Tragédie à Guédiawaye : une vie perdue, un système en cause

Le décès tragique de Khalifa Idrissa Diène, un jeune homme de 30 ans, à l’hôpital roi Baudouin de Guédiawaye, a provoqué une onde de choc dans la localité. Selon les témoignages, Khalifa Idrissa Diène a fait un malaise sur un terrain de football et a été évacué par les sapeurs-pompiers à l’hôpital roi Baudouin. Faute de place en réanimation, il aurait reçu un simple traitement symptomatique avant que sa famille ne soit priée de chercher un autre établissement. Cet enchaînement de défaillances pourrait avoir contribué à son décès, suscitant une vive émotion et une profonde indignation.

La mort de Khalifa Idrissa Diène a déclenché des émeutes autour de l’hôpital roi Baudouin, où des jeunes, révoltés par une possible « négligence médicale », ont causé d’importants dégâts. La police est intervenue pour rétablir l’ordre. Plusieurs manifestants ont été arrêtés et seront jugés ce lundi 28 avril pour « association de malfaiteurs, manifestation non déclarée, troubles à l’ordre public et actes de vandalisme ».

Le principe fondamental de la continuité des soins

Cette tragédie doit nous amener à rappeler des principes simples, mais fondamentaux. Le premier est celui de la continuité des soins. Lorsqu’un patient entre dans le système de santé — que ce soit par la porte des urgences, d’un poste de santé ou d’un hôpital —, sa prise en charge devient l’affaire collective des soignants et de l’institution. Il n’est pas admissible que l’accompagnement d’un patient s’arrête à la grille d’un hôpital sous prétexte d’une capacité insuffisante. Il ne s’agit pas seulement d’un impératif humanitaire, mais d’un devoir professionnel et éthique.

Si une structure n’a pas les moyens techniques ou humains de gérer une situation clinique, elle doit administrer les soins de stabilisation nécessaires. Pendant ce temps, un personnel désigné — un médecin ou un infirmier — doit se charger, par téléphone, de contacter les établissements de santé environnants pour trouver une place disponible, avec l’aide des services de régulation médicale. Une fois la structure d’accueil identifiée, c’est à l’hôpital d’origine d’organiser un transfert médicalisé, dans des conditions sûres et dignes, jusqu’au lieu où la prise en charge pourra être poursuivie. En aucun cas, cette mission ne doit être transférée aux familles, souvent démunies, stressées, parfois illettrées, et surtout incapables de comprendre les critères cliniques qui justifient une orientation vers tel ou tel hôpital.

Un système de régulation à construire d’urgence

Il serait souhaitable que l’État sénégalais, par l’intermédiaire du ministère de la Santé, envisage la mise en place d’un dispositif clair et structuré de régulation des lits et des urgences, avec des cellules actives 24h/24 dans chaque région médicale. Un tel système, idéalement informatisé, permettrait aux établissements de connaître en temps réel les places disponibles selon les pathologies et les niveaux de soins requis. Ce n’est pas un rêve technocratique : de nombreux pays aux ressources comparables y parviennent déjà.

Par ailleurs, il faut former les soignants, particulièrement les jeunes médecins, à la culture du devoir de continuité. La responsabilité d’un patient ne s’arrête pas à l’acte prescrit ou à l’examen réalisé. Elle va jusqu’à s’assurer qu’il soit entre de bonnes mains, jusqu’à ce que la situation soit résolue ou stabilisée. Ne pas le faire, c’est trahir le serment d’Hippocrate.

Ce drame de l’hôpital roi Baudouin est une blessure ouverte, mais il peut marquer un tournant si des leçons structurelles en sont tirées. La santé ne peut plus être pensée comme une addition d’établissements ou d’équipements, mais comme un parcours coordonné, un filet de sécurité fondé sur la cohérence, la solidarité et la responsabilité partagée.

Il ne suffit pas d’enquêter. Il faut corriger, prévenir, réformer. Pour qu’aucune autre famille n’ait à porter, en plus de la douleur, le fardeau de l’abandon.

L’opposition jubile, mais de quoi rit-elle ?

On ne sait trop ce qui réjouit l’opposition depuis l’annonce de la censure partielle de la loi interprétative par le Conseil constitutionnel. L’article premier de cette loi, destiné à lever toute ambiguïté juridique sur les effets de l’amnistie votée par l’ancienne Assemblée nationale, a été retoqué. Et voilà qu’une certaine classe politique, en perte d’imaginaire, se met à crier victoire, à se congratuler dans les salons climatisés de la bourgeoisie compradore, comme si le peuple avait retrouvé sa dignité grâce à une subtilité juridique. Ridicule. Tragi-comique.

