Le parti de la révolution entre dans la maison du pouvoir, mais la maison résiste. Entre héritage colonial et exigence populaire, la souveraineté s’éprouve au quotidien.
En début de soirée ce 25 octobre 2025, dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le président de PASTEF, Ousmane Sonko, a rompu le silence. Il y annonce la tenue d’un grand rassemblement — le « Tera meeting », prévu le 8 novembre à Dakar. L’événement, présenté comme une « rencontre avec la base », se veut à la fois un moment de remobilisation et de clarification : pourquoi cette léthargie du parti depuis l’arrivée au pouvoir ? Quelle place doit occuper désormais le mouvement qui, en moins d’une décennie, a bouleversé la scène politique sénégalaise ?
Cette allocution s’inscrit dans la continuité du discours du 10 juillet dernier, où le président Ousmane Sonko appelait déjà à raviver le « Projet » et la flamme du 24 mars 2024 — date de la victoire électorale qui mit fin à douze ans de règne du régime Macky Sall. Le ton était alors combatif ; celui du 25 octobre est introspectif. Car la question qui se profile, derrière le calme apparent du pouvoir, est celle du rôle de PASTEF dans la transformation du pays.
S’il a été le moteur de la conquête, que doit-il être maintenant que le pouvoir politique est conquis ?
Le dilemme de la victoire : du parti-instrument au parti-outil
Né dans la dissidence, forgé dans la répression, PASTEF fut avant tout un instrument de libération politique. En avril 2024, il porta Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État, puis en novembre 2024 lui offrit une large majorité parlementaire.
Sa victoire fut celle d’un peuple qui refusa la confiscation du suffrage universel et imposa une alternance véritable, rompant avec l’« alternance contrôlée » qui, depuis 2000, reconduisait sous d’autres noms les mêmes logiques d’allégeance et de rente.
PASTEF est aujourd’hui confronté à son propre succès. Il ne peut plus se contenter d’être le parti des mobilisations, des colères et des symboles. Il lui faut devenir l’outil de la refondation. Or, transformer un instrument de conquête en instrument de construction est, historiquement, le défi majeur de tous les partis révolutionnaires.
Dès lors, la question posée par Ousmane Sonko résonne comme une épreuve : « S’il a été un puissant instrument qui a permis la conquête du pouvoir, quel doit être maintenant son rôle que le pouvoir est conquis ? »
Le danger est double : devenir un parti-gadget absorbé par l’appareil d’État, ou se figer dans la posture de la contestation sans prise sur le réel.
De l’épopée au quotidien, il y a un gouffre ; de la critique du système à sa transformation, un long apprentissage.
Un parti dans l’étau institutionnel : la théorie face à la pratique du pouvoir
Dans un système de compétition électorale encadré par la Constitution et le principe de séparation des pouvoirs, à quoi sert un parti politique une fois la victoire acquise ?
La démocratie libérale, héritée du modèle français, enferme les partis au pouvoir dans un jeu institutionnel rigide : le gouvernement agit, le Parlement contrôle, la justice veille. Or, dans un pays où la justice n’est pas élue et où l’administration conserve les réflexes de la dépendance, la volonté de rupture se heurte vite aux murs du juridisme et du formalisme.
Cette tension n’est pas nouvelle : elle hante tous les mouvements qui ont défié l’ordre établi, et qui, une fois au pouvoir, doivent choisir entre le confort de la normalisation et le risque de la transformation. Entre la fidélité à la promesse révolutionnaire et le respect des procédures de l’État de droit, le risque est de se dissoudre dans la normalité qu’on prétendait combattre.
L’un des obstacles majeurs identifiés est l’administration sénégalaise, héritière directe du modèle colonial.
Le diagnostic est sans détour : l’État postcolonial a conservé les instruments de contrôle du colon, au lieu de les transformer en outils de souveraineté.
Le proverbe ivoirien résume ce paradoxe : « On ne reste pas dans les magnans pour se débarrasser des magnans. »
Autrement dit, on ne combat pas le système en s’y installant confortablement. Si l’administration demeure inchangée, la révolution s’y enlise.
Du militantisme à la refondation : la fidélité à la cause
PASTEF s’est toujours défini comme panafricaniste, souverainiste de gauche et antisystème néocolonial. Ces termes ne sont pas des slogans : ils dessinent un horizon.
Être panafricaniste, c’est penser la souveraineté au-delà des frontières héritées, construire des solidarités économiques et politiques africaines.
Être souverainiste de gauche, c’est refuser les tutelles financières — celles du FMI, de la Banque mondiale ou du franc CFA — tout en plaçant la justice sociale au cœur du projet national.
Être antisystème néocolonialiste, c’est refuser la continuité invisible de la domination coloniale : celle qui s’exerce à travers la dette, la monnaie, l’expertise et les marchés. C’est dénoncer un ordre où l’indépendance s’arrête aux frontières politiques, tandis que les décisions économiques et symboliques se prennent ailleurs.
Être antisystème, pour PASTEF, c’est vouloir décoloniser l’État et la pensée, arracher la souveraineté aux routines administratives héritées, et replacer le peuple au cœur de la décision publique.
La « cause » de PASTEF n’est donc pas simplement de participer à la gestion du pays ; elle est de transformer en profondeur les structures de l’économie et de l’État. Cette ambition justifie que le parti conserve sa vitalité militante, même depuis les allées du pouvoir.
Le parti doit désormais assumer son rôle de « groupe de pression, de subversion et catalyseur de la transformation » : un moteur de vigilance citoyenne, un rappel constant des idéaux patiemment mûris de mars 2021 à mars 2024, trois années d’éveil populaire qui ont fait basculer plus de six décennies de système.
La question n’est pas de s’opposer au gouvernement, mais d’empêcher la révolution de s’endormir.
Les partis de transformation partout dans le monde ont connu cette tension : comment gouverner sans trahir ? Comment durer sans se corrompre ?
Le PASTEF n’y échappera pas. Mais il dispose d’un avantage : sa jeunesse militante, sa base populaire et son ancrage idéologique clair.
Sous prétexte de rigueur électorale, le Bénin a légalisé l’exclusion. Le parrainage, nouveau filtre du pouvoir, réduit la démocratie à un simulacre.
Le Bénin fut longtemps cité comme le modèle démocratique de l’Afrique de l’Ouest, l’exemple d’un pluralisme apaisé depuis la Conférence nationale de 1990. Mais ce modèle s’effrite. Après la présidentielle verrouillée de 2021, celle de 2026 s’annonce déjà comme une élection sans véritable compétition — la mise en scène d’un pouvoir qui se choisit lui-même. Le cœur du dispositif ? Le parrainage, ce verrou institutionnel érigé en instrument d’exclusion.
Eugénisme électoral : comment le verrou des parrainages étrangle la démocratie
La loi n° 2024-13 du 15 mars 2024, modifiant le Code électoral, a relevé de 10 % à 15 % le seuil de parrainage requis pour une candidature présidentielle. Officiellement, il s’agissait d’une harmonisation ; en réalité, cette réforme est intervenue après les législatives de 2023, quand le parti Les Démocrates, présidé par Thomas Boni Yayi, avait obtenu 28 députés — juste assez pour présenter un candidat.
