Complotisme ou le retour de Saint-Thomas ? La foi du déni et la tentation du parjure

Macky Sall doute encore de ce que tout le monde sait. L’ancien président, qui prêchait la transparence, réclame aujourd’hui les preuves de la dette cachée qu’il niait hier. Simple geste d’incrédulité ou, plus vraisemblablement, manœuvre de défense anticipée ? Entre complotisme feutré et foi du déni, le « retour de Saint-Thomas » vire au parjure.

Ainsi donc, l’ancien président Macky Sall a pris sa plume. Il a écrit au ministre des Finances et au président de la Cour des comptes pour réclamer les documents relatifs à la dette cachée. À lire sa lettre, on se demande s’il agit en complotiste contrarié ou en Saint Thomas de la République : il ne croit que ce qu’il touche. Mais ce geste, en apparence légitime, est lourd de sous-entendus politiques. Il ouvre même une brèche majeure : celle de sa future mise en accusation pour haute trahison.

Car enfin, que cherche Macky Sall ? Accéder à des pièces auxquelles il n’a plus vocation à avoir accès — sauf en qualité de mis en cause. Il n’est plus chef de l’État, n’en déplaise à ses réflexes de monarque. Ce qu’il revendique comme un droit à l’information ressemble fort à une tentative de défense anticipée, une main tendue au juge de l’histoire avant que celui de la Haute Cour de justice ne se saisisse du dossier.

Le prestidigitateur face aux faits têtus

« Une dette publique ne peut être cachée », affirma-t-il il y a une dizaine de jours, tel un prestidigitateur contrarié. Or, les faits sont têtus : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes, un audit privé international, sans oublier le FMI lui-même, ont tous reconnu l’existence d’engagements hors bilan, de garanties souveraines occultes, de passifs dissimulés.

C’est donc moins un débat que Macky Sall rouvre qu’un procès : celui de sa crédibilité. L’homme qui niait l’évidence se découvre soudain passionné par les archives. Il réclame des preuves que tout le monde a déjà vues — sauf lui, dit-il. La dette cachée ne relève plus du mystère : elle constitue un crime comptable d’État. Et il en fut le principal ordonnateur.

De la dénégation à la mise en cause

Ce soudain accès de curiosité serait presque risible s’il ne trahissait pas une inquiétude feutrée. En écrivant au ministre, Macky Sall franchit une ligne : celle qui sépare l’ancien président du justiciable. Il s’invite dans un dossier judiciaire et financier où son nom revient en écho, non comme témoin, mais comme auteur présumé d’une dissimulation massive — un aveu d’intérêt personnel, en somme.

S’interroger sur cette dette, c’est son droit ; tenter d’en manipuler la lecture, c’est un abus. Hier encore, il vantait la transparence ; aujourd’hui, il réclame l’accès aux pièces qu’il contribua lui-même à soustraire au contrôle démocratique. Mais on ne visite pas les coffres du Trésor comme on relit ses Mémoires.

Dans cette lettre transparaît la même arrogance tranquille que dans ses discours : le refus obstiné de reconnaître la faillite morale d’un système qu’il a incarné. Le parjure n’est plus une tentation, c’est désormais un refuge.

Briser le miroir postcolonial : pour une démocratie africaine enracinée

La chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde mérite d’être saluée pour sa rigueur. Mais si elle démonte avec justesse les faux-semblants autoritaires, elle reste enfermée dans une vision trop électoraliste de la démocratie. Dans les pays d’Afrique subsaharienne anciennement colonisés par la France, la démocratie ne prendra sens que si elle s’accompagne d’une refonte de l’État postcolonial. Sans cela, elle demeurera une forme vide, un miroir où les peuples ne se reconnaissent pas.

Philippe Bernard a raison de dénoncer la supercherie des autocrates qui, de Conakry à Yaoundé en passant Abidjan et Lomé, invoquent la lutte contre le néocolonialisme, les « valeurs africaines » ou autres artifices pour légitimer leurs propres dérives. Sa chronique rappelle utilement que nulle part en Afrique, la dictature n’a produit ni développement durable ni dignité nationale. Les Mamadi Doumbouya, les pouvoirs militaires sahéliens, Alassane Ouattara, Faure Gnassimgbé ou Paul Biya ne sont pas les héritiers des luttes de libération : ils en sont la caricature.

