L’enfant du dispensaire —Une histoire poignante d’espoir et de résilience

Nous sommes à la fin des années 1990. Dakar bruisse des espoirs et des craintes du millénaire qui approche. Les conversations oscillent entre la peur du fameux bug de l’an 2000, cette catastrophe informatique annoncée qui pourrait paralyser le monde entier, et les voix des grandes stations de radio internationales qui, sur les ondes FM, projettent les discours d’une mondialisation qui s’accélère.

Dans ce tumulte, un autre sujet capte l’attention : Cheikh Sharifou, cet enfant prodige venu de Tanzanie, vénéré comme un être exceptionnel. On raconte qu’il a prononcé le nom de Dieu dès sa naissance et qu’il a mémorisé le Coran à l’âge de quatre mois. Partout où il passe, les foules se pressent pour l’apercevoir. À Dakar, il a été reçu comme un prince, dans un stade rempli de milliers de fidèles en quête de miracles et de bénédictions.

Mais dans mon dispensaire de quartier, le temps s’écoule différemment, rythmé par la douleur, l’espoir et l’inlassable combat pour soigner les maux avec peu. Ici, les grandes questions du monde paraissent lointaines, remplacées par des préoccupations plus immédiates : comment soulager la souffrance, comment redonner un souffle d’espoir à ceux que l’histoire a oublié ?

La rencontre avec K.

J’avais fait le choix de ce dispensaire, d’abandonner les hôpitaux. Ici, je me sentais utile. La responsable du centre m’observait toujours avec une pointe d’étonnement : un jeune médecin qui écoutait, qui persistait à vouloir comprendre, à vouloir aider au-delà des moyens disponibles.

Ce soir-là, la consultation tirait à sa fin. J’avais enchaîné les patients, traité des fièvres, diagnostiqué des bronchites, tenté d’expliquer l’inexplicable à des parents inquiets. La dernière patiente entra. Grande, belle, teint d’une intensité ébène, dents bien alignées et blanches. Une prestance naturelle. Elle portait un enfant caché sous un pagne. Elle s’installa et, avec une douceur infinie, déposa son fils sur la table d’examen.

K. avait sept ans. Son périmètre crânien était trop grand, son regard fuyant, sa bouche entrouverte comme dans un éternel étonnement. Il ne parlait presque pas. Sa mère espérait qu’une opération à 750 000 francs CFA pourrait changer son destin. Hydrocéphalie. Macrocéphalie. Des termes cliniques qui, dans la réalité, signifiaient un avenir compromis, un combat que la mère menait seule contre l’injustice biologique.

Je l’écoutai. Son amour était une mer sans rivage. Son espoir, inébranlable. Elle voulait que je l’aide. Que je trouve cet argent. Que je réalise un miracle.

Je promis. Sans trop savoir comment.

L’ombre des inégalités

Nous recevions des bénévoles qui étaient occupées à différentes tâches, sans qu’elles soient bien évidemment des professionnelles de la santé. On les impliquait en leur confiant diverses missions : remplir le registre de consultation, prendre la taille ou le poids des enfants, le tout sous le contrôle du personnel paramédical. Ce jour-là, en plus de l’assistante habituelle, j’avais une bénévole particulière : l’épouse du directeur général de la filiale sénégalaise d’une grande banque européenne. Son rôle était simple, mais essentiel : rassurer les enfants pris de peur avant leur consultation.

Après un échange entre deux patients, je lui parlai du cas de K., de sa mère, de l’opération nécessaire. Elle m’écouta attentivement, hocha la tête, puis me dit qu’elle en discuterait avec son mari. L’espoir était mince, mais réel. Quelques jours plus tard, elle appela la responsable du dispensaire : ma demande était en bonne voie.

Je fus alors invité au grand hôtel du Plateau, pour assister à la réunion hebdomadaire du club philanthropique X. C’était un mardi, après 18 heures. La réunion devait commencer à 19 heures. Vingt minutes avant, j’étais déjà dans le hall, vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise bleu ciel soigneusement rentré. « Braillé », comme on dit ici.

On me fit entrer dans la salle de réunion. Un serveur ne tarda pas à venir me voir : — que souhaitez-vous boire, monsieur ? — Un thé à la menthe, répondis-je, presque par réflexe.

Autour de moi, les discussions allaient bon train. On parlait d’initiatives humanitaires, de financement de projets sociaux, mais aussi de marchés, d’investissements, d’opportunités d’affaires. Un mélange étrange où l’altruisme se frayait un chemin entre les intérêts personnels.

Quand vint mon tour, je parlai de K., de sa mère, de l’urgence de son opération. Des regards échangés, des hochements de tête, quelques questions précises. Enfin, une réponse. « Nous allons couvrir les frais. »

Le financement fut bouclé. K. fut opéré.

Une victoire incomplète

Succès relatif. Le miracle attendu n’eut pas lieu. Chirurgicalement, l’intervention était une réussite. Une dérivation péritonéale était posée, permettant un meilleur pronostic vital. Mais K. resta K. Il ne parlait toujours pas. Son retard intellectuel persistait.

Les semaines passèrent. La mère de K. venait de moins en moins. Puis elle disparut.

Un an plus tard, je la revis. Elle entra dans mon bureau, droite, fière, mais avec dans le regard une ombre tenace. Dans son dos, un bébé bien porté, gigotant avec l’insouciance des premiers mois.

Elle me le présenta. « Il va bien, docteur ? »

Je le pesai, examinai ses réflexes, scrutai son carnet de vaccination. Tout était en ordre.

« Oui, madame. Il est en pleine forme. »

Elle sourit. Puis pleura.

Je compris. Ce n’était pas une consultation. C’était une confession muette. Elle vivait avec culpabilité la situation de K. comme si c’était une faute, un châtiment. Comme si le destin, cette fois, avait voulu se racheter.

« Ce n’était pas de votre faute », lui dis-je doucement.

Elle hocha la tête, mais je savais qu’il lui faudrait des années pour se pardonner un « crime » qu’elle n’avait jamais commis.

Je repensai à cette alliance silencieuse que nous avions scellée. Nous n’avions pas gagné, mais nous avions combattu. La médecine, parfois, était un art de la défaite noble. De ces batailles menées contre l’inéluctable, il ne restait souvent que l’empreinte d’une lutte sincère. Cette nuit-là, alors que je rangeais mon bureau, je sentis en moi une fatigue lourde, mais un infime soulagement. J’avais fait ce qui devait être fait.

La justice sociale au Sénégal : entre idéal démocratique et réalités inégalitaires

Le Sénégal est à un tournant décisif. Après des décennies de croissance peu inclusive et de politiques publiques insuffisantes pour corriger les fractures sociales et territoriales, une nouvelle ère s’ouvre avec l’ambition affirmée de bâtir un État souverain, juste et prospère. Il s’en faut de peu pour que la justice sociale ne demeure qu’un idéal lointain ; elle se construit à travers des choix politiques, des réformes structurelles et une redistribution équitable des richesses.

Mais alors, où investir en priorité pour corriger les déséquilibres existants ? Comment articuler la nécessité d’un État social fort avec les contraintes budgétaires révélées récemment ? Quelles inégalités doivent être traitées en urgence pour garantir un développement équilibré ? Et surtout, comment éviter l’inaction législative qui freine l’instauration de réformes cruciales ?

À travers une analyse des enjeux économiques et sociaux, cet article plaide pour une accélération des réformes afin de concrétiser l’idéal de justice sociale et de faire du Sénégal un modèle d’équité et d’inclusion.

