La rupture ne se rediscute pas indéfiniment : pour une démocratie de décision

Depuis quelques semaines, une petite musique revient avec insistance dans le débat public sénégalais. Elle se décline en formules policées, presque vertueuses : « la rupture ne se proclame pas, elle se pratique », « la cohérence comme condition de la rupture ». Ces arguments, développés notamment dans des tribunes publiées par l’excellent site internet seneplus.com, se présentent comme des appels à la prudence démocratique. Mais à bien les lire, à bien les situer politiquement, ils relèvent moins d’une exigence de rigueur que d’une stratégie de temporisation, voire d’une réaction au sens fort du terme.

Car la question centrale n’est pas celle, abstraite, de savoir si la rupture est un slogan ou une pratique. La question est plus simple, plus rude : qui décide, quand, et au nom de quoi ?

Une légitimité démocratique claire, non provisoire

Le pouvoir issu de l’élection présidentielle et des législatives de 2024 dispose d’une légitimité pleine et entière. Non pas morale, non pas symbolique, mais institutionnelle et démocratique. Dans toute démocratie représentative digne de ce nom, l’élection n’est pas une simple autorisation de gérer les affaires courantes ; elle est un mandat pour transformer, surtout lorsque cette transformation a été au cœur du contrat politique proposé au peuple.

Or, nul ne peut sérieusement soutenir que les réformes institutionnelles seraient une découverte tardive ou improvisée. Depuis des années, le diagnostic circule, s’affine et se consolide. Il est porté par les militants, travaillé par les universitaires, relayé par les médias, et discuté jusque dans les foyers et les cars rapides. Tous décrivent le même système grippé : un pouvoir exécutif écrasant, concentré autour d’un hyperprésidentialisme qui étouffe l’équilibre institutionnel ; des contre-pouvoirs affaiblis, parfois neutralisés ; une justice structurellement soumise à l’exécutif ; une Assemblée nationale trop souvent reléguée au rôle de simple chambre d’enregistrement ; et un Premier ministre théoriquement responsable politiquement, mais privé, dans les faits, des moyens institutionnels correspondant à cette responsabilité.

Faire comme si ces maux venaient d’être découverts relèverait de l’amnésie organisée.

Concertations : de la délibération à la décision

L’argument de l’ « insuffisance de concertation » mérite d’être interrogé. Car il repose sur une confusion volontaire entre délibération démocratique et discussion perpétuelle.

Oui, le Sénégal a abondamment discuté de ses institutions. Assises nationales, commissions, rapports, contributions d’intellectuels, propositions de partis, débats parlementaires avortés ou tronqués : la matière est là, épaisse, parfois poussiéreuse, mais disponible. À partir de quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir un prétexte à l’inaction ?

La démocratie représentative ne fonctionne pas comme des palabres sans fin. Elle repose sur une articulation claire : le peuple délibère par le vote, puis il délègue le pouvoir de décider. Refuser ce passage à l’acte, c’est en réalité déposséder le suffrage universel de sa substance.

Renforcer le Parlement, c’est rompre avec l’hyperprésidentialisme

L’une des clés de la rupture institutionnelle est précisément la revalorisation du pouvoir législatif. Une Assemblée nationale dotée de réels pouvoirs de contrôle, d’initiative et de sanction politique n’est pas une menace pour la démocratie ; elle en est le cœur battant.

Dans cette logique, un Premier ministre responsable devant l’Assemblée, disposant de compétences effectives et non décoratives, n’affaiblit pas l’État : il le rationalise. C’est là un principe classique des démocraties parlementaires, loin de toute aventure institutionnelle. Ce n’est pas une lubie idéologique ; c’est une réponse structurelle à la concentration excessive du pouvoir exécutif.

Ceux qui feignent de redouter une « confusion des rôles » oublient opportunément que la confusion actuelle profite toujours aux mêmes : à l’exécutif hypertrophié, jamais aux citoyens.

À qui profite l’éternel recommencement du débat?

Il faut alors poser la question qui fâche : quelles sont les motivations profondes de ces appels récurrents à rouvrir, encore et encore, le cycle des discussions ?

À qui profite ce temps suspendu, ce moment indéfini où l’on parle de rupture sans jamais la traduire en actes ?

L’histoire politique est sans pitié pour ce type de manœuvres. Elles ont un nom : la réaction. Non pas nécessairement brutale, mais subtile, enveloppée de prudence, drapée dans le vocabulaire de la sagesse institutionnelle. Elle ne nie pas les problèmes ; elle les reconnaît pour mieux empêcher leur résolution.

Gouverner, c’est choisir

La rupture n’est ni une incantation ni un rituel de pureté démocratique. Elle est un choix politique assumé, fondé sur une légitimité électorale, éclairé par des diagnostics connus, et rendu nécessaire par l’urgence sociale et institutionnelle.

À force de vouloir toujours « mieux discuter », on finit par ne plus décider. Or gouverner, surtout après une victoire populaire aussi nette, ce n’est pas prolonger indéfiniment le débat : c’est trancher, au nom du peuple, et sous son contrôle.

La démocratie n’est pas menacée par l’action.

Elle l’est par l’immobilisme organisé.

La souveraineté sanitaire à l’épreuve du chaos pharmaceutique mondial

Alors que les États-Unis déconstruisent l’ordre pharmaceutique qu’ils ont imposé, l’Afrique fait face à un moment de vérité : subir un système en décomposition ou reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des peuples.