Or le Bénin compte 186 élus (109 députés et 77 maires) : quinze pour cent de ce total représentent 27,9 signatures. Autrement dit, le chiffre ne tombe pas rond. Mais comme la démocratie béninoise ne tolère pas les décimales, la CENA a arrondi à 28, transformant une approximation mathématique en verrou politique.
Pour l’élection présidentielle d’avril 2026, il a suffi qu’un seul député, Michel Sodjinou, retire son parrainage pour que la candidature de Me Renaud Agbodjo soit invalidée. Le juge a validé le retrait, la CENA a entériné l’exclusion et la Cour constitutionnelle s’est déclarée incompétente. Le droit a été tordu pour servir le pouvoir, et la démocratie réduite à un décor.
Le précédent de 2021 l’avait déjà montré : Reckya Madougou et Joël Aïvo, aujourd’hui emprisonnés, avaient été empêchés de concourir. Sous prétexte de moraliser la vie publique, le parrainage est devenu un filtre eugéniste : il sélectionne les candidats « purs » du système et écarte ceux que la majorité juge « inadaptés ».
À ce filtrage politique s’ajoute un cautionnement dissuasif de 250 millions FCFA — environ 400 000 dollars PPA, soit près de cent fois le RNB par habitant (4 390 $ PPA en 2024). Dans un pays où 36 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où neuf travailleurs sur dix exercent dans le secteur informel, cette exigence agit comme une barrière sociale.
Ce double verrou — politique par le parrainage, financier par la caution — consacre un véritable eugénisme électoral, triant les prétendants non pas selon leur projet, mais selon leur position sociale.
La démocratie sans le peuple
À l’horizon de 2026, le scrutin présidentiel prend déjà des allures de « match amical » : d’un côté Romuald Wadagni, désigné par Patrice Talon comme dauphin de la majorité ; de l’autre Paul Hounkpè, issu d’un parti désormais allié au pouvoir. Comme en 2021, où Patrice Talon avait été réélu avec 86 % des voix face à deux adversaires de façade, la compétition n’existe plus. Le pluralisme est mort de sa belle légalité.
Derrière les chiffres officiels de participation se cache une réalité plus brutale : le peuple a déserté les urnes. Le boycott massif, la peur et la lassitude traduisent un divorce entre les citoyens et leurs institutions. L’abstention est devenue un acte politique, une manière de dire : « ce scrutin n’est pas pour nous ».
Ainsi s’installe au Bénin une démocratie sans le peuple, où les institutions valident l’exclusion et où la légalité supplante la légitimité. Le pays qui avait ouvert la voie de l’alternance pacifique en 1990 s’enferme désormais dans une parodie électorale.
Sous le sceau de la transparence, le budget 2026 trace la ligne de crête entre la rigueur comptable et la justice sociale. La vérité des chiffres ne suffira pas : elle devra se traduire en bien-être, en écoles construites, en hôpitaux dignes. Car un budget peut être sincère sans être juste — et la sincérité, seule, ne nourrit pas le peuple.
Le Projet de Loi de Finances 2026 n’est pas un simple document comptable : c’est un acte politique majeur. Il symbolise la volonté du gouvernement du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko de tourner la page d’une décennie d’opacité budgétaire et de reconstruire la République sur la base d’un principe cardinal : la vérité.
Après la révélation de la dette cachée — 4 300 milliards FCFA hors budget, faisant passer l’endettement réel du pays de 77 % à près de 130 % du PIB selon les audits ultérieurs — le Sénégal a dû choisir entre la fuite en avant et la lucidité
Le budget 2026, arrêté à 7 434 milliards FCFA de dépenses pour 6 189 milliards de recettes, traduit cette orientation. L’État entend ramener le déficit à 5,37 % du PIB avant de retrouver la norme communautaire de 3 % en 2027. C’est le second jalon du Plan de redressement économique et social (PRES — « Jubbanti Koom »), arrimé à la Stratégie nationale de Développement (SND 2025-2029) et à la Vision Sénégal 2050.
Derrière la technicité budgétaire se profile une ambition claire : financer la souveraineté par les ressources nationales, non par la dette extérieure. La réforme fiscale, fondée sur la révision du Code des impôts et des douanes, vise à générer plus de 760 milliards FCFA de recettes nouvelles en 2026.
Mais cette révolution silencieuse se heurte à des obstacles bien réels.
Les pièges de l’exécution
Le premier écueil est budgétaire. Le redressement s’effectue sous contrainte : un service de la dette écrasant, des arriérés intérieurs à apurer, et des besoins sociaux immenses. La marge de manœuvre est étroite. Si la collecte fiscale ne suit pas, le risque est grand que l’investissement public soit sacrifié sur l’autel de la consolidation.
Le second écueil est administratif. Le Sénégal n’a pas encore une machine publique à la hauteur de ses ambitions. Les retards dans la mise en œuvre du système intégré de gestion (SIGIF), les lenteurs de passation de marchés et la fragmentation entre services risquent de compromettre la qualité de l’exécution. Le danger est connu : des crédits votés, mais non consommés, des promesses visibles seulement sur papier.
Enfin, le contexte social demeure fragile. Après la victoire démocratique du 24 mars 2024, les attentes populaires sont immenses. Le peuple veut voir, vite. Or, la rigueur budgétaire, si elle n’est pas accompagnée d’une pédagogie politique et d’une redistribution tangible, peut être perçue comme une austérité masquée.
La vérité budgétaire ne suffira pas : elle devra devenir une vérité vécue.
Les forces de progrès à la manœuvre
Dans cette phase cruciale, les forces de progrès — PASTEF, syndicats, mouvements citoyens, intellectuels et diaspora — doivent jouer un rôle déterminant.
Elles ne doivent ni se taire par loyalisme ni fragiliser la refondation par impatience. Leur responsabilité est d’accompagner le redressement sans renoncer à la justice sociale.
D’abord, en faisant vivre la pédagogie du redressement. Il faut expliquer que la rigueur actuelle n’est pas une punition, mais une condition d’indépendance. C’est par la sincérité des comptes que le pays recouvrera sa dignité économique.
Ensuite, en veillant à la cohérence sociale du budget. La souveraineté financière n’aura de sens que si elle se traduit par des politiques visibles : santé gratuite, éducation publique rénovée, emploi des jeunes, réindustrialisation.
Enfin, en transformant la souveraineté budgétaire en souveraineté productive. Car le vrai défi n’est pas seulement de lever des recettes, mais de bâtir une économie de valeur ajoutée, fondée sur le travail, la transformation locale et l’innovation.
Entre vérité et justice
Le budget 2026 est une promesse : celle d’un État qui se redresse et d’une Nation qui se regarde enfin en face. Mais cette promesse ne tiendra que si la transparence ne devient pas un dogme froid, et si la rigueur reste au service du peuple.
Les forces de progrès devront être la conscience vigilante de cette révolution budgétaire : soutenir la discipline sans renoncer à l’égalité, exiger la sincérité sans abandonner la solidarité.
Car un budget peut être exact sans être juste ; il ne sera souverain que lorsqu’il servira la dignité du plus grand nombre.
