À Praia, au XVIIIe Congrès du PAICV

Du 27 au 29 juin 2025, Praia accueille le XVIIIe Congrès du Parti africain de l’indépendance du Cap Vert (PAICV). Dans une atmosphère studieuse et fraternelle, les congressistes venus de l’ensemble des îles de l’archipel, mais aussi de la diaspora, redéfinissent ensemble les orientations d’un parti au destin singulier. Car le PAICV n’est pas un parti comme les autres. Héritier d’une lutte de libération sans concessions, il a façonné un pays que l’histoire coloniale n’avait pas doté d’atouts, et qui est devenu, par la seule force de ses institutions et de ses femmes et hommes, un exemple discret, mais solide de démocratie et de progrès social sur le continent.

Une révolution tranquille, patiemment construite

Le Cap-Vert donne à voir ce que pourrait être une révolution paisible en Afrique : une construction lente, têtue, résolue. Là où bien des nations, dotées de ressources immenses, se débattent encore dans les rets du clientélisme ou des instabilités chroniques, l’archipel atlantique a fait le choix de la constance. À l’indépendance, il n’y avait presque rien. Pas de grandes infrastructures, pas de richesse naturelle, pas de rente minière. Juste une volonté, héritée d’Amilcar Cabral, de créer un État qui ne serait pas le miroir inversé du colon, mais l’expression vivante de la souveraineté populaire.

Ce pari, à bien des égards, a été tenu. Le PAICV, qui a mené le pays à l’indépendance en 1975, l’a dirigé pendant trente des cinquante années de souveraineté, posant les fondations d’un État fonctionnel, sobre et résilient. Depuis les années 1980, et en particulier durant la période 2001–2016 où il a piloté les grandes politiques publiques, le Cap-Vert a su investir dans l’essentiel : la santé, l’éducation, l’infrastructure, l’institution. Ces efforts n’ont pas été vains. Aujourd’hui, l’espérance de vie y dépasse 74 ans, la scolarisation est quasiment universelle, et la jeunesse affiche un taux d’alphabétisation supérieur à 98 %.

Une démocratie éprouvée dans l’urne

L’exemplarité cap-verdienne ne relève pas du slogan. Elle se manifeste dans les faits. Ainsi, en 2001, l’élection présidentielle s’est jouée à… 17 voix près. Pas de violences, pas de recours aux armes, pas d’interventions militaires commanditées par le délinquant multirécidiviste Nicolas Sarkozy. Juste un recomptage, un verdict, et l’acceptation du résultat. À mille lieues des scènes de chaos observées cette même année dans la première puissance mondiale, lorsque l’élection Bush–Gore avait transformé la Floride en plateau de film catastrophe.

C’est cette culture de la mesure qui frappe le plus à Praia. La démocratie n’y est pas agitée en bannière. Elle est vécue, intériorisée, rituelle. Elle repose sur des institutions solides, sur une presse active, sur une société civile organisée, et surtout sur une vie partisane animée. Le PAICV vient d’en faire la preuve, en organisant une compétition interne ouverte, avec quatre candidats à sa direction, et une élection transparente qui a vu l’accession du camarade Francisco Carvalho à la présidence du parti. Le débat est vif, mais le sens de l’unité prévaut. Avec ce nouveau leadership, le parti est désormais en ordre de marche pour reprendre, après dix années d’opposition, les rênes du pays. La séquence qui s’ouvre est décisive : elle doit permettre au PAICV de renouer avec son rôle historique de force de transformation, en portant une alternative claire, enracinée, crédible. Le Cap-Vert a besoin d’un projet structurant, et seul le PAICV semble en mesure de le proposer avec sérieux et cohérence.

Un héritage vivant : Cabral, Pereira, Pires

Ces succès ne s’expliquent pas uniquement par la technicité des politiques publiques. Ils sont d’abord le fruit d’un héritage. Celui d’Amílcar Cabral, bien sûr, dont la pensée politique, rigoureuse et poétique, continue d’inspirer les luttes pour la souveraineté et la dignité. Mais aussi celui d’Aristides Pereira, premier président de la République, qui incarna avec sobriété les promesses de l’indépendance. Et celui, décisif, de Pedro Pires.

Ce legs n’est pas figé. Il irrigue encore les choix actuels du PAICV. La résilience climatique, la transition énergétique (déjà 20 % d’énergies renouvelables), les efforts constants pour réduire la pauvreté (passée sous la barre des 15 % en 2024), sont autant de déclinaisons contemporaines d’un projet de société humaniste et cohérent.

Ce que le Cap-Vert murmure à l’Afrique

Depuis Praia, le message est clair. Il est possible, en Afrique, de gouverner autrement. De construire des politiques publiques inclusives. D’articuler la mémoire de la libération et la modernité des défis écologiques. Le Cap-Vert, sans tambour ni fanfare, trace un chemin. Celui d’une révolution discrète, mais déterminée. Une révolution qu’on lit dans les statistiques, dans le comportement des institutions, dans le calme des élections, dans le sérieux des congrès.

À l’heure où tant de nations cherchent leur voie entre le repli et le mimétisme, le XVIIIe Congrès du PAICV rappelle qu’un autre avenir est possible : africain, républicain, sobre, exigeant. Et c’est peut-être dans ce pays de volcans, de pierres sèches et d’océan, que ce possible prend sa forme la plus concrète.

Pour une administration nouvelle : le Big Bang nécessaire

Le 18 juin 2025, à l’occasion du Conseil des ministres que présidait le Président Bassirou Diomaye Faye, le Premier ministre Ousmane Sonko a exposé les grandes lignes de sa vision pour une transformation radicale de l’administration sénégalaise. Il ne s’est pas contenté de proposer une simple modernisation — digitalisation des procédures, évaluation des agents ou rationalisations des services — mais a posé les bases d’un projet plus vaste : celui d’une refondation. Cette ambition vise à rompre de manière décisive avec un héritage administratif encore imprégné de ses origines coloniales, lorsque l’appareil étatique servait d’outil de coercition au profit de la domination impériale, puis, après les indépendances, de levier de reproduction des privilèges d’une bourgeoisie politico-bureaucratique retranchée derrière les murs de l’État.