Pour autant, l’analyse reste inachevée. Car il ne suffit pas de défendre la démocratie contre ses détracteurs ; encore faut-il dire ce qu’elle est, et surtout ce qu’elle devrait être dans les sociétés africaines. Or c’est ici que la critique bute sur un manque conceptuel. En Afrique anciennement sous domination française, la démocratie a trop souvent été réduite à une mécanique électorale, sans remise en cause du cadre qui la contient : l’État postcolonial, c’est-à-dire un État de dépendance, centralisé, extractif et autoritaire dans ses gènes mêmes.

Une démocratie sans État souverain

On peut organiser des élections, certes, mais au sein d’un appareil étatique qui demeure tourné vers l’extérieur et insensible aux aspirations populaires. Ce paradoxe explique pourquoi la démocratie formelle cohabite avec l’injustice sociale, la corruption et l’exclusion. La compétition politique y devient un jeu de factions où l’alternance remplace la transformation. En Afrique anciennement sous domination française notamment, la démocratie a souvent servi à recycler l’héritage colonial plutôt qu’à le dépasser.

C’est pourquoi il est erroné de présenter le Sénégal comme une exception simplement parce qu’on y voterait depuis le XIXᵉ siècle. Voter sous domination coloniale n’a jamais été un acte démocratique : c’était participer à l’administration de sa propre soumission. Ce qui distingue réellement le Sénégal, c’est qu’au fil du temps ses élites, ses syndicats et ses mouvements politiques et citoyens ont cherché à donner du sens au suffrage, à l’enraciner dans la liberté et l’égalité. Entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall a voulu piétiner ce socle, croyant pouvoir museler la liberté et le principe d’égalité. Il a oublié qu’au Sénégal, la démocratie est un acquis populaire, non une concession du pouvoir.

Décoloniser l’État, refonder la démocratie

Partout sur le continent, les mobilisations récentes expriment une même exigence : rompre avec la démocratie de façade pour en retrouver la substance. Il ne s’agit plus de changer de dirigeants, mais de refonder le lien entre l’État et la société, en bâtissant des institutions qui soient le miroir du peuple et non le masque de ses élites.

Ce mouvement profond rappelle une vérité trop souvent niée : la démocratie n’est pas un produit d’importation, mais une invention humaine universelle que l’Afrique a su incarner bien avant la colonisation, à travers des formes d’organisation fondées sur la palabre, le consensus et la participation collective. De Jomo Kenyatta à Nelson Mandela, en passant par Amartya Sen, plusieurs penseurs ont montré cette continuité : les sociétés africaines ont produit leurs propres traditions démocratiques, enracinées dans la délibération et la recherche du bien commun.

Mais cette tradition demeure entravée par le carcan de l’État postcolonial. Tant que ce dernier restera façonné sur le moule hérité de la domination — centralisé, dépendant, extractif —, la démocratie ne sera qu’une façade administrative, oscillant entre simulacre et impuissance. L’enjeu n’est donc pas seulement de défendre la démocratie contre ses ennemis, mais de la décoloniser pour la rendre réelle, capable de garantir la dignité, la justice et le bien-être des populations.

La tâche historique est là : redonner chair à la souveraineté populaire, en inscrivant la démocratie dans les réalités sociales, culturelles et économiques du continent — non comme un rituel électoral, mais comme l’exercice vivant du pouvoir par et pour le peuple.

« Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal » : vraiment ?

La directrice du FMI affirme son « engagement » envers le Sénégal. Pourtant, l’institution a suspendu ses versements juste après que Dakar a révélé l’ampleur de sa dette cachée. Derrière ce paradoxe se cache une logique implacable : pour le FMI, la stabilité des marchés prime sur la sincérité démocratique. Analyse d’un partenariat qui ressemble à une tutelle.

« Le FMI demeure un partenaire engagé du Sénégal. » Par ces mots, madame Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, a voulu réaffirmer la confiance de l’institution le 3 octobre 2025, à l’issue de la revue du programme sénégalais et de ses échanges avec les autorités. Le message se voulait rassurant, comme pour dissiper les doutes suscités par la révélation de l’ampleur de la dette cachée. Mais derrière la formule diplomatique se profile un paradoxe : ce même FMI a suspendu ses décaissements au moment où l’État sénégalais rompait avec des décennies d’opacité pour assumer la transparence.

