
Il est des moments où la parole publique doit commencer par le silence.
Silence respectueux, silence grave, silence nécessaire.
À l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année de chirurgie dentaire, a perdu la vie. Devant ce drame, la première exigence est humaine : s’incliner devant sa mémoire, exprimer une solidarité sans réserve à sa famille, à ses camarades, à l’ensemble de la communauté universitaire. Une vie jeune, une trajectoire d’effort et d’espérance, se sont arrêtées brutalement.
Mais honorer la mémoire d’Abdoulaye Ba impose aussi une exigence de vérité. Une enquête indépendante, rigoureuse et exhaustive doit être menée afin d’établir les circonstances exactes de sa mort et de situer clairement les responsabilités, sans précipitation ni complaisance. L’État n’honore pas ses morts en esquivant les faits ; il les honore en affrontant la réalité, jusqu’au bout.
Un drame qui s’inscrit dans une crise plus large
Ce décès ne survient pas dans un vide politique. Il s’inscrit dans un climat universitaire tendu, marqué par des revendications étudiantes, des dysfonctionnements structurels anciens, et une conflictualité sociale que nul ne peut décemment réduire à une opposition simpliste entre « étudiants » et « autorités ».
Depuis des années, l’université sénégalaise vit sous le régime de l’exception permanente : calendriers disloqués, années académiques qui se chevauchent, dispositifs sociaux conçus pour un système qui n’existe plus. Les bourses, pilier central de la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, en sont devenues l’illustration la plus criante.
Le paiement rétroactif, généralisé par l’instabilité du calendrier, a produit une impasse budgétaire documentée : explosion des rappels, endettement bancaire, interventions répétées du Trésor. En 2024–2025, ce sont 90 milliards de FCFA qui ont été versés, dont la moitié en rappels, au prix d’une dette bancaire et de crédits additionnels massifs. À ce rythme, la soutenabilité même du système était menacée.
Dire cela n’est pas s’en prendre aux étudiants. C’est refuser de transformer une politique sociale en mensonge comptable, condamné à s’effondrer sur ceux-là mêmes qu’elle prétend protéger.
Réformer n’est pas punir : c’est sauver ce qui peut l’être
C’est dans ce contexte qu’intervient la réforme du paiement des bourses : non plus calée sur un calendrier universitaire fictif, mais sur la présence effective de l’étudiant, à partir de son inscription réelle.
La logique est simple : on ne peut réclamer des arriérés pour une période où l’on n’avait pas encore le statut d’étudiant. Ce principe n’est ni brutal ni idéologique ; il est juridique, budgétaire et éthique.
Refuser de le dire clairement, au nom d’un soutien inconditionnel, reviendrait à infantiliser les étudiants et à sacrifier l’avenir du dispositif. La vérité est parfois impopulaire ; elle est toujours préférable à l’illusion.
Cela vaut aussi pour la gestion des campus. Les violences contre les biens et les personnes, les dégradations, les pratiques de gratuité détournées, le non-paiement systématique de loyers symboliques : rien de tout cela ne peut être justifié par la seule existence de revendications.
Laisser faire, au nom de la « paix sociale », c’est en réalité acheter un calme provisoire au prix d’un désordre durable.
Ordre public, mais État de droit
La question de la présence des forces de l’ordre sur les campus est, à cet égard, l’une des plus sensibles. Elle mérite mieux que les slogans.
Par principe, les franchises universitaires doivent être protégées. Mais elles ne sauraient devenir un droit à l’impunité lorsque des personnes et des biens sont menacés.
C’est précisément cette ligne de crête que le gouvernement actuel a commencé à tracer. Lors de sa visite à l’École nationale de police le mardi 3 février 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a rappelé une double exigence :
– garantir l’ordre public,
– sans jamais dissocier la force de la proportionnalité et du respect des droits fondamentaux.
Il a ainsi instruit le ministre de l’Intérieur d’élaborer une doctrine d’engagement encadrant strictement l’usage de la force, et annoncer une nouvelle doctrine de maintien de l’ordre, fondée sur la protection des personnes et des biens, tirant les leçons explicites des événements meurtriers qui ont endeuillé le pays ces dernières années.
Dans le même temps, le renforcement budgétaire de la police nationale — 150,8 milliards de FCFA, en hausse de plus de 18 % — a été assumé comme un choix politique, non pour réprimer une société, mais pour professionnaliser une force appelée à agir sous contrainte démocratique.
Une réforme sous pression
Il serait naïf de croire que ces débats sont uniquement nationaux. Le Sénégal traverse une crise de la dette profonde, révélée tardivement, avec un ratio réévalué autour de 120 % du PIB. Dans ce contexte, les arbitrages budgétaires — y compris sur l’université — se déroulent sous pressions multiples : financières, institutionnelles, politiques.
Les appels insistants à une restructuration de la dette, présentée comme « technique » et « inévitable », ne sont pas neutres. Ils visent à déplacer le centre de décision, à réinscrire les choix nationaux dans des cadres où la souveraineté démocratique pèse moins que la crédibilité financière. Refuser cette restructuration, comme le fait le gouvernement à ce stade, n’est pas un déni de réalité ; c’est un choix stratégique, assumé, conflictuel, et nécessairement coûteux.
Dans ce contexte contraint, maintenir les bourses, réformer leur gestion, renforcer les services publics essentiels, tout en refusant la tutelle extérieure, relève moins de l’idéologie que de la cohérence politique.
Soutenir sans aveuglement, critiquer sans démolir
Soutenir l’action gouvernementale aujourd’hui, ce n’est ni applaudir mécaniquement ni se taire face aux drames. C’est tenir ensemble trois exigences : la vérité sur les faits, la justice pour les victimes, et la lucidité sur les contraintes structurelles.
L’université sénégalaise mérite mieux que les postures. Elle mérite un État qui réforme sans cynisme, qui protège sans brutalité, qui parle sans mentir. C’est à cette hauteur — et à cette hauteur seulement

Grâce à cette chronique, j’en sais maintenant beaucoup plus sur les réalités et les enjeux de cette crise universitaire à répétions , qu’avec tous les articles ( souvent tendancieux ) de journaux ou des cacophonies qui nous tiennent lieu de débats dans nos médiats nationaux.
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