Depuis les indépendances, l’administration sénégalaise — comme dans nombre d’États africains — n’a que trop rarement été mise au service des citoyens. Formée sur les plans du commandement colonial, elle a perpétué un rapport vertical, distant, souvent répressif à la population. Ce n’est pas parce que Senghor a rebaptisé le gouvernorat en gouvernance que la réalité du pouvoir a changé. Les mots ont été soignés, mais la matrice est restée intacte. L’École nationale d’administration demeure calquée sur le modèle français des années 1950, comme si la rupture politique avec la métropole n’avait jamais eu lieu dans l’appareil d’État. Cette inertie n’est pas qu’un résidu sémantique : elle cristallise une vision autoritaire du pouvoir, où le fonctionnaire est un exécutant zélé, souvent plus loyal à la hiérarchie qu’à la nation. Et dans cette mise en scène postcoloniale, les magistrats jouent trop souvent les premiers rôles : par leur posture, leur langage et leur rapport au justiciable, ils incarnent ce qu’il y a de plus caricatural dans la perpétuation du mythe colonial de l’autorité administrative inflexible et détachée du peuple.

Or, comme l’a rappelé le Premier ministre, l’heure n’est plus à la gestion d’un héritage, mais à l’invention d’une nouvelle éthique publique. Il ne s’agit pas de repeindre la façade, mais de reconstruire le bâtiment.

Vers une administration citoyenne et souveraine

Dans ses prises de position, le PM Ousmane Sonko déconstruit un double héritage qui pèse sur l’État sénégalais : la domination néocoloniale d’un côté, et l’entre-soi oligarchique postcolonial de l’autre. Contre cette logique d’enfermement, il défend une souveraineté démocratique conçue comme fondement éthique de l’action publique, où l’administration cesse de servir des intérêts particuliers pour devenir l’expression des droits collectifs, dans une logique de responsabilité et de transparence.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’idée d’un véritable basculement culturel. Il ne plaide pas pour une réforme superficielle, mais pour une mutation profonde des représentations et des pratiques : une administration qui reconnaît à chaque citoyen un droit opposable à l’information ; qui conçoit le fonctionnaire non plus comme un agent du pouvoir, mais comme un mandataire du peuple, ancré dans une éthique de responsabilité et de reddition de comptes ; qui inscrit l’évaluation des performances dans la durée, comme gage de redevabilité ; qui réinvente la formation des agents publics, en articulant compétence technique, civisme républicain, exigence de transparence et enracinement panafricain.

Dans cette stratégie, la création d’une Cellule de coordination des réformes de l’État, directement rattachée à la Primature, revêt une portée politique déterminante. Elle exprime la volonté de piloter la transformation de l’administration depuis le cœur du pouvoir exécutif, en rompant avec la logique technocratique et dépolitisée des anciens régimes.

L’administration comme levier de souveraineté populaire

À travers la redéfinition du statut des agents, la digitalisation, la gouvernance ouverte, la formation continue, et le pilotage du secteur parapublic, ce que propose le Premier ministre est un acte politique majeur. Ce n’est pas un « programme d’ajustement administratif » : c’est un processus révolutionnaire d’émancipation de l’État par sa propre administration.

Ce big bang administratif est la condition sine qua non de tout autre projet politique : sans agents intègres, compétents et engagés, il n’y aura ni justice fiscale, ni planification souveraine, ni industrialisation. Ce qu’il propose, c’est de faire du service public le cœur battant de la souveraineté, là où les précédents régimes l’ont transformé en machine de distribution clientéliste ou en simple guichet d’exécution des injonctions internationales.

Sous le signe de l’éthique : de l’Orient au Sénégal

La guerre dite « juste » n’est que rarement ce qu’elle prétend être. Elle se veut encadrée par des principes moraux, mais sert trop souvent à conférer une apparence de vertu à des entreprises de domination. Derrière chaque « frappe préventive », chaque intervention soi-disant humanitaire affleure une logique de puissance déguisée. Or, ce décalage entre le discours moral et les actes brutaux révèle une crise plus profonde : celle du sens.

Dans Le Savant et le Politique, Max Weber distingue deux éthiques : celle de la conviction, fidèle à ses principes sans compromis ; et celle de la responsabilité, attentive aux conséquences concrètes de l’action. Ce dilemme innerve autant les stratégies militaires internationales que les tensions internes des gouvernances africaines. C’est en le prenant au sérieux que l’on peut lire les développements récents, de Fordow à Dakar.

De Fordow à Washington : le retour du mythe de la guerre morale

Le 21 mai 2026, Donald Trump proclame le succès de frappes américaines contre des installations nucléaires iraniennes. En saluant la coopération exemplaire avec l’armée israélienne et en promettant de nouvelles attaques si la « paix ne vient pas », il rejoue une partition bien connue : celle de la civilisation armée contre la barbarie supposée.

Mais les faits résistent à la propagande. L’Iran dément toute destruction significative sur le site de Fordow. L’AIEA confirme l’absence de fuite radioactive. Les populations locales parlent de « bluff ». La guerre, une fois de plus, devient langage avant d’être réalité.

Cette pièce se joue sur une scène ancienne. Le programme nucléaire iranien naît dans les années 1970, avec le soutien occidental, alors que le Shah (monarque absolu) était encore l’homme lige de Washington. Suspendu après la révolution islamique de 1979, il est relancé pendant la guerre Iran-Irak. L’accord de Vienne de 2015 avait permis une désescalade historique. Mais en 2018, Trump s’en retire unilatéralement, provoquant une montée en flèche des tensions. Aujourd’hui, l’Iran enrichit l’uranium à 60 %, sans preuve concrète d’un programme militaire, mais dans un climat de suspicion entretenue.