Mais les faits sont têtus. Et le peuple, moins dupe qu’on ne le pense. Dans un message Facebook, limpide, implacable, le président du PASTEF, Ousmane Sonko, rappelle que cette loi, bien que censurée partiellement, n’en demeure pas moins effective dans ses autres dispositions. L’essentiel demeure : la loi d’interprétation a produit ses effets. L’État souverain du Sénégal a tourné la page de l’arbitraire judiciaire imposé par Macky Sall. Et c’est bien là que se noue le vrai clivage, celui qui oppose deux visions du pays : d’un côté, le camp du progrès, de la reconstruction nationale, de la souveraineté recouvrée. De l’autre, les défenseurs fébriles de l’ordre ancien, ces éternels supplétifs d’intérêts étrangers, dont l’unique horizon est le maintien de leurs privilèges sous la tutelle molle de l’ancienne puissance coloniale.

Cynisme, quand tu les tiens!

Jubiler aujourd’hui, c’est donc faire le choix de la nostalgie postcoloniale contre l’audace de la refondation. C’est préférer l’ombre portée d’un Conseil constitutionnel dépolitisé (et c’est heureux !) à la lumière d’un débat politique franc. C’est voir dans une faille procédurale une victoire morale. Mais quelle morale ? Celle qui transforme la vie des jeunes martyrs en anecdote judiciaire ? Celle qui nie le droit à la réparation, à la réhabilitation, à la reconnaissance ? Quelle bassesse ! Quel mépris pour la vie !

Car au fond, c’est bien cela qu’ils célèbrent : la lettre morte du droit contre l’esprit vivant des lois, la manœuvre procédurale contre la volonté populaire, les biens matériels — surtout lorsqu’ils portent le sceau de l’ancienne puissance coloniale — contre la souveraineté réelle. Cette opposition ne s’oppose pas, elle préserve. Elle ne parle pas au peuple, elle murmure aux oreilles du vieux monde, elle négocie avec les figures fatiguées de l’ancien ordre.

Qu’elle se rassure : le peuple regarde, observe, juge. Et il n’a pas la mémoire courte. Il sait qui a porté sa voix, au plus fort de l’oppression. Il sait qui a osé nommer les choses, déchirer les rideaux de fumée, parler de néo-colonialisme quand d’autres psalmodiaient les bienfaits du franc CFA. Le combat continue.

Changer avec courage, construire avec méthode

Le peuple sénégalais a tranché. À deux reprises, il s’est exprimé avec une clarté sans appel : le 24 mars 2024, il a élu Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême, scellant le rejet d’un régime autoritaire et de démission nationale ; le 17 novembre, il a offert une majorité parlementaire confortable à PASTEF et son président, le Premier ministre Ousmane Sonko, confirmant son désir profond de changement. La révolution citoyenne ne relève donc plus du projet, elle est réalité. Elle ne se prépare plus, elle s’exerce.

Et pourtant, le danger guette. Celui de l’immobilisme. Celui d’une révolution qui, à force de vouloir se montrer raisonnable, risque de devenir invisible. De se dissoudre dans les formes et les précautions. Une révolution trop formaliste, trop respectueuse des cadres qu’elle est censée dépasser, peut être bridée, voire déraillée, par ceux-là mêmes dont elle dénonçait la logique. Récemment encore, un frémissement venu des hauteurs institutionnelles a laissé entrevoir les résistances que peut rencontrer l’élan transformateur.

Mais la révolution sénégalaise ne s’est pas nourrie de demi-mesures. Elle s’est forgée dans la rue, dans les prisons, dans les deuils. Elle a vu tomber des jeunes pour la justice, des militants pour la vérité, des voix pour la dignité. Elle s’est construite contre les lenteurs, contre les compromissions, contre les postures. Elle n’est ni un vernis ni une parenthèse. Elle est un basculement, une bifurcation historique. Et cette histoire ne peut pas s’écrire à l’encre effacée des normes anciennes.

Faire des aspirations populaires la force du droit

L’heure est venue de passer de la révolte incarnée à l’État refondé. La majorité parlementaire acquise le 17 novembre 2024 ne peut être un simple outil de gouvernance. Elle doit être l’arme d’une refondation. Le socle d’un activisme législatif à la hauteur des espoirs populaires. Il faut, sans attendre, engager des réformes majeures : une loi de réforme de la justice, pour en finir avec les connivences et l’impunité ; une loi d’orientation économique souveraine, rompant avec la dépendance financière et les logiques de prédation ; un nouveau cadre de gestion des ressources naturelles, transparent, équitable, panafricain.

Légiférer, ici, ce n’est pas administrer. C’est réparer. C’est redistribuer la parole et le pouvoir. C’est démontrer que le changement n’est pas une promesse, mais une politique. L’Assemblée nationale doit être un laboratoire d’initiatives, un théâtre de propositions, un levier de rupture. Sans cela, la révolution se videra de son contenu et la confiance populaire se muera en amertume.

Ce peuple ne craint pas la radicalité. Il en a fait sa voie. Il sait qu’un pouvoir qui explore, qui cherche des voies nouvelles, peut parfois trébucher, mais que celui qui trahit ne se relève pas. Il est prêt à accompagner, à critiquer, à corriger – mais à condition que le cap soit clair, et les gestes courageux. Il ne demande pas l’impossible. Il exige la cohérence, et surtout : le mouvement. La stagnation, elle, est le vrai risque.

