groupe Avenir Communication (éditeur du Quotidien), est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Selon Jeune Afrique, la justice sénégalaise le soupçonne d’avoir été un maillon clé d’un vaste réseau de surfacturation autour du Programme de modernisation des infrastructures judiciaires (PROMIJ), un marché public de 250 milliards FCFA attribué à la société française Ellipse Projects sans appel d’offres.

Selon les enquêteurs, la SCI Pharaon, société immobilière contrôlée par monsieur Diagne et sa famille, aurait servi de relais pour la sous-traitance et la réception de paiements douteux. Les montants évoqués sont colossaux : plus de 1,17 milliard FCFA auraient transité sur les comptes de son épouse. Depuis sa fuite vers la France, le 24 octobre, il dénonce une « persécution politique », tout en refusant de comparaître devant la justice de son pays.

Ce profil rend d’autant plus troublant le comportement de certains médias. Donner la parole à un homme poursuivi pour association de malfaiteurs et blanchiment de capitaux peut relever du journalisme — si l’intention est d’informer, de confronter les faits, de chercher la vérité. Mais offrir, sans contradiction, une tribune à un fugitif qui s’autovictimise, cela relève davantage de la connivence que de la liberté d’informer.

La presse entre réflexe corporatiste et responsabilité citoyenne

Les descentes de gendarmerie à 7TV et RFM, coupures de signal à la clé, relèvent d’un archaïsme répressif dont il faut se départir. Personne n’en sort grandi : ni l’État, qui se laisse enfermer dans le rôle du censeur, ni les journalistes, qui se parent d’un courage qu’ils n’ont pas démontré. Car ce n’est pas le journalisme d’investigation qui est sanctionné ici, mais une communication intéressée autour d’un homme en fuite.

Derrière les envolées sur la « liberté de la presse », se cache un esprit de caste, cette tendance du milieu médiatique à protéger ses figures, fussent-elles compromises. Les mêmes voix qui dénoncent un « pouvoir liberticide » sont souvent celles qui rechignent à payer impôts et cotisations sociales, ou qui vivent sous perfusion de conventions publiques signées avec les régimes successifs. Autrement dit : on veut les avantages de la presse d’État sans en assumer les devoirs.

L’indépendance n’est pas qu’une vertu ; c’est aussi une conquête économique. Elle suppose un lectorat prêt à payer le prix de la vérité, non celui du vacarme. Ce n’est pas facile, j’en conviens, mais c’est nécessaire — car sans ce socle, la liberté n’est qu’un mot vide, offert à toutes les récupérations.

Sortir des pièges : lucidité et professionnalisme

La tentation est grande, pour le pouvoir, de répondre à ces provocations par la répression. Ce serait une erreur politique et symbolique. Les mauvais réflexes d’un État postcolonial — la descente policière, la coupure de signal, l’arrestation musclée — ne font que nourrir la narration d’une « dérive autoritaire ». C’est précisément ce que recherchent certains acteurs : transformer une faute professionnelle en posture de martyr politique.

L’enjeu, aujourd’hui, est d’élever le débat. Plutôt que de s’épuiser à traquer les chroniqueurs des réseaux sociaux, équivalents modernes des piliers de comptoir et des animateurs de grand-place, il faut renforcer la culture politique, l’éducation civique et la conscience professionnelle.

Car la vraie bataille de la démocratie ne se joue pas entre un État qui bâillonne et une presse qui se compromet, mais dans la lucidité collective : celle qui distingue l’information de la manipulation, la liberté de l’impunité, le journalisme du clientélisme.

PASTEF : rompre le silence pour retrouver le sens

Le parti de la révolution entre dans la maison du pouvoir, mais la maison résiste. Entre héritage colonial et exigence populaire, la souveraineté s’éprouve au quotidien.

En début de soirée ce 25 octobre 2025, dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le président de PASTEF, Ousmane Sonko, a rompu le silence. Il y annonce la tenue d’un grand rassemblement — le « Tera meeting », prévu le 8 novembre à Dakar. L’événement, présenté comme une « rencontre avec la base », se veut à la fois un moment de remobilisation et de clarification : pourquoi cette léthargie du parti depuis l’arrivée au pouvoir ? Quelle place doit occuper désormais le mouvement qui, en moins d’une décennie, a bouleversé la scène politique sénégalaise ?

Cette allocution s’inscrit dans la continuité du discours du 10 juillet dernier, où le président Ousmane Sonko appelait déjà à raviver le « Projet » et la flamme du 24 mars 2024 — date de la victoire électorale qui mit fin à douze ans de règne du régime Macky Sall. Le ton était alors combatif ; celui du 25 octobre est introspectif. Car la question qui se profile, derrière le calme apparent du pouvoir, est celle du rôle de PASTEF dans la transformation du pays.