Au moment où l’ordre pharmaceutique mondial se fissure sous le poids de ses propres contradictions, la question du médicament devient un enjeu central de souveraineté. La visite d’une usine pharmaceutique à Pout, en présence du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, lors du séjour officiel du Premier ministre mauritanien, n’est pas un détail protocolaire : elle révèle un déplacement politique majeur. Tandis que les États-Unis remettent en cause les règles qu’ils ont imposées pour préserver les profits de leurs firmes, l’Afrique se trouve face à un choix décisif. Soit continuer à subir un système en décomposition, soit reprendre la main sur les médicaments essentiels et les besoins réels des populations.

La souveraineté vue depuis le comptoir de la pharmacie

Au Sénégal, la crise pharmaceutique mondiale n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se lit dans les ruptures de stock, dans ces ordonnances partiellement honorées, dans l’angoisse banale, mais persistante des familles qui découvrent que le médicament prescrit n’est « pas disponible pour le moment ». Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale : notre système de santé reste suspendu aux arbitrages de marchés lointains, indifférents à nos urgences vitales.

C’est là que commence réellement la question de la souveraineté sanitaire. Non pas dans les sommets internationaux ou les communiqués technocratiques, mais au chevet du patient. Être souverain, en matière de santé, ce n’est pas proclamer une autonomie abstraite ; c’est garantir l’accès continu aux médicaments essentiels comme un droit politique fondamental.

Quand le centre se fracture : la mondialisation sans gouvernance sanitaire

Ce que les États-Unis remettent aujourd’hui en cause, ce n’est pas l’injustice de l’ordre pharmaceutique mondial, mais sa rentabilité future. L’hypocrisie est totale. Après avoir imposé au monde, au nom du libre-échange, un régime de brevets renforcé — notamment depuis l’accord TRIPS de 1994[1] —, Washington feint de découvrir que ce système produit des prix exorbitants et une innovation appauvrie. Mais la solution avancée n’est jamais de réguler les firmes, encore moins de remettre en cause la logique actionnariale qui assèche la recherche utile. Elle consiste à déplacer la facture vers l’extérieur.

Pour l’Afrique, le danger est clair : devenir la variable d’ajustement d’un capitalisme pharmaceutique arrivé à saturation, qui cherche de nouveaux terrains de rentabilité au moment même où nos besoins sanitaires fondamentaux restent insatisfaits. La pression à la hausse des prix, la raréfaction de certaines molécules essentielles, la priorisation de traitements ultra-coûteux destinés à des marchés solvables dessinent un paysage inquiétant : celui d’une mondialisation sans gouvernance sanitaire, où la santé cesse d’être un bien commun pour redevenir un privilège marchand.

Penser la souveraineté depuis l’histoire longue : la leçon de Plagues and Peoples

Dans Plagues and Peoples[2], William H. McNeill (1917–2016) montre que les maladies suivent les routes du commerce, des empires et, aujourd’hui, des marchés mondialisés. L’histoire longue révèle ainsi que toute mondialisation est aussi biologique, et que chaque phase d’intégration accrue du monde s’est accompagnée de chocs sanitaires. Mais, loin de toute fatalité, McNeill insiste sur un point décisif : la maladie ne devient catastrophe que lorsque les sociétés sont structurellement vulnérables, dépendantes et politiquement désarmées.

Pour l’Afrique, cette lecture est essentielle. Nos fragilités sanitaires actuelles ne relèvent ni d’une fatalité géographique ni d’une incapacité culturelle, mais d’une histoire faite de dépossession, de dépendance pharmaceutique et de politiques de santé pensées ailleurs, pour d’autres priorités.

Partir des besoins réels sans se couper du monde

C’est ici que la question des médicaments essentiels[3] retrouve toute sa centralité. Parler de souveraineté sanitaire aujourd’hui ne peut se réduire à l’invocation incantatoire de la production locale ou à la course symbolique aux vaccins de dernière génération. Il s’agit d’un choix politique beaucoup plus exigeant : identifier, produire et sécuriser l’accès aux médicaments qui répondent aux besoins réels des populations — maladies infectieuses persistantes, santé maternelle et infantile, pathologies chroniques liées aux transformations sociales.

Partir des besoins réels ne signifie pas se couper du monde. L’histoire montre au contraire qu’aucune société ne s’est protégée durablement par l’isolement. La souveraineté sanitaire n’est ni l’autarcie ni la soumission, mais une ligne de crête exigeante entre ouverture et maîtrise, entre circulation des savoirs et contrôle politique des priorités. Elle suppose des États capables de choisir, de réguler et de coopérer — notamment à l’échelle régionale africaine — et d’affirmer que certains biens doivent rester hors marché parce qu’ils engagent directement la vie des peuples.


[1] Accord TRIPS (1994) : Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights), adopté en 1994 dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il impose des standards élevés et harmonisés de protection des brevets, notamment pharmaceutiques, limitant la production de médicaments génériques et renforçant la dépendance des pays du Sud aux firmes multinationales.

[2] McNeill, W. (2010). Plagues and peoples. Anchor.

[3] Médicaments essentiels : Terme défini par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour désigner les médicaments répondant aux besoins prioritaires de santé, devant être disponibles en permanence, de qualité garantie et à un coût abordable. La Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS sert de référence aux politiques nationales du médicament.

La balance hors-sol : la bataille d’Ousmane Sonko pour la révision de son procès

La demande de révision du procès engagé contre Ousmane Sonko à la suite de la plainte pour diffamation déposée en octobre 2022 par Mame Mbaye Niang, alors ministre sous Macky Sall, dépasse le cadre d’un litige judiciaire ordinaire. Elle met en cause l’usage politique du droit et interroge la capacité de la justice à demeurer ancrée dans le jeu démocratique face à la confrontation entre pouvoir et opposition.