La guerre dite juste se dévoile ici comme une guerre de communication. Elle n’est plus une réponse, mais un outil d’agenda. La violence n’est pas l’ultime recours, mais le premier choix. Dans ce théâtre, la morale n’est plus une régulation : elle devient décor. Et l’éthique, un masque pour l’impunité.

Sénégal : quand l’éthique entre au gouvernement

Pendant que l’impérialisme s’exhibe, la révolution citoyenne sénégalaise s’interroge. Le 24 mars 2024, l’élection de Bassirou Diomaye Faye au Sénégal, suivie de la nomination d’Ousmane Sonko comme Premier ministre et de la victoire aux législatives de novembre (130 députés sur 165), nourrit un immense espoir de rupture éthique.

Mais les contradictions de l’exercice du pouvoir surgissent. Affectations discutables, tensions autour de l’usage des moyens de l’État, alertes publiques sur certaines pratiques. L’exigence éthique rencontre les résistances du réel. Faut-il dénoncer sans concession ou agir avec tactique pour ne pas déstabiliser une dynamique fragile ?

Weber est là encore une boussole utile. L’éthique de conviction pousse à dire la vérité, quoi qu’il en coûte. L’éthique de responsabilité impose d’agir sans détruire l’espace commun. Mais l’une sans l’autre est inopérante : le courage solitaire peut affaiblir l’élan collectif, la discipline silencieuse peut couvrir des abus. Il faut articuler les deux.

D’autant que le paradoxe est structurel. Si la politique n’est pas un métier, elle devient le privilège des riches. Mais si elle se professionnalise sans garde-fous, elle se transforme en carriérisme. Le défi est clair : permettre de vivre de la politique sans jamais cesser de vivre pour elle.

Une même exigence s’impose : refonder la politique sur l’éthique, non sur le spectaculaire. Refuser la guerre comme communication, le pouvoir comme rente. Faire de la politique une ascèse, pas un guichet. Car les peuples, eux, ne demandent ni des héros ni des martyrs : ils attendent des actes justes, constants, discrets.

Même mensonge, nouvelle impasse : Israël contre l’Iran

Je ne suis ni Iranien ni proche de la théocratie de ce pays. Je suis panafricaniste et internationaliste, et j’écris depuis une position que d’aucuns continuent de considérer comme marginale dans les débats mondiaux — à tort. Mais c’est peut-être cette position de « bord du monde » qui m’oblige à regarder lucidement ce qui s’y joue. Car les guerres qui commencent là-bas finissent toujours par frapper ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Quand Israël bombarde Gaza ou attaque l’Iran, ce ne sont pas seulement des munitions qui traversent le ciel du Moyen-Orient, ce sont aussi nos équilibres économiques, notre stabilité diplomatique, notre rapport au droit international qui vacillent. Rester silencieux serait se rendre complice.

En tant que citoyen du monde je crois que nous devons refuser que l’usage de la force, l’élimination ciblée, et le droit du plus fort soient normalisés. Ce qui se joue entre Tel-Aviv et Téhéran dépasse le duel de deux puissances régionales. Cela parle d’un ordre international de plus en plus cynique, où l’impunité s’achète à coups de missiles et où la terreur devient doctrine d’État.

Des objectifs flous, une stratégie erratique

Malgré le vacarme médiatique de Benjamin Netanyahou, malgré les rodomontades et la vuvuzela d’un Donald Trump nostalgique de sa toute-puissance, Israël se retrouve aujourd’hui dans une impasse stratégique après son attaque contre l’Iran. Ce qui devait être un coup de semonce s’est heurté à une riposte ferme de la part de Téhéran — une séquence qui, de part et d’autre, laisse dans son sillage des morts, des blessés, des vies brisées. Résultat : une sidération.

Les discours israéliens se succèdent sans cohérence : empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire ? Renverser le « régime islamique » ? Assassiner l’Ayatollah Khamenei, un vieil homme de 86 ans ? Chaque jour, semble accoucher d’un nouvel objectif, preuve s’il en fallait que la boussole géopolitique de Tel-Aviv se soit déréglée. À part semer le chaos, Israël ne parvient plus à formuler une ligne directrice stable.

Le ciel n’est pas une victoire quand la terre vous échappe

Aucun objectif militaire tangible n’a été atteint. Israël revendique la maîtrise du ciel, mais que vaut cette supériorité si elle ne parvient ni à désorganiser le commandement iranien ni à entamer sa capacité de riposte ? Dominer l’espace aérien ne suffit pas quand l’adversaire contrôle le temps politique. L’Iran a répondu. Et cette réponse révèle une vérité gênante : la force ne produit plus d’avantages stratégiques durables.

Face à cela, Israël fait ce que tout État acculé finit par faire : du terrorisme d’État. L’élimination de généraux, d’ingénieurs nucléaires, ou de hauts responsables iraniens, n’est ni plus ni moins qu’une stratégie de terreur. Déguisée en « frappes chirurgicales », elle relève du meurtre ciblé, de l’attentat, de l’attaque asymétrique. Ce ne sont pas là des gestes de souveraineté, mais des aveux de panique stratégique.

Ce que le monde doit dire : ce n’est pas de la défense, c’est de la brutalité

C’est pourquoi nous, peuples du monde, ne devons pas céder à l’habitude du silence. Car ce que l’on présente comme des interventions défensives n’est souvent qu’une brutalité stratégique sans horizon. On a déjà entendu ces discours. En 2003, c’était l’Irak : les armes de destruction massive ont servi de prétexte à une guerre illégale. On sait ce qu’il en est advenu : un pays anéanti, des millions de morts et un chaos durable. En Libye, la promesse de protéger les civils s’est traduite par la liquidation de l’État, le retour de l’esclavage et la fragmentation du territoire. En Côte d’Ivoire, sous couvert d’imposer les résultats des urnes, on a imposé une guerre de succession, brisé des vies, creusé des fractures qui saignent encore.