Inégalités et justice sociale : l’urgence d’un changement structurel

La justice sociale repose sur l’égalité des chances et une répartition équitable des richesses, mais le Sénégal demeure profondément marqué par des inégalités structurelles qui heurtent son idéal démocratique. L’une des fractures les plus visibles est territoriale : les centres urbains dynamiques, tels que Dakar, Thiès, Mbour et Saint-Louis, concentrent l’essentiel des investissements et des services publics, tandis que les zones rurales souffrent d’un enclavement persistant. L’accès à l’éducation, à la santé et aux infrastructures demeure inégal, limitant considérablement la mobilité sociale et économique des populations vivant en périphérie. Ces disparités territoriales se traduisent également dans les chiffres : l’indice de Gini, qui mesure l’inégalité de la répartition des revenus, a fluctué entre 36,2 et 52,2 ces dernières années, ce qui indique un niveau d’inégalité préoccupant​.

À cette disparité géographique s’ajoute une profonde inégalité sociale. Malgré une croissance économique soutenue ces dernières années, la pauvreté n’a pas reculé significativement et les écarts de revenus persistent. L’accès inégal à l’éducation et à l’emploi maintient certaines catégories de population, notamment les jeunes et les femmes, en marge du développement économique et des cercles de décisions politiques. Or, ces groupes constituent pourtant des moteurs essentiels du progrès national.

Enfin, les inégalités face à l’impôt constituent un frein majeur à la justice sociale. Le système fiscal sénégalais repose essentiellement sur des impôts indirects, une structure qui pèse davantage sur les ménages les plus modestes.

Ainsi, au-delà du constat, la nécessité d’une transformation en profondeur des mécanismes économiques et sociaux s’impose pour que la justice sociale ne demeure pas un simple idéal, mais devienne une réalité tangible pour tous. La mise en place de politiques publiques ambitieuses visant à promouvoir l’inclusion économique, améliorer l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle, ainsi que renforcer les programmes de protection sociale est un impératif pour réduire ces inégalités et garantir une société plus équitable.

Quel rôle pour l’État social dans la correction de ces inégalités?

L’État social, garant d’une justice distributive, doit jouer un rôle central dans la réduction des inégalités. Toutefois, son action ne peut être efficace sans une gestion rigoureuse et transparente des ressources publiques. Or, les récentes révélations de la Cour des comptes sur la mauvaise gestion budgétaire entre 2019 et 2024 illustrent l’ampleur du défi à relever. La dette publique a été sous-évaluée, le déficit budgétaire falsifié et des financements opaques ont été mis en lumière, compromettant la capacité de l’État à mener des politiques redistributives ambitieuses.

Pour remédier à ces dérives et instaurer une justice sociale réelle, il est essentiel d’améliorer la transparence budgétaire afin de garantir une répartition équitable des ressources et d’éviter que la gestion des finances publiques ne soit détournée au détriment des populations les plus vulnérables. Une réforme fiscale s’impose également, visant à alléger la pression qui pèse sur les ménages les plus modestes et à renforcer la contribution des hauts revenus, afin de corriger les déséquilibres socio-économiques et de financer efficacement les services publics. Enfin, l’investissement dans les infrastructures sociales doit devenir une priorité absolue pour réduire les inégalités territoriales et permettre un accès équitable à l’éducation, à la santé et aux opportunités économiques sur l’ensemble du territoire. Seule une action déterminée et cohérente permettra d’inscrire la justice sociale au cœur du projet national et de répondre aux attentes des citoyens.

Où investir en priorité pour un Sénégal plus juste?

Le gouvernement issu de la révolution citoyenne du 24 mars 2024 a affirmé sa volonté de rompre avec un modèle de croissance qui, jusqu’ici, a renforcé les inégalités. Toutefois, cette ambition ne peut se concrétiser sans une allocation stratégique des investissements permettant de répondre aux déséquilibres structurels du pays. La question de l’investissement territorial est centrale dans cette dynamique. Le Programme des pôles territoriaux a pour objectif de revitaliser les régions périphériques en y développant des infrastructures et en favorisant l’émergence d’activités économiques locales. Toutefois, cet effort ne sera pleinement efficace que si la décentralisation budgétaire est accélérée, afin de donner aux collectivités locales les moyens d’une autonomie réelle et de leur permettre de répondre aux besoins spécifiques de leurs populations.

Parallèlement, l’éducation et la santé constituent des piliers incontournables pour bâtir une justice sociale durable. Un État social performant ne peut exister sans garantir à tous un accès équitable à l’éducation, qui demeure un levier fondamental de l’ascension sociale et de la réduction des inégalités. Pourtant, les investissements dans ce domaine restent insuffisants et les disparités d’accès aux établissements scolaires de qualité persistent, pénalisant particulièrement les zones rurales et périurbaines. De même, la réforme du système de santé est une urgence, car assurer une couverture sanitaire efficace et accessible à l’ensemble de la population est une condition essentielle pour une croissance inclusive et équilibrée. Enfin, Transformation du système fiscal est nécessaire pour assurer le financement de ces politiques publiques.

Booster les réformes : concrétiser l’intention

Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une majorité parlementaire pour impulser des réformes profondes et audacieuses. Pourtant, malgré le volontarisme annonçant une rupture avec les pratiques du passé, l’élan législatif attendu tarde à se concrétiser. Cela freine la mise en œuvre des transformations nécessaires pour instaurer une justice sociale durable et corriger les inégalités qui persistent dans le pays.

Le démarrage progressif actuel risque de réduire l’impact des réformes envisagées et d’affaiblir la dynamique économique et sociale qui devrait en découler. Chaque délai dans l’adoption des mesures correctives compromet les chances d’une transformation effective et durable.

Le Sénégal dispose d’une chance historique pour bâtir un État plus juste et plus équitable. Les inégalités structurelles, mises en lumière par les récents rapports économiques et financiers, nécessitent une réponse immédiate et ambitieuse.

L’État social ne peut pas rester un vœu pieux. Il doit s’incarner dans des politiques publiques audacieuses, une gestion transparente des ressources et une accélération des réformes législatives. Sans cela, la fenêtre d’opportunité se refermera et le pays risquera de retomber dans un cycle d’inégalités et de stagnation sociales.

L’heure est à la mise en œuvre des engagements. Il est temps de donner une impulsion décisive.

Lettre ouverte à Macky Sall : le déni ne suffira pas

Monsieur Macky Sall,

Votre dernière tentative de vous dédouaner des accusations sur votre gestion financière calamiteuse est non seulement trompeuse, mais profondément méprisante pour l’intelligence des Sénégalais. Oser qualifier de « procédé politique » les conclusions accablantes de la Cour des comptes relève d’un cynisme absolu. Ce n’est pas un parti politique qui vous accuse, c’est une institution indépendante, dont les révélations sur votre gestion désastreuse ne laissent place à aucune équivoque. Vous avez manipulé les chiffres, dissimulé l’ampleur de la dette et plongé le Sénégal dans une situation économique périlleuse.

Un déni de responsabilité face à une gestion désastreuse

Et comme toujours, c’est dans la presse étrangère que vous choisissez de vous exprimer. Dans un entretien avec Jeune Afrique, vous balayez d’un revers de main les conclusions de la Cour des comptes, qualifiant le débat sur la dette de simple « procédé politique »​. À croire que vous vous adressez davantage aux chancelleries occidentales qu’au peuple sénégalais, celui-là même qui subit les conséquences de votre gestion.

Sous-estimer la dette publique de 25 %, ce n’est pas une « approximation », c’est une falsification pure et simple. Annoncer un déficit budgétaire de 4,9 % quand il atteignait en réalité 12,3 %, c’est de la tromperie d’État. Votre gouvernement n’a pas seulement été imprudent, il a été irresponsable. Et aujourd’hui, au lieu d’assumer vos actes, vous vous drapez dans une indignation feinte, espérant tromper une dernière fois l’opinion publique.