S’il a été le moteur de la conquête, que doit-il être maintenant que le pouvoir politique est conquis ?

Le dilemme de la victoire : du parti-instrument au parti-outil

Né dans la dissidence, forgé dans la répression, PASTEF fut avant tout un instrument de libération politique. En avril 2024, il porta Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État, puis en novembre 2024 lui offrit une large majorité parlementaire.

Sa victoire fut celle d’un peuple qui refusa la confiscation du suffrage universel et imposa une alternance véritable, rompant avec l’« alternance contrôlée » qui, depuis 2000, reconduisait sous d’autres noms les mêmes logiques d’allégeance et de rente.

PASTEF est aujourd’hui confronté à son propre succès. Il ne peut plus se contenter d’être le parti des mobilisations, des colères et des symboles. Il lui faut devenir l’outil de la refondation. Or, transformer un instrument de conquête en instrument de construction est, historiquement, le défi majeur de tous les partis révolutionnaires.

Dès lors, la question posée par Ousmane Sonko résonne comme une épreuve : « S’il a été un puissant instrument qui a permis la conquête du pouvoir, quel doit être maintenant son rôle que le pouvoir est conquis ? »

Le danger est double : devenir un parti-gadget absorbé par l’appareil d’État, ou se figer dans la posture de la contestation sans prise sur le réel.

De l’épopée au quotidien, il y a un gouffre ; de la critique du système à sa transformation, un long apprentissage.

Un parti dans l’étau institutionnel : la théorie face à la pratique du pouvoir

Dans un système de compétition électorale encadré par la Constitution et le principe de séparation des pouvoirs, à quoi sert un parti politique une fois la victoire acquise ?

La démocratie libérale, héritée du modèle français, enferme les partis au pouvoir dans un jeu institutionnel rigide : le gouvernement agit, le Parlement contrôle, la justice veille. Or, dans un pays où la justice n’est pas élue et où l’administration conserve les réflexes de la dépendance, la volonté de rupture se heurte vite aux murs du juridisme et du formalisme.

Cette tension n’est pas nouvelle : elle hante tous les mouvements qui ont défié l’ordre établi, et qui, une fois au pouvoir, doivent choisir entre le confort de la normalisation et le risque de la transformation. Entre la fidélité à la promesse révolutionnaire et le respect des procédures de l’État de droit, le risque est de se dissoudre dans la normalité qu’on prétendait combattre.

L’un des obstacles majeurs identifiés est l’administration sénégalaise, héritière directe du modèle colonial.

Pétrie d’idéologie et de routines, elle demeure un vecteur de dépendance structurelle. Dans un article précédent, nous écrivions : « Protéger la révolution, c’est discipliner l’administration ».

Le diagnostic est sans détour : l’État postcolonial a conservé les instruments de contrôle du colon, au lieu de les transformer en outils de souveraineté.

Le proverbe ivoirien résume ce paradoxe : « On ne reste pas dans les magnans pour se débarrasser des magnans. »

Autrement dit, on ne combat pas le système en s’y installant confortablement. Si l’administration demeure inchangée, la révolution s’y enlise.

Du militantisme à la refondation : la fidélité à la cause

PASTEF s’est toujours défini comme panafricaniste, souverainiste de gauche et antisystème néocolonial. Ces termes ne sont pas des slogans : ils dessinent un horizon.

Être panafricaniste, c’est penser la souveraineté au-delà des frontières héritées, construire des solidarités économiques et politiques africaines.

Être souverainiste de gauche, c’est refuser les tutelles financières — celles du FMI, de la Banque mondiale ou du franc CFA — tout en plaçant la justice sociale au cœur du projet national.

Être antisystème néocolonialiste, c’est refuser la continuité invisible de la domination coloniale : celle qui s’exerce à travers la dette, la monnaie, l’expertise et les marchés. C’est dénoncer un ordre où l’indépendance s’arrête aux frontières politiques, tandis que les décisions économiques et symboliques se prennent ailleurs.

Être antisystème, pour PASTEF, c’est vouloir décoloniser l’État et la pensée, arracher la souveraineté aux routines administratives héritées, et replacer le peuple au cœur de la décision publique.

La « cause » de PASTEF n’est donc pas simplement de participer à la gestion du pays ; elle est de transformer en profondeur les structures de l’économie et de l’État. Cette ambition justifie que le parti conserve sa vitalité militante, même depuis les allées du pouvoir.

Pour ce faire, PASTEF doit assumer son hétérogénéité : un parti large, mouvant, traversé par des sensibilités diverses, mais uni par une exigence de souveraineté.

Le parti doit désormais assumer son rôle de « groupe de pression, de subversion et catalyseur de la transformation » : un moteur de vigilance citoyenne, un rappel constant des idéaux patiemment mûris de mars 2021 à mars 2024, trois années d’éveil populaire qui ont fait basculer plus de six décennies de système.