Ainsi, la sincérité budgétaire, au lieu d’être saluée comme une rupture démocratique, est traitée comme une faute technique. Le geste politique d’un gouvernement qui choisit de dire la vérité se heurte au mur froid d’une orthodoxie qui préfère l’illusion de la stabilité à l’exigence de lucidité. En proclamant son « engagement », le FMI réaffirme en réalité son rôle de gardien de la confiance des marchés.

Le FMI et le Sénégal : accords, refus et conditionnalités

Les relations entre le Sénégal et le FMI ne datent pas d’hier. Depuis les années 1980, elles sont marquées par une succession de programmes d’ajustement et de financements conditionnés, oscillant entre stabilisation macroéconomique et sacrifices sociaux. Dans cette longue histoire, le Fonds a endossé un rôle de « tuteur budgétaire », imposant ses réformes structurelles au nom de la discipline macroéconomique.

En janvier 2020, le Sénégal a ainsi souscrit un Instrument de coordination des politiques (ICP) : un cadre sans financement direct, conçu pour rassurer ses partenaires et ouvrir la voie à des ressources concessionnelles. Quelques mois plus tard, au plus fort de la pandémie de COVID-19, un appui d’urgence de 442 millions de dollars a été débloqué pour financer la riposte sanitaire et protéger les filets sociaux.

En juin 2021, le pays a obtenu un nouvel accord combinant une Facilité de crédit stand-by (FCS) et une Facilité de crédit à court terme (FCC), pour un montant total de 453 millions de droits de tirage spéciaux (environ 650 millions de dollars), équivalant à 140 % de son quota. Ces ressources avaient pour fonction de stabiliser les comptes extérieurs et de soutenir la reprise post-COVID. L’accord a été revu à la hausse en juin 2022 puis prolongé en novembre de la même année, consolidant les réserves internationales.

Le véritable tournant survient en juin 2023, lorsque le FMI approuve un programme de 36 mois combinant, d’une part, une Facilité élargie de crédit (FEC) et un Mécanisme élargi de crédit (MEC) pour 1,51 milliard de dollars, destiné à la soutenabilité de la dette et aux réformes budgétaires, et, d’autre part, une Facilité pour la résilience et la durabilité (FRD) de 324 millions de dollars, spécifiquement conçue pour financer la transition climatique et énergétique. À la première revue, en décembre 2023, le FMI valide le déblocage de 215 millions de dollars (FEC/MEC) pour soutenir le budget de l’État et de 64 millions de dollars (FRD) pour les projets liés au climat.

2024 : La révélation qui dérange

En mai 2024, une mission du FMI conduite par Edward Gemayel, économiste libanais et chef de mission pour le Sénégal — un poste qu’il avait déjà occupé dans les années 2010, ce qui en faisait un fin connaisseur des fragilités de l’économie nationale — saluait encore la résilience du pays. Les chiffres semblaient encourageants : croissance de 4,6 % en 2023, inflation ramenée à 5,9 %, et rebond attendu à 7,1 % grâce à l’entrée en production du gaz. Mais derrière cet optimisme, l’institution glissait déjà ses avertissements : un déficit courant de 18,8 % du PIB, un endettement franchissant le plafond de l’UEMOA (73,4 % du PIB) et un coût budgétaire croissant des subventions énergétiques. Le programme en cours devait amener le déficit budgétaire à 3 % d’ici 2025, au prix de réformes fiscales et énergétiques.

La révélation, en septembre 2024, d’une dette cachée qui portait l’endettement réel à 118 % du PIB a fait éclater cet équilibre fragile. La réaction du FMI fut immédiate : suspension des décaissements, mise en doute de la soutenabilité de la dette, rappel à l’ordre. Le paradoxe saute aux yeux : au lieu de saluer la transparence d’un gouvernement qui ose briser l’omerta budgétaire, l’institution la punit. La vertu démocratique devient une faute technique ; l’honnêteté, une imprudence ; l’opacité, une stratégie de survie.