Face au scandale des dettes cachées, la transparence n’est plus une option. Le Sénégal a besoin d’une commission d’enquête parlementaire capable d’établir les responsabilités à tous les niveaux : des fonctionnaires du Trésor et du Budget aux banquiers, en passant par les représentants du FMI et de la Banque mondiale, les magistrats de la Cour des comptes, ainsi que les anciens rapporteurs du budget et présidents des commissions des finances.
Ce n’est pas une simple irrégularité budgétaire : c’est une brèche dans l’architecture de la République. Quand plus de 4 300 milliards de francs CFA échappent aux radars du Trésor, du Parlement et des bailleurs, il ne s’agit plus d’un déficit : il s’agit d’un système de dissimulation qui appelle une réponse démocratique à la hauteur — celle d’une commission d’enquête parlementaire indépendante.
Des garde-fous comptables, pas politiques
Le scandale des dettes cachées n’est pas seulement une affaire de chiffres. C’est une affaire d’État. Qu’un pays aussi encadré que le Sénégal — inscrit dans le dispositif de surveillance du FMI, suivi par la Banque mondiale, soumis aux règles de l’UEMOA, noté par plusieurs agences — découvre soudain plus de 4 300 milliards de francs CFA de passifs occultes, voilà qui en dit long sur les limites d’un système qui surveille tout, sauf l’essentiel : la vérité des chiffres.
Les garde-fous internationaux n’ont pas failli par ignorance, mais par complaisance — voir complicité. Le FMI, la Banque mondiale et les bailleurs disposaient pourtant de nombreux outils : revues trimestrielles du programme FEC/FEP[1], consultations de l’Article IV[2], cadre conjoint d’analyse de viabilité de la dette (DSF), Sustainable Development Finance Policy (SDFP)[3] de la Banque mondiale — c’est-à-dire la politique de financement du développement durable, qui conditionne l’accès aux ressources IDA à des critères de transparence — ainsi que le système de notification de la dette (DRS)[4]. Autant de mécanismes censés garantir la sincérité et la traçabilité des comptes publics.
Ainsi, tant que les colonnes s’additionnaient et que le pays remboursait ses échéances, tout allait bien. Le Sénégal était l’« élève modèle » d’un Sahel en crise : croissance de 6 %, stabilité politique, infrastructures rutilantes. Il fallait que la vitrine reste intacte, quitte à ignorer ce qu’elle cachait : une montagne de dettes masquées, un État doublé d’un État parallèle.
Une opacité d’État et une complicité internationale
Cette opacité ne relève pas d’un accident comptable, mais d’un système politique organisé. Sous Macky Sall, l’administration des finances a été transformée en instrument de rente et de propagande. Les agences, les entreprises publiques, les fonds spéciaux ont servi de trappes budgétaires pour financer hors budget les ambitions présidentielles. Les marchés de gré à gré et les préfinancements sans trace comptable ont proliféré. Et lorsque la Cour des comptes sonnait l’alarme, le pouvoir répondait par le silence ou la diversion.
Mais les institutions internationales portent elles aussi leur part de responsabilité. Elles ont préféré un mensonge stable à une vérité déstabilisante. Elles ont fermé les yeux, comme elles l’avaient fait au Mozambique, en Zambie ou au Ghana, quand des dettes « non déclarées » s’étaient accumulées sous le vernis des réformes. La « stabilité macroéconomique » est devenue le paravent d’un aveuglement structurel. Tant que le pays payait, tout le monde s’en félicitait. Ce silence vaut complicité.
La faillite est donc triple : politique, parce qu’un pouvoir a trahi le contrat républicain en maquillant les comptes publics ; institutionnelle, parce que les mécanismes de contrôle — FMI, Cour des comptes, Parlement, presse — ont été neutralisés ; et morale, parce que l’endettement dissimulé d’hier devient aujourd’hui l’austérité du peuple.
Pour une commission d’enquête parlementaire sur la dette cachée
Dès lors, une seule conclusion s’impose : la transparence ne peut plus être déléguée. Elle doit être reconquise par la souveraineté démocratique. Cela suppose de rompre avec la logique du « gouvernement par indicateurs » dictée par les bailleurs, et de replacer le Parlement, la société civile et les citoyens au cœur du contrôle budgétaire.
C’est pourquoi il faut, d’urgence, mettre en place une Commission d’enquête parlementaire sur la dette cachée. Non pas pour satisfaire la curiosité publique, mais pour restaurer la confiance républicaine. Cette commission devra faire la lumière sur trois points :
La chaîne des responsabilités politiques et administratives qui a permis la dissimulation ;
Le rôle et les manquements des partenaires techniques et financiers, notamment le FMI et la Banque mondiale ;
Les réformes structurelles à engager pour garantir la sincérité future des comptes publics, en intégrant dans la dette l’ensemble des engagements : entreprises publiques, partenariats public-privé, garanties et arriérés.
Un État qui dissimule sa dette compromet la confiance de ses citoyens et la crédibilité de ses institutions. Et un pays qui se tait devant cela abdique sa souveraineté. La commission d’enquête n’est pas un geste symbolique : c’est le premier acte d’un redressement moral et démocratique. Car la dette du Sénégal n’est pas qu’un passif économique, c’est un symptôme politique. Il ne suffit pas d’auditer les chiffres : il faut auditer le pouvoir.
[1] FEC/FEP : Facilité élargie de crédit (FEC, Extended Credit Facility) et Facilité élargie de financement (FEP, Extended Fund Facility). Il s’agit de deux instruments FMI destinés à soutenir les pays à faible revenu dans leurs réformes économiques et budgétaires.
[2] Consultations de l’Article IV : prévues par l’article IV des Statuts du FMI, ces missions annuelles permettent au FMI d’évaluer la situation économique et financière de chaque pays membre.
[3] : SDFP de la Banque mondiale vise à encourager les pays à faible revenu à renforcer la transparence et la soutenabilité de leur dette, condition préalable à l’accès aux ressources de l’Association internationale de développement (IDA). Le Sénégal est soumis à cette politique depuis 2021.
[4] DRS : Debt Reporting System (Système de notification de la dette), plateforme de la Banque mondiale qui recueille et publie les informations sur la dette extérieure publique des pays membres. Chaque État est tenu d’y soumettre annuellement des données détaillées sur l’encours, les créanciers et les conditions de remboursement.
La mémoire est la boussole d’un peuple qui veut comprendre son présent. C’est à ce titre que deux récits distincts — mais profondément liés — me retiennent aujourd’hui : l’héritage de Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987 à Ouagadougou, et la blessure toujours ouverte de Thiaroye (1er décembre 1944), dont le Livre blanc, remis récemment à l’État sénégalais, jette une lumière salutaire et dérangeante sur les blessures enfouies de la mémoire nationale. Ces deux mémoires posent la même question : comment transformer la reconnaissance du passé en instruments concrets d’émancipation — et non en anesthésie civique ni en revanchisme stérile ?
Sankara : la force d’un rêve, les limites d’une pratique
Thomas Sankara demeure, pour une large partie de l’Afrique, un horizon critique et un déclencheur d’espérance. Le « sankarisme » a été — et reste — un ensemble d’intuitions politiques puissantes : la volonté d’un développement autocentré, la place singulière accordée aux femmes, la moralisation de la vie publique et la mise en place de structures populaires destinées à rapprocher le pouvoir des masses. Ces instruments ont servi, parfois efficacement, à mobiliser ressources et volontés vers des objectifs sociaux novateurs. Leur exemple continue, de Dakar à Ouagadougou, d’alimenter les répertoires de lutte et l’imagination politique.