La question n’est pas de s’opposer au gouvernement, mais d’empêcher la révolution de s’endormir.

Les partis de transformation partout dans le monde ont connu cette tension : comment gouverner sans trahir ? Comment durer sans se corrompre ?

Le PASTEF n’y échappera pas. Mais il dispose d’un avantage : sa jeunesse militante, sa base populaire et son ancrage idéologique clair.

Loi de finances 2026 du Sénégal : la vérité des chiffres, l’épreuve du peuple

Sous le sceau de la transparence, le budget 2026 trace la ligne de crête entre la rigueur comptable et la justice sociale. La vérité des chiffres ne suffira pas : elle devra se traduire en bien-être, en écoles construites, en hôpitaux dignes. Car un budget peut être sincère sans être juste — et la sincérité, seule, ne nourrit pas le peuple.

Le Projet de Loi de Finances 2026 n’est pas un simple document comptable : c’est un acte politique majeur. Il symbolise la volonté du gouvernement du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko de tourner la page d’une décennie d’opacité budgétaire et de reconstruire la République sur la base d’un principe cardinal : la vérité.

Après la révélation de la dette cachée — 4 300 milliards FCFA hors budget, faisant passer l’endettement réel du pays de 77 % à près de 130 % du PIB selon les audits ultérieurs — le Sénégal a dû choisir entre la fuite en avant et la lucidité

Le budget 2026, arrêté à 7 434 milliards FCFA de dépenses pour 6 189 milliards de recettes, traduit cette orientation. L’État entend ramener le déficit à 5,37 % du PIB avant de retrouver la norme communautaire de 3 % en 2027. C’est le second jalon du Plan de redressement économique et social (PRES — « Jubbanti Koom »), arrimé à la Stratégie nationale de Développement (SND 2025-2029) et à la Vision Sénégal 2050.

Derrière la technicité budgétaire se profile une ambition claire : financer la souveraineté par les ressources nationales, non par la dette extérieure. La réforme fiscale, fondée sur la révision du Code des impôts et des douanes, vise à générer plus de 760 milliards FCFA de recettes nouvelles en 2026.

Mais cette révolution silencieuse se heurte à des obstacles bien réels.

Les pièges de l’exécution

Le premier écueil est budgétaire. Le redressement s’effectue sous contrainte : un service de la dette écrasant, des arriérés intérieurs à apurer, et des besoins sociaux immenses. La marge de manœuvre est étroite. Si la collecte fiscale ne suit pas, le risque est grand que l’investissement public soit sacrifié sur l’autel de la consolidation.

Le second écueil est administratif. Le Sénégal n’a pas encore une machine publique à la hauteur de ses ambitions. Les retards dans la mise en œuvre du système intégré de gestion (SIGIF), les lenteurs de passation de marchés et la fragmentation entre services risquent de compromettre la qualité de l’exécution. Le danger est connu : des crédits votés, mais non consommés, des promesses visibles seulement sur papier.

Enfin, le contexte social demeure fragile. Après la victoire démocratique du 24 mars 2024, les attentes populaires sont immenses. Le peuple veut voir, vite. Or, la rigueur budgétaire, si elle n’est pas accompagnée d’une pédagogie politique et d’une redistribution tangible, peut être perçue comme une austérité masquée.

La vérité budgétaire ne suffira pas : elle devra devenir une vérité vécue.

Les forces de progrès à la manœuvre

Dans cette phase cruciale, les forces de progrès — PASTEF, syndicats, mouvements citoyens, intellectuels et diaspora — doivent jouer un rôle déterminant.

Elles ne doivent ni se taire par loyalisme ni fragiliser la refondation par impatience. Leur responsabilité est d’accompagner le redressement sans renoncer à la justice sociale.

D’abord, en faisant vivre la pédagogie du redressement. Il faut expliquer que la rigueur actuelle n’est pas une punition, mais une condition d’indépendance. C’est par la sincérité des comptes que le pays recouvrera sa dignité économique.

Ensuite, en veillant à la cohérence sociale du budget. La souveraineté financière n’aura de sens que si elle se traduit par des politiques visibles : santé gratuite, éducation publique rénovée, emploi des jeunes, réindustrialisation.

Enfin, en transformant la souveraineté budgétaire en souveraineté productive. Car le vrai défi n’est pas seulement de lever des recettes, mais de bâtir une économie de valeur ajoutée, fondée sur le travail, la transformation locale et l’innovation.

Entre vérité et justice

Le budget 2026 est une promesse : celle d’un État qui se redresse et d’une Nation qui se regarde enfin en face. Mais cette promesse ne tiendra que si la transparence ne devient pas un dogme froid, et si la rigueur reste au service du peuple.

