Face au système, Sonko ravive la flamme du 24 mars 2024

La déclaration d’Ousmane Sonko, Président du PASTEF et Premier ministre du Sénégal, lors de l’installation, hier – jeudi 10 juillet 2025 – du Conseil national de PASTEF a eu l’effet d’un électrochoc dans l’espace politico-médiatique. D’un ton ferme, mais fidèle à la ligne de la révolution citoyenne, il a exprimé un malaise partagé par une frange significative du peuple sénégalais : la lenteur dans la mise en œuvre des ruptures promises. Ce constat, formulé avec lucidité, a mis à nu les tensions internes d’un système en pleine mutation, encore traversé par les réflexes du passé.

La réaction du vieux monde ne s’est pas fait attendre. Madiambal Diagne, éternel porte-parole du pouvoir défunt, a tenté de se donner un rôle de sentinelle de la République en exigeant ni plus ni moins que le président Bassirou Diomaye Faye sanctionne son Premier ministre… ou démissionne. Une posture à la fois grotesque et révélatrice. Grotesque, car elle outrepasse toute décence démocratique. Révélatrice, car elle trahit la panique d’un système qui sent le sol se dérober sous ses pieds. À cette chorale des gardiens de l’ordre ancien, s’est joint, sans grande surprise, Thierno Alassane Sall, dans une posture d’ « opposant de réserve », toujours prompt à donner des leçons de vertu à géométrie variable.

Une parole d’exigence, non de défiance

Mais que dit réellement le Président de PASTEF, Ousmane Sonko ? Rien d’autre que ce que pense la majorité des militants, des électeurs et des citoyens qui ont porté au pouvoir l’espoir d’un changement profond : la reddition des comptes des anciens gestionnaires, les grandes réformes de structure, les enquêtes sur les violences d’État, l’instauration d’une justice sociale et d’un État au service du peuple. Il n’a pas rompu avec sa ligne : il l’a rappelée, comme un métronome qui maintient le tempo du projet révolutionnaire.

Ce n’est ni une sortie hasardeuse ni un acte de désobéissance. C’est un acte de responsabilité politique, un rappel à l’ordre de la révolution en marche. Car PASTEF n’est pas un parti d’alternance gestionnaire. Il est porteur d’un horizon de transformation : l’instauration d’un nouvel État, débarrassé des logiques néocoloniales, clientélistes et technocratiques. En ce sens, la déclaration du Premier ministre Sonko n’est pas une interpellation du Président Bassirou Diomaye Faye, mais un écho à une attente populaire. Il ne s’agit pas de diviser, mais d’accélérer. Pas de remettre en cause, mais de redonner du souffle à une dynamique révolutionnaire qui ne saurait s’embourber dans la gestion pure.

Mettre du carburant dans le moteur de l’Histoire

Les tenants de l’ancien régime voudraient voir dans cette déclaration une faille, une fracture, une discorde. Ils feignent d’ignorer qu’il s’agit en réalité d’une respiration démocratique, d’un exercice de vérité au service du peuple. La révolution citoyenne qui a porté le PASTEF au pouvoir ne peut se permettre la langueur ni le compromis. Elle doit continuer à marcher sur ses deux jambes : la radicalité du projet et la cohésion stratégique. Le peuple n’a pas voté pour une cohabitation feutrée avec les reliques, mais pour un changement de cap historique.

Face aux injonctions des forces de la réaction, PASTEF doit rester l’aiguillon de la transformation. Il lui revient de rassurer le peuple par l’action, de le galvaniser par la parole, de l’organiser par la réforme. En disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, Ousmane Sonko n’a pas affaibli le pouvoir. Il l’a renforcé, en lui rappelant qu’il puise sa légitimité dans la volonté populaire. Et si certains s’en offusquent, c’est sans doute parce qu’ils savent qu’une chose est désormais irréversible : la révolution est en marche. Et elle ne s’excuse pas de parler haut et clair.

Protéger la révolution, discipliner l’administration

 La révolution n’est pas un banquet de privilégiés : c’est le soulèvement de ceux qu’on croyait dociles. Et le Sénégal en a donné une éclatante démonstration le 24 mars 2024. En une journée, le pays a fait mentir les fatalistes et surpris les cyniques. Ce jour-là, un peuple que l’on disait résigné s’est levé, a brisé les chaînes de la reproduction politique, et ouvert une brèche dans l’ordre postcolonial. Bien sûr, certains, du haut de leurs tribunes éditoriales, s’empressent d’y voir le chaos, l’improvisation, voire la vengeance. À les lire, le pays aurait sombré dans une aventure périlleuse. Il faut au contraire y voir ce qu’il est réellement : le point d’émergence d’un nouveau cycle historique, une réinvention du politique par le bas, un souffle populaire qui cherche sa traduction institutionnelle.

Contre-révolution et sabotage : la réaction s’organise

Mais ce processus révolutionnaire fait désormais face à une offensive organisée de la réaction. Une contre-offensive menée sur plusieurs fronts : dans les médias d’abord, où une propagande fébrile orchestre des attaques malveillantes, souvent coordonnées, contre Ousmane Sonko. Au-delà de sa personne, c’est la révolution démocratique elle-même qui est visée, son élan populaire, son imaginaire subversif. Cette stratégie médiatique s’accompagne d’un autre front, plus insidieux encore : celui de la contre-révolution administrative. Une fraction de l’appareil d’État, fidèle aux intérêts de la bourgeoisie politico-bureaucratique, multiplie sabotages, inerties, et actes de zèle, menaçant de disloquer le lien de confiance entre le nouveau pouvoir et le peuple.