Le coût de cette sanction ne fut pas qu’une abstraction comptable. Sur l’année 2024, près de 494 millions de dollars (soit environ 296 milliards de FCFA) de flux attendus n’ont pas été versés : 258 milliards FCFA au titre de la FEC/MEC et 38,4 milliards FCFA au titre de la FRD, censée financer la transition climatique. Le Premier ministre Ousmane Sonko a estimé la perte à 250 milliards FCFA par an, un chiffre qui donne l’échelle du trou de trésorerie à combler. Pour compenser, le Sénégal a dû se tourner massivement vers le marché régional : près de 1 350 milliards FCFA levés en 2025, à des conditions nettement plus coûteuses que l’appui concessionnel du FMI.

Les conséquences sociales se sont fait sentir immédiatement : gel de plusieurs projets d’infrastructures, réduction de près de 130 milliards FCFA dans la loi des finances rectificatives 2025. À cela s’ajoute un climat financier dégradé : les euro-obligations du Sénégal ont perdu de leur valeur en 2025. Ainsi, la transparence n’a pas seulement été sanctionnée symboliquement : elle a eu un coût direct pour les finances publiques, les infrastructures et les citoyens.

Il ne s’agit pas ici de disculper l’ancien président Macky Sall et son gouvernement, qui portent la responsabilité directe de cette situation. Par leurs choix désastreux et leurs pratiques opaques, ils ont laissé s’accumuler une dette cachée dont l’ampleur a fini par exploser au grand jour. Pire encore, Macky Sall avait publiquement nié l’existence même de cette dette, érigeant le déni en stratégie politique, alors que les institutions de contrôle en avaient déjà donné des signaux d’alerte. Cette dérive est l’héritage d’une gouvernance regrettable, que la transparence actuelle vise précisément à corriger. Mais le paradoxe est cruel : la sanction du FMI ne frappe pas la dissimulation passée, ni les responsables de cette opacité, mais bien l’acte de vérité qui a consisté à révéler l’ampleur du désastre.

La «police de la confiance» ou le partenariat impossible

Pour comprendre cette réaction, il faut rappeler que le FMI agit selon un mandat global : prévenir tout risque de crise de confiance susceptible de contaminer les marchés financiers internationaux. Dans ce schéma, la révélation d’une dette cachée n’est pas l’expression d’une sincérité démocratique, mais un « choc de défiance » qui alerte investisseurs et bailleurs. La réponse est mécanique : suspension des décaissements, recalibrage budgétaire, mise sous surveillance.

Il serait simpliste de voir dans le FMI une institution uniquement cynique. Son mandat, défini par ses principaux actionnaires, est avant tout de préserver la stabilité du système financier global. En cela, il est structurellement contraint de privilégier la prévisibilité des marchés, même lorsque cette logique entre en conflit avec l’exigence de vérité démocratique d’un État membre. Mais cette rationalité technocratique alimente une mécanique de chantage à la confiance : dire la vérité devient risqué, mentir une stratégie.

L’exemple sénégalais illustre cette mécanique implacable. Les conditionnalités imposées — réduction accélérée du déficit, hausse des tarifs énergétiques, sortie de la liste grise du GAFI, ciblage social des subventions — obéissent à une logique de discipline externe, pensée pour rassurer les marchés avant de renforcer la souveraineté budgétaire. Derrière le discours d’« assistance », la fonction réelle du FMI se révèle : non pas aider les États à bâtir une économie intègre, mais garantir la prévisibilité d’un système financier mondialisé.

Ce que l’institution appelle « stabilité » n’est rien d’autre qu’une police de la confiance : elle veille à ce que les investisseurs dorment tranquilles, même si les citoyens ont des insomnies. Dès lors, la question n’est plus de savoir « à quoi sert le FMI », mais de constater ce qu’il perpétue : un ordre où la sincérité démocratique devient un handicap et le mensonge, ou du moins la dissimulation apparaît comme une stratégie de gouvernement.

Et maintenant? Pour une autre voie souverainiste

Face à cette mécanique implacable, le gouvernement sénégalais ne peut se contenter d’accepter n’importe quel accord avec le FMI au nom d’une « stabilité » dictée de l’extérieur. La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit être choisie et orientée vers l’investissement productif, la justice sociale et la transparence.