Les forces de progrès devront être la conscience vigilante de cette révolution budgétaire : soutenir la discipline sans renoncer à l’égalité, exiger la sincérité sans abandonner la solidarité.

Car un budget peut être exact sans être juste ; il ne sera souverain que lorsqu’il servira la dignité du plus grand nombre.

Sous le signe de la mémoire

La mémoire est la boussole d’un peuple qui veut comprendre son présent. C’est à ce titre que deux récits distincts — mais profondément liés — me retiennent aujourd’hui : l’héritage de Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987 à Ouagadougou, et la blessure toujours ouverte de Thiaroye (1er décembre 1944), dont le Livre blanc, remis récemment à l’État sénégalais, jette une lumière salutaire et dérangeante sur les blessures enfouies de la mémoire nationale. Ces deux mémoires posent la même question : comment transformer la reconnaissance du passé en instruments concrets d’émancipation — et non en anesthésie civique ni en revanchisme stérile ?

Sankara : la force d’un rêve, les limites d’une pratique

Thomas Sankara demeure, pour une large partie de l’Afrique, un horizon critique et un déclencheur d’espérance. Le « sankarisme » a été — et reste — un ensemble d’intuitions politiques puissantes : la volonté d’un développement autocentré, la place singulière accordée aux femmes, la moralisation de la vie publique et la mise en place de structures populaires destinées à rapprocher le pouvoir des masses. Ces instruments ont servi, parfois efficacement, à mobiliser ressources et volontés vers des objectifs sociaux novateurs. Leur exemple continue, de Dakar à Ouagadougou, d’alimenter les répertoires de lutte et l’imagination politique.

Pour autant, rendre hommage à l’audace n’interdit pas la critique. Le sankarisme porte aussi des limites politiques et sociales qu’il faut rappeler sans complaisance : une base sociale souvent étroite, des formes d’autoritarisme dans la gestion politique, et des choix parfois peu ouverts au pluralisme. Autrement dit : Sankara a inventé un langage politique utile — patriotique, radical et révolutionnaire — mais n’a jamais complètement résolu la tension entre l’État moteur du changement et l’autonomie des forces populaires. Le bilan doit donc être double : inspirant dans ses visées d’émancipation, avertissant dans ses dangers institutionnels.

Cette mise en perspective est indispensable quand aujourd’hui des régimes se réclament du « sankarisme » comme d’une légende justificatrice. Le nom seul ne définit pas la pratique. La mémoire critique de Sankara nous commande d’exiger une cohérence absolue entre les principes (souveraineté, émancipation) et la pratique (respect des syndicats, transparence). Toute instrumentalisation de son nom pour légitimer une politique de coercition interne est une trahison de l’hypothèse même d’une révolution démocratique.

C’est pourquoi l’analyse du Burkina d’aujourd’hui — où le capitaine Ibrahim Traoré se réclame du sankarisme — doit être rigoureuse : il faut distinguer l’invocation rhétorique de l’application réelle des principes. Lorsqu’un pouvoir se dit « révolutionnaire » et institue, simultanément, une politique de répression contre les syndicats, une centralisation des prélèvements sans contrôle démocratique des travailleurs et une concentration du pouvoir exécutif, on bascule de la revendication nationale populaire à l’autoritarisme camouflé. Le véritable héritage sankariste exige au contraire l’extension du contrôle social et syndical sur les choix économiques, la limitation des appareils répressifs, et la mise en place d’appareils institutionnels capables d’assurer reddition de comptes et participation — conditions sans lesquelles la mobilisation populaire se transforme trop vite en dépossession politique.

Thiaroye : vérité, justice et le refus de l’amnésie

Si Sankara nous enseigne la vigilance contre la trahison des idéaux, Thiaroye nous confronte à une mémoire coloniale longue, exigeant avant tout vérité et justice. Des tirailleurs africains, revenus d’Europe après avoir combattu le nazisme, furent fusillés pour avoir réclamé leurs droits. Le Livre blanc accuse l’armée coloniale d’avoir prémédité et camouflé la tuerie ; il pointe des falsifications, des transferts massifs d’archives, et exhume des preuves archéologiques — squelettes mutilés, restes de chaînes — qui contredisent la version officielle. Les estimations sérieuses parlent de 300 à 400 victimes.

Ces révélations commandent une réponse d’État digne et structurée. Dire que la France « doit rendre gorge » n’est pas une formule gratuite : il s’agit d’imposer des actes concrets. Le Livre blanc propose des mesures précises : réparations, requêtes juridiques, fouilles archéologiques, création d’un mémorial, introduction dans les curricula scolaires. Ces recommandations ne sont pas des caprices mémoriels : elles constituent des instruments pour restaurer la dignité et inscrire la vérité dans le droit.