La tactique de la réaction est claire : caricaturer le discours de rupture, le tourner en dérision, retourner contre lui sa propre promesse. Mais les réponses ne peuvent être timides. Le seul rempart réel à cette offensive, ce sont les réformes structurelles. Il faut non seulement gouverner autrement, mais révolutionner l’administration, mettre au pas les franges les plus réactionnaires de la haute fonction publique, reconquérir les leviers d’exécution, et aligner la machine d’État sur la volonté populaire.

En cela, le Président Bassirou Diomaye Faye incarne une sobriété lucide, une manière d’exercer le pouvoir sans fracas, mais avec une boussole ferme. À ses côtés, le Premier ministre Ousmane Sonko agit comme un aiguillon idéologique, un agitateur de conscience, un réformateur sans concession. Leur alliance n’est pas seulement politique : elle est stratégique, historique, complémentaire. Elle assume la dialectique du changement : patience et radicalité, réforme et rupture.

Le rôle du PASTEF et de l’hégémonie culturelle

Mais un tel moment historique exige un outil politique à la hauteur : le Parti. Le PASTEF ne peut rester en retrait. Il doit se transformer en véritable avant-garde de la révolution, capable de faire vivre l’esprit du 24 mars 2024 dans les institutions, les quartiers, les syndicats, les villages, les administrations. Il doit devenir le levier de la politisation populaire, le relais de la volonté de changement, le gardien de l’élan révolutionnaire.

Enfin, cette révolution ne triomphera que si elle gagne la bataille de l’imaginaire. Cela suppose de construire une hégémonie culturelle, au sens gramscien du terme : créer des médias libres, relier la pensée critique à la culture populaire, mobiliser la musique, le théâtre, le cinéma, les langues nationales comme autant de vecteurs d’émancipation. Le discours de la rupture systémique doit infuser partout : dans les récits, les images, les mots, les gestes quotidiens.

C’est ainsi, et ainsi seulement que le Sénégal pourra transformer la brèche du 24 mars 2024 en véritable passage. Ce que nous vivons n’est pas une parenthèse. C’est un commencement.

L’APR aveuglée par son propre naufrage

Il y a des communiqués qui valent leur pesant de cacahuètes, d’autres leur poids en plumes de poussin. Celui du Secrétariat exécutif national de l’APR, publié suite à la réaction d’Ousmane Sonko après la confirmation de sa condamnation pour diffamation par la Cour suprême, relève d’un genre littéraire bien particulier : la satire involontaire. Si le ridicule tuait, il aurait fallu déclarer un deuil national.

Passons sur le fait que ce communiqué émane d’un parti que les Sénégalais ont massivement congédié et qui ne s’est jamais remis de cette gifle électorale. Là où l’APR excelle, c’est dans l’art de travestir l’histoire immédiate : elle parle d’une Cour suprême qui « condamne définitivement Ousmane Sonko », comme si cette juridiction, longtemps muette sur les barbouzeries judiciaires, n’avait pas validé une opération cousue de fil blanc pour écarter un adversaire trop populaire. La même Cour qui, dans une parfaite cohérence, a ignoré les irrégularités du procès initial, les violations des droits d’Ousmane Sonko en appel, et a activement participé à son exclusion arbitraire de la présidentielle. Il ne manquait plus qu’elle lui décerne une médaille pour service rendu à la diversion.

Les pyromanes en costume de pompiers

Quant au reste du communiqué, il faut saluer l’exercice de projection psychologique : des gens qui ont géré pendant douze ans à coups de passe-droits, de marchés gré à gré, de détournements savamment organisés, et de gouvernance opaque, osent parler « d’incompétence chronique » et « d’impuissance à impulser une action gouvernementale efficace ». Pour qui nous prend-on ? Serait-ce une nouvelle forme d’humour ? Ou l’ultime symptôme de l’addiction au pouvoir perdu, qui fait prendre des vessies pour des lanternes et les huées populaires pour des standing ovations diplomatiques ?

Et que dire de l’accusation de « clochardisation des institutions » lancée à l’endroit du PASTEF, par un parti dont le legs institutionnel se résume à une Assemblée muselée, un Conseil constitutionnel au service du tri des candidatures. À ce rythme, il ne reste plus à l’APR qu’à organiser un colloque sur la vertu en politique et à confier la présidence d’honneur à… George Santos, ce député américain radié pour avoir menti sur absolument tout, de son CV à sa biographie familiale.

La parole libre, ce cauchemar des anciens princes

La perle du texte reste cependant cette trouvaille sémantique : « l’opposition au pouvoir ». L’APR semble découvrir que la parole libre dérange plus que les arrangements opaques. Que la transparence fait davantage transpirer que la gestion clientéliste ! Que oui, en démocratie, on peut gouverner et rester critique d’un système qu’on réforme, surtout lorsqu’il a été pourri jusqu’à l’os par douze années d’une gouvernance qui, à défaut de briller par la performance, excellait dans l’art du népotisme et du bâillonnent des libertés.