Aujourd’hui encore, le même scénario se rejoue avec l’Iran — et le même menteur mène la charge : Benyamin Netanyahou. Déjà en 2003, il réclamait la guerre contre l’Irak au nom d’un mensonge. Il recycle aujourd’hui la même peur, sans preuve, dans une région plus instable que jamais.

Éditorialistes de la nostalgie, chroniqueurs de la confusion

À l’heure où cette note de blog est rédigée, alors que Gaza vit sous les bombes et la famine, Israël choisit l’escalade en attaquant directement l’Iran, ajoutant à l’occupation coloniale un conflit interétatique aux conséquences incalculables. Ce n’est plus seulement la Palestine qui est en jeu : c’est la stabilité du monde et l’avenir du droit international.

Cette guerre marque un basculement : le droit s’efface, la force s’impose. Et dans ce chaos, Gaza reste l’épicentre moral. Le 12 juin, 149 États à l’ONU ont exigé un cessez-le-feu : la majorité de l’humanité s’est levée, tandis qu’une poignée d’États (États-Unis, Israël, Argentine, Hongrie, Fidji, Micronésie, Nauru, Papouasie Nouvelle-Guinée, Paraguay, Tonga, Tuvalu) s’y opposait. L’Afrique, elle, a pris position — du vote massif à l’action juridique de l’Afrique du Sud.

Le Sénégal, lui aussi, a choisi son camp : celui des principes et du droit international. Car chaque guerre mondiale commence loin, puis frappe ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Refuser la justice là-bas, c’est préparer l’instabilité ici.

Quand la critique oublie l’histoire

Mais pendant que le Sud global se dresse, certains, chez nous, s’égarent dans l’anachronisme. Leur obsession ? L’arrestation d’un ancien député recyclé en distributeur d’injures. Depuis des années, l’invective est l’essence même de ce qu’il comprend de la politique. L’injure comme méthode, la diffamation comme langage. Sous Macky Sall, il en jouissait en toute impunité, protégé par le pouvoir qu’il servait alors sans réserve.

Depuis son placement en détention, une petite cohorte d’anciens dignitaires reconvertis en éditorialistes s’est remise à écrire — ou plutôt à déclamer. Pour eux, le Sénégal serait devenu un clone de l’Allemagne nazie. Ils convoquent la République de Weimar, Hitler, comme si l’histoire servait désormais à commenter des faits divers judiciaires. Point Godwin mérité.

Mais tout ce vacarme dissimule mal une vérité embarrassante : les articles 80 et 254 qu’ils dénoncent aujourd’hui sont issus du Code pénal colonial, conservés et utilisés par tous les régimes, y compris le leur, sans qu’ils ne s’en soient jamais émus. Aujourd’hui, ces mêmes instruments sont dans le viseur du nouveau pouvoir, qui a clairement affiché sa volonté de les réformer pour les arrimer aux standards démocratiques. Pourtant, ceux qui s’indignent le plus fort ne l’ont jamais fait quand ces lois servaient à bâillonner d’autres voix. Ce qui les inquiète, au fond, ce n’est pas l’état de droit — c’est d’avoir perdu le monopole du discours et le confort des privilèges passés.

Une boussole claire : relier l’Afrique à l’Afrique, justice fiscale

Pendant qu’ils recyclent les analogies grotesques, le Premier ministre Ousmane Sonko agit. Recevant son homologue congolais à Dakar, Anatole Collinet Makosso, après une tournée stratégique dans la sous-région, il a rappelé une évidence oubliée : la diplomatie commence en Afrique. Loin des réflexes coloniaux, il propose une redéfinition des échanges sud-sud — plus justes, plus utiles, plus autonomes.

Le constat est clair : l’Afrique de l’Ouest importe massivement du bois congolais transformé à l’extérieur, à grands frais. Le Premier ministre Ousmane Sonko défend une autre logique : que le secteur privé sénégalais investisse sur le continent, transforme localement, et fasse du Sénégal une plateforme régionale. Un projet sobre, réaliste, panafricain.

Mais ce projet exige une fiscalité saine, équitable et ferme. Fini les privilèges des entreprises qui extrayaient, engrangeaient et repartaient sans rien laisser. Tous les codes économiques sont en réforme, pour garantir sécurité, attractivité et exigence. Pas de paradis fiscal, pas de laxisme : un contrat clair.

Le développement ne se décrète pas, il se construit

La tournée de 48 heures du Président Diomaye Faye dans la région de Saint-Louis en dit long. Entre Ndiayène Pendao, Richard-Toll et Ross Béthio, il a visité des unités agricoles, des usines de transformation, des périmètres irrigués. Pas de grandes phrases, mais des gestes concrets. Une politique de terrain, qui relocalise la production, valorise les territoires, et relie le discours à l’action.

C’est là que se joue la vraie rupture. Pas dans les éditoriaux de la nostalgie, mais dans l’alignement entre vision panafricaine, souveraineté productive et justice fiscale.

Remember François Mancabou : le silence n’est plus une option

Il y a trois ans, le 13 juillet 2022, François Mancabou décédait à l’Hôpital principal de Dakar, des suites de graves blessures contractées lors de sa garde à vue à la Sûreté urbaine. Arrêté le 17 juin à Dakar, en marge d’une manifestation de la coalition d’opposition Yewwi Askan Wi, l’ancien militaire de 51 ans avait été accusé d’appartenir à une prétendue « Force spéciale » et placé en détention dans le cadre d’une enquête pour terrorisme. Ce qu’il advint de lui entre son interpellation et son admission à l’hôpital demeure, encore aujourd’hui, couvert d’un épais voile de mystère et de déni d’État.