Sur le plan diplomatique, la posture française reste insuffisante. Les reconnaissances oratoires ont été accordées, mais l’accès complet aux archives demeure problématique. Le constat est clair : sans l’ouverture totale et la mise à disposition exhaustive des fonds, la parole publique française restera partielle et contestée.

Mémoire et politique : une double exigence

Relier Sankara à Thiaroye n’est pas un artifice rhétorique. Les deux cas parlent de souveraineté — politique, mémorielle, économique — et de la capacité des peuples à exiger justice et à construire leur propre récit. Le sankarisme, s’il est pris au sérieux, exige des institutions populaires pour empêcher que la révolution ne soit détournée ; Thiaroye exige des institutions judiciaires et mémorielles pour tirer les leçons du passé.

Il y a une responsabilité particulière pour les forces de gauche et panafricanistes : ne pas réduire la mémoire à l’invective ni à la pure symbolique, mais la travailler en instruments concrets. Cela implique d’exiger transparence (archives), vérité judiciaire (révisions), restitutions (indemnisation, corps), et surtout une pédagogie nationale qui transforme ces mémoires en savoir civique. Sans cela, la mémoire devient décor — et la politique, une liturgie sans effet.

La mémoire nous oblige à l’action. Que l’on parle de Sankara ou de Thiaroye 1944, la leçon est la même — la vérité doit être rendue, la justice poursuivie, et les noms des morts et des révoltés inscrits dans la cité. À ceux qui voudraient enfermer Thiaroye dans les « faits divers » ou instrumentaliser Sankara, répondons par la mobilisation des savoirs, du droit et des institutions populaires. La mémoire, si elle est bien organisée, ne se contente pas de pleurer : elle transforme.

Briser le miroir postcolonial : pour une démocratie africaine enracinée

La chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde mérite d’être saluée pour sa rigueur. Mais si elle démonte avec justesse les faux-semblants autoritaires, elle reste enfermée dans une vision trop électoraliste de la démocratie. Dans les pays d’Afrique subsaharienne anciennement colonisés par la France, la démocratie ne prendra sens que si elle s’accompagne d’une refonte de l’État postcolonial. Sans cela, elle demeurera une forme vide, un miroir où les peuples ne se reconnaissent pas.

Philippe Bernard a raison de dénoncer la supercherie des autocrates qui, de Conakry à Yaoundé en passant Abidjan et Lomé, invoquent la lutte contre le néocolonialisme, les « valeurs africaines » ou autres artifices pour légitimer leurs propres dérives. Sa chronique rappelle utilement que nulle part en Afrique, la dictature n’a produit ni développement durable ni dignité nationale. Les Mamadi Doumbouya, les pouvoirs militaires sahéliens, Alassane Ouattara, Faure Gnassimgbé ou Paul Biya ne sont pas les héritiers des luttes de libération : ils en sont la caricature.

Pour autant, l’analyse reste inachevée. Car il ne suffit pas de défendre la démocratie contre ses détracteurs ; encore faut-il dire ce qu’elle est, et surtout ce qu’elle devrait être dans les sociétés africaines. Or c’est ici que la critique bute sur un manque conceptuel. En Afrique anciennement sous domination française, la démocratie a trop souvent été réduite à une mécanique électorale, sans remise en cause du cadre qui la contient : l’État postcolonial, c’est-à-dire un État de dépendance, centralisé, extractif et autoritaire dans ses gènes mêmes.

Une démocratie sans État souverain

On peut organiser des élections, certes, mais au sein d’un appareil étatique qui demeure tourné vers l’extérieur et insensible aux aspirations populaires. Ce paradoxe explique pourquoi la démocratie formelle cohabite avec l’injustice sociale, la corruption et l’exclusion. La compétition politique y devient un jeu de factions où l’alternance remplace la transformation. En Afrique anciennement sous domination française notamment, la démocratie a souvent servi à recycler l’héritage colonial plutôt qu’à le dépasser.

C’est pourquoi il est erroné de présenter le Sénégal comme une exception simplement parce qu’on y voterait depuis le XIXᵉ siècle. Voter sous domination coloniale n’a jamais été un acte démocratique : c’était participer à l’administration de sa propre soumission. Ce qui distingue réellement le Sénégal, c’est qu’au fil du temps ses élites, ses syndicats et ses mouvements politiques et citoyens ont cherché à donner du sens au suffrage, à l’enraciner dans la liberté et l’égalité. Entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall a voulu piétiner ce socle, croyant pouvoir museler la liberté et le principe d’égalité. Il a oublié qu’au Sénégal, la démocratie est un acquis populaire, non une concession du pouvoir.

Décoloniser l’État, refonder la démocratie

Partout sur le continent, les mobilisations récentes expriment une même exigence : rompre avec la démocratie de façade pour en retrouver la substance. Il ne s’agit plus de changer de dirigeants, mais de refonder le lien entre l’État et la société, en bâtissant des institutions qui soient le miroir du peuple et non le masque de ses élites.