Mais ne soyons pas injustes : il faut reconnaître à l’APR une constance admirable. Même dans l’opposition, elle persiste à croire que la meilleure défense, c’est l’attaque — de préférence en tournant le dos à ses propres turpitudes.

Pourquoi le Sénégal debout dérange tant ?

L’article publié le 30 juin 2025 par Jeune Afrique, prétend que le Sénégal serait au bord de l’asphyxie financière, quémandant l’aide du président ivoirien Alassane Ouattara pour apitoyer le FMI. Cette lecture biaisée et fondamentalement malveillante est un tissu d’affabulations, un exercice de propagande.

Derrière les insinuations, on retrouve une rhétorique classique : celle des puissances habituées à voir l’Afrique à genoux, à supplier pour survivre. Mais le Sénégal d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier. Depuis mars 2024, le peuple sénégalais a fait le choix de la rupture, de la transparence, de la responsabilité. Oui, une dette cachée a été révélée — 7 milliards de dollars contractés dans l’opacité par le régime précédent, sans débat parlementaire, sans justification publique. Cette dette illégitime n’engage pas moralement le peuple sénégalais, mais ceux qui l’ont signée dans le dos de la nation.

Le Sénégal sur la voie de l’intégrité budgétaire

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les recettes fiscales ont augmenté de 11,6 % au premier trimestre 2025 par rapport à l’année précédente. Les recettes non fiscales, elles, progressent de 24,4 %. Cette dynamique traduit l’efficacité d’une politique de redressement rigoureuse, fondée sur la réduction drastique des dépenses de prestige, la suppression des privilèges d’une élite rentière, et la recentralisation de l’État sur ses fonctions essentielles : santé, éducation, souveraineté alimentaire, lutte contre les inégalités et justice fiscale.

C’est précisément cette rupture avec les pratiques anciennes qui dérange. D’où ces manœuvres répétées qui cherchent moins à informer qu’à fragiliser la conscience collective d’un peuple en marche. En mobilisant la figure d’Alassane Ouattara comme « médiateur » auprès du FMI, Jeune Afrique entretient une fiction. La vérité est autre : la Côte d’Ivoire elle-même est confrontée à un endettement structurel préoccupant. Plusieurs observateurs indépendants évoquent des engagements budgétaires non transparents — dettes hors bilan, garanties non consolidées, arriérés — qui pourraient alourdir significativement la charge réelle pesant sur les finances publiques ivoiriennes.

Autrement dit, que ceux dont les propres comptes souffrent d’opacité évitent de s’improviser mentors d’une nation qui a fait le choix courageux de la vérité budgétaire. Le Sénégal n’est pas en posture de supplique : il est en reconstruction. Et il le fait avec honnêteté, sobriété et sens de l’intérêt général.

Notre révolution dérange, mais elle est irréversible

Le gouvernement a entrepris un assainissement sans précédent : missions redondantes supprimées, surfacturations traquées, clientélisme démantelé. Les dépenses en capital sur ressources internes sont certes en baisse, mais c’est le signe d’une reprogrammation stratégique, visant l’efficacité plutôt que le saupoudrage électoral. Le peuple n’a pas besoin d’inaugurations en grande pompe, mais de résultats tangibles.

Les tentatives de sape psychologique comme cet article visent un objectif clair : faire douter les Sénégalais, les détourner de la trajectoire révolutionnaire qu’ils ont choisie. Il faut le dire sans ambages les intérêts d’une élite financière nostalgique de l’opacité et de la prédation, n’a plus sa place. Le Sénégal, souverain et debout, continue son chemin. Et il n’a nul besoin d’intercesseur ou de tuteurs.

À Praia, au XVIIIe Congrès du PAICV

Du 27 au 29 juin 2025, Praia accueille le XVIIIe Congrès du Parti africain de l’indépendance du Cap Vert (PAICV). Dans une atmosphère studieuse et fraternelle, les congressistes venus de l’ensemble des îles de l’archipel, mais aussi de la diaspora, redéfinissent ensemble les orientations d’un parti au destin singulier. Car le PAICV n’est pas un parti comme les autres. Héritier d’une lutte de libération sans concessions, il a façonné un pays que l’histoire coloniale n’avait pas doté d’atouts, et qui est devenu, par la seule force de ses institutions et de ses femmes et hommes, un exemple discret, mais solide de démocratie et de progrès social sur le continent.

Une révolution tranquille, patiemment construite

Le Cap-Vert donne à voir ce que pourrait être une révolution paisible en Afrique : une construction lente, têtue, résolue. Là où bien des nations, dotées de ressources immenses, se débattent encore dans les rets du clientélisme ou des instabilités chroniques, l’archipel atlantique a fait le choix de la constance. À l’indépendance, il n’y avait presque rien. Pas de grandes infrastructures, pas de richesse naturelle, pas de rente minière. Juste une volonté, héritée d’Amilcar Cabral, de créer un État qui ne serait pas le miroir inversé du colon, mais l’expression vivante de la souveraineté populaire.