Il y a des combats qui dépassent la personne qui les mène. Des combats qui, sous des dehors individuels, posent en réalité une question collective : quel rapport une société entretient-elle avec sa justice ?

Dans le Sénégal d’aujourd’hui, la démarche d’Ousmane Sonko visant la révision de son procès pour diffamation relève d’une exigence politique et morale : rétablir la vérité judiciaire et le principe de proportion. Elle n’a rien d’une manœuvre dilatoire ni d’une revanche personnelle.

Ce procès n’était pas un banal contentieux. Il a été engagé par un ministre du régime de Macky Sall, Mame Mbaye Niang, contre un opposant majeur, pour avoir affirmé qu’il avait été « épinglé » par un rapport administratif. Une parole politique, fondée sur un document d’intérêt public, judiciarisée par une procédure dont l’issue — peine aggravée, dommages-intérêts exorbitants, célérité suspecte — poursuivait un objectif clair : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle de 2024.

Dans ces conditions, demander la révision du procès n’est pas contester la justice ; c’est refuser qu’elle soit instrumentalisée.

Une parodie judiciaire validée de bout en bout

Il faut d’abord appeler les choses par leur nom. Le procès qui a conduit à la condamnation d’Ousmane Sonko fut, dès la première instance, une parodie. Une procédure expéditive, bancale, où les garanties élémentaires du procès équitable ont été piétinées avec une désinvolture confondante. Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que cette parodie n’a pas été corrigée en appel : elle a été validée, amplifiée, sanctuarisée.

La justice sénégalaise, dans cette affaire, n’a pas simplement failli ; elle a persévéré. Elle a donné l’impression d’un corps refermé sur lui-même, plus soucieux de produire un résultat politique que de rendre une décision juridiquement défendable. Or la justice n’est pas un théâtre où l’on joue un rôle écrit ailleurs. Elle est censée être le dernier rempart contre l’arbitraire, non son instrument le plus sophistiqué.

Les dommages-intérêts : une insulte sociale

Le point le plus choquant reste sans doute le montant des dommages-intérêts. Deux cents millions de francs CFA. Deux cents millions. Il faut répéter ce chiffre, le laisser résonner, le confronter à la réalité sociale du pays.

Dans quel Sénégal vivent les magistrats qui ont validé de tels montants ? Dans quel pays imaginaire une accusation de diffamation — fût-elle caractérisée — justifie-t-elle une sanction financière équivalente à plusieurs vies de travail pour un salarié moyen ? Dans un pays où le salaire minimum ne permet pas de vivre dignement, où des familles entières survivent avec moins de 100 000 francs CFA par mois, cette décision relève d’une indécence institutionnelle.

Ce n’est pas seulement une erreur d’appréciation : c’est une rupture morale entre la magistrature et la société qu’elle est censée servir. La justice ne peut pas être rendue hors-sol, comme si elle s’exerçait dans une bulle déconnectée de la pauvreté ambiante.

La proportionnalité : principe oublié, justice dévoyée

Toute justice digne de ce nom repose sur un principe cardinal : la proportionnalité des peines. La sanction doit être proportionnée à la faute, à ses conséquences réelles, au contexte social et politique. Or ici, ce principe a été méthodiquement piétiné.

Comparer n’est pas relativiser, c’est éclairer. Dans d’autres domaines, des fautes lourdes — détournements de deniers publics, malversations avérées, préjudices économiques massifs — ont parfois été sanctionnées plus légèrement que cette supposée diffamation. Que dire alors ? Que la parole critique coûte plus cher que le pillage ?

Dans la médecine, lorsqu’un praticien commet une erreur, on évalue la faute, son intention, ses conséquences, le contexte. Dans l’enseignement, lorsqu’un professeur dépasse les bornes, la sanction est graduée. Dans l’armée même, où la discipline est sévère, l’échelle des sanctions obéit à une logique de proportion. Pourquoi la magistrature s’exonérerait-elle de cette exigence universelle ?

Une magistrature à interpeller, sans détour

Il ne s’agit pas ici de manquer de respect à la magistrature, mais de la mettre face à ses responsabilités historiques. Être sévère n’est pas être injuste. Au contraire. Une institution forte est celle qui accepte la critique, qui se réforme, qui reconnaît ses dérives.

Dans cette affaire, trop de juges ont donné le sentiment d’une justice de position sociale, plus attentive à protéger un ordre établi qu’à garantir l’égalité devant la loi. Une justice qui punit plus durement la contestation que la prédation. Une justice qui confond autorité et autoritarisme.

Or la dignité du juge ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans la capacité à corriger l’erreur. La procédure de révision n’est pas une humiliation pour la justice sénégalaise ; elle est une chance.

Se battre pour la révision, c’est se battre pour la justice

En persistant dans ce combat, Ousmane Sonko ne défend pas seulement son honneur. Il pose une question qui nous concerne tous : voulons-nous d’une justice qui écrase ou d’une justice qui équilibre ? D’une justice qui punit l’audace ou d’une justice qui protège la vérité ?

La révision de ce procès n’est pas un caprice politique. C’est une exigence démocratique. Car lorsqu’une injustice flagrante est validée, c’est toute la société qui est condamnée à l’arbitraire. Et lorsqu’un citoyen — fût-il Premier ministre — refuse de s’y résigner, il rend paradoxalement service à l’institution qu’il interpelle.