Ce mouvement profond rappelle une vérité trop souvent niée : la démocratie n’est pas un produit d’importation, mais une invention humaine universelle que l’Afrique a su incarner bien avant la colonisation, à travers des formes d’organisation fondées sur la palabre, le consensus et la participation collective. De Jomo Kenyatta à Nelson Mandela, en passant par Amartya Sen, plusieurs penseurs ont montré cette continuité : les sociétés africaines ont produit leurs propres traditions démocratiques, enracinées dans la délibération et la recherche du bien commun.

Mais cette tradition demeure entravée par le carcan de l’État postcolonial. Tant que ce dernier restera façonné sur le moule hérité de la domination — centralisé, dépendant, extractif —, la démocratie ne sera qu’une façade administrative, oscillant entre simulacre et impuissance. L’enjeu n’est donc pas seulement de défendre la démocratie contre ses ennemis, mais de la décoloniser pour la rendre réelle, capable de garantir la dignité, la justice et le bien-être des populations.

La tâche historique est là : redonner chair à la souveraineté populaire, en inscrivant la démocratie dans les réalités sociales, culturelles et économiques du continent — non comme un rituel électoral, mais comme l’exercice vivant du pouvoir par et pour le peuple.

Non Monsieur ! La dette cachée n’est pas un « non-sens » … C’est votre plus grand tour de magie

Macky Sall continue de faire le tour des médias pour tenter de se refaire une virginité politique. Le dernier épisode en date est cette interview disponible sur YouTube, où l’ancien président rejette catégoriquement l’existence d’une « dette cachée » au Sénégal. Selon lui, « une dette publique, par définition, ne peut être dissimulée ». L’argument est habile, mais il relève davantage de la rhétorique défensive que de l’analyse sérieuse.

Transparence de façade, opacité réelle

Le président Macky Sall déroule un scénario de transparence parfaite : chaque dette serait validée par la Cour suprême, transitant par la BCEAO, surveillée par le FMI, contrôlée par la Cour des comptes et l’Assemblée nationale. Une mécanique si huilée qu’il en conclut à l’impossibilité logique d’une dette cachée.

Ce discours flatte les manuels de finances publiques, mais ignore la réalité. Une dette n’est pas seulement un prêt multilatéral inscrit noir sur blanc dans les comptes publics. Elle peut aussi prendre la forme de garanties souveraines accordées à des entreprises parapubliques, d’engagements conditionnels liés à des partenariats public-privé, ou de passifs accumulés par des agences publiques.

L’Afrique regorge d’exemples : le Mozambique en 2016, où 2 milliards de dollars de dettes garanties par l’État ont explosé en pleines lumières ; la Zambie en 2020, incapable de restructurer ses dettes commerciales. Ces cas démontrent que l’opacité ne réside pas dans les flux visibles de la BCEAO, mais dans les engagements dissimulés dans les recoins de la comptabilité publique.

La diversion par les infrastructures

Pris au piège de l’accusation, l’ancien président déplace le débat : « Est-ce qu’on me reproche d’avoir électrifié le Sénégal ? D’avoir construit le TER ? D’avoir donné des infrastructures modernes au pays ? » Cette manœuvre consiste à transformer une question de qualité de l’endettement en une question de légitimité des emprunts.

Mais les infrastructures, si spectaculaires soient-elles, n’effacent pas la question de l’opacité. Les dettes contractées pour financer des projets peuvent être entachées de surcoûts, de conditions léonines ou d’irrégularités. L’existence d’un train flambant neuf ne rend pas magiquement soutenable un endettement caché. Confondre la vitrine et l’arrière-boutique, c’est précisément la logique qui a conduit d’autres pays à la crise de solvabilité.

Le faux étonnement et la responsabilité politique

« J’ai été le premier surpris d’entendre parler de dette cachée », assure Macky Sall. Mais cet étonnement affiché constitue sans doute la partie la plus fragile de sa défense. Car s’il n’était réellement pas informé des engagements hors bilan, cela équivaut à un aveu d’incompétence dans la gouvernance financière. Et s’il l’était, tout en niant aujourd’hui, il s’agit d’un déni politique pur et simple. Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité lui revient. Gouverner, c’est assumer la chaîne des décisions, pas se réfugier derrière l’ignorance feinte.

L’écran de fumée de l’audit

Dernier refuge : le président Sall en appelle à un rapport d’audit dont il attend « les termes de référence » et « les conclusions ». Manière de repousser le débat. Mais la réalité est que les expertises existent déjà : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes et même un audit privé étranger ont confirmé l’existence d’une dette cachée. Le marché, lui, n’a pas attendu : les agences de notation ont dégradé la note souveraine du Sénégal et le FMI a gelé ses décaissements. Ces signaux ne sont pas des inventions politiques, mais des sanctions économiques bien réelles.