Le 15 juillet 2022, lors d’un point de presse tenu au Palais de justice de Dakar, le procureur de la République d’alors, Amady Diouf, donne une version officielle aussi laconique que dérangeante : selon lui, François Mancabou aurait été victime d’automutilation. Il se serait, dit-il, violemment cogné la tête « contre les murs et les grilles de la cellule de rétention », sans qu’on sache réellement ses motivations. Pour appuyer cette thèse invraisemblable, le procureur affirme que son parquet détient une vidéo de 13 minutes montrant les faits et qu’elle sera versée à la procédure judiciaire. Trois ans plus tard, cette vidéo n’a jamais été rendue publique ni présentée à la famille, ni soumise à une expertise indépendante, ni citée dans une quelconque procédure judiciaire connue. Une omission coupable, révélatrice d’un verrouillage systématique.

Quand le Kenya montre la voie de la justice

L’affaire aurait pu suivre le même cours que tant d’autres : une brutalité policière, un silence administratif, une impunité installée. Mais voilà que le Kenya, en juin 2025, vient nous rappeler ce que peut et doit être une réaction républicaine. À Nairobi, le blogueur Albert Ojwang, 31 ans, est arrêté chez lui le samedi 7 juin pour un post critique contre un haut responsable de la police. Le lendemain, il est retrouvé mort dans sa cellule. Comme à Dakar, la police parle d’un suicide, affirmant qu’il se serait cogné la tête contre le mur. Mais cette fois, la réaction populaire est fulgurante : manifestation immédiate, mobilisation des ONG, pression médiatique. Et surtout, une autopsie indépendante est ordonnée sans délai. Le verdict tombe : Albert Ojwang a été étranglé et battu à mort. Son visage portait des ecchymoses, son corps des lésions multiples — exactement comme François Mancabou, selon les témoignages de sa famille et les premières constatations médicales à Dakar.

À Nairobi, la chaîne de commandement est secouée. Les policiers de faction sont suspendus. Le président William Ruto, le 11 juin 2025, condamne officiellement ce qu’il qualifie d’événement déchirant et inacceptable, engageant la police à restaurer la confiance. À Dakar ? Rien. Aucune suspension, aucune suite judiciaire. Aucune condamnation officielle. Le président Macky Sall, sous le mandat duquel les faits ont eu lieu, ne s’est jamais exprimé sur cette affaire. Quant aux services de l’État impliqués — la Sûreté urbaine, la Section de Recherches, la Division des Investigations criminelles — ils n’ont jamais été inquiétés ni publiquement mis en cause.

La rupture politique à l’épreuve de la justice

Ce contraste est accablant. Au Sénégal, le pouvoir de l’époque a choisi l’étouffement, l’intimidation et le mensonge. Le parquet a été instrumentalisé pour couvrir les responsabilités, et non pour les établir. Pendant ce temps, la veuve de François Mancabou, Clémentine Coly, témoignait devant les caméras de l’état de son époux lors de sa première visite à l’hôpital : en fauteuil roulant, incapable de parler, le visage ensanglanté. Il lui aurait dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait. On m’a torturé. » Et cela n’a suscité aucune enquête indépendante, aucune contre-autopsie, aucune réaction du Conseil supérieur de la magistrature.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle interpelle aujourd’hui les nouvelles autorités sénégalaises, celles qui ont promis rupture et transparence. Le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko se sont engagés à restaurer l’État de droit, à combattre l’impunité, à faire de la justice une boussole. L’affaire François Mancabou est un test de vérité. Elle pose une question simple et décisive : la rupture commence-t-elle aussi par le courage de revenir sur les crimes d’hier ?

Les gestes attendus sont clairs : rouvrir l’enquête, publier les images promises, faire appel à une contre-expertise médico-légale indépendante, auditionner les responsables policiers et judiciaires de l’époque. Non pour venger, mais pour réparer. Non pour diviser, mais pour guérir. Comme l’a dit si bien Alioune Tine, fondateur d’Africajom Center, « On doit entrer debout dans un lieu de détention, et en sortir debout. » Si ce principe est bafoué, c’est l’État tout entier qui chancelle.

Remember François Mancabou, ce n’est pas un slogan. C’est un impératif moral. C’est une exigence démocratique. C’est l’ultime appel à l’honneur d’un pays qui, trop souvent, a oublié que la justice commence par la vérité.

Une injure, un polémiste en roue libre… et une justice trop prompte

Il faut croire que certains personnages publics au Sénégal possèdent le rare talent d’associer l’inculture à l’arrogance. Moustapha Diakhaté, ancien député et ex-chef de cabinet du président Macky Sall, s’est récemment distingué dans un registre peu reluisant. En prétendant donner des leçons de protocole d’État tout en qualifiant le Président de la République, le Premier ministre et le Président de l’Assemblée nationale de « gougnafiers », il a surtout confirmé une chose : il ne connaît visiblement ni l’histoire ni les règles du protocole républicain, et encore moins les manières élémentaires du débat démocratique.

Quand l’ignorance se prend pour un manuel de protocole d’État

Le terme « gougnafier », qu’il a brandi avec l’assurance du lettré de comptoir qui s’imagine académicien dès qu’il ouvre un dictionnaire, n’est pas un concept juridique ni une catégorie du protocole d’État. C’est une injure, une insulte qui trahit une forme de ressentiment social et politique. Cela dit, si Moustapha Diakhaté a bel et bien perdu la mesure dans sa critique — et s’il a sans doute fait preuve d’une outrecuidance peu élégante en commentant un moment informel entre les trois têtes de l’exécutif —, cela suffit-il à justifier sa garde à vue ? L’usage de moyens coercitifs aussi lourds pour un simple commentaire, même outrancier, interroge sur les priorités et les sensibilités du pouvoir judiciaire.

Car enfin, dans un pays où la détention provisoire est trop souvent banalisée, l’affaire Moustapha Diakhaté est symptomatique d’un mal plus profond : une justice à deux vitesses. D’un côté, les magistrats rechignent toujours à sanctionner l’un des leurs, estimant — à juste titre — que la prison est une expérience traumatisante. Mais alors, comment expliquer qu’on l’utilise avec tant de facilité pour de simples propos, fussent-ils maladroits ou insultants ? Dans un État de droit, la réponse à l’outrage verbal ne peut être une démonstration de force policière, sauf à glisser lentement mais sûrement vers une forme de tyrannie procédurale.