Pour autant, rendre hommage à l’audace n’interdit pas la critique. Le sankarisme porte aussi des limites politiques et sociales qu’il faut rappeler sans complaisance : une base sociale souvent étroite, des formes d’autoritarisme dans la gestion politique, et des choix parfois peu ouverts au pluralisme. Autrement dit : Sankara a inventé un langage politique utile — patriotique, radical et révolutionnaire — mais n’a jamais complètement résolu la tension entre l’État moteur du changement et l’autonomie des forces populaires. Le bilan doit donc être double : inspirant dans ses visées d’émancipation, avertissant dans ses dangers institutionnels.
Cette mise en perspective est indispensable quand aujourd’hui des régimes se réclament du « sankarisme » comme d’une légende justificatrice. Le nom seul ne définit pas la pratique. La mémoire critique de Sankara nous commande d’exiger une cohérence absolue entre les principes (souveraineté, émancipation) et la pratique (respect des syndicats, transparence). Toute instrumentalisation de son nom pour légitimer une politique de coercition interne est une trahison de l’hypothèse même d’une révolution démocratique.
C’est pourquoi l’analyse du Burkina d’aujourd’hui — où le capitaine Ibrahim Traoré se réclame du sankarisme — doit être rigoureuse : il faut distinguer l’invocation rhétorique de l’application réelle des principes. Lorsqu’un pouvoir se dit « révolutionnaire » et institue, simultanément, une politique de répression contre les syndicats, une centralisation des prélèvements sans contrôle démocratique des travailleurs et une concentration du pouvoir exécutif, on bascule de la revendication nationale populaire à l’autoritarisme camouflé. Le véritable héritage sankariste exige au contraire l’extension du contrôle social et syndical sur les choix économiques, la limitation des appareils répressifs, et la mise en place d’appareils institutionnels capables d’assurer reddition de comptes et participation — conditions sans lesquelles la mobilisation populaire se transforme trop vite en dépossession politique.
Thiaroye : vérité, justice et le refus de l’amnésie
Si Sankara nous enseigne la vigilance contre la trahison des idéaux, Thiaroye nous confronte à une mémoire coloniale longue, exigeant avant tout vérité et justice. Des tirailleurs africains, revenus d’Europe après avoir combattu le nazisme, furent fusillés pour avoir réclamé leurs droits. Le Livre blanc accuse l’armée coloniale d’avoir prémédité et camouflé la tuerie ; il pointe des falsifications, des transferts massifs d’archives, et exhume des preuves archéologiques — squelettes mutilés, restes de chaînes — qui contredisent la version officielle. Les estimations sérieuses parlent de 300 à 400 victimes.
Ces révélations commandent une réponse d’État digne et structurée. Dire que la France « doit rendre gorge » n’est pas une formule gratuite : il s’agit d’imposer des actes concrets. Le Livre blanc propose des mesures précises : réparations, requêtes juridiques, fouilles archéologiques, création d’un mémorial, introduction dans les curricula scolaires. Ces recommandations ne sont pas des caprices mémoriels : elles constituent des instruments pour restaurer la dignité et inscrire la vérité dans le droit.
Sur le plan diplomatique, la posture française reste insuffisante. Les reconnaissances oratoires ont été accordées, mais l’accès complet aux archives demeure problématique. Le constat est clair : sans l’ouverture totale et la mise à disposition exhaustive des fonds, la parole publique française restera partielle et contestée.
Mémoire et politique : une double exigence
Relier Sankara à Thiaroye n’est pas un artifice rhétorique. Les deux cas parlent de souveraineté — politique, mémorielle, économique — et de la capacité des peuples à exiger justice et à construire leur propre récit. Le sankarisme, s’il est pris au sérieux, exige des institutions populaires pour empêcher que la révolution ne soit détournée ; Thiaroye exige des institutions judiciaires et mémorielles pour tirer les leçons du passé.
Il y a une responsabilité particulière pour les forces de gauche et panafricanistes : ne pas réduire la mémoire à l’invective ni à la pure symbolique, mais la travailler en instruments concrets. Cela implique d’exiger transparence (archives), vérité judiciaire (révisions), restitutions (indemnisation, corps), et surtout une pédagogie nationale qui transforme ces mémoires en savoir civique. Sans cela, la mémoire devient décor — et la politique, une liturgie sans effet.
La mémoire nous oblige à l’action. Que l’on parle de Sankara ou de Thiaroye 1944, la leçon est la même — la vérité doit être rendue, la justice poursuivie, et les noms des morts et des révoltés inscrits dans la cité. À ceux qui voudraient enfermer Thiaroye dans les « faits divers » ou instrumentaliser Sankara, répondons par la mobilisation des savoirs, du droit et des institutions populaires. La mémoire, si elle est bien organisée, ne se contente pas de pleurer : elle transforme.
Ce n’est pas l’économie qui chancelle, c’est le modèle. Après la rente et la façade vient le temps du réel : celui d’un pays qui veut produire, transformer, décider. Le temps du courage productif.
La dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody’s a relancé le débat sur la soutenabilité de la dette et la relation avec le FMI. Les économistes ont disséqué les mécanismes de cette sanction : dettes cachées, suspension du programme du FMI, nervosité des marchés. Mais en nous focalisant sur ces indicateurs, ne passons-nous pas à côté de l’essentiel ? Car ce qui vacille aujourd’hui, au-delà des indicateurs financiers, c’est l’architecture entière d’un modèle économique hérité de cinq siècles de dépendance. L’heure n’est plus à la gestion prudente de l’existant : elle est à la révolution dans les affaires économiques.
Un héritage historique : de l’économie de traite à l’économie extravertie
Pour mesurer l’ampleur du défi économique du Sénégal, il faut le replacer dans une trajectoire longue, façonnée par la dépendance. Dès le XVIᵉ siècle, le pays fut l’un des nœuds de la traite atlantique : non pas des marchandises, mais des vies humaines furent exportées depuis Gorée, Saint-Louis et Rufisque. Cette économie de traite, fondée sur l’extraction et la soumission, désorganisa durablement les sociétés.
La colonisation française transforma ensuite cette logique en système : monoculture arachidière, exportation de produits bruts, infrastructures tournées vers la métropole. Comme l’a montré Immanuel Wallerstein dans son analyse du système-monde, le Sénégal fut intégré à une périphérie chargée d’alimenter le centre capitaliste sans développer sa propre accumulation.
L’indépendance de 1960 n’a pas rompu cette logique. Malgré la planification socialiste, l’économie resta extravertie : l’arachide domina jusqu’aux années 1980, puis les programmes d’ajustement structurel imposèrent privatisations et austérité. Sous couvert d’efficacité, l’État fut dépouillé de sa fonction productive, et la dette devint un instrument de tutelle. Après l’arachide vinrent le phosphate, puis l’or, demain peut-être le pétrole et le gaz : la dépendance, elle, demeura.