Le Sénégal dispose de ressources internes qu’il peut et doit mobiliser : une fiscalité plus équitable, une lutte résolue contre l’évasion et les exonérations abusives, une meilleure contribution des secteurs rentiers. Mais l’alternative ne se limite pas à des instruments financiers : elle suppose une éthique nouvelle, une confiance en nous-mêmes. Tant que la vérité des comptes sera considérée comme une faute, l’Afrique restera enfermée dans un ordre où l’opacité est récompensée et la sincérité punie. Or, cette vérité n’est pas une posture morale : elle constitue un acte politique fondateur, une condition de souveraineté et de dignité collective. Elle peut aussi devenir un outil de mobilisation citoyenne, en donnant aux peuples les moyens de comprendre et de contester la prédation.

C’est dans cet esprit qu’il faut renforcer la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), en se les réappropriant selon la vision des pères fondateurs. Ces institutions avaient été conçues comme des leviers d’intégration régionale, de mobilisation des ressources internes et de souveraineté économique. Kwame Nkrumah rappelait dès les années 1960 la nécessité d’une « Banque africaine » capable de financer l’industrialisation et d’incarner l’indépendance réelle du continent. Les renforcer aujourd’hui exige une volonté politique : accroître massivement les capitaux souscrits par les États africains afin de réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs et leur redonner leur vocation première.

Or, les institutions financières internationales n’ont pas marginalisé ces instruments, elles les ont pervertis. Transformées en relais de l’orthodoxie libérale, elles imposent des disciplines importées et dénigrent toute tentative de définition souveraine des priorités. L’Afrique est ainsi conviée à rester élève docile, jamais maître de sa propre maison. Pourtant, elle dispose de banquiers compétents et visionnaires, soucieux de l’avenir du continent — à l’image de Serge Ekué, président de la BOAD. Encore faut-il leur donner le bon mandat : un cadre souverain qui libère leur expertise au service de l’intégration régionale et de l’industrialisation endogène, plutôt que de les contraindre à reproduire les conditionnalités extérieures.

Le choix est clair : continuer à subir une « police de la confiance » qui condamne à l’opacité, ou inaugurer une ère où la souveraineté économique se conjugue avec la sincérité démocratique. Le Sénégal, en révélant sa dette cachée, a déjà montré la voie : dire la vérité. Il lui reste à transformer ce geste en un projet de libération.

Cela passe par un audit citoyen permanent de la dette, institué sous la forme d’une commission indépendante, intégrant société civile, parlementaires de la majorité et des oppositions et responsables politiques, chargée de surveiller chaque engagement de l’État et de publier régulièrement des rapports. Cela exige aussi une stratégie ambitieuse de financement interne : taxer équitablement les télécommunications, lutter contre l’évasion fiscale des multinationales et récupérer les milliards qui échappent au Trésor. Enfin, cela suppose une diplomatie financière offensive : le Sénégal, producteur de gaz et acteur diplomatique majeur en Afrique de l’Ouest, a les moyens de négocier des allègements de dette en contrepartie de la transparence. Il ne s’agit plus de subir les conditionnalités, mais de transformer la sincérité en monnaie d’échange et en arme de souveraineté.

Sources

International Monetary Fund (IMF). (2020, 13 avril). IMF Executive Board Approves a US$442 million Disbursement to Senegal to Address the COVID-19 Pandemic. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2021, 7 juin). IMF Executive Board Approves an 18-Month Stand-By Arrangement (SBA) and Arrangement Under the Standby Credit Facility (SCF) for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2022, 17 novembre). IMF Executive Board Completes the Fourth Review Under the Policy Coordination Instrument and the Third Review Under the Stand-By Arrangement and the Standby Credit Facility for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2023, 26 juin). IMF Executive Board Approves Extended Credit Facility (ECF) and Extended Fund Facility (EFF) Arrangements for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2023, 13 décembre). First Reviews Under the ECF/EFF and RSF for Senegal. IMF.

International Monetary Fund (IMF). (2024, 3 mai). Mission Statement on Senegal. IMF.

Jeune Afrique. (2025, 16 septembre). Pourquoi le Sénégal pourrait retourner rapidement se financer sur le marché régional. Jeune Afrique.