Assumer le tourbillon, éviter l’échouement

Changer, vraiment changer, c’est oser le tourbillon. Non pas pour le chaos, mais pour la clarté. Ce moment révolutionnaire est l’occasion d’ouvrir les fenêtres, de dépoussiérer les dogmes, de renverser les tabous. Osons gouverner autrement, penser autrement, décider autrement. Il faut inventer une autre manière de faire justice, une autre manière de concevoir l’économie, une autre manière de parler au monde.

La révolution sénégalaise ne suit aucun script importé. Elle a une seule boussole : le peuple. Ce peuple qui a parlé deux fois, avec clarté, ne demande ni validation extérieure ni prudence calculée. Il exige que ceux qu’il a portés au pouvoir gouvernent en son nom, à partir de ses réalités, pour ses intérêts.

Et nous n’avons aucun doute : le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko sont résolument engagés sur cette voie.

Le dividende démographique du Sénégal : promesse à condition

Le 14 avril, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko affirmait la volonté de l’État de mettre fin aux départs illégaux de migrants vers l’Europe. Cette déclaration résonne dans un contexte où l’émigration clandestine a brisé des familles et mis à nu notre incapacité à offrir un avenir à la jeunesse. Et pourtant, le Sénégal dispose, comme bien des pays africains, d’une jeunesse nombreuse, dynamique, avide d’apprendre et d’agir. Faut-il y voir une menace ou une chance ? C’est tout l’enjeu du dividende démographique : une promesse de développement, à condition d’investir dans l’éducation, la formation, l’emploi — et d’affirmer une souveraineté migratoire.

Une jeunesse en expansion : bénédiction ou bombe à retardement ?

La jeunesse constitue l’un des traits les plus marquants de la démographie sénégalaise : 62 % de la population a moins de 25 ans, et l’âge médian est de 19 ans. Avec une croissance annuelle de 2,7 %, le pays pourrait dépasser les 30 millions d’habitants d’ici 2050. Cette dynamique, encore inachevée, offre un potentiel immense si elle s’accompagne d’un accès réel à l’éducation, à la formation et à l’emploi. C’est le principe même du dividende démographique : une période où la majorité active peut, si elle est employée, stimuler la richesse nationale.

Mais cette promesse peut aussi virer au cauchemar. L’Afrique, malgré une croissance soutenue, reste piégée dans un modèle qui produit de la richesse sans développement partagé. Le résultat est connu : des millions de jeunes sans avenir, pris entre chômage, exil périlleux ou radicalisation. La démographie, dès lors, ne relève plus du seul registre statistique ; elle devient un enjeu politique majeur, au croisement de la justice sociale, de la souveraineté et des choix de civilisation.

L’immigration clandestine : symptôme d’un mal développement

Les départs massifs vers l’Europe, souvent au péril de la mer, ne relèvent pas d’un simple attrait pour l’Occident. Ils révèlent un désespoir profond : l’échec à transformer la croissance démographique en développement endogène. Chaque pirogue qui s’éloigne des côtes sénégalaises témoigne d’une faillite collective, mais aussi d’une politique migratoire européenne cynique, fondée sur la captation d’une main-d’œuvre bon marché, sans volonté de construire un partenariat équitable.

L’engagement du Premier ministre à tarir ces flux est salutaire, mais la réponse ne peut être uniquement sécuritaire. Il faut en traiter les causes : manque de perspectives économiques, inégalités, déscolarisation, gouvernance défaillante. Il faut aussi contraindre l’Europe à reconnaître sa part de responsabilité et à revoir la logique de ses politiques. L’Afrique ne peut plus être la béquille démographique d’un continent vieillissant. À chaque flux de travailleurs doit répondre un flux de savoirs, de technologies et d’investissements.

Investir dans le capital humain : la clé pour déclencher le dividende

Le dividende démographique ne se réalise que lorsqu’il est soutenu par une vision politique claire et des investissements conséquents dans le capital humain. Cela suppose de garantir une éducation de qualité, un accès équitable à la santé, et des opportunités de formation continue, adaptées aux mutations économiques. Or, au Sénégal, ces conditions sont loin d’être réunies. Les inégalités d’accès aux services essentiels, particulièrement en milieu rural, demeurent criantes. L’économie peine à absorber une jeunesse nombreuse, qui se heurte à un marché du travail fragile, dominé par l’informel et incapable d’offrir des perspectives dignes.

Pour transformer cette jeunesse en levier de développement, il ne suffit pas d’améliorer l’offre éducative. Il faut aussi élargir les dispositifs de formation professionnelle à tous les âges de la vie, intégrer les migrants de retour dans des parcours qualifiants, et bâtir une stratégie industrielle capable de fixer les compétences sur le territoire. Cette dynamique ne pourra s’épanouir sans une planification urbaine plus cohérente, qui anticipe l’essor démographique en articulant emploi, habitat, infrastructures et services publics. C’est à cette condition que le Sénégal pourra convertir sa transition démographique en opportunité historique.