Ce pari, à bien des égards, a été tenu. Le PAICV, qui a mené le pays à l’indépendance en 1975, l’a dirigé pendant trente des cinquante années de souveraineté, posant les fondations d’un État fonctionnel, sobre et résilient. Depuis les années 1980, et en particulier durant la période 2001–2016 où il a piloté les grandes politiques publiques, le Cap-Vert a su investir dans l’essentiel : la santé, l’éducation, l’infrastructure, l’institution. Ces efforts n’ont pas été vains. Aujourd’hui, l’espérance de vie y dépasse 74 ans, la scolarisation est quasiment universelle, et la jeunesse affiche un taux d’alphabétisation supérieur à 98 %.

Une démocratie éprouvée dans l’urne

L’exemplarité cap-verdienne ne relève pas du slogan. Elle se manifeste dans les faits. Ainsi, en 2001, l’élection présidentielle s’est jouée à… 17 voix près. Pas de violences, pas de recours aux armes, pas d’interventions militaires commanditées par le délinquant multirécidiviste Nicolas Sarkozy. Juste un recomptage, un verdict, et l’acceptation du résultat. À mille lieues des scènes de chaos observées cette même année dans la première puissance mondiale, lorsque l’élection Bush–Gore avait transformé la Floride en plateau de film catastrophe.

C’est cette culture de la mesure qui frappe le plus à Praia. La démocratie n’y est pas agitée en bannière. Elle est vécue, intériorisée, rituelle. Elle repose sur des institutions solides, sur une presse active, sur une société civile organisée, et surtout sur une vie partisane animée. Le PAICV vient d’en faire la preuve, en organisant une compétition interne ouverte, avec quatre candidats à sa direction, et une élection transparente qui a vu l’accession du camarade Francisco Carvalho à la présidence du parti. Le débat est vif, mais le sens de l’unité prévaut. Avec ce nouveau leadership, le parti est désormais en ordre de marche pour reprendre, après dix années d’opposition, les rênes du pays. La séquence qui s’ouvre est décisive : elle doit permettre au PAICV de renouer avec son rôle historique de force de transformation, en portant une alternative claire, enracinée, crédible. Le Cap-Vert a besoin d’un projet structurant, et seul le PAICV semble en mesure de le proposer avec sérieux et cohérence.

Un héritage vivant : Cabral, Pereira, Pires

Ces succès ne s’expliquent pas uniquement par la technicité des politiques publiques. Ils sont d’abord le fruit d’un héritage. Celui d’Amílcar Cabral, bien sûr, dont la pensée politique, rigoureuse et poétique, continue d’inspirer les luttes pour la souveraineté et la dignité. Mais aussi celui d’Aristides Pereira, premier président de la République, qui incarna avec sobriété les promesses de l’indépendance. Et celui, décisif, de Pedro Pires.

Ce legs n’est pas figé. Il irrigue encore les choix actuels du PAICV. La résilience climatique, la transition énergétique (déjà 20 % d’énergies renouvelables), les efforts constants pour réduire la pauvreté (passée sous la barre des 15 % en 2024), sont autant de déclinaisons contemporaines d’un projet de société humaniste et cohérent.

Ce que le Cap-Vert murmure à l’Afrique

Depuis Praia, le message est clair. Il est possible, en Afrique, de gouverner autrement. De construire des politiques publiques inclusives. D’articuler la mémoire de la libération et la modernité des défis écologiques. Le Cap-Vert, sans tambour ni fanfare, trace un chemin. Celui d’une révolution discrète, mais déterminée. Une révolution qu’on lit dans les statistiques, dans le comportement des institutions, dans le calme des élections, dans le sérieux des congrès.

À l’heure où tant de nations cherchent leur voie entre le repli et le mimétisme, le XVIIIe Congrès du PAICV rappelle qu’un autre avenir est possible : africain, républicain, sobre, exigeant. Et c’est peut-être dans ce pays de volcans, de pierres sèches et d’océan, que ce possible prend sa forme la plus concrète.

Pour une administration nouvelle : le Big Bang nécessaire

Le 18 juin 2025, à l’occasion du Conseil des ministres que présidait le Président Bassirou Diomaye Faye, le Premier ministre Ousmane Sonko a exposé les grandes lignes de sa vision pour une transformation radicale de l’administration sénégalaise. Il ne s’est pas contenté de proposer une simple modernisation — digitalisation des procédures, évaluation des agents ou rationalisations des services — mais a posé les bases d’un projet plus vaste : celui d’une refondation. Cette ambition vise à rompre de manière décisive avec un héritage administratif encore imprégné de ses origines coloniales, lorsque l’appareil étatique servait d’outil de coercition au profit de la domination impériale, puis, après les indépendances, de levier de reproduction des privilèges d’une bourgeoisie politico-bureaucratique retranchée derrière les murs de l’État.

Depuis les indépendances, l’administration sénégalaise — comme dans nombre d’États africains — n’a que trop rarement été mise au service des citoyens. Formée sur les plans du commandement colonial, elle a perpétué un rapport vertical, distant, souvent répressif à la population. Ce n’est pas parce que Senghor a rebaptisé le gouvernorat en gouvernance que la réalité du pouvoir a changé. Les mots ont été soignés, mais la matrice est restée intacte. L’École nationale d’administration demeure calquée sur le modèle français des années 1950, comme si la rupture politique avec la métropole n’avait jamais eu lieu dans l’appareil d’État. Cette inertie n’est pas qu’un résidu sémantique : elle cristallise une vision autoritaire du pouvoir, où le fonctionnaire est un exécutant zélé, souvent plus loyal à la hiérarchie qu’à la nation. Et dans cette mise en scène postcoloniale, les magistrats jouent trop souvent les premiers rôles : par leur posture, leur langage et leur rapport au justiciable, ils incarnent ce qu’il y a de plus caricatural dans la perpétuation du mythe colonial de l’autorité administrative inflexible et détachée du peuple.