Sonko, Diomaye et l’espérance fanonienne : ne pas laisser la révolution sans boussole

Dans quelques jours s’ouvrira à Dakar le colloque international du centenaire de Frantz Fanon (17 — 20 décembre 2025), au Musée des Civilisations noires. Ce rendez-vous n’est pas un simple hommage savant : les documents préparatoires le rappellent avec force. Fanon nous lègue moins une statue qu’un programme de lutte, un souffle destiné à « clarifier la mission historique que l’Afrique et sa diaspora doivent remplir aujourd’hui ».

Le texte de présentation insiste sur cet avertissement qui traverse toute l’œuvre fanonienne : le recul du colonialisme portait la promesse d’une reprise de l’humanité, mais cette promesse fut trahie par des bourgeoisies bureaucratiques qui, selon Fanon, n’allèrent pas à l’indépendance « en combattants, mais en négociants ».

 Cette lucidité est d’une brûlante actualité, alors même que le Sénégal expérimente un moment inédit : une alternance sans compromission apparente, portée par une mobilisation populaire d’une intensité rare sur le continent.

À l’heure où Dakar s’apprête à accueillir chercheurs, artistes, militants et étudiants, le colloque rappelle un impératif politique : une révolution n’avance que si elle reste fidèle aux forces qui l’ont rendue possible. C’est sous ce prisme qu’il faut comprendre les interrogations croissantes autour de la relation entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.

La «bourgeoisie nationale» selon Fanon : la tentation de s’éloigner du peuple

Dans les textes rassemblés pour le colloque, une phrase revient comme un fil rouge : la « bourgeoisie nationale » est une classe qui n’a pas de projet historique, qui s’insère dans les structures coloniales au lieu de les briser, et qui met son énergie non dans la transformation, mais dans la gestion de la dépendance

Cette bourgeoisie n’est pas seulement une catégorie économique et sociale : c’est une attitude, un imaginaire, une manière d’habiter le pouvoir sans rompre avec les logiques de domination.

C’est à l’aune de cette critique que l’on doit analyser la situation actuelle. Un sentiment diffus circule : celui que le Président Diomaye Faye semble vouloir s’affranchir du mouvement social qui l’a porté au pouvoir, mouvement dont PASTEF est l’expression politique la plus organisée. Je dis semble, car je peine encore à saisir la rationalité d’une telle stratégie. Pourquoi tenter de se tenir à distance de l’énergie populaire qui a rendu possible l’alternance du 24 mars 2024? Pourquoi laisser croire que l’État pourrait fonctionner désormais comme un appareil neutre, affranchi de la pression révolutionnaire qui l’a remis en mouvement ?

Et pourtant, les signaux existent. Ils inquiètent. Ils interrogent. Ils rappellent ce que Fanon nommait le « glissement » : cette manière insidieuse qu’ont certains dirigeants, même sincères, de se réapproprier le pouvoir au détriment de la dynamique collective.

Mais si tel est le chemin qui se dessine, alors nous en prendrons acte. Sans colère, sans naïveté, mais avec cette vigilance politique que Fanon appelait de ses vœux. Car une révolution ne survit qu’à une condition : que les masses restent le cœur battant du processus.

La nécessité de maintenir l’espérance révolutionnaire

Il serait faux de dire que la relation entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye s’est rompue. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que leurs rôles institutionnels créent une tension politique inédite : l’un incarne la radicalité transformatrice, l’autre la présidence républicaine dans sa dimension la plus classique. Fanon avait prévenu : les institutions ont une puissance de domestication redoutable.

Dans les réunions populaires comme dans les cercles militants, une peur s’exprime : que la présidence se normalise, que la rupture s’émousse, que la dynamique collective se dissolve dans les codes d’un État qui, depuis soixante ans, sait absorber ses propres contestataires. Ce risque est réel. Il n’est pas une trahison ; il est la tentation structurelle de toute situation de pouvoir.

Face à cela, la position du mouvement doit être claire : nous ne transigerons pas.

Non par défi. Non par orgueil. Mais parce que le peuple révolutionnaire a des exigences légitimes : justice, transparence, refonte de l’État, fin des privilèges, décolonisation des institutions.

Ce peuple — celui qui a résisté, qui a souffert, qui a été emprisonné, torturé, humilié — n’a pas mené ce combat pour revenir à une gestion soft de l’ordre ancien.

Et surtout parce que l’espérance ne doit pas s’éteindre. Comme le rappelle le texte du colloque, Fanon n’était pas seulement le théoricien de la violence libératrice ; il était le penseur d’une immense espérance africaine, d’un avenir à inventer où les peuples reprennent initiative et dignité.

Cette espérance-là ne peut être abandonnée à la seule verticalité présidentielle. Elle doit rester entre les mains de celles et ceux qui l’ont portée ces dernières années : ambulants, djakartamen, syndicats, étudiants, quartiers populaires, paysans, intellectuels, travailleurs de la fonction publique, diaspora, travailleurs informels, jeunes précarisés.

La justice fiscale exige la fin des privilèges ; les fonds communs en sont un symbole

À l’heure où l’Assemblée nationale décortique le Budget 2026, le pays entre dans une zone où l’ambiguïté n’est plus tolérable. Les documents officiels eux-mêmes ne laissent aucun doute : le Sénégal doit « restaurer la crédibilité et la viabilité des finances publiques » et engager un « assainissement » profond de ses comptes, après la révélation d’un endettement réévalué à 119 % du PIB et d’un déficit approchant les 12 % du PIB[1].

Cette exigence nouvelle, affirmée dans le Projet de loi de finances, repose sur une idée simple : la souveraineté financière ne naîtra ni des slogans ni des artifices comptables, mais d’un effort fiscal juste, assumé, équitable.