Il ne suffit plus de dénoncer les filières cyniques de l’immigration clandestine ; encore faut-il rappeler que ces circuits mortifères sont, en grande partie, le produit des politiques migratoires européennes, qui ferment les voies légales tout en laissant prospérer l’irrégularité. Il faut désormais les démanteler, en redonnant à la jeunesse des raisons de croire en l’avenir ici. Le dividende démographique ne se décrète pas : il se construit, dans les choix politiques et budgétaires, au service du développement, mais aussi de la souveraineté. L’Afrique n’attend pas de l’Europe la pitié, mais le respect — celui qui passe par des partenariats équitables, où la richesse humaine n’est plus pillée, mais reconnue.

Fanon, le feu sous la peau — une œuvre lumineuse et radicale

Il est rare qu’un film vous poursuive bien après la projection, vous interroge, vous bouscule, vous oblige à rouvrir des livres, à relire des pages annotées, à confronter votre propre engagement à celui d’un homme habité. Fanon est de ceux-là. J’ai été saisi par cette œuvre. Non pas parce qu’elle sacralise un héros, mais parce qu’elle restitue avec finesse et force la trajectoire d’un homme qui a choisi de soigner en prenant parti. Oui, le film de Jean-Claude Barny, coécrit avec Philippe Bernard, est un geste politique autant qu’un acte de cinéma. Un film nécessaire.

Visuellement, Fanon est une réussite. La photographie est précise, sensible, poétique sans esthétisme creux. Alexandre Bouyer, dans le rôle principal, ne joue pas Fanon : il le traverse. Il lui donne corps, voix, fièvre. À ses côtés, Déborah François, Stanislas Merhar, Mehdi Senoussi, Arthur Dupont, Sfaya M’barki composent des figures secondaires toutes en nuances — jamais accessoires, toujours incarnées. La bande originale, magistrale, ne se contente pas d’accompagner : elle prolonge la pensée de Fanon, entre rage contenue et lucidité fiévreuse. Signée par Thibault Agyeman et Ludovic Louis, elle tisse un pont entre oud arabe, jazz caribéen et fragments poétiques de Jacques Coursil. Par instants, le souffle y évoque les éclats feutrés de Miles Davis.

Une pensée incarnée, un récit concentré sur l’Algérie

Le film fait le choix intelligent de se concentrer sur l’épisode algérien de la vie de Fanon, celui de l’engagement total, celui où le psychiatre devient combattant, où le praticien devient théoricien de la décolonisation violente. Quelques retours en arrière sur la Martinique ponctuent le récit, comme pour rappeler les origines d’une colère, les racines d’un regard lucide, les fondements d’un arrachement identitaire.

Le film ne cède jamais au didactisme. Il ne nous explique pas Fanon : il le donne à sentir. Ses silences, ses tensions, ses gestes révèlent une pensée incarnée — où la psychiatrie devient arme, et la violence, nécessité. On y perçoit la brûlure de Peau noire, masques blancs, l’urgence des Damnés de la terre. Mais Fanon y reste un homme, en mouvement, traversé de doutes.

Un film courageux, une réception frileuse

Comment ne pas s’indigner qu’un film salué par la critique, soutenu par une production solide, peine à trouver sa place dans les salles françaises ? Le boycott silencieux évoqué par Libération dit beaucoup : Fanon dérange. Il nomme, il dénonce, il ne cherche pas le consensus, mais la rupture.

Recommander Fanon, c’est refuser l’oubli et appeler à l’insurrection de la conscience. Fanon nous rappelle que la décolonisation n’est pas derrière nous, mais encore à venir, dans les têtes, dans les structures, dans les corps. Il faut voir Fanon, le faire circuler, en parler, débattre. Non pour glorifier une icône, mais faire vibrer une urgence muette.

Fiche technique :

  • Titre : Fanon
  • Réalisation : Jean-Claude Barny
  • Scénario : Philippe Bernard, Jean-Claude Barny
  • Acteurs : Alexandre Bouyer (Frantz Fanon), Déborah François, Stanislas Merhar, Mehdi Senoussi, Sfaya M’barki
  • Production : Sébastien Onomo
  • Pays : France, Luxembourg, Canada
  • Durée : 133 minutes
  • Sortie : 2025

Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale : la justice, racine de la République

Pour la troisième fois depuis le début de la législature, le lundi 14 avril 2025, le Premier ministre Ousmane Sonko s’est présenté devant les députés. Trois présences en trois mois : ce n’est plus une habitude, c’est une méthode. Celle d’un chef de gouvernement qui prend au sérieux le contrôle parlementaire, refuse l’arrogance technocratique, et veut inscrire son action dans le sillon d’une République responsable. Cette fois, le cœur du débat a battu autour d’un mot : justice. Une justice sénégalaise à bout de souffle, qu’il faut sauver d’elle-même.

Une justice à reconstruire : entre idéal républicain et faillite pratique

Face aux députés, le Premier ministre Ousmane Sonko n’a pas maquillé le réel : la justice est malade. Trop souvent perçue comme un bras armé de l’exécutif, elle est lente pour les pauvres, expéditive pour les opposants. Les litiges fonciers ou économiques s’enlisent pendant des années, nourrissant un profond sentiment d’injustice. D’où son appel à raccourcir les délais, car, dit-il, il est « inacceptable qu’un citoyen attend dix ans pour connaître son sort judiciaire ».