C’est sur cet héritage de désarticulation et de dépendance que s’est construite la croissance contemporaine, apparente dans les chiffres, mais encore fragile dans ses fondations.
La semi-périphérie fragile : croissance sans souveraineté
Entre 1995 et 2023, l’économie sénégalaise a connu une croissance réelle moyenne d’environ 3,5 % par an. Cette progression, soutenue, mais inégale, s’est déployée en cycles contrastés : relance après la dévaluation du franc CFA en 1994, ralentissement au milieu des années 2000, puis accélération dans les années 2010 portée par le Plan Sénégal émergent et les investissements publics dans les infrastructures, l’énergie et les télécommunications.
Cette croissance a permis de tripler la richesse produite sans transformer la structure de l’économie. Dominée par des secteurs à forte intensité de capital, elle a peu créé d’emplois, tandis que le secteur informel, qui mobilise près de 90 % de la main-d’œuvre, ne contribue qu’à 40 % du PIB. La pauvreté reste élevée et les disparités régionales marquées, tandis que les importations alimentaires absorbent près du tiers de la balance commerciale, illustrant une dépendance persistante.
Le Plan Sénégal émergent, lancé en 2014, a donné au pays une visibilité nouvelle et des taux de croissance élevés, mais sans modifier le cœur du modèle productif. La dépendance aux financements extérieurs s’est même renforcée et les bénéfices sociaux sont restés limités. Derrière son vernis modernisateur, le PSE a surtout légué un paradoxe : des chiffres flatteurs pour les bailleurs, mais une dette cachée pour la nation. Ce déséquilibre entre discipline comptable et fragilité sociale résume l’échec d’un modèle plus soucieux de rassurer les marchés que de servir le peuple.
Cette dette dissimulée n’était pas un accident, mais le symptôme d’une dépendance plus profonde. Tant que la politique économique demeure arrimée à une monnaie contrôlée de l’extérieur et à des critères imposés par les bailleurs, la souveraineté restera inachevée.
Le levier incontournable : reprendre le contrôle de la monnaie et du commerce
À la dépendance structurelle s’ajoute une dépendance monétaire. Le franc CFA, conçu pour garantir la stabilité extérieure, reste une monnaie sous tutelle qui bride le développement interne. Tant que la politique monétaire demeurera arrimée aux critères De la Banque centrale européenne, le Sénégal ne disposera que d’une souveraineté partielle : libre en droit, mais contraint dans sa politique économique.
Or, la monnaie n’est pas qu’un instrument de stabilité ; elle traduit un choix de société. Défendre le pouvoir d’achat et le travail plutôt que la seule stabilité des prix, c’est redonner à la politique monétaire une finalité humaine et productive. Sans rompre brutalement avec les cadres existants, il s’agit de les infléchir au service des priorités nationales : financer la production locale, soutenir l’emploi et garantir une justice économique qui dépasse l’équilibre comptable.
Repenser la monnaie, c’est repenser la place du Sénégal dans le monde : non pour s’en retirer, mais pour y entrer autrement, avec ses propres instruments et partenaires. Une intégration africaine cohérente, un marché commun de la production et du savoir, et une diversification des alliances vers les BRICS+ permettraient de bâtir des interdépendances choisies plutôt que subies.
Cette exigence prend un relief particulier avec la filière du phosphate, symbole des paradoxes sénégalais. Malgré d’importantes réserves, l’expérience des Industries chimiques du Sénégal (ICS) a montré les limites d’un modèle dominé par l’exportation et la privatisation. Présentée comme un fleuron industriel, l’entreprise s’est progressivement vidée de sa vocation nationale, perdant sa capacité à structurer une véritable filière des engrais.
Ce cas rappelle que la dépendance ne tient pas à la ressource elle-même, mais à la manière de la valoriser. Transformer localement le phosphate pour produire les engrais de l’agriculture régionale, c’est affirmer une souveraineté productive. Continuer à exporter du minerai et importer des produits dérivés, c’est prolonger la dépendance. L’enjeu est clair : maîtriser la valeur ou la subir.
Révolution dans les affaires économiques
La crise actuelle, loin d’être une fatalité, peut devenir une chance : celle de rompre avec l’économie de traite et d’inventer une économie du service collectif. En dévoilant les mensonges budgétaires hérités du passé, le gouvernement a ouvert une brèche. Cette transparence, qui inquiète les marchés, mais éclaire le peuple, doit se prolonger en une véritable révolution économique.
Révolution ne signifie pas isolement, mais réorientation. Elle commence au plus près du réel : dans la protection des productions vitales, dans le soutien aux coopératives de femmes transformatrices, dans la reconstruction de circuits productifs enracinés dans nos territoires. Ces leviers, modestes en apparence, sont les premiers bastions d’une autonomie retrouvée.
C’est à cette échelle, en reconstituant maillon par maillon une économie utile et solidaire, que se joue la bataille de la souveraineté. L’ambition n’est pas dans la démesure des projets, mais dans la profondeur de la transformation : une production nationale qui préserve l’autonomie et un commerce qui sert enfin le développement humain. Car l’économie n’est pas une science neutre : elle est un rapport de force. Et le moment est venu, pour le Sénégal, de passer de la comptabilité imposée à la comptabilité du courage productif.
On ne peut pas « spoiler » le documentaire : tout le monde sait que Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, a été assassiné. Mais Soundtrack to a Coup d’État, le documentaire magistral de Johan Grimonprez, bouleverse par la façon dont il fait entendre, voir et ressentir cette tragédie — un film sur la liberté trahie, le cynisme du pouvoir et la musique érigée en révolte.
Un film d’histoire et de vertige
Il faut connaître un peu l’histoire du Congo pour ne pas décrocher, mais l’émotion est universelle. Grimonprez recompose l’année 1960 : l’indépendance, le discours de Lumumba face au roi Baudouin, les intrigues belges et américaines, et l’élimination programmée d’un dirigeant jugé trop fier, trop lucide, trop libre. Lumumba y apparaît dans toute sa force — charismatique, visionnaire, d’une intelligence politique fulgurante. On comprend pourquoi il faisait peur : il incarnait une souveraineté africaine refusant la tutelle impérialiste.
Mais ce qui glace, c’est le contraste entre sa dignité et le cynisme de ceux qui ont planifié sa mort. On voit d’anciens agents américains et belges raconter sa liquidation, le sourire aux lèvres, comme une anecdote de la guerre froide. Cette désinvolture révèle la part la plus inhumaine du pouvoir impérial : celle qui tue sans haine, mais sans remords. Parmi les images inoubliables, celle d’Ambroise Boimbo arrachant l’épée du roi Baudouin le 29 juin 1960 résume tout : un Congolais s’emparant du sabre du colonisateur, comme on brise un mythe. Soundtrack to a Coup d’État illustre avec éclat la thèse de Lénine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ; les multinationales minières, les gouvernements occidentaux et la manipulation culturelle s’y répondent comme les instruments d’une même domination.
La bande originale du film est un trésor
Le jazz y tient le premier rôle — Louis Armstrong, Thelonious Monk, Nina Simone, John Coltrane, Dizzy Gillespie, etc. — mais il dialogue avec la musique congolaise de l’époque : Joseph Kabasele, dit Grand Kallé, Franco Luambo, Docteur Nico. Cette coexistence n’est pas anodine : elle traduit la rencontre entre deux humanités blessées.