Les fonds communs : les impensés d’une République qui se veut juste

Le Gouvernement reconnaît dans son projet de loi que la maîtrise de la masse salariale doit être rigoureuse et que la transparence sur les rémunérations publiques est devenue indispensable. Le document Voies et Moyens va plus loin en indiquant que la réforme du Code général des impôts doit permettre une meilleure segmentation des contribuables, une centralisation des « bénéficiaires effectifs » et un renforcement de la justice fiscale.

Cette ambition, déjà inscrite dans les textes, appelle une conséquence logique : les fonds communs doivent être imposés.

Le Code général des impôts soumet à l’impôt sur le revenu les traitements, salaires, indemnités et primes de toutes natures. Il ne crée aucune catégorie spéciale pour les « fonds communs ». S’ils échappent encore largement à l’impôt, ce n’est pas parce que la loi les protège, c’est parce que l’administration les a installés dans une zone grise, à l’abri du regard du fisc. Et dans un contexte où l’État affirme vouloir relever la pression fiscale pour atteindre les standards UEMOA (20 %), il est incohérent de faire peser l’effort public sur les usagers du mobile money, les agriculteurs, les ménages modestes ou les petites entreprises, tout en épargnant les segments les mieux rémunérés de la haute administration.

Dans un pays où le Président et le Premier ministre ont choisi la vérité contre le maquillage des chiffres, ne pas imposer les fonds communs revient à maintenir une zone d’ombre au cœur même de l’État. C’est incompatible avec l’idéal de souveraineté, incompatible avec l’agenda de refondation et incompatible avec l’idée simple que la République se bâtit d’abord par l’exemplarité de ceux qui la servent.

La fiscalité foncière : le socle oublié de l’autonomie nationale

Le document Voies et Moyens[2] insiste sur le rôle que doit jouer la fiscalité foncière dans l’élargissement de l’assiette et l’augmentation des recettes internes. Le Projet de loi, lui, annonce une « régularisation foncière massive » dont le rendement est projeté à plus de 100 milliards FCFA. Ces formulations ne sont pas anodines : elles expriment la reconnaissance officielle d’une évidence économique longtemps mise de côté.

La taxe foncière sénégalaise n’est plus en phase avec les réalités contemporaines. Elle est faible, sous-évaluée, parfois inopérante. Elle ne reflète ni la valeur réelle du patrimoine, ni les dynamiques urbaines, ni les besoins criants des collectivités. Elle ne peut plus rester dans cet état alors que le pays affirme vouloir financer ses ambitions sans s’en remettre aux bailleurs.

Un État qui néglige son foncier néglige la première pierre de sa souveraineté. La nation reconnaît la valeur de son territoire et choisit d’en faire une part équitable de l’effort collectif. Réformer la fiscalité foncière, mettre à jour les valeurs, intégrer les terrains vacants, responsabiliser les propriétaires, donner aux communes un socle de ressources stable et prévisible : tout cela n’est pas un luxe, mais une obligation politique si l’on veut sortir d’un modèle où l’État vit à crédit pendant que la richesse immobilière échappe à l’impôt.

La souveraineté budgétaire exige la justice fiscale

Le Projet de loi de finances 2026 parle d’une « mobilisation de nouvelles ressources endogènes », d’une volonté de « retrouver définitivement les équilibres budgétaires » et d’une réduction de la dépendance aux financements extérieurs. Le document Voies et Moyens décrit la même trajectoire : élargir l’assiette, sécuriser les recettes, réformer les codes fiscaux et douaniers, corriger les niches et renforcer la transparence.

Ces formulations officielles ne prennent sens que si l’État a le courage d’aller jusqu’au bout. La vérité budgétaire est devenue un choix politique. Et ce choix oblige l’administration à se réformer elle-même, à abandonner ses zones d’exception, à accepter que l’effort fiscal soit partagé.

Le peuple a toujours payé. Il est temps que l’État, lui aussi, paie sa part. Et c’est à ce prix — pas un autre — que la souveraineté budgétaire annoncée dans les textes deviendra une réalité vécue par tous.


[1] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

[2] Ministère des Finances et du Budget. (2025). Voies et moyens — Annexe au projet de loi de finances pour l’année 2026. République du Sénégal.

Aminata Touré et la coalition fantôme

Aminata Touré tente de ranimer une coalition sans existence réelle. Une manœuvre d’appareil sans portée politique, face à un PASTEF solidement ancré dans le réel.

La lettre publiée le 11 novembre 2025 au nom du « président » (?) de la « Coalition Diomaye Président » — sans sceau officiel, et surtout sans mention de la qualité de son signataire — a suffi à provoquer une agitation médiatique. Elle annonçait le remplacement de Aïda Mbodj par Aminata Touré à la tête d’une structure dont plus personne n’entendait parler. Une tempête dans un verre d’eau, rien de plus.

Créée à la veille de la présidentielle pour rallier des soutiens extérieurs au projet souverainiste de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, la coalition a depuis perdu toute raison d’être. Le 17 novembre 2024, PASTEF, victorieux de la présidentielle du 24 mars, s’est présenté sous sa propre bannière aux législatives et a raflé 130 sièges sur 165. Dès lors, la logique des alliances d’appoint est devenue caduque : la « Coalition Diomaye Président » n’a connu aucune activité notable et ne subsiste plus que sur papier — et dans les ambitions de quelques-uns.

C’est dans ce vide qu’Aminata Touré tente de revenir dans le jeu. L’ancienne Première ministre, rompue aux intrigues d’appareil, se fait désigner à la tête d’une coalition sans vie, sans ancrage, et dont la principale composante — PASTEF — ne veut pas, en l’état, reconnaître la légitimité.