Le Premier ministre appelle à une refondation complète, pas un replâtrage administratif : faire de la justice un véritable pouvoir indépendant, doté de moyens, de garanties et d’une colonne vertébrale morale. Il réaffirme la séparation des pouvoirs, mais assume la volonté de l’exécutif de définir une politique pénale de « tolérance zéro », notamment contre les abus et la corruption.

Ce diagnostic est partagé. Le président de l’Union des magistrats du Sénégal (UMS), Ousmane Chimère Diouf, a reconnu les failles du système : procédures interminables, sous-effectifs, confusion et défiance des citoyens. Avec seulement 27 magistrats au Pôle judiciaire financier, il est illusoire de juger sérieusement des affaires aussi complexes que le blanchiment ou la corruption systémique.

Une justice à deux vitesses : lenteur impitoyable pour les anonymes, rapidité foudroyante pour les opposants

Mais au-delà des constats, il y a les drames humains. Et parfois, des tragédies judiciaires qui prennent des allures de scandales. Prenons l’exemple glaçant du meurtre de Marie Claude Emonet, cogérante du célèbre Just4You, retrouvée morte dans une voiture en novembre 2008, après avoir été empoisonnée au peroxyde d’hydrogène. Des suspects sont rapidement identifiés. L’une d’elles se suicide en détention, laissant un mot déchirant : « Pardon mon mari, pardon mes enfants ». Et pourtant… il faudra seize longues années pour que l’affaire soit jugée. Seize ans pour qu’un accusé soit enfin fixé sur son sort. Seize ans pour que la vérité judiciaire, même partielle, émerge et que justice soit rendue, dans le silence d’un procès trop tardif.

Mais à l’autre extrême du spectre, la justice sénégalaise peut aussi se montrer d’une étonnante rapidité. Il a suffi de quelques mois pour que des adversaires politiques soient traduits, jugés, condamnés en première instance, en appel et en cassation. Khalifa Ababacar Sall en 2018, Ousmane Sonko en 2023 : deux cas emblématiques d’une justice-mitraillette, qui ne trébuche jamais sur les délais quand il s’agit d’écarter des candidats gênants du jeu électoral.

Ce contraste — lenteur pour les anonymes, rapidité pour les opposants — révèle une justice à deux vitesses qui creuse une fracture démocratique. Il alimente l’idée d’un droit parfois outil d’exclusion plutôt que levier de réparation. Le Premier ministre l’a bien compris : sans une justice indépendante, accessible, impartiale et crédible, le Sénégal ne pourra se réconcilier avec lui-même.

Refonder plutôt que réparer : un projet de justice populaire et souveraine

Le Premier ministre ne s’est pas contenté de dénoncer. Il a dessiné les contours d’une refondation profonde du système judiciaire, sans pour autant entrer dans les détails institutionnels. Il n’a pas évoqué formellement une réforme du Conseil supérieur de la magistrature, mais son discours a clairement porté l’ambition de faire émerger une justice autonome, dégagée de la tutelle politique et administrative.

Il veut doter la justice des moyens de son indépendance, non seulement en actes, mais aussi en symboles. Ce n’est pas une réforme cosmétique qui est recherchée, mais un changement de paradigme : passer d’un État de droit de façade à un État de justice réelle, enraciné dans l’éthique républicaine et l’équité populaire.

Côte d’Ivoire : l’État capturé, le peuple muselé

Avril 2011. Le Temps de Genève publie une caricature saisissante de Patrick Chappatte : Alassane Ouattara, costume sombre, écharpe présidentielle au torse, entre dans le palais. À ses pieds, un tapis rouge recouvre des cadavres ensanglantés. À droite, un militaire salue. À gauche, un autre garde, kalachnikov en main. Ce dessin, loin d’être une simple satire, est devenu un symbole durable : celui d’un pouvoir né dans le sang, consolidé par la force, et maintenu par la peur.

Le Président Ouattara n’est pas arrivé au pouvoir par les urnes, mais par la violence militaro-diplomatique. Tenu dans une Côte d’Ivoire coupée en deux, le scrutin de 2010 n’a pas tranché un choix démocratique : il a révélé l’ampleur de la désunion nationale. Ce n’est pas l’élection qui a départagé les candidats, mais les bombes françaises et les blindés onusiens. Tandis qu’Abidjan était bombardé par l’aviation française, les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), ex-rebelles recyclés, entraient dans la capitale.

Le Président Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont alors transférés illégalement à la Cour pénale internationale, en violation de toutes les procédures judiciaires nationales. Dix ans plus tard, ils sont acquittés. Aucun responsable du camp de l’actuel pouvoir ne sera jamais inquiété pour cette déportation ni pour les crimes commis pendant l’offensive.