Votre défense est pathétique. Brandir la « certification annuelle des comptes » comme un gage de transparence alors que la Cour des comptes elle-même met en lumière des anomalies massives, c’est prendre les Sénégalais pour des naïfs. Vous avez accumulé les dettes comme un joueur de casino accro à la dépense publique, sans la moindre considération pour les générations futures qui devront payer la facture de vos errements. Pire, une partie de cette dette, contractée hors circuit budgétaire, n’a même pas été retracée dans les comptes de l’État. Où est passé cet argent, Monsieur Sall ?

Loin du Sénégal, mais toujours prompt à se justifier

Quant à votre sortie condescendante sur le gouvernement actuel, en affirmant qu’il « n’a qu’à travailler », elle est aussi absurde que révélatrice de votre arrogance. Douze ans au pouvoir, une économie exsangue, une démocratie fragilisée, et vous osez encore donner des leçons ! Ce pays que vous prétendez avoir laissé en paix, vous l’avez saigné à blanc, tant sur le plan économique que démocratique. La paix ne se limite pas à l’absence de guerre civile, elle suppose aussi la justice, la probité et le respect des institutions. Or, sous votre règne, la gabegie a été érigée en système, les opposants jetés en prison, et la parole publique souillée par le mensonge et la manipulation.

Vous avez fui au Maroc, loin des conséquences de votre gestion désastreuse, et vous continuez à parler comme si de rien n’était. Mais le Sénégal a tourné la page, et l’histoire retiendra votre nom non pas comme un bâtisseur, mais comme celui qui a trahi la confiance d’un peuple. Aujourd’hui, la moindre des choses serait de faire profil bas, d’avoir la décence d’un silence sobre au lieu de vous répandre en justifications creuses.

Monsieur Sall, votre époque est révolue. Et si vous aviez un tant soit peu de considération pour ce pays que vous avez gouverné, vous commenceriez par reconnaître vos fautes au lieu de chercher désespérément à réécrire votre propre bilan. Mais il faut croire que l’aveu et la remise en question ne font pas partie de votre héritage politique.

« Anticolonialement vôtre ! Autobiographie d’un militant politique  » Guy Labertit, une vie d’engagement anticolonial

« Anticolonialement vôtre ! Autobiographie d’un militant politique » de Guy Labertit, 340 p., Karthala, 25,00 €

Une trajectoire militante au cœur des luttes anticoloniales

L’ouvrage Anticolonialement vôtre! de Guy Labertit n’est pas une simple autobiographie politique. C’est un témoignage de l’intérieur, une plongée au cœur des relations entre la France et ses anciennes colonies, vue par un acteur engagé, témoin direct des grands bouleversements de la fin du vingtième siècle. De Bordeaux, où son éveil politique s’opère sur un campus cosmopolite, jusqu’aux luttes des peuples africains et kanaks, Labertit trace une route sinueuse, jalonnée de rencontres avec des figures emblématiques de la décolonisation, de la souveraineté des peuples et des luttes pour la démocratie.

Bordeaux, point de départ de son engagement, porte en elle une histoire lourde : ancien port négrier, la ville témoigne de la prospérité coloniale française bâtie sur l’exploitation des peuples africains. Ce passé n’est pas que vestiges ; il résonne encore dans les luttes contemporaines. Guy Labertit le comprend rapidement en côtoyant des étudiants africains et caribéens, qui lui font prendre conscience des résistances postcoloniales en cours. Ce campus devient son premier terrain d’engagement, prélude à une vie militante tournée vers l’émancipation des peuples et la justice sociale.

Une immersion dans les combats du tiers monde

Loin de se contenter d’une posture d’intellectuel engagé, Guy Labertit se forge une place au sein des courants politiques anticolonialistes. Son passage par le Parti socialiste unifié (PSU) dans les années 1970 et 1980, puis par le Parti socialiste, dont il devient un acteur influent des relations internationales à partir de 1991, le met en contact avec les mouvements de libération en Afrique, dans la Caraïbe et le Pacifique.

C’est à cette époque qu’il noue des relations avec des figures de proue de la lutte pour l’indépendance et la souveraineté, notamment Thomas Sankara, Laurent Gbagbo, Ibni Oumar Mahamat Saleh et Jean-Marie Tjibaou. Ces « éclairs dans le ciel tourmenté des décolonisations inachevées », selon ses propres termes, incarnent une alternative aux pouvoirs postcoloniaux inféodés à l’ancienne puissance impériale. Son engagement aux côtés de ces figures ne relève pas du simple compagnonnage idéologique : il s’implique activement, en tant que relais de leurs combats au sein de la gauche française et dans l’espace politique international.

Il devient un interlocuteur privilégié des mouvements de gauche africaine, en quête de démocratie et de souveraineté face aux héritages de la Françafrique et aux diktats des institutions financières internationales. Son regard, affûté par des années de terrain, déconstruit la fiction d’une France ayant rompu avec son passé colonial. Il montre comment des mécanismes comme le franc CFA, la présence militaire française en Afrique prolongent, sous d’autres formes, la domination d’antan.

Un récit précis, une plume acérée

Si l’ouvrage de Guy Labertit se distingue par la richesse de son témoignage, il brille aussi par la qualité de son écriture. Détaillé avec la précision d’un neurochirurgien, le récit est à la fois fluide, documenté et captivant. L’auteur possède un véritable sens du récit, alternant analyses politiques et souvenirs personnels, donnant ainsi à son texte une dimension humaine et incarnée.

Composé de 17 chapitres, le livre nous entraîne dans les méandres de l’histoire politique française et internationale, des années 1970 à 1991. Ce choix de s’arrêter à cette date laisse entrevoir une suite, que l’on attend avec impatience. Car si l’ouvrage éclaire de nombreux aspects de la politique africaine et des relations franco-africaines, il ne fait qu’effleurer les grandes mutations du début du XXIᵉ siècle, où la remise en cause de l’ordre postcolonial s’accélère.

Un livre essentiel pour comprendre les enjeux postcoloniaux

Avec Anticolonialement vôtre! Guy Labertit nous offre un regard unique, à la croisée du militantisme et de l’analyse politique. Son témoignage est un document précieux pour qui veut comprendre les enjeux actuels des relations entre la France et ses anciennes colonies, ainsi que les dynamiques qui sous-tendent la contestation croissante de la Françafrique.

En attendant la suite, je recommande vivement cet ouvrage. Accessible, bien écrit et nourri d’expériences concrètes, il constitue une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse aux processus de décolonisation et aux luttes pour la souveraineté des peuples.

Face à l’ogre américain, l’Afrique doit jouer ses atouts stratégiques

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche n’est pas à une simple alternance politique. Il marque un tournant brutal dans les relations internationales, avec un renoncement assumé au soft power et un retour à une politique transactionnelle, dominée par le protectionnisme économique et la militarisation des rapports de force. L’Afrique, souvent perçue comme une variable d’ajustement dans les stratégies globales des grandes puissances, se retrouve face à ce nouveau défi. Mais loin d’être démuni, le continent dispose de cartes stratégiques majeures, qu’il doit mobiliser pour imposer une relation moins asymétrique avec Washington.

Les constances de la politique américaine depuis 1960

Depuis la phase de décolonisation, la politique des États-Unis vis-à-vis de l’Afrique repose sur un prisme stratégique immuable : le contrôle des ressources, la lutte contre l’influence de puissances rivales et l’instrumentalisation de l’aide comme moyen de pression diplomatique. Pendant la Guerre froide, Washington soutenait des régimes alliés pour contrer l’expansion soviétique, quitte à ignorer les violations des droits de l’homme et le pillage des ressources. Un exemple frappant est le cas de Mobutu Sese Seko, porté au pouvoir avec l’aide des Américains et maintenu pendant des décennies grâce à leur soutien, malgré un régime marqué par la très grande corruption et la répression.