Ce mélange de confusion et de calcul illustre une vieille pathologie de la classe politique sénégalaise : celle de croire que les rapports de force se fabriquent à coups de signatures et de communiqués. On crée des coalitions sans militants, on se distribue des titres sans base sociale, on s’autoproclame président d’un vide. La manœuvre amuse, mais elle n’entraîne aucune conséquence.

Car la réalité politique du Sénégal d’aujourd’hui se joue ailleurs : dans le redressement économique après le choc de la dette cachée, dans la reconstruction morale de l’État, dans la souveraineté retrouvée sur les choix budgétaires et stratégiques. C’est là que le peuple observe et juge. Pas dans les couloirs d’une coalition virtuelle.

Le geste d’Aminata Touré relève davantage de la visibilité médiatique que de l’action politique. Mais l’histoire est passée à une autre époque : celle où les forces vives du pays se réapproprient la parole publique, où les sigles creux ne trompent plus personne.

Le TERA Meeting : un peuple en marche, une révolution en cours

Ce 8 novembre 2025, le Sénégal a vécu un moment d’histoire. Plus de 100 000 citoyens venus des quatre coins du pays ont convergé vers Dakar pour le TERA Meeting, dans une atmosphère d’unité rare. De la Casamance au Fouta, du Baol à la diaspora, toutes les voix du pays se sont retrouvées autour d’un même souffle : celui de la révolution citoyenne initiée par le PASTEF.

Une mobilisation impressionnante : une marée humaine, joyeuse et disciplinée, symbole d’un Sénégal multiple et uni. Ce n’était pas une simple démonstration de force politique, mais l’expression d’un engagement collectif. Dans la diversité des chants et des visages, on lisait une certitude partagée : le pays a changé de cap.

Au centre de cette journée, le discours d’Ousmane Sonko a été à la hauteur de l’attente. Sobre, clair, et d’une intensité rare, il a rappelé « une certaine vérité » : nous sommes en révolution. Pas une révolution de slogans, mais une révolution morale, politique, sociale et économique. PASTEF en est le fer de lance, mais c’est le peuple qui en est le moteur. En répondant aux impatiences, en réaffirmant la ligne de rupture et de souveraineté, le Premier ministre Ousmane Sonko a recentré le projet national autour de l’essentiel : rendre au Sénégal son autonomie, sa dignité et sa promesse.

Ce moment de ferveur populaire a aussi rappelé l’unité du tandem dirigeant : l’alliance fraternelle et stratégique entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye, symbole d’une continuité dans la révolution en cours et d’une confiance partagée dans la mission de refonder l’État.

L’union œcuménique observée aujourd’hui — musulmans, chrétiens, femmes du bois sacré, confréries, laïcs, jeunes, anciens, ruraux, urbains — illustre la maturité d’une société qui a décidé de reprendre la parole politique. Le rassemblement a aussi prouvé que la révolution sénégalaise n’est pas une aventure partisane, mais un processus collectif : une marche lente, exigeante, vers la justice et la souveraineté.

L’enjeu, désormais, est de transformer cette énergie populaire en force de construction. La révolution ne s’arrêtera pas dans les stades : elle doit irriguer l’État, l’économie, la culture et la conscience. Le 8 novembre aura été le point d’équilibre entre l’espérance et la responsabilité. PASTEF a montré qu’il sait rassembler ; il lui revient maintenant de continuer à gouverner avec la même foi.

Le peuple sénégalais a parlé, non par les urnes cette fois, mais par sa présence. Et sa présence dit tout : la révolution est en marche.

8 novembre : le Sénégal à la croisée des ruptures

À la veille du rassemblement de PASTEF où Ousmane Sonko doit s’adresser au pays, le Sénégal entre dans un moment de vérité. Entre les attentes du peuple, les hésitations du pouvoir et la profondeur des défis à venir, se joue plus qu’un tournant politique : la fidélité ou le reniement d’une révolution.

À la veille du TERA meeting de PASTEF prévu ce 8 novembre, où Ousmane Sonko doit faire une déclaration que d’aucuns annoncent décisive, le Sénégal retient son souffle. Depuis l’élection du 24 mars 2024, le pays vit dans une étrange tension entre espoir et attente. Le peuple, victorieux des urnes, observe désormais un pouvoir hésitant à se définir.

Les atermoiements du Président Bassirou Diomaye Faye, jusque-là perçus comme une prudence tactique, prennent aujourd’hui la forme d’un malaise politique plus profond : celui d’un État en transition qui peine à choisir sa ligne de front. Et dans ce silence, les impatiences montent. Ce 8 novembre pourrait bien être le moment de vérité — celui où se mesurera la cohérence entre les promesses de la rupture et les lenteurs du pouvoir.

Le contexte ne saurait être minimisé. Comme je le soulignais dans un récent billet, le débat sur la « haine » et la « vengeance » orchestré par les ralliés de la vingt-cinquième heure n’est qu’une diversion : le vrai problème n’est pas moral, il est politique. Il tient à la direction que doit désormais prendre le pays, et à la capacité du pouvoir de rester fidèle à son mandat populaire — celui de reconstruire le Sénégal sur des bases souveraines, sociales et panafricaines.

Un État prisonnier de ses formes

Le premier défi du Sénégal est d’ordre structurel. L’État sénégalais demeure colonial dans son architecture : centralisé, bureaucratique, régi par un droit et une langue qui le rattachent encore à la matrice française.