Mais le film rappelle aussi que Washington utilisa le jazz comme instrument diplomatique — un soft Power culturel destiné à séduire les Africains et à contenir l’influence soviétique — pendant qu’en coulisses, la CIA soutenait les manœuvres contre Lumumba.
À voir absolument, pour la beauté du montage, la puissance du propos, le jazz de Louis Armstrong, Dizzy Gillespie et Nina Simone — car ce film rappelle que la musique peut être une arme, que la culture n’est jamais neutre et que la liberté africaine, hier comme aujourd’hui, dérange toujours les puissants.
Une nuit de garde, un médecin reçoit un journaliste tabassé par la police. Entre douleur physique et fatigue morale, la salle de garde devient le miroir d’un pays blessé. Une nouvelle sur la frontière incertaine entre soigner et comprendre.
C’était un week-end de garde.
Le genre de week-end où le silence du couloir semble vouloir se prolonger, où le moindre cliquetis de brancard résonne comme une annonce de tempête. La garde du samedi commençait à dix heures, pour quarante-huit heures pleines. Autant dire qu’on dormait peu et qu’on espérait beaucoup.
Ce samedi-là, pourtant, je pressentais une accalmie. Une intuition née de trois ans de service au centre de traumatologie et d’orthopédie. Trois ans à apprendre que la difficulté d’une garde ne tient pas au nombre de patients, mais à la qualité des ressources humaines et matérielles disponibles. Il suffit qu’un chirurgien soit injoignable, qu’un générateur tombe en panne ou qu’un anesthésiste-réanimateur manque à l’appel pour que la garde devienne un cauchemar.
Nous avions la chance, dans cet hôpital, de ne presque jamais manquer de matériel — privilège rare dans le secteur public. Cette relative aisance tenait à un fait simple : l’hôpital appartenait à la Caisse de sécurité sociale, qui l’avait construit à l’origine pour les accidentés du travail. Une institution prudente, méthodique, qui tenait ses comptes comme on veille sur un équilibre vital. Les pionniers, ceux qui avaient participé à l’ouverture du centre six ans plus tôt, disaient pourtant que nous vivions la période des vaches maigres. Ils avaient connu l’euphorie des premières années du centre, lorsque tout semblait encore neuf, organisé, presque exemplaire.
Ailleurs, dans les hôpitaux publics, la précarité s’était installée depuis longtemps. Depuis les ajustements structurels des années 1980, la santé publique portait la marque de ces réformes comptables : réduction du personnel, gel des recrutements, fermeture de services, autofinancement des structures. L’Initiative de Bamako, censée renforcer les soins de santé primaires, avait dans les faits transformé les patients en contributeurs, payant pour accéder à des soins que l’État ne finançait plus.
Dans ce paysage heurté, notre hôpital faisait figure d’exception : un îlot d’ordre et de propreté, à la façade fraîchement repeinte, aux couloirs balayés chaque matin. Même sous restriction, il présentait meilleure allure que les hôpitaux publics du pays. Ce contraste, à lui seul, disait quelque chose du paradoxe sénégalais : un système de santé épuisé, mais où subsistaient encore des poches de dévouement et d’excellence, comme des braises sous la cendre.
Mon binôme et moi savions gérer les urgences de l’appareil locomoteur, jusqu’aux fractures cervicales ou du col du fémur. Mais quand il s’agissait d’un traumatisme viscéral, les choses se compliquaient : notre hôpital n’avait pas de chirurgien spécialiste à plein temps. Il fallait alors appeler, négocier, improviser. Et dans ce métier, l’improvisation est un art dangereux.
Je m’installai dans la salle de garde avec un vieux compagnon de route : La République de Platon. Je m’étais promis d’en lire quelques dialogues au cœur de la nuit, entre deux appels. Sur la table, à côté, mon manuel de traumatologie et celui d’urgences chirurgicales et médicales. Ces livres-là étaient la part réaliste de mes veilles, là où Platon offrait une échappée idéale.
Le « staff » du lundi matin m’attendait, immuable. Du lundi au vendredi, chaque matin, à huit heures, le patron ouvrait la séance. Jamais une minute de retard en trois ans. Raconter la garde, c’était un art aussi : il fallait choisir les cas pertinents, les formuler avec précision, savoir où placer la gravité, où reconnaître l’échec, où souligner la réussite.
Ce week-end-là, la ville vibrait d’un événement : un concert géant au stade DD. Toutes les grandes voix du pays et d’autres venues de France s’y étaient données rendez-vous. Je n’y pensais guère jusqu’à ce qu’un brancardier, les yeux écarquillés, entre aux urgences :
— Un journaliste tabassé au stade !
Il haletait encore, comme s’il venait de traverser la ville à pied. C’était un homme solide, un peu bourru, qui connaissait chaque recoin de l’hôpital. Quand il n’était pas occupé à transporter les blessés, il passait son temps à écouter la radio. Il avait toujours un petit transistor calé sur la bande FM, coincé dans la poche de sa blouse élimée. C’était l’époque de gloire des ondes : la bande FM venait de libérer les voix, et les premières radios privées grésillaient dans tout le pays, mêlant musique populaire, débats politiques et chroniques sociales. Les animateurs, exaltés par cette liberté nouvelle, parlaient avec une ferveur contagieuse — parfois plus vite que ne le permettait la respiration.
Entre deux transferts de patients, le brancardier captait les nouvelles du monde. C’était par lui, souvent, que nous apprenions avant tout le monde les émeutes, les remaniements ministériels, les accidents, les arrestations, ou les matches de football interrompus par des heurts. Ce soir-là, c’est encore lui qui apporta la première rumeur : un journaliste passé à tabac par la police, au stade DD.
Une heure plus tard, l’homme arriva effectivement, allongé sur un brancard que poussait le même brancardier, fier d’avoir eu raison avant l’heure.
Pas de plaie, pas de fracture. Seulement des douleurs diffuses, une crispation du visage. Le groupe de presse auquel il appartenait avait dépêché patrons et collègues, nerveux et loquaces. Je fis les radios, prescrivis les antalgiques, notai quelques observations. Il n’y avait pas de gravité, mais la pression était telle que je décidai de le garder en observation. Par précaution — et, il faut le dire, par stratégie.
Le dimanche, il demanda à sortir. L’hôpital, les visites, les commentaires le fatiguaient plus que la douleur. « Je veux juste rentrer chez moi », dit-il, la voix blanche. Je signai le bon de sortie en fin d’après-midi.
Ce que j’ignorais, c’est que dehors, le pays s’enflammait. La radio de son groupe diffusait en boucle les témoignages, les dénonciations. Les chroniqueurs parlaient de « brutalité policière », de « climat d’impunité ». L’hôpital, par la force d’un fait divers, devenait un théâtre politique.
Le lundi matin, au staff, je n’en parlai pas. Les fractures ouvertes, les défaillances d’organes, les polytraumatisés prenaient toute la place. Lui n’avait rien de tout cela. Et puis, je n’écoutais pas trop la radio. J’étais loin d’imaginer que ce patient, sorti la veille, était devenu un symbole national.