Avec la fin de la Guerre froide, l’Afrique est devenue un champ de compétition économique et militaire. Les programmes d’aide comme l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), le PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief) et l’USAID (United States Agency for International Development) ont souvent servi d’instruments de contrainte plutôt que de soutien, comme l’ont montré les analyses des stratèges américains. Ces programmes ont été conditionnés à des exigences politiques, obligeant les pays africains à suivre la ligne dictée par Washington sous peine de sanctions.

L’African Command (AFRICOM), créé en 2007, est le commandement militaire américain dédié à l’Afrique. Officiellement, il vise à assurer la stabilité et la sécurité sur le continent en luttant contre le terrorisme et en renforçant les capacités militaires des pays partenaires. En réalité, AFRICOM est un instrument de contrôle stratégique, permettant à Washington d’installer des bases militaires et d’exercer une influence sécuritaire et politique directe.

Les opérations menées par l’AFRICOM servent autant à protéger les intérêts américains qu’à contenir la présence de puissances concurrentes comme la Chine et la Russie. La multiplication des bases militaires en Afrique et l’utilisation intensive des drones pour des frappes ciblées illustrent cette volonté de contrôle accru du continent.

Trump I : une politique de rupture brutale

Pendant son premier mandat (20 janvier 2017-19 janvier 2021), Donald Trump a eu une politique africaine erratique marquée par un désintérêt manifeste et un retrait progressif des engagements multilatéraux. Il a considéré l’Afrique comme un théâtre secondaire, recourant à une approche purement transactionnelle. Les « aides » américaines ont été réduites ou reconfigurées pour bénéficier aux seuls intérêts économiques de Washington. Des alliances ont été renforcées avec certains régimes jugés utiles pour contenir l’influence chinoise.

Pour contrebalancer la dépendance américaine aux importations de lithium, cobalt et terres rares, contrôlées en grande partie par la Chine. L’administration Trump I avait une politique agressive pour garantir aux compagnies américaines l’accès aux minéraux critiques disponibles en Afrique.

Le talon d’Achille américain : les minéraux critiques et la guerre de l’IA

Le développement de l’intelligence artificielle constitue l’un des axes majeurs de la politique économique américaine sous de l’administration Trump II inaugurée le 20 janvier 2025. Le programme « Stargate Project », qui vise à injecter 500 milliards de dollars dans les infrastructures liées à l’IA, reflète cette ambition. Cependant, la montée en puissance de l’IA générative requiert une consommation d’énergie électrique titanesque ainsi qu’un accès accéléré aux minéraux critiques, indispensables à la fabrication des semi-conducteurs, des batteries et des supercalculateurs. Or, les États-Unis souffrent d’une dépendance alarmante en matière de minerais stratégiques, dont une part non négligeable se trouve en Afrique.

La course à l’IA et aux ressources qui l’alimentent devient ainsi un enjeu central des relations internationales, renforçant la nécessité pour l’Afrique de structurer une stratégie de négociation plus offensive.

Une négociation plus offensive : le contre-jeu africain

L’Afrique doit éviter de se retrouver dans une relation unilatérale dictée par Washington et affirmer une diplomatie économique stratégique. Pour y parvenir, elle doit imposer des conditions fermes à l’exploitation de ses ressources. Au lieu d’accorder des concessions exclusives aux compagnies américaines, elle doit favoriser la transformation locale des minerais avant exportation, créant ainsi plus de valeur ajoutée et renforçant son autonomie industrielle.

Le continent ne doit pas se limiter à un seul partenaire. La Chine, la Russie, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Turquie, le Brésil et les pays du Moyen-Orient cherchent tous à s’assurer un accès préférentiel aux ressources africaines. En diversifiant ses alliances, l’Afrique peut maximiser son influence et éviter une dépendance excessive à un acteur unique.

L’accès aux ressources africaines doit être conditionné à des transferts de technologies concrets. Plutôt que de se contenter d’accords commerciaux déséquilibrés, les pays africains doivent exiger la mise en place de joint-ventures et de centres de recherche sur le continent, afin de renforcer leurs capacités locales en innovation et en développement industriel.

L’IA étant une source majeure de consommation énergétique, les négociations africaines doivent inclure un volet sur les infrastructures. Les États africains peuvent exiger des investissements massifs dans leurs infrastructures énergétiques en échange d’un accès aux matières premières critiques, assurant ainsi un développement à long terme et un renforcement de leurs capacités énergétiques.

De David à Achille, une asymétrie à exploiter

Loin de se résigner au rôle de David face à Goliath, les pays africains doivent adopter une posture de stratèges. L’ogre américain, bien que puissant, révèle des failles structurelles que l’Afrique peut exploiter pour rééquilibrer la relation. Le contrôle des ressources stratégiques, la montée en puissance de l’IA et les rivalités sino-américaines offrent au continent une opportunité de négociation. Plutôt que de subir les politiques fluctuantes de Washington, les dirigeants africains doivent se coordonner et imposer une approche proactive.

L’Afrique peut et doit s’affirmer comme un acteur central dans le nouvel ordre mondial en misant sur ses atouts économiques, sa capacité à diversifier ses alliances et son poids démographique. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra transformer les contraintes imposées par les États-Unis en leviers de puissance et d’émancipation.

À la marge, certains pays comme l’Afrique du Sud, l’Angola et l’Éthiopie présentent des caractéristiques leur permettant d’opposer une certaine résistance. Mais cette capacité reste limitée. L’enjeu est donc d’éviter le « dilemme du chasseur », la tentation de privilégier un gain individuel immédiat au détriment d’un bénéfice collectif à long terme. Les pays africains ne doivent pas agir en ordre dispersé, mais tirer ensemble, jouer collectif, car Trump les englobe tous dans son mépris souverain.

Vous avez dit « train de vie de l’État » !

La question du « train de vie de l’État » est au cœur du débat public depuis la publication des audits des comptes publics (2019-2024) par la Cour des comptes. Ce rapport met en lumière l’endettement massif et la dérive des dépenses publiques sous le régime de la démission nationale de Macky Sall. Il révèle des décisions budgétaires désastreuses, marquées par un laxisme dans la gestion des ressources publiques et une préférence des intérêts privés au détriment du bien commun. Ces conclusions relancent la nécessité de repenser la gouvernance économique et la rationalisation des finances publiques. Mais derrière cette interrogation légitime se cache une problématique plus large : que signifie réellement cette expression si souvent brandie ?

Définir pour mieux comprendre

Si l’on entend par « train de vie de l’État » l’ensemble des dépenses publiques, il faut immédiatement clarifier les notions. Il est essentiel de distinguer les services publics (éducation, santé, infrastructures), les biens publics (routes, éclairage, accès à l’eau) et ce qui relève du régalien pur (police, justice, armée). Ces derniers sont l’essence même de l’État et ne peuvent être délégués au marché sans courir à l’anarchie. À moins de vouloir transformer la société en jungle où la loi du plus fort prime, ces fonctions doivent rester sous contrôle public.

Au-delà du fonctionnement immédiat, un État est aussi un stratège qui construit son avenir. Loin d’être un simple agent payeur, il doit investir dans les infrastructures, la formation, l’innovation. Ces investissements relèvent du capital physique (routes, ponts, ports, énergie), mais aussi du capital humain (éducation, santé, formation professionnelle) et du capital institutionnel (capacité administrative, justice indépendante). Autrement dit, un État qui se prive d’investissement sous prétexte de réduire son train de vie creuse sa propre tombe économique et sociale.