Or, comme l’a rappelé le Premier ministre, l’heure n’est plus à la gestion d’un héritage, mais à l’invention d’une nouvelle éthique publique. Il ne s’agit pas de repeindre la façade, mais de reconstruire le bâtiment.

Vers une administration citoyenne et souveraine

Dans ses prises de position, le PM Ousmane Sonko déconstruit un double héritage qui pèse sur l’État sénégalais : la domination néocoloniale d’un côté, et l’entre-soi oligarchique postcolonial de l’autre. Contre cette logique d’enfermement, il défend une souveraineté démocratique conçue comme fondement éthique de l’action publique, où l’administration cesse de servir des intérêts particuliers pour devenir l’expression des droits collectifs, dans une logique de responsabilité et de transparence.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’idée d’un véritable basculement culturel. Il ne plaide pas pour une réforme superficielle, mais pour une mutation profonde des représentations et des pratiques : une administration qui reconnaît à chaque citoyen un droit opposable à l’information ; qui conçoit le fonctionnaire non plus comme un agent du pouvoir, mais comme un mandataire du peuple, ancré dans une éthique de responsabilité et de reddition de comptes ; qui inscrit l’évaluation des performances dans la durée, comme gage de redevabilité ; qui réinvente la formation des agents publics, en articulant compétence technique, civisme républicain, exigence de transparence et enracinement panafricain.

Dans cette stratégie, la création d’une Cellule de coordination des réformes de l’État, directement rattachée à la Primature, revêt une portée politique déterminante. Elle exprime la volonté de piloter la transformation de l’administration depuis le cœur du pouvoir exécutif, en rompant avec la logique technocratique et dépolitisée des anciens régimes.

L’administration comme levier de souveraineté populaire

À travers la redéfinition du statut des agents, la digitalisation, la gouvernance ouverte, la formation continue, et le pilotage du secteur parapublic, ce que propose le Premier ministre est un acte politique majeur. Ce n’est pas un « programme d’ajustement administratif » : c’est un processus révolutionnaire d’émancipation de l’État par sa propre administration.

Ce big bang administratif est la condition sine qua non de tout autre projet politique : sans agents intègres, compétents et engagés, il n’y aura ni justice fiscale, ni planification souveraine, ni industrialisation. Ce qu’il propose, c’est de faire du service public le cœur battant de la souveraineté, là où les précédents régimes l’ont transformé en machine de distribution clientéliste ou en simple guichet d’exécution des injonctions internationales.

Sous le signe de l’éthique : de l’Orient au Sénégal

La guerre dite « juste » n’est que rarement ce qu’elle prétend être. Elle se veut encadrée par des principes moraux, mais sert trop souvent à conférer une apparence de vertu à des entreprises de domination. Derrière chaque « frappe préventive », chaque intervention soi-disant humanitaire affleure une logique de puissance déguisée. Or, ce décalage entre le discours moral et les actes brutaux révèle une crise plus profonde : celle du sens.

Dans Le Savant et le Politique, Max Weber distingue deux éthiques : celle de la conviction, fidèle à ses principes sans compromis ; et celle de la responsabilité, attentive aux conséquences concrètes de l’action. Ce dilemme innerve autant les stratégies militaires internationales que les tensions internes des gouvernances africaines. C’est en le prenant au sérieux que l’on peut lire les développements récents, de Fordow à Dakar.

De Fordow à Washington : le retour du mythe de la guerre morale

Le 21 mai 2026, Donald Trump proclame le succès de frappes américaines contre des installations nucléaires iraniennes. En saluant la coopération exemplaire avec l’armée israélienne et en promettant de nouvelles attaques si la « paix ne vient pas », il rejoue une partition bien connue : celle de la civilisation armée contre la barbarie supposée.

Mais les faits résistent à la propagande. L’Iran dément toute destruction significative sur le site de Fordow. L’AIEA confirme l’absence de fuite radioactive. Les populations locales parlent de « bluff ». La guerre, une fois de plus, devient langage avant d’être réalité.

Cette pièce se joue sur une scène ancienne. Le programme nucléaire iranien naît dans les années 1970, avec le soutien occidental, alors que le Shah (monarque absolu) était encore l’homme lige de Washington. Suspendu après la révolution islamique de 1979, il est relancé pendant la guerre Iran-Irak. L’accord de Vienne de 2015 avait permis une désescalade historique. Mais en 2018, Trump s’en retire unilatéralement, provoquant une montée en flèche des tensions. Aujourd’hui, l’Iran enrichit l’uranium à 60 %, sans preuve concrète d’un programme militaire, mais dans un climat de suspicion entretenue.

La guerre dite juste se dévoile ici comme une guerre de communication. Elle n’est plus une réponse, mais un outil d’agenda. La violence n’est pas l’ultime recours, mais le premier choix. Dans ce théâtre, la morale n’est plus une régulation : elle devient décor. Et l’éthique, un masque pour l’impunité.