Embaló, l’incendiaire de Bissau : un voisin trop dangereux

La décision de la « justice » bissau-guinéenne d’écarter la candidature de Domingos Simões Pereira et de sa coalition aux élections générales de novembre 2025 n’a rien d’un acte de droit : c’est une pantalonnade qui illustre la soumission des juges au pouvoir. Les six magistrats de la Cour suprême invoquent un dépôt « irrégulier », alors même que le dossier du PAIGC avait été déposé cinq jours avant la date limite légale. Leur justification — prétendre ne pas disposer du temps nécessaire pour analyser la candidature — confine au grotesque, puisqu’ils sanctionnent un parti pour avoir respecté les délais. Cette contradiction transforme la procédure en mascarade et révèle la finalité réelle de la décision : empêcher l’opposant le plus sérieux d’affronter le président Umaro Sissoco Embaló dans les urnes. Face à ce déni de démocratie, Domingos Simões Pereira et le PAIGC ont immédiatement déposé un recours, geste symbolique autant que politique, qui souligne l’absurdité de la manœuvre judiciaire et met en lumière la volonté de l’opposition de ne pas se laisser effacer du jeu politique par une décision arbitraire.

Un passif lourd et une dérive persistante

Depuis son élection contestée en 2019, Embaló s’est illustré non pas comme un bâtisseur d’État, mais comme le chef d’un réseau affairiste qui confond pouvoir politique et mainmise personnelle. Sa proclamation de victoire avant même la validation de la Cour suprême, sa dissolution expéditive du Parlement en 2023, l’expulsion d’une mission de la CEDEAO pourtant chargée de favoriser le dialogue, ou encore sa volte-face en annonçant un second mandat malgré sa promesse initiale de se retirer, relèvent moins de la conduite d’un président que des méthodes d’un parrain jaloux de son territoire. Chaque geste trahit une logique de domination clanique, où l’intrigue et la force comptent davantage que le respect des institutions. L’opposition y voit une dérive dictatoriale, mais c’est bien plus qu’une dictature classique : c’est un système de verrouillage où les adversaires sont éliminés comme on élimine des concurrents encombrants, à coups de décisions judiciaires absurdes et de coups de menton sécuritaires. La mise à l’écart de Domingos Simões Pereira, figure centrale de la scène politique bissau-guinéenne, n’est pas une simple injustice démocratique. C’est l’équivalent d’un règlement de comptes, une provocation calculée qui risque de plonger le pays dans un nouveau cycle de troubles, dans un contexte où les institutions restent fragiles et l’armée toujours prompte à se poser en arbitre armé.

Le Sénégal directement concerné

Il serait naïf de croire que ces convulsions resteront confinées à Bissau. Chaque crise en Guinée-Bissau a eu un impact direct sur notre pays : afflux de réfugiés, circulation incontrôlée d’armes, expansion de trafics transfrontaliers et fragilisation de la Casamance. Les réseaux criminels trouvent dans l’instabilité bissau-guinéenne un terrain fertile, menaçant la sécurité nationale du Sénégal.

Ce constat est d’autant plus préoccupant que les forces armées sénégalaises se trouvent déjà déployées en Guinée-Bissau dans le cadre de la mission de stabilisation décidée par la CEDEAO à la suite de la « tentative de coup d’État » de février 2022. Cette présence, censée protéger les institutions et accompagner un retour à la stabilité, risque désormais d’être instrumentalisée par Embaló comme un bouclier pour consolider son pouvoir. En participant à cette mission, le Sénégal court le danger de se retrouver associé, malgré lui, à la consolidation d’un régime qui bafoue ouvertement les règles du jeu démocratique.

Pour une position sans équivoque du Sénégal

Le Sénégal ne peut donc pas continuer à assurer la sécurité d’un président pyromane qui joue avec les braises de son pays. Fût-il le protégé du président français Emmanuel Macron, ou l’agent docile de puissances extra-africaines soucieuses de maintenir leur influence, le président Embaló ne peut être absous de ses dérives. Contribuer à sa protection, c’est en réalité prolonger un système autoritaire dont les conséquences se paieront tôt ou tard chez nous. Nos intérêts stratégiques — stabilité frontalière, commerce, sécurité en Casamance — sont directement menacés par cette fuite en avant. Le Sénégal doit donc être ferme et rappeler que sa sécurité nationale, son intégrité territoriale et sa responsabilité régionale priment sur les calculs d’alliances diplomatiques ou les pressions de l’extérieur.

Il appartient désormais au Président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, de dire clairement que notre pays n’acceptera pas cette dérive. Le Sénégal doit peser de tout son poids diplomatique au sein de la CEDEAO et de l’Union africaine pour que les règles démocratiques soient respectées en Guinée-Bissau. Il doit également veiller à ce que nos forces armées, déployées au titre des missions régionales, ne servent pas de caution à un pouvoir illégitime.