Une leçon des années d’austérité

Les politiques d’ajustement structurel nous ont déjà démontré ce que produit le démantèlement de l’État sous la pression des créanciers internationaux. À force de restreindre ses marges de manœuvre et de tailler dans les dépenses publiques, on affaiblit la capacité d’action publique. Résultat ? Des écoles sans enseignants, des hôpitaux sans médicaments, des routes impraticables et une justice asphyxiée par le manque de moyens. La compression budgétaire aveugle ne produit pas d’efficacité : elle génère la régression sociale.

Il faut donc opérer une distinction claire. Oui, il est nécessaire de lutter contre les traitements somptuaires de quelques centaines de fonctionnaires, de réduire les dépenses improductives et le gaspillage des ressources. Mais non, il ne faut pas confondre ces économies avec une réduction de la capacité d’action de l’État. Un État affaibli est un État captif, incapable de fixer le cap du développement.

État prédateur ou État stratège?

Ce que nous ne voulons pas, c’est une kleptocratie, où une caste se partage les ressources publiques sans aucun retour pour la population. Ce que nous refusons, c’est un État patrimonialisé, où les fonds publics deviennent la propriété d’une élite. Mais ce que nous revendiquons, c’est un État qui vit de ses recettes, qui perçoit l’impôt équitablement et qui cesse d’être une machine à produire des cadeaux fiscaux pour une minorité.

À ce sujet, il est impératif de rappeler ce que l’Afrique perd par l’évasion fiscale orchestrée par les multinationales et les élites locales. Chaque année, ce sont des milliards de dollars qui échappent aux caisses publiques, privant les États des moyens nécessaires pour investir dans les services de base. Ajoutons à cela l’effet délétère du franc CFA, qui facilite la fuite des capitaux, la fraude fiscale et maintient nos économies sous dépendance.

Des propositions simplistes et inopérantes

Vendre un avion présidentiel n’est pas une proposition très originale. Une telle mesure ne réduirait le « train de vie de l’État » que d’une unité symbolique sans impact réel sur la structure des dépenses publiques. C’est une suggestion de banquier, raisonnée comme une simple levée sur hypothèque, sans considération pour les défis économiques globaux du pays. La vraie question est ailleurs : comment rendre l’État plus efficace tout en lui donnant les moyens de répondre aux aspirations de la population ?

Au Sénégal, ce n’est pas la réduction aveugle des dépenses qui doit guider l’action publique, mais bien leur réorientation vers des secteurs porteurs de développement. L’éducation, la santé, les infrastructures productives, l’innovation et l’industrialisation sont autant de domaines où les investissements doivent être renforcés pour permettre au pays de relever les défis du développement.

Le Gouvernement sénégalais est sur la bonne voie en mettant l’accent sur des dépenses publiques mieux ciblées et en cherchant à rationaliser les coûts sans sacrifier les secteurs stratégiques. Loin des slogans simplistes sur la réduction du train de vie de l’État, la priorité doit être de construire une gouvernance plus efficace, un État capable d’orienter les ressources vers des projets structurants qui bénéficient à l’ensemble de la population.

Des inégalités structurelles à corriger

Enfin, la question du « train de vie de l’État » ne peut être séparée de celle des inégalités. Un État qui se prive de recettes fiscales adéquates reporte le poids de son fonctionnement sur les classes populaires par la hausse des taxes indirectes et la privatisation des services essentiels. Résultat : les riches échappent à l’impôt, tandis que les plus modestes paient le prix de la rigueur budgétaire.

Lutter contre la fracture sociale exige également que l’État assume pleinement son devoir de solidarité en opérant des transferts en faveur des groupes sociaux les plus vulnérables. Ces mesures ne sont pas une option, mais un impératif pour garantir une société équilibrée et prospère. Il ne s’agit pas d’assistanat, mais d’un mécanisme de justice sociale permettant à chaque citoyen de bénéficier des fruits du développement national.

Le débat sur le « train de vie de l’État » ne saurait donc être réduit à une simple réduction des dépenses. Il s’agit avant tout d’un choix de société : voulons-nous un État qui sert l’intérêt général ou un État qui se dilue sous la pression des intérêts privés ? La réponse est évidente. Nous l’avons dit le 24 mars 2024 et confirmé le 17 novembre 2024 ! Vive la révolution démocratique, citoyenne et populaire.

Article à clé, ou la vérité face au masque de la condescendance

Un roman à clé se distingue par son art du dévoilement : sous des apparences fictives, il dissimule des réalités que seuls les initiés parviennent à décrypter. L’article auquel nous répondons relève de cette tradition, mais sous une forme critique : un texte où l’allusion se substitue à l’argumentation, où le mépris se cache derrière des phrases lissées, et où la condescendance se pare d’un masque d’objectivité.

Les fleuves du temps et l’impatience des sceptiques

La critique du nouveau régime n’échappe pas aux raccourcis faciles et aux comparaisons réductrices. Ainsi, un article récent tente d’établir un parallèle entre les promesses électorales et les serments d’amour illusoires de la Saint-Valentin. Il met en avant le parallèle entre les déclarations passionnées de la Saint-Valentin et les engagements électoraux qui, une fois le pouvoir acquis, tendent à s’évanouir. Les citoyens, assimilés à des amoureux naïfs, se laissent séduire par des slogans prônant le changement et la rupture, pour finalement constater que ces promesses disparaissent plus vite qu’un verre d’eau en plein désert. L’analyse souligne qu’onze mois après une élection porteuse d’espoir, la désillusion s’installe, les décisions prises en catimini et les faveurs accordées aux proches contribuant à ternir la confiance initiale. L’article, dans un élan de scepticisme quasi cynique, s’appuie sur une citation de Charles Pasqua : « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. » Une référence savoureuse quand on sait que l’homme fut un maître ès manipulations politiques, condamné à plusieurs reprises pour détournements et abus de biens sociaux. On pourrait presque croire à une forme d’aveu involontaire, tant il incarna une époque où les engagements servaient souvent de paravent aux manœuvres les plus douteuses. Paix à son âme, et puisse-t-il, où qu’il soit, méditer sur la différence entre un projet politique structurant et les acrobaties d’un pouvoir qui se nourrissait de coups tordus.

Cette critique, pourtant, s’enracine dans une posture fataliste : elle présuppose que tout engagement politique est voué à l’échec, et que le temps, au lieu d’être un allié, est un ennemi. Une telle perspective ignore délibérément les enseignements de l’histoire et de la littérature.

Dans Cent ans de solitude, Gabriel Garcia Marquez dépeint Macondo, une cité née d’un rêve utopique, mais étouffée par l’impatience de ses habitants et le cynisme de ceux qui refusent le changement. Les fondateurs, visionnaires moqués, voient leur projet sabordé par des résistances internes et des trahisons. Le roman rappelle une vérité essentielle : les grandes transformations ne s’évaluent pas à l’aune de l’immédiateté, mais dans la durée. À l’image des graines enfouies dans un sol ingrat, les réformes ont besoin de temps pour germer — un principe que certains commentateurs feignent d’oublier, préférant déclarer l’échec avant même la première récolte.

De même, dans L’Amour au temps du choléra, Marquez célèbre la persévérance : Florentino Ariza attend cinquante-trois ans pour conquérir l’amour de Fermina Daza. Ce récit n’est pas seulement une ode à la passion, mais une métaphore de la résilience nécessaire à tout projet de société. Les révolutions politiques, comme les destins amoureux, exigent une patience active, une capacité à surmonter les tempêtes sans renoncer à l’idéal initial.