Sénégal : quand l’éthique entre au gouvernement

Pendant que l’impérialisme s’exhibe, la révolution citoyenne sénégalaise s’interroge. Le 24 mars 2024, l’élection de Bassirou Diomaye Faye au Sénégal, suivie de la nomination d’Ousmane Sonko comme Premier ministre et de la victoire aux législatives de novembre (130 députés sur 165), nourrit un immense espoir de rupture éthique.

Mais les contradictions de l’exercice du pouvoir surgissent. Affectations discutables, tensions autour de l’usage des moyens de l’État, alertes publiques sur certaines pratiques. L’exigence éthique rencontre les résistances du réel. Faut-il dénoncer sans concession ou agir avec tactique pour ne pas déstabiliser une dynamique fragile ?

Weber est là encore une boussole utile. L’éthique de conviction pousse à dire la vérité, quoi qu’il en coûte. L’éthique de responsabilité impose d’agir sans détruire l’espace commun. Mais l’une sans l’autre est inopérante : le courage solitaire peut affaiblir l’élan collectif, la discipline silencieuse peut couvrir des abus. Il faut articuler les deux.

D’autant que le paradoxe est structurel. Si la politique n’est pas un métier, elle devient le privilège des riches. Mais si elle se professionnalise sans garde-fous, elle se transforme en carriérisme. Le défi est clair : permettre de vivre de la politique sans jamais cesser de vivre pour elle.

Une même exigence s’impose : refonder la politique sur l’éthique, non sur le spectaculaire. Refuser la guerre comme communication, le pouvoir comme rente. Faire de la politique une ascèse, pas un guichet. Car les peuples, eux, ne demandent ni des héros ni des martyrs : ils attendent des actes justes, constants, discrets.

Même mensonge, nouvelle impasse : Israël contre l’Iran

Je ne suis ni Iranien ni proche de la théocratie de ce pays. Je suis panafricaniste et internationaliste, et j’écris depuis une position que d’aucuns continuent de considérer comme marginale dans les débats mondiaux — à tort. Mais c’est peut-être cette position de « bord du monde » qui m’oblige à regarder lucidement ce qui s’y joue. Car les guerres qui commencent là-bas finissent toujours par frapper ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Quand Israël bombarde Gaza ou attaque l’Iran, ce ne sont pas seulement des munitions qui traversent le ciel du Moyen-Orient, ce sont aussi nos équilibres économiques, notre stabilité diplomatique, notre rapport au droit international qui vacillent. Rester silencieux serait se rendre complice.

En tant que citoyen du monde je crois que nous devons refuser que l’usage de la force, l’élimination ciblée, et le droit du plus fort soient normalisés. Ce qui se joue entre Tel-Aviv et Téhéran dépasse le duel de deux puissances régionales. Cela parle d’un ordre international de plus en plus cynique, où l’impunité s’achète à coups de missiles et où la terreur devient doctrine d’État.

Des objectifs flous, une stratégie erratique

Malgré le vacarme médiatique de Benjamin Netanyahou, malgré les rodomontades et la vuvuzela d’un Donald Trump nostalgique de sa toute-puissance, Israël se retrouve aujourd’hui dans une impasse stratégique après son attaque contre l’Iran. Ce qui devait être un coup de semonce s’est heurté à une riposte ferme de la part de Téhéran — une séquence qui, de part et d’autre, laisse dans son sillage des morts, des blessés, des vies brisées. Résultat : une sidération.

Les discours israéliens se succèdent sans cohérence : empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire ? Renverser le « régime islamique » ? Assassiner l’Ayatollah Khamenei, un vieil homme de 86 ans ? Chaque jour, semble accoucher d’un nouvel objectif, preuve s’il en fallait que la boussole géopolitique de Tel-Aviv se soit déréglée. À part semer le chaos, Israël ne parvient plus à formuler une ligne directrice stable.

Le ciel n’est pas une victoire quand la terre vous échappe

Aucun objectif militaire tangible n’a été atteint. Israël revendique la maîtrise du ciel, mais que vaut cette supériorité si elle ne parvient ni à désorganiser le commandement iranien ni à entamer sa capacité de riposte ? Dominer l’espace aérien ne suffit pas quand l’adversaire contrôle le temps politique. L’Iran a répondu. Et cette réponse révèle une vérité gênante : la force ne produit plus d’avantages stratégiques durables.

Face à cela, Israël fait ce que tout État acculé finit par faire : du terrorisme d’État. L’élimination de généraux, d’ingénieurs nucléaires, ou de hauts responsables iraniens, n’est ni plus ni moins qu’une stratégie de terreur. Déguisée en « frappes chirurgicales », elle relève du meurtre ciblé, de l’attentat, de l’attaque asymétrique. Ce ne sont pas là des gestes de souveraineté, mais des aveux de panique stratégique.