La paix en Casamance, chèrement acquise, ne peut être sacrifiée sur l’autel de la complaisance envers un voisin qui instrumentalise l’insécurité.

Non Monsieur ! La dette cachée n’est pas un « non-sens » … C’est votre plus grand tour de magie

Macky Sall continue de faire le tour des médias pour tenter de se refaire une virginité politique. Le dernier épisode en date est cette interview disponible sur YouTube, où l’ancien président rejette catégoriquement l’existence d’une « dette cachée » au Sénégal. Selon lui, « une dette publique, par définition, ne peut être dissimulée ». L’argument est habile, mais il relève davantage de la rhétorique défensive que de l’analyse sérieuse.

Transparence de façade, opacité réelle

Le président Macky Sall déroule un scénario de transparence parfaite : chaque dette serait validée par la Cour suprême, transitant par la BCEAO, surveillée par le FMI, contrôlée par la Cour des comptes et l’Assemblée nationale. Une mécanique si huilée qu’il en conclut à l’impossibilité logique d’une dette cachée.

Ce discours flatte les manuels de finances publiques, mais ignore la réalité. Une dette n’est pas seulement un prêt multilatéral inscrit noir sur blanc dans les comptes publics. Elle peut aussi prendre la forme de garanties souveraines accordées à des entreprises parapubliques, d’engagements conditionnels liés à des partenariats public-privé, ou de passifs accumulés par des agences publiques.

L’Afrique regorge d’exemples : le Mozambique en 2016, où 2 milliards de dollars de dettes garanties par l’État ont explosé en pleines lumières ; la Zambie en 2020, incapable de restructurer ses dettes commerciales. Ces cas démontrent que l’opacité ne réside pas dans les flux visibles de la BCEAO, mais dans les engagements dissimulés dans les recoins de la comptabilité publique.

La diversion par les infrastructures

Pris au piège de l’accusation, l’ancien président déplace le débat : « Est-ce qu’on me reproche d’avoir électrifié le Sénégal ? D’avoir construit le TER ? D’avoir donné des infrastructures modernes au pays ? » Cette manœuvre consiste à transformer une question de qualité de l’endettement en une question de légitimité des emprunts.

Mais les infrastructures, si spectaculaires soient-elles, n’effacent pas la question de l’opacité. Les dettes contractées pour financer des projets peuvent être entachées de surcoûts, de conditions léonines ou d’irrégularités. L’existence d’un train flambant neuf ne rend pas magiquement soutenable un endettement caché. Confondre la vitrine et l’arrière-boutique, c’est précisément la logique qui a conduit d’autres pays à la crise de solvabilité.

Le faux étonnement et la responsabilité politique

« J’ai été le premier surpris d’entendre parler de dette cachée », assure Macky Sall. Mais cet étonnement affiché constitue sans doute la partie la plus fragile de sa défense. Car s’il n’était réellement pas informé des engagements hors bilan, cela équivaut à un aveu d’incompétence dans la gouvernance financière. Et s’il l’était, tout en niant aujourd’hui, il s’agit d’un déni politique pur et simple. Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité lui revient. Gouverner, c’est assumer la chaîne des décisions, pas se réfugier derrière l’ignorance feinte.

L’écran de fumée de l’audit

Dernier refuge : le président Sall en appelle à un rapport d’audit dont il attend « les termes de référence » et « les conclusions ». Manière de repousser le débat. Mais la réalité est que les expertises existent déjà : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes et même un audit privé étranger ont confirmé l’existence d’une dette cachée. Le marché, lui, n’a pas attendu : les agences de notation ont dégradé la note souveraine du Sénégal et le FMI a gelé ses décaissements. Ces signaux ne sont pas des inventions politiques, mais des sanctions économiques bien réelles.

À travers ce discours, l’ancien président cherche moins à éclairer l’opinion qu’à sauver son bilan. Il oppose des infrastructures à des chiffres, un syllogisme à des faits, un étonnement feint à des réalités désormais documentées par plusieurs instances.

La dette cachée n’est pas un « non-sens ». C’est le symptôme d’un système de prédation et de démission nationale.