La continuité du franc CFA, les accords de défense et les réflexes technocratiques de la haute administration illustrent cette dépendance. L’audit des finances publiques et la révélation de la dette cachée de 4 300 milliards FCFA ont mis à nu un système politique où l’État servait d’abord les créanciers avant de servir les citoyens.

La rupture institutionnelle annoncée par le Président Bassirou Diomaye Faye suppose donc plus qu’une bonne gouvernance : elle exige une refondation historique. Ce n’est pas seulement la manière de gérer qu’il faut changer, mais la manière de concevoir le pouvoir. Tant que les institutions resteront extraverties, la souveraineté demeurera un mot d’ordre et non une réalité.

Économie : produire pour vivre ou importer pour survivre

Sur le terrain économique, le choix est tout aussi tranché. Depuis plus d’un demi-siècle, le Sénégal vit selon le schéma de l’économie extravertie décrit par Samir Amin : exportation de matières brutes, dépendance aux importations alimentaires, endettement chronique, domination des bailleurs.

Le Plan Sénégal émergent (PSE) de Macky Sall, censé moderniser le pays, a surtout accru la dépendance financière et élargi le fossé social.

Le nouveau pouvoir a amorcé une inflexion : souveraineté alimentaire, industrialisation nationale, contrôle du contenu local dans les hydrocarbures. Mais cette orientation se heurte à la rigidité du cadre monétaire, à la pression des institutions de Bretton Woods et à la résistance des élites administratives.

Le choix est existentiel : produire pour vivre ou importer pour survivre. Et cette décision ne se prendra pas dans les bureaux, mais dans les champs, les ateliers, les écoles et les ports — là où se fabrique la richesse réelle.

Diplomatie et géopolitique : entre prudence et audace

Sur la scène régionale, le Sénégal joue une partition délicate. Au moment où la CEDEAO se fissure, où l’AES s’affirme comme un pôle alternatif, Dakar tente de concilier médiation et fermeté.

La diplomatie sénégalaise revendique une neutralité active : dialoguer avec tous, mais ne se soumettre à personne. La France, l’Allemagne, la Chine, la Turquie, la Russie, l’Arabie Saoudite, etc. ; — tous veulent leur part du « nouveau Sénégal ». Le pays cherche, dans cette mêlée, à bâtir une politique étrangère fondée sur la réciprocité et la dignité.

Mais l’équilibre est précaire. Une erreur d’orientation, et le pays pourrait retomber dans la vassalisation ou l’isolement. Le 8 novembre devra donc aussi être un moment de clarification géopolitique : dire clairement avec qui et pourquoi nous voulons coopérer.

Les forces sociales de la souveraineté

Le sort du projet dépend désormais de la société sénégalaise elle-même. Trois forces peuvent ou non faire basculer l’histoire.

La première est la jeunesse, immense et impatiente, qui a fait tomber le régime de Macky Sall. Elle a soif de participation, non de clientélisme ; de dignité, non d’assistanat. Le risque est qu’elle se sente trahie si le pouvoir ne lui ouvre ni l’économie ni la parole.

La deuxième est la classe laborieuse — ouvriers, paysans, fonctionnaires modestes, pêcheurs, transporteurs — qui porte silencieusement le pays. Sans leur mobilisation, la politique de production et de redistribution restera un vœu pieux.

La troisième enfin, c’est l’intelligentsia critique, celle qui relie la pensée à l’action : universitaires, artistes, journalistes, militants. Leur rôle est de redéfinir le récit national, de donner un sens à la rupture et de défendre la cohérence du projet face aux tentations bureaucratiques ou opportunistes.

Le dilemme du pouvoir

Le Sénégal doit choisir entre deux voies. Celle du réformisme prudent, qui rassure les partenaires extérieurs, mais déçoit le peuple ; ou celle du réalisme révolutionnaire, qui assume les tensions pour reconstruire sur le long terme.

Le président de la République, jusqu’ici, oscille entre les deux : il mesure ses mots, ménage les uns, temporise avec les autres. Mais à force d’équilibre, on risque l’immobilisme. Comme l’écrivait Chroniques sénégalaises : « Rompre le silence, c’est retrouver le sens. » Le pays attend un cap.

Le 8 novembre ne sera pas un simple rassemblement partisan. Il peut devenir un moment de bascule : soit le pouvoir assume la profondeur de la rupture, soit il se laisse engloutir par la routine d’État. Les choix à venir — économiques, diplomatiques, institutionnels — détermineront si le Sénégal reste prisonnier de la dépendance ou s’engage dans la souveraineté réelle. Mais l’histoire, elle, n’attend jamais : elle passe ou elle se venge.

Nous faisons confiance à Ousmane Sonko, président de PASTEF, pour trouver les mots justes et prendre la pleine mesure des enjeux. Il connaît le souffle du peuple, parce qu’il en est le fruit et la voix. Il est le souffle même de cette révolution, celle qui ne se mesure pas à la durée d’un mandat, mais à la profondeur d’une espérance collective : celle d’un Sénégal debout, lucide et souverain.

Justice ou vengeance ? Le faux débat des ralliés de la vingt-cinquième heure

Le peuple sénégalais ne réclame pas la vengeance : il réclame la justice que redoutent les ralliés de la dernière heure.

Ils étaient absents pendant la tourmente, muets dans la répression, prudents quand il fallait du courage. Et les voilà, ralliés de la vingt-cinquième heure, déserteurs du camp patriotique au plus fort de la tempête, aujourd’hui regroupés en alliance hétéroclite pour dire au gouvernement comment il faut gouverner le Sénégal. Ce sont les nouveaux « situationnistes » : ceux qui s’invitent à la victoire sans avoir livré bataille. On y retrouve un ministre à la tête d’un microparti, quelques transfuges du régime déchu, et d’anciens opposants recyclés en donneurs de leçons. Leur refrain est connu : « On ne gouverne pas dans la haine et la vengeance ».