Garde à vue pour outrage : quand la justice oublie la mesure

La révolution démocratique du 24 mars 2024 a soulevé un immense espoir : celui de voir émerger une justice sereine, respectueuse des libertés, équitable et ferme à la fois. Cette justice que réclamaient les prisonniers politiques, les victimes d’arrestations arbitraires, les manifestants, les journalistes harcelés. Elle ne peut se construire sur des automatismes répressifs ou sur des gardes à vue punitives transformées en instruments d’intimidation.

Punir un ancien ministre qui éructe des sottises n’est pas une priorité nationale. Et surtout, cela ne sert en rien la dignité de nos institutions. Il existe mille autres moyens de sanctionner l’outrage, le mensonge ou l’irrespect : la réplique politique, la condamnation morale, voire l’amende symbolique. Mais la prison ? Non. La prison est un aveu d’échec, surtout quand elle se substitue au débat, à l’argument, à l’intelligence.

Le ridicule, dit-on, ne tue pas. Mais parfois, il emprisonne. Et dans ce cas précis, il faut bien le reconnaître : ce n’est pas Moustapha Diakhaté qui a le plus perdu dans cette histoire.

Face à Woodside Energy, le Sénégal ne doit pas fléchir

L’actuel contentieux opposant l’État du Sénégal à la multinationale australienne Woodside Energy, autour d’un redressement fiscal de 41 milliards de F CFA (62,5 millions d’euros), est plus qu’un différend technique : il révèle la ligne de fracture entre un gouvernement qui veut défendre l’intérêt général et un capitalisme extractif qui refuse toute redevabilité. Cette affaire dépasse le seul cadre des hydrocarbures. Elle engage une bataille de principe : celle du droit pour une nation souveraine de prélever l’impôt sur les revenus générés sur son sol, contre les tentatives de contournement systémique orchestrées par les multinationales habituées à dicter leurs conditions aux États.

Ne cédons pas aux premières bourrasques. Derrière les mises en garde de certains analystes, les appels à la prudence du secteur privé, et les soupirs de soulagement des investisseurs se cache une exigence à peine voilée : reculer, s’agenouiller, renoncer à la justice fiscale au nom de la « confiance des marchés ». Mais quelle confiance construire sur le déni d’impôt ? Que vaut une attractivité économique si elle repose sur l’évasion fiscale, sur l’affaiblissement volontaire de nos capacités budgétaires ? À l’heure où nos écoles manquent de bancs, nos hôpitaux d’oxygène, nos campagnes de dispensaires, il serait immoral de céder à ceux qui refusent de contribuer à l’effort national.

Tribunaux arbitraux : la loi des plus forts contre les droits des peuples

Le Sénégal a raison de réclamer des comptes. En aucun moment, la firme Woodside n’a démontré que le montant réclamé ne reflétait pas la réalité de ses obligations. Elle préfère l’intimidation juridique à la transparence comptable. Elle recourt à l’arbitrage international, non pour clarifier un droit, mais pour échapper à une légitimité nationale. Il est temps de dire les choses : les tribunaux comme le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), placé sous l’égide de la Banque mondiale, fonctionnent trop souvent comme des juridictions d’exception, taillées sur mesure pour les multinationales. Ils permettent à ces dernières de contester les choix souverains des États devant une justice privée. L’architecture même de ces procédures, longues, coûteuses, asymétriques, favorise les multinationales au détriment des peuples. Ce sont, au fond, des instruments de spoliation déguisés, façonnés par les intérêts du grand capital et le droit d’exception qu’il s’est octroyé.

L’impôt n’est pas une option : c’est le socle d’un avenir commun

Ce conflit doit servir d’avertissement, non pas au gouvernement, mais à ceux qui croient encore que le développement viendra d’un alignement aveugle sur les intérêts des multinationales. La souveraineté économique se construit par la capacité à imposer, à redistribuer, à planifier — et non à quémander. Le redressement fiscal de Woodside n’est pas une erreur, mais un signal : celui d’un pays qui décide enfin de ne plus être une simple zone de transit pour les profits, mais une terre où ces profits doivent servir à construire un avenir partagé.

Alors oui, il y a des risques. Oui, certains investisseurs vont maugréer. Mais céder aujourd’hui, c’est condamner demain. La véritable attractivité du Sénégal résidera dans sa stabilité démocratique, la qualité de ses institutions, la clarté de son droit, et non dans sa complaisance envers les fraudeurs en col blanc. Gardons le cap. Ne reculons pas. Le combat pour une fiscalité juste n’est pas un luxe idéologique. Il est une urgence vitale. Et ce combat, nous le devons à nos enfants, pas aux actionnaires de Perth.

Relocaliser le destin : le Sénégal au défi du patriotisme économique

Lors du Conseil des ministres du 4 juin 2025, le Président Bassirou Diomaye Faye a convié son Premier ministre Ousmane Sonko à achever l’élaboration du projet de loi sur la souveraineté économique. Un texte majeur, pensé comme un instrument de redressement national : il s’agit de fortifier le tissu des entreprises locales, d’arracher le pays à l’étreinte des importations massives, et de poser les fondations d’un développement enraciné, autonome, fidèle à la dynamique des forces vives du territoire.

Le patriotisme économique ne relève pas d’un repli nationaliste, mais d’une volonté politique assumée de favoriser l’économie locale dans un contexte mondialisé inégal. Popularisé au début des années 2000, ce concept traduit une prise de conscience selon laquelle les outils de compétitivité doivent être redéfinis au service de la souveraineté. Au Sénégal, où la consommation intérieure constitue près de 80 % du PIB, mais où les importations dominent encore les étalages, la promotion de l’offre nationale est un enjeu fondamental de survie économique.