Ce que le monde doit dire : ce n’est pas de la défense, c’est de la brutalité

C’est pourquoi nous, peuples du monde, ne devons pas céder à l’habitude du silence. Car ce que l’on présente comme des interventions défensives n’est souvent qu’une brutalité stratégique sans horizon. On a déjà entendu ces discours. En 2003, c’était l’Irak : les armes de destruction massive ont servi de prétexte à une guerre illégale. On sait ce qu’il en est advenu : un pays anéanti, des millions de morts et un chaos durable. En Libye, la promesse de protéger les civils s’est traduite par la liquidation de l’État, le retour de l’esclavage et la fragmentation du territoire. En Côte d’Ivoire, sous couvert d’imposer les résultats des urnes, on a imposé une guerre de succession, brisé des vies, creusé des fractures qui saignent encore.

Aujourd’hui encore, le même scénario se rejoue avec l’Iran — et le même menteur mène la charge : Benyamin Netanyahou. Déjà en 2003, il réclamait la guerre contre l’Irak au nom d’un mensonge. Il recycle aujourd’hui la même peur, sans preuve, dans une région plus instable que jamais.

Éditorialistes de la nostalgie, chroniqueurs de la confusion

À l’heure où cette note de blog est rédigée, alors que Gaza vit sous les bombes et la famine, Israël choisit l’escalade en attaquant directement l’Iran, ajoutant à l’occupation coloniale un conflit interétatique aux conséquences incalculables. Ce n’est plus seulement la Palestine qui est en jeu : c’est la stabilité du monde et l’avenir du droit international.

Cette guerre marque un basculement : le droit s’efface, la force s’impose. Et dans ce chaos, Gaza reste l’épicentre moral. Le 12 juin, 149 États à l’ONU ont exigé un cessez-le-feu : la majorité de l’humanité s’est levée, tandis qu’une poignée d’États (États-Unis, Israël, Argentine, Hongrie, Fidji, Micronésie, Nauru, Papouasie Nouvelle-Guinée, Paraguay, Tonga, Tuvalu) s’y opposait. L’Afrique, elle, a pris position — du vote massif à l’action juridique de l’Afrique du Sud.

Le Sénégal, lui aussi, a choisi son camp : celui des principes et du droit international. Car chaque guerre mondiale commence loin, puis frappe ici : nos ports, nos prix, nos peuples. Refuser la justice là-bas, c’est préparer l’instabilité ici.

Quand la critique oublie l’histoire

Mais pendant que le Sud global se dresse, certains, chez nous, s’égarent dans l’anachronisme. Leur obsession ? L’arrestation d’un ancien député recyclé en distributeur d’injures. Depuis des années, l’invective est l’essence même de ce qu’il comprend de la politique. L’injure comme méthode, la diffamation comme langage. Sous Macky Sall, il en jouissait en toute impunité, protégé par le pouvoir qu’il servait alors sans réserve.

Depuis son placement en détention, une petite cohorte d’anciens dignitaires reconvertis en éditorialistes s’est remise à écrire — ou plutôt à déclamer. Pour eux, le Sénégal serait devenu un clone de l’Allemagne nazie. Ils convoquent la République de Weimar, Hitler, comme si l’histoire servait désormais à commenter des faits divers judiciaires. Point Godwin mérité.

Mais tout ce vacarme dissimule mal une vérité embarrassante : les articles 80 et 254 qu’ils dénoncent aujourd’hui sont issus du Code pénal colonial, conservés et utilisés par tous les régimes, y compris le leur, sans qu’ils ne s’en soient jamais émus. Aujourd’hui, ces mêmes instruments sont dans le viseur du nouveau pouvoir, qui a clairement affiché sa volonté de les réformer pour les arrimer aux standards démocratiques. Pourtant, ceux qui s’indignent le plus fort ne l’ont jamais fait quand ces lois servaient à bâillonner d’autres voix. Ce qui les inquiète, au fond, ce n’est pas l’état de droit — c’est d’avoir perdu le monopole du discours et le confort des privilèges passés.

Une boussole claire : relier l’Afrique à l’Afrique, justice fiscale

Pendant qu’ils recyclent les analogies grotesques, le Premier ministre Ousmane Sonko agit. Recevant son homologue congolais à Dakar, Anatole Collinet Makosso, après une tournée stratégique dans la sous-région, il a rappelé une évidence oubliée : la diplomatie commence en Afrique. Loin des réflexes coloniaux, il propose une redéfinition des échanges sud-sud — plus justes, plus utiles, plus autonomes.

Le constat est clair : l’Afrique de l’Ouest importe massivement du bois congolais transformé à l’extérieur, à grands frais. Le Premier ministre Ousmane Sonko défend une autre logique : que le secteur privé sénégalais investisse sur le continent, transforme localement, et fasse du Sénégal une plateforme régionale. Un projet sobre, réaliste, panafricain.

Mais ce projet exige une fiscalité saine, équitable et ferme. Fini les privilèges des entreprises qui extrayaient, engrangeaient et repartaient sans rien laisser. Tous les codes économiques sont en réforme, pour garantir sécurité, attractivité et exigence. Pas de paradis fiscal, pas de laxisme : un contrat clair.

Le développement ne se décrète pas, il se construit

La tournée de 48 heures du Président Diomaye Faye dans la région de Saint-Louis en dit long. Entre Ndiayène Pendao, Richard-Toll et Ross Béthio, il a visité des unités agricoles, des usines de transformation, des périmètres irrigués. Pas de grandes phrases, mais des gestes concrets. Une politique de terrain, qui relocalise la production, valorise les territoires, et relie le discours à l’action.