Mais qui donc a parlé de haine ? Qui donc prêche la vengeance ? Certainement pas ceux qui ont porté le combat démocratique jusqu’à la prison et jusqu’à la mort.

Justice n’est pas vengeance

Le peuple sénégalais, lui, n’a jamais été un peuple de haine. Il a toujours su faire la part des choses entre justice et vengeance, entre pardon et oubli. Ce que le peuple demande, c’est la vérité ; ce qu’il exige, c’est la justice. Car il y a eu un président, Macky Sall, qui tenta une échappée solitaire de dictateur, jalonnée de milliers d’arrestations, de dizaines de morts, et d’une terreur d’État étalée de 2021 à 2024. Rendre justice aux inconsolés de cette terreur n’est pas céder à la haine : c’est refuser l’amnésie nationale. C’est affirmer que la République n’a pas de mémoire courte et que le pardon, pour être sincère, suppose d’abord la reconnaissance du crime.

Le Sénégal est une République, avec une Constitution qui consacre la séparation des pouvoirs. Le président de la République est, sans doute, le chef de l’exécutif. Mais il y a dans la situation actuelle une réalité politique inédite : le Premier ministre, Ousmane Sonko, est à la tête du plus grand parti du pays, le PASTEF, fort d’une large majorité parlementaire. Dans une démocratie vivante, la réalité institutionnelle ne peut ignorer les rapports de forces politiques. Le gouvernement n’est pas une cour de dévotion ; c’est l’expression d’une volonté populaire, celle d’un peuple qui a voté massivement pour Bassirou Diomaye Faye sur la base d’un contrat clair : « Sonko moy Diomaye, Diomaye moy Sonko. »

Cette formule n’est pas un slogan sentimental : elle exprime la continuité d’un projet, l’unité d’une espérance. L’un gouverne, l’autre impulse, mais le dessein reste un : reconstruire un État souverain, juste et transparent.

Les opportunistes de la réconciliation

Ce qui est demandé au gouvernement, ce n’est pas d’écouter les pleurnicheries des opportunistes, mais de réaliser l’espérance du peuple sénégalais. De redresser l’économie, de rendre des comptes, de rétablir la justice, d’assainir la fonction publique, de restaurer la dignité nationale. Ceux qui parlent de « réconciliation » voudraient, en réalité, réhabiliter l’ancien ordre. Ils confondent la paix civile avec la continuité du système. Ils voudraient que l’on tourne la page avant même de l’avoir lue. Mais on ne réconcilie pas un peuple avec ses bourreaux : on le réconcilie avec sa propre souveraineté.

Il faut le dire sans détour : l’appel à « oublier » est la dernière ruse de ceux qui craignent que la vérité ne remonte à la surface. Gouverner, ce n’est pas apaiser les consciences des coupables ; c’est apaiser les blessures des victimes.

Et dans cette tâche, le Premier ministre Ousmane Sonko incarne ce que la politique sénégalaise n’avait plus connu depuis longtemps : la fidélité à un combat. Il n’a pas changé de camp, ni de discours, ni d’alliés. Il agit avec cohérence, parfois avec rudesse, mais toujours avec la conviction que l’histoire ne s’écrit pas dans les salons des ralliés tardifs.

S’expliquer ou assumer : le silence du pouvoir est inacceptable

La descente des forces de l’ordre dans les studios de 7 TV et de TFM, suivie de la coupure de leurs signaux, a plongé le pays dans un silence officiel incompréhensible. Aucun ministère, aucune autorité n’a revendiqué ni même expliqué cette décision. Dans une République qui se veut de rupture, le mutisme n’est pas une option tolérable.

Il y a des silences qui font plus de dégâts que des fautes. Ce qui s’est passé à 7 TV et à TFM ne peut rester sans explication. Des gendarmes pénétrant dans des rédactions, des journalistes interpellés, des signaux coupés sur la TNT, et depuis… rien. Pas une ligne officielle, pas une voix pour assumer.

Pourtant, selon Jeune Afrique, ni le CNRA, ni la Télédiffusion du Sénégal, ni le ministère de la Communication, ni le Bureau d’information du gouvernement n’ont reconnu avoir ordonné l’intervention. Aucun document, aucune notification, aucune trace. Deux médias nationaux réduits au silence sans que personne ne dise pourquoi, ni au nom de qui ? Ce flou n’est pas seulement une anomalie administrative : c’est une faute politique.

On ne peut pas faire la transparence budgétaire et tolérer l’opacité institutionnelle. On ne peut pas mettre fin aux fonds politiques et laisser s’installer un brouillard de responsabilités. Gouverner, c’est rendre des comptes — toujours, surtout quand l’acte en cause touche à la liberté d’informer.

Si la mesure a été légale, qu’on en montre la base. Si elle a été improvisée, qu’on le reconnaisse et qu’on en tire les conséquences. Mais il faut parler, car le silence de l’État est la première forme de censure. Ceux dont la responsabilité est engagée doivent sortir de leur cachette. La République n’est pas une maison d’ombres.

Le peuple sénégalais a voulu un gouvernement de vérité, pas un pouvoir qui se dérobe. Ce qui s’est passé est un test : celui de la cohérence entre les paroles et les actes, entre la promesse de rupture et la pratique du pouvoir.

Expliquer ou assumer — c’est la seule voie de responsabilité. Car un pouvoir qui se tait sur un acte incompris finit par en porter le soupçon.