Le Sénégal face à son héritage : entre audit et renaissance

Le 24 mars 2024 ne marque pas seulement une alternance politique : c’est l’aboutissement d’une révolution citoyenne contre un système miné par la corruption, le clientélisme et la soumission à des intérêts étrangers. Loin des « promesses creuses » dénoncées par les détracteurs, le nouveau régime hérite d’un État exsangue. L’audit des finances publiques (2019 – mars 2024) en témoigne : caisses vidées, dettes occultes, exonérations fiscales arbitraires, et détournements massifs. Ces révélations, loin d’être des prétextes, justifient l’urgence des réformes engagées.

Les réformes engagées par le gouvernement tracent la voie d’une transformation profonde. La renégociation des contrats miniers et pétroliers vise à assurer une meilleure redistribution des richesses nationales, tandis que la suppression des privilèges fiscaux accordés aux multinationales permet de réorienter ces ressources vers les services essentiels. En parallèle, le plan Souveraineté alimentaire et développement agricole amorce une réduction de la dépendance aux importations en soutenant l’agriculture locale et les PME. Ces choix stratégiques traduisent une volonté affirmée de rompre avec les schémas imposés par les institutions financières internationales. Comme l’exprime le Premier ministre Ousmane Sonko : « Il ne s’agit pas de gérer les miettes du passé, mais de rebâtir une maison sénégalaise sur des fondations solides. »

Cette transformation repose sur des actes concrets. Loin d’un simple ajustement de façade, elle marque une rupture avec un modèle économique où les ressources nationales profitaient davantage aux intérêts étrangers qu’à la population. Désormais, l’État affirme sa souveraineté en reprenant le contrôle de ses richesses stratégiques et en investissant dans des filières productives locales, avec l’ambition de bâtir une économie où prospérité et équité avancent de concert.

Dans un contexte mondial marqué par des crises géopolitiques, économiques et climatiques, le Sénégal s’engage à renforcer sa résilience en réduisant sa dépendance aux marchés extérieurs. Aujourd’hui, l’importation massive de denrées stratégiques comme le riz et le blé expose le pays aux fluctuations internationales. Pourtant, son potentiel agro-industriel et minier lui offre une alternative viable : miser sur la transformation locale et la valorisation de ses ressources. Loin de se limiter à une critique du passé, cette démarche s’inscrit dans la construction d’un modèle économique axé sur l’autonomie et l’intégration régionale.

À travers la ZLECAF et la CEDEAO, le Sénégal dispose d’une opportunité déjà existante mais encore sous-exploitée pour diversifier ses débouchés et mutualiser ses ressources. L’enjeu est désormais de mieux tirer parti de ces cadres régionaux pour renforcer son intégration économique. Transformer sur place le zircon ou l’or, plutôt que de les exporter bruts, pourrait générer 20 % de revenus supplémentaires. La modernisation des infrastructures logistiques et la digitalisation des échanges renforcent également son insertion dans les chaînes de valeur régionales, consolidant ainsi une souveraineté économique qui ne repose plus sur des dépendances extérieures, mais sur une vision maîtrisée de son développement.

Toutefois, cette refonte économique ne saurait ignorer la justice sociale. Comme le rappelait Chinua Achebe dans Le Monde s’effondre, les transformations imposées d’en haut échouent sans ancrage local. Le gouvernement en prend la mesure en associant les acteurs de l’informel à l’économie formelle, veillant ainsi à ce que la prospérité soit partagée par tous. Car la résilience ne se décrète pas, elle se construit, et tout indique que le Sénégal avance résolument dans cette voie.

Résistances et privilèges : le syndrome de Macondo

Les critiques les plus virulentes émanent souvent de ceux que dérangent les réformes. Les bénéficiaires de l’ancien régime — élites politico-médiatiques, bureaucrates corrompus, partenaires étrangers — voient leurs privilèges menacés par une gouvernance axée sur la transparence. Leur rhétorique, teintée de nostalgie, rappelle les personnages de Cent ans de solitude qui, incapables d’accepter le changement, reproduisent inlassablement les erreurs du passé.

Pourtant, le Sénégal actuel n’a rien à voir avec Macondo. Dans Le Monde s’effondre de Chinua Achebe, la société igbo est détruite par une modernité imposée de l’extérieur. Ici, au contraire, la « révolution citoyenne » est une démarche endogène, portée par une jeunesse exigeante et des institutions déterminées à incarner la souveraineté populaire.

À ceux qui doutent, rappelons les mots de Cheikh Anta Diop : « Le développement est d’abord une volonté politique. » Gabriel Garcia Marquez, lui, écrivait que « le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom ». Le Sénégal d’aujourd’hui est ce monde en gestation, où chaque réforme est une graine plantée pour les générations futures.

Les détracteurs, englués dans leur cynisme, rappellent ces habitants de Macondo qui se moquaient des rêveurs, incapables de voir l’avenir se dessiner sous leurs yeux. Mais l’histoire appartient à ceux qui bâtissent, pas à ceux qui doutent.

Références

  • Achebe, Chinua. Le Monde s’effondre. Présence Africaine, 1966.
  • Diop, Cheikh Anta. Préface de Intégration économique, perspectives africaines, Mahtar Diouf, NEA, 1984.
  • Garcia Marquez, Gabriel. Cent ans de solitude. Seuil, 1968.
  • Garcia Marquez, Gabriel. L’Amour au temps du choléra. Grasset, 1987.

Lamine Diedhiou, otage des résistances au changement : PR Faye, PM Sonko, un signal fort est attendu

Le Sénégal a changé. Le peuple a exprimé sa volonté de rupture en portant à la tête du pays le Président Bassirou Diomaye Faye. Son élection symbolise une révolution démocratique, citoyenne et populaire, un rejet clair des abus du passé et un engagement en faveur de la justice, de la transparence et des libertés fondamentales. Pourtant, certaines pratiques archaïques persistent, menaçant de ternir l’image de cette révolution et de ralentir l’élan du changement.

L’arrestation injuste de Dr Lamine Diedhiou, alias Dingass Timboli, en est l’illustration la plus récente et la plus inquiétante. Ce citoyen engagé, enseignant-chercheur au Québec et militant écologiste, a été arrêté dimanche et déféré à Ziguinchor simplement pour avoir refusé que les ordures de la ville soient déversées dans son village natal de Tobor. Il est pourtant un homme respecté, un intellectuel reconnu qui présente toutes les garanties de représentation. Rien ne justifie son arrestation. Encore moins sa détention.

Nous ne pouvons pas laisser passer cela. Monsieur le Président Bassirou Diomaye Faye, Monsieur le Premier Ministre Ousmane Sonko, nous vous demandons d’agir. Justice doit être rendue ! Dingass doit être libéré !

Une police et une justice qui ne sont pas encore au diapason du changement

Pourquoi la police, la gendarmerie et la justice sénégalaise fonctionnent-elles encore comme si nous étions sous l’ancien régime ? Alors que nous avons tourné la page des abus et des répressions arbitraires, certaines pratiques d’un autre âge persistent et semblent vouloir défier la volonté populaire.

Ce que vit Lamine Diedhiou n’est pas une simple bavure, c’est un test pour notre révolution. Si aujourd’hui, un citoyen peut être arrêté juste pour avoir défendu son village contre ce qu’il perçoit comme une catastrophe écologique, alors cela signifie que certains segments de l’État refusent encore d’accepter la rupture démocratique que nous avons choisie.

Comment expliquer qu’au moment où nous voulons reconstruire une police républicaine, celle-ci s’emploie encore à réprimer des citoyens pacifiques au lieu de les protéger ? Comment comprendre qu’une justice qui doit être indépendante se plie encore à des logiques de persécution héritées de l’ère coloniale ?