À travers ce discours, l’ancien président cherche moins à éclairer l’opinion qu’à sauver son bilan. Il oppose des infrastructures à des chiffres, un syllogisme à des faits, un étonnement feint à des réalités désormais documentées par plusieurs instances.

La dette cachée n’est pas un « non-sens ». C’est le symptôme d’un système de prédation et de démission nationale.

La Revue stratégique française 2025 : quand Paris persiste à regarder l’Afrique comme une menace

À l’occasion de la fête nationale du 14 juillet 2025, la France a rendu publique l’actualisation de sa Revue nationale stratégique. Présenté comme une feuille de route en matière de sécurité et de défense, ce texte confirme une évidence : dans l’imaginaire stratégique français, l’Afrique demeure un continent perçu avant tout comme une menace, un espace à “stabiliser”, un champ de rivalités où Paris cherche désespérément à sauver son rang. En parcourant les pages consacrées au continent, le constat est implacable : malgré les échecs répétés des interventions militaires et la contestation populaire et politique croissante de sa présence, la France continue de regarder l’Afrique uniquement à travers le prisme du terrorisme, des migrations et de la criminalité organisée.

L’Afrique, toujours assignée au rôle de zone à risques

Dans cette revue, l’Afrique est présentée comme un nœud de crises : Sahel en proie à la poussée djihadiste, Soudan déchiré par la guerre, République démocratique du Congo et Corne de l’Afrique fragilisées par des conflits persistants. À cela s’ajoutent les trafics transnationaux, la criminalité organisée et les flux migratoires. On retrouve là les catégories habituelles d’une pensée sécuritocentrée, qui fait du continent un danger potentiel pour l’Europe. Dans cette vision, les millions d’Africains qui subissent ces violences disparaissent derrière une grille de lecture obsédée par la menace que représenterait l’Afrique pour les sociétés occidentales.

Une influence française en déclin, concurrencée mais pas questionnée

Le document reconnaît que l’offre sécuritaire française est remise en cause par plusieurs pays africains. Les opérations Barkhane et Sabre ont laissé une trace amère : sentiment d’ingérence, échec à endiguer le terrorisme, perception d’une tutelle militaire extérieure. Mais plutôt que de s’interroger sur la légitimité de sa présence, Paris choisit de reformuler son approche. La Revue annonce une « nouvelle offre partenariale » : formation, équipement, appui capacitaire, mais aussi diplomatie culturelle et mémorielle. En réalité, il s’agit moins d’un changement de paradigme que d’une tentative d’adaptation à un rapport de force défavorable. La Russie, la Chine, la Turquie et d’autres puissances sont accusées d’exploiter le vide laissé par la France. Ainsi, l’Afrique est pensée avant tout comme un terrain de compétition stratégique, non comme un espace de souveraineté et de choix autonomes.

Entre rupture proclamée et continuité coloniale

La revue évoque le Sommet Afrique-France prévu à Nairobi en 2026 comme un moment clé pour redéfinir la relation. Mais cette redéfinition reste enfermée dans une logique de préservation de l’influence française et européenne. On ne parle pas de partenariats égalitaires, mais d’un repositionnement qui doit servir les intérêts de Paris dans un contexte de rivalité mondiale. Or, la leçon que les peuples africains ont donnée depuis Bamako jusqu’à Niamey est claire : ils refusent d’être réduits à des zones tampon ou des arrière-cours de l’Europe. La souveraineté africaine ne se négocie plus dans les marges de documents stratégiques européens, elle se conquiert sur le terrain, par des choix assumés de coopération Sud-Sud, par le panafricanisme et par la construction d’États capables de définir leurs propres priorités.

La Revue stratégique française 2025 prétend s’adapter à un monde en crise. Mais en ce qui concerne l’Afrique, elle reste prisonnière d’un imaginaire postcolonial. Elle parle de sécurité sans parler de justice, de partenariats sans parler d’égalité, d’avenir sans parler de souveraineté. Les Africains, eux, n’attendent plus les corrections de Paris pour écrire leur propre stratégie. Le rendez-vous de l’histoire se joue dans les rues de Dakar, de Douala, de Kinshasa, où se construit pas à pas une autre géopolitique : celle des peuples décidés à redevenir maîtres de leur destin.

La RTS : l’étrange cas Souleymane Bachir Diagne

La Radiotélévision Sénégalaise (RTS), média national censé refléter les préoccupations du peuple sénégalais, accorde une tribune récurrente à Souleymane Bachir Diagne (SBD). Philosophe et intellectuel reconnu, SBD n’a pour autant aucune légitimité pour commenter l’actualité sénégalaise. Cette récurrence suscite des interrogations légitimes, notamment sur son rôle et son alignement avec les aspirations du peuple.