Le mardi, le médecin-chef m’envoya le remplacer à la consultation des accidentés du travail. Une tâche ingrate, presque bureaucratique, mais essentielle. Il fallait décider : prolongation, arrêt, consolidation. Là, la médecine côtoyait la psychologie, le social, parfois le mensonge. Certains voulaient reprendre alors qu’ils n’étaient pas guéris, d’autres feignaient une douleur pour éviter le retour à l’usine. J’étais solidaire des travailleurs, mais je ne pouvais pas trahir la rigueur médicale. La Caisse de sécurité sociale surveillait nos décisions, et le moindre excès de bienveillance pouvait se retourner contre nous.
La journée s’étirait, monotone, jusqu’à ce que je voie entrer un visage devenu familier. Le journaliste.
Enveloppé d’une large écharpe et d’une couverture, il avait l’air d’un pèlerin revenu de loin. À ses côtés, un chef de service que j’estimais profondément : le Dr ND. C’était un homme d’une intelligence clinique rare, à la fois précise et intuitive, capable de poser un diagnostic avant même que le malade n’ouvre la bouche. Il avait cette élégance tranquille des praticiens formés dans les grands hôpitaux, mais restés proches du terrain. Entre nous, il existait une forme d’amitié respectueuse, faite de débats francs et d’estime mutuelle. Nous n’étions pas toujours d’accord, loin de là ; il lui arrivait de défendre une orthodoxie médicale que je trouvais trop prudente, et moi, sans doute, d’afficher une insolence que son expérience jugeait prématurée. Mais jamais ces désaccords n’avaient entamé la confiance qui nous liait.
Ce soir-là, il entra d’un pas décidé, le visage fermé, les gestes mesurés.
— Il faut l’hospitaliser, dit-il sans préambule.
Je le regardai, incrédule. Il évita mon regard une fraction de seconde, comme pour signifier que la décision n’était pas discutable. Puis, d’une voix neutre, mais ferme, il ajouta : — Vous connaissez le syndrome de l’homme battu ?
Il avait lancé cette phrase comme une évidence médicale, une sorte de parapluie scientifique jeté sur une situation embarrassante. Je compris aussitôt que ce n’était pas seulement une question de soins, mais aussi de circonstances. Il ne s’agissait plus du patient, mais de tout ce qu’il représentait : un journaliste agressé, un symbole, une affaire qui commençait déjà à prendre de l’ampleur au-dehors.
Connaissant le Dr ND, je savais qu’il ne parlait jamais sans raison. Derrière son ton clinique, il y avait une intuition politique. Il avait senti, avant moi, que cette hospitalisation allait dépasser le strict cadre médical. Et s’il tenait tant à la formaliser, c’est peut-être qu’il voulait protéger à la fois le patient, l’hôpital et, d’une certaine manière, moi-même.
Une fois le Dr ND reparti, le silence revint dense et presque pesant. Le journaliste et moi nous retrouvâmes face à face, dans la petite salle d’admission où la lumière blafarde des néons donnait à tout un air d’irréalité.
Il me regardait avec une lassitude que je connaissais bien — celle des corps fatigués de se justifier.
— Docteur, murmura-t-il, je n’en peux plus.
Sa voix était calme, presque éteinte. Il ajouta après un silence :
— Je suis acculé. Tout ce que je veux, c’est qu’on me laisse tranquille.
Il avait ce ton des hommes pris dans des histoires qui les dépassent, comme si la violence du dehors s’était insinuée jusque dans sa respiration. Il ne parlait pas tant de douleur physique que d’usure morale. Ses mots tombaient comme des cailloux dans l’eau, sans éclaboussure.
Je commençai à remplir la fiche d’hospitalisation. Les gestes, désormais, étaient automatiques. À un moment, je lui demandai d’ôter sa couverture pour l’examiner.
Sous le tissu épais, son torse luisait d’une fine pellicule huileuse. Il était enduit d’une mixture végétale, parfumée et visqueuse, mêlée de feuilles vertes collées à même la peau. Une odeur douce, presque sucrée, s’en dégageait — quelque chose entre la terre mouillée et l’écorce chauffée au soleil.
Je compris que depuis dimanche d’autres mains s’étaient occupées de lui. Des mains qui ne cherchaient pas à diagnostiquer, mais à apaiser.
Des mains de mères, de guérisseurs, de voisins peut-être. Une médecine parallèle, discrète et obstinée, qui ne demandait pas de preuve pour croire à l’efficacité d’un soin.
Je n’en fis pas mention dans le dossier d’observation.
L’hôpital, avec ses protocoles, aurait traité cela comme une curiosité ou une incongruité. Moi, j’y voyais un autre langage du corps — une manière de dire ce que nos mots médicaux taisent : la peur, l’humiliation, la honte d’avoir été battu.
Il n’avait pas besoin d’un diagnostic, mais d’un abri.
Et je compris, ce soir-là, que la maladie, au-delà du biologique, est aussi une construction sociale : une mise en récit du corps blessé par la société.
Pendant que je signais la fiche d’hospitalisation, il replia soigneusement sa couverture sur ses genoux, comme pour refermer une page qu’on avait trop lue. Dehors, j’entendais le pas lent du Dr ND dans le couloir. Le service reprenait son souffle.
Épilogue
Les jours suivants, l’affaire prit des dimensions que je n’avais pas anticipées.
Dans les couloirs de l’hôpital, les rumeurs circulaient plus vite que les patients. Le journaliste était devenu un nom, une cause, un sujet d’indignation. Les journaux de son groupe en faisaient leur une, les radios s’enflammaient, les chroniqueurs parlaient d’État policier, de violence institutionnelle. Et moi, je continuais mes gardes, suturant les plaies, faisant des parages, réduisant des luxations, réparant des os, réévaluant des douleurs, tout en entendant, dans un coin de ma conscience, la résonance de son histoire.
Il n’était plus un patient : il était devenu une métaphore.
Je repensais à cette mixture végétale sur son torse, à ce geste simple et silencieux de ceux qui l’avaient soigné après sa première hospitalisation. C’était, au fond, une manière de dire : nous ne pouvons pas réparer le monde, mais nous pouvons encore panser la chair. Cette tendresse populaire, empirique et discrète, valait parfois plus que nos protocoles, nos abréviations savantes, nos réunions de staff.
Quelques jours plus tard, je croisai le Dr ND à la cafétéria. Il lisait un journal plié sur l’affaire. Sans lever les yeux, il dit simplement :
— On soigne les corps, mais c’est la société qui rend malade.
Cette phrase, sortie de sa bouche, m’accompagna longtemps.
Je compris alors que notre métier n’était pas seulement de rétablir des fonctions vitales, mais d’intervenir dans un monde fracturé, où le soin devient un acte de résistance silencieuse. Dans ce pays, la douleur du citoyen n’est jamais tout à fait individuelle : elle porte les stigmates d’une société qui, parfois, bat les siens avant de les plaindre.
Ce soir-là, en quittant le service, je croisai le brancardier adossé à un mur, son transistor à la main. Les ondes FM diffusaient encore des débats enfiévrés sur « l’affaire du stade ». Le vacarme des mots me parut lointain, presque étranger. J’eus alors cette pensée : dans ce pays, guérir, c’est d’abord apprendre à tenir debout dans le tumulte.