Dans l’ombre, un autre drame se joue : le massacre de Duékoué. En mars 2011, près de 800 civils, du groupe ethnique guéré, sont tués par les FRCI et les milices dozos. Amnesty International, la FIDH et l’ONU évoquent un crime de masse à caractère ethnique. Silence absolu. Aucune poursuite. Aucune enquête sérieuse. La règle est édictée dès le départ : l’impunité pour les proches, la répression pour les autres.

La justice comme machine à broyer : vingt ans, c’est la norme

Dès lors, la justice devient un instrument de terreur politique. Le chiffre clé du régime ? Vingt ans. Vingt ans pour Guillaume Soro. Vingt ans pour Simone Ehivet Gbagbo. Vingt ans pour les cadres du PPA-CI. Et quand ce n’est pas la prison, c’est l’exil ou la radiation. Affi N’Guessan est traqué comme un criminel. Le président Laurent Gbagbo est empêché de se présenter. Candidat l, Tidjane Thiam pourrait être écarté du scrutin d’octobre 2025 au nom d’une polémique opportunément ravivée sur sa nationalité. Il ne s’agit pas de juger, mais d’éliminer.

Cette logique répressive a inspiré une chanson culte : « Gouvernement 20 ans », de Tiken Jah Fakoly. Avec ironie et amertume, l’artiste y dénonce une dérive où l’opposition est condamnée par principe. Depuis cette chanson, Fakoly a été écarté des scènes officielles.

Koua Justin du PPA-CI en est l’incarnation tragique. Arrêté, emprisonné, isolé durant plus de deux ans. Rongé par la violence, mais debout, en témoin. Il déclare avoir été victime d’actes inqualifiables durant sa détention. Pas des rumeurs. Pas des « on-dit ». Un témoignage direct. Accablant. Silencieux, le parquet se contente de « clarifications » techniques sur son dossier. Aucune instruction ouverte. Aucune poursuite.

Fausse croissance, vraie misère et simulacre démocratique

En 2016, Le Président Ouattara franchit un cap. Il réécrit la Constitution pour briguer un troisième mandat en 2020. Résultat : 94 % des suffrages. Les opposants boycottent ? On les traque. Les manifestants protestent ? On les matraque. Les ONG observent ? Elles concluent à un scrutin non inclusif et non transparent. Et pendant ce temps, les « microbes », milices de rue aux ordres du régime, assurent la répression avec machettes et gourdins.

On vante à l’étranger la croissance ivoirienne. Elle existe, oui. Mais pour qui ? Certainement pas pour les 46 % d’Ivoiriens vivant en pauvreté multidimensionnelle, ni pour les jeunes massivement sans emploi, ni pour les enseignants, les paysans ou les travailleurs informels. Cette richesse, produite à coups d’exportations et d’endettement, est confisquée par une oligarchie économique liée aux cercles du pouvoir et interconnectée aux réseaux de la Françafrique.

Les indicateurs humains parlent d’eux-mêmes : une espérance de vie à la naissance de 59 ans en 2022, soit deux ans de moins que la moyenne d’Afrique subsaharienne ; un classement 166e sur 193 pays à l’Indice de développement humain (IDH) du PNUD ; une incidence de pauvreté monétaire estimée à 37,5 %. Derrière les grands projets, les chantiers tapageurs, les indicateurs macroéconomiques flatteurs, le quotidien de millions d’Ivoiriens reste marqué par l’exclusion, la précarité, et l’invisibilité.

Pour masquer cette injustice, le pouvoir brandit la carte identitaire. Il se pose en défenseur des nordistes et des musulmans, face à un prétendu « péril du Sud ». Une vieille recette : diviser pour régner. Mais la misère, elle, ne connaît ni ethnie ni région. Le communautarisme n’est qu’un écran de fumée pour dissimuler un néolibéralisme violent et un autoritarisme marchand, greffés aux rouages voraces de la Françafrique.

À l’approche de la présidentielle, tout laisse penser que le Président Ouattara prépare un quatrième mandat. La Commission électorale indépendante (CEI), déjà verrouillée, écarte des électeurs, trafique les listes et viole ses propres règles. Face à cette dérive, l’ancien président Laurent Gbagbo a rompu le silence.

Dans un communiqué daté du 11 avril 2025, il annonce que son parti, le PPA-CI suspend sa participation à la CEI, qu’il qualifie « soumise à un pouvoir qui refuse l’alternance ». Et de lancer un avertissement solennel : « Nous ne voulons plus d’un autre 11 avril 2011 », et appeler à un véritable dialogue national pour éviter la répétition du chaos.

Son alerte confirme un constat implacable : le régime ivoirien ne tolère ni opposition ni débat. Il transforme les lois, muselle la presse, réprime la rue. Mais aucune République ne survit durablement à un tel niveau de déni démocratique.

Place Soweto, l’opposition choisit la débandade

Ce 10 avril 2025, le Premier ministre Ousmane Sonko sera dans l’hémicycle pour une séance de questions-réponses avec les députés. Un moment fort, républicain, attendu, institutionnel… et manifestement insoutenable pour une partie de l’opposition, qui a préféré prendre la tangente. Un « sauve qui peut » digne d’un vaudeville politique : dès que le chef du gouvernement pointe à l’Assemblée nationale, certains élus s’évaporent comme des figurants mal réveillés.