C’est là que se joue la vraie rupture. Pas dans les éditoriaux de la nostalgie, mais dans l’alignement entre vision panafricaine, souveraineté productive et justice fiscale.

Remember François Mancabou : le silence n’est plus une option

Il y a trois ans, le 13 juillet 2022, François Mancabou décédait à l’Hôpital principal de Dakar, des suites de graves blessures contractées lors de sa garde à vue à la Sûreté urbaine. Arrêté le 17 juin à Dakar, en marge d’une manifestation de la coalition d’opposition Yewwi Askan Wi, l’ancien militaire de 51 ans avait été accusé d’appartenir à une prétendue « Force spéciale » et placé en détention dans le cadre d’une enquête pour terrorisme. Ce qu’il advint de lui entre son interpellation et son admission à l’hôpital demeure, encore aujourd’hui, couvert d’un épais voile de mystère et de déni d’État.

Le 15 juillet 2022, lors d’un point de presse tenu au Palais de justice de Dakar, le procureur de la République d’alors, Amady Diouf, donne une version officielle aussi laconique que dérangeante : selon lui, François Mancabou aurait été victime d’automutilation. Il se serait, dit-il, violemment cogné la tête « contre les murs et les grilles de la cellule de rétention », sans qu’on sache réellement ses motivations. Pour appuyer cette thèse invraisemblable, le procureur affirme que son parquet détient une vidéo de 13 minutes montrant les faits et qu’elle sera versée à la procédure judiciaire. Trois ans plus tard, cette vidéo n’a jamais été rendue publique ni présentée à la famille, ni soumise à une expertise indépendante, ni citée dans une quelconque procédure judiciaire connue. Une omission coupable, révélatrice d’un verrouillage systématique.

Quand le Kenya montre la voie de la justice

L’affaire aurait pu suivre le même cours que tant d’autres : une brutalité policière, un silence administratif, une impunité installée. Mais voilà que le Kenya, en juin 2025, vient nous rappeler ce que peut et doit être une réaction républicaine. À Nairobi, le blogueur Albert Ojwang, 31 ans, est arrêté chez lui le samedi 7 juin pour un post critique contre un haut responsable de la police. Le lendemain, il est retrouvé mort dans sa cellule. Comme à Dakar, la police parle d’un suicide, affirmant qu’il se serait cogné la tête contre le mur. Mais cette fois, la réaction populaire est fulgurante : manifestation immédiate, mobilisation des ONG, pression médiatique. Et surtout, une autopsie indépendante est ordonnée sans délai. Le verdict tombe : Albert Ojwang a été étranglé et battu à mort. Son visage portait des ecchymoses, son corps des lésions multiples — exactement comme François Mancabou, selon les témoignages de sa famille et les premières constatations médicales à Dakar.

À Nairobi, la chaîne de commandement est secouée. Les policiers de faction sont suspendus. Le président William Ruto, le 11 juin 2025, condamne officiellement ce qu’il qualifie d’événement déchirant et inacceptable, engageant la police à restaurer la confiance. À Dakar ? Rien. Aucune suspension, aucune suite judiciaire. Aucune condamnation officielle. Le président Macky Sall, sous le mandat duquel les faits ont eu lieu, ne s’est jamais exprimé sur cette affaire. Quant aux services de l’État impliqués — la Sûreté urbaine, la Section de Recherches, la Division des Investigations criminelles — ils n’ont jamais été inquiétés ni publiquement mis en cause.

La rupture politique à l’épreuve de la justice

Ce contraste est accablant. Au Sénégal, le pouvoir de l’époque a choisi l’étouffement, l’intimidation et le mensonge. Le parquet a été instrumentalisé pour couvrir les responsabilités, et non pour les établir. Pendant ce temps, la veuve de François Mancabou, Clémentine Coly, témoignait devant les caméras de l’état de son époux lors de sa première visite à l’hôpital : en fauteuil roulant, incapable de parler, le visage ensanglanté. Il lui aurait dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait. On m’a torturé. » Et cela n’a suscité aucune enquête indépendante, aucune contre-autopsie, aucune réaction du Conseil supérieur de la magistrature.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle interpelle aujourd’hui les nouvelles autorités sénégalaises, celles qui ont promis rupture et transparence. Le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko se sont engagés à restaurer l’État de droit, à combattre l’impunité, à faire de la justice une boussole. L’affaire François Mancabou est un test de vérité. Elle pose une question simple et décisive : la rupture commence-t-elle aussi par le courage de revenir sur les crimes d’hier ?

Les gestes attendus sont clairs : rouvrir l’enquête, publier les images promises, faire appel à une contre-expertise médico-légale indépendante, auditionner les responsables policiers et judiciaires de l’époque. Non pour venger, mais pour réparer. Non pour diviser, mais pour guérir. Comme l’a dit si bien Alioune Tine, fondateur d’Africajom Center, « On doit entrer debout dans un lieu de détention, et en sortir debout. » Si ce principe est bafoué, c’est l’État tout entier qui chancelle.

Remember François Mancabou, ce n’est pas un slogan. C’est un impératif moral. C’est une exigence démocratique. C’est l’ultime appel à l’honneur d’un pays qui, trop souvent, a oublié que la justice commence par la vérité.