Ce choix s’inscrit dans une réflexion de l’économiste sud-coréen Ha-Joon Chang, qui soutient que les pays aujourd’hui développés ont bâti leur puissance sur le protectionnisme intelligemment appliqué. Il s’agit donc pour le Sénégal de retrouver les marges de manœuvre perdues dans la mondialisation financiarisée, en soutenant ses entreprises, en encadrant les importations et en réhabilitant le rôle stratégique de l’État dans la production.

Une loi en réponse aux blocages structurels de l’économie

Cette loi intervient dans un contexte où les déséquilibres structurels de l’offre se sont aggravés : secteur primaire dévalorisé, industries locales sinistrées, difficultés d’accès à l’énergie, faible productivité globale des facteurs (PGF), accès limité au financement bancaire pour les PME, et rente foncière paralysante.

Malgré des taux de croissance positifs ces dernières décennies, l’économie reste peu inclusive, avec un secteur informel prédominant et une base industrielle fragile. L’industrie manufacturière peine à retrouver son dynamisme d’avant la dévaluation de 1994. Le secteur bancaire, concentré et peu profond, ne finance que marginalement les PME locales. Cette loi vient donc combler un vide stratégique : réorganiser l’offre en relocalisant les chaînes de valeur, en soutenant les secteurs à fort contenu local (agroalimentaire, textile, transformation) et en favorisant un capitalisme d’intérêt national.

Mais il faudra prendre garde à ne pas créer des effets d’aubaine profitables à de faux entrepreneurs, véritables parasites à la traîne des aides publiques, sans projets viables ni contribution réelle à la production. Le patriotisme économique ne doit pas être le prétexte à une capture de la rente nationale par des clientèles politiques ou des réseaux opportunistes.

Souveraineté économique et planification démocratique : vers une nouvelle économie politique

Au-delà des effets de structure, le patriotisme économique implique une réécriture du contrat économique. Il suppose une planification démocratique, orientée vers l’emploi, l’équité et la durabilité. L’État ne se contente plus d’être régulateur, mais redevient stratège, investisseur, facilitateur. Des outils comme le FONSIS, la BNDE, le FONGIP devront être reconfigurés pour renforcer le tissu productif national et l’ancrer dans les territoires.

L’enjeu est culturel et citoyen : faire du consommer local un acte de foi républicaine, éveiller les consciences à l’importance d’un tissu économique national robuste, et faire de la solidarité productive un nouveau pilier de la souveraineté populaire. C’est le sens de la référence à l’économiste Susan Strange (1923-1998) : les marchés ne sont pas naturels, ils sont construits par des choix politiques. Cette loi sur la souveraineté économique est donc un choix de société.

Reste à garantir sa mise en œuvre effective, sa transparence et son ancrage dans les besoins réels de la population. Car sans transformation structurelle de l’offre, le patriotisme économique risque de rester un slogan. Mais s’il est appliqué avec rigueur, il peut être la clé d’une relance économique endogène et d’une réinvention souveraine du développement. Nous faisons confiance au Premier ministre Ousmane Sonko pour porter cette ambition avec volontarisme, vigilance et cohérence, afin que cette loi ne reste pas lettre morte, mais devienne un levier de transformation nationale.

Décoloniser sans dériver : souveraineté, démocratie et justice sociale en Afrique de l’Ouest

Cette intervention a été prononcée, dans le cadre du webinaire organisé par la Fondation Gabriel Péri le 5 juin 2025, consacré au thème : « L’Afrique de l’Ouest émancipée du joug néocolonial ? Souveraineté en (re)construction ».

Chers amis, chers camarades,

Merci à la Fondation Gabriel Péri pour cette invitation. Elle intervient à un moment crucial, où l’Afrique de l’Ouest est traversée par des bouleversements politiques majeurs. Notre tâche aujourd’hui est délicate mais essentielle : ne pas céder à des lectures simplistes ni à des postures complaisantes. Il nous faut penser avec exigence les expériences politiques en cours, à l’aune de la souveraineté populaire, du respect des droits de la personne et de la nécessité d’une transformation sociale et panafricaine authentique.

Je m’exprime ici au nom du Collectif Afrique du Parti communiste français. Depuis plus de dix ans, nous dénonçons la militarisation du rapport de la France à l’Afrique et ses avatars : interventions armées sans mandat, accords de défense asymétriques, instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme pour perpétuer une forme de tutelle postcoloniale. Le retrait progressif des bases françaises, même s’il s’est opéré sous la contrainte des mobilisations populaires, doit être salué comme un tournant. Mais un tournant ne fait pas encore une rupture. C’est de cela qu’il faut parler.

Des ruptures saluées, mais incomplètes : le retrait militaire français ne suffit pas

Au Sahel, des régimes militaires, venus au pouvoir par des coups d’État — au Mali, au Burkina Faso, au Niger — suscitent aujourd’hui un soutien populaire réel. Ce soutien ne procède pas d’une fascination autoritaire, comme le prétendent certains médias occidentaux. Il est l’expression d’une exaspération légitime : face à l’insécurité chronique, à l’échec des élites civiles soumises aux diktats de Paris ou de Washington, à l’humiliation continue d’États considérés comme des sous-préfectures de l’Occident.

Le discours de rupture avec la Françafrique, de reconquête de la souveraineté sur les ressources, de construction d’une armée populaire, d’une monnaie endogène — tout cela parle aux jeunesses africaines. La formation de l’Alliance des États du Sahel, avec l’idée d’une union politique et économique, peut apparaître comme une esquisse d’alternative régionale.

Mais — et c’est ici que commence notre devoir critique — on ne saurait confondre rupture néocoloniale et projet progressiste. La dénonciation de l’ingérence ne saurait justifier la répression des opposants, l’arbitraire judiciaire, l’asphyxie des contre-pouvoirs. On ne construit pas la souveraineté en piétinant les libertés. De Thomas Sankara à Amílcar Cabral, les figures de l’émancipation africaine ont toujours articulé lutte anti-impérialiste et approfondissement démocratique. Et non son étouffement.