Général Jean-Baptiste Tine, ministre de l’Intérieur, et Monsieur Ousmane Diagne, ministre de la Justice, vous avez la responsabilité de donner des instructions claires sur le droit des citoyens à manifester, à s’opposer pacifiquement et sur le comportement des forces de l’ordre dans ces cas. Nous attendons de vous des décisions fortes pour mettre fin à ces pratiques.

Un acte qui vise à ternir l’image de notre révolution

Les pratiques comme l’arrestation de Lamine Diedhiou ne sont pas de simples dysfonctionnements administratifs. Elles traduisent un refus assumé du changement et une volonté manifeste de discréditer la rupture politique que nous avons engagée. Derrière cet acharnement contre un militant communautaire et écologiste, il y a une tentative d’affaiblir la dynamique populaire qui a conduit à l’alternance, comme pour dire aux Sénégalais que rien n’a changé et que le système reste intact.

C’est une mise à l’épreuve de notre révolution. Si nous nous laissons faire, d’autres abus suivront, et l’espoir né du 24 mars s’effritera peu à peu. Lamine Diedhiou doit être libéré, non seulement parce que son arrestation est arbitraire, mais aussi parce que son maintien en détention enverrait un signal désastreux. La révolution que nous avons portée exige que la justice et la police tournent définitivement la page des pratiques autoritaires. Ignorer cet enjeu, c’est affaiblir la crédibilité du changement que nous avons voulu. Il est temps d’agir.

Le Sénégal face au défi de la souveraineté économique

L’exploitation du gaz et du pétrole a commencé depuis quelques mois au Sénégal, marquant une étape importante dans l’histoire économique du pays. Ces ressources tant attendues suscitent des espoirs de transformation profonde, mais posent aussi une question fondamentale : permettront-elles au pays de s’émanciper des logiques de dépendance héritées du passé ou prolongeront-elles un système où la richesse nationale profite avant tout aux multinationales et aux puissances étrangères ? L’économie sénégalaise, construite sur un modèle d’exportation de matières premières brutes et d’importation massive de produits manufacturés, reste marquée par des structures néocoloniales. Sortir de ce schéma implique une réorganisation en profondeur et une volonté politique forte pour mettre fin aux mécanismes de domination qui freinent le développement du pays.

L’économie arachidière de traite : un modèle de dépendance imposée

L’arachide a longtemps été la colonne vertébrale de l’économie sénégalaise. Introduite à grande échelle sous la colonisation française, sa culture a été orientée non pas vers l’alimentation des populations locales, mais vers l’exportation, principalement vers la métropole. Ce modèle de « l’économie de traite », typique des colonies africaines, repose sur un schéma simple : spécialisation dans la production d’une matière première, contrôle des circuits commerciaux par la puissance coloniale et dépendance totale aux fluctuations des marchés extérieurs.

Dès le XIXe siècle, l’administration coloniale a organisé le Sénégal en un vaste grenier à arachides destiné aux huileries françaises. La monoculture s’est imposée au détriment de l’agriculture vivrière, rendant le pays structurellement dépendant des importations alimentaires. Cette dynamique a été aggravée par la mise en place de structures de commercialisation contrôlées par des sociétés françaises, qui fixaient les prix, limitaient les revenus des producteurs et captaient la majeure partie des bénéfices. Même après l’indépendance, ce système s’est perpétué : l’arachide est restée un pilier de l’économie, mais toujours dans un cadre où la transformation locale était négligée, et où les prix étaient fixés en dehors du pays.

Cette logique, où le pays exporte une matière première brute et importe les produits transformés à prix fort, est l’essence même du néocolonialisme économique.

Comprendre le néocolonialisme économique

Le concept de néocolonialisme, popularisé par Kwame Nkrumah dans les années 1960[1], désigne la persistance d’un contrôle économique et politique exercé par les anciennes puissances coloniales, malgré l’accession à l’indépendance. Il ne s’agit plus d’une domination directe, mais d’un système de dépendance où les décisions économiques restent dictées de l’extérieur, à travers des leviers monétaires, commerciaux et financiers.

Au Sénégal, cette dépendance s’exprime à plusieurs niveaux. Sur le plan monétaire, le franc CFA maintient le pays sous la tutelle de la France, en limitant sa capacité à mener des politiques adaptées à ses besoins[2]. Sur le plan commercial, les accords de partenariat économique favorisent encore les exportations de matières premières brutes au détriment de l’industrialisation. Les multinationales étrangères, avec le soutien des institutions financières internationales, contrôlent les secteurs stratégiques, imposant des conditions qui limitent l’émergence d’une économie nationale souveraine.

L’exemple des ajustements structurels des années 1980 et 1990 illustre bien cette logique. Sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, le Sénégal a été contraint de réduire les subventions agricoles, de privatiser les entreprises publiques et de libéraliser son économie. Loin de favoriser une croissance endogène, ces réformes ont affaibli l’État, creusé les inégalités et renforcé la dépendance aux importations.

Ce système repose sur une asymétrie structurelle : le Sénégal est intégré à l’économie mondiale dans une position subalterne, où il ne maîtrise ni les prix de ses exportations ni les conditions de financement de son développement.

Un combat pour la souveraineté économique et le relèvement du capital humain

Le combat pour la souveraineté économique ne peut être dissocié d’un combat plus large : celui du relèvement du capital humain. Un pays qui veut maîtriser son destin économique doit avant tout investir dans sa jeunesse, son éducation et ses compétences. L’industrialisation, la transformation des matières premières et l’innovation ne peuvent réussir sans une population hautement qualifiée, capable de porter une économie compétitive et tournée vers l’avenir.

À l’horizon 2035, le Sénégal doit se fixer des objectifs ambitieux, mais réalistes pour assurer son autonomie économique. À cette échéance, il est impératif que 90 % des jeunes de 18-19 ans soient titulaires du baccalauréat ou d’un diplôme professionnel, garantissant ainsi une insertion rapide et efficace dans le marché du travail. L’éducation de base doit également être renforcée : d’ici 2035, 100 % des enfants de 12 ans devront savoir lire, écrire, compter et avoir une maîtrise des outils informatiques. Actuellement, le taux d’alphabétisation des adultes au Sénégal est de 57,67 %. Pour atteindre un taux de 85 % d’ici 2035, il est essentiel de mettre en œuvre des programmes d’éducation des adultes ciblés, en particulier pour les femmes, dont le taux d’alphabétisation est actuellement de 47,08 %. Cela nécessite des investissements soutenus dans l’éducation et des politiques inclusives pour assurer une amélioration significative de ces indicateurs.

Ce défi nécessite des réformes structurelles majeures. L’école sénégalaise doit être modernisée, avec l’augmentation du nombre d’enseignants, la refonte des programmes, un accès généralisé au numérique et aux nouvelles technologies. La formation professionnelle doit être valorisée et adaptée aux besoins réels du marché. Le modèle actuel, où trop de jeunes quittent le système éducatif sans qualification exploitable, doit être complètement revu.

Ce pari sur l’intelligence et la compétence est la clé d’une souveraineté réelle. L’ancienne logique coloniale visait à maintenir des sociétés africaines dépendantes, avec une main-d’œuvre peu qualifiée et une économie basée sur l’exportation brute. Relever le niveau du capital humain, c’est briser cette logique et créer les conditions d’une économie indépendante, capable d’innover, de produire et de s’imposer sur la scène internationale.

Un chemin difficile vers la souveraineté économique

Malgré les obstacles persistants, des mutations profondes sont en cours. L’exploitation pétrolière et gazière, récemment entamée, pourrait être un levier déterminant à condition qu’elle soit encadrée par des politiques transparentes et orientées vers l’intérêt national. Sans une gestion rigoureuse, ces ressources risquent de suivre le même schéma que l’arachide autrefois : un enrichissement limité aux multinationales et aux élites locales, sans véritable impact sur le développement du pays.