Les années sombres du régime de Macky Sall : un silence assourdissant

Sous le régime de Macky Sall, le Sénégal a traversé une période marquée par une répression brutale et systématique. Des manifestations pacifiques ont été réprimées dans le sang, des figures politiques et des activistes ont été emprisonnés sous des prétextes fallacieux, et les droits fondamentaux des citoyens ont été bafoués. Dans ce contexte, le silence de Souleymane Bachir Diagne (SBD), un intellectuel de renom, est resté incompréhensible et frappant.

Entre 2021 et 2024, plus de 80 Sénégalais ont perdu la vie, victimes de violences exercées par les forces de l’ordre lors des manifestations. Ces morts, largement documentées par des organisations internationales comme Amnesty International et Human Rights Watch, sont devenues un symbole tragique d’un pouvoir qui n’a pas hésité à recourir à des méthodes répressives pour étouffer la contestation. Parmi ces victimes, de nombreux jeunes manifestants désarmés, morts simplement pour avoir réclamé leurs droits.

À cela s’ajoute un bilan alarmant de plus de 1 500 prisonniers politiques arrêtés dans le cadre de ces répressions. Des opposants comme le Président Bassirou Diomaye Faye, le Premier ministre Ousmane Sonko, et de nombreux cadres et militants de base ont été ciblés par des procédures judiciaires instrumentalisées pour éliminer toute opposition. Dans un Sénégal autrefois cité comme un modèle de démocratie en Afrique, ces dérives autoritaires ont assombri l’image du pays sur la scène internationale.

Parallèlement, des lois liberticides ont été adoptées, restreignant davantage les libertés d’expression et de réunion. Les médias indépendants ont été muselés, tandis que les réseaux sociaux, principal espace de contestation pour les jeunes, ont été régulièrement coupés ou surveillés. Ce climat de peur et d’oppression a plongé le Sénégal dans une crise profonde, menaçant les fondements même de sa démocratie.

Alors que les forces de l’ordre s’en prenaient aux citoyens et que les voix dissidentes étaient étouffées, Souleymane Bachir Diagne est resté silencieux. Cet intellectuel, dont le prestige et la visibilité auraient pu servir à dénoncer ces injustices et à soutenir les luttes pour la démocratie et les droits humains, a choisi de ne pas s’engager publiquement. Ce silence, face à des événements aussi graves, constitue un choix intellectuel, celui de l’oppression.

Le mutisme de SBD face à ces abus, dans une période où le peuple sénégalais avait besoin de voix fortes et engagées, disqualifie aujourd’hui sa légitimité à commenter l’actualité politique et sociale. L’histoire retiendra non seulement les exactions du régime de Macky Sall, mais aussi l’inaction de ceux qui, par leur silence, ont permis à la répression de prospérer. Le peuple sénégalais mérite mieux que des intellectuels qui se contentent d’observer, alors que des vies sont brisées et que des luttes se mènent au prix du sang.

SBD : une caution intellectuelle pour l’ordre à défaire

Sans être outrancier, il est difficile d’ignorer une certaine imposture dans le rôle public que SBD accepte aujourd’hui d’endosser. Pourquoi une telle récurrence sur les ondes de la RTS alors qu’il a brillé par son absence dans les moments cruciaux de notre histoire récente ? La société sénégalaise, en quête de renouveau et de transformation, mérite des figures intellectuelles en phase avec ses luttes et ses aspirations.

Chaque ordre social repose sur une hégémonie intellectuelle et morale, comme l’a théorisée Gramsci. Dans ce contexte, SBD a un rôle clé pour maintenir l’ordre existant, que le Premier ministre lui-même a déclaré vouloir « diamétralement changer ». L’intellectuel devient ainsi le vecteur d’un statu quo qui va à l’encontre des ambitions de rupture prônées par ceux qui aspirent à un Sénégal profondément transformé.

La présence récurrente de Souleymane Bachir Diagne sur un média public interroge non seulement sa pertinence, mais aussi la stratégie éditoriale de la RTS. Inviter régulièrement un intellectuel dont les silences et les prises de position passées ont indirectement légitimé un ordre répressif, c’est finalement renforcer ce même système. Ce choix éditorial soulève des questions sur l’orientation politique de la RTS et sur sa capacité à refléter les aspirations profondes du peuple sénégalais.

Il est essentiel de questionner les figures mises en avant dans l’espace public, en particulier sur la RTS. Le Sénégal est à un tournant historique, et si un véritable changement est envisagé, il doit s’accompagner d’un renouvellement des voix intellectuelles et politiques qui animent le débat public. La transformation passe par une prise en compte des luttes populaires et par la mise en avant de ceux qui les incarnent réellement.