Macky Sall doute encore de ce que tout le monde sait. L’ancien président, qui prêchait la transparence, réclame aujourd’hui les preuves de la dette cachée qu’il niait hier. Simple geste d’incrédulité ou, plus vraisemblablement, manœuvre de défense anticipée ? Entre complotisme feutré et foi du déni, le « retour de Saint-Thomas » vire au parjure.
Car enfin, que cherche Macky Sall ? Accéder à des pièces auxquelles il n’a plus vocation à avoir accès — sauf en qualité de mis en cause. Il n’est plus chef de l’État, n’en déplaise à ses réflexes de monarque. Ce qu’il revendique comme un droit à l’information ressemble fort à une tentative de défense anticipée, une main tendue au juge de l’histoire avant que celui de la Haute Cour de justice ne se saisisse du dossier.
Le prestidigitateur face aux faits têtus
« Une dette publique ne peut être cachée », affirma-t-il il y a une dizaine de jours, tel un prestidigitateur contrarié. Or, les faits sont têtus : l’Inspection générale des finances, la Cour des comptes, un audit privé international, sans oublier le FMI lui-même, ont tous reconnu l’existence d’engagements hors bilan, de garanties souveraines occultes, de passifs dissimulés.
C’est donc moins un débat que Macky Sall rouvre qu’un procès : celui de sa crédibilité. L’homme qui niait l’évidence se découvre soudain passionné par les archives. Il réclame des preuves que tout le monde a déjà vues — sauf lui, dit-il. La dette cachée ne relève plus du mystère : elle constitue un crime comptable d’État. Et il en fut le principal ordonnateur.
De la dénégation à la mise en cause
Ce soudain accès de curiosité serait presque risible s’il ne trahissait pas une inquiétude feutrée. En écrivant au ministre, Macky Sall franchit une ligne : celle qui sépare l’ancien président du justiciable. Il s’invite dans un dossier judiciaire et financier où son nom revient en écho, non comme témoin, mais comme auteur présumé d’une dissimulation massive — un aveu d’intérêt personnel, en somme.
S’interroger sur cette dette, c’est son droit ; tenter d’en manipuler la lecture, c’est un abus. Hier encore, il vantait la transparence ; aujourd’hui, il réclame l’accès aux pièces qu’il contribua lui-même à soustraire au contrôle démocratique. Mais on ne visite pas les coffres du Trésor comme on relit ses Mémoires.
Dans cette lettre transparaît la même arrogance tranquille que dans ses discours : le refus obstiné de reconnaître la faillite morale d’un système qu’il a incarné. Le parjure n’est plus une tentation, c’est désormais un refuge.
La chronique de Philippe Bernard publiée dans Le Monde mérite d’être saluée pour sa rigueur. Mais si elle démonte avec justesse les faux-semblants autoritaires, elle reste enfermée dans une vision trop électoraliste de la démocratie. Dans les pays d’Afrique subsaharienne anciennement colonisés par la France, la démocratie ne prendra sens que si elle s’accompagne d’une refonte de l’État postcolonial. Sans cela, elle demeurera une forme vide, un miroir où les peuples ne se reconnaissent pas.
Philippe Bernard a raison de dénoncer la supercherie des autocrates qui, de Conakry à Yaoundé en passant Abidjan et Lomé, invoquent la lutte contre le néocolonialisme, les « valeurs africaines » ou autres artifices pour légitimer leurs propres dérives. Sa chronique rappelle utilement que nulle part en Afrique, la dictature n’a produit ni développement durable ni dignité nationale. Les Mamadi Doumbouya, les pouvoirs militaires sahéliens, Alassane Ouattara, Faure Gnassimgbé ou Paul Biya ne sont pas les héritiers des luttes de libération : ils en sont la caricature.
Pour autant, l’analyse reste inachevée. Car il ne suffit pas de défendre la démocratie contre ses détracteurs ; encore faut-il dire ce qu’elle est, et surtout ce qu’elle devrait être dans les sociétés africaines. Or c’est ici que la critique bute sur un manque conceptuel. En Afrique anciennement sous domination française, la démocratie a trop souvent été réduite à une mécanique électorale, sans remise en cause du cadre qui la contient : l’État postcolonial, c’est-à-dire un État de dépendance, centralisé, extractif et autoritaire dans ses gènes mêmes.
Une démocratie sans État souverain
On peut organiser des élections, certes, mais au sein d’un appareil étatique qui demeure tourné vers l’extérieur et insensible aux aspirations populaires. Ce paradoxe explique pourquoi la démocratie formelle cohabite avec l’injustice sociale, la corruption et l’exclusion. La compétition politique y devient un jeu de factions où l’alternance remplace la transformation. En Afrique anciennement sous domination française notamment, la démocratie a souvent servi à recycler l’héritage colonial plutôt qu’à le dépasser.
C’est pourquoi il est erroné de présenter le Sénégal comme une exception simplement parce qu’on y voterait depuis le XIXᵉ siècle. Voter sous domination coloniale n’a jamais été un acte démocratique : c’était participer à l’administration de sa propre soumission. Ce qui distingue réellement le Sénégal, c’est qu’au fil du temps ses élites, ses syndicats et ses mouvements politiques et citoyens ont cherché à donner du sens au suffrage, à l’enraciner dans la liberté et l’égalité. Entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall a voulu piétiner ce socle, croyant pouvoir museler la liberté et le principe d’égalité. Il a oublié qu’au Sénégal, la démocratie est un acquis populaire, non une concession du pouvoir.
Décoloniser l’État, refonder la démocratie
Partout sur le continent, les mobilisations récentes expriment une même exigence : rompre avec la démocratie de façade pour en retrouver la substance. Il ne s’agit plus de changer de dirigeants, mais de refonder le lien entre l’État et la société, en bâtissant des institutions qui soient le miroir du peuple et non le masque de ses élites.
Ce mouvement profond rappelle une vérité trop souvent niée : la démocratie n’est pas un produit d’importation, mais une invention humaine universelle que l’Afrique a su incarner bien avant la colonisation, à travers des formes d’organisation fondées sur la palabre, le consensus et la participation collective. De Jomo Kenyatta à Nelson Mandela, en passant par Amartya Sen, plusieurs penseurs ont montré cette continuité : les sociétés africaines ont produit leurs propres traditions démocratiques, enracinées dans la délibération et la recherche du bien commun.
Mais cette tradition demeure entravée par le carcan de l’État postcolonial. Tant que ce dernier restera façonné sur le moule hérité de la domination — centralisé, dépendant, extractif —, la démocratie ne sera qu’une façade administrative, oscillant entre simulacre et impuissance. L’enjeu n’est donc pas seulement de défendre la démocratie contre ses ennemis, mais de la décoloniser pour la rendre réelle, capable de garantir la dignité, la justice et le bien-être des populations.
La tâche historique est là : redonner chair à la souveraineté populaire, en inscrivant la démocratie dans les réalités sociales, culturelles et économiques du continent — non comme un rituel électoral, mais comme l’exercice vivant du pouvoir par et pour le peuple.