Nous sommes solidaires des peuples du Sahel dans leur aspiration à la dignité. Mais nous sommes tout aussi solidaires de ceux, à l’intérieur même de ces pays, qui paient le prix fort pour avoir défendu les libertés publiques. Nous disons avec force que la souveraineté populaire ne peut être confisquée au nom de la souveraineté étatique.

Entre tutelle étrangère et dérive autoritaire : le cas ivoirien

La Côte d’Ivoire constitue sans doute l’un des exemples les plus éloquents de ce que produit une ingérence militaro-diplomatique française érigée en mode de gouvernance. En avril 2011, une caricature du dessinateur Chappatte, publiée dans Le Temps, montrait Alassane Ouattara entrant au palais sur un tapis de cadavres, encadré par des militaires : une image glaçante qui résume le scandale. Ce n’est pas le suffrage qui l’a porté au pouvoir, mais une opération militaire franco-onusienne contre Laurent Gbagbo. Depuis, le pouvoir ivoirien s’est construit sur une impunité soigneusement préservée : les massacres comme celui de Duékoué n’ont jamais donné lieu à des poursuites, tandis que les transferts illégaux de Gbagbo et Blé Goudé à la CPI ont marqué un mépris flagrant pour la souveraineté judiciaire ivoirienne. Le régime actuel reste l’héritier direct de cette intervention, avec une justice aux ordres, une opposition réprimée, et une démocratie verrouillée. Si la Françafrique a encore un visage, c’est bien celui de cette Côte d’Ivoire soumise aux logiques de tutelle, d’exclusion et de rente sécuritaire. À quelques mois de la présidentielle de 2025, l’avertissement lancé par Laurent Gbagbo — « Nous ne voulons plus d’un autre 11 avril 2011 » — sonne comme un rappel essentiel : on ne fonde pas la stabilité sur le mensonge d’une souveraineté octroyée par l’extérieur.

Face à cette situation ambivalente au Sahel, le cas sénégalais offre un contrepoint instructif. Ici, la rupture ne s’est pas opérée par les armes, mais par les urnes. Une mobilisation citoyenne sans précédent a porté au pouvoir, en avril 2024, le PASTEF, avec à sa tête Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Ce changement est d’autant plus remarquable qu’il s’est produit dans un contexte de répression intense, où la démocratie était en danger.

Le projet porté par cette nouvelle génération politique sénégalaise ne se contente pas d’un discours sur la souveraineté : il s’incarne dans des mesures concrètes. Le retrait des bases militaires françaises a été acté ; un audit de la dette publique a été fait ; une relecture des conventions minières et gazières est en cours ; la réforme de la justice est à l’agenda. Ici, la souveraineté n’est pas une incantation : elle devient une pratique de gouvernement, une réinvention du lien entre l’État et les citoyens.

Sénégal : une souveraineté arrachée par les urnes, à consolider par l’éthique

Bien sûr, beaucoup reste à faire. Les contradictions de classe sont réelles, les tensions entre les promesses révolutionnaires et les contraintes institutionnelles sont vives. Mais il y a dans le processus sénégalais un espoir précieux : celui d’une souveraineté démocratique qui ne sacrifie ni les libertés ni l’éthique.

Alors, que faire depuis la France ? D’abord, rompre avec cette diplomatie de l’arrogance, qui a encore trouvé son expression dans les propos méprisants d’Emmanuel Macron devant ses ambassadeurs en janvier dernier. Ce n’est pas aux dirigeants français de dire qui est fréquentable en Afrique. Ce n’est pas à Paris de décider du degré acceptable de souveraineté chez les autres.

Ensuite, proposer une autre voie : celle d’une coopération fondée sur le respect, la réciprocité, l’égalité. Cela suppose des actes : fin du franc CFA, retrait complet des bases, transfert de technologies, annulation des dettes odieuses, soutien aux initiatives panafricaines, de la ZLECAf.

Enfin, faire vivre ici, en France, une solidarité populaire active. Soutenir les luttes démocratiques et sociales des diasporas. Dénoncer les violences policières et les politiques migratoires racistes. Et construire des ponts entre les jeunesses d’Afrique et d’Europe qui, de part et d’autre de la Méditerranée, subissent les mêmes logiques d’exploitation.

Enfin, permettez-moi de rappeler que notre engagement ne se limite pas à la critique du néocolonialisme ou à la solidarité avec les peuples africains. Il s’inscrit dans un projet plus vaste : celui de la construction d’un monde plus juste. Le Parti communiste français milite pour un nouvel ordre économique mondial fondé sur l’équité, la souveraineté des peuples et le respect des droits humains socioéconomiques y compris. Nous refusons un système international où les institutions financières continuent d’imposer des logiques d’austérité aux pays du Sud, où la dette devient un instrument de domination, où les inégalités de richesse et d’accès aux ressources s’accroissent. Nous œuvrons pour un monde de paix, où les conflits ne sont pas attisés par les convoitises géostratégiques mais prévenus par la coopération, la justice sociale et la reconnaissance des droits de chaque peuple à décider de son avenir.

Je conclurai sur ce mot : souveraineté. Elle n’a de sens que si elle est adossée à une démocratie véritable — c’est-à-dire la possibilité d’un débat libre, public et éclairé — et qu’elle s’articule à l’égalité, à la justice et à la participation active des citoyens à la définition de leur destin collectif. Une souveraineté sans peuple n’est qu’un simulacre. Une souveraineté contre les libertés, un simple despotisme de rechange. Mais une souveraineté forgée dans les luttes, portée par des exigences populaires de transformation sociale, et construite dans la transparence, voilà ce que nous appelons de nos vœux. C’est ce chemin que nous voulons soutenir : celui d’une Afrique déliée des tutelles, mais aussi debout par ses peuples, pour ses peuples, et avec ses peuples. C’est à cela que nous voulons contribuer, avec humilité, mais avec constance.

Je vous remercie.