L’émancipation économique repose sur un changement radical des priorités. Il ne suffit plus d’exploiter les ressources naturelles, il faut les transformer sur place et structurer des filières industrielles capables de générer de la valeur ajoutée. L’agriculture, longtemps asservie aux exigences du marché extérieur, doit être réorientée vers l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire, garantissant ainsi une résilience face aux crises mondiales. Par ailleurs, la réforme monétaire, longtemps éludée, s’impose désormais comme un enjeu crucial : le maintien du franc CFA restreint la compétitivité et bride la capacité du Sénégal à adopter des politiques adaptées à ses besoins.

Ce combat est un chantier des citoyens et du peuple, un monument à bâtir pierre après pierre. Chaque exigence de transparence, chaque accord léonin déchiré, chaque clameur pour le partage équitable sont les strophes d’une épopée en marche. Comme l’a dit si justement dit Samir Amin, le maître à penser du développement souverain : « Le développement véritable ne peut être qu’un projet souverain, conçu et porté par ceux qui en sont les acteurs. » Le Sénégal de demain se joue aujourd’hui dans ce grand arrachement aux chaînes invisibles — ces héritages toxiques qu’il faut pulvériser pour enfin enfanter un modèle où résonne l’âme de nos priorités, non le ricanement cynique des marchés.

Au Président Bassirou Diomaye Faye et à son Premier ministre Ousmane Sonko, l’Histoire pose désormais devant eux le poids de son regard. Leur serment — souveraineté économique, éducation libératrice, gouvernance sans tache — porte en germe l’épopée tant attendue. Mais gare aux sirènes de la facilité ! Le peuple veille, armé d’une mémoire longue et d’une exigence plus acérée que jamais. Il ne s’agit plus de simplement subsister au sein des pays riches en potentiel, mais appauvris, mais d’émerger enfin comme une nation-phénix, où chaque enfant pourra lire, dans la lumière des usines en activité, l’abondance des greniers, la vitalité d’un système de santé préventif et curatif, l’accessibilité d’une éducation de qualité ouvrant la voie à des opportunités d’emploi dignes et valorisantes, l’effervescence des scènes culturelles, l’essor des savoirs et la ferveur des stades, le reflet concret de sa dignité retrouvée.

Que pensez-vous de cette analyse ? Faut-il revoir notre modèle de développement économique ? Partagez votre avis en commentaire et diffusez cette réflexion autour de vous !


[1] Nkrumah, D. K. (1964). Le «Consciencisme». Présence africaine, (1), 8-34

[2] Pigeaud, F., & Sylla, N. S. (2024). L’arme invisible de la Françafrique: une histoire du franc CFA. La Découverte.

Les chiffres de la santé publique : entre réalité et interprétation ?

L’article « Silence, on dépense ! », publié sur SenePlus, prétend dénoncer une explosion des dépenses d’hospitalisation des fonctionnaires sénégalais. Or, cette analyse repose sur des biais méthodologiques flagrants et des approximations. Il est temps de remettre les faits en perspective et d’exposer la réalité des chiffres.

Une fausse affirmation : les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représentent pas 1 % de la population

L’une des erreurs les plus grossières de l’article est d’affirmer que les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représenteraient que 1 % de la population sénégalaise. Un simple calcul démontre que cette affirmation est fausse.

Avec 171 600 fonctionnaires, et en supposant 5 ayants droit par fonctionnaire (hypothèse basse), on obtient 836 090 bénéficiaires. Or, avec une population sénégalaise d’environ 18 millions d’habitants, cela représente près de 5 % de la population, et non 1 % comme dit dans l’article.

Cette erreur change radicalement la perspective : les dépenses de santé des fonctionnaires ne concernent pas une petite minorité, mais une part significative de la population.

Une comparaison biaisée avec l’année 2020

L’article s’indigne d’une hausse de 95,4 % des dépenses d’hospitalisation des fonctionnaires entre 2020 et 2024, suggérant une dérive budgétaire. Or, comparer ces deux années est une erreur .

L’année 2020 ne peut pas être une année de référence fiable, car :

  • La pandémie de COVID-19 a bouleversé le fonctionnement des hôpitaux : de nombreuses hospitalisations non urgentes ont été reportées.
  • L’activité médicale a été ralentie, ce qui a artificiellement réduit les dépenses hospitalières.

Des études confirment cette baisse d’activité :

  • Centre Hospitalier National d’Enfants Albert Royer (CHNEAR) à Dakar : diminution des consultations externes de 3 % en janvier, 22 % en février et 33 % en mars 2020, soit une moyenne de 19 % au premier trimestre comparé à 2019 (pmc.ncbi.nlm.nih.gov).
  • Centre de Santé de Pondila  au Bénin: baisse moyenne de 33 % des consultations externes au premier trimestre 2020 par rapport à 2019 (docs.bvsalud.org).

En choisissant une année anormale pour en faire une référence, l’article donne une illusion d’explosion des coûts.

Les dépenses hospitalières des fonctionnaires sont proportionnelles aux dépenses nationales de santé

Les chiffres nationaux confirment que le budget hospitalier des fonctionnaires n’a rien d’excessif.

 Dépenses nationales de santé au Sénégal :

  • 2017 : 514,5 milliards de FCFA
    • 2018 : 552,5 milliards de FCFA
    • 2019 : 606,5 milliards de FCFA
    • 2020 : 670,5 milliards de FCFA
    • 2021 : 690,5 milliards de FCFA

En appliquant un taux d’inflation moyen de 3 % par an, les dépenses de santé en 2024 peuvent être estimées à environ 754,5 milliards de FCFA.

Environ 30,5 % des dépenses de santé au Sénégal sont consacrées aux soins hospitaliers, ce qui représente environ 230 milliards de FCFA en 2024. Dans ce contexte, les 30 milliards de FCFA alloués aux hospitalisations des fonctionnaires constituent 3,97 % des dépenses de santé nationale, un chiffre à mettre en regard avec la part des fonctionnaires et de leurs ayants droit dans la population, qui est d’environ 5 %. Ainsi, le budget hospitalier des fonctionnaires est parfaitement proportionnel à leur poids démographique et à la structure des dépenses de santé du pays.

Le vrai scandale, c’était avant !

L’article tente de faire croire que l’État dilapide l’argent public. En réalité, ce budget vient corriger une injustice de longue date. Par le passé, la couverture médicale des fonctionnaires et de leurs familles était largement insuffisante, les contraignant à supporter eux-mêmes une grande partie des frais médicaux. Désormais, l’État assume sa responsabilité en garantissant une prise en charge plus digne et plus équitable.

Le véritable scandale n’est pas l’augmentation des dépenses, mais le fait qu’elles aient été insuffisantes pendant des années. L’État ne dépense pas plus par caprice, mais pour assurer aux agents publics et à leurs familles une couverture hospitalière à la hauteur de leurs besoins.

L’article « Silence, on dépense ! » repose sur des chiffres mal interprétés et des comparaisons trompeuses.

Non, les fonctionnaires et leurs ayants droit ne représentent pas 1 % de la population, mais au moins 5 %. Non, 2020 ne peut pas être une référence pertinente pour comparer les dépenses de santé.  Non, le budget hospitalier des fonctionnaires n’est pas excessif : il est proportionnel aux dépenses nationales de santé et à leur poids démographique.

Le vrai débat n’est pas « Pourquoi l’État dépense-t-il plus ? », mais « Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour qu’il finance correctement la santé de ses agents ? »