Leur prétexte ? Une « mascarade institutionnelle ». L’argument est si creux qu’il en devient presque poétique. Ceux qui, hier encore, juraient fidélité aux valeurs de la République refusent aujourd’hui de participer à l’un des espaces où elle se déploie pleinement. Ils crient à l’imposture, mais fuient le débat. L’art de retourner sa veste sans même la boutonner.

Soyons justes : peut-être n’est-ce pas de la peur. Peut-être est-ce un raffinement supérieur de la stratégie politique — la politique du dos tourné. Ne pas affronter les idées, ne pas répondre aux arguments, ne pas écouter ce que l’on pourrait contredire. Une posture muette, déguisée en résistance. À Soweto, le peuple applaudira, les bancs vibreront, les regards seront là. Et eux ? Eux auront choisi l’ombre. C’est plus discret pour se faire oublier. Yolleku!!

Face aux bourrasques de Trump, la stratégie du roseau sénégalais

La mondialisation néolibérale, façonnée par les États-Unis depuis les années 1980, se délite sous l’impulsion de ceux-là mêmes qui l’ont érigée en dogme. L’administration Trump ne se contente pas d’un repli protectionniste : elle engage une rupture systémique du capitalisme globalisé.

Le 2 avril 2025, désigné par Trump comme un « jour de libération », acte cette bascule. Des tarifs douaniers massifs sont imposés à presque tous les partenaires commerciaux de Washington. Cette décision n’est pas improvisée : elle s’inscrit dans une stratégie mûrie, portée par une coalition de populistes de droite, techno-oligarques et d’intellectuels réactionnaires, bien décidés à détruire l’ordre qu’ils ont eux-mêmes contribué à façonner.

Le détricotage de la mondialisation néolibérale

L’analyse du choc douanier initié par Trump révèle une volonté de remodeler le système capitaliste mondial au profit d’une Amérique « autarcique et souveraine ». Le libre-échange qui avait permis la domination occidentale est désormais perçu comme un handicap pour les États-Unis, englués dans des déficits commerciaux abyssaux, une désindustrialisation, et une dépendance stratégique envers l’Asie. En réponse, Washington opte pour un retour assumé au protectionnisme, non plus défensif, mais offensif.

Mais cette politique ne s’arrête pas aux frontières du commerce : elle est pensée comme une reconfiguration civilisationnelle. Elle s’appuie sur un récit réactionnaire assumé, porté par des figures comme J. D. Vance et Curtis Yarvin, et promu activement par des milliardaires, tels Elon Musk ou Peter Thiel. Ces derniers veulent substituer à la démocratie libérale une gouvernance technocratique, autoritaire et centralisée — une sorte de monarchie 4.0​​.

La stratégie du roseau : résister par la souplesse

Nous n’avons aucun levier sur les décisions de Trump ou sur les trajectoires des géants de la Tech. Mais ce que nous pouvons — et devons — faire, c’est anticiper. Plutôt que de nous cabrer comme le baobab face à la tempête, inspirons-nous du roseau de La Fontaine : plions sans rompre. Adaptons-nous avec intelligence, sans jamais renoncer à notre souveraineté.

Cela commence par une rupture intellectuelle avec l’idéologie de la technocratie financière internationale, qui nous a enfermés dans une logique de dépendance. Il est temps d’assumer une politique de protection économique ciblée, qui défend nos filières productives, notamment manufacturières, celles qui peuvent absorber massivement une jeunesse en quête de travail décent.

Dans le même mouvement, nous devons remettre en question notre arrimage monétaire à l’euro. L’horizon économique du Sénégal ne peut plus dépendre des choix de Paris et de Francfort. La reconquête d’une marge d souveraineté monétaire est une condition de la planification économique et sociale à long terme.

Cette redirection ne sera pas viable sans un socle industriel robuste. Il faut investir dans la transformation locale de nos ressources, développer l’agro-industrie, miser sur des technologies adaptées à nos besoins réels, et non dictées par les normes extérieures. Une économie de production, et non de transit.

Enfin, dans ce monde fragmenté, nous ne pouvons rester seuls. Le destin du Sénégal est lié à celui de la région. L’intégration sous-régionale, notamment à travers la CEDEAO, doit être pensée non comme un slogan diplomatique, mais comme un levier stratégique.

L’Afrique peut-elle se réinventer par la périphérie?

Thomas Sankara l’a dit : sortir de la dépendance passe par une rupture assumée avec les logiques imposées. L’Éthiopie a montré qu’une politique industrielle cohérente pouvait desserrer l’étau de la soumission économique. Des marges de manœuvre existent. Mais elles ne deviennent marges d’action qu’avec une volonté politique claire et un ancrage populaire solide.

Le monde qui s’ouvre ne sera ni plus juste, ni plus solidaire. Mais il sera peut-être plus instable — donc plus propice aux bifurcations. L’Afrique ne doit plus se contenter de brandir un moralisme stérile dans un univers où les puissances dominantes foulent aux pieds les règles qu’elles imposent. Elles glorifient le libre-échange, mais ferment leurs marchés, se disent démocrates tout en courtisant les autocraties. Leur hypocrisie n’est pas une dérive : c’est le cœur même du système.

Dans ce théâtre de dissonances, le Sénégal doit faire le choix du roseau : enraciné et souple. Non pas pour se soumettre, mais pour survivre sans se briser. Une stratégie de flexibilité souveraine.

7 milliards de dollars sous silence : anatomie d’une crise démocratique

Une bombe à retardement de 7 milliards de dollars, soit près de 20 % du PIB annuel moyen du Sénégal, a été dissimulée au cœur de notre architecture budgétaire. Cette somme vertigineuse, révélée tardivement grâce à un audit de la Cour des comptes, ne figure pas dans les comptes officiels de l’État entre 2019 et 2023. Le scandale dépasse les chiffres : il éclaire crûment les zones d’ombre de la gouvernance de Macky Sall, le naufrage de notre administration, et l’extrême vulnérabilité de notre démocratie.

Le procès du FMI : un détour qui nous égare

Certains aimeraient braquer les projecteurs sur les institutions de Bretton Woods, et en particulier le FMI, comme unique responsable de ce désastre. Mais ce serait une erreur stratégique et analytique. Le FMI, quoi qu’on en pense, est fidèle à sa mission historique : garantir la stabilité financière globale dans l’intérêt des puissants, pas des peuples​. Ses prescriptions sont connues, ses conditionnalités documentées : austérité budgétaire, privatisations, libéralisation, discipline monétaire. Que ces mesures soient socialement destructrices, nul ne l’ignore. Mais accuser le FMI revient à tirer sur une cible hors de portée, pendant que le véritable saboteur s’infiltre dans nos rouages institutionnels.

Ce qu’il nous faut, c’est une critique de proximité. Un examen sans complaisance de notre propre système. Car ce qui s’est passé est grave, très grave. Une dette contractée en dehors des circuits légaux, sans débat parlementaire, sans information publique, et sans trace dans les lois de finances votées par les représentants du peuple​. C’est là que réside le cœur du scandale : dans la violation du principe fondamental du consentement à l’impôt et à la dette, qui fonde toute démocratie. Ce n’est pas seulement une dérive technocratique. C’est un coup porté à la souveraineté nationale, orchestré depuis les officines opaques d’une administration qui semble pouvoir fonctionner hors contrôle.

L’omerta administrative : quand l’État sans contrôle devient une République sans boussole

Le drame, c’est aussi qu’aucune alarme n’a sonné. Pas un fonctionnaire n’a osé faire éclater la vérité. L’omerta bureaucratique a couvert le mensonge d’État. Cela souligne une autre faiblesse structurelle : l’absence de protections légales et institutionnelles pour les lanceurs d’alerte. Dans un État républicain digne de ce nom, la loyauté à la Constitution doit l’emporter sur l’obéissance hiérarchique, et la vérité publique doit être plus sacrée que la discipline de corps. C’est pourquoi la loi de protection des lanceurs d’alerte est aujourd’hui une urgence républicaine, si l’on veut prévenir demain d’autres naufrages silencieux.

Certes, le FMI a validé les comptes falsifiés de l’ancien régime. Certes, il s’est fait complice de cette tricherie budgétaire. Le FMI, dans son rapport de 2023, saluait encore la trajectoire sénégalaise et son taux d’endettement « soutenable ». Il vient aujourd’hui jouer la vierge effarouchée. Mais le problème, c’est que Macky Sall et ses comparses lui ont menti. Et il a fait semblant de croire.

Dans cette affaire, ce qui est attaqué, c’est notre capacité à exercer un contrôle démocratique sur la décision économique. Cela exige une refondation. Il nous faut un Parlement plus fort, une administration plus responsable, et une société civile mieux outillée pour surveiller la fabrique budgétaire. Mais cela suppose aussi de sortir de l’envoûtement technocratique des experts internationaux, de ces économistes du FMI qui s’expriment en langage oraculaire et imposent des paradigmes qui ne sont pas les nôtres​​.

Pour une souveraineté budgétaire et panafricaine

Réaffirmer notre souveraineté, ce n’est pas rejeter toute coopération internationale, mais c’est décider, chez nous et pour nous, des priorités budgétaires, des trajectoires de développement, des investissements essentiels. Cela suppose aussi de réinventer des institutions financières panafricaines, qui ne sont pas les simples clones du FMI ou de la Banque mondiale, mais des instruments de transformation endogène.

Enfin, il faudra rompre avec cette vision postcoloniale de la dette comme outil de respectabilité. Car la dette n’est pas neutre, elle structure nos dépendances, elle conditionne nos choix politiques. Celui qui contrôle la dette contrôle l’État. Et celui qui la cache trahit la nation.

Le scandale de la dette cachée n’est donc pas un simple dysfonctionnement comptable. C’est un moment de vérité pour notre démocratie. La question n’est pas seulement « comment a-t-on pu mentir ? », mais « comment allons-nous, désormais, bâtir un État qui ne ment plus ? »